LIVRE VI
lorsqu'il s'agissait de tendre des embuscades ou d'envelopper les soldats isolés. En présence de ces difficultés, César prenait toutes les précautions que pouvait inspirer la plus active prévoyance, car il valait mieux faire un peu moins de mal à l'ennemi, si grande que fût l'ardeur des soldats à se venger , que de lui faire beaucoup de mal en éprouvant des pertes. Il envoya donc des courriers aux cités voisines, et les appela toutes à lui par l'espoir du butin, en leur promettaut le pillage du pays des Éburons, afin d'exposer dans les foréts la vie des Gaulois plutót que celle des légionnaires ; il voulait aussi, en lançant des masses de tous côtés, faire disparaître, eu punition d'un si grand crime, la population et le nom méme de la cité. Une foule immense arriva bientót de toutes parts.
XXXV. La guerre était engagée de cette maniére dans tout le pays des Éburons, et déjà tout approchait de ce septiéme jour que César avait fixé pour revenir auprés des bagages et de la légion. On put apprendre, en cette circonstance, ce que peut la fortune à la guerre, et quels graves incidents elle fait naitre. L'ennemi, dispersé et frappé de terreur, comme nous l'avons, dit, n'avait aucune troupe qui nous causát la moindre inquiétude ; mais
At in ejusmodi difficultatibus, quantum diligentia provideri poterat, providebatur; ut potius in nocendo aliquid pretermitteretur, etsi omnium animi ad ulciscendum ardebant, quam cum aliquo militum detrimento noceretur. Dimittit ad finitimas civitates nuntios Cesar, omnes ad se evocat spe prædæ, ad diripiendos Eburones, ut potius in silvis Gallorum vita, quam legionarius miles, periclitetur; simul ut, magna multitudine circumfusa, pro tali facinore, stirps ac nomen civitatis tollatur. Magnus undique numerus celeriter convenit.
XXXV. Hzc in omnibus Eburonum partibus gerebantur, diesque appetebat septimus, quem ad diem Cesar ad impedimenta legionemque reverti constituerat. Hic, quantum in bello fortuna possit et quantos afferat casus, cognosci potuit. Dissipatis ac perterritis hostibus, ut demonstravimus, manus erat nulla, quæ parvam modo causam timoris afferret. Trans Rhenum ad Germa-
le brnit se répandit au delà du Rhin, chez les nations germaines, que le pays des Éburons était livré au pillage, et que chacun était appelé à prendre part au butin. Aussitôt les Sicambres, peuple voisin du Rhin, qui avaient recueilli, comme nous l'avons dit, les Tenctéres et les Usipétes aprés leur fuite, rassemblent deux mille cava- Jiers. Ceux-ci passent le fleuve sur des navires et des radeaux, à trente mille pas au-dessous de l'endroit où César avait jeté un pont et laissé un poste. Ils envahissent l'extrémité du pays des Éburons, s'emparent d'un grand nombre de fuyards et d'une grande quantité de bestiaux, butin dont les barbares sont trés-avides. Attirés par le pillage, ils marchent en avant : ni les marais, ni les bois n'arrétent ces hommes, nés dans la guerre et le brigandage. Ils demandent aux prisonniers en quel lieu se trouve César ; ils apprennent qu'il est parti trés-loin, et que l'armée s'est retirée; et l'un d'eux leur dit : « Pourquoi done courez-vous aprés une proie aussi misérable et de si peu de valeur, quand il est facile de vous emparer du plus riche butin? en trois heures vous pouvez vous rendre devant Aduatique : c'est là que l'armée romaine a transporté toutes ses richesses; la garnison est si peu nombreuse
nos pervenit fama, diripi Eburones, atque nltro omnes ad prædam evocari. Gogunt equitum duo millia Sigambri, qui sunt proximi Rheno, a quibus receptos ex fuga Tenchteros atque Usipetes suprá docuimus: transeunt hi Rhenum navibus retibusque, xxx millibus passuum infra. eum locum, ubi pons erat perfectus præsidiumque ab Cæsare relictum : primos Eburonum fines adeunt, multos ex fuga diepersos excipiunt, magno pecoris numero, cujus eunt cupidissimi barbari, potiuntur. Invitati preda, longius procedunt : non hos palus, in bello latrociniisque natos, noa silvæ morantur: quibus in locis sit Casar, ex captivis querunt; profectum longius reperiunt omnemque exercitum discessisse cognoscunt. Atque unus ex captivis, «Quid vos, inquit, hanc miseram ac tenuem sectamini predam, quibus licet jam esse fortunatissimis? Tribus horis Aduatueam venire potestis : huc omnes suas fortunas exercitus Romanorum contulit: præsidii tantum est, ut ne murus quidem
LIVRE VI. 297 qu'il lui sera impossible de garnir l'enceinte, et que personne n'osera sortir des retranchements. » Séduits par l'espoir qui leur est offert, les Germains cachent le butin qu'ils ont fait et marchent sur Aduatique, guidés par lo prisonnier qui leur avait fourni ce renseignement.
XXXVI. Conformément aux ordres de César, Cicéron, les jours précédents, avait retenu avec le plus grand soin les soldats dans le camp, sans permettre même à un seul valet de sortir des retranchements ; mais le septième jour, il crut que César ne tiendrait pas sa promesse, parce qu'il avait entendu dire qu'il s'était avancé très-loin, et qu'il n'avait regu aucun avis de son retour; il était de plus ébranlé par les plaintes des soldats, qui disaient que cette immobilité était pour eux presque aussi pénible qu'un siége, puisqu'il ne leur était point permis de sortir du camp. Cicéron n'avait aucune crainte, parce quil ne croyait point qu'il püt étre attaqué dans un rayon de trois mille pas, étant couvert par neuf légions et une cavalerie nombreuse, surtout quand l'ennemi était dispersé et pres-que détruit, et il envoya cinq cohortes couper des blés dans une plaine voisine, qui n'était séparée du camp que par un coteau. On avait laissé dans ce camp un grand cingi pessit, neque quisquam egredi extra munitiones audeat. » Oblata spe, Germani, quam naeti erant praedam, in occulto relinquunt; ipsi Aduatucam contendunt, usi eodem duce, cujus hzc indicio-cognoverant.
XXXVI. Cicero, qui [per) omnes superiores dies praeeptis Cæsaris cum summa diligentia milites in castris eontinuisset ac ne calonem quidem quemquam extra munitionem egredi passus esset, septimo die diffidens de numero dierum Cesarem fidem servaturum, quod longius progressum audierat, neque ulla de reditu ejus fama afferebatur; simul eorum permotus vocibus, qui illius patientiam pzne obsessionem appellabant, si quidem ex castris egredi non liceret; nullum ejusmodi casum exspectans, quo, novem oppositis legionibus maximoque equitatu, dispersis ac pene de etis hostibus, in millibus passuum tribus offendi posset ; quinque cohortes frumentatum iu proximas segetes mittit, quas inter
nombre de légionnaires malades; environ trois cents de ces malades, qui s'étaient rétablis depuis le départ de César, sortirent sous la méme enseigne; une grande quantité de valets furent autorisés à les suivre, avec une nombreuse bande de chevaux, qui avaient été laissés dans le camp.
XXXVII. Les Germains arrivérent par hasard en ce moment, et sans s'arréter ils essayérent de pénétrer au galop du cóté de la porte décumane. On ne les vit, à cause des bois qui lés cachaient de ce cóté, que lorsqu'ils approchérent du camp; et les marchands, qui avaient établi leurs tentes au pied du rempart, n'eurent point le temps de se retirer. Les nótres, qui ne s'attendaient à rien, furent mis en désordre par cette attaque imprévue, et la cohorte de garde soutint à peine le premier choc. Les ennemis se répandent de tous cótés autour du camp pour chercher un passage. Les nôtres ónt peine à défendre les portes; la disposition du terrain et les retranchements ferment sur les autres points le passage aux ennemis; l'agitation régne dans le camp; les soldats se demandent les uns aux autres la cause de ce tumulte; ils ne savent ni de quel cóté porter les enseignes, ni sur quel point se réunir : l'un dit que
et castra unus omnino collis intererat: Complüres erant [in castris) ex legionibus ægri relicti; ex quibus qui hoc spatio dierum convaluerunt, circiter ccc sub vexillo una mittuntur : magna preterea multitudo calonum, magna vis jumentorum, que in castris subsederat, facta potestate, sequitur.
XXXVII. Hoc ipso tempore et casu Germani equites interveniunt, protinusque eodem illo, quo venerant, cursu ab decumana porta in castra irrumpere conantur : nec prius sunt visi, objectis ab ea parte silvis, quam castris appropinquarent, usque eo, ut, qui sub vallo tenderent mercatores, recipiendi sui facultatem non haberent, Inopinantes nostri re nova perturbantur, ac vix primum impetum cohors in statione sustinet. Circumfunduntur ex reliquis hostes partibus, si quem aditum reperire possent. Ægre portas nostri tuentur, reliquos aditus locus ipse per se munitioque defendit. Totis trepidatur castris, atque alius ex alio causam tu-
LIVRE VI. 289 déjà le camp est pris; l'autre prétend que l'armée a été détruite, que le général a péri, et que les barbares victorieux sont arrivés; la plupart trouvent dans les lieux euxmêmes un nouveau sujet de frayeur superstitieuse : ils ont devant les yeux le désastre de Cotta et de Titurius, tués dans les mémes retranchements. Cette profonde terreur qui s'était emparée de tous nos soldats confirme aux barbares le rapport du prisonnier, et leur fait croire qu'il n'y a dans nos lignes aucune garnison; ils s'efforcent de pénétrer dans le camp et s'encouragent les uns les autres à ne point laisser échapper une si grande fortune. |
XXXVII. P, Sextius Baculus, qui avait servi sous César en qualité de primipilaire, et dont nous avons parlé à l'occasion des autres combats, était resté malade dans le camp, et depuis cinq jours il n'avait pris aucune nourriture. Craignant pour lui-méme et pour tous, il sort sans armes de sa tente; il voit que l'ennemi nous serre de prés, et que la situation est des plus critiques; il prend les armes des premiers soldats qu'il rencontre et se place à une porte. Les centurions de la cohorte de garde le suivent, et tous en-
multus quærit ; neque quo signa ferantur, neque quam in partem quisque conveniat, provident. Alius jam capta castra pronuntiat ; alius, deleto exercitu atque imperatore, victores barbaros venisse contendit: plerique novas sibi ex loco religiones fingunt, Cotteque et Titurii calamitatem, qui in eodem occiderint castello, ante oculos ponunt. Tali timore omnibus perterritis, confirmatur opinio barbaris, ut ex captivo audierant, nullum intus esse præsidium. Perrumpere nituntur, seque ipsi adhortantur, ne tantam fortunam ex manibus dimittant.
XXXVIII. Erat æger cum presidio relictus P. Sextius Baculus, qui primum pilum ad Cæsarem duxerat, cujus mentionem superioribus proeliis fecimus, ac diem jam quintum cibo caruerat. Hic, diffisus sue atque omnium saluti, inermis ex tabernaculo prodit : videt imminere hostes atque in summo esse rem discrimine: capit arma a proximis atque in porta consistit. Consequuntur hunc centuriones ejus cohortis, que in du erat :
semble ils soutiennent le choc quelques instants. Atteint de blessures graves, Sextius perd connaissance ; ses hommes le sauvent avec peine en le faisant passer de mains en mains. Pendant ce temps, les autres reprennent un peu de courage, juste ce qu'il en faut pour rester sur le rempart et avoir l'air de le défendre.
XXXIX. Sur ces entrefaites, nos soldats, qui avaient fini de couper les blés, entendent des cris; les cavaliers se portent en avant et reconnaissent le danger. Mais il n'y avait point de retranchements oà dans leur frayeur ils aicnt pu se retirer; soldats de nouvelle levée et sans habitude de la guerre, ils regardent le tribun, les centurions, et attendent leurs ordres. Si brave qu'on soit, d'ailleurs, on est troublé par un danger imprévu. Les barbares, en voyant de loin les enseignes, suspendent l'attaque ; dans le premier moment, ils s'imaginent que les légions, qu'ils savaient par les captifs être parties au loin, sont de retour; puis, méprisant notre pelit nombre, ils tombent sur nous de tous cótés.
XL. Les valets s'enfuient sur une éminence voisine ; ils en sont immédiatement culbutés, et se rejettent sur les
paulisper una prelium sustinent. Relinquit animus Sextium, gravibus acceptis vulneribus : ægre per manus tractus servatur, Hoc spatio interposito, reliqui sese confirmant tantum, ut in munitionibus consistere audeant speeiemque defensorum praebeant.
XXXIX. Interim confecta frumentatione, milites nostri clamorem exaudiunt; præcurrunt equites, quanto res sit in periculo cognoscunt. Hic vero nulla munitio est, quz perterritos recipiat : modo conscripti, atque usus militaris imperiti, ad tribunum militum centurionesque ora convertunt : .quid ab his præcipiatur, exspectant. Nemo est fortis, quin rei novitate perturbetur. Barbari, signa procul conspicati, oppugnatione desistunt : redisse primo legiones credunt, quas longius discessisse ex captivis cognoverant: postea, despecta paucitate, ex omnibus partibus impetum faciunt.
XL. Calones in proximum tumulum procurrunt : hinc celeriter dejecti se in signa manipulosque conjiciunt : eo magis timidos
LIVRE VI. 281 enseighes el les compagnies, ce qui augmente encore la frayeur des soldats déjà ébranlés. Les uns sont d'avis qu'on se forme en coin pour faire une vigoureuse tronée, attendu qu'on est tout prés du camp ; si quelques-uns sont entourés et tués, ils ont du moins l'espoir que lés autres pourront se sauver. Il y en a qui veulent prendre position sur la colline, et courir tous ensemble la méme chance. Les vieux soldats, partis comme nous l'avons dit plus haut sous une méme enseigne, repoussent ce dernier avis. lis S'enéouragent les uns les autres; et sous la conduite de C. Trébonius, chevalier romain , qui avait été mis à leur tête, ils se jettent à travers l'ennemi , et arrivent tous au camp sains et saufs. Les valets et les cavaliers les suivent dans leur charge et sont sauvés par leur courage. Quant : à ceux qui s'étaient arrêtés sur la colline, comme ils n'avaient encore aucune expérience de la guerre, ils ne persistérent point dans la résolution qu'ils avaient prise de se défendre sur les hauteurs, et ils n'imitérent point non plus la vigueur et la rapidité qu'ils avaient vu si bien réussir aux autres; mais en essayant de gagner le camp; ils s'engagérent sur un terrain désavantageux. Les centurions, dont quelques-uns avaient mérité par leur courage
perterrent milites. Alii, cuneo facto ut celeriter perrumpant, censent, quoniam tam propinqua sint eastra ; et, si pars aliqua circeumventá ceciderit, at reliquos servari posse confidunt : alii, ut in jugo consistant atque eumdem omnes ferant casum. Hoc veteres non probant milites, quos sub vexillo una profectos docuimus. Itaque inter se cohortati, duce C. Trebonio, equite Romano, qui eis erat prepositus, per medios hostes perrumpunt, incolumesque ad unum omnes in castra perveniunt, Hos subsecuti calones equitesque eodem impetu militum virtute servantur. At ii qui in jugo constiterant, nullo etiam nunc usu rei militaris pereepto, neque in eo, quod probaverant, consilio permanere, ut se loco superiore defenderent, neque eam quam predesse aliis vim celeritatemque viderant, imitari potuerunt; sed se in castra recipere eonati, iniquum in locum demiserant. Centuriones, quorum nonnulli ex inferioribus ordiuibus reliquarum legionum virtutis
de passer des grades inférieurs des autres légions dans les grades supérieurs de celle-ci, ne voulurent point perdre leur ancienne réputation, et moururent en combattant avec la plus grande valeur. Pendant que leur courage tenait l'ennemi en échec, une partie des soldats réussit, contre toute attente, à rentrer dans le camp; le reste fut cerné par les barbares et tué. |
XLI. Les Germains perdirent l'espoir de s'emparer du camp, parce qu'ils voyaient que déjà les nótres s'étaient rangés sur les remparts ; et ils se retirérent au delà du Rhin, en emportant le butin qu'ils avaient déposé dans . les bois. Mais la terreur était si grande, méme aprés le départ des ennemis, que quand C. Volusénus arriva dans la nuit avec la cavalerie, en annonçant que César était tout prés avec l'armée en bon état, on refusait de le croire. La peur avait tellement pénétré les esprits que les soldats, presque fous, disaient que toutes les troupes avaient été détruites, et que la cavalerie seule avait échappé par la fuite; ils ajoutaient que si l'armée eût été intacte, les Germains n'auraient point assailli le camp. L'arrivée de César dissipa les craintes.