‹ Guerre du Canada, 1756-1760; (volume 5)Chapitre 7 sur 34 · CHAPITRE DIX -NEUVIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX -NEUVIEME

Devis aux rapides — A l'Ile-aux-Noix Bourlamaque s’y fortifie - Sa correspondance avec Montcalm. ■ — Abattement

et maladie de Wolfe - 11 fait incendier les campagnes.

— Horreurs commises par les rangers Protestations

de Montcalm Descente des Anglais à Deschambault

Inquiétudes de Montcalm Bougainville en observation

au-dessus de Québec Perplexités de Wolfe Sa dernière lettre à sa mère Il évacue le camp de Mont¬

morency. — L’amiral Holmes cherche à surprendre Bougainville. — Nouveau projet d’attaque Démonstration au cap Rouge Pressantes recommandations de

Vaudreuil à Bougainville. - — Il n’en tient compte - La

veille du 13 septembre -Pressentiments de Montcalm

et de Wolfe Vergor surpris à l’anse du Foulon

L’armée anglaise sur les plaines d’ Abraham Montcalm

à la Canardière Nuit d’agitation Il refuse de croire

au débarquement des Anglais. — Sa stupéfaction. L’armée française accourt de Beauport. — Vaudreuil conjure Montcalm de ne pas précipiter l’action — Bataille d’ Abraham. — Montcalm et Wolfe blessés à mort. — Héroïque résistance des Canadiens.

Pendant le trajet que le chevalier de Lé vis avait fait de Québec à Montréal, il avait été attristé de l’aspect désert des campagnes, où l’on ne voyait qne des femmes, des enfants et quelques vieillards occupés aux moissons,

dont la plus grande partie était encore sur pied, et se gâtait sous les averses fréquentes qui tombaient depuis le commencement du mois d’août. Le danger de la disette lui parut plus pressant que celui de l’ennemi, et il laissa à Montréal la moitié de son détachement pour y être employée aux récoltes. “ Il encouragea, dit-il, les femmes, les religieuses, les prêtres et généralement tout le monde de la ville, à aider directement ou indirectement à ce travail dont dépendait le soutien du pays 1 ”.

Peu de jours après, Vaudreuil écrivit à Lé vis : “Votre arrivée à Montréal a produit un effet merveilleux ; les esprits timides ont acquis un degré de force supérieure ; les dames, à commencer par Mrae de Vaudreuil, ont cessé de craindre l’ennemi; votre présence les a non seulement rassurées, mais même aguerries ; les demoiselles, moins expérimentées, ne désirent pas moins de faire éclater la confiance qu’elles ont en vous. Elles méritent les unes et les autres que vous leur en teniez bon compte ; mais il faut nécessairement qu’elles vous donnent du répit. Vous avez une besogne beaucoup plus sérieuse et plus pressée. Vous allez, mon cher chevalier, être le héros de la colonie et celui des cœurs ; vous en méritez le titre par les excellentes qualités que vous réunissez 1 .

Le chevalier fit une inspection minutieuse du Saint- Laurent jusqu’à Frontenac, pour en reconnaître les endroits susceptibles de défense. Il fit immédiatement commencer, sur une île située à la tête des rapides, un

] — Journal de Lévis, p. 194.

2 — Au quartier général , 18 août 1759.

MONTCALM ET LÉVJS 1S5

petit fort auquel Yaudreuil donna le nom de Levis. L’ingénieur Desandrouins avait été rappelé de l’Ileaux-Noix pour en faire les plans et en surveiller la construction 1. Peu de temps auparavant était arrivé au camp du chevalier de La Corne, dressé dans l’Ileaux-Galops, M. de Langy, toujours prêt à accourir aux endroits les plus menacés. Sa présence avait communiqué une nouvelle ardeur aux partis de découvertes. Un de ces partis s’était rendu jusque sous les murs de Niagara et en avait rapporté des informations qui avaient calmé les appréhensions qu’inspirait cette frontière. L’armée de Johnson n’avait fait aucun mouvement depuis la prise de ce fort et ne paraissait occupée qu’à s’y fortifier.

Les sauvages de la Présentation, dont le village palissadé n’était pas à l’abri d’un coup de main, l’avaient abandonné et s’étaient rapprochés 'du camp du chevalier de La Corne. 11 avait fallu toute l’influence dont jouissait parmi eux l’abbé Piquet pour les maintenir dans la fidélité à la France. M. de Lé vis s’appliqua à les rassurer, alla les visiter dans l’ile où ils étaient campés, et y fit élever quelques retranchements. Il fit bénir avec solennité la première pierre du fort Lévis, et y fit célébrer la messe par leur missionnaire. Il se soumit même de bonne grâce à leurs ennuyeuses cérémonies. Les sauvagesses, qui jouent toujours un grand rôle dansleurs tribus, le convoquèrent à un conseil sous la tente de l’abbé Piquet. “ On le fit asseoir, dit-il, sur un fau-

1- — . Le chevalier de Beauclair au chevalier de Lévis , 13 et 15 septembre 1759.

teuil avec ceux de sa suite d’un côté, et les missionnaires de l’autre. Le respectable conseil femelle entra, leur sibylle en tête. Après que chacun eut pris sa place et qu’elle fut assise, elle dit : “ — Mon Père, c’est de tout notre cœur que nous remercions le Maître de la vie de t’avoir conservé; tu nous es cher, nous t’aimons, et nous comptons que tu penses de même pour nous, bfous avons eu un grand plaisir de te voir, et sommes sensibles à l’affection que tu nous as témoignée de la part d’Ononthio, et que tu sois venu pour nous défendre et mourir avec nous ”. Elle sortit en même temps un grand collier pour lui dire que par ce collier elles l’arrêtaient auprès d’elles jusqu’à la paix. Et sortant ensuite quatre branches de porcelaine pour lui notifier qu’on le recevait comme naturel adoptif dans leurs cabanes, elle lui imposa le nom d’Orakouinton, qui veut dire en français le soleil suspendu 1 ”.

La mission que le chevalier de Lévis avait à remplir à l’Ile-aux-Eoix était assez délicate, car M. de Montcalm venait de lui écrire que Bourlamaque avait été froissé en apprenant sa visite d’inspection, et surtout le choix du du commandement qui lui était laissé sur l’une ou l’autre des deux frontières. Bourlamaque n’avait pas d’ailleurs pardonné à Lévis l’avancement que celui-ci avait eu aux dernières promotions, tandis que lui-même avait paru être laissé dans l’oubli : “Je crois, écrivait Montcalm, n’avoir pas besoin, mon cher chevalier, de vous recommander dans votre tournée à l’Ile-aux-Noix, d’agir

1 — Journal de Lévis, p. 198.

MOX TC A LM ET iJlVIS 187

vis-à-vis de Boiudamaque comme vous voudriez qu’un lieutenant général en agît vis-à-vis de vous, s’il venait dans un poste que vous eussiez arrangé 1

Lévis, avec son tact ordinaire, n’eut pas de peine à se conformer à ce conseil ; il n’eut d’ailleurs qu’à approuver les dispositions prises par Bourlamaque. De retour à Montréal, il manda à Montcalm : “Je me suis bien aperçu que Bourlamaque a de l’humeur. Il m’écrit froidement. Je continue à lui écrire sur le même ton d’amitié que j’ai toujours fait. Il faut bien qu’il s’accoutume à trouver sur son chemin des maréchaux de camp, comme je trouverai sur le mien des lieutenants généraux. Au surplus, j’espère qu’il aura lieu d’être content de moi, et j’en agirai avec lui comme je désirerais qu’en pareilles circonstances on en usât avec moi 2 ”.

Bourlamaque n’en était .pas moins un soldat aussi actif qu’intelligent. La belle retraite qu’il venait de faire devant des forces supérieures en était une preuve ; et il allait se distinguer encore davantage par sa conduite à l’Ile-aux-Noix. Cinq jours après son arrivée dans cette île, il avait écrit à son général les dangers de tout genre qui l’entouraient dans sa nouvelle position. Les retranchements commencés étaient mal faits, et il était obligé d’en modifier le plan. “ Les terres, ajoutait-il, sont sèches à droite et à gauche de l’île, un

1 — Lettre de Montcalm à Lévi.s, 19 août 1759.

2 Lettres du chevalier de Lévis, Montréal , 6 septembre

chemin magnifique mène à Saint- Jean par les profondeurs, cinq ou six lieues au plus. Le portage par la haie de Missiscouy très aisé... tombe à une lieue audessous de l’Ile-aux-Noix ; beau chemin, trois lieues et demie d’une eau à l’autre. ... La pointe en avant de l’Ile-aux-Noix fournit un beau débarquement à couvert de mes retranchements, et mène jusqu’à un endroit de la rivière du Sud, enfoncé d’une lieue dans les profondeurs, d’où les bateaux peuvent venir dans la rivière Saint- Jean.... Voici donc trois portes pour gagner le fleuve Saint- Laurent 1 ”. Dans une lettre précédente, Bourlamaque disait au même Montcalm : “ Si vous

étiez sur le lac Champlain, vous connaîtriez bientôt la baie de Missiscouy et cette rivière du Sud, et, en présentant une tête à l’Ile-aux-Xoix, vous réussiriez à prendre Saint- Jean sans vous embarrasser de cette île.... Mais heureusement ils ne feront pas ce que l’on peut faire 2 ”.

Si, en effet, Amherst eût débarqué au commencement d’août, à la sortie du lac Champlain, et marché directement sur Saint-Jean, comme le redoutait Bourlamaque, il n’aurait rencontré sur sa route qu’un petit corps d’armée de deux mille huit cents combattants, dont il n’y avait que dix-sept cent soixante - dix - huit de troupes régulières. Le reste se composait de miliciens parmi lesquels “ un grand nombre d’enfants

1 — ■ Bourlamaque à Montcalm, à V Ile-aux-Noix, 7 août 17 59.

2 — A Carillon, le 11 juin 1759.

MONTCALM ET bfcviS 189

et de vieillards1”. Sur cet effectif, Bourlamaqué aurait eu encore à défalquer quelques centaines d’hommes pour garder l’Ile-aux-Noix. Le camp d’observation placé à Laprairie, sous M. de Rigaud, n’était que de quatre ou cinq cents hommes et quelques sauvages. La flotte en miniature jetée sur le lac n’était montée que par cent soixante-dix-huit hommes, y compris les équipages. C’était avec ces moyens infimes que Bourlamaque avait à faire face aux onze mille hommes d’Amherst. Il y réussit à force d’activité. En quelques semaines, il eut élevé et armé de canons de solides retranchements, barré la rivière de chaque côté de l’île par de fortes estacades, en un mot, mis la place en état

1 — Bourlamaqué à Montcahn, 7 août 1759.

ÉTAT DES TROUPES CAMPÉES A t’iLE-AUX'-XOtX

Trois bataillons des troupes de terre . 1,165 hommes.'

Un bataillon des troupes de la marine, de

huit compagnies . 417 “

Deux compagnies de volontaires, composées en partie des piquets des cinq bataillons

de Québec . 98 “

Canonniers . 34 “

Soldats des piquets attachés au service de

l’artillerie . 64 “

Canonniers de milice . 1Ü “

•Ouvriers attachés au génie . 70 “

Miliciens attachés aux compagnies de volontaires . 25 “

Miliciens en huit brigades (sic), à la suite des compagnies du bataillon de la marine, dontgrand nombre 'd’enfants et vieillards 1,157

Total . 3,040

Dans cet état, ne sont pas compris cent soixante-treize ■officiers Lettre de Bourlamaqué à Montcalm, 6 août 1759.

de soutenir un coup de main. A peine prenait-il quelques heures de repos. “ Afin, disent les Mémoires sur le Canada , d’être toujours prêt, à la première alerte, il se couchait de travers sur son lit, pour qu’une blessure dont il se sentait encore ne le laissât pas dormir longtemps ; il faisait toutes les nuits quatre ou cinq rondes, et tous les jours il était aux travaux ; lui seul ne reposait point, ayant soin de faire relever exactement lestravailleurs par ceux qui avaient pris leur repos, et qu’au sortir de leurs travaux, ils trouvassent leur ordinaire prêt 1

De temps en temps, un petit billet. daté du camp de Beauport, et tout récemment du saut Montmorency, où Montcalm avait établi son quartier général, l’instruisait des opérations du siège de Québec. Mais ce que le marquis ne pouvait lui apprendre, c’était l’état de consternation où se trouvait l’armée assiégeante, à qui on avait vainement essayé de cacher la maladie grave dont était atteint le général Wolfe depuis sa défaite à Montmorency. Sa faible constitution, minée par les fatigues du siège, n’avait pu résister au choc qu’il avait ressenti, lorsque du haut du navire d’où il dirigeait la bataille, il avait vu tomber l’élite de ses soldats, et avec eux les espérances dont il s’était flatté jusqu’à ce jour. Il crut son expédition manquée ; il eut même l’idée d’aller se fortifier à l’Ile-aux-Coudres, et d’y laisser une partie de son armée, dans l’intention de revenir au printemps 2. Après l’échec du 31 juillet, il avaiteu le tortd’en rejeter

1 — Mémoires sur le Canada.

2 — Knox's Journal , vol. II, p. 28.

la faute sur ses braves grenadiers, à qui il reprocha d’être montés à l’assaut avec trop de précipitation. La faute en était bien plus au général, qui n’avait pas. suffisamment calculé les difficultés qu’il avait sous les yeux. C’était sous l’empire du même désappointement qu’il avait lancé le manifeste que les écrivains amis et ennemis lui ont reproché, et dans lequel il déclarait aux Canadiens qu’ils n’avaient plus droit à sa pitié, puisqu’ils avaient méprisé ses offre! de protection, et refusé d’observer la neutralité qu’il leur avait demandée. En justice pour lui-même et pour son armée, il ne pouvait, disait-il, s’abstenir plus longtemps de les châtier de leur ingratitude, et il allait déchaîner ses soldats pour incendier leurs habitations, détruire leurs bestiaux et ravager leurs moissons. Il cherchait à excuser ces actes de barbarie en accusant les Canadiens d’exercer sur ses troupes les mêmes cruautés que les sauvages.

“ M. de Yaudreuil, raconte Montcalm, avait écrit au sieur Parent, curé de l’Ange-Gardien, et envoyé des couteaux à quelques Canadiens, qui font une partie de l’équipement fourni par le roi. Le général Wolfe a intercepté la lettre et en a fait faire une au dit curé d’un style relatif à son caractère bouillant et emporté : “ Dites à votre gouverneur que s’il veut indiquer le jour, je retirerai mon artillerie et nous déciderons l’affaire en rase campagne ”. Rodomontade qui an fond ne signifie rien ! Il se récrie sur les couteaux envoyés pour faire des chevelures, à ce qu’il prétend. Cet article lui tient fort au cœur.... Il annonce aux habitants que, passé le 20, on ne pourra plus compter

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sur sa clémence, et qu’il mettra tout à feu et à sang ; ce naturel féroce fait précéder ,1’efifet à la menace 1 Effectivement, Wolfe avait déjà fait incendier “ plus d’une lieue et demie de pays 2 ”, au sud de Québec, vis-à-vis la Pointe - aux - Trembles. L’effroi que lui inspirait l’opinion publique en Angleterre, où on lui demanderait compte du sang inutilement versé, et des sommes énormes engagées dans cette expédition, tel était le motif qui le poussait à ces cruelles extrémités qu’il se reprochait intérieurement; mais il voulait au moins pouvoir dire qu’il n’avait laissé derrière lui que des ruines. A partir de ce moment, ses bordes de rangers, soutenues de l’infanterie légère et des Ecossais, se répandirent des deux côtés du fleuve, la torche à la main. On pouvait suivre leur marche, aux nuages de fumée, qui le jour s’élevaient dans les airs, et la nuit, aux lueurs sinistres qui marquaient de taches rouges les maisons, les granges, les étables en feu. Les familles retirées aux confins des paroisses stationnaient sur les montagnes ou les hauteurs qui dominent les forêts, et suivaient d’un œil de désespoir le progrès de ces dévastations. Des cris et des lamentations éclataient dans un groupe ou dans un autre, à mesure qu’ils apercevaient les flammes percer le toit de leurs habitations. Montcalm fut saisi de pitié pour les miliciens des paroisses les plus exposées. Il organisa neuf partis différents pour s’attacher aux pas des incendiaires et les décimer 3 : un

1 — Journal de Montcalm , 12 août.

2 — Siège de Québec, en 1759, Bibliothèque de Hartwell.

3 — Lettre de Montcalm à Lécis, au camp du saut Montmorency, 24 août 1759.

MONTCALM ET LÊVIS

bon nombre, en effet, ne revinrent pas de ces incursions. Les rangers, de leur côté, sous le prétexte toujours facile à inventer, que les Canadiens se déguisaient en sauvages, scalpaient ceux qui tombaient sous leurs coups. Toutes les paroisses de bile d’Orléans, celles de la rive sud en face, celles de la côte de Beaupré, depuis le saut Montmorency jusqu’au cap Tourmenté, tout le littoral de la baie Saint-Paul, et vis-à-vis a a sud du fleuve, sur une étendue d’une dizaine de lieues, depuis la Rivière-Ouelle jusqu’à l’Islet, tout fut réduit en cendres. Malgré l’injonction faite par le général anglais d’épargner les églises, plusieurs furent détruites. Dans toute la paroisse du Château-Bicber, un seul fournil était resté debout. A Sainte-Anne, il n’y eut que l’église et quatre maisons qui échappèrent à l’incendie ; encore, d’après une tradition transmise jusqu’à nos jours, l’église ne fut conservée que par un miracle attribué à une protection visible de la 'bonne sainte Anne, car le feu mis par trois fois, s’éteignit de lui-même. L’incendie de la paroisse de Saint- Joachim, où les habitants se mirent en défense, fut signalé par des horreurs qui révoltèrent les Anglais eux-mêmes.

Philippe-René de Portneuf, curé de Saint- Joachim, appartenait à l’ancienne famille des Robineau, barons de Bécancourt. Plusieurs de ses ancêtres et trois de ses frères s’étaient distingués à la guerre ; lui-même n’était pas homme à abandonner ses paroissiens par la peur des Anglais. Lorsqu’il vit le détachement de rangers et d’Ecossais débarquer sur la grève, en arrière du Petit- Cap, couronné alors comme aujourd’hui par le château

MONTCALM ET ii.VIS

Bellevue 1, il envoya un habitant porter au commandant un petit billet, dans lecpiel il l’invitait à dîner avec ses officiers, l’assurant que ceux qui lui feraient cet honneur pourraient s’en retourner en toute sécurité. Il ajoutait que si le commandant anglais combattait pour son roi et pour la gloire, lui-même ne pouvait pas être blâmé de combattre pour ses pauvres paroissiens et pour la défense de son pays. L’officier s’excusa de ne pouvoir accepter sa politesse, et ajouta qu’il se flattait de pouvoir avant peu avoir le plaisir d’inviter le brave ecclésiastique et ses adhérents dans le camp anglais 2.

LTne cinquantaine d’habitants étaient alors rassemblés dans le voisinage, observant les mouvements des ennemis. Lorsqu’ils les virent occupés à détruire et à brûler le presbytère et l’église, ils comprirent que leurs habitations étaient menacées du même sort, et se déterminèrent à défendre leurs propriétés. Munis de leurs fusils de chasse, ils s’embusquèrent sur le penchant d’un coteau couvert de bois et commandant le chemin que devaient suivre les ennemis dans leur marche. Le brave curé ne crut pas pouvoir abandonner ses paroissiens dans cette occasion périlleuse ; il les accompagna pour les aider de ses conseils, et leur administrer au besoin les secours de la religion. Les Canadiens défendirent vaillamment leur poste ; mais enfin, pressés par des forces supérieures et menacés d’être cernés de toutes parts, ils prirent la fuite, laissant sur le champ sept à

1 — Maison de campagne des prêtres du séminaire de Québec.

2 — Knox’s Journal , vol II, p. 31.

huit des leurs, ou morts ou dangereusement blessés. Les rangers et les Ecossais avaient chèrement payé cet avantage, car beaucoup d’entre eux étaient tombés sous les balles de ces adroits tireurs. Bien des années après, M. Fraser, présent à cet engagement, demandait à un vieillard, nommé Gagnon, s’il n’avait pas regretté la mort de son frère, tué dans cette occasion. — “ Non, répondit Gagnon, car je l’ai aussitôt vengée ; j’ai tiré huit coups de fusil, et chaque coup a étendu un de vos Anglais ”,

Grièvement blessé, M. de Portneuf put néanmoins suivre ses gens dans leur fuite. Mais, épuisé par la perte de son sang, il tomba sur une pierre que l’on montre encore près du moulin. Il y fut bientôt rejoint par les ennemis, qui le hachèrent à coups de sabre h

Les rangers se surpassèrent en atrocités dans cette occasion. Tous les prisonniers furent massacrés et scalpés “ avec une barbarie sans exemple ”, ( unparalleled piece of barbarity), dit le lieutenant Fraser. On voit clairement, par le Journal de cet officier, que les Canadiens n’étaient pas plus déguisés en sauvages que leur curé 1 2 “ Le barbare capitaine Montgomery, qui nous commandait, dit-il, les fit massacrer de la manière la plus inhumaine et la plus cruelle, particulièrement deux que j’avais envoyés comme prisonniers par un sergent, aprè leur avoir donné quartier et promis qu’ils ne seraien

1 Le Foyer Canadien, Fragment , par l’abbé Ferland.

2 Knox, qui n’était pas présent à l'action, a probable¬

ment répété les affirmations des rangers qui s’excusaient d’arriver au camp avec des chevelures françaises, en disant qu'elles appartenaient à des habitants déguisés en sauvages.

196 MOMTCALM ET LÉVIS

pas tués. Uu le fut à coups de fusil, l’autre à coups de tomahawk, et tous deux scalpés en mon absence h Des actes du même genre eurent lieu à la baie Saint-Paul 1 2 et ailleurs.

“ Les Anglais, remarque Montcalm, fidèles imitateurs de la férocité de nos sauvages, ont fait la chevelure ;\ quelques habitants de la côte du sud. Croira-t-on qu’une nation policée s’acharne de sang-froid à mutiler des cadavres ? Cette barbarie aurait été abolie parmi les sauvages, s’il était possible de les corriger. On leur paye fort cher les prisonniers, très peu les chevelures. On s’y est pris de toutes les manières et sans fruit ; mais on n’a pas à se reprocher d’avoir suivi leur exemple 3”.

Le système de stricte défensive adopté par Montcalm lui interdisait de s’opposer à ces ravages autrement que par de petits partis qui ne pouvaient qu’inquiéter les incursionnistes. 11 concentra son attention sur la côte nord du fleuve, au-dessus de Québec, où la ruine des campagnes s’aggravait du danger imminent de se voir couper de sa ligne de communication avec ses dépôts d’approvisionnements, ce qui en peu de jours l’aurait mis à la merci de son adversaire. 11 détacha le colonel de Bougainville, avec mille hommes et la cavalerie de

1 - — Fraser' s Journal. — “ Ils ont été si mutilés qu’on a eu peine à reconnaître le cadavre de l’ecclésiastique”. Journal de Montcalm. — “ Le curé a eu la tête ouverte en quatre, et toute la chevelure faite. M. Wolfe est cruel ”, Bigot à JFvis, 1er septembre.

2 — L’abbé Mailloux, Histoire deV Ile-aux-Coudres Régis

très de la baie Saint-Paul.

3 — Journal de Montcalm , 1er septembre.

la Rochebeaucour, et lui ordonna de s’échelonner le long du fleuve, d’épier tous les mouvements des ennemis, et de les repousser énergiquement partout où ils se présenteraient. Cette tâche allait être extrêmement ardue et fatigante, car les Anglais menaçant plusieurs points à la fois, forceraient les troupes à des marches et contremarches continuelles.

Le général Murray avait été expédié avec douze cents hommes montés sur des berges transportées par terre jusqu’à l’entrée de la rivière Chaudière. Il devait d’abord aider les vaisseaux anglais passés devant Québec, à détruire la petite flotte française stationnée aux rapides du Richelieu, vis-à-vis Deschambault ; puis saisir toutes les occasions d’attaquer les troupes postées le long du rivage, et y faire des incursions. x4. une première descente à la Pointe-auxFTrembles, il fut repoussé avec perte de quelques soldats ; et à une seconde, tentée une lieue plus bas, ses premières berges avaient été criblées de balles par les tirailleurs canadiens, cachés dans les buissons du rivage ; une partie des hommes avaient été tués ou blessés, le reste avait regagné précipitamment le large. Murray eut un meilleur succès à Deschambault, où il eut le temps de débarquer avant l’arrivée des Français. Il mit le feu et réduisit en cendres la maison d’un des principaux habitants du lieu, le capitaine Perrot, où se trouvaient les équipages des officiers 1. Quinze hommes de la cavalerie, commandés par le major de Relcour, entrèrent en ce

1 ,T.-C. Panet, Journal du siège de Québec. “ Cette maison

servait de retraite à la belle Amazone : c’est Mme Cadet ”.

moment au grand galop dans le village, et se présentèrent hardiment malgré leur petit nombre. Les Anglais, les prenant pour une avant-garde, se rembarquèrent précipitamment avec perte de vingt-deux hommes, sans compter les blessés.

Montcalm avait été si fort alarmé à la première nouvelle de cette descente, qu’il avait laissé le commandement de son camp à M. de Senezergues, et était parti incognito, décidé à tout risquer pour empêcher les Anglais de se fortifier.

Quelques jours après, Lévis décachetait le billet suivant : “ L’ennemi a fait une incursion à Deschambault, qui nous a coûté nos équipages. Je n’ai jamais vu un meilleur ton et moins de regrets sur pareilles pertes. Bougainville, qui fit une marche de quatorze lieues, de sept heures du matin jusqu’à minuit, leur empêcha de prendre racine. J’accourais pour le même objet; je fis dix-huit lieues.... Voilà, mon cher chevalier, tout ce qu’il y a à vous marquer. Aimez-moi autant que je vous aime, et je n’aurai rien à désirer 1 ”,

Peu de jours auparavant, Montcalm notait dans son Journal: “ Un vent de nord-est violent, avec un brouillard épais, a tenu l’armée et la garnison très alertes. On peut être battu, c’est un malheur ordinaire au plus faible ; mais le comble de l’infortune, c’est d’être surpris ”.

On eut dit qu’il avait un vague pressentiment de ce qui devait lui arriver, lorsqu’il faisait cette interrogation

1 — Au camp du saut Montmorency ,24 août 1759.

-à Bourlamaque : “ Je ne sais qui de nous trois sera le •plus tôt défait 1 ” !

La situation était en effet désespérante. Le bombardement de la ville, qui n’avait pas cessé, y avait accumulé de nouvelles ruines. En une seule journée, cent soixante-sept maisons de la basse ville furent brûlées, et plusieurs caves voûtées, renfermant une grande quantité d’objets précieux, crevées et abîmées par les bombes. Ce quartier était le plus riche de la ville. Plusieurs citoyens opulents y avaient tout perdu. Autour de ■Québec et jusqu’à vingt-cinq lieues plus bas, les campagnes présentaient la même désolation. Dans l’armée, la détresse, devenue extrême, amenait le désordre et la ■désertion. Malgré les menaces et même les châtiments, une masse de Canadiens étaient retournés dans leurs foyers pour y faire les récoltes et amasser quelques autres provisions, afin de ne pas mourir de faim durant l’hiver. Un grand nombre d’entre eux, dont les habitations avaient été incendiées, étaient en outre obligés de se faire des abris pour leur famille et les quelques bestiaux qu’ils avaient pu sauver. Plus de deux mille Canadiens, disait-on, avaient abandonné le camp.

Chaque fois que le vent tournait au nord-est, quelques

1 — 9 août 1759. “ Ce général qui m’honorait de son amitié, m’a témoigné être fort occupé des differents mouvements des Anglais, et avoir des pressentiments fâcheux”. Journal

de Malartic , p. 277 Montcalm donnait à ses pressentiments

une tournure prophétique, lorsqu’il écrivait de Wolfe, dont il avait compris le caractère: “ Il faut que cet homme finisse par un grand effort, par un coup de tonnerre ”. Journal r 26 août. Cette appréciation rend encore plus incompréhen- .sible l’obstination de Montcalm à mépriser les avis de V au- -dreuil.

M9NTCALM ET lLvIS

vaisseaux ennemis tentaient le passage devant Québec, et souvent y réussissaient, malgré la canonnade de la ville. A la fin d’août, l’amiral Holmes se trouvait à la tête d’une douzaine de vaisseaux, dont les uns ancraient depuis Sillery jusqu’à Saint-Augustin, et dont les autres montaient et descendaient avec la marée dans le but de fatiguer nos troupes. La proximité de cette flottille avait forcé les vaisseaux français de remonter le Richelieu jusqu’aux Grondines. Le fleuve était tellement infesté de berges anglaises que les convois de vivres, qui tous venaient par eau de Montréal et des Trois-Rivières, ne pouvaient continuer leur route sans un péril extrême. Le transport par terre était devenu si difficile et si lent, faute de chevaux, de voitures et d’hommes pour les conduire, que l’armée était à la veille de manquer de provisions. Les soldats étaient réduits à trois quarterons de pain, et le peuple à un quarteron, comme aux plus mauvais jours de la disette.

Depuis la journée de Montmorency, les vastes salles de l’Hôpital- Général n’avaient pas suffi à contenir les blessés qu’on y avait transportés. On avait converti en hôpital tous les appartements disponibles, même la chapelle et jusqu’aux greniers, hangars, granges, étables et appentis. Le site du monastère, au milieu de la vallée du Saint-Charles, le mettant à l’abri du bombardement de la ville, un bon nombre de familles s’y étaient réfugiées au commencement du siège, en même temps que les ursulines et les hospitalières de l’Hôtel-Dieu. Les trois communautés réunies, rivalisant de zèle et de charité, passaient les jours et les nuits auprès des malades. Les soins délicats qu’elles prodiguaient aux blessés

anglais étaient parvenus jusqu’à la connaissance de leurs, généraux, qui en avaient témoigné leur gratitude.

Mgr de Pontbriand, retiré au presbytère de Charlesbourg, où il se consumait de la maladie qui allait bientôt l’enlever, descendait cependant presque chaque jour consoler les malades de l’Hôpital- Général.

A deux lieues plus loin, dans la mansarde d’une maison de l’ Ange-Gardien, voisine du camp anglais, Wolfe était en proie à une fièvre qui épuisait le reste de ses forces. Le capitaine Knox, traversé un matin de la Pointe-Lévis afin de recevoir des ordres pour sa brigade, apprit qu’il n’avait pu descendre l’escalier pour prendre son dîner.

Depuis le commencement du siège, Wolfe avait été l’âme de son armée ; il la tenait dans sa main, parce qu’elle avait une extrême confiance dans ses talents militaires. Il l’avait étonnée par une activité en apparence incompatible avec sa frêle charpente. Passant sans cesse d’une rive à l’autre, il semblait multiplier sa présence. A l’apparition de sa longue et mince stature dans un camp, ses soldats, animés de son impulsion,, enlevaient l’ouvrage ou couraient au combat avec l’ardeur qu’inspire le dévouement.

L’armée se sentit paralysée quand elle se vit privée de sa présence. L’inquiétude qui le tourmentait luimême s’empara des esprits ; on se répéta d’un camp à l’autre que la campagne tirait à sa fin, et qu’avant peu la flotte- ferait voile pour l’Angleterre.

Wolfe, ne voulant pas que sa maladie retardât les opérations, remit le commandement aux trois brigadiers généraux, Monckton, Townshend et Murray, avec un

MONTCALM ET LÊVIS

mémoire contenant trois projets d’attaque. Par le premier, il proposait de remonter de nuit le Montmorency avec une partie de l’armée, de le traverser à trois lieues dans la forêt, et de tomber sur les derrières du camp de Beauport, pendant que le reste des troupes l’attaquerait de front. Par le second, il faisait traverser de nuit le gué du saut au corps d’armée de Montmorency, et le faisait marcher le long des retranchements jusqu’à ce qu’on découvrît un endroit facile à escalader. Monckton, avec les troupes de la Pointe-Lévis, se tiendrait prêt à débarquer du moment que l’infanterie légère aurait gravi le coteau. Le troisième plan se réduisait à renouveler l’attaque du 31 par la droite du camp de Beauport 1.

Les trois brigadiers n’accédèrent à aucun de ces projets, parce qu’en supposant même qu’on réussît à déloger Montcalm de sa position, il se retirerait derrière les retranchements de la rivière Saint-Charles, et la campagne serait finie avant qu’on pût l’en chasser.

Chose singulière, le seul plan dont Wolfe ne dit rien dans ce mémoire, était celui que le général français redoutait le plus ; c’est-à-dire de couper ses communications avec ses dépôts d’approvisionnements, en jetant un corps d’armée sur la côte nord, ce qui le forcerait à livrer bataille. Ce fut le plan que proposèrent en dernier lieu les trois brigadiers 2.

1 — Mante, History of tlielate war, p. 250 Life of Wolfe

- — “ Il est heureux pour le pays qu’il (l’ennemi) se soit uniquement occupé de cette opération (d’incendier à Deschambault), au lieu de s’établir et retrancher ; il n’aurait pas été facile de les déloger. Nous l’avons tous craint, et

Wolfe y donna son adhésion, plus par condescendance que par conviction ; car il ne croyait pas au succès de l’entreprise. L’état d’affaissement moral et physique où il se trouvait, semblait lui enlever sa lucidité d’esprit ordinaire. Dans la dépêche qu’il écrivit le 2 septembre au ministre Pitt, il disait : “ J’ai acquiescé à ce projet, et nous nous préparons à l’exécuter. L’amiral et moi avons examiné la ville en vue d’un assaut général ; mais après nous être consultés avec l’ingénieur en chef, qui en connaît bien l’intérieur, et après l’avoir observée avec une extrême attention, nous avons jugé que malgré la facilité qu’il y avait de réduire au silence les batteries de la basse ville au moyen des navires de guerre, l’assaut en serait peu avancé, parce que le petit nombre de passages qui conduisent de la basse ville à la haute sont soigneusement retranchés... et les batteries supérieures ne peuvent être atteintes par les vaisseaux qui en souffriraient un dommage considérable, ainsi que des mortiers. L’amiral se serait volontiers joint à moi pour cela ou pour toute autre mesure d’intérêt public ; mais je ne pouvais lui proposer une entreprise aussi dangereuse et promettant si peu de succès. A la force peu ordinaire des lieux, l’ennemi a ajouté un grand nombre de batteries flottantes et de bateaux pour défendre la rivière. A cause cle

M. de Montcalm avait si bien senti l'importance de cette situation, que fort ou faible, retranché ou non, il partait dans le dessein de l’attaquer. Plus de communications avec nos magasins, point ou très peu de vivres ici, le pays ouvert à l’ennemi, la colonie perdue ou bien près de l’être”. Journal de Montcalm, 20 août 1759.

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leur vigilance et des indiens qui entourent nos différents postes, il est impossible de rien exécuter par surprise.... Dans cette situation nous n’avons que le choix des difficultés, à tel point que je suis en peine

de savoir comment me déterminer Toutefois, vous

pouvez être assuré que le peu qui reste de la campagne sera employé autant que j’en suis capable pour l’honneur de Sa Majesté et l’intérêt de la nation 1 ”.

Du moment que le projet fut adopté, Wolfe mit à son exécution la même énergique volonté que s’il avait été certain du succès, sans toutefois y porter l’enthousiasme qui était dans sa nature. Son plus grand regret était de penser (pie peut-être il n’aurait pas assez de force pour marcher en personne à la tête de son armée. — “Je sais parfaitement, disait-il à son médecin, que vous ne pouvez me" guérir ; mais pourvu que je ne souffre pas durant quelques jours, et que je sois capable d’agir,, c’est tout ce que je demande ”.

Le dernier jour d’août, il se sentit 'assez bien pour sortir. Knox s’était déjà empressé de noter dans son Journal: “Son Excellence le général Wolfe est en convalescence, à la joie inconcevable de toute l’armée”. La lettre (pie le général écrivit ce jour-là à sa mère, la dernière qu’il lui ait adressée, met à jour le complet abattement dans lequel il était tombé : “ Chère Madame, le fait que je vous écris vous convaincra qu’aucun malheur personnel, autre que les défaites et les désappointements, ne s’est abattu sur moi. Mon antagoniste s’est sagement renfermé dans des retranchements inac-

1 Life 0f Wolfe , p. 547.

cessibles, de façon que je ne puis l’atteindre sans verser un torrent de sang, et cela peut-être pour un mince résultat. Le marquis de Montcalm est à la tête d’un grand nombre de mauvais soldats, et moi à la tête d’un petit nombre de bons qui ne désirent rien tant que de combattre ; mais le prudent vieux évite une action, incertain qu’il est de la conduite de son armée. 11 faut être du métier pour comprendre les désavantages et les difficultés contre lesquels nous avons à lutter, qui proviennent de la force naturelle extraordinaire du pays ”.

En présence de ses intimes, vWolfe épanchait l’amertume de ses pensées, et s’écriait parfois dans ses plus noirs accès, que s’il ne réussissait pas, il ne retournerait jamais en Angleterre pour y être exposé, comme d’autres infortunés généraux, aux censures et aux reproches d’une populace ignorante h

Le général enviait son adversaire que la fortune semblait favoriser. Celui-ci cependant se croyait, à l’heure même, en face de difficultés non moins grandes ; et lui aussi épanchait avec ses intimes ses inquiétudes et ses ennuis. Le soir du 2 septembre, assis auprès de sa lampe, dans la maison qu’il occupait au saut Montmorency, il écrivait à Bourlamaque : “ La nuit est obscure, il pleut, nos troupes habillées et éveillées dans leurs tentes, la droite et la ville des plus alertes. Je suis botté et mes chevaux sellés, c’est à la vérité mon allure ordinairela nuit, suite des interruptions, signatures, visites et conseils des sauvages.... Je vous voudrais ici... ; car je

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