CHAPITRE DIX-SEPTIEME
Wolfe chargé cle l’expédition contre Québec Une soirée
chez Pitt Séjour à Bath -Mlle Lowther Wolfe à sa
mère Son projet d’attaque La flotte anglaise dans le
Saint-Laurent. — Retour de Montcalm à Québec Son
plan de défense.. — Vauquelin et Pellegrin Arrivée de
Vaudreuil et de Lévis Les Canadiens accourent sous
les drapeaux Activité à Québec et au camp de Beau"
port L’amiral Durell à l’Ile-aux-Coudres Embus¬
cade au cap à la Branche. - — LaTraverse Débarquement
des Anglais Wolfe en vue de Québec Les brûlots -
Les Anglais à la Pointe-Lévis Alerte au camp de Beau-
port. — L’équipée des écoliers. — Bombardement de
Québec.— Hésitations de Wolfe Une descente à la
Pointe-aux-Trembles Embuscade au G-ué-d’Hiver —
Bataille de Montmorency Lévis, l’homme du jour -
Alarmes pour la frontière. — Départ de Lévis.
Le 16 février 1759, durant une de ces soirées froides ■et brumeuses qui pèsent habituellement sur la ville de Londres à cette époque de Phi ver, le général Wolfe était descendu à la résidence de William Pitt, qui venait de lui confier l’expédition prête à faire voile pour mettre le siège devant Québec. La veille de son départ, Pitt, qui désirait lui réitérer ses dernières instructions, l’avait prié
à dîner en compagnie d’un seul autre convive, Lord Temple. A la fin de la soirée, Wolfe, surexcité sans doute par ses propres pensées, par les grands intérêts en jeu et par la présence des deux hommes d’Etat avec qui il était en tête-à-tête, se laissa emporter à son impétuosité naturelle, et quoiqu’il eût été très sobre de vin durant le repas, il finit par se livrer à d’étranges bravades. Il se leva, sortit son épée, en frappa du pommeau la table, la brandit en faisant le tour de la salle et en disant les grandes choses que cette épée allait accomplir. Les deux ministres restèrent confondus de cette sortie si inusitée chez un homme de sens et dé raison. Quand W olfe fut parti, et que le bruit de sa voiture se perdit dans la rue, Pitt parut un instant ébranlé dans la haute opinion qu’il s’était faite du jeune général. Levant les ..yeux et les mains au ciel, et s’adressant ensuite à Lord Temple : — “ Grand Dieu ! s’écria-t-il, dire que j’ai confié le sort du pays et de mon administration à de telles mains ! ”
Lord Mal ion, qui rapporte cet incident dans son Histoire d’ Angleterre, assure l’avoir appris de Lord Grenville, son parent, homme doux et bienveillant, à qui
Lord Temple lui-même l’avait raconté Ce trait, ajoute
l’historien, confirme le propre témoignage de Wolfe, lequel avoue qu’il ne paraissait pas avec avantage dans les circonstances ordinaires de la vie. Parfois l’excès de la timidité fait tomber dans l’excès contraire ; aussi, conclut Mahon, faut-il être indulgent pour un écart momentané qui peut très bien s’allier avec une vraie habileté et un mérite réel.
Serait-ce la rumeur de cet incident qui aurait fait dire au duc de Newcastle, en présence de George II,
que le nouveau général de Pitt était un fou enragé ? — “ S’il est enragé, repartit le vieux roi, j’espère qu’il mordra quelques-uns de mes généraux 1
Peu de jours après son retour d’Amérique, Wolfe était allé prendre les eaux de Bath pour refaire sa santé plus que jamais compromise. “ Je me suis établi en face du square, écrivait-il à son père, pour avoir plus de tranquillité, plus d’air et être plus près de la campagne. Les femmes n’ont rien de remarquable ici, les hommes non plus. Il faut toutefois qu’un homme soit bien difficile à plaire pour ne pas trouver quelqu’un qui lui convienne ”. Wolfe ne tarda pas à aimer le séjour de Bath : c’est là, paraît-il, qu’il renouvela ses intimités avec Mlle Catherine Lowther. Il lui offrit sa main ; elle l’accepta. Elle lui donna son portrait qu’il emporta en Amérique et qu’il porta sur lui jusqu’à la veille de sa mort 2.
Les heures dévouées au sentiment ne détournaient nullement le jeune officier de son devoir militaire. Peu de jours auparavant, écrivant à son ami le lieutenantcolonel Kickson, il découvrait le fond de sa pensée sur la dernière expédition. “ Je ne trouve pas que nous avons été heureux cette année en Amérique. Nos forces étaient tellement supérieures à celles de l’ennemi, que nous pouvions espérer de plus grands succès.... Il me semble que ce n’aurait pas été une tâche très difficile d’obliger le marquis de Montcalm de mettre bas les armes, et conséquemment de livrer tout le Canada. ...