‹ Guerre du Canada, 1756-1760; (volume 5)Chapitre 19 sur 34 · Lettres du chevalier de Lévis, p · texte numérisé non relu

Lettres du chevalier de Lévis, p

2 — Journal de Malartic, p. 327.

3 — Idem, p. 329.

blocus du Saint-Laurent était dès lors complet, et le Canada, resserré entre Jacques- Cartier, l’Ile-aux-Noix et le fort Lévis, se trouvait enveloppé dans un cercle de fer. Les petits corps d’armée préposés à la défense de ces trois frontières, étaient encore plus dépourvus de munitions de guerre que de moyens de vivres. Néanmoins, Vaudreuil ne songea pas à se rendre : il avait juré de se défendre j usqu’à l’extrémité, et il tenait parole. Sa force de volonté grandissait avec la crise. Sa dernière espérance était dans la paix, dont il était fortement question en Europe. Si elle se concluait avant qu’il eût capitulé, le Canada resterait à la France.

Les premières paroles qu’il avait adressées à Lévis en apprenant la levée du siège, avaient été pour le consoler de son cruel désappointement : “ Il n’y a pas de notre faute, disait-il. Nous aurons en tout temps la consolation de dire, et tout l’univers en conviendra, que nous avons fait même au delà de ce qui était possible aux hommes 1 ”.

“ Quant à moi, je 11e vois rien de désespéré ; nous persévérerons l’un et l’autre de notre mieux : il faut espérer que la divine Providence bénira nos travaux.... Mme de Vaudreuil est constamment en prières 2”.

Le gouverneur tâchait en même temps de faire peser le moins possible le fardeau de la guerre sur les malheureux Canadiens “ aussi dociles que braves 3 ”, qui se pressaient autour de lui, et lui faisaient un rempart de

1 — T audrev.il à Lévis , 19 mai.

2 — Idem. 22 mai.

3 — Johnstone, The Campaign of 1760.

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leurs personnes. Il recommandait au général de Lévis de choisir de préférence pour le service les hommes non mariés, et de les prendre en égal nombre dans les diverses paroisses, afin que l’une ne fût pas plus pressurée que l’autre. Les pères de familles s’occuperaient à ensemencer les terres. “ D’ailleurs, ajoutait Yaudreuil, ils sont toujours prêts et de bonne volonté à servir, et nous les trouverons au besoin 1 ”.

Tout le printemps se passa sans qu’on eût aucune nouvelle de France. Enfin, dans la nuit du 13 de juin, un courrier expédié de la baie des Chaleurs par M. de Danjac, qui s’y était réfugié avec quelques vaisseaux pour échapper à la poursuite des Anglais, apporta à Montréal les dépêches de Versailles 2. Le chevalier Le Mercier y avait trouvé installée une nouvelle créature de la reine Pompadour, le jeune comte de Stainville, petit roué, intelligent, léger, ambitieux, un des personnages les plus néfastes de l’histoire de France. Il était à la veille de devenir célèbre sous le nom de Choiseul. Le roi Frédéric-de Prusse appelait ses levrettes les marquises de Pompadour. Par la grâce de cette levrette, Choiseul fut créé duc et pair de France, ministre à trois portefeuilles : les Affaires Etrangères, la Guerre et la Marine. La Pompadour sacrifiait la France à sa vanité ; il l’immola à son ambition et à l’étranger. Son triste prédécesseur aux Affaires Etrangères, Bernis, promettait dix-huit mille hommes à l’Autriche ; il en donna cent mille, et une somme annuelle de huit

] — Yaudreuil à Lévis, 24 mai.

2 Ce courrier était M’. de Saint-Simon, officier canadien.

millions, sans compter ce que la France payait, elle seule, à la Suède et à la Saxe, pour aider Marie- Thérèse à faire la guerre au roi de Prusse. La France, avec ce favori, perdit l’Inde et l’Amérique, c’est-à-dire l’empire du monde, abandonné à l’Angleterre.

Sans l’influence du duc de Choiseul, la paix aurait été signée, et les espérances de Yaudreuil et de Lé vis réalisées, leur héroïque résistance couronnée de succès. L’Autriche épuisée, la France haletante, effrayée de la banqueroute, voulaient la paix. Bernis osa en parler tout haut, il fut éloquent une fois dans sa vie. Le roi, partageant son effroi, le dauphin, le conseil appelaient la paix de leurs vœux. Bernis fut perdu et Choiseul conclut cet étrange traité qui étonna le monde, la Turquie elle-même. La France y était livrée, pieds et poings liés, à l’Autriche : nulle paix sans elle. Tout ce que la France avait conquis, tout ce qu’elle pourrait conquérir appartenait d’avance à l’Autriche. Ce petit roquet, roux et punais comme Bigot, persifleur, audacieux, menait la France en laisse derrière sa levrette.

Le roi et la cour accordèrent un soupir à Montcalm) puis détournèrent la tête. Le deuil du Canada faisait ombre dàus le ciel de Babiole et de Trianon.

“ Sa Majesté, écrivit Berryer à Yaudreuil et à Lévis... compte sur votre zèle et votre expérience pour faire usage des forces qui se trouvent dans la colonie ”.

Ce fut à peu près tout l’encouragement donné aux braves qui se faisaient tuer pour la France aux bords du Saint-Laurent. Les ministres eurent honte au dernier moment, et frétèrent deux mois trop tard quelques vaisseaux qui vinrent se faire brûler par l’escadre de Lord

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Byron, au fond de la baie des Chaleurs (8 juillet 1760) h Le grand ministre qui gouvernait l’Angleterre attachait une toute autre importance au Canada. Eu apprenant la levée du siège de Québec, Pitt écrivit à sa femme : “ Joignez-vous à moi, ma chère, pour adresser au Tout-Puissant les actions de grâce les plus humbles et les plus ferventes. Heureux, heureux jour ! Ma joie et mes transports sont inexprimables * 2

Les Communes avaient accordé tous les subsides nécessaires pour achever la conquête du Canada, et obtenu le concours unanime des provinces américaines. Chacune de leurs législatures avait voté de puissants secours en hommes et en argent, afin de' frapper un coup décisif. Trois armées envahissaient à la fois le Canada, ayant pour objectif Montréal, la dernière ville qui restait à conquérir. Le général en chef Amherst s’avançait par le lac Ontario, le brigadier Haviland par le lac Champlain, et Murray se préparait à aller leur donner la main, pour enfermer les débris de l’armée française dans un triangle de baïonnettes. Ce plan, inventé par le cauteleux Amherst, était presque ridicule à force d’être prudent. Maître absolu du lac Champlain, avec la flottille qu’il avait mis toute une campagne à construire, il n’avait qu’à débarquer à la sortie du lac son armée, jointe à celle de Haviland, et à marcher droit sur Montréal, comme le fit Haviland seul au mois de septembre.

1 Voir le récit de eeco nbat dans Un Pèlerinage au Pays

■cV Eoangéline, édition de Paris, p. 8. “ Si on eût fait partir

ces vaisseaux en février, nous aurions repris Québec et conservé le Canada”. Journal de Malartic , p. 335.

2 — Pitt à Lady Rester, 27 juin.

Il aurait eu à sa disposition, outre tous ses matelots armés, quatorze mille deux cent quarante-liuit hommes, y compris ses sauvages, et “plus de cent cinquante bouches à feu 1 Montréal n’étant pas à l’abri d’un coup de main, Amherst aurait forcé Yaudreuil à capituler avant la fin de juin ; car les régiments français, réduits à deux cent cinquante hommes par bataillon, c’est-à-dire à deux mille hommes en tout, n’avaient plus de poudre que pour un seul engagement, et d’artillerie que les canons pris le 28 avril, avec quarante boulé ts à tirer par pièce 2. Rien ne démontre mieux que ces chiffres authentiques, l’effroi qu’inspirèrent jusqu’à la fin les derniers restes de notre armée.

Le général Murray mit à la voile pour Montréal le 14 juillet, laissant dans Québec deux mille sept cent cinquante-neuf hommes de garnison, y compris les invalides. Il emmenait avec lui tout le reste de ses troupes, outre un très grand nombre de marins armés, distribués sur “ une flotte de trois frégates de vingt, trente et quarante canons, de plusieurs brigantins et senaus armés, de douze chaloupes carcassières portant du 24, 18 et 12, et d’autres transports, faisant en tout trente-cinq voiles, sans compter les bateaux 3 ”.

Un renfort composé de deux régiments complets, venant de Louisbourg sur une escadre de vingt vais-

1 — -Journal de Lévis, p. 303.

2 — Journal de Lévis , pp. 288, 303, 307. “ Nombre de soldats mariés, furent rejoindre leurs femmes, de sorte que tout ce qui restait de combattants ne passait pas deux mille”.

3 — Journal de Lévis , p. 292. Cinquante-deux voiles et vi ngtsix bateaux, d’après Mante, p. 333.

seaux 1, commandée par Lord Eollo, était attendu de jour en jour. Au rapport de Murray lui-même, l’ensemble de ces deux corps donnait un effectif de six mille cinq cents hommes de débarquement. Ainsi, les forces ennemies qui allaient bientôt se réunir sous les murs de Montréal, formeraient une armée de vingt mille sept cent quarante-huit combattants, sans compter les équipages des trois- divisions, faisant une réserve de plusieurs milliers d’hommes armés de toutes pièces 2.

Les actes de rigueur commis par Murray avant son départ de Québec, avaient répandu la terreur dans les campagnes. Il avait forcé les habitants des environs de Québec, qui avaient osé se joindre à Lévis, de venir eux-mêmes démolir les travaux du siège, remplir les tranchées, et niveler le sol autour des fortifications. Il avait fait pendre un de leurs commandants devant sa propre maison, à Saint-Michel. Au passage de la flotte anglaise, les familles s’enfuyaient dans les bois comme l’été précédent.

La petite armée de Dumas, échelonnée le long du rivage, se tenait à la hauteur des vaisseaux, leur jetant quelques boulets, escarmouchant avec les berges qui s’approchaient de la grève. Après que la flotte eut dépassé la rivière Jacques-Cartier, il ne resta plus dans

.1 — Journal de Malartic. Dix-sept, d’après la Relation de la campagne de 1760. Coll. Lévis.

2 Lévis portait à quatre mille hommes les forces de Mur¬

ray, celles d’Amherst à quinze mille, et celles de Uaviland à neuf ou dix mille. Journal , p. 303. D’après Mante et Knox, l’effectif de l’armée d’Amherst, sans y comprendre les équipages de ses barques et bateaux, était de dix mille cent quarante-deux hommes, outre sept cent six sauvages. History of the late war , p. 301. Knox' s Journal , p. 403.

le fort que cinquante soldats et un petit nombre de miliciens du voisinage, aux ordres du marquis d’Albergatti. Six ou sept cents Anglais et Ecossais débarquèrent, quelque temps après, sur la terre d’un nommé Anselme Thibaudeau pour s’emparer du fort et furent vivement attaqués par la petite garnison venue à leur rencontre. Pendant qu’elle se repliait devant des forces bien supérieures, un canon tout chargé fut laissé sur le bord de la route par où s’avancaient les ennemis. Un Canadien, habitant du grand bois de l’Ail, du nom de Joseph Lamotte, qui était venu, ainsi que plusieurs autres, pour prendre part au combat, s’apercevant que ce canon avait été oublié, retourna à la course sur ses pas, et malgré le feu des Anglais qui arrivaient à ce canon, il l’eneloua, et vint rejoindre ses compagnons d’armes sans recevoir aucune blessure. Surpris lui-même de son bonheur, il dit aux premiers qu’il rejoignit et qui le croyaient criblé de balles : “ — Vous voyez que ma dernière heure n’était pas encore venue ”.

D’Albergatti se défendit avec autant d’habileté que de courage, jusqu’à ce que, se voyant sur le point d’être pris d’assaut, il congédiât les Canadiens, en leur recommandant d’abandonner leurs armes dans le fort, et de se rendre chacun à sa demeure, en se dérobant à la faveur des détours et des bois de la côte, afin que l’ennemi ne les inquiétât pas pour avoir pris part à la •défense du fort. D’Albergatti ne consentit à se rendre qu’après avoir obtenu les honneurs de la guerre. Les Anglais ne furent pas peu surpris quand ils virent le petit nombre de soldats qui leur avaient fait une si longue résistance. Ils ne purent s’empêcher de témoigner leur

admiration, observant que si la défense de Québec avait été confiée à un commandant aussi brave que D’Albergatti, la ville n’aurait pas été prise h

La flotte avançait lentement, et faisait des débarquements sur les deux rives. Murray descendait en personne, et envoyait des émissaires aux habitants, pour les inviter à venir conférer avec lui. C’était une nature sympathique, qui avait le don de persuader. 11 traita avec une extrême douceur tous ceux qui se rendirent auprès de lui, leur démontra l’inanité d’une plus longue résistance, et la ruine totale qui en serait la suite. La confiance s’établit peu à peu, et les soins qu’il mit à protéger ceux qui vinrent prêter serment de fidélité, en firent augmenter le nombre. Les femmes et les enfants s’approchaient ensuite, et faisaient avec les troupes un petit commerce de légumes, de lait, de volailles et de quelques autres produits 1 2.

Le 4 d’août, la flotte arriva en vue des Trois-Rivières, où Dumas, qui s’attendait à y être attaqué, avait rassemblé son détachement. “ Mais, raconte Ivnox, il eût été absurde de s’y attarder ; car ce misérable poste devait suivre le sort de Montréal, lors de la jonction de notre armée avec celles qui descendent par les lacs.

1 — L’abbé Gatien, Histoire du cap Santé.

2 — “ General Murray conclucted himself as an officer of great understanding. Corning from Quebec to Montreal, lie stopped often in the villages, spoke kindly to the inhabitants, gave provisions to those unhappy créatures perishing from want of subsistance. In short, flattering some and freightening others, lie succeeded so well, that at last there was no more possibility ofkeeping them”. Chevalier Johnstone, The campaign of 1760.

Notre flotte s’est mise à la voile ce matin. Les troupes françaises, au nombre cle deux mille, en apparence, bordèrent leurs divers retranchements. Elles étaient en général vêtues comme l’armée régulière, excepté un très petit nombre de Canadiens, et une cinquantaine de sauvages le corps nu, peint en rouge, la figure bariolée de diverses couleurs, ce que je pus distinguer parfaitement avec ma lunette. Leur cavalerie légère qui paradait le long du rivage avait l’air en bon état, avec ses uniformes bleus à parements écarlates. Les officiers, portaient des uniformes blancs. En un mot, les troupes, les batteries, les maisons d’une jolie apparence; leur situation au bord d’une magnifique rivière ; notre flotte faisant voile triomphalement en face, avec nos batteries flottantes rangées en ligne de bataille ; le pays de chaque côté de la rivière parsemé d’habitations proprettes ; tout cela, avec la verdure des champs et des arbres vus par un temps clair et délicieux, offrait un aspect aussi agréable que puisse le concevoir la plus vive imagination 1 ”.

Un spectacle plus enchanteur encore attendait notre officier, amant passionné de la nature, au passage de la flotte parmi les îles du lac Saint-Pierre. “ Je crois que rien ne peut égaler le charme de notre navigation, ce matin. Les méandres de l’étroit chenal que nous suivons, la majesté sauvage des sombres forêts qui couvrent ces îles, le parfum des fruits rustiques, des buissons et des fleurs, les nuances émeraudes de l’eau reflétant la verdure des bois, le gazouillement agreste

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des oiseaux, les mâtures et les voiles des vaisseaux qui, en avant comme en arrière de nous, semblent naviguer parmi les arbres, tout cela offre une scène d’une variété enchanteresse, qui défie toute description 1

Le canon qui grondait du côté de Sorel, rappela Knox aux réalités de l’heure présente. Bourlamaque, rétabli de sa blessure, y avait été envoyé, vers le 12 août, pour élever quelques retranchements et disputer le passage des îles. “ En vérité, écrivait- il à Lé vis, il est fou de vouloir garder autant de pays avec huit cents mauvais hommes. Presque pas de voitures sur cette route. Cette troupe-ci est nu-pieds 2 ”. Le 14, il continuait : “ Il fait le plus beau nord-est du monde ; je ne sais à quoi s’amusent ces gens-là. En mettant ce mot, j’entends qu’ils s’amusent à nous canonner. Ils tirent aussi de petites bombes de dessus leurs bâtiments, et il paraît qu’ils ont envie de nous déloger d’ici.

“ Mon détachement est déjà sur les dents. Je suis excédé de fatigue, n’ayant personne sur qui compter et ne dormant point

“ ISTous sommes fort alertes ; au bivouac nuit et jour. Toute la poudre est mouillée et les coups de fusil sont faibles 3 ”.

Depuis que le général Murray avait appris le passage de Lord Pcollo à Québec, il lui avait dépêché courrier sur courrier pour hâter l’arrivée de ses vaisseaux ; car il brûlait du désir de forcer Yaudreuil à capituler avant

1 — Vol. II, p. 366.

2 — ]2 août.

3 — J 6 août, à cinq heures et demie du matin.

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la jonction des deux autres armées, afin d’effacer le souvenir de sa défaite. Il en prévenait Haviland dans une lettre qui fut saisie entre les mains d’un Canadien à qui Bourlamaque fit casser la tête.

“ J’envoie, disait-il, le porteur pour vous faire savoir que le premier bon vent me portera devant Montréal. J’attaquerai cette capitale sitôt que Lord Eollo m’aura joint ; il est sur la rivière avec les troupes de Louisbourg et les deux bataillons complets d’Angleterre, bien portants, quoique entassés dans les transports. Comme mon corps passera six mille cinq cents hommes, vieilles troupes, je vous déclare que je n’attendrai ni vous ni M. Amherst. Je me crois plus que bastant pour M. de Lévis et son armée canadienne, et je suis impatient de lui prouver que c’est par un malentendu, et non par la valeur des Français, qu’il a pris notre canon le 28 avril dernier. 11 est beau de faire connaître son intention, et vous ne pourrez me blâmer si vous arrivez trop tard pour cueillir des lauriers sur File de Montréal 1 ”.

L’impatience de se signaler fit commettre à Murray des cruautés qui étaient contre son caractère. Il lança une proclamation qu’il fit distribuer dans les paroisses,

1 — Devant Sorel, 16 août 1760.- — Mante, qui rapporte cet incident comme une ruse de guerle, prétend que Murray a exagéré ses forces, ce qui ne peut guère se concilier avec ce que dit le même auteur dans un passage précédent, p. 332. “ Au mois de juin 1760, écrit-il, la garnison de Québec comptait considérablement moins que six mille hommes ”. D’où l’on peut conclure qu’elle était au moins de cinq mille cinq cents. En y ajoutant les treize cents venus de Louisbourg, on arrive au chiffre de six mille huit cents, sans compter les marins armés de la flotte, dont le nombre compensait largement celui des troupes laissées à Québec.

annonçant qu’il ferait brûler les maisons, granges, étables et autres dépendances de tous les habitants qu’il trouverait absents de chez eux, tandis qu’au contraire, il protégerait la personne et les propriétés de tous ceux qui mettraient bas les armes, et resteraient paisiblement sur leurs terres.

L’exécution suivit de près la menace. Lord Eollo, arrivé le lendemain, se chargea de cette triste besogne, à laquelle il s’était endurci après la prise de Louisbourg, en incendiant tous les établissements français de l’île Saint- Jean.

Dans la matinée du 22, tout le bas de la paroisse de Sorel fut livré aux flammes. Murray sentit le besoin de s’excuser auprès du premier ministre. Il écrivit à Pitt : “ J’ai été dans la cruelle obligation de brûler la plus grande partie, des maisons de ces malheureux habitants. Je prie Dieu que cet exemple suffise, car ma nature se révolte quand cela devient une partie de ma tâche 1 ”.

L’effet produit sur l’esprit des Canadiens fut terrible. Bourlamaque s’en indignait en l’apprenant à Lé vis : “ Les habitants de Sorel qui avaient très bien servi jusqu’à cette heure, sont tous retournés chez eux. Ceux de Saint-Ours, que j’avais gardés chez eux pour le service de l’armée, refusent tout service, et je suis obligé d’envoyer un détachement de soldats dans cette paroisse pour en tirer quelques secours. J’ai fait à main armée une levée dans Masca et les autres paroisses : ils désertent tous. Agréable besogne 2 ” !

1 — Murray à Pitt , 24 août.

2 — 22 août.

Le chaos augmentait chaque jour. Presque tous les soldats mariés désertaient à la suite des miliciens et regagnaient leurs foyers. L’exaspération de Bourlarnaque le rendait impitoyable. Il écrivit tour à tour à Lé vis et à Vaudreuil pour obtenir l’autorisation de faire quelques exemples, afin de rétablir la discipline. Le 22, il mandait à Lévis : “ J’ai fait arrêter trois miliciens

déserteurs de Sorel qui passaient dans les bois à la hauteur d’ici. Ils sont attachés suivant vos ordres, et j’attends que vous, ou M. de Vaudreuil, prononciez sur leur sort ”.

. Le lendemain, il reprenait : “ J’ai toujours les trois déserteurs. M. le marquis de Vaudreuil devrait bien se déterminer sur leur compte ”.

Le gouverneur était trop enclin à la mansuétude pour se porter à des mesures extrêmes. Il est vrai que pour contrebalancer l’effet de la proclamation de Murray, il avait fait battre un ban par lequel il décrétait la peine de mort contre ceux qui remettraient leurs armes aux Anglais ; mais ce n’était qu’une menace dont secrètement il défendait l’exécution.

Bourlamaque s’en plaignait à Lévis : “ Ce ban que j’ai fait battre a maintenant l’air d’une plaisanterie 1 ”.

Le sort des Canadiens était trop lamentable pour que Vaudreuil, Canadien lui-même, songeât à l’aggraver par d’inutiles rigueurs. Une dernière iniquité de la cour de Versailles, revelee par les dépêches, avait consommé leur ruine. Le roi refusait de payer les lettres de change : c’était laseule monnaie livrée par ses agents

en retour de tout ce qu’ils avaient enlevé en son nom aux habitants du pays 1 .

Soit que Murray ait reculé, à la dernière heure, devant un second coup d’audace, soit qu’il ait reçu des ordres formels, il n’osa pas devancer les deux autres armées, et s’arrêta vis-à-vis F île Sainte-Thérèse, où il fit ■camper une partie de ses troupes. 11 n’était plus qu’à quatre lieues de Montréal.

A l’Ile-aux-Hoix, Bougainville n’avait que mille quatre-vingts hommes, Canadiens et Français, à opposer aux trois mille quatre cents qu’amenait Haviland 2. Le 21 août, il écrivit à Vaudreuil : “Il n’y a pas un endroit de l’île à l’abri. Lorsque les batteries joueront, il faudra que tout le monde soit à la belle étoile ; nul blindage, nul coin que le boulet ou la bombe ne laboure. J’entre dans ce détail, non que je sois intimidé par l’armée qui m’avoisine, mais afin qu’on tienne pour certain, ce qui l’est, qu’il s’en faut beaucoup que nous soyons inexpugnables. Voilà le vrai. Après cela, comptez que les troupes et moi ne manquerons ni de vigueur ni de tête, et que, si nous sommes pris, d’autres l’auraient été 3 ”.

Il y avait six jours que Haviland était devant l’Ileaux-Noix, au moment où Bougainville instruisait Vaudreuil de sa situation. L’armée anglaise était partie le 11, de Saint-Frédéric, sur “ cinq bâtiments armés de

1 “Tous les habitants sont dans le désespoir. Ils ont

tout sacrifié pour la conservation du Canada. Ils se trouvent actuellement ruinés sans ressources ”. Lévis au ministre.

2 — Bougainville à Vaudreuil.

3 — Idem , 21 août.

canons de dix-huit à vingt pièces chacun, deux batteries flottantes portant du 24, et nombre de carcassières 1

Le 23 au soir, Haviland “ démasqua une batterie de seize pièces de canon et une chambre à bombes de huit mortiers ”, qui firent “ un feu continuel toute la nuit 2 Quatre nouvelles batteries furent érigées les jours suivants.

Roquemaure, instruit des progrès du siège par les blessés envoyés au fort Saint- Jean où il commandait, en informait chaque jour son général : “ Les ennemis, lui écrivait-il le 24, sont venus par trois fois, avec cinq berges, pour couper la chaîne. Ils ont toujours été bien reçus par les grenadiers qui étaient dans les frecïoches , et sur lesquels on tirait à. mitraille.

“ Je vais faire passer les blessés à Chambly tout de suite, n’ayant rien ici pour les panser, d’autant plus que les sauvages, avant de partir, ont enfoncé la chambre de M. Dubuisson et pris le linge et les médicaments qui y étaient ”.

Après dix jours de tâtonnements, Haviland devina le plan qu’aurait dû suivre, l’année précédente, le général Amherst : celui de prendre à revers l’Iler-aux-Noix. L’infanterie légère du major Darby, soutenue des rangers du major Rogers, traînèrent sept ou huit pièces de campagne 3 à travers la plaine boisée qui s’étendait à l’est de l’Ile-aux-Noix, et vinrent les braquer sur la

1 ■ — Journal de Lévis, p. 298. Quatre cent dix bateaux et

berges, trois galères, un radeau et un brigantin, d’anrès- Mante, p. 341. ’ t

2 — Roquemaure à Lévis, 24 août.

3 — Bougainville à Roquemaure , 25 août.

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petite marine française mouillée au-dessous de l’île. Cette marine se composait d’une grande et d’une petite tartane, d’une barque et de quatre chaloupes canonnières. Le capitaine Le Sage, commandant de la grande tartane, fut tué après quelque heures de combat, et l’équipage se rendit. La barque, poussée par un vent d’ouest, alla s’échouer sous le feu de F ennemi. Les chaloupes canonnières furent jetées à terre en cherchant à échapper par la fuite. Cet échec, qui mettait en danger les communications avec Saint-Jean, décida du sort de l’Ile-aux-Noix.

La place avait été canonnée et bombardée pendant seize jours. Bougainville assembla un conseil de guerre,, où il fut décidé d’évacuer le fort. Un officier de la colonie d’une bravoure éprouvée, M. Le Borgne, devait y rester,, avec quarante hommes, pour continuer le feu, afin de dissimuler la sortie de la garnison F Le 27, à dix heures du soir, elle se rangea en ordre de bataille, dans le plus profond silence, sans le moindre cliquetis d’armes, visà-vis un endroit marécageux de la rive gauche du Bichelieu, où les Anglais n’avaient pas encore établi de postes. Le passage de la rivière se fît sans désordre ni confusion, et avec si peu de bruit, que les ennemis n’en n’eurent pas le soupçon, quoiqu’on entendît distinctement la voix des sentinelles sur la droite.

“ Aussitôt la rivière traversée, dit le, chevalier Johnstone qui assistait à cette retraite, nous partîmes pour Montréal à travers les bois, distants seulement de huit

] — Manuscrits de Bougainville, Conseil de guerre tenu à l’Ile-aux-Noix, le 27 août 1760.

lieues de l’Ile-aux-Noix. ISTous courions continuellement les uns à la suite des autres sans nous arrêter. Après avoir ainsi marché depuis minuit jusqu’au lendemain midi, dans des marécages couverts de mousse, de fougères, où l’on enfonçait souvent jusqu’à la ceinture, nous restâmes foudroyés en nous apercevant que bien loin d’être près de Montréal, nous n’étions qu’à une demi-lieue de l’ Ile aux-Noix. Notre guide s’étant égaré, nous avait fait continuellement tourner pendant douze heures.

“ Nous étions si près d’un poste anglais, qu’un grenadier du régiment de Berry, voyant son commandant Cormier 1 tomber de fatigue et incapable d’aller plus loin, enleva un cheval de ce poste qui se trouvait près du bois, et y fit monter son commandant ; autrement il aurait été abandonné, fait prisonnier par les Anglais ou scalpé par les sauvages.

“ Ayant perdu toute espérance d’arriver à Montréal par les forêts, nous prîmes le chemin du fort Saint- Jean, bâti quatre lieues plus bas que l’Ile-aux-Noix. Mes forces étaient tellement épuisées, que je pouvais à peine traîner mes jambes l’une après l’autre. Mais la crainte de tomber entre les mains des sauvages, l’idée des horribles cruautés qu’ils font subir à leurs prisonniers, m’empêchèrent de tomber de lassitude, et me donnèrent des forces pour continuer.

“ Arrivé, vers quatre heures du soir, à un établissement situé à une lieue et d?mie environ du fort

1 — Il ne faut pas confondre cet officier avec le capitaine Cornier, du régiment de Guyenne, tué à la bataille d’Abraham .

Saint- Jean, Bougainville fit faire halte pour la première fois depuis notre départ de l’Ue-aux-Noix. J’eus seulement la force de me jeter dans un bateau que j’aperçus, se dirigeant vers le fort Saint- Jean. Nous perdîmes dans cette marche environ quatre-vingts hommes ; ceux qui ne purent suivre furent abandonnés et devinrent victimes des sauvages

M. de Lapause, qui se trouvait à Saint- Jean, se hâta d’écrire à M. de Lévis : “ Mon général, il faut que le munitionnaire mette tout en usage pour donner des vivres aux débris du pauvre corps de l’Ue-aux-Noix, qui est exténué et excédé de fatigue. On fera en sorte d’attendre ici jusqu’au dernier moment, pour sauver le plus de monde qu’il sera possible des gens qui sont perdus dans les bois. M. de Bougainville va .arriver ; Launay et Manneville le sont, ayant trouvé un canot au détroit. On porte sur un brancard M. de Trivio 1 ”.

Boquemaure n’avait avec lui que mille quarante-trois hommes, soldats et miliciens, presque nu-pieds, manquant de vivres, et pas un seul sauvage 2. Du jour où ies Canadiens avaient appris l’incendie de Sorel, il n’avait plus été possible de les retenir, et ils déclaraient ouvertement leur intention de retourner chez eux, malgré la défense faite par Boquemaure de s’absenter du camp sous peine de vie. “ Vous voyez par là, man-

1 — Lapause à Lévis, 28 août, à six heures et demie du soir.

2 — Roquemaure à Lévis , 21 et 24 août. Roquemaure à Bougainville, 22 août. De Laas à Lévis, Saint-Jean, sans date, 1760.

dait cet officier à Levis, ' dans quelle situation je vais me trouver. Je ne puis compter que sur les deux bataillons qui ne montent qu’à quatre cents hommes

A l’approche de l’armée de Haviland, Eoquemaure et Bougainville abandonnèrent le fort Saint- Jean après y avoir mis le feu, et se replièrent sur Longueuil, où Bourlamaque les avait devancés. Au nord du fleuve, Dumas, qui avait disputé le terrain d’étape en étape, était refoulé dans l’île de Montréal. Haviland et Murray réunis n’eurent plus qu’à attendre l’arrivée d’Amherst.

Le généralissime avait mis tout le printemps et l’été à faire l’inutile détour d’Albany à Oswego, et de là à la sortie du lac Ontario. Le 15 d’août, sa flotte de bateaux, la plus nombreuse qu’on eût vue depuis le commencemant de la guerre, émergea des Mille-Iles. Enfin le 1 8, elle parut devant le fort Lévis. “ Toute leur armée, dit Bouchot, resta près de quatre heures en bataille dans des bateaux, au commencement des courants. Elle formait un très beau coup d’œil ”.

Amherst fit descendre une partie de ses troupes au-dessous de l’île, afin d’attaquer le fort par plusieurs côtés à la fois. Pendant le défilé des bateaux sous le feu de la place, Bouchot, qui se tenait debout sur les remparts, reconnut plusieurs officiers anglais avec qui il avait souvent causé durant son séjour dans les colonies américaines. Plusieurs le saluèrent au passage, en lui souhaitant le bonjour, ou en lui criant de ne pas tirer sur eux, parce qu’ils étaient ses amis. Le fort Lévis, de forme irrégulière, couvrait à peu près toute la surface de Mot sur lequel il était construit, et n’avait pas trois cents pieds de diamètre intérieurement. Il avait pour

toute garnison deux cent trente hommes, dont la plus grande partie étaient des miliciens.

Trois jours après l’investissement du fort, les ennemis démasquèrent leurs batteries, formées de soixante-quinze pièces d’artillerie, les unes placées sur la rive du sud, les autres dans les îlots voisins du fort. Trois de leurs vaisseaux, embossés au-dessus de l’île, ouvrirent le feu avec vingt-cinq canons. Avant la fin du jour, la petite enceinte fut couverte de boulets, d’éclats de bombes et de mitraille, qui avaient fait voler le fort en pièces, bouchot, quoique blessé, n’en continua pas moins à commander. Amherst le croyant déconcerté, fit approcher les vaisseaux à la portée du pistolet. Ils étaient remplis de monde jusque dans les hunes, et soutenus par le feu de toutes les batteries de terre. Trois mille hommes, montés sur des bateaux, se tenaient à l’abri des îles voisines, prêts à voler à l’assaut au premier signal. Heureusement pour les assiégés, que les vaisseaux ne purent approcher que l’un après l’autre. Poucliot les fit battre successivement avec tant de vigueur qu’il en força deux à s’échouer; le troisième, qui s’était jeté a terre sur l’île, fut si maltraité qu’il amena son pavillon. 11 était servi par trois cent cinquante hommes. Le capitaine en second et quelques matelots descendirent sur l’île pour capituler. Mais Poucliot, “ ne pouvant recevoir tout ce monde qui aurait été plus nombreux que sa garnison, les garda en otages”. Cet échec empêcha Amherst d’ordonner l’assaut. L’action avait duré depuis cinq heures du matin jusqu’à sept heures et demie du soir. Quarante hommes de la garnison avaient été tués ou blessés. Officiers, soldats et miliciens s’étaient mon-

très admirables de sang-froid et de fermeté. Les canonniers, qui étaient presque tous des matelots, avaient fait des merveilles. “ Trois ou quatre de ces derniers, dit Pouchot, étaient impayables, à cause de leur adresse et de leur vivacité à servir leurs pièces.

“ Une chose qui amusa la garnison dans des moments, si sérieux, fut que les sauvages qui étaient montés sur les tranchées et les batteries pour voir le combat de ces vaisseaux, qu’ils regardaient comme à eux à cause du nom qu’on leur avait donné h et parce qu’ils portaient un sauvage peint sur leurs grands pavillons, faisaient des cris affreux, les voyant si maltraités. Les Anglais leur avaient persuadé qu’avec ces bâtiments seuls, ils nous feraient rendre. Lorsque ces sauvages les virent dériver en travers pour aller s’échouer, ils redoublèrent leurs cris et chantèrent pouille aux Anglais, en leur disant : “ — Tu n’as pas voulu tuer notre Père à Niagara, vois comme tu le prendras. Si tu nous avais crus, nous ne le trouverions pas ici. Une poignée de Français te fait bouquer 1 2

Pendant trois jours consécutifs, les Anglais concentrèrent leur feu, augmenté de nouvelles batteries, sur l’étroit îlot dont les fortifications n’étaient plus qu’un monceau de décombres. Les assiégés ne tiraient presque plus, faute de munitions. Enfin, le 25, Amherst furieux d’une si opiniâtre résistance, inonda la place de boulets rouges et de pots-à-feu. Les survivants restés autour de Pouchot ne suffisaient pas à éteindre les flammes.

1 — L' Ouiaouaise et VOneyout.

2 — Pouchot, vol. II, jj. 275.

Il n’y avait plus que deux canons en état de tirer, et pas un seul boulet. Ce ne fut cependant qu’à la tombée du jour que la brave garnison consentit à capituler.

Lorsque, le 26 au matin, les Anglais entrèrent dans la place, “ ils furent extrêmement surpris de ne voir que quelques soldats dispersés dans les postes qu’ils remettaient, et une soixantaine de miliciens, un mouchoir sur la tête, tous en chemises ” et déguenillés. “ Ils demandèrent à M. Pouchot où était donc sa garnison. Il leur répondit qu’ils la voyaient toute ”. Des officiers qui avaient survécu, pas tin seul n’était sans blessure. Ainsi, deux cent trente hommes derrière une bicoque avaient retardé, pendant huit jours, les dix mille soldats d’Amherst. Plusieurs colonels vinrent complimenter le capitaine Pouchot, et le conduisirent à la tente du général. Elle était entourée d’un grand nombre de sauvages, parmi lesquels Pouchot reconnut plusieurs des principaux chefs, à qui il reprocha d’être passés aux Anglais. “ — Ne sois pas fâché, mon Père, répondirenl-ils ; tu vas de l’autre côté du grand lac.. Nous nous débarrasserons bien des Anglais ”. Ceux-ci furent surpris de les voir si tranquilles 1 ”.

Amherst choisit, parmi les Canadiens, trente-six guides pour conduire les bateaux, et il renvoya le reste de la garnison par Chouaguen à New-York.

Postaient à franchir les passages les plus difficiles de la route, les rapides du Saint-Laurent, épouvantail pour les Anglais, mais dont les Canadiens se jouaient depuis plus d’un siècle. Les bateaux descendirent en longues

1 — Pouchot, p. 284.

files et sans beaucoup de difficultés les Galops, le Eapide-Plat, le Long-Saut ; mais en franchissant le Coteau du Lac, qui n’est pas le plus dangereux, plusieurs embarcations furent mises en pièces, et une partie de leurs équipages noyée. Peut-être, observe malicieusement Pouchot, leurs guides canadiens choisissaient-ils les passages les plus mauvais. Les pluies fréquentes avaient grossi les eaux du fleuve, et les formidables rapides des Cèdres, du Buisson, des Cascades rugissaient en fouettant leurs troupeaux de vagues à crinières blanches, au grand soleil d’août. Quarante-six bateaux volèrent en éclats, dix-huit furent défoncés, et quatre-vingt-quatre hommes se noyèrent 1. Enfin, l’armée respira à l’aise après avoir sauté da dernière cascade, et la Hotte de bateaux glissa tranquillement sur 1a. nappe unie du lac Saint-Louis.

Le chevalier de La Corne avait été envoyé avec un détachement de Canadiens, pour retarder la marche d’Amherst aux différents portages des rapides.; mais la désertion s’était mise dans les rangs à la nouvelle proclamation de Murray, et le chevalier était revenu presque seul. En apprenant la sortie d’Amherst du lac Saint-Louis, Lévis avait replié ses bataillons dans l’intéîieur de Montréal, et s’était contenté d’aller, de sa personne, observer à Lachine le débarquement de l’armée anglaise qui vint, le soir du 7 septembre, camper 'sous les murs de la ville. Le lendemain, Murray débarqua ses troupes à la Longue-Pointe, et, le même

1 — Pouchot porte le chiffre des bateaux brisés à quatrevingts, sans compter les carcassières, vol. II, p. 285.

jour, Yaudreuil et Lévis purent apercevoir de la terrasse du château les tentes de Haviland dressées àLongueuil.

Montréal, aujourd’hui la plus grande et la plus belle ville du Canada, n’était à cette date qu’un assemblage de maisons d’une modeste apparence, la plupart en bois, d’un ou deux étages, d’où surgissaient les clochers des églises de la paroisse, des jésuites, des récollets, de l’Hôtel-Dieu et des sœurs de la congrégation de Notre- Dame. Il n’y avait d’autres édifices importants que le château du gouverneur, le séminaire de Saint-Sulpice et les couvents. La ville n’était protégée que par une longue et étroite enceinte de murailles de deux ou trois pieds d’épaisseur, armée de cinq ou six petits canons. A l’intérieur, un cavalier surmontant une éminence située du côté de l’est, et à l’extérieur un fossé sec et peu profond, complétaient ce système de défense fait pour résister à une incursion de sauvages, mais nullement à l’artillerie. Une foule de familles, réfugiées de Québec et des campagnes, encombraient les maisons. Les derniers miliciens restés à l’armée se hâtaient de rentrer dans leurs foyers, afin d’éviter les nouvelles rigueurs inventées contre eux. A Varenties, plusieurs maisons venaient d’être incendiées, et d’autres livrées au pillage b Les généraux anglais ne cessaient de répéter que tous les Canadiens pris les armes à la main, seraient transportés en France comme les troupes régulières. Nombre

1 — Lettre de Bourlamaque à Vaudreuil, 31 août. Journal

de Malartic , p. 344 Coll. Lévis , Relation de la suite de la

Campagne de 1760, depuis le 1er juin jusqu'à l'embarquement des troupes pour la France.

cle soldats mariés avaient, comme on l’a vn, rejoint leurs femmes, de sorte que tout ce qui restait de combattants ne dépassait guère deux mille hommes. Les derniers événements avaient, en outre, tellement anéanti la discipline, que les troupes ne pouvaient guère plus être commandées que par la persuasion. Le rigide Bourlamaque en était au désespoir. Le 1er et le 2 septembre, après avoir averti son général que la désertion s’était mise même parmi les grenadiers, il ajoutait : “ Les officiers disent que la plupart des soldats ont résolu de ne pas retourner en France ”. Il terminait une autre lettre par ce cri de rage : “ La maraude se joint à la désertion ; je viens de faire passer par les verges, mais il faudrait bientôt fouetter toute la troupe 1 ”.

Les reproches de Eoquemaure n’étaient pas moins amers : “ La position de l’armée est des plus déplorables pour moi et pour tous les officiers. Le mécontentement ne fait qu’augmenter. La désertion est totalement dans l’armée, même dans les grenadiers, qui partent par demi-douzaine à la fois.... Ce qui me désespère le plus, c’est que les officiers marquent encore plus leur mécontentement.

“ Il me paraît par la lettre que m’écrit M. de Bourlamaque, que son armée fond comme la mienne 2 ”.

Lévis avait à peine assez de munitions pour une affaire de mousqueterie, et des vivres pour quinze à vingt jours seulement, tandis que son adversaire, abon-

1 — Bourlamaque à Vaudreuil, 2 septembre.

2 — Eoquemaure à Lévis, 1er septembre. “ M. de Roquemaure est au désespoir. Sa petite armée diminue à vue d’œil.,r De Laas à Lévis, Saint-Jean, sans date, 1760.

damment pourvu de tout, pouvait s’approcher dans une heure avec ses trois armées réunies, formant, on le sait, plus de vingt mille hommes, outre ses milliers de matelots et plus de cent cinquante bouches à feu.

Pendant la nuit du 6, le gouverneur avait assemblé au château un conseil de guerre, composé des principaux officiers des troupes de terre et de la Marine. Tous déclarèrent unanimement que, vu l’état de l’armée, réduite à un effectif de deux mille cent trente-deux soldats, presque sans moyens de défense, “ l’intérêt général de la colonie exigeait que les choses ne fussent pas poussées à la dernière extrémité, et qu’il convenait de préférer une capitulation avantageuse au peuple et honorable aux troupes qu’elle conserverait au roi, à une défense opiniâtre qui ne différerait que de deux jours la perte du pays 1 ”. Yaudreuil fit ensuite lire par l’intendant un projet de capitulation qui fut également adopté à l’unanimité.

Dans la matinée du 8, Bougainville se rendit à la tente d’Amherst pour demander une trêve de six mois. Sur le refus du général anglais, Bougainville fut renvoyé à dix heures avec les articles de la capitulation. Ils furent acceptés avec quelques modifications qui ne parurent pas essentielles ; mais Amherst eut la bassesse de refuser les honneurs de la guerre à la brave armée de Lévis, et d’exiger qu’elle ne servît pas de toute la guerre. Tous les officiers protestèrent avec indignation contre cet outrage, et Lévis, de concert avec le gouverneur, renvoya Bougainville au camp ; mais Amherst demeura

1 — Journal de Lévis ; p. 304.

MONTCALM ET LÉYIS

inflexible. Enfin, durant la nuit, M. de Lapause fit une troisième tentative qui n’eut pas plus de succès. Le chevalier de Levis adressa alors au marquis de Vaudreuil un mémoire dans lequel il lui proposait de rompre toutes négociations et de se défendre jusqu’à l’extrémité. “ 11 serait inouï, concluait-il, de se soumettre à des conditions si dures et si humiliantes pour les troupes, sans être canonnés.

“ Si M. le marquis de Vaudreuil, par des vues politiques, se croit obligé de rendre présentement la colonie aux Anglais, nous lui demandons la liberté de nous retirer avec les troupes dans l’île Sainte-Hélène, pour y soutenir en notre nom l’honneur des armes du roi, résolus de nous exposer à toutes sortes d’extrémités, plutôt que de subir des conditions qui nous y paraissent si contraires 1 ”.

Le gouverneur, tout en admirant la conduite du général français, répondit que l’intérêt de la colonie dont le sort lui était confié, ne lui permettait pas de refuser les conditions favorables qui lui étaient offertes. Toute la population qui encombrait la ville était affolée, et le suppliait de ne pas la livrer à la fureur des sauvages et d’une armée exaspérée.

Amherst donna pour raison de son refus, les cruautés commises par les sauvages alliés des Français, dont il rendait l’armée responsable ; mais ce n’était là qu’un prétexte pour cacher son véritable motif : il voulait venger la honteuse capitulation de Closter-Severn, qu’il avait été forcé de subir avec l’armée du duc de Cum-

berland, lequel avait perdu en cette occasion sa réputation d’homme de guerre. La conduite d’Amherst est d’autant plus injustifiable que les Anglais, aussi bien que les Français, avaient accepté comme alliés les nations sauvages, avec leur manière de faire la guerre. Bien plus, les Anglais seuls avaient donné l’exemple d’un corps d’armée tel que celui des rangers, scalpant leurs ennemis absolument comme les indiens. On se rappelle avec quelle énergie Montcalm avait flétri cette pratique indigne d’un peuple civilisé, et l’avait fait contraster avec la conduite des Français.

En apprenant que toute espérance était perdue, Lévis brisa son épée, et ordonna aux officiers “ de brûler leurs drapeaux pour se soustraire à la dure condition de les remettre aux ennemis 1 ”. 11 refusa

ensuite de voir le général Amherst.

Le matin du 8 septembre fut signée cette célèbre capitulation, qui fit passer la Nouvelle-France au pouvoir de l’Angleterre. “ Ainsi tomba, dit Flenri Martin, cette race d’hommes que l’habitude de vivre au sein de la nature sévère du Nord avait rendue forte et simple comme les anciens. Dans l’Inde, on avait pu admirer quelques grands hommes ; ici, ce fut tout un peuple qui fut grand 2 ”.

La capitulation était, en somme, trop avantageuse pour que Vaudreuil pût se dispenser de la signer. Elle a été la sauvegarde des Canadiens, qui en ont conservé un souvenir reconnaissant au dernier des gouverneurs

1 — Journal de Lévis, p. 308.

2 — Histoire de France, vol. XV, p. 554.

français. Le libre exercice de la religion catholique était garanti aux nouveaux sujets ; les séminaires et les communautés de femmes maintenus dans la possession de leurs biens, constitutions et privilèges. Quant aux articles concernant les ordres religieux d’hommes, les dîmes, les lois, usages et coutumes, ils furent réservés à la sanction du roi. Le peuple aurait la jouissance de ses propriétés, et les seigneurs celle de leurs droits féodaux et autres. Tous les officiers civils et militaires, les soldats et les matelots seraient renvoyés en France sur les vaisseaux de Sa Majesté britannique. Enfin, tous les miliciens détenus prisonniers dans les colonies américaines seraient renvoyés sur leurs terres. Le même droit était demandé pour les malheureux Acadiens, mais il fut refusé.

Murray, qui s’était mesuré avec les troupes du Canada, les appréciait bien mieux qu’Àmherst. S’il eût été général en chef, il aurait consenti aux mêmes conditions honorables qu’avait faites Townshehd à la garnison de Québec. 11 1’ insinua délicatement peu de jours après la capitulation. A un dîner auquel il avait invité M. de Malartic, il le combla de politesses, et le plaça à coté de lui. Au cours de la conversation, il lui dit :

— Vous devez tous être bien contents. Vous vous êtes couverts de gloire en défendant pendant six campagnes cette colonie que nous aurions dû prendre dans une.

— Nous le serions, repartit Malartic, sans la dure capitulation qu’on nous a imposée.

Murray le saisit par le bras, et lui dit vivement :

— Vous n’y êtes pas compris, si vous le voulez. Je vous considère toujours comme officier de garde à

l’Hôpital-Général. Et il lui fit liv rer, peu de jours après, l'autorisation de servir pendant la guerre.

Le roi d’Angleterre répara autant que possible l’affront qu’avait reçu M. de Levis, en levant, dès son retour en France, la défense qui lui avait été faite de servir durant la guerre l.

Le général ne garda pas rancune à Yaudreuil. Il lui rendit pleine justice dans son rapport au ministre de la Marine : “Je crois pouvoir dire, écrivait-il, que M. le marquis de Yaudreuil a mis en usage jusqu’au dernier moment, toutes les ressources dont la prudence et l’expérience humaines peuvent être capables.

“ J’ai fait de mon côté tout ce qui a dépendu de moi |pour le seconder, soit pour le concert des sentiments les plus unanimes entre nous deux, soit en exécutant ses ordres, ou en lui suggérant les moyens qui me paraissaient devoir être utiles au bien du service.

“ Les troupes de la colonie, celles de terre, les habitants même, ont fait des prodiges de valeur. Ils ont donné des preuves réitérées, surtout le 28 avril dernier, que la conservation de la colonie ne pouvait dépendre ni de leur zèle pour la gloire de Sa Majesté, ni de leur courage à se défendre, ni de leur bonne volonté à endurer les plus grandes fatigues et la privation des choses les plus nécessaires.

1 - — La lettre écrite par le général Ligonier, au nom du roi, contient un passage qui ne peut s’expliquer que comme un désaveu de l’accusation portée par Amherst. “ La manière généreuse avec laquelle vous avez traité nos Anglais, y est-il dit, a d’abord déterminé Sa Majesté d’accorder votre demande ”. Coll. Lévis, Lettres et 'pièces militaires. C’était précisément le contraire qu; Amherst avait prétexté pour .refuser les honneurs de la guerre.

“ C’est une suite des malheurs auxquels, depuis quelque temps, cette colonie était en hutte par une fatalité inexplicable, que les secours envoyés cette année de France ne soient pas arrivés dans le moment critique. Quelque médiocres qu’ils fussent, joints aux succès des armes du roi le 28 avril, je crois pouvoir assurer que Québec aurait été repris 1

Du moment que la capitulation eut été signée, Vaudreuil avait tourné toute sa sollicitude au soulagement de la misère publique. 11 se mit au service de tous ceux qui, ruinés par la guerre, vinrent assiéger son château. Le plus pauvre habitant était reçu avec la même affabilité que le grand seigneur. Aux uns et aux autres, il promettait la même protection auprès du roi. Ses secrétaires ne suffisaient pas à écrire les certificats et recommandations qui lui étaient demandés. J’ai sous les yeux une liasse de ces papiers1 jaunis, poudreux, tachés par l’humidité, racornis par le temps, troués dans les plis, tous portant la belle signature de Yaudreuil. Les uns sont pour certifier des états de service ou quelque action d’éclat accomplie, soit dans des découvertes, soit dans de lointaines expéditions ; d’autres pour reconnaître la générosité et le désintéressement avec lesquels certains particuliers ont mis tout ce qu’ils avaient à la disposition du roi. Quelques-uns se terminent par ce bel éloge : “ Ils ont saisi, sans intérêt et avec empfiessement, toirs les moyens de se rendre utiles. En un mot, leurs services nous ont été si agréables que nous

1 — Lettre de Lévis à M. Berry er, La Rochelle , 25 novembre.

ne pouvions rien faire de mieux que de leur accorder le présent certificat ”,

Dans la dépêche expédiée aux ministres de Louis XY pour annoncer la capitulation, Yaudfeuil avait déjà rendu hommage aux habitants du Canada : “ Avec ce beau et vaste pays, la France perd soixante et dix mille âmes !, dont l’espèce est d’autant plus rare que jamais peuples n’ont été aussi dociles, aussi braves et aussi attachés à leur prince. Les vexations qu’ils ont éprouvées depuis plusieurs années, et particulièrement depuis les cinq dernières avant la reddition de Québec, sans murmurer ni oser faire parvenir leurs justes plaintes au pied du trône, prouvent assez leur docilité ”,

La guerre était finie de ce côté de l’Atlantique. Elle avait duré six ans, six campagnes marquées chacune par un succès de nos armes, sur un ennemi incomparablement plus fort en hommes et en ressources de tout genre : Monongahéla, Chouaguen, William-Henry, Carillon, Montmorency, Sainte -Foye. Les trois revers du lac George, de Louisbourg et d’ Abraham n’en font que mieux ressortir le prestige. La cause en était due à la supériorité des généraux français, à la solidité de l’armée régulière, mais surtout au concours des Canadiens, obéissant comme un seul homme, et dont l’élite

1 Dans un mémoire sur la camjoagne de 1759, où Vau-

dreuil expose les difficultés de pourvoir à la subsistance de la population, il dit qu’il y a “ environ quatre-vingt-dix mille âmes dans la colonie ”. Il comprend sans doute dans ce nombre quelques milliers de sauvages qu’il fallait nourrir pour s’assurer de leur concours. Coll. Lévis. Lettres et pièces militaires. Bougainville, dont j’ai adopté le calcul, évalue la population du Canada, en 1760, à quatre-vingt mille âmes.

était de tout temps endurcie à la guerre. Quelques poignées d’hommes échelonnés sur cinq cents lieues de frontières les avaient défendues, presque toujours victorieusement, contre des voisins quinze fois plus nombreux, et pour lesquels l’Angleterre était aussi prodigue que la France se montrait avare pour nous. Le nombre devait finir par triompher ; mais la plus large part de gloire est restée aux vaincus. Trois noms en sont sortis immortels : Montcalm et Lévis, du côté des Français ; Wolfe, du côté des Anglais. Mais, comme il arrive presque toujours, la gloire a été trop exclusivement confisquée à leur profit. On a souvent répété que ce sont les soldats qui gagnent les batailles, et les généraux qui en profitent. Ce paradoxe apparent est plus vrai ici qu’ailleurs. Les plus grands héros de cette guerre sont les chefs d’expédition, ces officiers partisans, dignes d’être chantés par Homère, qui, en éclairant les armées par des marches prodigieuses et des luttes corps- à-corps dans les bois, ont préparé les victoires. C’est là le côté vraiment épique de cette histoire, par où elle touche au merveilleux dans ses détails, autant qu’à la grandeur dans son ensemble.

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