INTRODUCTION POLITIQUE ET MILITAIRE
I.^AttitQde de la France en face des succès de la Prusse eu 1866^
Question du Luxembourg.
La fin de Tannée 1859 est l'apogée de la puissance de Tempereur Napoléon m. A partir de cette époque, on voit le second Empire français s'abaisser lentement.
Les événements de 1860 en Italie s'accomplissent déjà en grande partie contre le gré de Napoléon ; il songe beaucoup plus dès lors, dans ses entreprises, à occuper la fantaisie du peuple français qu'à atteindre un but positif.
 la fin de 1861 , il se lance dans une opération qui devait lai être funeste ainsi qu'à l'Empire, la guerre du Mexique. La France agit d'abord de concert avec l'Angleterre et l'Espagne; mais, lorsque ces deux puissances se déclarèrent satisfaites, en 1862, des promesses de la République mexicaine, Napoléon resta seul sur la scène en élevant ses prétentions, et prouva qu'il voulait à tout prix combattre le Mexique et, avec lui, la République des Etats-Unis, alors engagée dans sa grande guerre civile,
La France fit, pour la guerre du Mexique, des efforts immenses, tout à fait hors de proportion avea les avantages qu'elle en pouvait retirer. Néanmoins, tant que les Etats • américains du Nord, au lieu de remporter dans la lutte des succès importants, semblèrent plutôt vaincus par le talent Xnilitaire des généraux séparatistes, l'empereur Napoléon put conserver, dans la guerre du Mexique, des espérances pour la France et pour lui.
La bataille de Gettysbourg, 2-4 juillet 1863, modifia complètement la situation des Etats-Unis du Nord. Les Français étaient alors maîtres de la ville de Mexico depuis un mois, mais ils étaient loin de dominer le territoire de la République mexicaine. En outre, on n'avait bientôt plus à douter de l'épuisement des forces des Etats du Sud et du triomphe définitif de l'Union américaine ; et il était certain que l'Amérique ne permettrait pas aux Français impérialistes de s'ëtaJ^lir aux frontières de l'Union.
Pendant que le ciel du second Empire se couvrait, en Amérique, de nuages menaçants, il s'en montrait de semblables en Europe.
Il est vrai que l'expédition garibaldienne pour délivrer Rome du gouvernement du pape fut battue à Aspromonte, août 1862, par les troupes du gouvernement italien; mais elle n'en prouvait pas moins, quelque obéissant que se montrât le gouvernement italien envers l'empereur Napoléon, que ce dernier n'avait pas à compter avec le gouvernement seul, et qu'il existait en Italie d'autres éléments, que la politique française était impuissante à dominer complètement.
Au commencement de 1 863, l'insurrection de la Pologne russe, qui s'était jusqu'alors traduite en processions de pénitents, se déclara au grand jour.
Dans l'été de la même année, l'empereur d'Autriche essaya de nouveau, à Francfort-sur-le-Main, de faire l'unité allemande avec le concours des petits princes, mais il échoua devant la résistance de la Prusse.
La France, l'Angleterre, l'Autriche et l'Italie fiirent à la
Russie, au sujet de la question polonaise^ une guerre de notes diplomatiques qui ne pouvait amener de résultat.
Bref, les questions européennes abondaient en l'année 1863. A la fin de cette année, Napoléon III proposa, pour lesr^ler, de réunir à Paris un congrès européen. La proposition n'eut pas de suites parce que TAngleterre ne voulait, sous aucun-prétexte, se laisser entraîner à la guerre.
lÀ-dessus éclatait au commencement de 1864 la guerre que l'Autriche et la Prusse firent de concert au Danemark. Le nain danois, facilement écrasé par les géants qui l'attaquaient, ne put être sauvé par la diplomatie.
Napoléon avait lieu de réfléchir. Deux chemins s'offraient à lui pour arriver à se maintenir sur le trône : abandonner le principe césariste et donner à la France la liberté intérieure, ou bien Tétourdir par de brillants succès au dehors et sauver de cette manière le principe du gouvernement personnel.
D'après l'origine de son pouvoir, il devait donner la préférence à cette dernière voie. Nous voyons pour cela, à partir de 1864, la politique impériale travailler réellement dans deux directions : conclure des alliances et concentrer sur le sol de la France ses forces militaires dispersées.
C'est dans ce dernier but que fut conclue avec l'Italie la convention du 15 septembre 1864. Elle transférait en réalité au royaume d'Italie le devoir de protéger le Saint-Père et ce qui lui restait de territoire, et permettait ainsi de retirer les troupes françaises des Etats pontificaux.
Le voyage que fit Napoléon en Algérie en 186S avait aussi pour but de fonder dans cette colonie une politique de paix qui permettrait d'y entretenir beaucoup moins de troupes.
Napoléon, songeant d'avance à se décharger du fardeau du Mexique, avait déjà réussi à découvrir dans le romanesque archiduc MaximÛien d'Autriche un empereur du nouvel empire mexicain. Après qu'on eut prouvé sans trop de peine à l'archiduc qu'il était appelé par le suffrage universel au trône du Mexique, il se chargea de ce fardeau, et il
entra, le 12 juin 1864, dans Mexico,sa capitale, d'où il com^ mença une lutte malheureuse contre le président Juarès. Il y fut d'abord soutenu par l'armée française qui, dans les calculs de Napoléon, devait pouvoir être bientôt remplacée par des Autrichiens et des Belges, compatriotes de Tempereur du Mexiçfue et de sa femme, la princesse Charlotte de Belgique.
Malgré le zèle et l'intelligence avec lesquels Napoléon travaillait à concentrer ses forces en France, cela demandait sans doute un certain temps, et, que cette concentration eût pour but la défensive ou l'offensive contre les puissances européennes hostiles à l'Empire, il n'en fallait pas moins, pour Napoléon, que la paix fût maintenue en Europe, et il se montra en effet très-pacifîque dans les actes de son gouvernement.
L'acte de cette nature le plus important fut la réduction de l'armée permanente, décrétée en novembre 1865. Cette réduction ne devait pas être opérée dans un court délai, mais elle n'en causa pas moins du mécontentement parmi les officiers. La création de la légion d'Antibes pour le pape ne suffit pas pour faire disparaître ce mécontentement.
La réduction de Tannée française suivit de près la convention de Gastein. Lorsque l'Autriche et la Prusse eurent triomphé ensemble des Danois, leur vieille haine se réveilla et leur commune conquête lui donna même un nouvel aliment. La convention de Gastein ne fit que différer la guerre entre les deux grandes puissances allemandes, [et cette guerre éclata en 1866.
Napoléon III envisageait depuis 1859 la possibilité d'un conflit sérieux entre la Prusse et l'Autriche. Il songeait à prendre alors avec la Prusse la même position qu'avec l'Italie en 1859. La Prusse, pensait-il, aurait besoin de son secours, et ce secours de la France que la Sardaigne avait payé en lui donnant Nice et la Savoie, la Prusse devait le reconnattre en cédant au second Empire la rive gauche du Rhin, la fameuse frontière naturelle de la France. Des négociations confidentielles et à mots couverts furenl plusieurs
fins entamées avec la Prusse sur ce sujet. Il n'était pas possible que la Prusse suivit le gouvernement français dans cet ordre d'idées ; mais celui-ci n'y persista pas moins, avec la conviction que le moment viendrait bientôt où la Prusse ne pourrait se passer de Taide de la France et serait trop heureuse de l'avoir, au prix de certaines concessions, pour se débarrasser de l'Autriche et des petits Etats allemands.
C'est pour cela que la convention de Gastein, qui sembla pendant un instant rétablir la paix entre la Prusse et FAutriche, mécontenta si vivement le gouvernement français, qu'il ne trouva point d'expressions assez fortes pour condamner ce traité.
Quand la guerre de 1866 devint menaçante, les espérances françaises se ravivèrent, et le gouvernement impérial, qui négociait en même temps avec l'Italie, offrit, au mois de mai, un traité d'alliance à la Prusse. Napoléon voulait soutenir la Prusse contre l'Autriche avec 300,000 hommes. Laguerre étant terminée victorieusement pour les alliés , l'Autriche céderait à l'Italie la Véoétie, la Prusse obtiendrait dans le nord de l'Allemagne un territoire avec environ 8 millions d'habitants et céderait en revanche à la France le pays compris entre la Moselle et le Rhin, à l'exception toutefois des places de Coblentz et de Mayence.
La Prusse refusa ce traité au mois de juin, et il ne resta plus à la France qu'à espérer que le cours des événements de la guerre lui fournirait l'occasion d'arriver à son but d^une manière ou d'une autre.
Personne ne pouvait s'attendre, avant la guerre, à un triomphe semblable des Prussiens.
La guerre de 1866 suivit donc tout à fait un cours inattendu. Après la grande défaite des Autrichiens à Kœniggraetz, l'empereur François-Joseph donna la Yénétie, le 4 juillet, à l'empereur Napoléon. Le désir de François-Joseph était sans doute que Napoléon III prit une part active à la guerre ; mais cela parut dangereux à Napoléon. Il désirait certainement que Tltalie se séparât de la Prusse ; lorsqu'il avait proposé un congrès européen avant le commen-
cément de la guerre, il ne voulait que rendre inutile le traité d'alliance entre la Prusse et Tltalie, lequel n'était conclu que pour trois mois, et il savait aussi qu'ail avait dans le gouvernement italien un nombre suffisant de serviteurs dociles, n est vrai que ces gens-là ne pouvaient pas faire tout ce qu'ils voulaient.
H semblait donc dangereux que la France prît une part active à la guerre au mois de juillet 1866. La Prusse avait déployé des forces militaires très- considérables, et s'était gagné la confiance des Italiens. Si la France prenait les armes en ce moment, il était probable que cela jetterait d'autant plus sûrement dans les bras de la Prusse les Etats du Sud de l'Allemagne et ceux des Etats du Nord qui résistaient encore. Napoléon connaissait mieux que personne en France les faiblesses de l'organisation militaire de son pays, puisque c'était à lui qu'en revenait en grande partie la faute. Il fallait, en outre, tenir compte de la réputation que venait d'acquérir le fusil à aiguille, car l'armée française ne possédait pas encore de fusils à tir rapide.
Pour toutes ces raisons, Napoléon crut devoir laisser faire ce qull ne pouvait empêcher. H fit donc contre fortune bon cœur, mécontent, mais espérant toujours que ce qu'obtenait la Prusse en 1866 créerait à cette puissance de grandes difiBcultés qui offriraient plus tard à la France une occasion favorable d'intervenir.
Contrairement aux déclarations qu'il avait faîtes avant la guerre, Napoléon souffrit tranquillement que l'Autriche se retirât complètement de l'Allemagne, et il se montra satisfait que la Prusse respectât un peu la ligne du Main.
Moins circonspect que l'empereur,' son ministre des affaires étrangères, Drouyn de Lhuys, fit sonder le terrain à Berlin au sujet des compensations qui revenaient à la France dans l'intérêt de l'équilibre européen, par suite de l'accroissement de puissance qu'avait obtenu la Prusse, sans que la France y fit aucune opposition.
Dans les circonstances actuelles, le comte de Bismarck devait faire à cette demande un refus pur et simple. Cela
décida Orouyn de Lhuys à donner sa démisaiony et il fut remplacé provisoirement par La Yallette, en 'attendant le retour de Ck)nstantinople du marquis de Moustieré
Ce qui semblait le plus urgent à l'empereur Napoléon, c'était de réorganiser l'armée française en lui donnant un pins grand nombre de soldats exercés que ne le comportait Torganisation actuelle. On s'occupa, dès 1866, de préparer une loi militaire qui ne passa cependant qu'en 1868 et qui répondit fort peu aux premières vues de l'empereur et de ses meilleurs conseillers. Nous aurons à parler plus tard de cette loi.
On avait déjà commencé en France, en 18S7, à s'occuper de trouver un fiisil se chargeant par la culasse; mais là« comme dans j)resque toute l'Europe, on avait de grands doutes sur l'emploi à la guerre d'une arme semblable, ce qui arrêtait les progrès des expériences. La question fut reprise plus sérieusement après la guerre du Danemark, et enfin les succès des Prussiens, en 1866, décidèrent le gouvernement français à adopter sans délai un modèle reconnu pour bon et à fabriquer une grande quantité de fusils à aiguille du système Chassepot. Le décret impérial qui sanctionne l'adoption du chassepot est du 30 août 1866.
La fabrication d'un nombre sufBsant de fusils Chassepot pour toute l'armée française demandait un temps considérable, parce qu'il fallait commencer à construire des machines pour fabriquer ces armes en grand.
Afin que l'armée française n'eût pas un trop grand désa* vantage vis-à-vis de Tarmée prussienne, dans le cas où des complications surviendraient avec la Prusse avant que toute Tinfanterie fût pourvue de chassepots, on ordonna en même temps la transformation en armes se chargeant par la culasse des fusils Minié en service, et l'on adopta pour cette transformation le système Snider, au commencement de 1867. Ces fusils transformés reçurent le nom de fusils à tabatière, d'après leur mode de fermeture.
On ordonna en même temps la fabrication d'un grand nombre de mitrailleuses, ou pompes à balles, véritables
canons-ré vol vers qui devaient agir en corrélation intime avec l'infanterie, et suppléer à ce qui manquait encore à cette arme comme rapidité de tir.
L'Empire devait toujours avoir devant les yeux la possibilité d'un conflit prochain avec l'Allemagne. Les succès de la Prusse avaient causé en France de l'irritation et du malaise, n était pénible aux Fiançais de reconnaître qu'un autre peuple qu'eux avait le droit de régler lui-même ses affaires intérieures, sans le secours de l'étranger. L'armée française se refusait à croire que les Prussiens se fussent permis de battre les Autrichiens plus vite et plus complètement qu'elle ne l'avait fait elle-même. La plus grande partie de la presse souCQait le feu dans ce sens-là. On faisait à l'Empire le reproche de n'avoir pas su prévoir les événe-> ments qui venaient de s'accomplir en Allemagne
En observant avec attention, on pouvait déjà reconnaître en France deux courants : l'un qui portait à introduire le régime parlementaire à la place du césarisme régnant, l'autre qui entraînait le gouvernement impérial à prouver de nouveau son droit à l'existence par de brillants succès au dehors. '
Ce dernier devait sembler plus agréable à l'Empereur ainsi qu'au parti impérialiste ou césariste. Comme le parti parlementaire tirait lui-même des échecs de la politique extérieure ses principaux arguments contre le césarisme, c'était peut-être en faisant naître un conflit extérieur et le terminant avec succès que l'Empire pourrait tout apaiser et se consolider lui-même.
En même temps qu'on travaillait à la réorganisation de l'armée et à son nouvel armement, on s'occupait de réunir sur le sol français les forces disponibles qui se trouvaient dispersées.
Les troupes françaises étaient déjà rentrées de Rome, du 2 au 12 décembre 1866, plusieurs mois plus tôt que ne l'exigeait la convention de septembre 1864.
Quant au Mexique, Napoléon cédant aux énergiques représentations du gouvernement deWashington, avait décidé.
— flan conunenoement de 1866, avant la guerre de F Autriche contre la Prusse, que le corps expéditionnaire français serait rappelé en trois détachements, en novembre 1866, mars 1867 et novembre 1867. Après la guerre de 1866, il résolut de faire revenir en France toute l'armée du Mexique à la fois, dans les premiers mois de 1867. Il eût désiré que le malheureux empereur Maximilien justifiât d'avance cette mesure en abdiquant avant le départ des Français, et il fit pofar cela les plus vives instances auprès de ce prince.'
Mais le Habsbourg était opiniâtre et mécontent, et il fal* lut l'abandonner au malheureux sort qu'il subit bientôt. La flotte de transport qui devait ramener du Mexique les débris de l'expédition quitta les ports français dans les premiers jours da décembre 1866, et ramena en France, au mois de mars* 867, les tristes restes de l'armée du Mexique. •
Pendant que Napoléon s'armait d'un côté pour la guerre il voulait, agissant des deux mains comme il avait fait pendant tout son r^ne, travailler en même temps pour la paix, donner une certaine satisfaction aux parlementaires, et il rêvait en conséquence un nouveau «couronnement del'édificen.
M. Emile Ollivier n'était pas complètement étranger à ce nouveau couronnement de l'édifice. Cet homme, dont nous reparlerons plus tard et qui joua un rôle si néfaste en 1870, avait été gagné d'abord par M. de Momy, et plus tard surtout par le comte Walewski, à la cause de TËmpire « libéral».
Le 19 janvier 1867, l'empereur écrivit à son ministre de la parole, M.. Rouher, une lettre destinée à être publiée, dans laquelle il lui expliquait qu'il lui semblait maintenan£ possible de donner aux institutions de l'Empire tout le développement dont elles étaient susceptibles.
L'Europe s'attendait à des merveilles. Dans le fait, ces merveilles se réduisirent à peu près à rien. 11 devait être dorénavant permis aux membres du Sénat et du Corps législatif d'adresser des interpellations au Gouvernement, ce
qui leur était refusé jusqu'alors. En revanche, l'adresse au discours du Trône et sa discussion étaient supprimées. Des gens malintentionnés soutenaient que c'était là ce que désirait surtout l'empereur, parce qu'il redoutait une dis-* cussion de sa politique au Mexique et en Allemagne, et que s'il rendait le droit de faire des interpellations, c'est qu'il n'avait pas osé supprimer les débats de l'adresse sans accorder une compensation. En outre, il ne devait plus y avoir de ministre spécial de la parole, mais chaque ministre devait présenter à la Chambre les affaires de son ressort, bien entendu sans en avoir la responsabilité, qui restait à l'empereur comme auparavant. On annonçait enfin des' lois plus libérales sur la presse, les réunions et les associations. ^
Par suite de ces modifications, l'ancien ministère donna sa démission pour la forme, et le nouveau fut composé des mêmes personnages. Comme changement important, le maréchal Randon, un peu mou et pas très-orateur, fut remplacé au ministère de la guerre par le maréchal Niel, homme actif et complètement maître de sa parole. Le maréchal Niel s'occupa aussitôt avec le- plus grand zèle de faire des armements pour une guerre prochaine. La guerre était du reste dans l'air.
Il s'agissait du grand-duché de Luxembourg. D'après les traités de 1814, 1815 et 1816, ce pays appartenait au roi des Pays-Bas et, en même temps^ à la Confédération germanique ; la Prusse avait droit de tenir garnison dans la place forte de Luxembourg, capitale du duché. Lorsque les provinces méridionales du royaume des Pays-Bas s'en séparèrent en 1830, pour former un royaume indépendant de Belgique, les puissances européennes consentirent, en 1839, à un partage du grand-duché de Luxembourg; la partie occidentale en fut donnée à la Belgique, pendant que la portion orientale conservait la même situation, d'une part vis-à-vis de la Hollande et de l'autre vis-à-vis de la Confédération. Le droit de garnison de la Prusse dans la place de
Luxembourg ne fut pas supprimé par le partage du grandduché.
liOTsqne la Prusse se retira de la Confédération germa* nique, au mois de juin 1866, la question fut agitée desavoir si elle devait conserver le droit de tenir garnison dans Lnxemboui^. La Prusse déclara le maintenir, parce que ce droit était établi et réglé par des traités particuliers, complètement indépendants de l'appartenance du grand-duché à la Confédération.
Elle conserva donc sa garnison dans Luxembourg, même lorsque la paix de Prague eut brisé tous les liens entre le grand-duché et les nouvelles créations allemandes. Cependant elle ne fit aucune tentative pour attirer le grand-duché dans la Confédération allemande du Nord.
Le peuple hollandais n'a jamais beaucoup tenu à la possession du grand-duché; le roi de Hollande, Guillaume UI^ n'y tenait pas davantage, et il prêta volontiers l'oreille à une intrigue nouée dans l'entourage de l'empereur Napoléon, d'après laquelle il céderait le Luxembourg à la France, moyennant une somme considérable dont son trésor privé avait toujours très-grand besoin. Les négociations secrètes entre le roi de Hollande et le cabinet français 'étaient si avancées à la fin de mars 1867, que l'on pouvait les continuer officiellement. Les Français désiraient qu'elles fussent tenues cachées à la Prusse jusqu'à ce que la cession du Luxembourg à la France pût être présentée comme un fait accompli. Mais le roi de Hollande avait, à ce sujet, des scrupules, et, le jour même qu'il télégraphiait à Paris sa résolution de céder le Luxembourg à la France, et il en informait Tenvoyé prussien à la Haye.
Il en résulta naturellement des pourparlers avec la Prusse qui en appela aussitôt aux puissances signataires des traités de 1839, auxquels le nouveau royaume de Hollande devait son existence.
L'opinion publique en Allemagne s'irrita beaucoup de ce que le Luxembourg, — ancien pays impérial allemand, pût être abandonné à la France, et, le 1^' avril 1867,
M. de Benningsen en fit Tobjet d'une interpellation au Reichstag allemand du Nord. Ce Hanovrien enfla ses sentiments outre mesure ; le comte de Bismarck lui répondit avec satisfaction. Il acceptait volontiers Tinterpellation, mais il refusait de s*échauffer autant que le préopinant, et il se contentait de voir dans cette expression de Topinion publique dans le Reichstag allefband un chaleureux appel aux armes contre la France. On fit des deux côtés des préparatifs militaires ; cependant la guerre fut heureusement évitée. La France ne se sentait pas assez forte pour le moment ; le gouvernement français commença à traiter la question avec prudence, et Tintervention des puissances européennes trouva bientôt le terrain préparé pour une influence pacifique. ^
Cette intervention amena les conférences de Londres, qui donnèrent, dès le 11 mai, le résultat pacifique désiré.
D'après le traité de Londres, ratifié le 31 mai 1867 , le grand-duché de Luxembourg continuait d'appartenir à la maison d'Orange-Nassau, et il était déclaré Etat neutre sous la garantie collective de toutes les puissances contractantes, à l'exception de la Belgique, qui jouissait déjà ellemême des avantages de la neutralité européenne. En conséquence, la ville de Luxembourg cessait d'être une place forte, la Prusse enlevait sa garnison, et le roi grand-duc s'engageait à faire raser les ouvrages de fortification. Le traité de Londres ne touchait pas à la situation du Luxembourg dans le ZoUverein allemand.
On ne saurait nier que le parti de la cour de France était fort disposé à faire de la question du Luxembourg un prétexte de guerre. L'empereur Napoléon personnellement en avait moins envie, mais uniquement peut-être parce qu'il sentait que les forces de la France ne seraient pas égales aux forces réunies de l'Allemagne.
Il s'éleva aussi des voix en Allemagne pour condamner la longanimité de la Prusse en cette occasion. On parla du sacrifice d'un pays allemand, d'un boulevard de l'Allemagne : phrases creuses pour qui connaissait à fond la situation
et la jugeait sainement sous le rapport politique et militaire* On disait aussi : que la guerre entre TÂllemagne et la France était inévitable un jour ou l'autre ; que l'Allemagne a\ût actuellement une grande supériorité militaire ; qu'on aurait dû saisir l'occasion favorable ; qu'on ne savait pas si la situation serait la même plus tard.
Le comte de Bismarck regardait en tous cas une guerre entre l'Allemagne et la France comme un grand malheur européen, quelle qu'en fût l'issue, quel qu'en pût être le vainqueur. Tous les hommes y voyant loin partageaient sa manière de voir. Bismarck était d'avis qu'il importail au moins de retarder cette guerre. Qui pouvait dire à l'avance ce qui se passerait en France à la mort de l'empereur Napoléon? Ces événements imprévus ne pourraient-ils pas être tels, que la guerre, difTérée jusqu'à ce moment, serait complètement inutile? Une semblable espérance valait bien la peine que l'on sacrifiât le très-douteux Luxembourg, si l'on peut se servir de cette expression, surtout dans la forme et les conditions oh ce sacrifice avait lieu. Moins l'Allemagne pousserait à cette malheureuse guerre avec la France, plus elle y entrerait forte et unie si c'était la France qui la provoquait Or^ cela était facile à prévoir.
On disait encore : La France prendra pour de la crainte la longanimité de l'Allemagne dans la question du Luxembourg, ce qui l'engagera davantage à faire la guerre.. Cela était fort possible, en raison de la connaissance très-superficielle que l'on a généralement en France des affaires de l'Allemagne. Mais un homme d'Etat ne doit, en aucun cas, se laisser diriger par la vanité de ne pas passer pour peureux.
La conduite calme et, jusqu'à un certain point, condescendante de Bismarck dans l'afTaire du Luxembourg restera toujours une des plus belles pages de l'histoire politique de cet homme d'Etat; et aucun des hommes qui, de 1866 à 1870, ont travaillé sans relâche à réconcilier les deux nations qui soutiennent aujourd'hui la -civilisation européenne ne se repentira jamais d^avoir agi ainsi, quoi
que puissent penser et dire d'eux les mangeurs de Français et les mangeurs d'Allemands de profession.
Espérons que dans quelques années les deux grandes nations ne prononceront qu'en rougissant les noms de Cassagnac et d'Emile de Girardin ou de Wenzel et d'Heinrich Leol