XV. Les cavaliers et les chars de Tennemi
attaquèrent vivement notre cavalerie en marche.
Celle-ci eut partout Tavamage, et força les Bretons à se replier dans les bois et sur les hauteurs. Elle leur tua beaucoup de monde, mais ayant mis trop d'ardeur à la poursuite, elle éprouva ellemême quelques pertes. Les Bretons laissèrent écouler un peu de temps ; puis, dès quUls virent nos soldats sans défiance et occupés à fortifier le camp, ils s'élancèrent brusquement hors des bois, tombèrent à Timprovlste sur la garde du camp et engagèrent avec ccllc-ci un combat furieux. César la fit appuyer aussitôt par deux cohortes. Ces cohortes, les premières de leur légion, prirent position en laissant entre elles un faible intervalle. Telle était l'émotion causée à nos soldats par un genre de combat si nouveau pour eux, que Pennemi put impunément se jeter dans cet intervalle et qu'il le traversa sans perdre un seul homme. Quintus Labérlus ûurus, tribun des soldats, fut tué dans cette journée. D'autres cohortes furent engagées, et on repoussa les Bretons.
XVI. Ce système d'attaque, cet engagement livré devant le camp et sous les yeux de l'armée, servirent de leçon. On se rendit compte que le légionnaire, sous sa pesante armure, se trouvait
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très gêné pour poursuivre les ennemis, s'ils lâchaient pied, et qu'il n'osait pas trop s'écarter de son enseigne ; bref, qu'il n'était nullement propre à une guerre de cette nature. De son côté, la cavalerie était extrêmement exposée. La tactique des Bretons consistait à simuler la fuite ; puis, quand par cette feinte ils avaient entraîné nos cavaliers à une certaine distance des légions, ils sautaient à bas de leurs chars et engageaient à pied une lutte où toutes les chances étaient contre nous. Cette manière de faire la guerre rendait les combats de cavalerie également dangereux pour nous, soit dans la retraite, soit dans l'attaque. Ajoutez à cela que les Bretons ne combattaient jamais en corps d'armée, mais par pelotons isolés, séparés les uns des autres par de longs intervalles. Ils disposaient derrière eux des réserves, se remplaçaient continuellement entre eux, et nous opposaient ainsi des troupes toujours fraîches.
XVII. Le lendemain, l'ennemi prit position à quelque distance du camp, sur les hauteurs. Il se montra tout d'abord en petit nombre, et escar-
moucha avec nos cavaliers avec moins de vigueur que la veille. Mais, à midi, César ayant envoyé au fourrage trois légions et la cavalerie tout
entière, sous les ordres de Caius Trébonius, tout à coup les Bretons fondirent de toutes parts sur les travailleurs. Mais ceux-ci ne s'étaient pas écartés beaucoup des enseignes, de sorte que nos légions, qui se trouvaient à côte d'eux, purent charger Tennemi avec vigueur et le repousser. Alors, notre cavalerie, se sentant appuyée par les légions qui s'avançaient derrière elle, ne craignit pas de s^élancer à la poursuite des Barbares et acheva leur déroute. On leur tua beaucoup de monde, et on ne leur laissa le loisir ni de se rallier, ni de s'arrêter, ni de descendre de leurs chars. Immédiatement après cette défaite, toutes les forces ennemies qui s'étaient réunies se dispersèrent. Ce fut la dernière rencontre où les Bretons nous opposèrent des masses.
XVIII. César fut instruit du nouveau plan adopté par eux. Il se porta avec son armée sur le territoire de Cassivellaun, au bord de la Tamise. Ce fleuve ne présente qu'un seul endroit guéable, et non des plus commodes. En y arrivant, César aperçut de nombreuses troupes en bataille sur la rive opposée. Cette rive était fortifiée. Une palissade de pieux aiguisés la défendait, et d'autres pieux semblables étaient fichés dans le lit du
fleuve et cachés sous Peau. Ces diverses informais.
2l8 C.-J. CéSAR.
tions furent fournies à César par les prisonniers
et par les transfuges. César lit passer la cavalerie la première et ordonna aux légions de passer vivement derrière elle. Nos soldats avaient de Teau jusqu*au col. Néanmoins, ils s'avancèrent avec tant de rapidité, et chargèrent Tenncmi avec une telle impétuosité que les Bretons ne purent soutenir le double choc des légions et de la cavalerie. Ils abandonnèrent la rive et se sauvèrent.
XIX. Comme nous Pavons dit tout à Theure, Cassivellaun avait complètement renoncé à sou* tenir contre nous une lutte régulière. En conséquence, il licencia la majeure partie de ses troupes, ne garda (i) avec lui que quatre mille guerriers, de ceux qui combattent sur les chars, et, avec cette petite troupe, se mit à surveiller notre marche. Il se tenait aux alentours de nos colonnes en marche, se dissimulait dans des lieux impraticables et boisés, savait d*avance tous les endroits par où nous allions passer, faisait retirer des champs hommes et bétail, les cachait dans lés bois \ puis, quand nos cavaliers se répandaient
(i) Ici la plupart des iraducicurs ont fait un contresens bien étrange. \\< ont entendu « après a\(»ir ahanJoimc j,ooo chars de "uerre y. C est commcitre une laulc à la fois contre le sens et contre le bon sens. En outre, esseJai ti ne signitie pub les chars, muib ceux qui ïca moment.
dans la campagne pour piller et pour fourrager, tous les chemins, tous les détours, qu*ii connaissait par cœur, se remplissaient en un clin d'œil de soldats ennemis. Les Barbares s'élançaient hors des bois, tombaient avec leurs chars sur nos cavaliers et leur faisaient courir les plus grands dangers. Ils parvinrent à leur inspirer tant de terreur, que ceux-ci n'osaient plus s'aventurer nulle part. La seule ressource qui restât à César était celle-ci : il défendait à la cavalerie de trop s'ccartcr des colonnes, et il faisait le plus de mal qu'il pouvait à Tcnncmi en brûlant et en ravageant la contrée autant que le permettaient Içs forces et les jambes des légionnaires.
XX. Sur ces entrefaites, les Trinobantes, Tune des principales nations Bretonnes, députèrent à César. Le jeune Mandubrat, originaire de cette nation, avait vu Imanuent, son père, chef des Trinobantes, tue par Cassivcllaun. Lui-même avait été réduit à se sauver pour échapper à la mort. Il était venu trouver César sur le Continent et s'était attaché à sa fortune. Les Tribonantes viennent offrir à César leur soumission et déclarent consentir d'avance à toutes les conditions qui leur seront imposées. Ils lui demandent, en échange, de protéger Mandubrat contre Cassi-
230 C.-J. céSAR.
vellaun et de le leur envoyer pour qu'il devienne
leur chef et leur roi. César exige d'eux quarante otages et du blé pour Tarmée, et leur envoie Mandubrat. Ils exécutèrent ces ordres sans retard et envoyèrent le nombre d'otages exigé, ainsi que le blé.
XXI. Quand on vit les Trinobantes protégés par nous et à l'abri de toute insulte de la part de
nos soldats, les Cénimagnes, les Ségontiakes, les Ancalites, les Bibrokes, les Casses, suivirent cet exemple et députèrent à César pour faire leur soumission. César apprit par eux que Poppide de Cassivellaun n'était pas éloigné, qu'il était dér fendu par des bois et des marais et qu'on y avait rassemble une assez grande quantité d'hommes et de bestiaux. Les Bretons donnent la dénomination d'oppide à un bois épais, qu'ils entourent d'un fossé et d'un retranchement, et où ils se réfugient pour se mettre à l'abri des attaques de Tennemi. César se dirige de ce côté avec ses légions. Il arrive devant une position admirablement fortitiée par la nature et par l'art. Néanmoins, U n*hésite pas à l'attaquer sur deux points simultanément. Les Bretons essavcrent de tenir, mais ils ne purent résister à Télan de nos soldats et évacuèrent Toppide d'un autre côié. On y
ramassa une quantité considérable de bestiaux,
et dans la déroute une masse do Barbares furent pris ou tués.
XXII. Pendant que ces événements se passaient sur ce point, Cassivellaun expédiait des courriers au pays de Kent, situé, nous Pavons dit, sur le littoral. Là commandaient quatre chefs, Cingétorix, Carvil, Taximagul et Ségovax. Cassivellaun leur ordonne de réunir leurs forces en commun, de marcher sur notre camp marin et de Tassaillir à Pimprovîste. Les Bretons se présentèrent en effet devant nos retranchements. Mais nos troupes firent une sortie, leur tuèrent beaucoup de monde, s'emparèrent môme d'un de leurs principaux chefs, Lugotorix, et rentrèrent dans leurs lignes sans avoir perdu un seul homme. A la nouvelle de cette défaite, Cassivellaun, découragé par tant d'échecs successifs, par la dévastation de son territoire, surtout par la défection de plusieurs peuples, envoie, par l'entremise de TAtrébate Comm, des députés à César pour faire sa soumission. César, en raison des derniers mouvements qui s'étaient produits en Gaule, avait décidé de passer Thiver sur le Continent. Il voyait la saison s'avancer, et, comme il sentait que la guerre pourrait traîner en
longueur, il ordonna au chef Breton de livrer des Otages et régla le tribut que la Bretagne aurait à payer annuellement au Peuple Romain (i). Puis 11 défend expressément à Casslvellaun de rien entreprendre ni contre Mandubrat, ni contre les Trinobantes.
XXIII. César, après avoir pris possession des otages, ramena son armée au bord de la mer. Il trouva ses vaisseaux réparés et les fit mettre à flots. Comme il avait une grande quantité de prisonniers, et que la tempête avait diminué sa flotte d'un certain nombre de bâtiments, il résolut d'e£fectuer son transport en deux voyages. Le hasard voulut que, sur tant de vaisseaux, et après tant de traversées, pas une seule fois, ni celte année-ci, ni la précédente, on n^eut à déplorer la perte d'un navire portant des soldats. Au contraire, il arriva malheur à presque tous ceux qui firent le voyage à vide, soit à ceux qui, après avoir débarqué en Gaule le premier convoi de troupes, retournaient vers César, soit à ceux que Labiénus avait fait construire en dernier lieu et qui s^ élevaient au nombre de soixante. Ils furent presque tous jetés à la côte et un très petit nombre d'entre
(i) La bonne plaisanterie I
eux seulement arrivèrent à destination. César les
attendit vainement pendant quelques jours. Mais il craignit que la mauvaise saison ne s'opposât à la traversée, car PEquinoxe n'était pas loin, et, cédant à la nécessité, entassa ses troupes. Puis, profitant d'une mer tout à fait tranquille, il leva Tancre au commencement de la seconde veille (9 h. du soir) et prit terre au point du jour, sans avoir perdu un seul vaisseau (i). ^
XXIV. César lit mettre sa flotte à sec, puis alla tenir à Samarobrîve l'Assemblée de la Gaule. La sécheresse avait, cette année-là, fait manquer la récolte du blé. Cette circonstance contraignit César. à répartir ses quartiers d" hiver autrement qu'il avait fait les années précédentes. Il fractionna son armée de manière à placer ses légions dans des régions différentes. Il envoya une légion
(0 Jules César — dit .Tacite — fut le premier Romain qui pénétra en Bretagne. Mais» quoiqu^il eut épouvanté les Bretons par une victoire, et qu*il fut resté maître du rivage, on peut le regarder moins comme ayant fait une conquête que comme Tayant indiquée à ses successeurs.
{Me d'AgricoLt — par. i3).
Caractacus — dit encore Tacite — leur rappelait tous ces braves Bretons qui avaient chassé le Dictateur César, qui par leur valeur les avaient préservés des haches, et qui avaient conserve pur Thonneur de leurs femmes et de leurs enfants.
(i^li>»a/6« — I4. 12 — par, 34).
chez les Morins, sous le commandement du Lieu* tenant Calus Fabius. Il en envoya une autre, avec Quintus Giccron, chez les Nerves ; une troisième, avec Lucius Roscius, chez les £suves;une quatrième, avec Titus Labiénus, chez les Rêmes, c'est-à-dire sur la frontière des Trévires. Chacune de ces légions reçut Tordre de prendre respectivement ses quartiers d'hiver dans chacune de ces différentes contrées. Il en plaça trois autres dans le Belgium, sous le commandement du Questeur Crassus et des Lieutenants Lucius Munatius Plancus et Gaius Trébonius. Enrin, les Éburons, nation fixée entre le Rhin et la Meuse, et qui avait alors pour chefs Ambiorix et Catuvolke (i), reçoivent la légion récemment levée au delà du Pô, plus cinq cohortes, toutes ces troupes étant placées sous les ordres des deux Lieutenants Quintus Titurius Sabinus et Lucius Aurunculéius Cotta. Grâce à cette distribution des légions, César se flattait de remédier en partie à cette difficulté de la disette. En définitive (si l'on met à part la légion conduite par Lucius Roscius dans la région la plus tranquille et la mieux soumise) l'ensemble de tous ces quartiers n'occupait pas
(i) Ambiorix — chef des remparts. Catuvoike (folg. rapide) rapide au combat.
une superficie de plus de cent mille pas (148 kil.). En outre, César décida quMl ne mettrait pas le pied liors de la Gaule avant de savoir ses légions complètement installées dans leurs cantonnements et les travaux de défense tout à fait achevés.
XXV. Il y avait chez les Carnutes un homme d^une naissance illustre, qui se nommait Tasgète. Ses ancêtres avaient été Rois du pays. £n considération de ses mérites, de l'attachement qu'il nous avait témoigné, des services sérieux qu'il n'avait cessé de nous rendre dans toutes nos guerres, César avait donné au fils la souveraineté Qu'avait exercée le père. Tasgète régnait depuis trois ans, lorsqu'il fut publiquement assassiné. Les auteurs de ce meurtre étaient les ennemis personnels de Tasgète ; mais ces hommes avaient trouvé des complices dans un nombre considérable de leurs compatriotes. On rapporta le fait à César. Celuici, voyant combien de personnes étaient compromises dans l'affaire, craignit que le pays, provoqué par elles, ne se soulevât. Il ordonna à Lucius Plancus de partir du Belgium avec la légion qu'il commandait, de se porter en toute hâte chez les Carnutes et d'y établir son quartier d'hiver. Là, il recherchera les auteurs du meurtre
de Tasgète, les fera arrêter et les lui enverra. Sur
ces entrefaites, César reçut de tous les Lieutenants et du Questeur, à qui il avait confié le commandement des légions, l'assurance respective que chacune d'elles était rendue au lieu désigné pour son cantonnement et que chaque cantonnement était retranché.
XXVI. Il y avait une quinzaine de jours que les troupes étaient établies dans leurs quartiers, lorsque tout à coup Ambiorix et Catuvolke donnèrent le signal de Tinsurrection. Ils étaient pourtant venus aux confins de leur territoire saluer Sabinùs et Cotta, à Parrivée de ceux-ci. Ils leur avaient même fourni des vivres pour leurs approvisionnements. Mais, cédant aux sollicitations du Trévire Indutiomare, ils provoquent un soulèvement, fondent à l'improviste sur nos soldats détachés pour aller au bois, et viennent attaquer le camp avec des forces considérables. Nos soldats courent aux armes et se précipitent aux remparts. Puis, les cavaliers Espagnols font une sortie heureuse et opèrent une diversion. L^ennemi, voyant son coup de mains manqué, abandonne l'attaque. Alors, suivant la coutume Gauloise, ils se mettent à pousser de grands cris. « Envoyez- « nous quelques-uns des vôtres en parlementaires « — nous disent-ils — ce que nous avons à vous
« communiquer n'est pas moins de votre intérêt
« que du nôtre. Quand vous saurez de quoi il est « question, Taccord entre vous et nous deviendra « chose facile ; nous n'en doutons pas. »
XXVII. On leur envoie des parlementaires. C'étaient Caïus Arpinéïus, Chevalier Romain, ami^ personnel de Q. Titurius, et l'Espagnol Q. Junius, qui avait déjà rempli plusieurs missions auprès d'Ambiorix. Ambiorix leur parla en ces termes : « Je dois beaucoup, je ne m'en cache pas, aux « bontés de César. C'est lui qui m'a délivre du a tribut que je payais aux Aduatukes, mes voi-* « sins; lui, qui a rendu à la liberté mon fils et « mon neveu que les Aduatukes m'avaient pris « comme otages et qu'ils retenaient chez eux dans « la servitude et dans les fers. Aussi n'est-ce « point de mon propre mouvement, mais contre tt mon gré, que ^'ai fait cette attaque. J'y ai été « forcé par le peuple. Telle est la nature de mon a autorité que le peuple n'a pas moins de pouvoir « sur moi que je n'en ai sur lui. Or, le vrai motif « qui a poussé les Eburons à cette prise d'armes, « c'est qu'ils se sont trouvés dans l'impuissance « de résister à la conjuration générale de toute la « Gaule. Celle-ci, en elSet, vient de se lever tout « entière contre César. Ma faiblesse même ne vous
« répond-elle pas de la sincérité de mes paroles ?
« Me croyez-vous assez dépourvu de sens pour « m'être flatté un seul instant de Tespoir de € battre les Romains à moi tout seul ? J'ai dû c mUncliner devant la volonté de la Gaule. Ce « four même, où nous sommes, est celui qui a été « fixé pour attaquer à la fois tous vos quartiers, « de manière à mettre vos légions hors d^état de « se porter secours les unes aux autres. Gaulois, « il nous était bien difficile de refuser notre con* t cours dans une guerre entreprise par la Gaule, « surtout quand cette guerre avait pour but a de reconquérir notre indépendance nationale, c J^avais des devoirs envers ma patrie. Mais, • quitte envers elle, il me reste à m'acquitter « maintenant envers mon bienfaiteur. J'avertis « Titurius de ce qui se passe. Au nom de Thos- « pitalité, je le conjure de veiUer à son salut t personnel et au salut de ses troupes. Les Ger- « mains ont passe le Rhin en grand nombre. « Dans deux jours ils seront ici. A vous de voir « si, avant de laisser aux nations d'alentour le « temps de rien soupçonner, vous ne voulez pas « évacuer votre cantonnement et conduire vos « troupes, soit vers Cicéron, soit vers Labiénus. « L'un n'est guère qu'à cinquante milles [74 kil.]
« de vous, Tautre n'est pas beaucoup plus éloigne. «Je promets, je jure de vous laisser passer en toute « liberté, en toute sécurité sur mon territoire. En a agissant comme je fais, d'une part je sers les « intérêts de ma nation en faisant lever votre can- « tonncment;, d'autre part, j'acquitte envers César « ma dette de reconnaissance. » Ayant ainsi parlé, il se 'retira.