II. — Développement des tendances antieésaristes en France
depuis 1867 jasqa'en i870.
Lorsque la question du Luxembourg fut réglée, Topinion publique en France s'écarta de plus en plus du chemin de la gloire où les cercles de la cour voulaient l'entraîner, et manifesta des tendances à fonder la liberté intérieure du pays.
L'histoire de la politique extérieure vint favoriser cette nouvelle direction de l'opinion publique.
Le drame du Mexique se termina, le 49 juillet 1867, par l'exécution de l'empereur Maximilien à Queretaro. L'empereur des Français, qui avait attiré au Mexique ce malheureux prince romanesque, l'avait ensuite abandonné honteusement. Toute la France intelligente sentait que cet événement était une atteinte à son honneur; et l'opposition, faible et comprimée, qui avait condamné dès le début cette expédition du Mexique, entreprise au profit d'un usurier juif et de ses complices hauts placés, put affirmer maintenant avec toute raison que cette malheureuse guerre n'aurait jamais eu lieu, si la France avait eu un gouvernement parlementaire h la place d'un César, responsable de nom, irresponsable de fait.
Au mois de novembre 1867, l'insurrection garibaldienne pour délivrer Rome, et la conduite ambigué du gouvernement italien forcèrent Tempereur Napoléon à renvoyer dans les Etats de l'Eglise les troupes qu'il venait à peine d'en retirer en vertu de la convention de septembre 1864. Les chassepots firent merveille au combat de Mentana contre
les bandes garibaldiennes, braves, mais mal organisées et encore plus mal armées. L'empereur Napoléon avait eu la mcda forcée, tout homme impartial le reconnaîtra. Mais l'opposition française n'était pas moins en droit de soutenir que la politique suivie par la France en Italie depuis 1849 était ûusse, et que cette politique eût été impossible si la France n'avait pas été dans les liens du césarisme.
Après la victoire de Montana, Napoléon proposa un congrès européen qui vtnt le décharger du fardeau de Rome. Mais les puissances européennes n'étaient pas disposées à consentir à ce congrès, pour le bon plaisir de l'empereur Napoléon, et sans avoir des garanties préalables qu'il en résulterait un bien général. Le congrès n'eut donc pas lieu. C'était un nouvel échec à inscrire au passif du gouvernement impérial.
Puis vint, en septembre 1868, la révolution d'Espagne qui précipita du trône la reine Isabelle ; et ensuite le conflit entre la Grèce et la Sublime Porte, lequel fut du reste promptement apaisé. Dans ces deux circonstances, le gouvernement impérial ne cueillit point de lauriers, et la part que prit ouvertement la cour des Tuileries aux malheurs de la reine Isabelle devait nécessairement aiguiser les armes de ToppositioUrf
A côté de ce que tout le monde savait il y avait des projets secrets, connus seulement des cercles de la cour, et qui ne devaient être publiés que plus tard. Dans ces intrigues secrètes, l'Empire n'était pas plus heureux.
Après l'échec du plan qui devait surprendre le monde en donnant le Luxembourg à la France, la cour des Tuileries ne cessa pas de songer à obtenir au nord des agrandissements qui détourneraient les Français, peuple avide de liberté ou de gloire, de la revendication de leurs libertés.
Le comte fienedetti, ministre de France à Berlin, avait de fréquents entretiens avec le chancelier de la Confédération du Nord. Bismarck y prenait de préférence une attitude passive. Le principal sujet de ces entretiens, c'était que la France et l'Allemagne du Nord devraient conclure
un traité d'alliance offensive, dans le but d'assurer à la France l'acquisition du Luxembourg et de la Belgique, et d'écarter les obstacles qui pouvaient s'opposer à l'entrée des Etats allemands du Sud dans la Confédération du Nord.
Dans le courant de l'année 1867, Benedettieut même la naïveté de rédiger de sa main un projet de traité dans ce sens-là et de le laisser entre les mains du chancelier de la Confédération, pour que ce dernier le communiquât au roi de Prusse. Bismarck, poursuivant son idée dominante de retarder la guerre, ne dédaigna pas de discuter ce projet de traité, qu'il conserva ensuite comme une pièce précieuse pour s'en servir à l'occasion, en ayant soin de n'en parler encore à personne, parce qu'il ne voulait pas provoquer une guerre avec la France.
Lorsque Bismarck fit la sourde oreille aux propositions de la cour de France, les plans de s'agrandir au nord ne furent pas abandonnés pour cela par le gouvernement impérial ; mais on songea à les mettre à exécution par une voie détournée, au risque d'avoir une guerre avec l'Allemagne, ou, ce qu'on préférait, avec la Prusse seule.
Le parti de la cour pensa donc à mettre les petits Etats frontières tels que la Belgique, la Suisse et la Hollande dans la dépendance de la France au moyen de traités de commerce, à peu près de la même manière que l'Allemagne du Sud dépendait par le ZoUverein de celle du Nord. On devait attendre ensuite le moment favorable pour annexer plus complètement ces pays. Mais comme la Suisse et la Belgique ne se montraient pas disposées à se laisser enlacer par la France, il fallait observer dans les négociations la plus grande prudence et songer en outre à la possibilité d'un conflit avec la Prusse qui observait très-attentivement ce qui se passait.
Au mois de janvier 1868, la compagnie française de l'Est entama des pourparlers avec la compagnie du chemin de fer Guillaume-Luxembourg pour acheter cette dernière ligne, ou la louer si la vente ne pouvait avoir lieu.
En septembre 1868, M. de La Guéronnière, membre
inflaent du parti de la cour et de la guerre, fut nommé mimstie de France à Bruxelles, et bientôt après, on entendit parler de négociations suspectes entre la compagnie firançaise de l'Est et les compagnies belges du Grand- Luxembourg et de Liége-Limbourg.
La base de ces négociations était la suivante : les chemins belges devaient être vendus ou au moins loués à la compagnie de TËst ; le gouvernement français devait accorder aux chemins belges ainsi achetés la même garantie d'intérêt qu'il donnait à la compagnie de l'Est.
Pour les compagnies des chemins de fer belges, Popération n'était certainement pas mauvaise, et elle paraissait encore avantageuse à un point de vue économique général, puisqu'elle facilitait nécessairement les transactions par l*est de la France entre la Hollande et la Suisse.
Maâs cette affaire ne plaisait pas du tout à la nation belge. Les grandes compagnies par action ont obtenu, surtout dans les petits pays, une influence qui limite celle de l'Etat, justement dans ce que son action a de bienfaisant. D'après le traité proposé, cette influence devait passer en Belgique à la compagnie française de l'Est, derrière laquelle était le gouvernement français. Le peuple belge voyait pour cette raison dans ce traité le premier pas vers une annexion complète de la Belgique à la France, et il s'y opposa de toutes ses forces.
Le gouvernement belge se trouva, dans cette occasion, complètement d'accord avec la nation, et le 23 février 1869 il proposa une loi qui défendait de conclure des traités entre les compagnies par actions sans le consentement de l'Etat.
dette loi causa en France un grand émoi, provoqué par le parti de la cour, comme si elle était pour l'Empire un affront sérieux, et les journaux de Paris affirmèrent que derrière la loi malencontreuse se cachait Bismarck.
Des négociations s'ensuivirent entre la France et la Belgique. Les Belges disaient que si l'on n'avait réellement d'autre but, en proposant ce traité entre les compagnies
française et belge^ que de faciliter le commerce international, on pouvait atteindre ce but d'une manière plus simple que par la vente ou la ferme des chemins de fer belges à une compagnie française, en concluant, par exemple, un traité d'exploitation sans laisser complètement celleci aux mains des Français. La susceptibilité que montra sur ce point le gouvernement français, et qui se traduisit en diverses menaces, devait engager encore plus le gouvernement belge à être attentif et prudent. M. Frère Orban, ministre des finances et président du conseil, vint lui-même à Paris suivre les négociations. Mais avant qu'elles eussent amené un résultat^ arriva le moment des élections de 1869. ^Empereur, qui pensait que ces élections lui donneraient assez à faire, intervint personnellement : la question fut difTérée, et, lorsqu'elle fut reprise plus tard, elle se décida facilement, à peu près dan^ le sens belge, au moyen d'un traité d'exploitation.
Les affaires extérieures étaient, comme on voit, peu propres à détourner l'attention de la France de ses affaires intérieures.
Lorsque la nouvelle loi militaire fut votée au commencement de 1868, on présenta deux nouvelles lois, sur la presse et sur les associations et les réunions ; la première fut votée le 11 mai, la seconde le 6 juin. Ces deux lois étaient pleines de mesures de répression draconniennes ; cependant elles étaient moins restrictives que les lois précédentes. Ainsi l'on supprimait dans la loi sur la presse la disposition antérieure qui faisait dépendre la publication d'un journal d'une autorisation du gouvernement. Chacun pouvait maintenant publier un journal à ses risques et périls ; chacun obtenait le droit de se ruiner lui-môme par la presse.
Le but pratique que se proposèrent les nouveaux journaux, ce fut de préparer les élections au Corps législatif dont la législature finissait en 1869. La nouvelle presse fut aussitôt l'objet de nombreuses poursuites judiciaires et
administratives qui ne rinlimiâèrent cependant pas outre mesure.
H se fonnait depuis le commencement de 1868 un parti important qui se prononçait contre le régime personnel et demandait le rétablissement d'un gouvernement parlement taire. Les vues de ce parti n'étaient pas seulement partagées par des ennemis de la dynastie napoléonienne, mais encore par des partisans déclarés de cette dynastie. Des maladies répétées de l'Empereur donnaient chaque jour plus d'importance à la question de savoir ce qui se passerait après la mort de Napoléon m. Il resterait bien encore rimpératrice Eugénie, très-bonne femme mais d'un esprit assez borné, qui tenait avec obstination aux prérogatives du trône et devait être regardée comme la véritable tète de ce parti de la cour qui espérait raviver l'éclat de la dynastie par des entreprises extérieures ; c'était elle enfin qui était la cause principale de l'accroissement scandaleux de l'élément clérical et, par suite, de la résistance insensée contre Téducation intellectuelle des masses. — U restait encore, si l'Empereur venait à mourir bientôt, un enfant mineur ; on n'avait encore rien à dire de ses dispositions et de ses penchants, mais on savait seulement qu'il était maladif et mal élevé ; il restait enfin le prince Jérôme Napoléon, qui, malgré sa ressemblance avec le premier Bonaparte, n'avait d'influence ni dans la nation ni dans l'armée ; sans parler de la famille civile de l'Empereur, dont la conduite lui causait de continuels ennuis.
Lequel de ces personnages pouvait continuer le gouvernement personnel après la mort de l'Empereur? Ne valaitil pas mieux songer à temps à modifier la forme du gouvernement de manière que la personnalité des gouvernants n'eût plus autant d'importance?
Dans de telles circonstances, il était naturel que le parti opposé au gouvernement personnel se fortifiât, bien qu'il fût composé d'éléments fort hétérogènes.
A côté de ce parti s'agitait le parti républicain, dont les organes principaux, dans la presse, étaient le « Réveil» de
Ch. Delescluze, et la « Lanterne )), du comte Henri Rochefort ; ce dernier, qui cherchait à rendre ridicules et odieux les personnages de TEmpire, touchait ainsi Tendroit sensible, et eut la satisfaction de s'attirer de nombreuses poursuites.
A la suite d'une grande manifestation sur la tombe du député républicain Baudin, tué le 3 décembre 1851 sur une barricade du faubourg Saint-Antoine en combattant contre le coup d'Etat, et d'une souscription pour élever un monument à Baudin, le ministre de l'intérieur, Pinard, qui avait fait preuve en cette occasion d'une grande maladresse, donna sa démission ; il y eut en outre des procès dans lesquels l'Empire ne pouvait empêcher que l'on discutât son origine, ce qui lui était particulièrement désagréable.
Dès le commencement de 1869 tout se prépara pour les élections du Corps législatif. Les républicains avaient déjà reçu des renforts importants ; mais un observateur impartial voyait néanmoins que le parti républicain ne pouvait pas jouer un grand rôle. H en était autrement à prime abord du parti opposé au régime personnel.
Le gouvernement devait toujours avoir une immense influence sur les élections, gr&ce au système de centralisation administrative qui régnait depuis si longtemps en France et aux candidatures officielles ; mais comme certains partisans de la dynastie s'étaient prononcés contre le gouvernement personnel, on pouvait prévoir que l'opinion de la Chambre qui allait sortir des élections de 1869 ne serait pas la même que celle des Chambres précédentes, bien qu'elle se composât à peu près des mêmes hommes.
Le 28 avril 1869, l'ancien Corps législatif fut dissous et les élections pour la nouvelle Chambre furent fixées aux 23 et 24 mai, et, pour la Corse, aux 30 et 31.
Les comités électoraux se mirent immédiatement à l'œuvre, et les réunions électorales commencèrent. Ces réunions furent une épreuve pour la nouvelle loi du 6 juin 1868 et donnèrent lieu à de nombreuses discussions et
même à des conflits sans importance entre les commissaires de police et les citoyens.
En somme, les réunions électorales eurent lieu a^ec le plus grand ordre par toute la France, dans les grandes villes et particulièrement 5 à Paris. Il en fut de même des élections. Cinq députés sur neuf furent élus à Paris au premier tour de scrutin. C'étaient : le jeune avocat Gambetta, qui s'était fait rapidement un nom par la violence de ses attaques contre l'Empire dans les débats de l'affaire Baudin ; Bancel, qui venait de rentrer d'un long exil ; le Parisien pur sang Ernest Picard ; le doux et superficiel rêveur humanitaire Jules Simon et Pelletan.
Au second tour de scrutin, 6 et 7 juin, furent élus Thiers, le célèbre historien de la Révolution et de l'Empire, contre lequel le gouvernement fit jouer toutes ses mines, allant, pour gagner des voix à son concurrent, jusqu'à assimiler à # la gendarmerie départementale le régiment de gendarmerie de la garde qui avait toujours été traité comme troupe , de ligne pour les élections, — et en outre Garnier Pages, Jules Ferry et Jules Favre, l'avocat beau parleur.
Tous les candidats élus à Paris étaient anti-impérialistes ; mais U n'y en avait réellement qu'un de républicain, Gambetta. Rochefort, qui s'était formé un parti considérable, avait échoué cependant devant Favre, et cela surtout parce que le Rappel^ organe nouvellement fondé de la société Victor Hugo, avait présentéRochefort aux électeurs comme un ennemi absolu de Napoléon III. — Paris votait contre le gouvernement personnel, mais il ne se montrait pas du tout ennemi personnel de Napoléon.
Emile OUivier n'avait pu se faire nommer à Paris, uni- , quement parce qu'on lui reprochait d'avoir trahi toutes les convictions qu'il avait jusqu'alors défendues.
Les journées des 6 et 7 juin furent également tranquilles à Paris. L'émeute commença le 8. A la nuit ti)mbante U se forma des attroupements. Ces émeutes avaient été préparées par M. Rouher et le préfet de police Pietri. Les chefs- d'attroupements étaient environ 300 gibiers de po-
lence engagés par Pîetrî. Pour grossir ces attroupements on comptait avec raison sur la curiosité du public parisien. Il se forma aussitôt deux foyers de scandale, l'un sur le boulevard du Temple, l'autre sur le boulevard Montmartre. Les premiers jours il ne marcha contre les émeutiers que des sergents de ville et des soldats de la garde de Paris ; dans les derniers jours seulement, des détachements de cavalerie de ligne, hussards et chasseurs, et deux régiments de cuirassiers appelés de Versailles.
Le H juin, dans l'après-midi, l'Empereur et l'Impératrice parcoururent les boulevards en voiture découverte ; le soir même, les cuirassiers arrivèrent de Versailles, et le 12 Témeute cessa au commandement comme elle avait commencé par ordre.
Le but de l'opération avait été d'inspirer au bon bourgeois la terreur des a mauvaises élections » et de leurs conséijuences, et ce but avait été assez complètement atteint. Le 8 et le 9 juin, il partit de Paris 40,000 étrangers qui s'y trouvaient, les uns pour leurs affaires, le plus grand • nombre pour s'amuser, et qui n'avaient pas envie de se faire assommer par les sergents de ville. Les affaires furent suspendues. A neuf heures du soir on fermait les passages des boulevards, on faisait évacuer les cafés. Les soldats engagés par M. Pietri avaient commis des dévastations de toute espèce. Le commerçant de Paris comprit, — non pas la vérité, — mais ce qu'on avait voulu lui faire comprendre, et il était tout prêt à marcher contre des émeutes de cette nature. — Pendant tous ces troubles on n'entendit pas un coup de fiisil, pas un cri de ralliement ; il n'y eut pas de barricades ; on ne cria pas : aux Tuileries ! quoique le boulevard Montmartre n'en soit pas éloigné. Nous mention- • nous ces faits, parce qu'il y a encore des gens qui prennent les émeutes de juin 1869 pour un mouvement républicain et qui ne veulent pas croire que ce scandale n'ait été qu'une affaire de police. Ce n'était pourtant pas autre chose.
On fit beaucoup d'arrestations du 8 au 12 juin. La plupart des personnes arrêtées furent relâchées dans les vingt-
quatre heures, et, pour se débarrasser des autres, on accorda une amnistie générale à l'occasion du 15 août. Seuls, quelques pauvres diables, dont personne ne s'in-* quiétait, furent retenus en prison, et on leur .fit leur procès en aalomne pour prouver aux pauvres d'esprit que le gou** vemement impérial avait eu le droit, au mois de juin, de marcher contre l'émeute.
Parmi les 293 députée élus dans toute la France, il y en avait environ 100, un bon tiers, et beaucoup plus qu'on ne l'avait d'abord espéré, qui appartenaient aux diverses nuances de l'opposition. Ce .qui était encore plus important» c'est que sur certains points, le Gouvernement n'avait pas osé poser de candidatures officielles, et que, sur d'autres points^ il avait préféré présenter ses candidats officiels sous le masque de soi-disant a indépendants » , et ceux-ci ne se génèrent pas pour renier hautement le gouvernement impérial dans leurs professions de foi.
La nouvelle Législative fiit ouverte, le 28 juin 1869, par un discours du ministre-président Rouher, qui disait le moins possible. La session qui commençait ce jour-là ne devait être consacrée qu'à la validation des élections et à la constitution de la Chambre.
Ce n'était qu'après la validation des élections que les députés élus dans plusieurs circonscriptions pourraient opter et que les élections complémentaires auraient lieu.
L'opposition de la Chambre était mécontente de ce que la session ne fût consacrée qu'à valider les pouvoirs, et le tiers parti notamment se remuait beaucoup. Ce parti représentait l'opposition modérée ; il voulait l'Empire avec des formes parlementaires, et se composait pour la plupart de députés qui s'étaient présentés aux élections comme candidats « indépendants » , sans être pour cela des a irréconciliables».
Les diverses nuances du tiers parti avaient des opinions fort différentes sur le degré dont il fallait limiter la toute^ puissance impériale et relever l'influence parlementaire. Mais toutes étaient d'accord sur la nécessité d'unelimitation
constitutionnelle, lis se réunirent dans une interpellation qui devait être adressée dans ce sens au gouvernement et gui trouva bientôt 116 signatures.
Le gouvernement impérial était fort mécontent de cette interpellation, et les flatteries aussi bien que les menaces étant restées sans effet sur les interpellants, l'Empereur se résolut à ce qu'il croyait être un moyen héroïque.
Le 12 juillet 1869, il fit lire à la Chambre par son ministre d'Etat Rouher un message dans lequel il annonçait quelles réformes il songeait à accorder. Il nous est impossible de discuter ici ce message; il suffira de remarquer que ces réformes étaient tout à fait insignifiantes.
L'Empereur disait expressément que ces concessions ne pouvaient pas toucher aux prérogatives que lui avait données le peuple français par le plébiscite de décembre 1851 , et qu'il tiendrait fermement à ces prérogatives.
Le Sénat fut chargé d'examiner les propositions impériales et de leur donner par un sénatus-consulte la sanction constitutionnelle. Il n'était pas question cette fois de les soimiettre à un plébiscite.
Comme le moyen héroïque n'agit que sur un très-petit nombre d'interpellants qui retirèrent leur signature, et que la plupart des autres déclarèrent qu'ils tenaient encore plus à leurs opinions après le message impérial, un caprice de l'Empereur prorogea le Corps législatif le 13 juillet, bien qu'il restât encore 58 élections à examiner ; le Sénat fut convoqué au 2 août pour examiner les changements proposés à la constitution, et le ministère donna sa démission.
Le nouveau ministère fut constitué le 17 juillet dans la matinée. Par décret de ce jour, le ministère d'Etat, ministère de la parole, était complètement supprimé; mais M. Rouher, qui l'avait occupé jusqu'alors, était nommé président du Sénat et conservait ainsi d'autant plus dlnfluence que c'était le Sénat qui était chargé d'examiner les changements proposés le 12 juillet.
Cinq des anciens ministres restaient en exercice : le maréchal Niel à la guerre, l'amiral Rigault de Genouilly à
la marine, MM. Forcade de la Roquette à l'intérieur, Magne aux finances, Gressier aux travaux publics.
Ceux nouvellement nommés étaient : MM. Duvergier à la justice et aux cultes, prince de Latour d'Auvergne aux afEsdres étrangères, Bourbeau à Tinstruction publique, Alfred Leroux au commerce, marquis de Ghasseloup-Laubat président du Conseil d'Etat.
Deux de ces nouveaux ministres, Bourbeau et Leroux, appartenaient au Corps législatif. L'incompatibilité entre les fonctions de ministre et le mandat de député était donc écartée de fait.
Le nouveau ministère était essentiellement pacifique. L'opinion publique se prononçait de plus en plus contre la guerre et pouri'obtention de la liberté à l'intérieur.
A Paris, on voulait se figurer que là prorogation du Corps législatif ne durerait que quelques jours ; mais telle n'était pas l'intention de l'Empereur.
Le Sénat se réunit, le 2 août, pour examiner les modifiacations à la constitution qui lui étaient soumises. Elles lui lurent présentées par MM. Rouher et Duvergier comme les conséquences naturelles de la pensée première que mûrissait l'Empereur depuis 1848 ; donner la liberté à la France, à doses homéopatiques il est vrai, mais d'une manière d'autant plus sûre.
Le Sénat, nommé par l'Empereur et dont chaque mem* bre touchait 30,000 francs par an, nomma, le 5 août, une commission pour examiner les propositions impériales. Le sénatus-consulte devait être prêt avant le 15 août, afin que le nouvel évangile libéral pût être donnné à la France ce jour-là, qui devait être fêté en 1869 avec un éclat tout particulier, parce que c'était le centenaire de la naissance de Napoléon I".
Mais le ciel s'obscurcissait de tous les côtés. Les sénateurs n'avaient jamais travaillé aussi lentement que dans ce moment solennel. Le maréchal Niel avait consacré toute son activité à l'organisation de l'armée, parce qu'il désirait la voir à l'œuvre le plus tôt possible contre l'Allemagne, —
désir que la situation du maréchal expliquait facilement ;— les difficultés de ce travail épuisèrent ses forces, il tomba sérieusement malade et, dès le 8 août, il &llut reconnaître qu'il aurafit besoin, pour se rétablir, de plusieurs mois de repos. Il mourut le 13 août. L'Empereur lui-même était assez malade pour se faire représenter au camp de Ghâlone par le prince impérial, dont le début précoce n'éveilla pas de très-vives sympathies,
L'empereur Napoléon est fataliste et assez disposé à prêter Toreille aux prophéties arithmétiques. Celle&Hci indi«* quaient depuis longtemps 1869 comme une année fatale à la dynastie napoléonienne; et ces prédictions n'exerçaient pas une action bienfaisante sur la santé de l'Empereur.
Le IS août se passa assez tristement à P^is. Une amnistie générale fut proclamée et fit disparaître les traces de l'histoire désagréable des émeutes de juin. L'Empereur dut encore se faire remplacer à Âjaccio par son fils et l'Lnpé^ ratrice Eugénie, pour les fêtes du centenaire de Napoléon I*'.
La maladie persistante de l'Empereur n'inquiétait pas seulement la France, mais toute l'Europe. Chacun songeait plus que jamais à ce qui pourrait arriver à la mort de Napoléon m.
Mais le Sénat impérial était peut^tre celui qui s'inquiétait le moins ; pourquoi, en effet, ce qui existait depuis si longtemps ne durerait-il pas jusqu'à la mort des sénateurs qui n'étaient plus tous à la fleur de l'Age?
Le Sénat commença, le 1^' septembre 1869, la discussion . générale du sénatus-consulte élaboré par sa commission* A ce sujet, le prince Jérôme Napoléon qui, selon toute apparence, était appelé à jouer un jour le rôle principal dans le conseil de régence, fit un discours dans lequel il condam*nait le sénatus-consulte et tout le système de la politique impériale, en demandant le retour pur et simple au gouvernement parlementaire.
Le Sénat termina sa discussion le 6 septembre, et l'Empereur, malade à Saint-Cloud, promulgua, le 8, un sénatus-consulte qui répondait à peu près à ses propositions.
Malgré son état de santé, il se fitconduire sur le boulevard, le 10 septembre, pour montrer aux Parisiens qu'il n'était pas encore urgent de s'occuper de la régence. Le même jour, le prince Napoléon partit pour un voyage, qu'il eût sans doute pu différer sans trop d'inconvénients.
léB mécontentement des modérés augmentait de jour en jour. L'opposition modérée, composée des parlementaires dynastiques, avait cru que la prorogation du Corps législatif ne durerait pas plus de quelques jours, jusqu'à ce que le nouveau ministère fût constitué. Mais comme, après le sénatus-consulte du 6 septembre, il ne fiit pas question de convoquer de nouveau le Corps législatif, M. de Kératry proposa que cette assemblée se réuntt d'cdle-mème, le 26 octobre, en s'appuyant sur la Constitution existante, puisque la session ouverte le 28 juin, et dans laquelle la vérification des élections n*av£dt pas même été terminée, ne pouvait pas compter.
Cette proposition fut d'abord favorablement accueillie ; mais les défections se produisirent bientôt successivement dans les rangs de l'opposition, surtout après qu'un décret du 2 octobre eut convoqué le Sénat et le Corps législatif pour le 29 novembre. Cette nouvelle session devait commencer par être extraordinaire pour terminer la validation des élections, et se transformer ensuite en session ordinaire.
Malgré cela, le Gouvernement prit de grandes mesures militaires de prudence pour le 26 octobre. Cette journée fut parfaitement tranquille. La gauche se conduisit fort mal en cette circonstance ; occupée de ses plaisirs, elle mit en avant toutes sortes de prétextes pour ne pas se trouver à son poste.
Les élections supplémentaires au Corps législatif eurent lieu le 21 et le 22 novembre. Sur les quatre députés à nommer à Paris à la place de Gambetta, Bancel, Picard et Jules Simon, qui avaient opté pour les départements, trois furent élus le 22 novembre. C'étaient Rochefort, l'ennemi pei;3onnel de la dynastie, Grémieux et Emmanuel Ârago.
Aux élections qui suivirent, le 6 et le 7 décembre, la quatrième circonscription de Paris nomma Glais-Bizoin, parlementaire, mais ennemi de Napoléon III, aussi acharné que Rochefort.
Ces élections se firent également sans que l'ordre fût troublé. Le discours que Napoléon III prononça, le 29 novembre, à l'ouverture des Chambres, fut assez découragé, malgré certaines phrases fières et sonores. L'Empereur n'avait plus confiance dans la majorité du Corps législatif; et il savait mieux que personne combien son ministère da 17 juillet était insignifiant. L'Impératrice Eugénie, qui était à l'inauguration du canal de Suez n'assistait pas à l'ouverture des Chambres, et l'Empereur se trouvait plus maître que jamais de suivre ses inspirations. Maintenant qu'il n'était pas tourmenté sans relâche par le parti belliqueux de Id cour, il reconnaissait fort bien que son intérêt était de faire des concassions libérales. L'orage se jtaisait pour un instant, mais il était hors de doute qu'il reconunencerait dès que les élections seraient validées.
Dans ces circonstances, l'Empereur prit conseil de luimême, et, César responsable, il trouva bon de donner de son plein gré à la France le régime parlementaire qu'on lui demandait. Mais il n'en voulait pas moins rester le César démocratique élu.
Le 27 décembre, il chargea M. Emile Ollivier de former un nouveau ministère, après avoir engagé l'ancien à donner sa démission.
Il faut maintenant que nous présentions au lecteur Emile Ollivier, l'homme qui a exercé une si funeste influence sur les affaires de la France; nous serons juste pour lui ainsi que pour la nation sur laquelle il a appelé tant de malheurs.
Emile Ollivier, fils du vieux républicain Démosthènes Ollivier, est né à Marseille le 2 juillet. 1825. H débuta, en 1847, comme avocat au barreau de Paris. L'année suivante éclatait la révolution qui renversa Louis-Philippe, et Ledru RoUin, l'ami de son père, nomma le jeune Ollivier
coniims3aire général de la République dans le département des Bonches-du-Rhône. Ollivier a dit lui-môme quelle activité il déploya dans cette position, et ses flatteurs, lorsqu'il fut au pouvoir, n'eurent pas de termes assez pompeux pour vaoter cette activité. Longtemps avant que l'on pût songer à voir jamais Emile Ollivier ministre de Napoléon III, des témoins impartiaux de cette époque-là nous disaient qu'Ollivier n^avait fait que du mal à Marseille par sa jeunesse et son immense vanité. Cavaignac rappela bientôt de son poste périlleux le jeune et précoce héros, et le nomma préfet dans le département plus facile de la Haute-Marne.
L'élection de Napoléon à la présidence de la République termina brusquement la carrière administrative d' Ollivier, qui rentra au barreau. Il s'y acquit un renom mérité. Il avait des instincts libéraux, et il obtenait de l'influence lorsqu'il s'y livrait complètement.
Cela lui valut d'être nommé député en 18S7 dans la troisième circonscription de la Seine. 11 fit partie du petit groupe des « cinq » qui représentaient seuls alors l'opposition, au milieu de la masse de mameluks du second Empire^ et il fut l'orateur le plus brillant de ce groupe, parce qu'il était encore plein de Tenthousiasme libéral de la jeunesse qui abandonnait déjà ses collègues, plus âgés et trop avocats.
Cependant on observa bientôt qu'OUivier n'était pas insensible au désir de plaire également à la majorité. L'approbation générale lui était si douce qu'il devint de plus en plus modéré, d'après l'expression d'alors. Lorsqu'il fut réélu, en 1863, sa tendance à se rapprocher de la droite devint chaque jour plus forte ; la modération s'empara complètement de lui et, dans la session de 1866 à 1867, il se sépara tout à fait de la gauche. C'est de cette époque que datent ses rapports personnels avec l'empereur Napoléon. Après la lettre impériale du 19 janvier J867, Ollivier soutint ouvertement l'Empire. Il se figurait, dans la haute opinion qu'il avait de lui-même, qu'il pourrait parlementariser l'Empire. A partir de ce moment, il tut question, à
tous les changements de ministère, soit de Ty faire entrer comme membre, soit de le charger d'en constituer|un nouveau. Mais la chose en restait là. Quoique OUivier eût déclaré hautement sa rupture avec la gauche, il n'en avait pas moins des accès passagers de libéralisme, ce qui le rendait suspect aux mameluks-arcadiens de la droite et du parti de la Cour, ainsi qu'à M. Rouher. Ils s'en seraient fait volontiers un instrument, mais ils répugnaient à lui donner une influence sur les destinées de l'Empire.
En mars 1869, OUivier publia un écrit « le 19 janvier » , dans lequel il cherchait à se justifier devant la démocratie française et à préparer sa réélection dans Paris. Il n'y fut cependant point renommé ; traité partout de « traître » , il n'obtint que 12,848 voix, tandis que son adversaire Bancel en avait 22,848. En revanche, Ollivier fut élu dans le département du Var.
Irrité de son ^chec à Paris, Ollivier se jeta de plus en plus dans les bras de l'entourage de l'Empereur, et après la lettre impériale du 27 décembre 1 869, il entreprit de former un nouveau ministère. — Ce n'est pas seulement dans les affaires criminelles que l'on peut dire : Cherchez la femme I Ollivier, encore jeune homme, avait épousé une fille du pianiste Liszt et de la comtesse d'Agoult (Daniel Stem). Cette femme, qui mourut du reste en 1862, eut avec sa coterie une pernicieuse influence sur son mari, auquel on ne peut refuser de nobles instincts. En septembre 1869, Ollivier se remaria avec la fille d'un riche négociant de Marseille. U avait accepté en 1865 l'emploi de commissaire du vice-roi (ou khédive) d'Egypte dans les affaires du canal de Suez, avec 30,000 francs d'appointements par an, et il dut en conséquence fermer son cabinet d'avocat à Paris.
Ollivier, dont la droite et la gauche se défiaient également, ne composa pas sans difficultés son nouveau ministère qui devait être avant tout parlementaire. Il parvint cependant à le constituer, le 2 janvier 1870, de la manière suivante :
OlliYier^ garde des sceaux, ministre de la justice et des cultes ; Comte Napoléon Dam, aux affaires étrangères ; Chevandier de Yaldrôme, à Tintérieur ; Buffet, aux finances; Lebœuf, h la guerre ; Rigault de Genouilly, à la marine ; Segris, à rinstruction publique ; Marquis de Talhouët, aux travaux publics ; Louvet, à l'agriculture et au commerce ; Maréchal Vaillant, ministre de la maison de TËmpereur ; Maurice Richard, aux beaux-arts ; De Parieu, présidant le Conseil d'Etat.
Le Corps législatif fournissait à ce nouveau ministère : MM. OUivier, Daru, Chevandier de Valdrôme, Buffet, Segris, de Talhouët, Louvet et Richard.
Le comte Daru, né en 1807, sorti de l'École polytechnique en 1&28» servit avec distinction comme officier d'artillerie et s'attacha de tout cœur à la dynastie des Orléans. Il accepta cependant la République ; mais après le coup d'Etat de 1851, qui ne lui fit pas grâce de l'emprisonnement» il rentra dans la vie privée et ne se représenta qu'en 1869 aux élections du Corps législatif.
Chevandier de Valdrôme, personnage sans opinions bien arrêtées, fut envoyé au Corps législatif en 1859 par le département de la Meurthe, comme candidat du Gouvernement ; il fut toujours réélu depuis et toi^jours dans la même qualité.
Buffet, né en 1818, avocat, homme d'ordre, adversaire déclaré du socialisme, fut nommé représentant du peuple en 1848, devint ministre du président Louis-Napoléon, dont il se sépara lorsque celui-ci préparait le coup d'Etat, et resta ensuite longtemps éloigné des affaires. H ne rentra aa Corps législatif qu'en 1864, et y devint l'un des principaux représentants de l'opposition dynastique qui voulait TEmpire avec des institutions parlementaires. Il déploya
une activité remarquable à Toccasion de Tinterpellation des Cent Seize.
Segris, né en 1811 , avocat, fut élu au Corps législatif en 1859 et y suivit la même direction que Buffet.
Le marquis de Talhouët-Roy, né en 1818, est Tun des trois ou quatre plus grands profVriétaires fonciers de France. Député en 1849, il protesta en 1851 contre le coup d'Etat, fut emprisonné pendant quelques jours, et réélu néanmoins en 1852, sans opposition de la part du Gouvernement. Aux élections de 1869, il se présenta comme candidat de l'opposition libérale et, lorsque la Chambre recouvra le droit de nommer elle-même son bureau, il fut élu viceprésident.
Louvet, né en 1806, banquier, fut nonuné représentant du peuple en 1848. Il suivit consfanunent la politique de Napoléon, aussi bien avant qu'après TEmpire. Néanmoins il (ut un des signataires de Tinterpellation des Cent Seize.
Maurice Richard, né en 1832, fils d'un riche agent d'affaires, avocat, fut nommé pour la première fois au Corps législatif en 1863, et suivit constamment la politique d'Ollivier,qui créa exprès pour lui, en 1870, l'inutile ministère des beaux-arts.
Le but déclaré du ministère OUivier était de marier l'Empire avec des institutions parlementaires, et de donner à la France la liberté politique.
Il y parut fort peu d'abord ; et Ton ne vit que des réformes utiles mais sans importance au ministère de la justice. Le ministère eut du reste un accident au début de sa carrière. Le prince Pierre-Napoléon tua chez lui d'un coup de revolver le jeune journaliste Victor Noir (de son vrai nom Iwan Salmon). La presse radicale exploita cet accident contre la dynastie que le ministère OUivier devait consolider d'une nouvelle manière. Le député Rochefort s'exprima avec une violence extrême dans un journal qu'il venait de fonder, la Marseillaise. 11 y eut en outre des scènes tumultueuses à l'enterrement de Victor Noir.
OUivier crut devoir faire preuve « d'énergie », pour
mériter le respect de ses ennemis dans l'entourage de rEmpereur, dont le plus important et le plus habile était M. Koùher.
11 fit arrêter le prince Pierre et le traduisit devant la haute cour de justice qui fut réunie à Tours. Ce procès se termina par un acquittement du prince.
Il en fut autrement du député Henri Rochefort : Ollivier demanda à la Chambre l'autorisation de poursuivre Rochefort, et la majorité Taccorda avec joie, car elle détestait le n Touge faiseur de scandale » • Rochefort fut condamné à six mois de prison et 3,000 fr. d'amende, et Ollivier ne perdit pas de temps pour faire exécuter le jugement. Le 7 février 1870, Rochefort fut enfermé à Sainte-Pélagie.
La comparaison de la conduite envers le prince Pierre d'un côté et Rochefort de l'autre excita dans Paris du mécontentement.
A la fin de mars 1870, le ministère était d'accord sur les modifications qu^l lui semblait nécessaire d'apporter à la constitution dans un sens parlementaire.
Il ne s'agissait plus que de savoir sous quelle forme ces modifications seraient accordées et rédigées.
Les vrais parlementaires demandaient qu'elles fussent soumises à la discussion du Sénat et du Corps législatif, pour être ensuite promulguées par le Gouvernement telles qu'elles sortiraient de cette discussion.
Tout autre était l'opinion des césaristes, qui continuaient d'exercer la plus grande influence sur l'Empereur, et à la tète desquels était M. Rouher,
L'avis de ces messieurs — et de ces dames — était que ce projet de modifier la constitution devait être traité constitationnellement ; c'est-à-dire qu'il devait, d'après la constitution en vigueur, être d'abord soumis au Sénat et ensuite à la sanction d'un plébiscite. Du reste quelques droits législateurs que l'Empereur consentît à accorder aux deux Chambres, il devait toujours se réserver celui d'en appeler à urf plébiscite.
Cette opinion plaisait à l'Empereur. Elle ne pouvait pas
plaire à M. Emild Ollivier^ qui s'était prononcé si souvent, dans ses discours et ses écrits, contre rinstitutioa du plébiscite, — et cependant il se soumit à la volonté de ses adversaires qui lui représentaient journellement qu'il devait prouver son attachement à l'Empire par ses actes s'il voulait qu'on y crût ; et que cela n'avait pas encore eu lieu d'une manière satisfaisante. Lorsque Oliivier se fut soumis, amis et ennemis ne manquèrent pas de dire qu'il ne l'avait fait que pour rester ministre. Nous ne sommes pas de cet avis. M. Oliivier est malade, il souffre de la maGromanie(l), et comme il est en outre disposé à croire, comme tous les avocats, qu'on peut, avec un peu d'habileté dialectique, donner à chaque chose le tour que l'on veut, il était persuadé qu'il serait capable, même en admettant le plébiscite, de transformer le césarisme en régime parlementaire. Etrange rêveur !
Plusieurs de ses collègues n'acceptèrent pas la chose avec un cœur aussi léger que M. Oliivier : le comte4)aru et M. Buffet déclarèrent qu'ils ne voulaient sous aucun prétexte admettre le principe du plébiscite, et ils annoncèrent qu'ils donneraient leur démission dans le cas où ce principe serait conservé dans la nouvelle constitution. Talhouêt se rangea à leur avis, mais il consentit à rester au ministère jusqu'après le plébiscite pour ne pas lui causer d'avance des embarras.
Le 43 avril, le Corps législatif fat prorogé jusqu'après le plébiscite afin de ne rien gêner. Le 14 avril, le Sénat commença la discussion des changements proposés par le ministère, et dont la commission avait jugé à propos de faire une constitution complète et entièrement nouvelle.
Ce n'est que le 23 avril que le Journal officiel annonça là démission, depuis longtemps donnée, de MM. Daru et Buffet. Le ministère resta provisoirement incomplet ; Oliivier se chargea momentanément de l'intérieur, Segris des
(i) C'est la manie d'être un grand homme.
(Note du traducteur»)
finanças, et Maurice Richard joignit l'instruction publique à son loard fardeau des beaux-arts.
Le 23 avril, parut le décret qui fixait le plébiscite au 8 mai. Les réunions politiques s'ouvrirent aussitôt comme avant les élections.
Toute la presse indépendante, voyant qu'elle ne pouvait plus empêcher le plébiscite, conseilla de s'abstenir ou de voter non I
Que pouvait-on attendre du plébiscite ? Il est certain que les candidats officiels n'avaient eu qu'une très-faible majorité aux élections de 1869. Mais alors les candidats officiels étaient très-nombreux, tandis qu'aujourd'hui il n'y en avait qu'un seul, l'Empereur lui-même, lequel était aimé du peuple des campagnes, et cela pour des raisons faciles à concevoir.
Comment des paysans sans instruction, que le Gouvernement n'avait jamais crus capables de nommer eux-mêmes leurs députés sans qu'il les dirige&t, pourraient-ils voter par ouil ou par non I sur une constitution de 4S articles? Ils voteraient réellement pour ou contre l'Empereur et sa dynastie. Tout observateur impartial devait se dire que l'Empereur aurait la majorité.
Il importait donc seulement aux adversaires du césarisme que cette majorité ne fût pas trop écrasante, pour que le césarisme ne s'en prévalût pas pour taire des folies. Les adversaires modérés et intelligents du césarisme ne travaillèrent absolument qu'à cela. Le résultat des votes devait dépendre en grande partie de l'action officielle qui serait exercée sur le peuple souverain.
Ollivier s*était naguère énergiquement prononcé contre les candidatures officielles, contre toute ingérence officielle dans les élections, action qui a toujours une très-grande puissance à cause de l'incroyable centralisation administrative de la France.
Condamné fatalement par sa situation à toujours faire le contraire de ce qu'il avait auparavant reconnu pour juste et bon, Ollivier travailla activement pour le plébiscite. Le
ministre de Viatérieur recommanda aux préfets, avec plus d'insistance que ne l'avait jamais fait le bureaucrate césariste Forcade, de déployer une activité dévorante afin d'obtenir une grande majorité de oui I
Malgré cela TEmpereur et son entourage n'étaient pas tranquilles.
Les journaux officieux publiaient tous les jours que le vote du plébiscite allait décider de la paix : s'il y avait une grande majorité de oui, la paix serait assurée ; si le contraire avait lieu, TEmpire devrait avoir recours à d'autres moyens pour se raffermir^ par exemple à une guerre sar le Rhin. L'effet de cette argumentation a été immense, ce qui est la meilleure preuve que toute la France voulait alors la paix.
La presse indépendante renversait la proposition. Elle disait qu'une grande majorité pour la nouvelle constitution donnerait au césarisme de nouveaux pouvoirs pour entreprendre d'autres expéditions dans le genre de celle du Mexique. Une majorité modeste le rendrait au contraire réservé et l'engagerait à refondre la constitution comme il l'avait promis.
Grâce à la Providence et au préfet de police Pietrî, on découvrit un complot et un attentat. Le 29 avril, on arrêta un certain Beaury, jeune homme débauché, déserteur de l'armée française, qui revenait; de Belgique avec le dessein d'assassiner l'Empereur. Comme cela semblait encore insuffisant, on ajouta à l'attentat prétendu un complot qui devait avoir pour objet de renverser la constitution de la France
Le 6 mai, c'est-à-dire deux jours avant le plébiscite, et dans la période de temps où les réunions politiques ne pouvaient plus avoir lieu, on publia un rapport du procureur général Grandperret, suivi des résolutions du garde des sceaux OUivier et de l'Empereur. On peut dire que c'était l'acte le plus impudent de cette espèce que l'on eût jamais vu ; attentat, complot, tous les forfaits possibles s'y trouvaient mélangés ; les rapports des espions de police étaient
entremêlés de faits en petit nombre ; la société internationale des travailleurs jouait un rôle inouï dans ce complot; bref, ce travail blessait d'une manière incroyable la bienséance ef la raison.
Néanmoins le coup porta. Le vote sur les 4S paragraphes de la nouvelle constitution passa tout à fait au second plan et la question fut ainsi posée pour la masse des Français : Toulait-on voter le 8 mai pour Napoléon III ou pour le déserteur Beaury qui aurait voulu l'assassiner. Ils votèrent pour Napoléon in contre le déserteur Beaury. Quelques points noirs se montraient cependant sur ce ciel bleu. Paris et presque toutes les grandes villes n'avaient pas donné la majorité à l'Empereur ; Tannée que Ton fit voter cette fois, dans des comices particuliers, avait eu un bon sixiènoe de non ! c'est-à-dire de voix qui s'étaient prononcées contre l'Empereur ; et, à l'occasion du plébiscite, il y avait eu dans les casernes des scènes incompatibles avec les idées que Ton a habituellement de la discipline militaire.
Quoi qu'il en soit, l'Empire avait obtenu une immense majorité, telle qu'il ne pouvait pas l'espérer d'après les élections de 1869.
Ce n'était pas sans raison que les journaux libéraux redoutaient une grande majorité de oui, en disant que cela voudrait dire la guerre. On parlait déjà quoique en secret, avant le plébiscite, de l'envoi du duc de Persigny à Berlin. Il devait y demander l'exécution complète du traité de Prague avec une hauteur qui forcerait la Prusse à la guerre. Cette affaire fut mise de côté après le plébiscite, grâce surtout à l'Empereur, qu'il faut, pour être juste, séparer dn parti de la cour; qui connaissait mieux l'Allemagne qu'cîle n'est connue généralement en France ; qui eût fait volontiers une guerre victorieuse pour donner à sa race un nouveau relief, mais gardait jusqu'à la dernière heure des doutes sur la supériorité militaire des Français en face des AUemands.
Après le plébiscite, un décret du 16 mai compléta le mi-
nistère, mutilé par la démission de Daru, de Buffet et de Talhouët, et nomma le duc de Gramont aux affaires étrangères, le député Mège à Tinstruction publique, et le député Plichon aux travaux publics. — Remarquons que, le même jour, l'administration des haras fut distraite du ministère des beaux-arts et passa au ministère de Tagriculture et dn commerce. Disons encore que le ministère des beaux-arts, qui prit dè§ lors le titre de ministère des sciences et des beaux-arts, reçut . en compensation l'Institut impérial de France, l'Académie impériale de médecine, le service des bibliothèques de Paris et des départements, des sociétés savantes, de leurs journaux et de tout ce qui s'y rattache et dépendait jusque-là du ministère de l'instruction publique.
Des nouveaux ministres le plus remarquable est le duc de Gramont, à cause du rôle si court, mais si terrible pour la France, qu'il était appelé à jouer au ministère.
Le duc Anton-Agénor-Alfred de Gramont, prince de Bidache, est né le 14 août 1819. Son éducation fut entièrement légitimiste et l'entraînait vers le comte de Chambord, Henri V. Il entra à l'Ecole polytechnique en 1837, en sortit comme sous*1ieutenant à l'Ecole d'application d'étatmajor, mais il donna sa démission la même année, 1840, pour se retirer dans ses terres. Des influences cléricales le firent sortir de sa retraite après le coup d'Etat de 18S1 , et, sans avoir subi la préparation nécessaire, il suivit, dans la carrière diplomatique, l'étoile de Napoléon. Il fut successivement envoyé à Casse), Stuttgart, Turin, Romeet Vienne. Pendant cette période d'activité, ce diplomate avait eu deux fois l'occasion de prouver son habileté, en 1860 à Rome et en 1 866 à Vienne. Chaque fois il ne sut rien de ce qui se passait autour de lui, et il devait commettre la même faute en 1870, avec de terribles conséquences. Lorsque le duc de Gramont entra au ministère, ses flatteurs vantaient sa force corporelle : il ployait, disaient-ils, un napoléon dans ses doigts ; de la force de son esprit ils ne disaient pas mot.
M. Mège, avocat, ami de M. Rouher, est né en 1817, et fut élu député pour la première fois en 1863 comme candi-
dat officiel. Il appartenait à la droite césariste, et n'en signa pas moins en juillet 1869, comme vice-président du Corps législatif, l'interpellation des Cent Seize, — preuve que les césaristes les plus extrêmes en venaient à douter du maintien da césarisme absolu.
M. Plichon, né en 1814, était déjà député sous la monarchie de juillet. H est avocat, clérical et proteotioniste à la manière de M. Pouyer-Quertier. En 1857 il fut nommé à une grande majorité dans le département du Nord comme candidat de l'opposition. H signa cependant en 1869 l'interpellation des Cent Seize.
Tout bien considéré, on peut dire que ces trois nominations altéraient le ministère OUivier dans un sens clérical-césariste. Si M. OUivier s'était retiré avant le plébiscite on même devant ces nominations, il lui serait sans doute beaucoup pardonné. Il aurait en effet toujours le droit de dire : J'ai cru que la liberté était compatible avec l'Empire, et, dans cette croyance, j'ai laissé dire beaucoup de mal de moi ; maintenant qu'il me faut avouer que je me suis trompé, je dépose mon portefeuille de ministre et mon couteau à papier sur l'autel de la patrie.
Emile OUivier resta ministre.
Après avoir suivi jusque-là l'histoire politique de la France, nous aUons étudier l'histoire de son armée de 1 866 à 1870.
m. — Histoire de l'armée française de 1866 à 1870 (1).
Dans les circonstances les plus ordinaires, une armée a tf>ujourg besoin d'un travail continuel, quelle que soit du
(i) Les Allemands ont tant écrit sur Tarmée française depuis quelques années que mon chapitre, sur cette armée, semblera presque une témérité ; je m*eipose néanmoins à ce reproche sans trop de souci et même avec le sentiment d'un devoir accompli. Je serai aussi bref que
reste son organisation, parce que le personnel et le matériel s'usent et doivent être complétés et préparés pour un usage sérieux.
A la suite de grands changements politiques à l'intérieur et à l'extérieur, ou de nouvelles découvertes importantes, ce travail est augmenté et activé. Le personnel existant doit être remanié, le matériel en service est en partie mis de côté et remplacé par un autre d'une nouvelle espèce. On parle alors de réorganisation, d'un nouvel armement^ d'un nouvel équipement de l'armée. Ces opérations peuvent être entreprises, sans pour cela que l'Etat qui les entreprend ait devant les yeux une guerre prochaine.
Aucune armée actuelle, quelque argent qu'on ait dépensé pour elle pendant de longues années de paix, ne peut entrer en campagne sans une préparation particulière. Chaque armée a besoin d*un travail spécial pour être prête à faire la guerre, pour se mobiliser, travail qui prend plus ou moins de temps en raison du plus ou moins de perfection de l'organisation, mais qui, dans tous les cas, exige
possible et ne parlerai que de ce qui me paraîtra digne d'être signalé. ^ Dans chacane des dernières années j'ai passé au moins quatre mois ' en France, et des officiers français de tout grade m'ont souvent dit que je connaissais mieux qu'eux l'ensemble de l'armée française. Des nombreux amis que j'avais dans cette armée, beaucoup dorment soos le sol glacé des champs de bataille, d'autres ont un sort plus triste encore. L*un des premiers qui prévoyait, sans la désirer, la guerre avec l'Allemagne, me disait en 1868 : Vous serez juge du camp ! — J'exécute son testament. — Le citoyen suisse, tout en conservant la liberté républicaine et la neutralité de son pays^ a le droit, nonseale* ment de secourir les souffrances matérielles des hommes des deux nations en guerre, mais encore celui de leur rendre justice. J'a^^ d'autant plus librement de ce dernier droit que j'estime et j'aime les deux nations, que je suis persuadé que cette guerre, quelle qu'en soit la fin, est un malheur, qu'aucun des deux peuples ne la désirait et qu'elle a été amenée par l'organisation défectueuse de l'Europe moderne, dont les aspirations sont tout autres que les formes accidentelles dans
lesquelles elles sont confinées.
Novembre 1870.
quelques semaines. Les travaux de mobilisation et de réorganisatioa sont assez faciles à distinguer entre eux pour les gens du métier ; mais ils sont aussi faciles à confondre pour les profanes.
Dans un temps de troubles, cette confusion est d'autant . plus facile que les travaux de réorganisation prennent alors fréquemment un caractère qui les rapproche des travaux de mobilisation.
La réorganisation de l'armée française, commencée dans Tautomne de 1866, fut poussée avec activité à l'entrée du maréchal Niel au ministère de la guerre, et, pendantraffaire du Luxembourg» les travaux de réorganisation et de mobilisation marchèrent tellement de front qu'il était difficile de les distinguer entre eux.
D'après la situation qu'avait créée, ou, pour mieux dire, qu'aurait dû créer la réduction de novembre 18SS, l'infanterie de l'armée française se composait, comme auparavant, de la garde et de la ligne.
L'infanterie de la garde comptait :
1 régiment de gendarmerie,
3 régiments de grenadiers,
4 régiments de voltigeurs, i régiment de zouaves,
1 bataillon de chasseurs à pied.
Après la réduction de 1865, le régiment de gendarmerie de la garde conservait deux bataillons à six compagnies, chaque compagnie de 3 officiers et 83 hommes. Chaque régiment de voltigeurs ou de grenadiers avait trois bataillons à sept compagnies de 3 officiers et 92 hommes. Le régiment de zouaves conservait ses deux bataillons à sept compagnies du même effectif; le bataillon de chasseurs, dix compagnies de 3 officiers et 79 hommes.
La gendarmerie de la garde ne faisait pas, à proprement parier, le service de troupes de campagne (1). En outre,
(1) Le régiment de gendarmerie de la garde fat définitivement licencié en 1869.
rinfanterie de la garde n'était jamais au complet, et c'est tout au plus si elle pouvait mettre en ligne 15,000 hommes. L'infanterie de ligne comprenait en 1866 :
100 régiments d'infanterie de ligne, 20 bataillons de chasseurs à pied, 3 régiments de zouaves, 3 régiments de tirailleurs algériens (turcos),
1 régiment étranger,
3 bataillons d'infanterie légère d'Afrique, . 7 compagnies de discipline,
2 compagnies de vétérans,
1 bataillon de sapeurs-pompiers et un régiment de garde municipale de Paris.
Le gros de cette infanterie se composait des 100 régiments de ligne, et c'est d'eux que le Gouvernement s'occupa le plus à partir de l'automne de 1866.
Avant la réduction de 1865, chaque régiment d'infan* terie de ligne renfermait vingt-quatre compagnies, réparties, sur le pied de paix, dans trois bataillons de huit compagnies chacun. De ces huit compagnies, la première était compagnie de grenadiers et avait la droite du bataillon ; une deuxième, formée des soldats d'élite de petite taille (voltigeurs), avait la gauche du bataillon ; les six autres compagnies, de fusiliers ou du centre, se numérotaient de 1 à 6.
En cas de mobilisation, les 5« et 6e compagnies du cen^ tre étaient distraites de leurs bataillons respectifs et for-* maient le bataillon de dépôt du régiment.
Le régiment se composait alors de trois bataillons actifs renfermant chacun une compagnie de grenadiers, une de voltigeurs et quatre du centre, et d'un bataillon de dépôt de six compagnies de fusiliers qui servaient à occuper les places fortes, à fournir les hommes de remplacement et à rendre d'autres services analogues.
La réduction de 1865 supprima dans chaque régiment la 5" et la 6* compagnie du 3' bataillon de paix, et le régiment
n'eut pius alors que vingt-deux compagnies au lieu de ▼ingt-quatre.
Lorsque le maréchal Niel s'occupa de réorganiser l'armée, il voulut d'abord, par un décret du 27 février 1867, former les régiments de deux bataillons actifs à huit compagnies chacun, et d'un bataillon de dépAt à six compagnies. Les bataillons actifs conservaient seuls des compagnies d'élite, grenadiers et voltigeurs. En cas de guerre, le régiment devait être porté à trois bataillons actifs de sept compagnies, et un bataillon de dépôt de six compagnies, en tout vingt-sept. Les deux premiers bataillons actifs seulement devaient avoir des compagnies d'élite, et l'effectif de chaque compagnie devait être augmenté de manière à porter TefEectif du bataillon à peu près à celui du bataiUon prussien, mille hommes.
En fait, cette augmentation d'effectif des bataillons ne pouvait être obtenue rapidement avec le système militaire français. Aussi, pendant l'affaire diï Luxembourg, Niel revint-il simplement à l'ancienne organisation, telle qu'elle existait avant la réduction de novembre 186S. Un décret du 4 avril 1 867 rendit à chaque régiment les deux compagnies qui avaient été supprimées.
Par décret du 22 janvier 1868, les compagnies d'élite furent complètement supprimées, et les soldats d'élite furent répartis également dans les compagnies des bataillons acti6 comme soldats de première classe. Le maréchal Niel .avait eu cette idée-là dès le principe, mais il s'était heurté à de fortes résistances ; cette mesure fut encore vivement critiquée lorsqu'elle fut décrétée, bien qu'elle eût des avantages incontestables, puisqu'elle mettait un terme à l'appauvrissement des compagnies du centre.
Le régiment se composait dès lors, sur le pied de paix, de trois bataillons à huit compagnies chacun ; sur le pied de gnerre chaque bataillon donnait ses 7* et 8* compagnies pour former un bataillon de dépAt, de sorte que chacun des bataillons mobilisés conservait six compagnies. Toute rinfanterie de ligne reçut l'épaulette rouge, qui était jus-
qu'alors le signe distinctif des grenadiers, et sa tunique fut allongée. La force de la compagnie d'infanterie sur le pied de guerre était fixée à 3 officiers et 112 hommes.
Un bataillon mobilisé avait donc 672 hommes, sans compter les officiers. Les bataillons actifs des 100 régiments de ligne donnaient alors un total de 201,600 hommes, et les bataillons de dépôt 67,200 hommes en leur donnant le même effectif qu'aux bataillons de guerre.
Un bataillon de chasseurs à pied a, sur le pied de guerre, six compagnies actives et deux de dépôt. Les vingt bataillons de guerre donnent 13,440 hommes et les vingt divisions de dépôt 4,480.
Chacun des trois régimént^s de zouaves a vingt-sept compagnies, dont trois bataillons de guerre à sept compagnies et un bataillon de dépôt à six compagnies. Ces trois régiments mettent en campagne S, 985 hommes, et conservent au dépôt 1,710 hommes.
Chaque régiment de tirailleurs algériens, ou turcos, avait, avant la réduction de 1865, vingt et une compagnies seulement; mais pendant qu'on réduisait alors l'effectif des troupes européennes, on porta chaque régiment de turcos à vingt-huit compagnies pour faire entrer, disait-on, la population indigène d'Algérie dans le recrutement de l'armée en plus grande proportion. Chaque régiment de turcos eut par suite quatre bataillons de guerre à six compagnies et un bataillon de dépôt à quatre compagnies, ce qui donnait pour les trois régiments 7,660 hommes de troupe mobilisés et 1 ,260 de dépôt.
Le régiment étranger avait été porté, pendant la guerre du Mexique, à huit bataillons dont deux de dépôt. Il subit de grandes pertes dans cette campagne, après laquelle un décret du 4 avril 1867 le réduisit à quatre bataillons dont undedépôt ; chaque bataillon conservait six compagnies. Le régiment étranger eut alors le même effectif qu'un régiment de ligne : 2,016 hoomies pour la campagne et 672 pour le dépôt.
Les bataillons d'infanterie légère d'AfHque, les troupes
de discipline, vétérans, pompiers et gardes de Paris n'entrent pas dans notre cadre.
n résulte de ce qui précède que Tinfanterie française avait normalement sur le pied de guerre 247,381 hommes pour la campagne et 7S,892 pour les dépôts, ce qui donne uo total de 322,973 combattants.
Pour donner à l'infanterie son nouvel armement, on fit à partir de 1866, des commandes de fusils Chassepot en France et à Tétranger. En 1868^ la fabrication des armes ea grand était si bien installée que les manufactures françaises de Saint-Étienne, Tulle, Chàtellerault et Mutzig pouvaient fournir ensemble, par jour, 1 ,600 chassepots et plus de SCO fusils à tabatière. Tant que vécut le maréchal Niel, la fabrication des armes fut poussée très-activement ; mais lorsque le maréchal Le Bœuf prit le ministère de la guerre, au mois d'août 1869, elle se ralentit beaucoup pour des raisons d* économie.
Les opinions furent très- partagées au début sur la valeur du fusil Chassepot, qui rencontra même de nombreuses critiques chez les officiers français ; mais, en 1869, tout le monde reconnut enfin que c'était une arme excellente et décidément supérieure au fusil à aiguille prussien.
On avait d'abord eu l'intention de donner aux chasseurs à pied le fusil à tabatière, qui a un plus gros calibre ; mais on revint bientôt de cette idée pour leur donner le chassepot, de sorte que l'armement de l'infanterie de ligne fut complètement uniforme.
Comme on peut tirer 11 coups par minute avec le fusil Chassepot, les officiers français craignaient que leurs soldats à l'humeur remuante ne dépensassent trop vite leurs munitions si on ne leur donnait pas un grand nombre de cartouches. Cette crainte n'était pas sans fondement ; on donna donc à chaque homme 90 cartouches en 10 paquets, et on inventa en outre de petites voitures de munitions à deux roues, pour suivre de près l'infanterie. Chacune de ces voitures était attachée à un ou deux bataillons ; elle contenait environ 11,000 cartouches Chassepot réparties dans dix
caisses placées de champ et &ciles à enlever isolément. On chercha enfin, par une bonne instruction du tir à la cible, à empêcher les hommes d'épuiser trop vite leurs munitions ; néanmoins, les officiers supérieurs eux-mêmes s*écartèrent souvent, dans la pratique, des principes qu'ils avaient recommandés en théorie.
Les Français divisent depuis longtemps leur cavalerie en trois armes :
Grosse cavalerie ou de réserve: cuirassiers et carabiniers ;
Cavalerie de ligne : dragons et lanciers ;
Cavalerie légère : chasseurs, hussards, chasseurs d'Afrique, guides et spahis.
Après la réduction de novembre 186S, qui atteignit profondément la cavalerie, celle de la garde se composait de :
Grosse cavalerie : 1 régiment de cuirassiers et 1 de carabiniers ;
Cavalerie de ligne : 1 régiment de lanciers, 1 dedragons ;
Cavalerie légère : 1 régiment de chasseurs, 1 de guides.
On pouvait ajouter à ces 6 régiments 1 escadron de centgardes, véritable troupe de palais, et i escadron de gendarmes d'élite qui n'étaient pas non plus destinés au ser~ vice de campagne .
Chacun des 6 régiments ci-dessus devait former 4 escadrons de guerre ; ceux de cavalerie légère conservaient deux escadrons de dépôt, mais les 4 autres régiments n'en avaient plus qu'un seul. Cependant leur deuxième escadron de dépôt leur fut rendu le 6 février 1867.
* Le reste de la cavalerie resta sur le pied suivant, après la réduction de i86S :
Grosse cavalerie : 10 régiments de cuirassiers ;
Cavalerie de ligne : 12 régiments de dragons, 8 de lanciers;
Cavalerie légère : 12 régiments de chasseurs, 8 de hussards, 3 de chasseurs d'Afrique, H de spahis ;
Les régiments de cavalerie légère conservaient 6 escadrons, les autres étaient réduits à 5. Chaque régiment devait mobiliser du reste 4 escadrons.
Le seul changement apporté à cette situation jusqu'en 1870 fut la création d'un &* régiment de chasseurs d'Afrique, par décret du 6 février 1867.
La France avait par suite 63 régiments de cavalerie, y compris la garde.
D'après d'anciennes prescriptions, un escadron de guerre
— sauf dans la garde, les spahis et les chasseurs d'Afrique,
— devait avoir 7 officiers, 164 hommes et 180 chevaux.
Toute la cavalerie avait alors 38,675 chevaux et sabres dans les escadrons mobilisés, et 1S,687 dans les dépôts.
Cet effectif est assez élevé, mais il était impossible de l'atteindre en cas de guerre. Diverses circonstances avaient appauvri en France la production chevaline, et l'Empire ne pouvait pas y porter remède immédiatement, malgré d'exceileutes mesures qu'il prit à cet égard.
£n Crimée, comme en 1859, en Italie, les régiments de cavalerie eurent rarement en campagne plus de 400 chevaux. L'expédition du Mexique causa de nouveaux vides. . En 1866, les quatre escadrons de guerre d'un régiment pouvaient difficilement renfermer plus de 350 chevaux. Dès l'automne 1866, on s'occupa de combler ces vides. Des achats de chevaux, commencés au mois d'août, sur une grande échelle, n'ayant pas donné les résultats attendus, un décret du 4 avril 1867 supprima les musiques, assez nombreuses, des corps de troupes à cheval, cavalerie et artillerie, pour donner quelques chevaux de plus aux combattants.
A la même époque, on fit un essai pour employer une partie des chevaux de la grosse cavalerie aux attelages de l'artillerie, et les pertes occasionnées par là à la grosse cavalerie devaient être réparées au moyen de chevaux de gendannes«
Les achats de chevaux commencèrent donc au mois d'août 1866, et 23 millions et demi de francs furent affectés à cet objet dans le budget extraordinaire de 1867. Pendant laffaire du Luxeminmrg, de grands marchés de remonte
eurent lieu par toute la France. Comme on était pressé, on acheta un certain nombre de chevaux médiocres et parfois à des prix exorbitants.
On acheta également des chevaux en flongrie, et des convois de ces animaux traversèrent TAutriche et la haute Italie, du mois de juin au mois de décembre 1867, malgré les dissentiments sérieux qui devaient exister alors entre la France et Tltalie.
Des achats de chevaux eurent lieu en outre en Angleterre et en Irlande, en Hollande et qn Allemagne.
Enfin TAlgérie continua de fournir des chevaux à la cavalerie. Les chevaux barbes de cavalerie sont tous entiers. Ils sont très-résistants, presque insensibles au froid et à la chaleur ; ils se contentent de toute espèce de fourrages et sont peu sujets aux maladies. Mais ils ne conviennent qu'à la cavalerie légère, et, comme ils sont entiers, ils ne peuvent être placés avec d'autres chevaux dans le même régiment, à peine dans la même brigade. En outre, ils crient nécessairement beaucoup, ce qui importe peu pour la cavalerie qui opère dans les déserts de l'Afrique, mais ce qui a de grands inconvénients pour la cavalerie légère qui agit sur le sol coupé de l'Europe, qui doit observer l'ennemi de trèsprès et parfois le surprendre.
Les chevaux hongrois obtinrent généralement assez peu de crédit près des officiers de cavalerie français ; ils s'habituaient difficilement à la nourriture de France, se montraient difficiles à dresser et susceptibles aux maladies. H n'y avait en 1 869 qu'un régiment de hussards qui fut complètement monté en chevaux hongrois.
Les chevaux favoris de cavalerie légère étaient les chevaux de Tarbes. Ces chevaux, d'origine arabe, légers' et élégants, avaient été gâtés sous Louis-Philippe par des croisements peu judicieux avec le cheval anglais ; mais Napoléon m s'était efforcé de réparer ce mal.
Les chevaux bretons, moins élégants, mais plus résistants que ceux des Pyrénées, étaient aussi très*estimés pour la cavalerie légère et rartillerie à cheval.
Les chevaux les plus mélangés étaient ceux de la cavalerie de ligne, qu'on tirait de toute la France et aussi de la Hollande, de rÀngleterre et de TAUemagne.
La grosse cavalerie recevait aussi beaucoup de chevaux de l'étranger, mais la Normandie en fournissait cependant le plus grand nombre.
Les chevaux de trait pour l'artillerie et le train venaient pour la plupart des Ardennes, de Normandie, de la Bretagne et de Faverney.
Dans les achats précipités de 1866 et 1867, il s'était glissé de mauvais chevaux dont il fallut se débarrasser quand la question du Luxembourg fut résolue pacifiquement, de sorte que l'effectif des chevaux de la cavalerie française ne s'était pas élevé à beaucoup près autant qu'on le croyait à l'étranger. Cet accroissement d'effectif ne fut réellement pas de plus de 36,000 chevaux (y compris ceux de trait), depuis le mois d'août 1866 jusqu'à la fin de 1867.
Cda permettait tout juste, en tenant compte des vides à combler, de mettre SOO chevaux dans les 4 escadrons mobilisés d'un régiment de cavalerie, et les dépôts ne conservaient presque pas de chevaux en service.
En 1869 et 1870, les 63 régiments de cavalerie pouvaient donc mettre en campagne environ 31,500 chevaux, en laissant dans les dépôts à peu près 12,000 chevaux, dont la moitié au plus étaient propres au service, tandis que le reste ne Tétait plus ou ne Tétait pas encore. En 1870, les régiments de grosse cavalerie, de cavalerie de ligne et de chasseurs d'Afrique furent mobilisés à 4 escadrons, et les autres régiments de cavalerie légère à 5 escadrons ; chaque escadron comptait 6 officiers, 120 hommes et 105 chevaux de troupe.
Dans le but d'avoir, en cas de besoin, un nombre sufGsant de chevaux de trait, sans trop charger le budget, on avait adopté depuis quelque temps la mesure de livrer aux cultivateurs les chevaux de trait qu'il n'était pas indispensable de conserver à chaque démobilisation.
Cette mesure fut réglementée à nouveau par uneinstruc-
tioD du 3 juillet 1867. Les chevaux livrés aux cultivateurs ne devaient pas avoir moins de 5 ans, et ils ne pouvaient dans aucun cas devenir leur propriété. Si un animal devenait impropre au service, il était livré aux domaines. La surveillance de ces chevaux était confiée aux dépôts de remonte. L'agriculteur devait rendre les chevaux dans un délai de 15 jours lorsqu'ils lui étaient redemandés.
Tous les cavaliers étaient armés du sabre ; les cuirassiers avaient en outre le pistolet, les lanciers la lance et le pistolet, les dragons, chasseurs et hussards le fusil de dragon. Le pistolet avait été enlevé à ces trois dernières armes par un décret du 14 mai 1867. Le fusil de dragon en usage en 1870 est une arme du système Ghassepot, plus courte que celle de Tinfanterie et dont le levier destiné à ouvrir et fermer la chambre est recourbé.
L'artillerie subit des réductions très-importantes en 1865, Elle comprenait après cette réduction: l'artillerie de la garde, savoir : un régiment monté à six batteries, un régiment à cheval à six batteries, un escadron du train d'artillerie à deux compagnies ; dans l'artillerie de la ligne : cinq régiments à pied (n^ 1 à 5), à douze compagnies, pour le service des places fortes et des sièges ; un régiment de pontonniers (n* 6), à douze compagnies, dix régiments montés (n«" 7 à 16) à neuf batteries; quatre régiments à cheval (n^ 17 à 20) à sept batteries, et six escadrons du train d'artillerie à quatre compagnies.
Bientôt après cette réduction, on créa dans chaque régiment à pied deux batteries, conune batteries montées de réserve, ce qui faisait en tout dix batteries.
Pendant la crise du Luxembourg, on créa d'abord dans chacun des régiments d'artillerie montés et à cheval une nouvelle batterie. En même temps cinq batteries au lieu de deux, dans chaque régiment à pied, furent transformées en batteries montées.
Enfin, le 13 mai 1867, on réorganisa complètement l'artillerie de la manière suivante :
Garde.
1 r^iment monté, six batteries,
1 régiment à cheval, six batteries,
1 escadron du train de deux compagnies.
Ligne.
15 régiments (n^ 1 à 15), à huit batteries montées et quatre batteries à pied,
16* régiment, pontonniers, à quatorze compagnies,
4 régiments à cheval {n^ 17 à 20), à huit batteries, . 2 régiments du train d'artillerie, d'abord à douze, plus tard à seize compagnies chacun.
D'après l'organisation de 1867, il y avait cent soixantequatre batteries de campagne dont trente-huit batteries à cheval.
Lorsqu'il fut décidé que les mitrailleuses seraient données à l'artillerie, ces cent soixante-quatre batteries, chacune de six pièces, se subdivisèrent ainsi ;
38 batteries à cheval de pièces de 4 rayé,
72 batteries montées de 4 rayé,
24 batteries de mitrailleuses,
30 batteries de réserve de 12 rayé.
Un profond mystère enveloppait les mitrailleuses ; il n'y avait que des officiers assermentés et un petit nombre d'artilleurs employés aux expériences de tir de Meudon qui sussent quelque chose de cette arme terrible. Nous pourrions, parlant d'expérience, raconter à ce sujet des anecdotes risibles, s'il nous était possible de rire dans cette crise de l'Europe civilisée. Les mitrailleuses terminées étadent conservées au Mont-Valérien. Si l'on faisait observer aux initiés qu'il était assez étrange de voir livrer ces pièces an moment du danger à des gens qui ne les avaient jamais vues, ils vous répondaient que les tables de tir étaient déjà préparées et qu'on n'avait pas fait autrement en 18S9 avec le 4 rayé.
Les troupes du génie françaises se composent de trois régiments ; chaque régiment a deux bataillons, chaque bataillon huit compagnies dont une de mineurs et sept de sapeurs. L'une de ces dernières par régiment fut transformée en 1 869 en une compagnie de chemins de fer. Le 1" régiment (de Metz) changea en outre une de ses compagnies de sapeurs en compagnie de télégraphiers.
Un décret du 29 janvier 4869 organisa le corps des équipages militaires en trois régiments à seize compagnies.
En 1868, l'armée française pouvait mettre en campagne sur le pied normal de guerre 288,000 hommes d'infanterie et de cavalerie^ avec 984 pièces de canon, et elle conservait en deuxième ligne dans les dépôts 91 ,000 hommes d'infanterie et de cavalerie.
Sur le pied de paix, l'armée n'a pas plus des deux tiers environ de ces chiffres, et comme l'appel des réserves est loin d'être facile, malgré les améliorations introduites depuis 1868, on pouvait s'attendre qu'en cas de guerre inopinée, on n'aurait pas plus de 200,000 hommes d'infanterie et de cavalerie disponibles pour la campagne.
Ce chiffre semble bien peu de chose en raison de la population de la France, de ses ressources matérielles et intellectuelles.
C'est à ce mal que devait remédier la nouvelle loi sur l'armée, préparée depuis 1866 et promulguée le 1" février 1868 ; mais en réalité elle ne changea rien et ne créa notamment ni corps de troupes, ni cadres nouveaux dans l'armée active, de sorte que tout fut encore laissé, comme auparavant, à l'improvisation, dans le cas d'une guerre sérieuse.
La nouvelle loi militaire du 1" février 1868 divise les forces de terre de la France en : r armée active, 2° réserve, y* garde nationale mobile.
Tout Français est «c en principe » obligé personnellement au service militaire, soit dans l'armée active, soit dans la garde mobile.
Le recrutement se fait au moyen d'appels, d'engagements volontaires et de rengagements.
Le remplacement est permis dans Tarmée active, il ne Vest pas dans la garde mobile.
L'exonération, c'est-à*dire le rachat pur et simple du semce militaire en versant une certaine somme dans les caisses de l'Etat, qui fournissait, — ou ne fournissait pas, — un remplaçant, était supprimée ; ce qui abolissait la loi du 26 avril 1858 sur la caisse de la dotation de l'armée, loi qni avait exercé pendant près de 13 ans son action pernicieuse sur l'armée française. On revenait par le fait à la loi du 21 mars 1832, d'après laquelle l'homme qui est désigné pour l'armée active et qui ne veut pas y entrer se procure lui-même un remplaçant.
Le contingent de Tannée active devait être fixé chaque année par le Ck)rps législatif, à un chiffre moyen de 100,000 hommes.
La taille était diminuée de un centimètre, de 1"',56 à l-,55.
Les causes d'exemption étaient maintenues, avec cette facilité qu'un jeune homme déjà entré dans l'armée active passait immédiatement dans la réserve lorsqu'il était atteint par une de ces causes d*exemption, par exemple la mort de son père.
La durée du service, commençant le 1«' juillet de l'année du tirage au sort, était portée à 9 ans au lieu de 7. De ces 9 années, le jeune soldat en passait 5 dans l'armée active et ensuite 4 dans la réserve.
Ou conservait la division du contingent en deux portions. La première portion était incorporée réellement pour S ans dans l'armée active, dont l'effectif était estimé à 415,000 honunes^ en y comprenant les soldats par vocation et les honunes en congé temporaire ; — la deuxième portion n'était exercée que pendant S mois, 3 la première année et 2 la seconde, et devait du reste se tenir constamment prête à être appelée dans l'armée active.
La réserve, composée des 4 dernières années de la pre^
miëre et de la deuxième portion du contingent, ne devait être appelée qu'en cas de guerre par décret impérial, et successivement par classe pour mettre l'armée active au complet. Pendant les deux dernières années de leur service, les hommes de la réserve pouvaient se marier sans permissioub
Si nous admettons un contingent annuel de 100,000 hommes, il fournira d'abord 9,000 hommes à la marine ; on en compte ensuite d'après l'expérience 14,416 d'engagés volontaires ou d'exemptés pour des raisons sociales, ce gui fait 13,416 hommes à déduire. Il reste alors pour l'armée active 76,884 hommes. Là-dessus, on en place environ 63,000 dans la première portion du contingent ; de ces 63,000 hommes, 20,000 à peu près s'achètent des remplaçants qui ne prennent pas la charge de tout le service militaire du conscrit, mais seulement des cinq années de présence sous les drapeaux, et qui, par conséquent, doivent être comptés dans la catégorie deS soldats par vocation. — Les conscrits de la première portion fournissent donc dans leur cinq années de service 21S,000 hommes, et ceux de la deuxième portion 68,000 hommes, sauf déduction des pertes provenant de mort, d'infirmités, etc.
D'après les calculs les plus larges, quatre années de la réserve donnent 210,000 hommes.
On voit d'après cela que la loi du 1" février 186S faisait extrêmement peu pour l'armée active, et qu'elle ne permettait pas surtout de réparer promptement les maux qu'avait causés la loi de la dotation de l'armée. Dans les cercles du gouvernement français, on ne croyait pas pouvoir faire disparaître avant 1877 les effets désastreux de cette loi.
Il est certain qu'on pouvait renforcer l'armée active en mobilisant les bataillons de dépôt, en en formant, comme le voulait le maréchal Niel, des régiments de marche, ne fût-ce que deux bataillons, au moyen de levées extraordinaires opérées dès le début de la guerre ; mais en premier lieu, c'étaient-là des mesures improvisées, et en se-
coQd lieu, il fallait remplacer par quelque chose les bataillons de dépôt des régiments, dans leur service d'instruire les nouvelles levées, de garder les places fortes, etc., etc.
C'est à cela qu'était en partie destinée la garde mobile, créée par la loi du l*' février 1868. Elle devait, en cas de guerre, garder les places fortes et les côtes, et se charger de la streté intérieure du pays.
Cette garde mobile, ou garde nationale mobile; devait se recruter :
l"" De tous les hommes de la classe appelée, exemptés, par leur numéro, de servir dans l'armée active ;
2* Des jeunes gens du contingent exemptés pour des causfô sociales ;
3* Des jeunes gens faisant partie du contingent versé dans l'armée active qui s*y feraient remplacer.
La durée du service dans la garde mobile était fixé à cinq ans. Quels que soient les calculs du Gouvernement, on ne peut pas estimer à plus de 75,000 hommes le contingent annuel versé dans la garde mobile. Ce qui fait pour cinq années 370,000 hommes.
L'appel au service de guerre de la garde mobile devait chaque fois être l'objet d'une loi ; cependant le Gouvernement était autorisé à réunir, vingt jours avant la présentation de cette loi, la garde mobile par bataillon ou batterie sur un point quelconque du département. Les officiers de la garde nationale mobile devaient être nommés par l'Empereur, les sous-ofBcîers par l'autorité militaire des départements.
Pour les exercices, la garde mobile ne devait pas être réunie plus de quinze fois par an, et aucun exercice ne devait tenir les gardes mobiles hors de chez eux pendant plus de vingt-quatre heures.
Ces dispositions générales montrent d'une façon assez claire qu'on ne pouvait rien espérer de bon de cette garde mobile, comme organisation régulière. Le Gouvernement commença dans le Nord et dans TEst Torganisation sur le papier ; dans l'Ouest et le Midi il se produisit aussitôt
contre cette institution une résistance qui dégénéra, dans les grandes villes, en manifestations anti-impériales.
Tant que vécut le maréchal Niel, on travailla toujours à Inorganisation de la garde mobile, dont les exercices com* mencèrent au mois de juin 1869. Lorsque le général Lebœuf remplaça ce maréchal au ministère de la guerre^ et que l'économie bourgeoise fut déclarée le grand principe d'Etat dans les choses militaires, les exercices furent interrompus. Les nominations d'ofQciers de la garde mobile continuèrent, mais les choix étaient faits en opposition complète avec ce principe qu'une troupe non exercée a justement besoin des meilleurs officiers pour valoir quelque chose.
Le Gouvernement français estimait l'effectif total de la garde mobile à SSO,000 hommes, chif&e exagéré comme cela résulte de ce que nous venons de dire. Elle devait être formée en 318 très-forts bataillons de 8 compagnies, et 128 batteries d'artillerie de places fortes, — y compris 6 compagnies de pontonniers.
A la mort du maréchal Niel, il y avait d'à peu près formés sur le papier 142 bataillons et 71 batteries ; on avait des habillements pour environ 100,000 hommes, et le même nombre à peu près de gardes mobiles, notamment ceux des deux dernières classes dans les régions du Nord et de l'Est, étaient un peu exercés*
Comme à partir de ce moment Ton ne fît plus rien pour la garde mobile, ces chiffres représentent la situation dans laquelle la guerre de 1870 trouva cette institution.
D'après tout ce qui précède, on reconnaîtra avec nous que la loi militaire de 1868 ne procurait en fait à l'armée française, immédiatement surtout, aucun accroissement de forces, qui pût la mettre numériquement à hauteur de l'armée de la Confédération allemande du Nord .
Les Français n'ont pas, en temps de paix, une grande division permanente de leur armée. Ils possédaient cepen-dant eux aussi un certain nombre de corps d'armée, formés soit pour deux ans; soit pour quelques mois, dans un but
d'exercices, et il existait en outre des règles assez précises poar la formation des corps d'armée.
Ces corps d'armée, ou divisions, organisés en temps de paix, étaient le corps.de la garde, les armées de Lyon et de Paris, les corps réunis aux camps de Ch&lons, et de Lanne- Œezan, la division de cavalerie de Lunéville.
La règle pour la formation d'un corps d'armée était :
Trois divisions d'infanterie (par exception deux ou quatre) ;
Une division de cavalerie et
Une réserve d'artillerie.
La division d'infanterie compte 13 bataillons, savoir: 1 bataillon de chasseurs à pied et 4 régiments d'infanterie à 3 bataillons ; elle se divise en deux brigades de 6 ou 7 bataillons; d'après les idées acceptées en 1869, un régiment de cavalerie devait être attaché, comme cavalerie divisionnaire, à cloaque division d'infanterie, et cela eut lieu réellement à la première série du camp de Chàlons en 1869. Enfin la division d'infanterie recevait, d'après une disposition récente, 3 batteries de 6 pièces, dont 2 batteries de 4 et 1 de mitraUleuses.
La division de cavalerie reçoit généralement 4 régiments, répartis dans deux brigades, et une batterie à cheval. Si elle est destinée à opérer isolément, on lui donne une seconde batterie.
La réserve d'artillerie d'un corps d'armée ne se compo- 'mi josqu'en 1869 que de deux batteries de 12 rayé ; d'après de nouvelles décisions, elle renferme une batterie à cheval, 2 batteries de 4 et 2 batteries de 12, en tout 8 batteries.
Une compagnie de sapeurs du génie doit être attachée à chaque division d'infanterie, tandis que la réserve du corps d'armée reçoit, d'après la destination de ce corps,
quelques autres compagnies de sapeurs, de mineurs et de pontonniers avec un équipage de pont.
D'après cela, un corps d'armée complet compte habituellement 39 bataillons d'infanterie, 7 r^iments de cavalerie
et !5 batteries, c'est-à-dire environ 26,000 hommes d'infanterie, 3,500 hommes de cavalerie, en tout près de 30,000 hommes d'infanterie et de cavalerie, avec 90 bouches à feu.
Si l'on admet la formation de 9 corps d'armée, et que l'on veuille attacher à chacun d'eux 7 régiments de cavalerie, les 63 régiments se trouveront ainsi employés, et il ne restera plus de cavalerie pour former une réserve d'armée, ou de grands détachements pour des entreprises particulières. Il résulte donc de là que quelques' corps d'armée au moins devront se contenter d'environ 4 régiments de cavalerie.
Une armée se composera d'un nombre plus ou moins grand de corps d'armée ; on lui donnera en outre une réserve générale de cavalerie et une réserve d'artillerie.
Depuis des siècles, la France est très-riche en places fortes, et elle en construisait de nouvelles sans détruire les anciennes.
Jusqu'à Louis-Philippe le système des places fortes françaises était réellement un système en cordon d'après la théorie de la triple ceinture. Sous le règne de Louis-Philippe, ce système fut transformé en un système en réseau, avec Paris pour centre.
En 1866, la France avait 88 places fortes proprement dites et 47 villes fortifiées (avec d'anciennes fortifications, quelques forts ou de vieux ch&teaux). Il fallait beaucoup d'argent pour entretenir à peu près en bon état cette masse de places fortes, et cela permettait peu de songer à en construire de nouvelles. Ces difficultés augmentèrent encore sous le second Empire, par suite du renchérissement de toutes choses et des matériaux de construction. En outre, depuis la guerre de Grimée jusque après la guerre d'Italie, Napoléon III était regardé comme l'arbitre incontesté de l'Europe. En présence de cette attitude de l'Europe vis-àvis de leur Empereur et de la situation où se trouvait alors l'Allemagne, on ne saurait blâmer les Français de s'être persuadés qu'il ne pouvait pas se tirer un coup de fusil en
Earope sans leur permission ; que la France pouvait bien attaquer, mais qu'elle ne devait jamais être attaquée.
C'est pour cette raison que l'introduction des canons rayés dans les armées ne détermina pas d'abord le Gouveraeinent à s'occuper sérieusement des places fortes. Ce n'est que lorsque les années 1863 et 1864 eurent ébranlé la foi du gouvernement français dans sa supériorité incontestable, qu'il entreprit de faire des constructions rectificatives aux places fortes importantes. Ces corrections consistaient à mieux couvrir la maçonnerie, particulièrement les magasins à poudre, & construire des abris pour la garnison, les munitions et les approvisionnements.
En présence des frais considérables que devaient coûter ces constructions, on se demanda s'il ne vaudrait pas mieux abandonner complètement un certain nombre de places reconnues inutiles, afin d'avoir plus d'argent à dépenser dans celles que Ion conserverait. La question fut résolue affirmativement, et un décret du 26 juin 1867 supprima tout à fait certaines places , et en conserva certaines autres avec quelques restrictions. Les places déclassées appartenîûent surtout à la 4» classe et n'avaient plus depuis longtemps d'importance militaire. Parmi celles de la deuxième et de la troisième classe, les places abandonnées étaient Wissembourg, Boulogne, Lauterbourg et Carcassonne.
Les nouvelles constructions conmiencèrent en 1868» et de préférence dans les places fortes de l'Est. Metz, Belfort et Langres furent l'objet d'une attention particulière, tandis qu'on ne faisait dans l'importante place de Strasbourg que des corrections, assez considérables il est vrai.
Nous nous réservons de parler en détail de chacune de ces places fortes et de leur influence militaire à mesure qu'elles se présenteront dans l'histoire de la guerre de !870.
Les événements de 1866 et l'adoption du chassepot furent cause qu'on se demanda, en France comme dans le reste de l'Europe, de quelle manière la tactique allait se trouver modifiée. Ces considérations furent examinées dans
des a conférences » que le maréchal Niel fit d'abord rédiger par une commission d'officiers que présidait le général Jarras, directeur du Dépôt de la guerre.
On préparait depuis 1867 un remaniement du r^lement d'infanterie ; ce travail» recommencé à trois reprises différentes, ne fut terminé qu'en 1870, peu de temps avant la guerre. On n'y remarque pas de changements très-importants. Rejetant la colonne de compagnie des Prussiens, les Français conservent le bataillon comme la seule unité tactique, et ils ont grandement raison à cause de la faiblesse numérique de leur bataillon. Le service des tirailleurs est réglementé d'une manière plus fixe. On recommande en outre, dans le nouveau règlement, l'emploi des colonnes de division (chacune de deux compagnies) ou de peloton (d'une compagnie), pour faire marcher en ligne une brigade ou une division.
Chacun des généraux qui commandèrent le camp de Ch&lons de 1867 à 1870, de Ladmirault, de Failly, Lebœuf, Bazaine, Bourbaki, Frossard, y manœuvra à sa manière et selon sa fantaisie, sans entrer très-avant dans les détails, de sorte qu'on ne peut pas dire que ces manœuvres aient développé un système nouveau.
Le changement le plus important pour la cavalerie, ce fut l'introduction de la cavalerie divisionnaire et l'adoption d'un fusil de cavalerie du système Ghassepot. Les Français empruntèrent aussi à la cavalerie prussienne la colonne d'escadron : chaque escadron, en colonne par pelotons, est séparé de l'escadron voisin par un intervalle d'escadron plus 12 pas.
Pour l'artillerie, nous avons à mentionner l'adoption des mitrailleuses, et l'augmentation de l'artillerie donnée aux divisions et aux corps d'armée. Cette augmentation fut décrétée sous le ministère du maréchal Lebœuf. Le 8 rayé devait en outre remplacer le 12 rayé comme canon de réserve ; mais, à notre connaissance, rien n'avait encore été fait sous ce rapport en 1870.
Le maréchal Lebœuf, qu'un décret du 21 août 1869 mit
à la tète de l'armée, est né en 1809. Élève de l'École polytechnique, puis de rÉcole d'application de Metz, capitaine en 1837, chef d'escadron en 1846, ilfiit, de 1848 à 1850, conunandant en second de l'École polytechnique en qualité de lieatenant-coloneL II avait alors la réputation d'un bon républicain. Il fut nommé colonel en 18S2, général de brigade en 1854 et général de division en 1857. H fit la compagne de Crimée et commanda l'artillerie de l'armée dltalie en 18S9. En 1866, il fut envoyé en Yénétie pour recevoir cette province que l'empereur François-Joseph donnait à l'empereur Napoléon, et la remettre ensuite au roi dltalie après un plébiscite. En 1869, il reçut le commandement du 6* corps d'armée à Toulouse et devint ministre la même année. H a été nommé maréchal de France au printemps de 1870.
L'Empereur n'était pas très-disposé d'abord à prendre Lebceut pour ministre de la guerre, en partie à cause de sa réputation de républicain. Napoléon III, alors vraiment malade, faisait un jeu de mots sur le nom du maréchal : « Il a été trop longtemps sous le joug. » Mais, à vrai dire, on n'avait guère à choisir pour le moment qu'entre Lebceuf et Trochu, et ce dernier n'était pas aimé aux Tuileries à cause de sa réputation d'orléaniste, de l'éloignement où il s'était toujows tenu de la cour, et de l'excellent livre qu'il avait publié sur l'armée française. Ce qui militaitencore en faveur de Lebœuf, c'est qu'il était artilleur et que, depuis 1799 — Shérer, — aucun officier d'artillerie n'avait été ministre de la guerre. Nous savons pourtant qu'on pourrait à la rigueur considérer le maréchal Mortier, duc de Trévise (1834-1835), comme un officier d'artillerie, et que le célèbre François Arago, ministre delà guerre en avril et mai 1848, se destinait d'abord à l'artillerie en sortant de TÉ* cote polytechnique.
Le maréchal Lebœuf se faisait très-bien au régime parlementaire dont l'ère devait commencer lorsqu'il entra au ministère. Il préférait la vie bourgeoise à l'existence de cour dn second Empire ; néanmoins il ne détestait pas la vie de
la cour, où il allait peut-être trop souvent pour sa santé. Quelque étrange que cela puisse paraître, les tendances du maréchal Lebœuf étaient absolument pacifiques ; il voulait faire des économies et relever l'esprit de Tarmée par des institutions moins coûteuses. Il fit beaucoup pour son arme, l'artillerie, dont il augmenta la force dans les divisions et les corps d'armée.
La flotte française comptait à la fin de 1867, en vaisseaux tout prêts, 3S3 vapeurs et 116 voiliers ; il y avait en construction, plus ou moins avancés, 33 vapeurs et i bâtiment à voiles.
Il 7 avait à flot ou sur les chantiers 60 navires cuirassés, des constructions les plus diverses : monitors ou navires à coupole ; navires béliers avec un formidable éperon en fer à Tavant pour enfoncer la muraille des bâtiments ennemis ; batteries flottantes pour défendre les côtes et les rades ainsi que pour attaquer les ouvrages fortifiés des cêtes ennemies; des frégates et des corvettes pour naviguer en pleine mer« et en outre deux anciens vaisseaux de ligne incomplètement cuirassés (le Magenta et le Solférino) ,
Depuis quelque temps, oh a admis en principe qu'un petit nombre de canons de gros calibre valent mieux pour l'armement d'un navire qu'un plus grand nombre de pièces de petit calibre, et en conséquence, les frégates sont construites habituellement pour douze pièces, les corvettes pour huit, tandis que les navires à tourelles reçoivent de un à six canons, d'après le nombre de leurs tourelles ou coupoles, et selon que chacune de ces tourelles est année d'une ou de deux bouches à feu. En outre, les pièces ne sont pas disposées en batterie d'une manière uniforme sur les bâtiments cuirassés, et chaque navire a besoin d'une étude particulière.
Dès qu'il fut admis qu'il ne devait plus y avoir pour vaisseaux de guerre que des bâtiments cuirassés, une lutte s'engagea entre les cuirasses et les canons de marine ; quand le calibre du canon augmentait,, la cuirasse devenait plus épaisse, puis le calibre devenait plus fort, et ainsi de suite.
On ne sait pas où cela finira et qui se lassera plus tôt du canon ou de la cuirasse, car l'industrie moderne invente tonioQis de nouveaux moyens, et TEurope ne manque jamais d'argent poiur la guerre. En -18S8, on se contentait d'oDe enirasse de 8 centimètres ; en 1868, on ne faisait plus que des cuirasses d'au moins 18 centimètres» et on les demandait même de 24 centimètres aux endroits du navire les plus susceptibles ; en 1869, les hommes du métier hochent déjà la tête quand on leur parle de cette épaisseur. — Mais eomme on ne peut pas cuirasser toute la surface d*un navire et qu^on s'arrête ordinairement à 6 pieds au-dessous de la ligne de flottaison, qu'est-ce qui protégera le vaisseau le mieux cuirassé contre les torpilles ? contre les mines sousmarines? Qui sait? Peut-être le vaisseau rej et tera-t-il bientôt la cuirasse parce qu'il la trouvera trop lourde, ainsi que Ta fait, il y a des siècles, le cavalier bardé de fer.
Les canons rayés, qui sont employés depuis peu de temps sur les gros navires français, ont un calibre de 16centimè« tres, avec un projectile plein de 90 livres, ou creux et chargé de pondre de 62 livres ; de 27 centimètres avec un projectile creux de 300 livres et plein de 432 livres ; et enfin des i calibres intermédiaires de 17 et de 24 centimètres.
Depuis que l'Angleterre a cessé d'être l'arbitre reconnu dans ce qui a trait à la guerre navale, et surtout depuis dix ans, rEurope admet cette vérité très-simple du reste, c'est que la guerre maritime n'a de véritable importance qu'autant qu'elle se rattache à la guerre continentale d'une manière déterminée.
La course en pleine mer, fort limitée du reste par le traité de Paris, 18S6^ donne peu de résultats. II faut pou- "¥oir jeter des troupes de débarquement sur les côtes ennemies que l'on veut attaquer. Pour cela une flotte de transport est indispensable. Une marine de commerce trèsnombreuse est ici très-utile, mais il n'en faut pas moins des dispositions militaires préalables pour assurer l'action d'une flotte de transport, par exemple en ce qui concerne l'embarquement des chevaux. Il en est des transports mili-
litaires par mer comme des mêmes transports en chemin de fer.
On travaillait en France, depuis l'automne de 1866* à former une flotte de transport gui pût, avec l'aide de la portion disponible en moyenne de la flotte de commerce, transporter à la fois 40,000 hommes, 12,000 chevaux, avec le matériel d'artillerie, du génie et d'administration correspondant, à des distances que les paquebots ordinaires parcourent en trois fois 24 heures.
On avait fait sous ce rapport tout ce qu'il fallait Mais quand on n'a plus de troupes de débarquement, la pins grande flotte de transport devient inutile.
Le recrutement des matelots pour la flotte de guerre française est complètement indépendant du contingent pour l'armée de terre et se fait au moyen de a l'inscription maritime », qui comprend tous les jeunes gens de la population des côtes, pêcheurs ou mariniers, propres au service de la marine.
Le nombre des matelots inscrits pour la flotte de guerre se monte à environ 170,000 hommes. Il est plus que suffisant, surtout depuis que la vapeur a presque entièrement remplacé la voile.
Nous avons dit précédemment que .sur le contingent annuel de 100,000 hommes, 9,000 étaient prélevés pour la marine. Ces hommes ne sont pas destinés aux équipages de la flotte, mais bien à l'infanterie de marine, à Tartillerie et aux troupes d'administration de la marine.
L'infanterie et l'artillerie de marine sont destinées à faire le service des colonies et à fournir des troupes de débarquement. En 1868, le maréchal Niel demandait 32,000 hommes d'infanterie de marine et 7,000 d'artillerie, ce qui faisait près de 40,000 hommes de troupesde marine, en comptant celles d'administration.
Jusqu'en 1868, on ne prenait annuellement que 6,500 hommes pour la marine et l'on n'obtenait pas ainsi plus de 20,000 hommes disponibles de troupes de marine ; en prenant 9,000 hommes sur le contingent annuel et portant le
sénîce de 7 à 9 ans, on était certain d^arriver peu à peu au chiffre indiqué de 40,000 hommes de troupes de marine.
L'in&nterie de marine formait quatre régiments d'un nombre variable de compagnies très-fortes ; l'artillerie de marine se composait de vingt-huit batteries.
Un régiment combiné d'infanterie de marine, fort de deux bataillons à six compagnies, était envoyé tous les ans au camp de Châlons pour y prendre part aux exercices des • troupes de terre, •
 la tête de Tadministration de la marine se trouvait, en 1870, Famiral Rigault de Genouilly. Né en 1807, il entra dans la marine en 1827, sortant de l'Ecole polytechnique, devint capitaine de corvette en 1841, capitaine de vaisseau le 22 juillet 1848, contre-amiral le 2 décembre 1854, viceamiral le 9 août 1858 et amiral le 27 janvier 1864. Il fut appelé au ministère de la marine en 1867, et exerça pendant quelques jours Tintérim du ministère de la guerre . après la mort du maréchal Niel. — L'amiral Rigault exerça des commandements importants de 1854 à 1864 en Crimée, en Chine et dans la Méditerrannée. 11 passait pour un bon hnpérialiste, clérical, et disposé à de sanglantes répressions dans la guerre civile.