‹ Guerre des GaulesChapitre 4 sur 66 · XIV. César répondit · texte numérisé non relu

XIV. César répondit

« Ma résolution est d'autant mieux arrêtée que « je me souviens parfaitement de l'événement « que rappellent les Helvètes ; et le souvenir de a cet ancien désastre m'est d'autant plus pénible « que c'est de la façon la plus injuste que vous tt Tavez jadis tait subir aux Romains. Si les « Romains vous avaient fourni alors le moindre tt prétexte pour les attaquer, il leur eût été facile a de se tenir sur leurs gardes ; mais, n'ayant tt aucun motif pour redouter une attaque de votre « part, ils ne se défiaient nullement de vous, et « c'est ce qui vous a permis de les surprendre, a £t d'ailleurs, quand je consentirais à effacer le c souvenir de cette vieille insulte, comment

(i) Ksl-co que M. de Saulcv ne commcl pas ici une lïrossc injUhlicc a réi^aicl du vieux iJivic, en lui reprochant de parler à César avec arrogance r Fermeté, oui. Dignité, oui. Arrogance, non pa:j.

« pourrais-je oublier tant dUnsultes récentes?

« N'avez-vous pas, maigre ma défense, tenté de « passer de vive force par notre Province ? N*avez- « vous pas porté préjudice aux Edues, aux Amie barres, aux Allobroges ? Ne vous glorifiez pas a avec tant d'insolence de votre ancienne victoire, V et cessez de vous étonner que cet a£front soit « demeuré si longtemps sans vengeance. Sachez « que les Dieux immortels, pour donner aux « hommes des exemples plus éclatants des vicis- « situdes de la fortune, ont le soin d'accorder » quelquefois aux criminels une prospérité éphéa mère, et de suspendre leurs coups avant de « frapper. Quoi qu'il en soit, si vous consentez « à me livrer des otages pour me répondre de « votre bonne foi ; si, en outre, vous indemnisez a de leurs pertes les Edues et leurs alliés, ainsi « que les Allobroges, je consens à faire la paix « avec vous. »

Divic répondit :

« Nous avons appris de nos pères, non à donner « des otages, mais à en recevoir. Témoin le « Peuple Romain. »

Là-dessus, il se relira.

Lf lendemain mèmç, Helvètes lèvent

leur camp et se mettent en marche. César fait

comme eux, et envoie toute sa cavalerie pour savoir quelle direction ils vont prendre. Elle était forte de quatrç mille chevaux et comprenait le contingent de la Province avec celui des £dues et de leurs allies. Nos cavaliers ayant serré de trop près Tarrière-garde des Helvètes, il y eut un enga* gement de cavalerie dans un lieu défavorable pour nous et nous essuyâmes quelques pertes. £nivrés de ce succès, et fiers d^avoir, avec cinq cents chevaux seulement, repoussé un corps de cavalerie si nombreux, les Helvètes nous opposèrent une résistance plus vigoureuse et nous eûmes avec eux plusieurs affaires d'arrière-garde. César évitait tout engagement sérieux. Il se contentait d'empêcher l'ennemi de piller, de fourrager et de ravager le pays. On marcha ainsi pendant une quinzaine de jours, sans jamais laisser plus de cinq à six mille pas (7 à 8 kilom. ) d'intervalle entre Tarrièregarde des Helvètes et notre avant-garde.

XVI. Cependant César demandait chaque jour aux Edues le blé que ceux-ci s'étaient engagés à lui fournir. Car, à cause du froid (on a vu plus haut cjuc la Gaule est située au Nord , non seulement il n'y avait pas encore de blés mûrs dans les champs, mais on manquait même de fourrage.

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Quant aux bateaux de blé que César avait amenés par la Saône, ils lui devenaient inutiles, puisque les Helvètes s'éloignaient de la Saône et qu'il ne voulait pas s'éloigner des Helvètes. Les Ëdues remettaient de jour en jour la livraison de leur blé. Ils disaient : « On le réunit... il est en route... il arrive. » César comprît que ces atermoiements n'étaient pas naturels, et, comme il voyait approcher le jour de la distribution aux troupes, il manda auprès de lui les chefs Ëdues. 11 s'en trouvait un grand nombre dans le camp, notamment Divitiac et Lise, le premier magistrat, celui qu'ils appellent le Vergobret (i) (le Vergobret est nommé pour une année et a le droit de vie ou de mort). César leur adresse ces paroles sévères :

« C'est dans ces circonstances dillicilcs, c'est « au moment où je ne puis me procurer du blé tf ni dans les champs, ni dans les marchés, c'est « en présence de Tennemi, que vous me refusez a votre concours. Et cela, quand vous savez bien « que, si j'ai entrepris cette guerre, ç'a été prin- « cipalement pour céder à vos instances. N'ai-je « pas de justes raisons pour me plaindre de votre « défection? »

(i) V$rgo^brcUh* ~ Homme par le jugement.

3o C.-J. CÉSAR.

XVII. Touche par ces paroles de César, Lise se décida enfin à lui faire une révélation qu'il avait reculée jusqu'ici. « Il y a — dil-il — chez « les £dues un petit groupe d'hommes qui exer- « cent une grande influence sur la populace, et « qui) simples particuliers, ont plus de pouvoir « sur elle que les magistrats eux-mêmes. Ce sont « ces hommes qui, par leurs discours séditieux et c criminels, persuadent au peuple qu*il ne doit <t pas livrer son blé aux Romains. Puisqu'enjin — « lui disent-ils — ce ne sera pas à nous que la a Gaule appartiendra, maîtres pour maîtres^ ne « vaut'il pas mieux pour nous obéir à des GaU" « loiSy comme nous, qu'au Peuple Romain ? N'estai il pas, d'ailleurs, évident que, si les Romains 9 triomphent, ils étoufferont la liberté aussi bien « che^ nous que dans le reste de la Gaule ? » <— a C'est par ces hommes — continue Lise « — que Tennemi est tenu au courant de toutes a vos résolutions,, de tout ce qui se passe dans « votre camp ; et moi, premier magistrat, je ne c puis rien contre eux. Bien plus, en faisant ici « à César cette révélation »^ue j'ai crue nécessaire, « je ne me dissimule pas à quel danger je m*ex- « pose. Telle est la raison qui m'a fermé la bouche « jusqu'à ce jour. »

GUERRE DES-'OAULES. 3l

XVIII. César devina que ces dernières paroles faisaient allusion à Dumnorix, frère de Divitiac. Ne voulant pas traiter cette affaire devant tout le monde, il congédia immédiatement rassemblée et retint Lise auprès de lui. Une fois seul avec ce magistrat, il Tinvite à lui répéter dans le tête-àtéte ce qu'il vient de dire en présence de ses compatriotes. Lise, dépouillant toute crainte, devient beaucoup plus explicite. César complète ses informations en s'adressant à d^autres Édues, et fait si bien quUl arrive à connaître exactement la situation, a C'est bien en effet de Dumnorix qu'il « s'agit. Dumnorix est un ambitieux. Il s'est, à , « force de libéralités, rendu très populaire. 11 ne « rêve que révolutions. Depuis plusieurs années « il s'est fait adjuger à vil prix les droits de péage « et autres fermes de la cité, personne n'ayant « osé les lui disputer au moment des enclières. ( i) « C'est ainsi qu'il a pu amasser une fortune con- « sidérable et se procurer les moyens de faire le « généreux. Il entretient à ses frais une troupe « nombreuse de cavaliers , dont il s'entoure « comme d'une garde. Mais ce n'est pas seule-

(i) Ces détails relaiifs â l'organisation ûnancière des Gaulois ne laissent pas d'être piquants..

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« ment dans notre pays que s'exerce l'influence a de cet homme; elle s'étend jusque chez les « nations qui nous environnent. Il a marié sa « mère chez les Bituriges à Tun des hommes les « plus considérables et les plus puissants du « pays; lui-même a épousé une Helvète; enhn il « a établi dans diverses contrées sa sœur utérine « et ses cousines. 11 fait cause commune avec les « Helvètes et leur veut du bien comme étant « presque des leurs par suite de son mariage, et <r il a des motifs personnels pour détester César « et les Romains, puisque l'arrivée de ceux-ci a « eu pour résultat d'amoindrir sa puissance et de a relever la fortune de son frère Divitiac. Dans « le cas où les Romains éprouveraient un échec, « Dumnorîx a beaucoup de chances d'arriver au a pouvoir avec Taide des Helvètes ; au lieu que « la perspective de la domination Romaine non « seulement lui ôte tout espoir de régner, mais « menace de lui faire perdre jusqu'à l'ombre de « puissance qui lui reste encore. » En outre, l'enquête vint révéler un fait nouveau. Dans ce combat de cavalerie qui avait ctc livre si malheureusement quelques jours auparavant, c'étaient Dumnorix et ses cavaliers qui avaient donné le signal de la fuite (en effet, le corps que les £dues

avaient fourni à César était commandé par Dumnorix), et la fuite des Édues avait entraîné la panique générale.

XIX. £n apprenant ces faits, César voyait désormais ses soupçons changés en certitude. Si les Helvètes avaient pu passer par la Séquanie, c'était grâce à Tintervention de Dumnorix; c'était par les soins de Dumnorix que les deux nations avaient échangé des otages ; et tout ce qu'avait fait cet homme, il l'avait fait non seulement à rencontre des ordres de César, mais même sans l'autorisation des Edues et à leur insu. £nfin il était accusé par le premier magistrat de sa nation. César trouvait dans ce concours de circonstances des motifs plus que suffisants soit pour avoir le droit de le châtier de sa propre autorité, soit pour forcer les Ëdues à le châtier eux-mêmes. Mais une considération le retenait. Il connaissait Divitiac, le frère de Dumnorix. Il le savait l'ardent partisan des Romains, son ami personnel, un modèle de loyauté, de justice et de modération. César craignit de le blesser en frappant son frère. Aussi, avant de prendre une détermination, il mande auprès de lui Divitiac (i), et, éloignant

(t) Ce Divitiac était druide. César ne nous le dit nulle part, mais nous le savons par Cicéron. « M^me chez les Bar-

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les interprètes ordinaires, l'entretient avec le secours de VaWrius Procîllus. Valérîus Procîllus, l'un des Gaulois les plus distingués de la Province, était un de ses intimes et il avait en lui toute coniiance. César rappelle à Divitiac ce qui a été dit en sa présence dans l'assemblée, et lui révèle ce qu'il a su d'ailleurs. 11 le prie de ne pas prendre la chose en mauvaise part, et le laisse maître, maintenant qu'il sait tout, soit de prononcer luimême sur le sort de son frère, soit de confier ce soin à ses compatriotes.

XX. Divitiac fond en larmes. 11 embrasse César; il le supplie de ne pas sévir contre Dumnorix avec trop de rigueur, a Tout cela est la vérité — « lui dit-il — je le sais trop bien, car personne « plus que moi n'a à se plaindre de Dumnorix. « J^avais déjà acquis une grande influence, non « seulement dans mon propre pays, mais dans la « Gaule entière, quand mon frère comptait à « peine pour quelqu'un en raison de son jeune « âge. S'il s'est élevé, c'est grâce à moi. £t le

« bires, la divination n'a pas été négligée. La Gaule a ses « Druides, parmi lesqucLs j'ai connu VÉJue TUvitiac^ votre « hôte, votre panégyriste. Divitiac préfendait posséder la « connaissance des choses naturelles, appelée physiologie « par les Grecs. Il disait que, en partie par science augurale, « en partie par conjecture, il savait lire dans Tavenir ». (Divination — L. 2 — ch. 41.)

« voici qui se sert aujourd'hui de cette richesse et « de cette puissance, qu^il me doit, pour miner « mon propre crédit et me mettre à deux doigts « de ma perte. Toutefois, c'est mon frère et je ne « puis me défendre de Taimer. Je songe, en outre, « à Topinion. Si vous le punissez avec rigueur, « comme on sait que je suis bien avec vous, on « ne manquera pas de dire que j'ai été pour « quelque chose dans cette sévérité, et vous aurez « attiré sur moi le mépris de la Gaule entière », Divitiac suppliait ainsi, pleurant et parlant avec etiusion. César lui prend les mains, le console et le rassure. Il lui dit que, par amitié pour lui, il cède à ses instances et à ses prières, qu'il consent à oublier Foutrage fait à la République et son propre ressentiment. Puis il fait venir Duninorix, le met en présence de son frère, lui expose tous les griefs qu^il a contre lui, lui découvre tout ce qu'il a pénétré, tout ce que sa propre nation lui reproche. Il Tavertit d^avoir bien soin de ne plus donner prise désormais au moindre soupçon, « Pour cette fois, — dit-il — je veux bien tout « oublier par considération pour votre frère. » Après quoi, il attache des gardes à sa personne pour surveiller ses agissements et être tenu au courant de ses relations.

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