Knox' s Journal, vol II, p
était, en effet, complètement démoralisée. Les soldats, devenus incontrôlables, profitaient du désordre et de la confusion qui régnaient dans la ville, pour se livrer à toute espèce de violences. Ils pillaient les dépôts de provisions, enfonçaient même les maisons des particuliers, afin de se procurer de l’eau-de-vie et de s’enivrer. Ces excès se commettaient en plein jour, sous les yeux des officiers incapables de les réprimer. C’était, conclut l’annaliste, le résultat de la panique et du désespoir portés à leur comble par l’ivrognerie b Muiray se vit obligé d’en venir aux dernières rigueurs pour rétablir la discipline : il fit même pendre un des émeutiers sans aucune forme de procès.
Le chevalier de Lévis n’aurait pas laissé échapper une aussi belle occasion de reprendre Québec, s’il avait pu supposer une pareille désorganisation ; mais il n’en sut rien. Le soir même de la bataille, il fit camper son armée sur le revers des buttes à Neveu, à six cents toises des fortifications. “ Ce côté de Québec, dit-il, est défendu par une enceinte de six bastions revêtus, et presque sur une ligne droite. Un fossé peu profond, dont l’excavation en quelques endroits n’est que de cinq à six pieds, quelques terres rapportées sur la contrescarpe, six à sept redoutes de bois construites par les Anglais, couvraient cette enceinte. Le terrain pour les approches est pierreux ; il devient presque roc en approchant de la place, et les hauteurs même dont nous nous étions emparés ont à peine six pouces de
1 — The resuit of panic and despair, lieightened by drunkenness, vol. II, p. 298.
terre. 11 fut décidé après avoir reconnu la place, qu’on couronnerait par une parallèle les hauteurs qui sont devant le front des bastions Saint- Louis, de la Glacière et du cap Diamant, et qu’on y établirait des batteries, d’où on espérait, malgré l’éloignement et la faiblesse du calibre de nos pièces, qu’elles pourraient faire brèche, le revêtement étant mauvais dans cette partie 1
Toute la journée du 29 fut employée à cbarroyer de l’anse du Foulon, où avaient abordé les frégates et les transports, une partie du matériel de siège, quelques pièces d’artillerie et une grande quantité de fascines apportées de Montréal. A l’entrée de la nuit, six cents travailleurs ouvrirent la tranchée. Elle fut continuée sans relâche les jours suivants, “ malgré des difficultés incroyables ”. On cheminait sur le roc ; la terre gelée était presque aussi dure que la pierre ; il fallait, de plus, la prendre très loin et la transporter dans des sacs par des sentiers montueux.
Le 30 avril, Lévis écrivit à Vaudreuil : “ Les ennemis démasquent beaucoup d’embrasures, ce qui nous annonce un feu considérable de leur part. Tout cela ne serait rien, si nous avions l’artillerie et les munitions nécessaires pour leur répondre ; mais il faut espérer qu’il nous viendra quelque chose de France. Si notre faible artillerie pouvait ouvrir le mur, je vous assure que j’y grimperais le premier, et que le succès ne dépendra ni de moi ni des troupes, qui sont très bien disposées ”.
Murray, qui manquait de science stratégique, mais non de volonté, avait trouvé un moyen efficace de
1 Journal, p. 273.
rétablir l’ordre dans ses troupes. Il les avait sorties de leurs casernes dispersées dans les différents quartiers de la ville, et les avait rassemblées sous sa main, en les faisant tenter sur le terrain vague qui s’étendait en arrière des fortifications, depuis le bastion de la Caserne 1, placé au-dessus de la côte Sainte-Geneviève, jusqu’à celui du cap Diamant. Aucun soldat qui n’était pas de service ne pouvait sortir de l’enceinte du camp sans un permis. Le rhum ne leur était distribué que largement coupé d’eau, et seulement en présence des officiers. Ceux-ci leur remontaient le moral en faisant eux-mêmes les travaux du soldat, et en les assurant de la prochaine arrivée de la flotte anglaise. Le gouverneur de la place avait expédié le Racehorse à Halifax et Louisbourg pour la faire hâter. Lévis, qui avait vu partir cette frégate, n’en espérait pas moins que la première voile qui paraîtrait devant Québec, serait française. Au mois de décembre précédent, il avait appris qu’un vaisseau de trente canons, parti tard de Fiance, avait relâché dans la baie de Gaspé en apprenant la prise de Québec, et qu’il s’y était mis en hivernement. LTn voyageur canadien, nomme Legris, qui avait apporté cette nouvelle, fut renvoyé immédiatement pour avertir le capitaine de monter à Québec le plus tôt possible au printemps.
Le 24 avril, Yaudreuil avait mandé à Lévis: “ Un courrier qui arrive actuellement de Ristigouclie, m’a donné des nouvelles bien satisfaisantes de notre navire de Gaspe. Il m assure qu il y a plus de trois semaines qu’on avait rendu le passage de la baie libre ; qu’on
■1 — Appelé aussi Bastion du Bourreau.
MONTCALM ET LÉYIS 367
avait travaillé avec tant de zèle, que non seulement on avait cassé des glaces, mais que même on avait scié celles qui étaient trop épaisses. D’après cela, ce courrier croit fermement que ce navire s’est mis en route assez tôt pour paraître présentement. Dieu le veuille ! nous y avons un grand intérêt ”.
Assiégeants et assiégés avaient les yeux tournés vers le bas du fleuve, attendant avec une égale anxiété les vaisseaux de leurs nations. “ Les Anglais dans Québec avouaient, dit Johnstone, que le premier pavillon qui apparaîtrait dans le Saint-Laurent déciderait de la question de savoir si le Canada resterait au pouvoir de l’Angleterre ou retournerait à la France 1 ”.
En attendant, les travaux d’attaque et de défense se poursuivaient avec une fiévreuse activité. Les obstacles que rencontraient les troupes françaises augmentaient chaque jour par les nouvelles batteries que démasquaient les Anglais. Outre les obus et les bombes lancés dans la parallèle, ils tiraient avec plus de soixante canons avant que les assiégeants eussent eu le temps de monter une seule pièce. Il ne se passait guère de jour sans que le drapeau parlementaire fût arboré d’un côté ou d’un autre, tantôt pour faire passer des effets ou des vivres aux blessés anglais soignés à l’Hôpital-Général, tantôt pour traiter de l’échange des prisonniers. Cela donnait lieu à des rapports de cour-
1 L’ingénieur anglais, Ilolland, qui dirigeait les travaux
de défense, avoua la même chose à Desandrouins. “ Une seule frégate arrivée avant la flotte anglaise eut décidé la reddition de Québec et assuré le Canada pour cette année Lettre du chevalier de Levis à M. Berryer , 28 juillet 1760,, p. 362. Le même au maréchal de Belle-Isle, p. 366.
toisie dont se piquaient les deux nations. Le général français crut faire plaisir, un jour, à M. Murray, en lui envoyant quelques branches de pruche, regardée comme un excellent remède contre le scorbut. Celui-ci lui écrivit en réponse, par l’intermédiaire de M. de Bellecombe, capitaine aide-major de Royal-Roussillon, resté prisonnier sur parole à Y Hôpital- Général 1.
“ Je vous prie de faire bien mes remerciements à M. le chevalier de Lé vis, de la pruche qu’il m’a fait le plaisir de m’envoyer. Ayez la bonté de lui présenter un fromage de Chester de ma part; c’est tout ce que j’ai de mieux à lui offrir dans les circonstances présentes ”.
M. de Levis le remercia par la même voie, en lui faisant passer, avec ses compliments, quelques couples de perdrix et de bécassines ”.
A mesure que le siège avançait, le général anglais devenait plus soucieux. Du haut des remparts de l’ouest, il suivait avec une poignante inquiétude les progrès de la tranchée. Si, par malheur, les Français reprenaient Québec, il savait quel compte terrible lui demanderait l’Angleterre du sang qu’il avait inutilement fait verser le 28 avril. Dans la matinée du 9 mai, il était rentré à son quartier général de la rue Saint-Louis, après une de ces visites, et se livrait à ses sombres pensées en se chauffant devant sa cheminée, lorsque le commandant de l’artillerie vint frapper à sa porte et lui annoncer qu’un navire de guerre apparaissait dans le chenal de l’île d’Orléans 2. 11 se leva en sursaut, ordonna de faire
1 — Depuis le 13 septembre 1759.
2 — Journal de Thompson, Revue Canadienne , novembre 1867.
hisser le drapeau anglais sur la citadelle, et courut à la terrasse du château Saint-Louis. La nouvelle s’était répandue, et une foule de militaires de tous grades bordaient la cime du cap, depuis la grande batterie jusqu’à celle du fort Saint-Louis. Le vaisseau doublait lentement la pointe de Lévis, poussé par une fraîche brise de l’est. Etait-il français ou anglais ? Chacun se le demandait, hésitant entre la crainte et l’espérance. Tout à coup, un pavillon parut à la tête du grand mât, et déroula au vent les couleurs d’Angleterre. “ Cependant, rapporte Ivnox, il y en eut quelques-uns parmi nous qui, s’étant enrichis durant la guerre et craignant de perdre leurs gains, se tenaient prudemment sur la réserve. Nous restâmes quelque temps en suspens, n’ayant pas assez d’yeux pour regarder ”. Enfin, la frégate jeta l’ancre devant le quai du Eoi, et dissipa tous les doutes en saluant la ville par vingt et un coups de canon. Le capitaine Deane, commandant du Lowestof, descendit à terre et annonça qu’une escadre anglaise remontait le Saint-Laurent et 11e tarderait pas d’arriver. “ La joie des troupes est impossible à exprimer ; officiers et soldats montèrent sur les remparts en face de l’ennemi, et remplirent l’air de hourras, en agitant leurs chapeaux pendant près d’une heure. La garnison, le camp des ennemis, le bassin, et tous les environs à plusieurs milles de distance, retentirent de nos acclamations et du tonnerre de notre artillerie. Les canonniers étaient si transportés qu’ils ne firent que tirer et charger pendant un temps considérable ”.
Les Français sortirent de la tranchée en entendant ce bruit, et répondirent à chaque hourra des Anglais par les cris de : Vive le Eoi 1 !
Lévis dissimula ses appréhensions, et poussa les travaux avec un redoublement de vigueur. Enfin, le 11 de mai, vers midi, il ouvrit le feu sur la ville. “ Notre artillerie, dit-il, était de mauvaise espèce ; elle était composée de pièces de fer, la plus grande partie de dixhuit ou douze, excepté une seule de vingt-quatre qui creva, ainsi que plusieurs des autres, les jours suivants. Le peu de poudre que nous avions et le peu d’effet qu’on devait attendre de cette artillerie, qui était d’ailleurs trop éloignée, obligèrent M. le chevalier de Lévis, pour ne pas se trouver totalement dépourvu, d’ordonner qu’il ne fût tiré que vingt coups par pièce, dans lesvingt-quatre heures, et de continuer en restant dans la situation où on était, jusqu’à l’arrivée des secours qu’on espérait de recevoir, croyant que la cour les aurait fait partir de bonne heure. On avait instamment demandé, avec quelques vivres, de la grosse artillerie et de la poudre, et l’on ne doutait pas de part ni d’autre que la place ne fût assurée à celui qui recevrait les premiers secours ”.
Chaque jour le feu des Anglais devenait plus vif. La certitude d’une prochaine délivrance les avait transformés, et ils couraient à l’ouvrage avec enthousiasme. Ils transportèrent, des batteries de la basse ville, plusieurs pièces de gros calibre, et en armèrent les murailles de l’ouest. Bientôt plus de cent quarante canons vomirent
1 — Journal de Malartic, p. 324.
la mort sur la tranchée et sur les plaines d’ Abraham, labourées par les boulets à plus d’une demi-lieue de distance. Ils abritèrent leurs artilleurs en accumulant sur les remparts des sacs de terre et des fascines, dont ils avaient fait de grands amas dans le cours de l’automne, construisirent des ouvrages extérieurs pour protéger la porte Saint-Louis, et garnirent de chevaux de frise les parties les plus faibles de l’enceinte.
Cependant le courage des Français ne se démentait pas ; ils avaient approché leur parallèle jusqu’à deux cents toises de la place, et placé près de la rivière Saint-Charles une batterie qui prenait à revers les fortifications. Les soldats, travaillant à tour de rôle, ne quittaient les outils que pour reprendre les armes. Ils étaient sur pied à peu près nuit et jour. Pendant les deux semaines que dura le siège, Desandrouins fut, pour sa part, dix fois de garde à la tranchée. Les soldats des divers corps, moitié vêtus en habitants, d’autres absolument comme les miliciens, tous harassés et couverts de boue, ressemblaient moins à des militaires qu’à des ouvriers surmenés.
L’indomptable Lévis persistait toujours à prendre Québec, quoiqu’il eût perdu à peu près tout espoir de secours. Le 13 de mai il écrivait à Yaudreuil : “ Vous devez être persuadé combien je suis pénétré de tous les accidents et malheurs qui nous arrivent. Pour peu que nous eussions eu du bonheur, nous aurions certainement réussi, mais il faut se soumettre aux décrets de la Providence ”.
Le 15, il insistait: “ Nous faisons moralement tout ce qu’il est possible de faire ; nous ne sommes point
heureux, car si nos pièces de canon n’eussent pas crevé, nous aurions pu faire brèche. Il est temps que cela finisse d’une façon ou d’une autre ; je crois que cela ne tardera pas, attendu qu’il vente gros nord-est, et que nous sommes aux grandes mers. Je suis peiné de voir que nous perdons tous les jours quelqu’un à la tranchée ; mais cela ne peut être autrement. Si nous sommes assez heureux pour qu’il nous arrive des secours, nous prendrons bientôt Québec ”.
Dans l’après-midi du même jour, le général, assis dans sa tente agitée du vent et fouettée par la pluie, traçait ces lignes amères à l’intendant : “ Vous aurez vu, par ce que j’ai mandé à M. le marquis de Vaudrenil, notre situation. Elle est des plus inquiétantes. Je crains bien que la France ne nous ait abandonnés.... Nous avons fait et faisons ce que nous pouvons. Je juge la colonie perdue sans ressource.... Tl n’y a point de notre faute, et il me semble que Dieu ait abandonné cette misérable colonie ”.
A la tombée de la nuit, deux navires de guerre anglais, le Vanguard et la frégate Diana, mouillèrent dans la rade de Québec 1. Vers onze heures du soir, un parti de sauvages arriva à la tente du chevalier avec un prisonnier qui lui assura que l’escadre anglaise était attendue d’heure en heure. Il n’y avait pas de temps à perdre. Le Vanguard était un vaisseau de ligne de soixante-quatorze canons 2 qui, joint aux deux frégates
1 — Le Vanguard avait pris, vis-à-vis Gaspé, le vaisseau français qui avait hiverné dans cette baie.
2 — Journal de Malartic , p. 325.
ancrées près de lui, et au Porcupine, qui avait hiverné à Québec, donnait déjà une grande supériorité à l’ennemi sur le fleuve. Levis expédia sur-le-champ les premiers ordres pour la levée du siège, et envoya un officier avertir Yauquelin d’appareiller avec ses frégates et les transports, afin de mettre en sûreté les approvisionnements de l’armée. Malheureusement, le temps était si affreux, la nuit si obscure, que l’officier ne put transmettre ses ordres avant le jour.
Les deux frégates anglaises, suivies de p>rès par le Vanguard, étaient déjà parties de Québec, et arrivaient à toutes voiles sur la flottille de Yauquelin. Celui-ci ordonna à ses vaisseaux de couper leurs câbles. La Pomone abattit trop) en appareillant, et vint s’échouer sur la côte de Sillery. Son commandant y mit le feu et regagna l’armée avec son équipage. L ’Atalante rejoignit les transports à la hauteur du cap, Rouge, où ils l’avaient devancé. Yauquelin, s’apercevant qu’ils allaient être pris, leur cria de s’échouer. UAtalante continua sa route jusqu’à la Pointe-aux-Trembles, ou les deux frégates l’atteignirent et lui coupèrent la retraite. Yauquelin échoua son vaisseau, débarqua tous les hommes qui ne lui étaient pias absolument nécessaires, et soutint avec le reste, piendant deux heures, un combat acharné, jusqu’à ce qu’il eût épuisé toute sa poudre. Le pont de YAtalante était couvert de morts et de blessés. Léo deux frégates, voyant qu’il n’amenait pias son pavillon, continuèrent à le cribler de boulets. A la fin, un canot se détacha d’une des frégates, et l’officier qui le montait, s’approchant de YAtalante, demanda à Yauquelin pourquoi il ne tirait
plus, ou n’abattait pas son pavillon. Vauquelin répondit fièrement que s’il avait eu de la poudre, il n’aurait pas gardé si longtemps le silence ; que si on voulait prendre son pavillon, il fallait venir le descendre. Pour lui, son habitude était d’abattre les pavillons ennemis et non le sien.
L’héroïque marin, ramené à Québec, couvert de blessures, fut l’objet de l’admiration générale, et renvoyé en France, selon son désir h
Le combat de la Pointe-aux-Trembles fut le digne
couronnement de cette expédition de Québec, qui a rendu à jamais immortel le nom de Lévis, et jeté sur nos derniers malheurs un tel reflet de gloire, qu’ils ressemblent à un triomphe. Ce soulèvement d’un peuple désespéré, courant sous les drapeaux avec sa dernière bouchée de pain, est aussi touchant que sublime. “ On peut être fier, dit un écrivain français, quand on a un ancêtre ou un compatriote parmi de tels héros ! mais aussi quels reproches amers l’histoire ne doit - elle pas adresser au triste gouvernement qui les a si lâchement abandonnés 1 2 ” !
Le chevalier de Lévis congédia les Canadiens du gouvernement de Québec, qui avaient rejoint l’armée en grand nombre depuis la bataille. Les Anglais les virent défiler toute la journée sur les chemins de Charlesbourg, de Beauport et de la côte du Sud. 11 était
1 — ‘‘ Schomberg, commandant de la Diana , m'a dit avoir tiré cinq cents coups de canon, et M. Deane, trois cent cinquante”. Journal de Vauquelin.
2 — L’abbé Gabriel, Le maréchal de camp Desandrouins p. 335.
évident que le général français levait le siège ; cependant Murray n’osa se montrer hors des murs. La leçon du 28 avril, encore fraîche dans sa mémoire, lui inspirait une tardive réserve. La destruction de la Hotte avait rendu impossible le transport de tout le matériel de siège. L’artillerie de fer fut jetée en bas de la côte du Foulon, et les canons de fonte, ainsi que les pièces de campagne, expédiés en avant. L’armée resta fièrement en position toute la journée du 16. Les sauvages profitèrent de la levée du camp pour se livrer au pillage, s’enivrer et commettre des horreurs. Ils tuèrent un grenadier et en blessèrent un autre. Un troisième ne put éviter la mort qu’en tuant le sauvage qui voulait l’égorger.
A dix heures du soir, l’armée se mit en marche au bruit de toute l’artillerie de la ville, qui faisait ricocher des boulets sur la surface entière des plaines d’ Abraham. C’était la seule poursuite qu’osait faire le général Murray. L’armée traversa le lendemain, au lever du jour, la rivière du cap Rouge, où elle fut occupée à charger les bateaux des vivres et des munitions restés
sur les transports échoués, qui furent ensuite brûlés. Bourlamaque, qui se faisait porter sur un brancard, stationna toute la journée sur la grève pour diriger et hâter les travaux. Les bateaux, avec la flûte la Marie, qu’on parvint à remettre à flot, échappèrent à la vigilance des frégates anglaises, grâce à une nuit pluvieuse, très obscure, et au vent de nord-est qui tourna à la tempête, et fit périr quelques-uns des bateaux et une des frégates, le Lowestoff.
Dumas, en qui Levis avait une entière confiance, fut laissé à Deschambault, avec un corps de onze cents hommes, pour barrer aussi longtemps que possible le passage de Montréal aux Anglais. Deux postes avancés étaient également sous ses ordres : l’un à la Bointe-aux-Trembles, gardé par la Rochebeaucour, avec quatre cents hommes ; l’autre à Jacques-Cartier, où Repentigny occupait le fort avec trois cents miliciens et soldats.
Il ne restait plus à l’armée que du pain pour nourriture. La plupart des Canadiens furent renvoyés dans leurs foyers, et les bataillons échelonnés au-dessus des Trois-Rivières, sur les deux rives du fleuve, où les habitants partagèrent avec eux le peu qui leur restait h Lé vis se rendit à Montréal pour concerter avec Vaudreuil les derniers moyens de défense.
Malartic, encore souffrant de sa blessure, avait eu ordre de rester à h Hôpital- Général pour veiller aux soins des blessés. Le 17, après avoir reçu la visite du colonel Burton et de plusieurs officiers anglais qui l’avaient “ comblé d honnêtetés ”, il écrivit à son général : “ Tous les officiers anglais conviennent bien que nous avons pris, le 28, la revanche du 13 septembre. Ils rendent justice à la valeur des troupes, et à l’habileté de vos dispositions et de votre retraite, qui a été forcée par l’arrivée de la flotte. Ainsi, vous devez être bien tranquille sur les relations qui parviendront en Europe ; les
1 — “ Ils vivront comme ils pourront chez les habitants, et se tiendront prêts à marcher au premier ordre Vaudreuil à Lévis, 22 mai 1760.
MONTCAI.M ET LÉVIS 377
Anglais disent qu’il n’y a point de grâce en France à laquelle vous ne puissiez prétendre 1
Le surlendemain, Malartic notait dans son Journal : “ J’ai dîné chez M. Murray. Il a été fort question de la bataille du 28. Le général a beaucoup vanté les dispositions de M. de Lévis, dont il m’a parlé avec estime, et la bravoure des troupes ; après dîner, il m’a fait l’honneur de me demander mon avis sur les motifs cpü l’ont décidé à sortir le 28 avec sa garnison. Je lui ai répondu que vraisemblablement, il avait espéré être aussi heureux que le 13 septembre, et qu’il aurait eu la gloire de prendre le Canada sans le secours des autres généraux anglais. Il m’a remercié et s’est mis à rire 2
Aux termes d’un cartel convenu entre les deux couronnes, les blessés français retenus à l’ Hôpital-Gén éral n’étaient pas prisonniers de guerre. Murray voulut les regarder comme tels, parce qu’il avait pourvu à leur subsistance. Mais Malartic lui ayant représenté que rien ne serait plus préjudiciable à l’avancement de ces officiers, “ il m’a saisi par le bras et m’a dit: — Vos camarades sont les miens, les inimitiés de nos rois ne sont pas personnelles, je les regarde comme mes frères : je serais désespéré de nuire à leur avancement, et je vous accorderai les passeports que vous me demanderez 3 ”.
L’entrée en rade de l’amiral Colville, avec l’escadre anglaise (19 mai), anéantit tout espoir de secours. Le