Journal de Montcalm
MONTCALM ET LÉVIS
le marquis de Montcalm que les bateaux pouvaient aborder en arrière de ses lignes.
Le beau temps était revenu, tout était tranquille dans le camp avant minuit, lorsqu’on aperçut, à la clarté des étoiles, deux berges qui s’approchaient sur le lac. Personne ne pouvait s’expliquer jDourquoi ces berges couraient ainsi à une perte certaine ; car il était impossible de supposer que les Anglais n’eussent eu aucune connaissance de l’approche de l’armée. Cependant, les deux berges avançaient toujours, n’entendant aucun bruit, et attirées par un objet éclatant qu’elles ne pouvaient discerner : c’était une tente dressée sur un des bateaux qui, éclairée par les étoiles, ressortait sur l’ombre du rivage. Tout à coup, un des moutons vivants amenés dans les bateaux se mit à bêler. A ce bruit qui décelait une embuscade, les berges firent volte-face et se mirent à gagner précipitamment le rivage opposé. Aussitôt des hurlements épouvantables sortirent du gosier de mille sauvages, qui se précipitèrent dans leurs canots à la poursuite. Berges et canots disparurent dans l’ombre, et l’on n’entendit plus que les cris qui continuaient toujours en s’éloignant. Les équipages des berges, en arrivant au rivage, tirèrent quelques coups de fusil et se jetèrent dans les bois. Un sauvage Népissing avait été tué et deux autres blessés. Trois prisonniers anglais furent amenés au camp et interrogés. Us apprirent que le commandant du fort George avait su, la veille, l’approche de l’armée ; “ qu’à six heures du soir, il lui était arrivé un renfort de mille hommes avec quatre pièces de canon et un convoi de vivres de cinquante chariots ; que l’ordre
avait été donné pour venir au-devant de nous pour nous attaquer ; qu’à minuit, on devait tirer un coup de canon qui était le signal pour prendre les armes, et que l’on marcherait à la pointe du jour 1
A la suite de cette déposition, les malheureux prisonniers, dont les sauvages ne voulurent pas se dessaisir,, furent ramenés dans leur camp et massacrés la nuit même par les parents du Népissing tué dans le combat. Ce chef fut inhumé avec toute la pompe des cérémonies indiennes. “ Le cadavre, dit le P. Eoubaud, avait été paré de tous les ornements que la plus originale vanité puisse mettre en oeuvre : colliers de porcelaine, bracelets d’argent, pendants d’oreilles et de nez, habits magnifiques ; tout lui avait été prodigué ; on avilit emprunté le secours du fard et du vermillon pour faire disparaître sous ces couleurs éclatantes, 1a. pâleur de la mort. On n’avait oublié aucune des décorations d’un militaire sauvage : un hausse-col, lié avec un ruban de feu pendait négligemment sur sa poitrine, le fusil appuyé sur son bras, le casse-tête à la ceinture, le calumet à la bouche, la lance à la main, la chaudière remplie à ses côtés. Dans cette attitude guerrière, on l’avait assis sur une éminence revêtue de gazon qui lui servait de lit de parade. Les sauvages, rangés en cercle autour de ce cadavre, gardèrent pendant quelques moments un silence sombre. L’orateur le rompit en prononçant l’oraison funèbre du mort ; ensuite succédèrent les chants et les danses, accompagnés du son des tambours de basque, entourés de grelots ”.
1 — Journal de Lévis, p. 96.
MONTCALM ET LÉVIS
A l'aube du jour, la dépouille du guerrier fut déposée dans la tombe, avec des provisions pour son voyage au pays des âmes 1.
Armée du roi en Canada, sur le lac Saint-Sacrement, dans les camps de Carillon, de la Chute et du Portage.
Le 29 juillet 1757.
Le marquis de Montcalm, maréchal de camp ;
Le chevalier de Lévis, brigadier ;
Le sieur de Rigaud de Vaudreuil, gouverneur des Trois- Rivières, commandant les troupes de la colonie :
Le sieur de Bourlamaque, colonel ;
Le chevalier de Montreuil, major général.