‹ Guerre du Canada, 1756-1760; (volume 5)Chapitre 3 sur 34 · CHAPITRE SEIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEIZIÈME

Bougainville à Versailles. — Sa partialité. — Il est flatté et berné. — Le Canada abandonné par la France. — Noces à Candiac. — Tristesses de Montcalm. . — Sérénité de Lévis. — Appels de Vaudreuil. — La colonie se lève en masse. — Travaux de défense à Québec, Carillon et Niagara. — Adieux de Poucliot à Montcalm. — Kisensik à Carillon. — Une terrible leçon.

Après le départ de Bougainville, toute la population, dont le sort dépendait de son voyage, l’avait suivi en imagination, se demandant avec anxiété s’il éviterait les croisières anglaises et parviendrait en France. Son vaisseau faillit périr avant de prendre la haute mer, et essuya une succession de tempêtes qui le mirent plusieurs fois à deux doigts de sa perte. Bougainville ne s’imagiliait pas devenir le grand navigateur connu du monde entier, quand il écrivait : “ Üli ! qu’Horace avait raison

de dire : llli robur et œs triplex , circu pectus erat

Je serais bien tenté de pardonner à Enée les larmes qu’il verse dans les tempêtes. Un héros peut bien

l’être et avoir peur de se noyer O trois et quatre

fois heureux le jardinier qui plante ses choux ! car

il a toujours un pied à terre, et l’autre n’en est éloigné que du fer d’une bêche.

“ Le vendredi (1er décembre), l’équipage fit un vœu et se cotisa pour une messe solennelle à l’arrivée à la première terre, afin d’obtenir changement de temps- Qu’on juge, par cette démarche de cette gente indévote, combien notre situation était mauvaise

Une dernière tempête fut sur le point de briser le vaisseau sur les côtes de France. “ L’équipage, dit-il, voua d’aller processionnellement nu-pieds et en chemise

entendre la messe déjà promise à la première terre

où le vaisseau aborderait 1 ”.

On aperçut les côtes de France en face du port d’Ouessant. Le 22 décembre, deux jours après son arrivée à Paris, Bougainville écrivit à la marquise de Saint- Yéran :

“ Madame, — ... M. le marquis de Montcalm, duquel je me suis séparé le 20 octobre, jouissait d’une très bonne santé.... Dans ce moment où je ne me reconnais pas encore, je n’ai que le temps de vous faire part de l’extrême joie que j’ai de voir que tout le monde (et j’en ai déjà vu beaùcoup, et à la cour et à la ville) rend justice à monsieur votre fils. 11 est ici aimé, respecté ; il étonne même. Que je le voudrais à portée de jouir lui-même ici de sa réputation et de ses succès !... Je vais aujourd’hui m’établir à Versailles. J’y suivrai tout ce dont M. le marquis de Montcalm m’a chargé, et j’aurai l’honneur de vous instruire de tout aussitôt que je l’aurai .... Le 1 6 janvier, il ajoutait : “ Depuis le

1 — Bougainville, Journal denavigation de Québecen France.

moment de mon arrivée, je n’ai pas quitté Versailles, et j’y ai suivi avec toute la chaleur et la patience dont j’ai été capable, les affaires tant publiques que particulières dont mes généraux m’ont chargé

Bougainville déploya tout le zèle dont il se targuait, mais il fut complètement berné à la cour, et il devait l’être avec les dispositions d’esprit qu’il y apportait Au lieu d’un émissaire passionné et partisan comme lui, il aurait fallu un homme froid et impartial comme Lévis ; ou du moins, puisque Lévis était indispensable au Canada, un homme de sa trempe qui se fût mis au-dessus des querelles de partis, pour n’envisager que le bien général. Bougainville songea avant tout à se faire l’avocat de l’armée au détriment de la colonie. Il commença par épouvanter la cour par l’exposé des dépenses et des concussions trop réelles qui s’y faisaient. La cour qui ne cherchait qu’un prétexte pour abandonner le Canada, saisit avidement celui-ci. Qu’étaient-ce cependant que les dépenses ? Qu’était-ce même que le péculat quand il s’agissait de garder à la France un continent ? Le budget de Mme de Pompadour était à lui seul plus considérable que celui du Canada h

Bougainville avait soumis aux ministres un exposé clair et concis, résumant les différents mémoires que Montcalm l’avait chargé de présenter. Il faisait d’abord un parallèle entre les forces des deux parties belligé-

1 — Si on y comprend surtout ce qu’a coûté sa politique, L’Angleterre n’hésita pas à dépenser deux milliards de francs (quatre-vingts millions sterling) pour l’acquisition du Canada. Lettre de Lord Chesterjield , 13 novembre 1762. Il faut ajouter à ce chiffre les dépenses faites pour le même objet par chacune des colonies anglaises.

rantes : d’un côté, les Anglais, avec plus de trois cent cinquante lieues de côtes ouvertes aux secours d’Europe, allaient avoir sous les armes, au printemps, soixante à quatre-vingt mille hommes, dont vingt ou trente mille de la vieille Angleterre, tous abondamment pourvus de munitions de bouche et de guerre ; de l’autre, les Français, à peine accessibles par le Saint-Laurent, “ avec trois mille quatre cents soldats de la ligne, douze cents de la marine, et au plus cinq ou six mille miliciens ”, manquant de tout, même de poudre, “ au point que si les Anglais viennent à Québec, on n’a pas de, quoi tirer du canon six jours

Dans la seconde partie du mémoire, il exposait les besoins les plus impérieux pour continuer la guerre, recommandait l’incorporation de la milice dans l’armée régulière, et demandait au moins quinze cents hommes de recrues, en y comprenant des ingénieurs, des canonniers et des armuriers, avec autant de vivres et de munitions que possible. Enfin, il suggérait, en prévision de l’abandon du Canada, un plan de retraite sur la Louisiane, pour conserver au moins un pied à terre en Amérique 1.

On répondit à ces demandes par des éloges et des compliments aux braves soldats du Canada. On prodigua les grades et de stériles honneurs. Bougainville eut des audiences du roi. Il se mit aux pieds de Mme de Pompadour ; mais il n’obtint aucun secours efficace.

1 — Coll. Lévis — Bougainville, Mémoires à la cour, 12 janvier 1759.

Le ministre Berryer, ennuyé de ses sollicitations, lui adressa un jour cette incroyable boutade : “ — Monsieur, quand le feu est à la maison, on ne s’occupe pas des écuries

“ — On ne dira pas, du moins, que vous parlez comme un cheval, repartit cavalièrement Bougainville

Montcalm fut élevé au grade de lieutenant général, avec de beaux appointements, et décoré du cordon rouge ; Vaudreuil fut nommé grand-croix de Saint- Louis ; Levis, maréchal de camp ; Bourlamaque et Senezergues, brigadiers ; Bougainville, colonel et chevalier de Saint-Louis. “ On ne sait, disent les Mémoires sur le Canada, ce (pii mérita au sieur de Bougainville, le grade de colonel ; car il ne fit aucune action de remarque. O11 attribua son avancement à la faveur de Mme de Pompadour, ce qui tint lieu de mérite ”.

La cour distribua beaucoup d’autres “ grâces ”, fit un grand nombre de promotions, mais elle oublia d’envoyer du pain aux colons affamés. On annonça un envoi de vingt-cinq mille quarts de farine et d’autant de lard; mais tout se réduisit à six mille quarts ; le reste était pour le compte de la Société. “ Pour toutes troupes, on expédia trois cents hommes de recrues, quatre ingénieurs, vingt-quatre canonniers, ouvriers et armuriers, avec des armes et des munitions pour la campagne 1 ”.

Montcalm avait chargé Bougainville d’une mission toute autre que celle de la guerre et de la politique, et

1 . — . Lettres de la cour de Versailles. Bougainville à Mont- « calm , p. 112.

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d’une nature plus délicate à traiter : celle d’entamer des négociations de mariage pour son fils, le jeune colonel, et de hâter celui qui se préparait pour sa fille. Le comte de Montcalm avait en tête un mariage avec une comtesse de Bavière, qui avait souvent fait le sujet de la conversation des deux amis, et qui leur paraissait à tous deux aussi chimérique que celui de M1Ie de Montcalm semblait pratique et bien assorti.

“ L’affaire à laquelle nous avions pensé pour le jeune colonel, écrivait Bougainville à la marquise de Saint- Yéran, est MUe de Channeville, fille unique du fermier général des postes, parfaitement bien élevée, et qui aura

plus de 150,000 livres de rente M. Chauvelin, à qui

j’en ai parlé, et pour lequel M. de Channeville a la plus grande confiance, s’est chargé de faire auprès de lui la guerre à l’œil ”.

Avant le départ de Bougainville pour le Canada, M1Ie de Montcalm était devenue Mme d’Espinouse : “ Que ne suis-je déjà, écrivait-il à la marquise, à portée d’apprendre à monsieur son père une nouvelle qui le comblera de joie ”.

Bougainville, grisé par les honneurs qu’il avait reçus, quitta Paris avec l’illusion d’un beau succès. De Blaye où il s’était arrêté en se rendant à Bordeaux, il écrivit à Montcalm une lettre confidentielle chiffrée, où il lui annonçait le résultat de sa mission : “ L’incorporation de la milice approuvée et recommandée, retraite à la Louisiane admirée, non acceptée La magie des sau¬

vages, leur caractère, celui des Canadiens, les âneries, jalousies, intérêts, friponneries, bien développées. La cour furieuse de la dépense. Lettre forte à M. Bigot..

M. Péan déconcerté 1. M. Yaudreuil, connu sans talents,, sera soutenu par la Marine.

“ Battez-vous jusqu’à extinction ; ruais si vous ne perdez pas tout, prétendez à tout ; vous êtes l’homme du

jour Doreil arrivé un mois après moi, tout étant fini,.

est toujours le même, a eu la croix de Saint-Louis.

“ Le roi nul, Mme la marquise toute-puissante, premier ministre. On lui avait dit que vous étiez trop vif; j’ai détruit l’impression ; a toutes bontés pour moi.

“ Toujours à la cour ; j’ai peu vu les gens de Paris.... Enfin, ne perdez pas tout, et vous serez tout. Vous

n’avez ni ennemi ni même aucun jaloux Je vous

nommerais toute la France, si je voulais nommer toutes les personnes qui vous aiment et vous veulent maréchal de France. Les petits enfants savent votre nom, et le Te Deum chanté pour l’affaire de Carillon doit vous faire plaisir et aux troupes, car le roi dit dans sa lettre : Mes braves soldats du Canada

“ Le roi, en me faisant le même jour colonel et chevalier de Saint-Louis, a dit qu’il faisait là une chose extraordinaire, mais qu’il le faisait exprès. Vous portez, bonheur à ce dont vous vous mêlez ”.

Bougainville rédigea en même temps une autre lettre qui pouvait être communiquée au marquis de Yaudreuil.

Quant à son ami et son. compagnon de jeux, M. Bigot, il aurait été rappelé immédiatement et mis en jugement, sans l’influence de M. de Puysieux et du maréchal

1 — .Le chevalier Péan était passé en France l’automne précédent.

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d’Estrées, ses parents. M. Berryer envoya un commissaire, M. Querdisien-Trémais, examiner ses comptes, et lui écrivit : “ On vous attribue directement d’avoir gêné le commerce dans le libre approvisionnement de la colonie. Le munitionnaire général s’est rendu maître de tout, et donne à tout le prix qu’il veut. Vous avez vous-même fait acheter pour le compte du roi, de la deuxième et troisième main, ce que vous auriez pu nous procurer de la première, à moitié meilleur marché. Y ous avez fait la fortune des personnes qui ont des relations avec vous, par les intérêts que vous avez fait prendre dans ces achats et dans ces entreprises. Vous avez l’état le plus splendide et le. plus grand jeu au milieu

de la misère publique Je vous prie de faire de très

sérieuses réflexions sur la façon dont l’administration qui vous a été confiée a été conduite jusqu’à présent. Cela est plus important que peut-être vous ne le pensez ”....

Le vaisseau du capitaine Canon, qui portait Bougainville et convoyait la flotte du munitionnaire, fit nue assez courte traversée, échappa aux poursuites des croiseurs anglais, mais fut retenu pendant dix-huit jours dans les brumes et les glaces du golfe. Avril avec ses avalanches de pluie et de soleil, avec ses alternatives de giboulées et de chaudes effluves, avait gonflé toutes les rivières et amené la débâcle du Saint- Laurent, pendant que les vaisseaux impatiemment attendus remontaient lentement le cours du fleuve. Enfin, le 10 mai, ils jetèrent, l’ancre dans la rade de Québec. La nouvelle s’en répandit en quelques jours jusqu’à Montréal et Carillon. C’était le premier événe-

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meut de cette fameuse campagne de 1759, dont le dernier devait changer la face du continent américain.

“ Jamais joie ne fut plus générale, dit le capitaine de Foligné ; elle ranima le cœur de tout un peuple qui, pendant le cours d’un hiver des plus durs, avait été réduit à un quarteron de pain et une demi-livre de cheval

Dans quelles dispositions d’esprit Montcalm reçut-il les messages de France? Il l’écrivait à sa femme peu de jours auparavant, “ L’ennui ne tue pas, et je le vois Lien ; ma sauté a été médiocre cet hiver ; quelquefois mon estomac, une fluxion sur un œil, mais ce n’a été que des misères. Je me flatte cependant de soutenir les fatigues d’une campagne où il y aura travail d’esprit et travail de corps. Je voudrais avoir un grain de foi suffisant pour multiplier les hommes et les vivres. Cependant j’espère en Dieu ; il a combattu pour moi le 8 juillet. Au reste, sa volonté soit faite ! Je mène ici une vie désagréable, je me ruine. Et incertain toujours si les nouvelles de France me consoleront, je les attends avec autant d’effroi que d’impatience. Etre huit mois sans en recevoir ! Et qui sait si nous en recevrons beaucoup cette année ? Ah ! s’il m’arrive quelque récompense, et le triste avantage de figurer une ou deux fois par an dans les gazettes, que je l’achète cher! ... On ne peut t’aimer plus tendrement, mon cœur ; et quand mon retour?... Le moment où je vous reverrai sera le plus beau de ma vie ”.

L’impassible Lévis ne laissait paraître aucune de ces tristesses. L’extrémité du péril semblait, au contraire, le mettre en verve. C’est précisément a cette date

qu’il priait sa grande amie et parente, la maréchale de Mirepoix, de lui choisir une femme, si cela lui plaisait, quoiqu’il eût, dit-il, peu de goût pour le mariage.

“ J’ai appris avec un très grand plaisir que vous m’aviez fait accorder le grade de maréchal de camp, ce qui me met à portée de prétendre à tout ; et je suis actuellement susceptible de plusieurs grâces, comme d’être lieutenant général, inspecteur, d’avoir un gouvernement, et même d’être fait cordon bleu ; il y en a toujours eu dans ma famille, et malheureusement il n’y en avait plus. On pourrait bien s’aviser de me faire cordon rouge à la première occasion, sans que je le demande. Je vous supplie d’avance de prévenir les ministres que je n’en veux pas, parce que c’est comme une exclusion du cordon bleu 1 ”.

Au maréchal de Belle- Isle, Lévis annonçait avec une parfaite sûreté de coup d’œil :

“ Quoiqu’il paraisse que nous allons être vivement attaqués, je ue crains pas que les ennemis puissent nous réduire dans une seule campagne. Nous devons tout attendre de la valeur des troupes, de la bonne volonté des Canadiens et de la bonne disposition où les sauvages sont à notre égard. Je vis dans la meilleure intelligence avec MM. le marquis de Vaudreuil et de Montcalm ; ils font l’un et l’autre cas de mes avis. Je pense qu’il faudra nous défendre pied à pied, et nous battre jusqu’à extinction 2 ”.

1 — Lettre à Mme lamaréchale de Mirepoix, 17 mai 1 759,p. 225- - — Lettre ail maréchal de Belle- Isle , 17 mai 1759, p. 222.

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Bougainville, en embrassant son général, espérait n’avoir à lui annoncer que des joies de famille ; mais au moment de son départ, il avait appris la mort d’une de ses filles. Laquelle? On n’avait pu le lui dire. “ — Je crois, écrivait le père désolé, que c’est la pauvre Mirette qui me ressemblait et que j’aimais fort ”.

Montcalm ne devait jamais éclaircir ce doute.

Le maréchal de Belle-Isle, dans la dépêche qu’il lui adressait, dissimulait mal son embarras en lui annonçant l’abandon de la Lrance, que le petit nombre de trempes expédiées ne rendait que plus apparent.

“ Outre, disait-il, quelles augmenteraient la disette des vivres que vous n’avez que trop éprouvée jusqu’à présent, il serait fort à craindre qu’elles ne fussent interceptées par les Anglais dans le passage ; et comme le roi ne pourrait jamais vous envoyer des secours proportionnés aux forces que les Anglais sont en état de vous opposer, les efforts que l’on ferait ici pour vous en procurer n’auraient d’autre effet (pie d’exciter le ministère de Londres à en faire de plus considérables, pour conserver la supériorité qu’il s’est acquise dans ce continent ”.

“ Le rouge ne vous monte-t-il pas au front en lisant ■cette lettre, dit un écrivain français de nos jours, et croyez- vous qu’il ait pu se trouver dans notre fier pays ■de France, un conseil de ministres pour la rédiger, un .secrétaire d’Etat pour la signer 1 ” ?

“ Quoique cette conduite déliât les Canadiens de la fidélité qu’ils devaient à la France, puisqu’elle recon-

1 — X. Marinier, Lettres sur V Amérique.

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naissait elle-même la supériorité absolue des Anglais en Amérique, pas un cependant ne parla de rendre les armes ; ils avaient encore du sang à verser et des sacrifices à faire pour cette ancienne patrie d’où sortaient leurs pères. S’il y eut des paroles de découragement, elles partirent plutôt des rangs de l’armée que des rangs des colons 1

“ Comme il faut s’attendre, continuait Belle-Isle dans sa dépêche, que tout l’effort des Anglais va se porter sur le Canada, et qu’ils vous attaqueront par les différents côtés à la fois, il est nécessaire que vous borniez votre plan de défensive aux points les plus essentiels et les plus rapprochés, afin qu’étant rassemblés dans un plus petit espace de pays, vous soyez toujours à portée de vous entre-secourir, vous communiquer et vous soutenir.

“ Il est de la dernière importance de conserver un pied dans le Canada, quelque médiocre qu’en soit l’espace que vous pourriez conserver ; car si nous l’avions une fois perdu en entier, il serait impossible de le ravoir.

“ C’est pour remplir cet objet que le roi compte sur votre zèle, votre courage et votre opiniâtreté, et que vous mettrez en œuvre toute votre industrie, et que vous communiquerez les mêmes sentiments aux officiers principaux, et tous ensemble aux troupes qui sont sous vos ordres.... J’ai répondu de vous au roi, et je suis bien assuré que vous ne me démentirez pas, et que pour le bien de l’Etat, la gloire de la nation et votre

1 — Garneau, Histoire du Canada , vol. 2, p. 308.

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propre conservation, vous vous porterez aux plus grandes extrémités, plutôt que de jamais subir des conditions aussi honteuses qu’on a faites à Louisbourg, dont vous effacerez le souvenir. La confiance du roi e'st entière dans votre personne et toutes les qualités qu’il vous connaît. J’y ai bien confirmé Sa Majesté par les témoignages que je lui ai rendus ”.

Dans la détresse où l’on était au Canada, qu’étaient-ce que les maigres approvisionnements qui accompagnaient les recrues amenées par Bougainville ? Les vingt-trois navires arrivés à Québec n’avaient procuré que le tiers de ce qui avait été demandé h “ Mais le peu est précieux à qui n’a rien ”, répondait Montcalm au ministre. Et il concluait avec un courage qui 11e devait pas se démentir : “ J’ose répondre d’un entier dévouement à sauver cette malheureuse colonie, ou à périr ”. Le gouverneur protestait des mêmes sentiments et mandait à la cour que la colonie entière était prête à mourir les armes à la main. Il disait vrai, car malgré les vices de son administration, sa popularité était immense parmi les Canadiens, et il pouvait en obtenir tout ce qu’il voulait. Il était regardé avec raison comme le père du peuple. On savait qu’il était le seul de tous les gouvernants qui eût pris dans toutes les occasions la cause des colons, et que c’était en grande partie pour cela qu’il s’était attiré l’animadver-

1 — L’intendant écrivait au ministre, le 27 mai : “ 1 1 y aura dans ces provisions quatre-vingts jours de vivres pour le soldat, à raison de demi-livre de farine et demi-livre de lard par tête ; ce qui ne fait pas à beaucoup près la ration due. LTne fois cette consommation faite, nous serons réduits à la viande salée jusqu’à la récolte ”.

sion de l’armée. L’évêque et son clergé, dont l’influence •était prépondérante, partageaient les mêmes sentiments. Mgr. de Pontbriaui et lui unirent leurs voix pour appeler le peuple aux armes. Tous les habitants devaient se tenir prêts à marcher au premier ordre avec leurs armes, leurs ustensiles et six jours de vivres. Lin seul officier par compagnie devait rester à domicile avec les vieillards, les infirmes et les malades.

“ Cette campagne, disait le gouverneur, donnera aux Canadiens grandement matière de se distinguer; la confiance que j’ai en eux n’est point ignorée de Sa Majesté, que j’ai constamment informée de leurs services ; ainsi elle s’attend à ce qu’ils feront tous les efforts qu’elle peut espérer de ses plus fidèles sujets ; d’autant mieux qu’ils défendront leur religion, conserveront leurs femmes, leurs enfants, leurs biens, et éviteront le cruel traitement que les Anglais leur préparent.

“ I)e mon côté, ajoutait-il, je suis déterminé à ne consentir à aucune capitulation, convaincu des suites dangereuses qu’elle aurait pour tous les Canadiens. La chose est si certaine qu’il serait incomparablement plus doux pour eux, leurs femmes et leurs enfants, d’être ensevelis sous les ruines de la colonie ”.

Afin de connaitre d’avance l’arrivée de la flotte anglaise, des sentinelles furent placées de pointe en pointe, depuis le bas du fleuve jusqu’à la Pointe-Lévis, avec ordre d’allumer des feux de signaux dès qu’elle apparaîtrait. Les habitants des paroisses des deux rives situées au-dessous de Québec devaient préparer des «caches dans les bois, y bâtir des cabanes à la manière

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des sauvages pour abriter leurs femmes, leurs enfants, leurs malades, leurs bestiaux et même leur mobilier. Les curés avaient ordre, à l’approche de l’ennemi, d’enlever le saint sacrement des églises, avec tous les vases sacrés et les objets précieux, de les transporter dans les lieux de refuge, et d’y continuer de remplir les offices de leur ministère auprès de leurs paroissiens.

La déportation des Acadiens, en 1755; l’enlèvement des habitants de h Ile-Loyale et de l’île Saint- Jean qui venait d’avoir lieu ; l’incendie de toutes les habitations de ces îles ; celui de la côte de Gaspé jusqu’au Mont- Louis, d’où la flotte d’Amherst avait enlevé tous les habitants qui avaient pu être saisis, toutes ces déprédations faisaient craindre le même sort pour le reste du Canada. Les Canadiens se croyaient pris entre l’alternative, ou de mourir en combattant, ou d’être proscrits comme leurs frères de l’Acadie.

L’évêque de Québec, qui avait la réputation d’un saint, et qu’on savait attaqué d’une maladie mortelle, avait publié un mandement qui avait été écouté comme le testament du vénérable prélat. Il ordonnait des prières publiques; et recommandait à ses diocésains de se battre avec la même vaillance que leurs pères. Ils accouraient en foule dans les églises en attendant de courir sous les •drapeaux.

Dès qu’on avait appris que les Anglais devaient envahir le Canada par trois côtés à la fois, en attaquant Québec à l’est, Carillon au sud et Niagara à l’ouest, on avait envoyé des ingénieurs mettre chacune de ces trois places dans le meilleur état de défense possible : Pontleroy à

Québec, Desandrouins à Carillon, Pouchot à Niagara. Ce dernier avait ordre d’y relever de son commandement le capitaine de Yassan.

Les séductions qu’exerçaient les Anglais dans l’Ouest pour engager les tribus sauvages à se déclarer pour eux, ou du moins à rester neutres, avaient fait hâter le départ du capitaine Pouchot. Cet officier, qui prévoyait l’impossibilité de défendre le faible fort de Xiagara contre les forces écrasantes qu’il allait avoir à combattre, ne consentit à partir que sur les sollicitations réunies de Montcalin et de Vaudreuil. En prenant congé de Montcalm, Pouchot lui dit : “ — Mon général, il y a apparence que nous ne nous reverrons plus qu’en Angleterre”. Les deux soldats ne devaient jamais se revoir. Dans six mois Montcalm ne serait plus, et Pouchot, appelé après la guerre d’Amérique à se battre en Corse, irait tomber sous la balle d’un guérilla.

Il était parti de Montréal (27 mars) à l’époque la plus dangereuse de l’année, la fonte des glaces. Cent cinquante-sept Canadiens, aux ordres de M. de Pepentigny, raccompagnaient. “ Les glaces, dit .Pouchot, manquaient sous les pieds, plus de trente Canadiens s’enfoncèrent. Heureusement, en se retenant aux glaces ils remontaient dessus. Il ne périt personne par une espèce de miracle 1 ”.

Cent cinquante Canadiens, commandés par M. Marin,, et cent cinquante soldats de la ligne, aux ordres de M. de Villiers, les rejoignirent à la Pointe-au-Baril, trois lieues au-dessus de la Présentation, où le capitaine

1 — Pouchot, Mémoires, vol. II, p. 4.

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Pouchot hâtait l’achèveinent de deux barques armées de dix canons, qu’on y avait commencées l’automne précédent, dans le but de reprendre la supériorité sur le lac Ontario. A Niagara, le commandant se trouva à la tête de sept cents hommes, avec lesquels il avait ordre de réparer le fort et d’observer les mouvements des ennemis. S’ils osaient se hasarder dans le Saint-Laurent sans l’attaquer, il devait tomber sur leurs derrières avec toutes les forces réunies des différents postes échelonnés jusqu’aux Illinois, renforcés de tous les sauvages qui voudraient les suivre. On ne désespérait pas de rassembler à la tête du lac Ontario un effectif de trois mille hommes.

Le chevalier de La Corne commandait au pied du lac un corps d’observation de douze cents hommes, avec lesquels il devait disputer le passage des Mille- Isles, et tenir ensuite l’ennemi en échec aussi longtemps que possible, à la tête des rapides du Saint- Laurent.

Desandrouins était parti de Montréal un mois après Pouchot. Au fort Saint- Jean, il pressa la construction des quatre bateaux armés de canons, destinés à disputer aux Anglais la navigation du lac Champlain.

Levis avait plus d’une fois attiré l’attention de Montcalin sur l’importance stratégique de l’Ile-aux-Noix, dans le cas d’une retraite de l’armée devant des forces supérieures. A quatre lieues au delà de Saint-Jean, “ je reconnus, dit Desandrouins, suivant les ordres que j’en avais reçus de M. de Montcalm, la grande Ile-aux- Noix, qui est belle et bien boisée, et qui peut avoir de sept à huit cents toises de long sur cent cinquante de

large. Elle est éloignée de cent toises de la côte est du lac, et de cent cinquante toises de celle de l’ouest. Les Lords de cette île sont noyés actuellement ; mais jamais l’eau n’arrive au milieu qui est beaucoup plus élevé ”.

Les observations de l’ingénieur Desandrouins confirmèrent Montcalm dans l’idée que lui avait inspirée Lévis de fortifier l’Ile-aux-Noix.

Pendant que Desandrouins faisait exécuter les premières réparations aux remparts de Carillon, le fameux chef Kisensik, qui y avait passé l’hiver, revint d’une expédition avec deux prisonniers qu’il avait faits au delà d’Albany. Quoique vieux, il était depuis quinze jours en courses. De tous les sauvages, c’était le plus accessible aux nobles sentiments, et le plus accrédité auprès des Français et des Indiens. Dans le cours de l’hiver, il avait fait sentir son autorité aux uns et aux autres. Deux soldats du régiment de Berry qui avaient déserté, furent rattrapés le lendemain par ses guerriers. Ils tuèrent sur place le plus âgé, et forcèrent l’autre à lui couper la tête et à la poiter devant lui au bout d’une perche. Kisensik traversa le plateau de Carillon clans ce terrible appareil. Arrivé à la porte du fort, il s’arrêta devant le piquet de garde, et attendit que la foule des soldats qui accouraient de tous côtés eût fait cercle autour de lui. Alors, s’adressant au déserteur, il lui dit: — “ Je t’avais averti que si tu trahissais ton Père et ta patrie, je te trouverais mort ou vif, fût-ce même au milieu des Anglais. Pourquoi n’as-tu pas voulu suivre mon conseil ” ? Puis, promenant ses regards sur les troupes. — “ Vous autres qui m’écoutez, ajouta-t-il, que cela vous serve d’exemple, je vous le

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dis, et pour la dernière fois. Je vous trouverai partout et ne vous ferai point de quartier La garnison fut appelée sous les armes, et le malheureux déserteur fusillé en sa présence, sans qu’un murmure s’élevât des rangs, “ malgré nombre de cabalistes dont la garnison fourmille 1

L’ouverture de la campagne amenait chaque jour des renforts sur cette frontière. M. de Langy venait d’arriver avec un parti de Canadiens et une centaine de sauvages. Les Anglais toujours tardifs dans leurs mouvements, n’avaient pas encore pris pied à la tête du lac George. Desandrouins fut adjoint au parti de M. de Langy, fortifié d’une escouade de soldats aux ordres de M. de Louvicourt, commandant de l’artillerie, pour aller détruire ou emmener un grand nombre de berges et de bateaux qu’on y avait découverts.

Arrivé à la Chute, il fut impossible de faire avancer plus loin les sauvages, qui tinrent conseil sur conseil, et s’amusèrent toute la journée “ à tuer des loutres ” le long de la rivière. Enfin, le détachement franchit le lac où il coula à fond une barque, brûla une grande quantité de rames et d’affûts, prit cinquante berges, vingt pierriers, beaucoup de fer et d’acier, enfin causa un dommage de plus de quarante mille livres, tout cela sous les yeux des éclaireurs ennemis. La hardiesse des Français ne se démentait pas sur ce champ de bataille illustré par tant d’actes de bravoure. Les sauvages avaient découvert la piste d’un détachement de soldats anglais qu’ils n’avaient osé attaquer. Les Cana-

1 — Journal de Desandrouins.

KONTCALM ET LÉVIS

diens de Langy et les soldats de Louvicourt se mirent à leur poursuite, les cernèrent et les firent tous prisonniers, au nombre d’une quarantaine. Trois furent tués à la fin de l’action par les sauvages, malgré tous les efforts des Français.

L’arrivée de Bourlamaque, investi du commandement de l’armée de Carillon, forte de deux mille hommes, et dont l’arrière-garde faisait étape le long du lac Champlain, accéléra les travaux de défense. Les ateliers furent organisés, et tous les bataillons de la ligne et de la milice fournirent des travailleurs. On y mettait la dernière main quand arrivèrent les nouvelles de France apportées par Bougainville..

Québec paraissait le point le plus menacé. Bourlamaque reçut ordre de faire sauter les forts de Carillon et de Saint-Frédéric, si l’ennemi se présentait avec des forces trop considérables, et de se replier sur l’Ile-aux- ISToix, où il devait sans délai faire commencer des retranchements.

A Québec, où les travaux de fortifications dirigés par Pontleroy avaient d’abord été poussés avec lenteur,. la certitude d’une prochaine attaque avait mis toute la population sur pied. Soldats et citoyens, rivalisant de zèle, se mirent à l’ouvrage avec une furieuse activité. F) u centre de la colonie où il se trouvait à Montréal, Montcalm suivait toutes les opérations, prêtant l’oreille à tous les bruits, prêt à se lancer, au premier signal, vers l’endroit où apparaîtrait la première des trois armées envahissantes.

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