‹ Guerre des GaulesChapitre 36 sur 66 · XXVIII. Arpinéius et Junius reportèrent ces · texte numérisé non relu

XXVIII. Arpinéius et Junius reportèrent ces

paroles aux Lieutenants. Ceux-ci furent très émus en apprenant une nouvelle si imprévue. Bien qu'elle vînt de Tennemî, ils ne crurent pas devoir passer outre. Une considération surtout les décida à y ajouter foi. Etait-il présumable qu'une nation aussi humble, aussi peu redoutable que celle des Éburons, eût Taudace d^entreprendre à elle seule une guerre contre les Romains ? L'affaire fut portée au Conseil. Elle y provoqua une discussion des plus vives. Lucius Aurunculéïus, et avec lui grand nombre de Tribuns militaires et de Centurions des premiers rangs, disaient : « Ne faisons a rien à la légère, et ne quittons pas notre cana tonnement sans Tordre de César. Quelles que « puissent être les forces des Germains, nous « en triompherons derrière nos retranchements.

« Témoin, cette première attaque des Gaulois,

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« que nous avons repoussée avec vigueur, en leur a infligeant des pertes sérieuses. Nous avons des « vivres ; nous sommes en mesure d'attendre les a secours qui ne peuvent manquer de nous venir, tt soit des cantonnements les plus proches, soit de a César lui-même. Enfin, quoi de plus Impni* « dent, et, en même temps, de plus honteux, que « de prendre conseil de son ennemi dans une « situation si grave ? 9

XXIX. Tel n'était pas Tavis de Titurius. « 11 « sera bien temps d'agir — s^écriait-il — quand « vous aurez laissé à l'ennemi le loisir d'opérer a sa jonction avec les Germains !... Et, s'il arrive tt malheur aux autres légions de leur coté, ce M sera bien le moment de compter sur leur aide!.». « Décidez-vous : vous n'avez plus une minute à « perdre. César, sans nul doute, est déjà parti « pour ritalie. Sinon, les Carnutes n'auraient « jamais eu la pensée de tuer Tasgète, ni les « Eburons cette audace inouïe de venir nous « attacj^uer dans notre camp. Qu'importe l'origine « de l'avis qu'on me donne ; je ne considère que « l'avis en lui-même. Le Rhin est à deux pas de u nous. Les Germains ont à cœur la mort a d'Arioviste et nos récentes victoires. La Gaule a entière rougit de subir notre domination ; elle

a brûle du désir de venger son humiliation et de « relever sa gloire militaire tombée si bas. Enfin, a comment supposer qu'Ambiorix ait poussé la « condescendance jusqu'à nous communiquer une « nouvelle si grave sans en être absolument « certain? QuoiquUl arrive, nous ne courons « aucun risque à exécuter le plan que je propose. «[ Si aucun danger plus sérieux ne nous menace, « nous en serons quittes pour aller donner la « main à la légion la plus rapprochée de nous ; « si, au contraire, il est vrai que la GaUle se soit a liguée contre nous avec les Germains^ nous « n'avons de chance de salut que dans une a prompte retraite. A quoi nous mènera le parti « que veulent faire adopter Cotta et ceux qui sont il contre moi? 11 nous tire de difficulté pour <c aujourd'hui, je ne dis pas non ; mais il nous « condamne d'avance à mourir tous de faim après « un interminable blocus. »

XXX. Tels étaient les arguments que Ton s'opposait réciproquement, lorsque Sabinus voyant Cotta et les Centurions des premiers rangs s'opiniàtrer à le combattre : « Eh ! bien ! a s'écria-t-il, emportez-le donc 1 qu'il soit fait à a votre volonté ! » Puis, élevant la voix de manière à être entendu des soldats : « Pas plus que vous,

a je ne crains la mort — continua-t-il — mais a voici ceux qui seront nos juges, Cotta, et, s'il a leur arrive malheur, c'est à toi qu'ils en demanc deront compte. Car il dépend de toi que nous « soyions dans deux jours réunis à nos frères <c d'armes, et en mesure d'affronter avec eux les « chances de la guerre, au lieu de demeurer ici, « coupés de Tarmée, dans Tisolement, sans se- « cours possiSle, et de périr tous misérablement « ou par le fer, ou par la faim. »

XXXI. On se lève pour sortir du Conseil. On entoure les deux Lieutenants. On les conjure de ne pas aggraver encore le péril par leur obstination, par leur mésintelligence. « Partir, rester, a Tun et l'autre parti a du bon, pourvu que l'on « s'entende et que Ton s'accorde. Mais la désunion a nous ôtera toute chance de salut. » Voilà ce que chacun leur dit. La discussion se prolongea jusqu'au milieu de la nuit. Enfin, Cotia se laisse ébranler et cède : c^est l'avis de Titurius qui est adopte. Ininicdiatcment on fait publier dans le camp Tordre de partir au point du jour. Le reste de la -nuit est perdu pour le repos. Chaque homme passe son temps à examiner son équipement, à voir ce qu'il pourra emporter, ce qu'il sera force dabandonner. Tout s'arrange pour

que d'une part le séjour au camp cesse d'être une chose possible, et que, de Tautre, le départ devienne une opération difficile avec des troupes harassées de fatigue, par suite d^une nuit sans sommeil. Au point du jour, les Romains se mirent en marche, mais comme des gens convaincus que le conseil donné par Ambiorix, loin d'être d'un ennemi, était du plus généreux des alliés. C'est-à-dire que Ton forma une longue colonne embarrassée d'un grand convoi de bagages (i).

XXXII. Cette veille, cette agitation nocturne, furent pour les Gaulois des indices certains que nous levions le camp. Ils dressèrent dans les bois une double embuscade, et, cachés dans un lieu favorable pour une surprise, ils attendirent les Romains à une distance de deux mille pas, environ, du camp. La presque totalité de Tarmce venait de s'engager dans un grand défilé (2),

(1) On rapprochera cette conduite aveugle de Titurius de Thabilcté avec laquelle il avait combattu les Unellcs commandés par Viridorix (V. L. III ~ ch. 17- 18- 19).

(2j Convaliis, suivant le général Creuly, aurait la même signification à peu près que Vallis, On lira une discussion très approfondie à ce sufet dans Texamcn de la carte de la Gaule. Mais Targument le plus fort que le général pourrait produire en faveur de son opinion, c*est que César, id même, emploie successivement, à deux lignes de distance, les deux mots Vallis et Convallis pour désigner le même lieu.

lorsque soudain, à chaque extrémité de ce défilé, parait l*ennemi. Il tombe sur Tarrière-garde, em* pêche la tête de colonne de gravir la côte, et engage l'action sur un terrain on ne peut plus désastreux pour nous.

XXXIII. Alors Titurius, qui jusqu'au dernier moment n'avait eu aucun soupçon du piège, se démène, court çà et là, essaie de ranger ses cohortes, mais sans décision, en homme dont la tcic se trouble et qui sent tout lui manquer à la fois. Cest le sort inévitable de tout général réduit à la nécessité de chercher son plan de bataille quand Taciion est déjà engagée. Cotta, au contraire, qui avait prévu cettj attaque, et qui avait repoussé Tidée du départ précisément en raison de cette crainte, Cotta conservait tout son sang-froid. Il prenait les dispositions nécessaires pour le salut de tous. II remplissait son devoir de général en dirigeant, en exhortant les soldats, et son devoir de soldat en combattant lui-même. La longueur des colonnes gênait les deux Lieutenants : elle les empêchait de pouvoir se porter partout, de se rendre compte de ce qu'il y avait à faire sur tel ou tel point. Pour remédier à cet inconvénient, ils donnèrent Tordre d'abandonner les bagages et de former le cercle. Bien que cette manœuvre

fût justitiée par la circonstance;, elle ne laissa pourtant pas d^avoir un résultat déplorable. Elle diminua la confiance de nos soldats, en môme temps qu^elle redoubla Tardeur de Tennemi. Car les uns et les autres pensèrent que c'étaient la peur et le désespoir qui avalent déterminé les Lieutenants à prendre cette résolution. En outre, inconvénient qu'on eût dû prévoir, les soldats s'écartèrent des enseignes; chacun courut aux bagages pour sauver ce qu'il avait de plus précieux. On n'entendait de tous côtés que cris et lamentations.

XXXIV. Les Barbares se conduisirent avec habileté. Leurs chefs iBrent crier sur toute la ligne de bataille : « Que chacun reste à son « poste ! Ce butin ne nous échappera pas l tout « ce que les Romains abandonnent là sera à nous « après la bataille. Il ne s'agit donc que de vain- « cre. )» Nos soldats n'étaient inférieurs aux Gaulois ni en nombre ni en courage. Bien qu'ils se vissent abandonnés à la fois par leur général et par la Fortune, ils ne renonçaient nullement à l'espoir de se tirer d'affaire, grâce à leur vaillance. Chaque fois qu'une cohorte chargeait, elle infligeait à l'ennemi des pertes énormes* Ambiorix s'en aperçut. Il ordonna à ses guerriers de lancer

leurs traits à distance, de ne pas s'approcher aussi près de nous, et, chaque fois que les Ro* mains chargeraient, de recaler devant la charge sans opposer de résistance. Grâce à la légèreté de leur équipement, grâce àThabitude journalière qu'ils avaient de cette manœuvre, ils éviteraient aisément nos coups. Puis, dès que nous nous replierions sur nos enseignes, ils recommenceraient l*attaque.

XXXV. Les Gaulois exécutèrent ces ordres avec ponctualité. Dès qu'ils voyaient une des cohortes sortir du cercle et s'élancer en avant, ils fuyaient devant elle avec vitesse. Pendant ce temps, un segment du cercle se trouvait nécessairement découvert et exposé sans défense à une grêle de traits. La cohorte n^avait pas plus tôt fait demitour pour regagner sa place de bataille, qu'elle se trouvait aussitôt enveloppée et par les Gaulois qui venaient de battre en retraite devant elle, et par ceux qui n'avaient pas été chargés. Renonçait-on à charger ? Dans ce cas le courage devenait inutile. Nos soldats, serrés en masse compacte, offraient un but trop facile aux traits lancés par une telle multitude d'assaillants. Et pourtant, malgré tous leurs désavantages, malgré leurs pertes, qui étaient énormes, nos

soldats tenaient toujours âvec fermeté. La journée s'avançait. La bataille durait depuis le lever du soleil et Ton était arrivé à la huitième heure [2 h.) sans que rhonneur fût compromis. A ce moment, Titus Balventio, promu Tannée précédente Centurion Primipiie, homme d'une grande valeur et jouissant d'une grande considération dans Tarmée, a les deux jambes traversées par un dard. Quintus Lucanius, du môme grade, est tue en combattant avec un courage héroïque pour dégager son fils enveloppé par Tennemi. Enfin, le Lieutenant Lu* cius Cotta est atteint d'un coup de fronde en plein visage pendant qu'il va de rang en rang animer les cohortes.

XXXVI. Épouvanté de cette situation, Quin* tus Titurius, qui voyait, à peu de distance de lui, Ambiorix excitant ses Gaulois, lui envoie immédiatement son interprète Cnéîus Pompée et lui fait demander la vie sauve pour lui et pour les troupes. Ambiorix répondit : « Si le chef désire « conférer avec moi, qu'il vienne me trouver. Il < le peut. Je ne désespère pas d'obtenir de mon « peuple le salut de ses soldats. En tout cas, « pour lui personnellement, il ne court aucun « danger. Je lui en donne ma parole. » Titurius fait savoir à Cotta blessé que, s'il le veut, il n'a

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qu^à sortir avec lui de la mêlée pour venir conférer avec Ambiorix ; qu'il a Tespoir d'obtenir d'Ambiorix la vie sauve tant pour eux deux que pour Tarmée. Cotta répond qu'il n'ira pas trouver son ennemi armé, et il demeure inébranlable dans sa résolution.

XXXVII. Sabinus ordonne aux Tribuns militaires qui l'entourent, ainsi qu'aux Centurions des premiers rangs, de le suivre. Il s'avance avec eux tout près d' Ambiorix. Celui-ci lui ordonne de mettre bas les armes. Sabinus obéit et ordonne aux siens d'en faire autant. Puis, tandis que les deux chefs règlent les conditions, tandis qu' Ambiorix traîne à dessein l'entretien en longueur, on enveloppe Sabinus et on le tue. Aussitôt les Gaulois, suivant leur coutume, crient: «Victoire! Victoire 1 » Ils poussent des hurlements, se précipitent sur nos soldats et les enfoncent, Lucius Cotta tomba là en combattant, ainsi que la plus grande partie des soldats. Les autres cherchèrent un refuge dans ce camp, que Ton venait d'évacuer. Parmi ceux-là se trouvait le Porte-Aigle Lucius Pétrosidius. Se voyant pressé par une masse de Gaulois, il lance l'Aigle par dessus le retranchement et se fait tuer bravement en avant du rempart. Ceux qui réussirent . à s'enfermer dans

rintcrieur du camp, soutinrent, comme ils purent, le siège jusqu'à la fin du jour. La nuit venue, se voyant perdus sans ressources, ils s'entretuèrent tous jusqu'au dernier. Une poignée d'hommes, échappée au carnage, prît à travers les bois, marcha au hasard, et arriva au camp de Titus Labiénus, à qui elle raconta ce qu'on vient do lire.

XXXVIII. Enâé de sa victoire, Ambiorix part aussitôt à la tête de sa cavalerie et se rend

chez les Aduatukes, ses voisins. Il marche le jour et la nuit sans interruption, et ordonne à son infanterie de le suivre. Il informe les Aduatukes de notre désastre, et il les excite à prendre les armes. Le lendemain, il arrive chez les Nerves. Il exhorte ceux-ci à prohter de cette occasion pour recouvrer à jamais leur liberté et pour tirer vengeance des outrages que les Romains leur ont fait subir. « Deux Lieutenants et une grande a partie de Tarmce Romaine ont été massacrés, c Rien de plus aisé que d'anéantir maintenant la a légion qui hiverne chez vous sous le comman- « dément de Cicéron. 11 suffit de tomber sur elle « à rimproviste. Je suis là pour vous y aider. » Avec de pareils discours il n'a pas de peine à entraîner les Nerves.

XXXIX. Les Nerves lancent sans retard des courriers chez les Centrons, chez les Grudes, chez les Levakes, chez les Pleumoxes et chez les Geidunes, toutes populations placées sous leur dépendance. Ils réunissent le plus de troupes qu'ils peuvent et volent au camp de ^ Cicéron avant même que celui-ci n'eût reçu la nouvelle de la mort de Sabinus. Il arriva (c'était inévitable) que quelques hommes en ce moment de corvée en forêt, et occupés à faire du bois, soit pour le chauffage, soit pour les retranchements, furent surpris par Tapparition inattendue de la cavalerie Gauloise et enveloppés. Aussitôt après, la légion était assaillie par des forces considérables composées des Eburons, des Aduatukes, des Nerves, ainsi que de leurs alliés et auxiliaires. Nos soldats coururent aux armes et se précipitèrent aux remparts. Cette journée fut rude, car Pennemi mettait tout son espoir dans la soudaineté de Tattaque, convaincu que, s'il était vainqueur cette fois, la victoire lui serait assurée pour toujours.

XL. Cicéron écrit immédiatement à César. Il offre une magnifique récompense à ceux qui réussiront à faire parvenir sa lettre à destination. Mais tous les chemins sontgardéspar les Gaulois.

Aucun des messagers ne .peut passer. Pendant la nuit, avec le bois que les soldats avaient apporte au camp et qui était destiné aux ouvrages de fortification, on élève, avec une incroyable célérité, jusqu'à cent-vingt tours. Tout ce qui paraît laisser quelque chose à désirer aux retranchements, on le complète pendant la nuit. Le lendemain, les Gaulois reviennent à Tassant en bien plus grand nombre que la veille, et comblent le fossé. Nos troupes se défendent avec le même sang-froid. Ainsi des jours suivants. On travaille la nuit sans relâche. Ni malade, ni blessé, personne n'a le droit de fermer un instant la paupière. Chaque nuit, on prépare ce qui doit servir pour la défense du lendemain. On fabrique une énorme provision de pieux passés au feu, de javelines de siège ; on ajoute aux tours de nouveaux étages ; avec des branches d'arbres on confectionne des claies et des mantelets. Cicéron lui-même, malgré sa santé délicate, ne prend pas une minute de repos, même la nuit, malgré les instances, malgré les prières des soldats, qui lui crient de se ménager.

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