‹ Guerre des GaulesChapitre 5 sur 66 · XXI. Le même jour, César apprend par ses · texte numérisé non relu

XXI. Le même jour, César apprend par ses

éclaireurs que Tennemi s'est établi au pied d'une montagne, à une distance de huit mille pas (i2 kilom.j de notre camp. Aussitôt il envoie reconnaître cette position et découvrir s'il n'y aurait pas moyen de la gravir en la tournant. On lui rapporte que cela peut se faire sans difficulté. A la troisième veille (minuit), il donne à Titus Labiénus, son Lieutenant Propréteur (i), Tordre de partir avec deux légions, de prendre pour guides les hommes qui viennent de faire cette reconnaissance, et de couronner la montagne. Il lui confie son plan d'attaque. Lui-même, à la quatrième veille (2 h. du matin), précédé de toute sa cavalerie, s'avance contre les Helvètes par la

(1) On sait très bien ce qu ciaicnt les Lieulcnanls-Proprcteurs au temps cl'Aup;ustc, qui fai>aii d"eux des espèces de s;ouvcrncurs militaires pour les provinces de rHmpire ; on ne sait pas aussi exactement en quoi consistaient les attributions des Liculcnants-Proprclcurs au temps de César. Ce qui parait incontesiablc, c'est que Labiénus était le premier après César, non seulement par ses talents, mais hiérarchiquement.

Dans les premiers temps de la République, on appelait Préleur le Consul place à tête des armées. Peut-être la dénomination de Licutcnant-Propréteur vient-elle de là? On appela vraisemblablement ain^i le Lieutenant servant de second au Consul, c'est-à-dire au Préteur. Dans ce sens, le titre de Labiénus signifierait proprement : Général commandant en second, ou Lieutenant principal.

route que ceux-ci avaient suivie. Il donne le commandement de Pavant-garde à Paulus Considius. Considius passait pour un officier de mcrite. Il avait servi d'abord dans Tarmée de Sylla, puis dans celle de Marcus Grassus.

XXII. Au point du jour, le sommet de la montagne était occupé par Labiénus. César n'était plus qu'à quinze cents pas (2 kilom.) du camp ennemi, et les Helvètes, comme on le sut plus tard par les prisonniers, n'avaient aucun soupçon ni de la présence de Labi4nus, ni de l'approche de César (i). Tout à coup Considius accourt à bride abattue. « La montagne, que Labiénus « devrait occuper, est au pouvoir des Helvètes. « J'ai reconnu les armes et les enseignes gau- « loises. Voilà ce qu'il dit. En présence de cette atlirmation, César se replie sur une hauteur voisine Cl y rant;o son armée en bataille. Cependant Labiénus avait reçu de César Tordre de ne pas engager l'action avant que les troupes de celui-ci ne fussent en présence du camp ennemi, alin que l'attaque pût avoir lieu de tous les côtés à la fois. Après avoir pris possession de la montagne, il nous attendait et restait sur la défensive. Ce ne

(i) Il faut avouer que les Helvètes ne faisaient pas bonne garde.

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fut qu^au grand jour que César apprit enfin par

ses éclaireurs et que la montagne était bien occupée par les nôtres, et que les Helvètes avaient levé le camp, et que Gonsidius, victime d'une panique, avait donné ses visions pour des réalités. Le jour même, César se remet à la poursuite des Helvètes, en gardant toujours entre eux et lui sa distance habituelle, et il pose son camp à trois mille pas du leur (4 kilom. 1/2).

XXIII. Le lendemain, considérant que les troupes n'ont plus que deux jours de vivres (i), et que la ville de Bibracte, la plus importante et la plus riche du pays des Edues, n'est pas éloignée de plus de dix-huit mille pas de là (27 kilom.], César juge Toccasion favorable pour ravitailler son armée. Il laisse les Helvètes et marche sur Bibracte. L'ennemi fut instruit de ce mouvement par les déserteurs de Lucius Émilius, décurion (2) de la cavalerie gauloise. Soit qu'ils se missent en tète que la peur nous faisait fuir

(1) « 1^8 17 jours de vivres que le soldat, en partant pour « une expédition, portait sur ses épaules. » (Ammien, 1 7. 9. 2.)

(2) Le décurion, à Tépoque de César, commandait 32 cavaliers. 3 décuries, c^est-à-dire environ 100 cavaliers, formaient une turma, et 10 turmœ, c^est-^-dire 1,000 cavaliers, composaient Tala. CeUe<-ci était commandée par un Préfet de cavalerie, grade à peu près équivalent & notre grade de colonel*

GUERRE DES GAULES. 3g

(d'autant plus que la veille, bien que maîtres des hauteurs, nous ne les avions pas attaqués), soit plutôt qu'ils eussent formé le projet de nous couper les vivres, ils modifient brusquement leur itinéraire, font demi-tour, rebroussent chemin, et se mettent à nous suivre et à harceler notre arrière-garde.

XXIV. César établit ses troupes sur une hauteur voisine. Il envoie en avant sa cavalerie pour retarder la marche de Tennemi, et en même temps se met en bataille. Il range, à mi-côte, sur trois lignes, ainsi qu'il avait fait précédemment, ses quatre légions de vétérans (i) ; et, sur le plateau

(i) Voici quelle était la composition de la légion au temps

de César.

La légion, ou infanterie cuirassée» se divisait en lo cohortes; la cohorte en 3 manipules; le manipule se subdivisait en 2 centuries, nous dirions compagnies. La centurie comprenait bien réellement loo hommes, et était commandée par un centurion.

Le manipule, c'est-à-dire 2 centuries réunies, comptait donc 200 hommes et était commandé par le centurion de la i** centurie.

La cohorte, c'est-à-dire 3 manipules réunis, comptait donc 6oo hommes. Elle était commandée par un Tribun militaire, grade à peu près correspondant à notre chef de bataillon. Enfin, la Légion, cVsl-à-dire les lo cohortes ensemble, était forte de 6,ooo hommes et commandée par un Légatus ou officier général.

Outre les Légionnaires, ou Tinfanterie de ligne, il y avait

au-dessus, ses deux légions récemment levées dans la Gaule Citérieure, ainsi que toutes ses forces auxiliaires, de manière à couvrir entièrement la montagne avec ses troupes. En même temps il fait rassembler tous les bagages (i), et ordonne aux troupes placées au sommet de la montagne de les entourer d'un retranchement. Les Helvètes, qui nous avaient suivis avec leurs chariots, les réunirent aussi dans un même endroit. Après quoi, ils se massèrent, repoussèrent notre cavalerie, et, formés en phalanges, s'avancèrent contre notre première ligne.

des Vélites ou infanterie légère, se divisant en funditores et en sagittarii, frondeurs et archers.

Les Enseignes, qu'il faut toujours, dans César, éviter de confondre avec les insignes (signa et insignia), étaient très multipliées. La ceniurie avait son drapeau; la cohorte avait son drapeau ; enfin Taquila, Taigie était le drapeau cpmmun de toute la légion. Il faut ajouter que le vexiilum, après avoir été longtemps le drapeau de la cohorte, finit par être réservé exclusivement à la cavalerie.

Dans la bataille, la légion se développait sur 3 lignes. La i*^ était formée par les hastati et comprenait les jeunes soldats; la 2"* comprenait les principes, soldats déjà expérimentés; la 3""% les tnarii, les plus solides, les plus braves ceux dont le courap^e servait comme de rempart à Tarmée entière. C'était la garde.

(i) Sarcinas. U s*agit du bagage parUculier que chaque soldat porte sur son dos, nous dirions mettre sacs à terre... Sarcinas est opposé à inpedimenta, qui désigne les convois.

XXV. César renvoie le premier son clieval et ordonne que tout le monde fasse comme lui, afin que le péril soit égal pour tous et qu il ne reste à personne la ressource de chercher son salut dans la fuite. Puis il harangue ses troupes et engage le combat. Nos soldats, qui lançaient leurs javelots d'un lieu élevé, n'eurent pas de peine à rompre les bataillons des Helvètes. Après les avoir enfon* ces, ils mirent Pépée au poing et se précipitèrent sur eux. Une circonst£uice vint gêner les Helvètes dans leurs mouvements. Le même javelot perçait quelquefois ensemble plusieurs boucliers et les liait entre eux. Dans ce cas, les Helvètes ne pouvaient plus ni arracher ces javelots de leurs boucliers à cause de la courbure du fer, ni. corn* battre ù Taise avec le bras gauche ainsi embarrassé. Beaucoup d'entre eux, après avoir inutilement secoué le bras, aimaient mieux jeter le bouclier et se battre à découvert. £ntin , criblés de blessures, ils lâchèrent pied et se replièrent sur une montagne, à environ mille pas de là. Pendant qu'ils y prenaient position et que nous étions en marche pour les rejoindre, les Boies et les Tulinges, qui, au nombre de quinze mille environ, fermaient la marche des colonnes ennemies et composaient Tarrière-garde, arrivent sur le champ de bataille

et, sans s'arrêter, se jettent sur notre flanc découvert et nous enveloppent. A cette vue, les Helvètes, qui étaient déjà sur la montagne , reviennent à la charge, et la bataille recommence. Les Romains exécutent un changement de front et font face à Tennemi de deux côtés à la fois. La première et la seconde ligne sont occupées à contenir les Helvètes déjà vaincus et repoussés tout à Theure ; la troisième reçoit les nouveaux arrivants.

XXVI. Ainsi dédoublé, le combat demeura longtemps acharné et indécis. Enfin les Helvètes, enfoncés pour la seconde fois, se replièrent, les uns sur la montagne où ils s'étaient dé}à retirés auparavant, les autres à Tendroit où leurs bagages avaient été rassemblés. On se battait depuis la septième heure (i heure après midi), et, le soir venu, pas un seul des ennemis n'avait encore tourné les talons. Le combat se prolongea assez avant dans la nuit à cet endroit où les Helvètes avaient rangé leurs chariots. Ils s'en étaient fait une sorte de retranchement. Les uns, du haut des chariots, lançaient leurs traits sur nos soldats à mesure que ceux-ci se présentaient ; les autres se tenaient dans l'intervalle des voitures et derrière les roues, et de là blessaient nos hommes à coups

de matras [i] et de tragulas (2), Enûn^ après une lutte fort longue, les voitures et le camp tombèrent en notre pouvoir, et avec eux la fille d^Orgétorix et Tun de ses fils. Après cette bataille, les Helvètes se trouvèrent réduits au nombre de cent trente mille hommes. Ils panirent la nuit même, marchèrent sans s'arrêter ni jour ni nuit, et, en quatre journées, atteignirent le pays des Lingons. Il fallut à César trois jours pour relever les blessés et enterrer les morts, de sorte qull lui fut impossible de se lancer immédiatement à la poursuite de Tennemi. Mais il dépêcha des courriers aux Lingons pour leur intimer défense expresse de rien fournir aux Helvètes, ni blé, ni quoi que ce fût. Dans le cas où ils leur fourni* raient le moindre secours, il les menaçait de les traiter comme eux. Les trois jours écoulés, il s6 remit avec toutes ses forces à la poursuite des Helvètes.

XXVII. Les Helvètes, affamés et manquant de tout, envoyèrent des députés à César pour capi-

(1) Matara. — Le Breton a le mot mât-tark^ qui signifie

mot à mot : frappe fort.

(2) Quant à la Tragula, c'était une sorte de javelot muni d*une courroie qui permettait de ramener Tarme à soi, le coup lancé. La Matara et la Tragula étaient deux armes de jet.

44 ' c.-j. CÉSAR.

tuler. Ceux-ci le rencontrèrent en marche, se jetèrent à ses pieds et demandèrent la paix avec larmes et prières. César ordonna aux Helvètes de rattendre là où ils se trouvaient, et les Helvètes obéirent. Quand il fut arrivé auprès d'eux, il dit quUl lui fallait des otages, les armes, et tous les transfuges. Pendant que Ton s'occupait à les réunir, la nuit vint. Alors, soit qu'ils eussent peur qu'on les tuât après qu'ils auraient rendu leurs armes, soit qu'ils se flattassent de l'espoir que dans le nombre leur disparition passerait inaperçue, environ quarante mille hommes appartenant au canton de Verbigène s'échappent du camp des Helvètes et prennent la direction du Rhin et de la Germanie.

XXVIII. A cette nouvelle, César fait savoir à ceux chez qui les Helvètes doivent nécessairement passer, qu'ils aient à les arrêter et à les ramener au camp Romain, sous peine d'être considérés comme leurs complices et traités £omme tels. Les fugitifs furent amenés et traités comme ennemis (i). Quant aux autres. César les reçut à discrétion, après qu'ils eurent livré les otages, les armes et les transfuges exigés. 11

(I) Égorgés ou vendus.

ordonna aux Helvctcs, aux Tulinges et aux Latobriges de retourner dans leurs pays respectifs, et, comme ils avaient tout détruit ciiez eux et qu'ils n*y trouveraient plus rien pour subsister, il ordonna aux Allobrogcs de leur fournir une provision de blé. Il leur intima Tordre de reconstruire eux-mêmes les villes et les villages qu'ils avaient détruits par le feu. Son but était de ne pas laisser sans habitants le territoire que les Helvètes avaient abandonné, dans la crainte que, attirés par le fertilité du sol, les Germains d'au delà du Rhin n'eussent Tidée d'abandonner leurs terres pour celles des Helvètes, et qu'ils ne devins* sent les voisins des Ailobroges, c'est-à-dire de la Province Romaine. Les Édues demandèrent l'autorisation de laisser s'établir sur leur territoire les Boies, vantés pour leur bravoure, et César ne s'y opposa pas. Ils leur donnèrent des terres, et les admirent par la suite à jouir de leurs droits, de leur liberté, et à vivre avec eux sur le pied de Tcgalité.

XXIX. On trouva dans le camp des Helvètes des tablettes écrites en caractères grecs et on les apporta à César. Elles contenaient un état nominatif de leur armée, le chiffre qu'elle atteignait au jour du départ, les dénombrements partiels

des guerriers, des vieillards, des femmes et des enfants. L'effectif général se décomposait ainsi : Helvètes, deux cent soixante-trois mille ; Tulinges, trente*six mille ; Latobriges, quatorze mille ; Raurakes, vingt-trois mille; Boles, trente-deux mille. Total ; trois cent soixante-huit mille individus, dont quatre-vingt douze mille combattants. D'après le recensement qui fut fait conformément aux ordres de César, ils ne se retrouvèrent plus que cent dix mille (ij pour regagner THelvétic.

XXX. Après cette guerre, presque toutes les cités de la Gaule envoyèrent à César des députations composées des personnages les plus considérables du pays pour le féliciter de sa victoire (2).

(1) Les Helvètes, en entrant sur le territoire des Scquancs comptaient 368,000 tcies. Le recensement opéré d'après les ordres de César après leur défaite ne dépasse pas 1 10,000 lèics. Faut-il conclure que la différence représente le montant de leurs pertes subies tant sur les champs de bataille que par maladie? Evidemment non. Napoléon 1"" pense qu'une grande partie de ces malheureux trouvèrent refuge dans les villes et dans les villages gaulois, et purent dans la suite regagner leur, pays.

(2) Grande faute politique, mais qui prouve dans quelle illusion étaient les Gaulois et avec quelle naïveté ils accueillaient les Romains comme des libérateurs. Ce malentendu de la première heure fut la principale cause de celte facilité relative avec laquelle César conquit la Gaule.

Quant à Tanlipalhie des Gaulois du centre pour les Helvètes, elle ne devait pas être bien profonde, puisque, dès que ceux-ci

« Bien que le Peuple Romain ait trouvé dans

« cette guerre Toccasion de laver une vieille « injure, le succès n^en est pas moins heureux tt pour nous — dirent-ils — que pour les Ro- « mains eux-mêmes. Car les Helvètes, qui pour* « tant n'avaient rien à désirer sous le rapport « du bien-être, avaient émigré de leur pays dans « le seul but de nous soumettre par les armes à « leur domination et de s'établir dans la contrée et de la Gaule qu^ils auraient jugée la plus riche « et la plus avantageuse, pour lever de là des « tributs sur toutes les autres. » Ils demandèrent ensuite à César de vouloir bien les autoriser à convoquer une Assemblée générale, «ayant ^ « ajoutèrent-ils — certaines propositions à lui « soumettre au nom du pays tout entier. » César leur accorda cette autorisation. Ils fixèrent le jour de la réunion et tous ceux qui furent appelés à y prendre part durent s'engager par serment à garder le secret le plus absolu sur les délibérations.

sont vaincus, César, voulant empêcher les Verbii^èncs de lui échapper, est oblii^é de défendre, sous les peines les plus terribles, aux populations gauloises de proléu^er les fuyards. Si les populations gauloises avaient détesté les Helvètes, est-ce qu'une pareille défense eût été nécessaire ? Est-ce qu'elles n'auraient pas, au contraire, profite de cette occasion pour massacrer leurs ennemis, et pour se venger de leurs prétendues déprédations }

XXXI. Après la clôture de ces États, les mêmes notables qui s^étaient déjà présentés devant César, revinrent le trouver et lui demandèrent la permission de Tentretenir dans le plus grand mystère de certaines questions qui intéressaient non seulement leur propre salut, mais celui de la Gaule entière. César y consentit. Aussitôt ils se jettent à ses pieds. « Ce que nous sollicitons tout d'abord, « — dirent-ils avec larmes — c'est moins encore « rheureux succès de notre démarche auprès de « vous, que le secret le plus absolu sur les révé- « lations que vous allez entendre de notre bouche. « Si le mystère en était divulgué, nous serions « tous infailliblement condamnés aux derniers

supplices. »

L'Edue Diviiiac prit alors la parole au nom des autres :

« La Gaule — Jit-il — est partagée entre deux « grands partis opposés. A la tête de Tun sont « les Edues, et à la tête de l'autre , les Ar- » vernes. Depuis longtemps ces deux peuples « se disputaient entre eux la prééminence, lors- « qu'un jour les Arvernes, de concert avec « les Séquanes, eurent Pidée d'acheter le ser- « vice des Germains. Ceux-ci passèrent une « première fois le Rhin au nombre de quinze

« mille. Ces gens, grossiers et barbares, furent

« séduits par lu fertilité de nos terres, par le

« spectacle de notre civilisation et de notre pros-

a périté. Ils revinrent en plus grand nombre, et,

« à rheure où je parle, ils ne sont pas moins de

« cent*vingt mille sur le sol gaulois. Deux fois

« nous et nos alliés avons tenté contre eux le sort

« des armes ; mais nous avons été battus avec des

a pertes considérables. Ni noblesse, ni Sénat, ni

« cavalerie, nous n'avons plus rien. Enfin, brisés

« par ces défaites, nous, qui, naguère encore,

« grâce à Tamitié et à la protection du Peuple

a Romain, étions la nation la plus puissante de la *

« Gaule, nous nous sommes vus réduits à livrer

« en otages les hommes les plus considérables de

a la cité. On a exigé de nous le serment de ne

« jamais les réclamer, de ne faire aucune dé-

a marche auprès des Romains pour solliciter leur

a appui, enfin de nous reconnaître définitivement

a et sans arrière-pensée comme les tributaires et

« les sujets de nos vainqueurs. Un seul homme

« parmi les Edues ne put être contraint à prêter

« serment d'obéissance, ni à livrer ses enfants en

a otages. Cet homme, c'est moi, Divitiac. Et

<K voilà pourquoi je me suis échappe de mon

a pays, pourquoi je suis allé jusqu^à Rome, pour-

50 C.*-J. CiSAR.

« quoi f y suis venu demander au Sénat aide et

« protection. Car, seul de tous mes compatriotes, « je notais retenu pour parler ni par la peur de « violer un serment, ni par celle de donner la « mort à des enfants retenus en otages. Aujour- « d'hui, cependant, voici ^jue les vainqueurs sont « plus à plaindre que les vaincus. Arioviste, roi a des Germains, qui s'était établi chez les Séquanes « et s^tait adjugé un tiers de leurs terres, les plus « fertiles de toute la Gaule, Arioviste prétend a maintenant les obliger à lui en abandonner « encore un second tiers ; et cela sous le prétexte tt que, il y a plusieurs mois, environ vingt-quatre « mille Harudes sont venus le rejoindre et qu^il « faut leur faire de la place ! 11 s'écoulera peu « â^années avant que tous les peuples indigènes a soient expulsés de la Gaule et que tous les « Germains aient franchi le Rhin. Car il n'y a pas a de comparaison entre le sol de la Germanie et t celui de notre Gaule, pas plus qu^entre les « conditions d'existence des deux pays. Quant à a Arioviste, depuis la bataille de Magétobriga, où « il a défait les Gaulois, il commande en tyran, tt avec insolence et cruauté; il exige de tout noble « ses enfants en otages, et, pour peu que l'on « refuse de céder à ses caprices, il exerce sur ces

GUERRE DES GAULES. 5l

« malheureux toutes sortes de cruautés. C'est un s homme farouche, emporté, sans frein. Son joug « est intolérable. Si César et le Peuple Romain « nous abandonnent, nous nous verrons réduits à « faire comme ont fait les Helvètes, à émigrer. c Nous irons chercher ailleurs, et bien loin des « Germainsfune nouvelle patrie et de nouvelles « demeures. Bref, nous confierons nos destinées a aux hasards de la Fortune. Si Arioviste était « instruit de notre entretien, nul doute qu'il ne a livrât aux plus cruelles tortures tous les otages « qui sont entre ses mains. Mais César trouvera, « soit dans son autorité personnelle et dans celle a de son armée, soit dans le prestige de sa récente a victoire, soit dans le nom seul du Peuple Ro- « main, et le pouvoir d'empêcher les Germains a de passer le Rhin en plus grand nombre, et « celui de protéger la Gaule contre la brutalité « d' Arioviste. »

XXXII. Quand Divitiac eut cessé de parler, tous les assistants se mirent à implorer avec larmes le secours de César. César remarqua que, seuls parmi tous ces hommes, les députes Séquancs ne faisaient pas comme les autres. Tristes, la tête basse, ils tenaient leurs regards fixés vers la icrrc. Surpris de cette attitude, il leur en demanda la

52 C.-J. CéSAR.

raison. Les Séquanes gardèrent le silence et demeurèrent dans le même abattement. César ayant renouvelé plusieurs fois la question sans réussir à les faire sortir de leur mutisme, PÉdue Divitîac lui donna l'explication suivante : « C'est — dit-il tt — que la condition des Séquanes est pire encore tt que celle des autres Gaulois. Seuls de nous « tous, ils n'osent même pas élever une plainte « contre leur tyran, ni implorer en secret votre « appui. La férocité d'Arioviste, que pourtant ils « savent loin d'ici, les fait trembler encore comme « sMis étaient devant lui. Les autres ont du moins « la ressource de fuir; mais les Séquanes, qui ont « reçu Arioviste sur leur territoire, les Séquanes, « dont tous les oppides sont occupés par les « Germains, se voient livrés sans retour à la « fureur du barbare. »

XXXIII. Quand César eut pris connaissance de ces faits, il rassura les Gaulois par de bonnes paroles et leur promit de prendre en main leurs intérêts. « Je ne doute pas — leur dit- il — que « mon intervention ne soit efficace, et que, par « égard pour moi, dont il est Tobligé, Arioviste a ne mette un terme à ses violences. » Ayant ainsi ' parlé, il congédia rassemblée. Plusieurs autres considérations rengageaient d'ailleurs à examiner

cette afTaire et à s^en mêler. Premièrement, c'étaient les Edues, c'est-à-dire une nation qui avait reçu du Scnat les titres d'alliée et de sœur du Peuple Romain, c'étaient eux qui se trouvaient réduits sous la domination des Germains et devenus leurs tributaires. Cétait des Édues qu'Ariovisie et les Scquancs retenaient les otages. Une telle situation, eu égard à la puissance Romaine, lui semblait profondément humiliante et pour lui-même et pour la République. Puis, laisser les Germains prendre peu à peu Thabitude de passer le Rhin, leur permettre d'immigrer en nombre considérable dans la Gaule, cela lui paraissait n'cire pas sans danger pour le Peuple Romain. Il se disait que ces hommes grossiers et barbares, une fois devenus les maîtres de la Gaule, ne se gêneraient pas pour faire comme avaient fait jadis les Kimbres et les Teutons, c'esi-à-dire pour envahir la Province Romaine et de là marcher sur ritalie même, le pays des Séquanes n'étant séparé de notre Province que par le Rhône. Il fallait au mal un prompt remède. D'ailleurs rambition d'Arioviste et son insolent orgueil ne pouvaient être tolérés plus longtemps.

XXXIV. En conséquence, César jugea à propos d'envoyer à Arioviste des députés pour le

prier de vouloir bien fixer lui-même un rendezvous à moitié chemin de Tun et de l'autre pour une entrevue qu'il serait bien aise d'avoir avec lui. « Il avait — lui disaît-îl — à Tentretenir des « araires de la République et de certaines ques*

« tions d*un intérêt commun. » Arloviste répondit

aux députés : « Si j'avais à parler à César, j'irais « le trouver. Si César a quelque chose à me « demander, il n'a qu'à venir me trouver lui- « même. D'ailleurs, je tie serai pas assez fou pour a m'aventurer seul et sans armcc dans une contrée « de la Gaule occupée par César. Or, emmener a avec moi une armée pour me rendre à cette « entrevue, cela m'entraînerait nécessairement à « des frais considérables de nourriture et de « transport. Au surplus, je m'étonne que dans la 9 région de la Gaule qui est mienne et que j'ai « conquise par mes armes, je puisse avoir rien à « démêler soit avec César, soit avec le Peuple « Romain (i). »

XXXV. César envoya à Arioviste une seconde députation chargée de lui porter ces paroles : « Après avoir reçu de moi personnellement et du « Peuple Romain une marque de faveur, après

(i) Cette réponse d*Arioviste parait à Lemaire pleine de jactance et d*orgueil... Bien à tort, ce me semble.

GUEURE D£â GAULES. 55

« avoir été sous mon Consulat (i) salué parle « Sénat du double titre de roi et d'ami ; puisque « vous nous faites à moi et au Peuple Romain « rincivilité de vous refuser à une entrevue que « je vous propose, puisque vous ne tenez ni à « causer avec moi d'intérêts qui nous sont com- « muns, ni même à savoir de quels sujets je « voudrais vous entretenir, voici, en quelques « mots, ce que j'ai à vous demander. Premîère- « ment, de ne plus introduire désormais de « nouveaux Germains dans la Gaule; seconde*

« ment, de restituer aux Edues tous les otages « remis par eux entre vos mains, et d*autoriser

« les Séquanes à leur restituer pareillement tous « ceux dont ils sont détenteurs ; enfin, de mettre

« un terme à toutes vos violences contre les

« £dues et de laisser vivre en paix et eux et leurs

« alliés. Si vous consentez, ma faveur et mon « amitié vous sont assurées pour jamais, ainsi « que la faveur et Tamitié du Peuple Romain. Si à VOUS refusez, en vertu d'un sénatus-consulte « promulgué sous le Consulat de M, Messala et

(i) Consulat de J. César et de L. Calpurnius Bibulus, Ott» comme disaient les farceurs, consulat de Jul^ et de César, 695 de Rome, 59 av. J.-C.

« de M. Pison (i), et qui enjoint à quiconque « sera chargé du gouvernement de la Gaule a Romaine, de protéger autant que faire se < pourra, sans préjudice pour la Republique, les a Édues et tous alliés du Peuple Romain , je me a verrai forcé de prendre les Edues sous ma « protection. »

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