‹ Guerre du Canada, 1756-1760; (volume 5)Chapitre 8 sur 34 · Smollett, History of En gland L'ifeof Wolfe, p · texte numérisé non relu

Smollett, History of En gland L'ifeof Wolfe, p

ne puis être partout, quoique je me multiplie bien et que je ne me sois pas encore déshabillé depuis le 23 juin1 .

Le nuage d’anxiété qui planait sur le camp de Beauport s’éclaircit pendant quelque temps. Les nouvelles venues de Montréal étaient plus rassurantes. M. de Lé vis affirmait que l’armée de Johnson ne menaçait pas les rapides, qu’Amherst ne sortait pas de Saint-Frédéric, et que d’ailleurs Bourlamaque se trouvait en état de tenir à l’Ue-aux-Noix jusqu’à la fin de la campagne. Bourlamaque lui-même l’avait écrit à Vaudreuil. Les mouvements de l’armée anglaise autour de Québec paraissaient indiquer la prochaine levée du siège. Déjà, depuis plusieurs jours, Wolfe avait commencé à démonter ses batteries sur les hauteurs de Montmorency. Bientôt il fut évident qu’il déblayait le camp du saut, et le 3 septembre, il l’avait complètement évacué, après avoir mis le feu aux retranchements. “ Si j’avais voulu croire tout le monde hier, disait Montcalm à Lévis le 3 septembre, il n’y avait 'plus que trois ou quatre cents hommes, qu’il fallait aller charger. Ce matin, il n’y avait qu’à entrer dans le retranchement. M. Wolfe nous tendait une embuscade avec deux mille cinq cents hommes qui ont descendu en bon ordre du saut. La pièce de vingt-quatre les a salués joliment, coulé une berge et incommodé une autre, ce qui était déjà arrivé hier. Dès ce soir, la droite est renforcée de deux mille hommes ; j’y passe demain, et Poulhariez reste général depuis le

1 — Montcalm à Bourlamaque , 2 septembre, à 3 heures après minuit.

MONTCÀLM ET LÉVIS 207

saut jusqu’à l’église de Beauport. Nous avons toujours dix-neuf bâtiments au-dessus de Québec ; et Bougainville, garde-côte, toujours en l’air. Je m’établis de ma personne à la maison de Salaberry pour être en belle vue et à portée de tout 1

Le ton de satisfaction qui règne dans cette lettre nelaisse qu’entrevoir l’impression de délivrance que fit naître dans le peuple et l’armée l’abandon du saut. Le bruit s’en répandit de tous côtés, et la colonie retentit d’éclats de joie 2 ; car on crut que c’était le signal de la levée du siège. Mais les généraux ne partageaient pas cette illusion. “ Quelque flatteuse que puisse en être l’idée, écrit Yaudreuil à Lévis, je ne m’y arrête pas, et il est de la prudence que je m’arrange pour faire vivre l’armée jusqu’au 15 d’octobre 3 ”.

Il était facile de voir que ce n’était qu’un premier mouvement pour opérer une diversion. Wolfe profitait de chaque bon vent pour faire monter de nouveaux vaisseaux au delà de Québec. Il rassemblait ses trois corps d’armée à la Pointe-Lévis, afin de les jeter sur quelque autre point, et frapper, s’il était possible, un coup décisif. Quel était ce point ? il était impossible de

1 — Au camp du saut, ce 3 septembre au soir, 1759. — L’attitude respective des Anglais et des Français sur les bords du Montmorency offre un nouvel exemple de la hardiesse et de 1a. supériorité de ces derniers. Durant tout le temps que les Anglais restèrent auprès de cette rivière, pas un d’entre eux, rangers ou autres, n’osa mettre le jned sur la rive droite, au-dessus du saut ; tandis que les Français necessèrent de faire des incursions sur la rive gauche.

2 — Mémoires sur le Canada.

3 — Au quartier-général, le 4 septembre.

le deviner, car Wolfe lui-même ne le savait pas. Il avait seulement résolu de tenter une descente au-dessus de Québec, et il attendait les circonstances pour en déterminer l’endroit précis.

Montcalm fit de nouvelles dispositions à son camp : quatre cents miliciens de Montréal gardèrent la gauche, et cent quatre-vingts les gués d’hiver. La réserve de M. de Eepentigny vint prendre les positions de Guyenne, qui alla camper à la droite, renforcée la veille par six cents hommes de Montréal ; et Eoyal-Roussillon se rangea auprès de M. de Eepentigny sur le plateau voisin de l’église de Beauport. Une chaîne de postes relia le saut Montmorency avec la ville, qui reçut quelques renforts. Déjà Malartic et plusieurs officiers de hauts grades, v prévoyant la catastrophe du 13, 'ne se cachaient pas de dire que les précautions prises pour la ligne de Beauport étaient excessives, “ et qu’on ne s’occupait pas assez des autres 1 ”. Vaudreuil était du même avis, particulièrement pour l’anse du Foulon, qui n’était gardée que par une centaine d’hommes ; mais Montcalm persistait à croire que la falaise y était inaccessible. Aux observations que lui avait faites auparavant le gouverneur, il avait répondu : “Je vous jure que cent hommes postés arrêteront l’armée et nous donneront le temps d’attendre le jour et d’y marcher par notre droite ”. Après de nouvelles remarques, il insistait : “ Il ne faut pas croire que les ennemis aient des ailes pour, la même nuit, traverser, débarquer, monter des rampes rompues,

1 — Journal de Malartic 7 p. 278.

et escalader, d’autant que pour la dernière opération, il faut porter des échelles 1

Dans la journée du 3, Bougainville vint passer une heure au manoir de Salaberry, pour faire part au commandant des inquiétudes que lui causaient les dernières manœuvres de l’amiral Holmes, dont la Hotte s’était rapprochée de la ville. Ce fut probablement la dernière fois que Bougainville vit le général qu’il aimait comme un père et admirait comme un héros. Le lendemain, le bataillon de Guyenne eut ordre de s’avancer sur les hauteurs d’ Abraham pour être à portée de secourir au premier signal, soit Bougainville, soit le camp, soit la ville. Les canons anglais rapportés du saut Montmorency à la Pointe-Lévis, ayant servi à augmenter les batteries, le bombardement redoubla d’intensité. “ La

1 — - Montcalm à Vaudreuil , 27 et 29 juillet “ Ces mouve¬

ments de l’ennemi ne changèrent que peu de chose aux premières dispositions que M. le marquis de Montcalm avait faites. Il jugea que la partie de Beauport était toujours le point essentiel à garder et... où l’ennemi pouvait venir avec plus de succès à la conquête de la ville. Journal du siège de Québec. 4 septembre, Bib. Hartwell.

“ M. de Vaudreuil a plus d’inquiétude que moi pour la

droite”. Montcalm à Bougainville , 10 septembre 1759 - On

le savait si bien dans l’armée française, qu’un déserteur rapporta au général Wolfe : u That Monsieur Montcalm will not be prevailed on to quit his situation, insisting that the flower of our army are still below the town ”. Knox’s Journal , 1er septembre, vol. II, p. 66.

Je sais sûrement que M. de Vaudreuil avait dit de mettre dans ce quartier quatre cents hommes de plus, et de faire quelques redoutes ; ceux qui conduisaient les opérations militaires et l’artillerie pensaient le tout inutile ”. Jugement impartial des opérations militaires de la campagne du Canada , ■en 1759.

ville, remarque M. de Foligné, ne peut être dans unétat plus pitoyable, à moins d’être rasée

Durant la veillée du 4, l’ennemi, profitant d’un bon vent et d’une nuit obscure, réussit à faire passer devant Québec, tout un convoi de bateaux chargés de bagageset de munitions. Dans l’après-midi du 5, Murray sortit du camp de Lévis avec quatre bataillons pour aller rejoindre au-dessus de Sillery les vaisseaux de l’amiral Holmes ; et le lendemain, Monckton et Townshend le suivirent avec trois autres. M. de Rumigny , qui commandait un détachement de la Sarre, à Sillery, avait vu passer les régiments le long des falaises de Lévis, et les avait incommodés du feu de ses batteries, pendant qu’ils traversaient à gué la rivière Etchemin pour s’embarquer dans l’anse voisine.

A la nouvelle de cette marche, on avait battu la générale au camp de Beauport, et fait avancer les compagnies de grenadiers et la réserve de M. de Repentigny avec presque tous les sauvages, dont le nombre était encore considérable, quoiqu’il en fût parti beaucoup pour retourner dans leurs pays. La réserve de M. de Repentigny stationna au pied de la côte qui conduit à la porte Saint-Jean, et les compagnies de grenadiers à la fourche des chemins de Sam os et de Sillery. Yaudreuil mandait a Bougainville : “Je n’ai pas besoin de vous dire Monsieur, que le salut de la colonie est entre vos mains, que certainement le projet des ennemis est de nous couper la communication en faisant des débarquements au nord ; il n’y a que la vigilance qui puisse y parer ”.

Il lui détaillait ensuite ses dernières dispositions, et ajoutait : “ Par cet arrangement, voici ce qu’il y aurait

depuis l’anse des Mères jusqu’au cap Rouge : cent cinquante hommes entre l’anse des Mères et l’anse au Foulon ; trente hommes à Samos ; cinquante hommes à Saint-Michel ; cinquante hommes à Sillery ; deux cents hommes au cap Rouge

Puis il lui donnait le tableau des forces dont il disposait en sus, “ tant pour garnir les autres postes que pour frapper eu masse, non compris les sauvages ”, ce qui formait un effectif de deux mille cent hommes 1. Et il concluait : “Je crois, Monsieur, qu’avec cela et un peu de bonheur, vous ferez de la bonne besogne.

“ Je n’ai pas besoin de vous recommander... d’établir le régiment de Guyenne dans le point central.... En un mot, carte blanche sur les moyens 2 ”. Enfin, dans l’inquiétude que lui inspirait toujours le poste du Foulon, il lui conseillait de l’augmenter de cinquante hommes tirés de la compagnie de Repentigny, la plus aguerrie des troupes canadiennes.

] — Du détachement de Saint-Martin... 150 hommes.

Idem de Rumigny . 50 “

Idem de Beaubassin.. . . 250 “

Idem de Villejoin . 180 “

Idem de Demey . 180 “

Volontaires de Duprat . 240 “

Cavalerie . 130 “

Détachement de M. de Blau . 200 “

Guyenne . 500 “

Détachement de Royal-Roussillon, “

avec 60 hommes de Repentigny. 110 “

Détachement de Béarn, avec 60 “

hommes de Repentigny . 110 “

Vaudreuil à Bougainville , 5 septembre.

2 — Vaudreuil à B mgainville, 5 septembre 1759.

Le lendemain, M. de Montbeillard accompagnait l’envoi de deux pièces de campagne d’un petit billet où percent les anxiétés déjà exprimées par Malartic :

“ Je voudrais bien que toute votre plage fût hérissée comme celle-ci et retranchée de même, cela vous épargnerait bien des allées et venues. Au demeurant, vous faites une bien belle campagne ; puisse-t-elle finir comme elle a commencé, et puissions-nous voir couronner vos peines et vos travaux comme je le désire 1

L’armée anglaise achevait de s’entasser sur les vaisseaux, et un ordre du jour du général Wolfe, qui l’avait rejointe dans la nuit du 6, l’avait prévenue de se tenir prête pour un prochain débarquement. Elle était fatiguée des longueurs du siège et impatiente d’agir.

La frégate le Seahorse avait reçu à son bord le 43ra8 régiment, dans lequel servait John Knox. “ Le capitaine Smith et ses officiers nous donnèrent, dit-il, l’hospitalité d’une façon princière, et n’oublièrent rien pour rendre .aussi agréable que possible l’état d’encombrement où nous étions ”.

Le matin du 7, après une nuit d’orage et de vent, le soleil s’était levé dans une atmosphère tiède et claire. L’escadre de l’amiral Holmes leva l’ancre devant Sillery et remonta le fleuve en louvoyant à la faveur d’une légère brise et de la marée montante. Chaque fois que les vaisseaux tiraient une bordée vers la côte nord, les sentinelles françaises et les sauvages cachés au bord de la grève envoyaient quelques balles parmi les habits

1 — Montbeillard à Bougainville ,7 septembre, à neuf heures du matin.

rouges et les uniformes bariolés qui fourmillaient sur les ponts. L’escadre jeta l’ancre vis-à-vis la rivière du cap Rouge, dont les deux rives ouvertes en entonnoir présentaient en ce moment un spectacle aussi animé que pittoresque. Bougainville y avait établi son quartier général, et élevé quelques retranchements au bord de l’anse, où mouillaient plusieurs des batteries flottantes. “ Les ennemis, dit Ivnox, sont au nombre d’environ seize cents, outre la cavalerie qui est vêtue de bleu et montée sur de légers chevaux jolis et de différentes couleurs. Ils paraissent très alertes et font des évolutions dans les bois qui couvrent les hauteurs et le lonar de leurs retranchements, afin de montrer leur nombre avec plus d’avantage ”.

Les batteries françaises s’avancèrent à l’embouchure de la rivière et se mirent en ligne de bataille ; la cavalerie descendit de cheval et se forma à droite de l’infanterie, puis tout le détachement descendit la côte et borda les retranchements, en poussant des cris que Ivnox qualifie de ridicules. “ Quelle différence, remarque-t-il, avec la coutume des troupes britanniques ! Comme le silence de celles-ci est bien autrement noble et terrible, et qu’il exprime bien mieux, le véritable courage ” !

Le chroniqueur anglais ne réfléchit pas que les Français avaient des sauvages dans leurs rangs, et que le meilleur moyen de les entraîner au combat était d’imiter leurs cris de guerre.

Les batteries flottantes canonnèrent quelques-uns des vaisseaux, dont les berges remplies de troupes montaient et descendaient le fleuve comme pour tenter une descente ; mais après divers mouvements, elles se

retirèrent sans s’être approchées. Ce n’était qu’une fausse démonstration destinée à retenir le corps principal de Bougainville aux environs du cap Bouge, “ tandis qu’une descente était préméditée ailleurs, peut-être plus bas ”, augurait Knox. De son côté, l’amiral Saunders feignait de menacer la droite du camp de Beauport, en faisant exécuter des sondages et poser des bouées en face de la Canardière.

Wolfe, monté sur la corvette le Hun ter, en compagnie de quelques officiers, poussa une reconnaissance jusqu’à la Pointe-aux-Trembles, d’où il redescendit aussi perplexe qu’avant son départ. Les pluies continuelles qui tombèrent, les deux jours suivants, suspendirent les opérations et firent craindre pour la santé des troupes entassées sur les vaisseaux. Seize cents hommes durent être débarqués à Saint-Nicolas, sous la conduite de Monckton, qui les cantonna dans l’église et quelques maisons échappées à l’incendie.

Ce mauvais temps exposait plus que jamais l’armée française à manquer d’approvisionnements. “ Vous êtes fort heureux, mandait Bigot à Bougainville, que vos voisins ne vous fassent pas promener : comment l’infanterie s’en tirerait-elle ? Notre camp est plein d’eau, les ponts des chemins sont soulevés, et les charrettes ne peuvent marcher. 11 faut espérer que le beau temps reviendra bientôt, sans quoi nous serions très embarrassés 1 ”.

Montcalm profita de ce temps de répit pour dicter à son secrétaire Marcel, un projet de cantonnement pour le prochain hiver. “ Il s’en faut bien, disait-il à Levis

1 — 9 septembre 1759.

MONTCALM ET LÊVIS

en lui adressant ce projet, que la campagne soit finie ici, depuis le départ du saut. Ains, au contraire, augmentation de batteries et de feu sur la ville. Une petite escadre de vingt bâtiments, cinquante ou soixante berges, depuis trois jours, vis-à-vis Sillery et le cap ‘Rouge. Bougainville côtoyant ; la ligne très longue ! Hier, sur les dix heures du soir, démonstration d’attaque ; cent berges en bataille à mi-chenal. J’avoue que je vous voudrais ici, et que je voulais que M. le marquis de Vaudreuil vous en envoyât un ordre conditionnel, s’il n’y avait rien à craindre et que tout fût bien . A la fin de la même lettre, il ajoutait: “ Je vous voudrais ici pour cette épineuse queue, où je crois à une tentative quelque part”.... Et le lendemain: “Voici un travail à faire, où Lapause peut vous servir d’avance, au cas où la colonie soit sauvée; car elle ne l’est pas encore. N’en écrivez rien au marquis de Vaudreuil, mais à moi seul. . . .

“ En vérité, s’il n’y a rien à craindre pour votre partie, j’avoue, mon cher chevalier, que je vous désirerais bien pour celle-ci, où tout n’est pas encore dit ”,

Le jour même que le général français traçait ces lignes anxieuses, son antagoniste exprimait des idées plus sombres encore dans une lettre à Lord Holderness, écrite à bord du Sutherland, ancré vis-à-vis le cap Rouge. L’état du ciel, dans cette journée orageuse, était en harmonie avec la tristesse de ses pensées. Le vent de nord-est qui s’engouffrait entre les deux falaises sifflait lugubrement dans les cordages en blanchissant les vagues autour du vaisseau amiral. La pluie qui fouettait les vitres des hublots ne laissait pénétrer qu’un •demi-jour dans la cabine où Wolfe écrivait. Sa figure

était d’une extrême pâleur, car il était à peine rétabli d’une dernière attaque de sa maladie. Après avoir donné au secrétaire d’Etat un résumé des opérations du siège, des obstacles qu’il avait rencontrés, des préparatifs d’une dernière tentative qu’il croyait inutile, il finissait par cet adieu découragé: “Je suis assez rétabli pour faire ma besogne, mais ma constitution est entièrement ruinée, sans la consolation d’avoir rendu aucun service considérable à l’Etat, et sans la perspective d’en rendre 1

Etait-ce pour s’excuser de n’avoir rien fait qu’il disait à Lord Holderness n’avoir avec lui que trois mille six cents hommes, et ne parlait pas du reste des troupes stationnées â Saint-Nicolas, la Pointe-Lévis et l’île d’Orléans ? La semaine précédente, il avait dit à l’amiral Saunders qu’il emploierait environ cinq mille hommes pour la dernière expédition, “ winch is ail I intend to talce ”, ajoutait-il : ce qui montre évidemment qu’il laissait derrière lui une réserve. D’après le rapport qu’il avait adressé le 2 septembre à William Pitt, il déclarait n’avoir perdu sur les neuf mille hommes débarqués devant Québec que huit cent cinquante et un tués ou blessés, y compris les officiers 2. En défalquant les malades, manquants, déserteurs, etc., il se trouvait encore avec un effectif de plus de sept mille hommes, sans compter les milliers de marins armés qui montaient la flotte.

Les dernières nouvelles reçues d’Amherst ne laissaient espérer aucun secours de ce côté, et une sage précaution de V audreuil tenait fermé le Saint-Laurent au-dessus

des rapides du Richelieu. Malgré les plus vives sollicitations, il avait refusé de risquer les vaisseaux qu’il y avait fait monter, dans un engagement avec l’amiral Holmes. Leur présence empêchait Wolfe d’exécuter le dessein qu’il avait d’envoyer un détachement pour attaquer l’armée de Bourlamaque par les derrières et ouvrir le chemin du Canada à celle d’Amherst. “ Tout cela, disait -il, aurait pu s’exécuter facilement avec dix batteries flottantes, portant chacune un canon, et vingt bateaux plats, s’il n’y avait pas eu de vaisseaux dans la rivière 1 ”.

Le matin du 10, le vent tourna au sud-ouest, et le soleil se leva radieux derrière les coteaux de la Pointe- Lévis. Wolfe, qui déjà avait fouillé de l’œil toutes les anses et les rochers de la rive nord, depuis Québec jusqu’à la Pointe-aux-Trembles, prit avec lui le brigadier Townshend, l’ingénieur MacKeller, quelques officiers, et descendit jusqu’à une demi-lieue en amont de Québec, vis-à-vis l’anse au Foulon, mieux connue actuellement sous le nom d’anse de Wolfe. Cet endroit lui avait, dit-on, été indiqué par le major Stobo.

Wolfe examina attentivement à l’aide d’une longue vue une coulée par où descend le ruisseau Saint-Denis, ombragé aujourd’hui comme alors par de hautes futaies. De chaque côté, surtout à l’est, l’escarpement s’affaisse et forme une déclivité par où passe un chemin public. Wolfe compta soigneusement les tentes dont les cônes blancs se détachaient à travers les arbres sur le penchant de la falaise. Il n’y en avait qu’une douzaine, et il

] — Life of Wolfe , p. 564.

paraissait y avoir peu de mouvement aux environs. Wolfe en conclut que le poste était peu gardé, et qu’une surprise de nuit y était peut-être possible. Mais l’entreprise semblait si téméraire, qu’il n’osa la proposer directement au conseil de guerre. Il prit un moyen détourné. C’est du moins ce qu’affirment deux annalistes du siège, le chevalier Johnstone et l’auteur du Journal tenu à V armée , tous deux servant dans le camp français 1. Il est assez étrange que les chroniqueurs anglais, pas même Knox, dont le récit est pourtant si complet, ne fassent point mention de ce fait. “ Les manœuvres que nous voyions faire depuis quelques jours à l’ennemi audessus de Québec, dit le Journal, et la connaissance que nous avions du caractère de M. Wolfe, ce guerrier impétueux, hardi et intrépide, nous préparaient à une dernière attaque. La résolution en était effectivement bien prise dans l’armée anglaise. On y avait tenu, ainsi que nous l’avons appris depuis par différents officiers anglais, après la levée du camp du saut, un conseil de guerre où tous les officiers généraux opinèrent unanimement pour la levée du siège. Les officiers de mer observaient que la saison déjà avancée rendait de jour en jour la navigation du fleuve plus périlleuse, et les officiers de terre, dégoûtés par la longueur d’une campagne

] — Bigot confirme cette version clans sa lettre au ministre, du 25 octobre 1759: “Je sais toutes les particularités de cette descente par des officiers anglais de ma connaissance qui me l’ont fait dire, en ajoutant que M. Wolfe n’avait pas compté réussir ; qu’il n’avait tenté que de descendre au-dessus de Québec, et qu’il ne devait sacrifier que son avant-garde, qui était de deux cents hommes ; que si on eut tiré dessus, ils se rembarquaient tous”.

aussi infructueuse que pénible, regardaient comme inutile de rester plus longtemps, devant des retranchements qui leur paraissaient inattaquables. D’ailleurs, les uns et les autres ajoutaient que leur armée, toujours en proie aux maladies, se fondait insensiblement; alors, M. Wolfe voyant qu’il ne pouvait rien gagner en heurtant de front l’opinion générale, prit adroitement les choses d’un autre côté : il déclara aux membres du conseil que bien éloigné de penser autrement qu’eux, il était au contraire de leur avis sur l’inutilité de prolonger le siège de Québec ; qu’aussi, dans la proposition qu’il allait faire, il voulait se dépouiller de la qualité de général pour ne rien attendre que de leur opinion pour lui.

“ — Enfin, Messieurs, leur dit-il, la gloire de nos armes me semblant exiger que nous ne nous retirions point sans faire une dernière tentative, je vous demande avec instance de vouloir bien ne vous y point refuser. Je veux que, dans cette circonstance... notre premier pas nous mette aux portes de la ville.

“ Je vais dans cette vue essayer de faire pénétrer par les bois de Sillery un détachement de cent cinquante hommes seulement. Que toute l’armée se prépare à suivre. Si ce premier détachement rencontre de la part de l’ennemi quelque résistance, je vous donne ma parole d’honneur que regardant alors notre réputation comme à l’abri de toute espèce de reproche, je n’hésiterai plus à me rembarquer ”. Le zèle qui animait un si brave général passa chez tous les officiers qui l’enten- .daient, et l’on ne s’occupa plus dans son armée que des

dispositions nécessaires pour l’exécution d’un si noble projet 1

Wolfe, qui savait combien sa présence enflammait le courage de ses troupes, alla les visiter dans chacun des navires. 11 donna à cette occasion un témoignage de sollicitude qui fit une profonde impression. Ayant appris que deux officiers du 43me régiment étaient indisposés, il leur exprima toute sa sympathie, leur offrit même son canot pour les conduire à la Pointe-Lévis. Mais ceux-ci, en lui témoignant leur gratitude de sa bonté et de sa condescendance, l’assurèrent qu’aucune considération ne les ferait quitter leur poste, tant qu’ils n’auraient pas vu la fin de cette tentative. Quelqu’un remarqua qu’un de ces officiers était fort mal et n’avait qu’une faible constitution. Wolfe l’interrompit en s’écriant : “ — Ne me parlez pas de constitution : cet officier a de l’entrain, et avec de l’entrain un homme peut venir à bout de tout ”.

Depuis plusieurs jours, l’escadre de l’amiral Holmes levait l’ancre devant Sillery à chaque marée et se laissait dériver jusqu’à Saint- Augustin et souvent au-dessus, cl’où elle redescendait avec le baissant. Ce va-et-vient continuel épuisait les troupes de Bougainville, forcées de marcher jour et nuit pour se tenir vis-à-vis des vaisseaux, afin d’empêcher un débarquement 2.

Enfin, tout étant prêt, la nuit du 12 septembre fut fixée pour la descente. A partir de ce moment, une succession de circonstances inouïes concoururent au plus

1 — Journal tenu à l'armée.

— Archives de la guerre. Mémoire sur la campagne de 1759, par M. Joannès, major de Québec.

MONTCALM ET LÉYIS

étonnant succès. La fortune qui jusque là s’était montrée si hostile au général anglais parut lui accorder toutes ses faveurs. Cette puissance invisible que les païens appelaient la fatalité, et que les chrétiens nomment la Providence, voulait le triomphe de sa cause. Deux déserteurs de Royal-Eoussillon, échappés du camp de Bougainville dans la journée du mercredi 12, assurèrent que le poste du Foulon était à peine gardé, et que le soir même un convoi de vivres devait descendre pour ravitailler le camp de Beauport. La difficulté des transports par terre avait contraint le munitionuaire de recourir à ce périlleux expédient. L’essai en avait été fait depuis quelque temps et avait réussi. Les bateliers choisissaient les nuits noires et se laissaient dériver en silence avec leur chargement le long du rivage nord, dans les ténèbres doublement épaisses projetées par les falaises. L’occasion ne pouvait être plus belle pour Wolf’e, et il résolut d’en profiter. 11 ferait précéder le convoi et tacherait de tromper les sentinelles en se faisant passer pour Français.

Dès le matin de ce jour, les détachements de Saint- Nicolas s’étaient embarqués, et le colonel Burton avait ordre de réunir à la nuit tombante tout ce qui restait de troupes disponibles tant à la Pointe-Lévis qu’à l’île d’Orléans, de remonter, en suivant le pied de la falaise, jusque vis-à-vis l’anse du Foulon, où il se tiendrait prêt à traverser au premier signal.

Ce même jour, Wolfe lança du vaisseau amiral, le Sutherland, sa dernière proclamation : “ Les forces des ennemis sont divisées, dit-il, il y a maintenant une grande disette de vivres dans leur camp, et un mécon-

MOXTCALM ET LÉVIS

tentement universel parmi les Canadiens. Le second commandant est allé à Montréal ou à Saint-J ean, ce qui nous donne raison de penser que le général Amherst s’avance dans l’intérieur de la colonie. Un coup vigoureux frappé par notre armée dans cette conjoncture peut décider du sort du Canada. Nos troupes au-dessous de Québec sont prêtes à se joindre à nous ; toute notre artillerie légère et les outils sont embarqués à la Pointe- Lé vis, et les troupes débarqueront là où les Français semblent s’y attendre le moins. Le premier corps qui mettra pied à terre marchera directement à l’ennemi, et le chassera de tous les petits postes qu’il peut occuper ; les officiers auront soin que les corps qui suivront ne tirent pas par erreur sur ceux qui marcheront en avant. Les bataillons se formeront sur la hauteur avec promptitude et se tiendront prêts à charger tout ce qui se présentera. Quand l’artillerie et les ■ troupes seront débarquées, un détachement sera laissé pour garder le lieu de débarquement, tandis que le reste marchera en avant et tâchera de forcer les Français et les Canadiens à livrer bataille. Les officiers et les troupes doivent se rappeler ce que le pays attend d’eux, et ce qu’un corps de soldats déterminés, endurcis à la guerre, est capable de faire contre cinq faibles bataillons français mêlés à des paysans sans discipline 1 ”.

Par une nouvelle faveur de la fortune, cette proclamation ne fut connue dans l’armée anglaise qu’après le départ d’un déserteur du Eoyal-Américain, qui s’esquiva le jour même.

1 — Knox's Journal, vol. Il, p. 66.

Deux petits billets, écrits la veille par Montcalm, l’un à Bourlamaque, l’autre à Levis, révèlent dans quelle situation d’esprit il était quelques heures avant le coup de foudre du 13. 11 disait à Bourlamaque :

“Je suis accablé de travail, et l’humeur me saisirait souvent comme vous, si je ne pensais que j’ai été payé par l’Europe pour n’en avoir pas Contre son habitude, il écrivit tout entières de sa main les quelques ligues adressées à Lévis, les dernières probablement qu’il ait tracées. “Je réponds par celle-ci, mon cher chevalier, à la lettre que vous m’avez écrite le 7. Je manquai le courrier par la faute de Saint-Sauveur. Rien de nouveau ici. L’article des vivres, pain et viande ; mais n’importe, l’Anglais restât-il jusqu’au 1er novembre, nous soutiendrons ”....

Au coucher du soleil, le marquis descendit au rivage de Beauport accompagné de Marcel, et après avoir examiné une batterie qu’il venait de faire augmenter, il se promena longtemps avec lui le long des retranchements, en observant de fois à autre la Hotte de l’amiral Saunders,. dont les gros vaisseaux avaient ouvert leurs voiles et se rapprochaient des grèves de la Canardière, tandis qu’un grand nombre de berges, chargées de marins, se rassemblaient vers la pointe de l’île d’Orléans. C’était le commencement d’une fausse attaque, convenue entre Wolfe et l’amiral, pour retenir au-dessous de Québec la masse des troupes françaises. Bientôt toute la flotte fut en mouvement : les vaisseaux échangèrent des signaux entre eux et entre l’île d’Orléans et la Pointe-Lévis ; le bombardement de la ville reprit avec une nouvellefureur, et joignit ses grondements lointains à la canon-

nade plus rapprochée des vaisseaux qui balayaient les battures de Beauport, comme pour préluder à une descente. Ce déploiement de forces, coïncidant avec la fin du jour, reportait aux scènes grandioses du 31 juillet, et acheva de tromper Montcalm sur les vrais desseins des ennemis. A mesure que s’éteignirent les dernières lueurs du crépuscule pour faire place à une nuit obscure, les feux de bivouac allumés dans le camp étoilèrent toute la côte de Beauport depuis Montmorency jusqu’à la ville. Le -général, conversant toujours avec Marcel, remontait vers le manoir de Salaberry, lorsque M. de Poulhariez vint l’avertir que plusieurs berges s’approchaient vis-à-vis le plateau occupé par son régiment. Montcalm fit alors prendre les armes aux troupes et border les retranchements. Il détacha en même temps le capitaine Marcel, avec une de ses ordonnances, auprès de M. de Yaudreuil, en recommandant de venir lui donner avis au premier incident qui surviendrait. Il continua à circuler entre le manoir et le ravin de Beauport, en s’entretenant avec M. de Poulhariez et le chevalier Johnstone. Sa conversation, toujours animée, prit un accent de vive émotion à mesure que la nuit s’avançait. 1 1 avait le pressentiment d’un danger prochain qu’il ne pouvait préciser. A une heure du matin, il envoya Poulhariez à son régiment et continua sa marche avec Johnstone. Son inquiétude se portait surtout vers les bateaux de provisions qui, d’après l’avis de Bougainville, devaient descendre cette nuit-là même : “ — Je tremble, répétait-il souvent au chevalier, qu’ils ne soient pris, et que cette perte nous ruine sans

ressource ; car nous n’avons de provisions que pour peu de jours 1

A la même heure, Wolfe avait les mêmes pressentiments d’une mort prochaine. Il fit ses dernières dispositions testamentaires, comme s’il eut eu la certitude qu’il ne survivrait pas au lendemain. En témoignage d’estime et d’attachement pour ses collègues dans le commandement, il légua son argenterie à l’amiral Saunders, ses équipages à Monckton, et à Carleton ses papiers avec ses livres. Tous ses ordres donnés, et n’ayant plus qu’à attendre la marée, il fit venir dans sa cabine, à bord du Sutherland, un de ses compagnons de jeunesse en qui il avait une particulière confiance, John Jarvis, commandant la corvette le Porc-Epic , qui devint plus tard amiral avec le titre de Lord Saint- Vincent. Il passa, une heure avec lui dans l’intimité, et lui fit part de ses pressentiments. Au moment de lui dire adieu, il sortit de son gilet le médaillon contenant le portrait de M!le Lowther, et le remit à son ami en le priant de le rendre à sa fiancée, lorsqu’il serait de retour en Angleterre, si ses appréhensions se réalisaient.

Les vingt-deux vaisseaux de l’amiral Holmes ne levèrent l’ancre au cap Itouge qu’à l’entrée de la nuit. La marée, qui achevait de monter, ne les entraîna qu’à une petite distance de Saint- Augustin, d’où ils redescendirent avec le reflux, comme ils avaient fait les jours précédents, sans qu’aucun mouvement inusité éveillât

1 — Tous ces détails sont tirés des dernières pages du Journal cle Montcalm et du Dialogue du chevalier Johnstone.

MONTOALM ET LÉVIS

le soupçon des factionnaires du rivage. Tout était activité cependant sur les navires. Les troupes savaient qu’une descente aurait lieu cette nuit même, mais un petit nombre d’officiers seulement connaissaient en quel endroit elle allait se faire. Les soldats nettoyaient leurs armes, les équipages se préparaient à la manœuvre des bateaux. Le colonel Howe fi commandant de l’infanterie légère, frère du liéros tombé l’année précédente devant Carillon, faisait appel à l’élite de ses soldats. Il choisissait vingt-quatre braves à qui il réservait l’honneur de marcher les premiers au combat.

Les moiteurs de la nuit flottant sur le fleuve épaississaient les ténèbres et empêchaient de voir à distance. Aux ombres vagues qui glissaient sur les eaux, les sentinelles françaises placées en vigies sur les cimes du cap Rouge, reconnurent et signalèrent le passage de la flotte ; mais Bougainville, convaincu qu’elle remonterait avec le jusant, comme aux autres marées, ne jugea pas à propos de la suivre.

Depuis quelques jours il semblait frappé d’aveuglement. Malgré les ordres les plus formels de Vaudreuil, lui enjoignant de garder sur les hauteurs d’ Abraham le régiment de Guyenne, pour se porter en peu d’instants aux endroits menacés, il l’avait laissé partir pour le camp de Beauport. Il avait également négligé de suivre le conseil du gouverneur qui, après lui avoir fait remarquer que le poste du Foulon n’était pas assez gardé, lui avait dit d’y ajouter cinquante hommes de la compagnie de Repentigny. “ Bougainville, dit Johnstone, avait un

1 — Lord Mahon, History of En gland, vol. IV, p. 164.

grand fonds d’esprit, du bon sens et beaucoup de bonnes qualités... ; mais à une très grande bravoure se joignait chez lui beaucoup d’ignorance de l’art militaire, qu’il n’avait jamais étudié ”. Grâce à des influences de cour et à la faveur de Mme de Pompadour, il était passé de simple aide de camp au grade de colonel, au grand mécontentement de plusieurs officiers plus anciens et plus méritants que lui. Le soir du 12, il avait envoyé dire, contre toute apparence, que l’armée anglaise était rentrée au camp de la Pointe-Lévis ; puis, au lieu de suivre la flotte sans jamais la perdre de vue, connue il en avait l’ordre formel, il resta inactif au cap Eouge avec tout sou détachement. Pourquoi ne se rapprocha-t-il pas des hauteurs d’ Abraham, commes les manœuvres des Anglais le lui indiquaient ? Pourquoi ne renvoya-t-il pas les grenadiers et les volontaires qui sont l’âme de leurs régiments ? Pourquoi, après avoir informé Vaudreuil et Montcalm, ainsi que les postes de Pumigny, de Douglas et de Yergor, qu’il enverrait cette nuit même des bateaux chargés de provisions, n’a-t-il pas averti de son changement de résolution pour qu’ils ne les attendissent plus? Tout cela, conclut Johnstone, est inexplicable.

Mais ce qui est impardonnable de la part de Bougainville, c’est d’avoir, au mépris des avertissements du gouverneur réitérés dans la lettre où il lui donnait carte blanche sur les moyens, changé, ou du moins laissé partir trois ou quatre jours après, le commandant du Foulon, et laissé le poste aux mains de Vergor, cet officier mis en jugement peu d’années auparavant, pour avoir livré presque sans résistance le fort de Beausé-

jour1. L’armée, comme les généraux, se reposait entièrement sur lui. L’avant- veille encore, Montbeillard lui écrivait de Beauport : “ Nous passons ici les nuits au bivouac et nous avons grand tort ; c’est vous qui veillez pour nous ”. Durant tout l’été, il avait eu sous les yeux l’infatigable vigilance de Lévis, qui, placé dans la même position que lui sur la rivière Montmorency, n’avait jamais été mis en défaut. Mais Lévis n’était plus à Québec.

A minuit, deux lanternes furent hissées l’ime audessus de l’autre au grand mât du Sutherland. C’était le signal convenu. Aussitôt la première division prit place dans les bateaux et se mit en ligne, suivie de proche par le reste de l’armée, l’infanterie légère faisant l’avant-garde. A deux heures, sur un signe du général, dont le canot s’était placé en tête, tous les bateaux se mirent en mouvement. Les soldats avaient ordre de garder un profond silence, les équipages de faire le moins de bruit possible, et de ne se servir de leurs rames que pour diriger légèrement leurs embarcations, car la marée baissante et la brise du sud-ouest qui s’était élevée, les faisaient dériver rapidement. Les vaisseaux du général Holmes devaient descendre trois quarts d’heure plus tard avec le reste des troupes. La nuit était sereine mais sans lune, et la lumière des étoiles, tamisée par les vapeurs de septembre, était à peine visible. Le silence nocturne n’était troublé que par le clapottement de l’eau sur les flancs des embarcations, et par le bruit du vent dans les arbres de la falaise qui

1 — M. de Foligné, Journal mémoratif.

MONTCALM ET LKVIS 229

tout près, sur la gauche, dressait sa muraille de pierre dans l’obscurité.

Durant plus d’une heure la longue fiie de bateaux glissa dans le même silence en suivant les contours du rivage. Aucun bruit insolite ne se faisait entendre sur les hauteurs, et tout portait à croire qu’ils n’étaient pas découverts. Wolfe, assis à l’arrière de son canot, conversait de temps en temps à voix basse avec les officiers rangés auprès de lui. L’un d’eux, John Robinson 1, jeune garde-marine, qui devint plus tard professeur de sciences naturelles à l’université d’Edimbourg, a raconté l’impression profonde qu’avait faite sur lui la conversation du général. Les idées mélancoliques qui l’avaient obsédé lui revenant à l’esprit, il en chercha l’expression dans la poésie, et il se mit à réciter la belle élégie de Gray sur un cimetière de campagne, dont la publication était encore récente. Eut-il une intuition plus vive du sort qui l’attendait, lorsque, d’une voix émue, il répéta ce vers qui ne fut jamais si vrai que pour lui-même :

“ The paths of glory lead but to the grave ”.

— Messieurs, murmura-t-il, en terminant la citation, j’aimerais mieux avoir fait cette élégie que de prendre Québec.

— Qui vive ? cria une sentinelle invisible dans l’ombre à l’un des bateaux de l’infanterie légère, au moment où il rasait le rivage de Samos à une portée de pistolet.

1 — Robison, d’après Lord Mahon, vol. IV, p. 163.

230 MONÏCALM ET LÉVIS

— France ! répondit un capitaine des Fraser’ s Highlanders, qui savait très bien le français.

La sentinelle, croyant que c’était le convoi de vivres annoncé par Bougainville, laissa passer le bateau en commettant la faute de ne pas demander le mot d’ordre et de ne pas aller elle-même s’assurer de la vérité 1.

Quelques minutes après, un froissement de branches, indiquant que quelqu’un descendait la côte du Foulon, se fit entendre, suivi d’un nouveau : — Qui vive ?

— France ! répéta le capitaine ; et il ajouta : — “ ISTe faites pas de bruit, ce sont les vivres ; on pourrait nous entendre La corvette le Hunter était en effet ancrée à peu de distance. — Passez, dit la sentinelle, qui ne descendit pas plus loin.

La force du courant entraîna les bateaux de l’infanterie légère un peu au-dessous de l’anse 2 Les vingtquatre volontaires, conduits par le capitaine Delaune, sautèrent sur le sable et s’avancèrent jusqu’au pied de

1 — Les historiens anglais et américains prétendent que la sentinelle aurait ajouté : — A quel régiment ? Et que le capitaine aurait répondu : — De la Reine. S’il eut véritablement fait cette réponse, elle l’aurait trahi, car le régiment de la Reine ne se trouvait pas à Québec, il était à l’ile-aux-Noix. Smollett (Sis tory of Englcmd, vol. VIII, p. 376, édition de 1864), et Wright {Life of Wolfe, p. 576), affirment que ce régiment faisait partie du corps d’armée de Bougainville. M. Parkman dit seulement qu’il y avait une partie de ce régiment au-dessus de Québec. La liste détaillée du détachement de Bougainville citée plus haut prouve le contraire. Aussi bien, les relations françaises les plus circonstanciées comme celle de M. de Vaudreuil au ministre (5 octobre 1759)' et celle de M. de Foligné ( Journal mémoratif), se taisent sur cette seconde question.

2' — Les postes français se succédaient, depuis Québec jusqu’à Sillery dans l’ordre suivant : l’anse des Mères, l’anse du Foulon, Samos et Sillery.

la falaise, qui en cet endroit est très escarpée et couverte aujourd’hui comme alors de bois et de broussailles h Leurs fusils en bandoulière, ils se mirent hardiment à la gravir en s’aidant des branches et des arbustes. Ils arrivèrent au sommet sans avoir reçu un coup de fusil, et s’avancèrent jusqu’à la clairière ouverte sur le plateau, suivis de près par un plus fort détachement. Le jour commençait à poindre et permettait de distinguer la toile blanche des tentes sur le fond obscur du sol et du feuillage. Ils s’élancèrent vers les sentinelles qui, en les apercevant, tirèrent quelques coups de fusil et se replièrent vers les tentes. Vergor dormait profondément dans son lit, et ne fut réveillé que par les détonations et les cris d’alarme. Il sortit précipitamment et se mit en défense avec les soldats de son poste accourus des tentes voisines. Ils n’étaient qu’au nombre d’une trentaine, car Vergor avait envoyé le reste, composé d’habitants de Lorette, travailler à leur récolte, à la condition, paraît-il, qu’ils iraient achever les siennes sur la terre qu’il possédait dans cette paroisse 1 2. Un piquet de l’infanterie légère débarqué un peu plus haut, gravissait alors le ravin et marchait au secours des volontaires 3. Vergor, pris

1 Afin de bien me rendre compte des obstacles que pré¬

sente la montée, je m’y suis transporté le 31 mai 1891. A une centaine de pas à l’est de la côte suivie par les voitures, c’està-dire à l’endroit même où montèrent les soldats de llowe, la falaise est restée absolument dans le même état, ombragée d’arbres et de broussailles comme au siècle passé. Je l’ai gravie avec mes jambes de soixante ans en moins de cinq minutes, la montre à la main.

2 — Mémoires sur le Canada.

3 — Vaudreuil au ministre , 5 octobre 1759.

entre deux feux, ne fît qu’une faible résistance, reçut une balle au talon et se rendit prisonnier avec quelques-uns des siens. Les autres réussirent à s’échapper à la faveur de l’obscurité et des bois voisins.

Wolfe, resté sur le bord de la grève, attendait un signal avant de lancer de nouvelles troupes. Pendant un temps assez long, rien ne rompit le silence de la nuit que les rafales du vent et le murmure du ruisseau Saint-Denis qui, gonflé par les dernières pluies, tombait en cascade sur le flanc de la montagne. Soudain éclatèrent quelques coups de fusil suivis d’appels aux armes, puis de nouvelles décharges accompagnées de clameurs confuses. Enfin, des bourras poussés par cent poitrines anglaises annoncèrent que le poste .était pris. Wolfe, sans rien laisser voir de la joie qu’il éprouvait, donna l’ordre d’avancer. Toute la première division, formée d’environ seize cents hommes, s’élança hors des bateaux, précédée des sapeurs qui, en peu d’instants, eurent débarrassé le ravin des abattis qui l’obstruaient et rendu libre le chemin tracé sur le penchant de la côte. Une partie de la division s’y engagea, tandis que le reste grimpait à droite et à gauche en s’accrochant aux buissons et aux angles des rochers. Wolfe, à qui l’excitation du moment donnait de nouvelles forces, gravit la côte d’un pas léger et rangea rapidement les troupes en bataille à mesure qu’elles débouchaient sur le plateau, l’aile gauche du côté de Sillery, l’aile droite du côté de Québec, toute la ligne faisant face au chemin Saint-Louis. L’éveil avait été donné à la batterie de Samos par la fusillade du Foulon, et elle ouvrit un feu vif sur les bateaux dont elle endommagea quelques-uns, tua ou blessa plusieurs

soldats et officiers 1. Le colonel Howe fut détaché aven l’infanterie légère pour aller s’emparer de ce poste et de celui de Sillery, dont la batterie tirait maintenant à toute volée sur l’escadre qui achevait de dériver et jetait l’ancre devant l’anse du Foulon. Les deux postes* assaillis par des forces supérieures, et se voyant sur le point d’être cernés, battirent en retraite du côté du cap Rouge. Une partie du régiment d’Anstruther alla prendre position dans les maisons échelonnées sur la route de Sillery.

Le transport des troupes s’était fait avec une telle célérité, qu’avant six heures du matin les plus éloignées, celles du colonel Burton, stationnées de l’autre côté de la rivière, avaient été traversées et déposées dans l’anse du Foulon. Les gardes françaises entretenues par la ville le long de la grève, essayèrent d’inquiéter le débarquement, mais furent refoulées par des détachements soutenus du canon des vaisseaux.

Durant ces opérations le grand jour était venu. Le soleil du 13 septembre se leva dans les nuages : du ciel gris d’automne tombaient de temps en temps de légères ondées qui faisaient craindre une journée pluvieuse. Sur la plaine ondulée et semée de bouquets d’arbres qui s’étendaient devant l’armée, aucun ennemi n’avait encore fait son apparition. On eût dit que les régiments anglais n’y avaient été rassemblés que pour l’exercice d’une parade. Seul, le canon du bombardement, qui avait redoublé à la nouvelle du succès de la descente.

1 — Dans le bateau où était le capitaine» Knox, il y eut sept hommes tués ou blessés.

rappelait la guerre. Quand on songe que pour obtenir un tel avantage, il n’avait fallu que la peine d’une montée difficile, et trois escarmouches insignifiantes, on reste confondu. Toutes les causes qui auraient dû faire manquer cette audacieuse tentative avaient conspiré pour sa réussite.

Premièrement, le régiment de Guyenne posté sur les plaines d’ Abraham, avait été retiré contre toute raison 1 ;

Secondement, il l’avait été à l’insu de Yaudreuil, sans quoi ce gouverneur aurait insisté à le faire renvoyer ;

Troisièmement, Bougainville, contre l’avis de Vaudreuil, n’avait pas renforcé le poste du Foulon avec les cinquante hommes d’élite de Repentigny ;

Quatrièmement, les deux déserteurs de Royal- Roussillon, révélèrent à Wolfe le passage projeté du convoi de vivres, dans la nuit du 1 2 ;

Cinquièmement, Bougainville le fit annoncer aux différents postes, et quoique ce convoi ne descendît pas, il négligea de contremander son ordre ;

Sixièmement, le déserteur du Royal - Américain s’évada avant de connaître la proclamation de Wolfe, et ne put ainsi révéler le projet de descente ;

Septièmement, Bougainville, qui avait toujours suivi pas à pas la flotte de l’amiral Holmes et ne l’avait pas perdue de vue, la vit descendre du cap Rouge et y resta précisément durant la fatale nuit du 13;

Huitièmement, le commandant du Foulon avait été remplacé trois ou quatre jours auparavant par le capitaine de Yergor, le plus mauvais soldat de la colonie ;

1 — Dans la soirée même du 1 2, d’après Vaudreuil. Lettre au ministre, 5 octobre 1759.

Neuvièmement, celui-ci, le soir du 12, avait permis il presque tout son monde de s’absenter ;

Dixièmement, il n’exercait aucune vigilance et dormait profondément au moment du débarquement des Anglais.

Si une seule de ces cbances avait fait défaut, la descente aurait probablement été empêchée, ou du moins arrêtée dans son exécution, et peut-être tournée en effroyable désastre. Si, par exemple, le régiment de Guyenne avait été retenu sur les plaines d’ Abraham par Bougainville, comme celui-ci en avait l’ordre positif de Yaudreuil, il serait arrivé à temps pour surprendre les régiments anglais dans le désordre de la montée, les culbuter du haut en bas des caps, et lancer sur eux un feu plongeant qui en aurait fait un terrible massacre, tandis que les batteries de Samos et de Sillery les prenant en enfilade, auraient complété l’hécatombe. Wolfe aurait perdu devant Québec sa réputation d’homme de guerre, et serait aujourd’hui placé au rang de Phipps ou de Sir Hovenden Walker. L’Angleterre, découragée par la ruine de cette expédition. qui lui avait coûté d’énormes dépenses, aurait probablement renoncé à son projet de conquête ; et la Nouvelle-France serait restée à ses anciens maîtres, en proie aux abus qui l’auraient entraînée sur la pente que suivait la France de Louis XY, jusqu’à ce qu’elle fût tombée avec celle-ci dans l’abîme de la révolution.

Pendant que les trois brigadiers complétaient les dispositions, Wolfe s’avança à une petite distance du côté de Québec pour choisir le terrain sur lequel il voulait livrer bataille. Il s’arrêta sur un plateau assez

uni qui, à partir de ce jour, allait devenir immortel sous le nom de Plaines d’ Abraham. Cette désignation avait été donnée à ce lieu parce qu’un des premiers colons du Canada, Abraham Martin, ancien pilote surnommé maître Abraham, y avait acquis une terre qu’il avait défrichée. Le plateau, large à peu près d’un quart de lieue, est coupé à droite par l’énorme anfractuosité au fond de laquelle coule le fleuve Saint-Laurent ; à gauche, par le coteau Sainte-Geneviève, au pied duquel s’étend la vallée où la rivière Saint-Charles traîne en serpentant ses eaux lentes et boueuses. Les deux falaises forment en se réunissant, à une demi-lieue vers l’est, le cap Diamant, sur lequel est assise la citadelle de Québec. Deux chemins courant parallèlement traversent les plaines d’ Abraham : l’un, le chemin Saint-Louis, sort de la porte de ce nom, et mène à Sillery ; l’autre, le chemin Sainte-Foye, émerge de la porte Saint- Jean et conduit à la paroisse de Sainte-Foye. En avant du plateau règne un léger ravin qui descend en pente douce et remonte un peu plus loin pour former les buttes à Neveu, lesquelles se- prolongent jusque sous les murs de la ville. A travers les champs de blé et les prairies qui couvraient ces plaines, surgissaient çà et là des bouquets d’arbres et des touffes d’arbustes. De la crête du coteau Sainte-Geneviève, la vue embrasse toute l’étendue des paroisses de Lorette, de Charlesbourg et de Beauport, le bassin de Québec, l’ île d’Orléans et toute la côte de Beaupré, c’est-à-dire les paroisses de l’ Ange-Gardien, du Château-Ilicher, de Sainte-Anne et de Saint- Joachim, bornées à l’horizon par le cap Tourmente. Cette vue rappelle par son étendue et son aspect

Vol

pittoresque, la route de Naples à Castellaniare. Il ne manque à la montagne Sainte-Anne, qui dresse son cône bleu à sept lieues de distance, qu’un panache de fumée pour ressembler au Vésuve.

Wolfe apprit en rejoignant son armée qu’un officier •avait reçu une balle au travers du poumon. Il donna, dans cet instant critique, une marque de bonté et de sympathie qui explique l'affection qu’avaient pour lui ses soldats. Il alla lui presser la main, lui exprimer toute sa douleur, et l’assura que s’il guérissait, il le recommanderait pour une promotion, ajoutant qu’il allait en prévenir Monckton, en cas que lui-même tombât dans la bataille.

Les tirailleurs canadiens et sauvages commençaient à se montrer aux abords des bois, et lançaient des balles qui tuaient ou blessaient quelques hommes. L’armée avait exécuté un changement de front et faisait face à la ville. Le général la disposa sur trois colonnes et la fit avancer vers les plaines.

C’est à ce moment que Montcalm reçut le premier avis d’une descente au Foulon h Vaudreuil l’ignorait encore. Marcel n’était plus auprès de lui ; il avait suivi à la batterie de la Canardière le major Dumas

1 — Le Journal de Montcalm s’arrête à la journée du 12 septembre. Marcel n’eut le courage de le reprendre que dix jours après pour raconter en quelques pages la bataille du 13, la mort du général et les derniers incidents de la campagne. Avant de commencer son récit, daté du cap Santé, le 23 septembre 1759, il s’écrie : “Je n’ai plus que des malheurs à écrire ; vingt fois j’ai pris la plume et vingt fois la douleur l’a fait tomber de mes mains! Comment me rappeler une suite d’événements aussi assommants ? Nous étions sauvés et nous som nés perdus ” !

qui, prévenu par les patrouilles d’eau que les berges signalées à Poulhariez remontaient vers la ville, avait fait sortir des retranchements et marcher au bord de la grève les milices de Québec. Aux premières lueurs de l’aube, tout danger semblait disparu, et l’armée rentrait dans les tentes lorsque des coups de canon retentirent du côté de Samos. Montcalm venait de quitter Johnstone après avoir pris une tasse de thé avec lui pour se réveiller, n’ayant pas dormi de la nuit, et avait ordonné de seller ses chevaux. Il arrivait à la Canardière. En rentrant avec Marcel dans la maison du séminaire, il dit avec saisissement que ses craintes se réalisaient, et que le convoi de vivres était attaqué, peut-être même pris. Peu d’instants après entra un Canadien tout hors d’haleine, cpii n’avait fait qu’une course du Foulon au camp. Il dit qu’il était le seul échappé du poste de M. de Vergor, que ce poste avait été surpris, emporté, et que les Anglais étaient maîtres des hauteurs. “ Nous connaissions si bien, dit le secrétaire de Montcalm, les difficultés de pénétrer par ce point, pour peu qu’il fût défendu, qu’on ne crut pas un mot du récit d’un homme à qui nous crûmes que la peur avait tourné la tête. J’allai me reposer chez moi, en priant M. Dumas d’envoyer au quartier général pour avoir des nouvelles, et de me faire avertir s’il y avait quelque chose à faire. On entendait toujours quelques coups de fusil de loin en loin ”. La ville fit des signaux. “ Par quelle fatalité n’envoya-t-on pas savoir des nouvelles 1 ” ?

1 — Journal de Montcalm.

M0NTCA1.M ET LÉV1S

Le chevalier de Bernetz avait expédié au camp un courrier qui rencontra chemin faisant le major général Montreuil, lequel venait d’être prévenu par un fuyard h

Montreuil fit marcher immédiatement le régiment de Guyenne et courut avertir le marquis de Montcalm qui fit aussitôt avancer un piquet par bataillon et six cents hommes de Montréal. Il les suivit de près, après avoir laissé le camp sous le commandement de M. de Senezergues 1 2.

Lorsque, vers six heures du matin, les lignes blanches du régiment de Guyenne commencèrent à serpenter à travers les buttes à Neveu, Wolfe fit faire halte à son armée et la mit en bataille sur trois rangs de profondeur, à une petite distance du ravin. Elle couvrait l’espace compris entre le sommet de la falaise et le chemin de Sainte-Foye, et regardait la ville, distante seulement d’un quart de lieue, mais dont les buttes lui dérobaient la vue. Monckton commandait la droite avec les grenadiers de Louisbourg, les régiments d’Otway, de Bragg et de Kennedy ; Murray, le centre avec ceux de Lascelles, des Highlanders et d’Anstruther ; Townshend, la gauche avec le régiment d’Amherst et le Royal- Américain. Cette aile n’atteignait pas le coteau Sainte-Geneviève. Wolfe s’était solidement établi dans la maison d’un nommé Borgia et dans

1 — Journal de Lévis, p. 207.

2 — Journal de Malartic, p. 284.

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quelques autres constructions voisines du chemin de Sainte-Foye, le long duquel les deux derniers régiments étaient disposés en potence, afin de repousser l’aile droite des Français si elle essayait de déborder de ce côté1. L’infanterie légère, ramenée de Sillery, se rangeait sur trois colonnes à quelques pas en arrière. Le colonel Burton commandait la réserve avec le régiment de Webb subdivisé en huit corps séparés par de grands intervalles 2. L’effectif de cette armée était de cinq mille deux cent vingt-neuf hommes de toutes armes. Le troisième bataillon du Royal- Américain avait été laissé à la garde du débarquement. Enfin, le détachement d’Anstruther établi, comme on l’a vu, dans les maisons de Sillery, devait tenir en échec le corps de Bougainville 3.

Vaudreuil n’avait été prévenu qu’à six heures moins un quart par un billet contradictoire du chevalier de Bernetz qui lui annonçait que l’ennemi était descendu au Foulon, mais qu’il le croyait rembarqué. Il ne connut la vérité qu’après le départ de M. de Montcalm 4. A sept heures moins un quart, il envoya un exprès à

1 — Mante. History of the late war, p. 255. — Voir à la fin du chapitre, A view of the action gained hy tlie English, September 13 th, 1759, near Quebec, brought from thence by an officer of distinction. Sur ce plan l’infanterie légère est placée, partie en avant, partie en arrière du Royal-Américain.

2 — Mante, p. 255. 3 — Idem, p. 255.

4 — “ M. de Vaudreuil n’en fut exactement informé que vers les six heures et demie Journal tenu à l'année. Vaudreuil avait son quartier général dans la maison de M. De

Vienne, située sur le chemin de Beauport, vis-à-vis la route de Bourg-Royal. Lettre de Vaudreuil à Bougainville, 17 septembre 1759. De Vienne y avait d’abord reçu son cousin Bougainville durant les premiers jours du siège.

Bougainville avec ces quelques mots : “ Il paraît bien certain que l’ennemi a fait un débarquement à l’anse du Foulon; nous avons mis bien du monde en mouvement. Nous entendons quelques petites fusillades.... Il me tarde d’avoir de vos nouvelles et de savoir si l’ennemi a fait quelque tentative de votre côté ”, Vaudreuil ajoutait en post-scriptum. “ Les forces de l’ennemi paraissent .considérables. Je ne doute pas que vous soyez attentif à ses mouvements et à les suivre ; c’est sur quoi je m’en rapporte à vous ”.

Les courriers se succédaient avec des nouvelles de plus en plus alarmantes. Montcalm put à peine eu croire ses yeux, lorsqu’en arrivant à la rivière Saint- Charles, il aperçut distinctement les rangées d’uniformes écarlates sur le penchant du coteau Sainte-Geneviève :

■ — - “ L’affaire est sérieuse, dit-il à Johnstonequi l’accompagnait ; retournez au plus vite à Beauport, et ordonnez à Poulhariez de m’envoyer en toute hâte le reste de la gauche sur les hauteurs d’ Abraham ”. Buis il piqua des deux, et le regard fixe, sans proférer une parole, il traversa à fond de train le pont et la vallée Saint-Charles en se dirigeant vers la côte d’ Abraham.

Toute l’armée fut bientôt en mouvement, à l’exception de la garde des batteries et de la tête de pont. Dans la ville, l’excitation et l’alarme étaient indescriptibles. Les citoyens avaient été réveillés en sursaut en entendant -crier : Les Anglais sont aux portes ! Tout ce qui ne portait pas les armes, vieillards, femmes, enfants accourus au nord de la ville, stationnaient soit aux remparts, soit au bord du cap, et regardaient dans une muette

anxiété défiler les troupes depuis le chemin de Beauport jusqu’à la ville. Elles s’avancaient à marche forcée, les régiments de la ligne reconnaissables à leurs uniformes blancs, drapeaux déployés, tambours battants, les milices vêtues de toute façon, la plupart en costumes d’habitant. Après avoir traversé les ponts, elles se divisaient en trois colonnes, la première montant par la côte du Palais, la seconde par la côte à Coton, la troisième par celle d’ Abraham. Tandis que ces deux dernières longeaient à l’ouest les murs d’enceinte, la première, entrée par la porte du Palais, traversait la cité en ruine et débouchait par les portes Saint- Jean et Saint-Louis. Les femmes, les enfants reculaient au passage des bandes de sauvages aux allures et aux regards féroces sous leur tatouage de guerre, avec leurs pendeloques, leurs scalpes, leurs plumets agités par une marche rapide. Des familles cherchaient parmi les miliciens soit un fils, soit un époux, soit un père, poulies embrasser avant la bataille, qui s’annoncait par une fusillade intermittente. Chacun sentait que le moment de la crise si longtemps redoutée était venu. Tout ce qu’un peuple a de cher : sa religion, sa patrie, ses foyers, son existence même, étaient en jeu.

Montcalm demeura stupéfait en apercevant devant lui, non pas un détachement, comme il s’y attendait, mais toute l’armée de Wolfe. Il courut de la droite à la gauche, en comptant les régiments, remarqua au centre celui des Ecossais, tranchant, par ses uniformes rayés de diverses couleurs, sur le rouge des lignes anglaises,, par la musique nasillarde de leur cornemuse mêlée aux sons clairs des fifres et des trompettes. Du ciel gris se

MONTCALM ET LÉYIS

détachaient de petites ondées qui continuaient à tomber par intervalles. Le colonel de Fontbonne, commandant de Guyenne, avait fait les premières dispositions avec autant d’intelligence que de bravoure. Après avoir étendu le front de son régiment pour en imposer à l’ennemi, il avait profité des accidents du terrain pour jeter en avant des pelotons qui entretenaient un feu bien nourri avec ceux des Anglais. Trois ou quatre cents tirailleurs canadiens, dispersés à gauche, dans un champ de blé en épis au centre derrière des touffes d’épinettes, de cèdres et d’aubépines, à droite dans un petit bois traversé par le chemin de Sainte-Foye, incommodaient si fort les Anglais, que leur commandant les avait tenus longtemps couchés à terre pour éviter les balles. Montcalm rangea son armée en bataille sur trois lignes de hauteur à mesure qu’elle arrivait : les milices sur les deux ailes ; les régiments de ligne au centre, dans le même ordre qu’ils occupaient au camp de Beauport, c’est-à-dire Boyal-Roussillon le plus près du fleuve, puis Guyenne, Béarn, Languedoc et la Sarre. Le major Dumas commandait la plus forte partie des Canadiens placés à droite. Quelques pièces d’artillerie demandées à la ville, furent amenées “ avec promptitude 1 ”, pour répondre au feu de mitraille que venaient d’ouvrir deux canons anglais 2 Montcalm ordonna à Marcel qui arrivait avec des munitions, de placer deux pièces sur le chemin de Sainte-Foye 3, lesquelles concentrèrent leur feu sur la maison de Borgia, dont trois cents hommes

1 — M. de Foligné.

2 — Knox's Journal , Vol. II, p. 70.

3 — Journal de Montcalm Journal de Lévis, p. 208.

de l’infanterie légère s’étaient emparés en avant de leurs lignes. Quelques Canadiens s’y glissèrent, malgré les balles qui pleuvaient des ouvertures, y mirent le feu, en chassèrent les ennemis, et les forcèrent de se rabattre sur leurs régiments.

Un cavalier d’ordonnance de Vaudreuil, lequel s’avancait avec le reste des troupes, vint dans ce moment remettre à Montcalm un billet où il le. conjurait de ne pas précipiter l’attaque : “ L’avantage, disait ce billet, que les Anglais avaient eu de forcer nos postes, devait naturellement être la source de leur défaite ; mais il était de notre intérêt de ne rien prématurer. Il fallait que les Anglais fussent en même temps attaqués par notre armée, par quinze cents hommes qu’il nous était fort aisé de faire sortir de la ville, et par le corps de M. de Bougainville, au moyen de cpuoi ils se trouveraient enveloppés de toutes parts, et n’auraient d’autres ressources que leur gauche pour leur retraite, où leur défaite serait encore infaillible 1 ”.

Ce billet contenait, de l’aveu de tous les hommes de guerre, le meilleur parti à suivre, mais Montcalm le rejeta avec dédain. “ Il n’en fallut pas davantage, dit le Journal tenu à l’armée, . pour déterminer un général qui eût volontiers été jaloux de la part que le simple soldat eût pris à ses succès ; son ambition était qu’on ne nommât jamais que lui, et cette façon de penser ne contribua pas peu à lui faire traverser les différentes entreprises où il ne pouvait pas paraître ”.

1 — Archives de la Marine , Collection Moreau, de Saint-

Méry, Vaudreuil à M. de Berry er, 5 octobre 1759 Journal

tenu à l'armée.

Le premier soin de Montcalm en voyant, à son arrivée sur les plaines, qn’il avait affaire à tonte l’armée de Wolfe, aurait dû être évidemment de se mettre en communication avec Bougainville. Il n’était pas encore sept heures du matin. En moins d’une heure et demie, un cavalier aurait franchi la vallée Saint-Charles, remonté la route de Loretta à l’église de Sainte-Foye, et remis à Bougainville l’ordre d’accourir au plus vite. Celui-ci, dont l’armée était en marche à neuf heures, aurait pu, en hâtant le pas, signaler son approche dès onze heures.

Dans l’intervalle, Montcalm aurait eu le temps de faire sortir la garnison de Québec et de la mettre en ligne avec les quinze cents hommes qu’amenait le gouverneur. Il aurait ainsi attaqué de Iront l’armée anglaise avec plus de six mille hommes, tandis que l’élite de son armée, composée de plus de deux mille soldats, l’aurait prise en queue. L’issue était facile à prévoir. Mais l’homme qui, selon l’expression de Montcalm, savait si bien faire la guerre à l’œil, n’était pas là.

“ Je m’arrêtai, dit Marcel, un moment avec le marquis de Montcalm qui me dit : “ — Flous ne pouvons éviter le combat. L’ennemi se retranche ; il a déjà deux pièces de canon. Si nous lui donnons le temps de s’établir, nous ne pourrons jamais l’attaquer avec le peu de troupes que nous avons ”. Il ajouta avec une espèce de saisissement : “ — Est-il possible que Bougainville n’entende pas cela ” ? Il me quitta sans me donner le temps de lui répondre autre chose sinon que nous étions bien petits ”.

Montcalm tint un conseil de guerre avec les commandants des divers corps ; mais ceux-ci, voyant la résolution où il était de brusquer l’attaque, n’osèrent le contredire, ou le firent timidement comme le chevalier de Montreuil 4 Lévis seul, s’il eût été présent, aurait pu par son sang-froid, calmer l’agitation du général, et par l’ascendant qu’il exerçait sur lui, l’empêcher de précipiter l’action.

Les troupes régulières et coloniales que Montcalm avait en ce moment sous la main, ne s’élevaient pas à plus de trois mille cinq ou six cents hommes 1 2, la plus grande partie composée de milices. L’élite de l’armée, les grenadiers, les volontaires étaient, comme on vient de le voir, au cap Rouge avec Bougainville. On avait en outre, un mois auparavant, détaché de l’armée, avec le chevalier de Lévis, huit cents hommes, des meilleurs soldats choisis parmi les cinq régiments qui allaient se battre.

La seule partie de l’armée engagée jusqu’à ce moment était les Canadiens de la droite qui, conduits par Dumas, avaient délogé l’infanterie légère de la maison de Borgia. Favorisés par le petit bois qui leur servait de retraite, ils en sortaient au pas de course et s’élancaient sur cette infanterie chaque fois qu’ils la voyaient s’avancer : ils venaient de la repousser pour la troisième fois 3. “ Les

1 — Poulhariez, en qui Montcalm avait plus de confiance que dans tous les officiers généraux de son camp, avait été laissé à la garde de l’ouvrage à cornes.

2 — Journal de Lévis , p. 208. Voir la note à la fin du chapitre.

3 — Vaudreuil au ministre , 5 octobre 1759.

Canadiens arrangés de la sorte, dit le Journal tenu à l’armée, surpassent certainement par l’adresse avec laquelle ils tirent, toutes les troupes de l’univers Les -succès obtenus coup sur coup par ces braves miliciens, et l’ardeur que montrait le reste des troupes inspirèrent trop de confiance à Montcalm. Il oublia que les Canadiens perdaient leur supériorité en rase campagne ; qu’en outre, ils étaient la plupart mal armés, n’ayant que leurs fusils de chasse. Une partie d’entre eux n’avaient pas même de baïonnettes, qu’ils avaient remplacées par des couteaux fixés, tant bien que mal, au bout de leur fusil h L’armée, inférieure en nombre, fatiguée d’une marche forcée d’une à deux lieues, dont les derniers arrivés étaient encore essoufflés, allait perdre l’avantage du terrain en descendant dans un ravin inégal, embarrassé de buissons, où les rangs seraient infailliblement rompus avant d’atteindre l’ennemi sur la hauteur qu’il occupait. La crainte de lui donner le temps de se retrancher et d’augmenter son nombre, l’emporta sur toutes ces raisons. Montcalm poussa son cheval en avant de sa ligne de bataille, et parcourut les rangs en les animant par sa parole vive, avec cet air chevaleresque et martial qui le faisait admirer de ses soldats. Un jeune milicien de dix-huit ans, présent à l’action, et qui vécut dans un âge très avancé, Joseph Trahan, a souvent raconté l’impression singulière que lui avait laissée la vue du général. “ — Je me rappelle très bien, disait-il, l’attitude de Montcalm avant le combat. Il montait un cheval

] “ Ces gens (les Canadiens) mal armés, n’ayant point

de baïonnettes et que de simples tusils de chasse ”. Mémoires ■ de Pouchot, vol. II, p. 142.

brun ou noir, au front de nos lignes, tenant haut son épée comme pour nous exciter à faire notre devoir. Il portait un uniforme à larges manches, dont l’une, rejetée de l’arme qu’il tenait, découvrait le linge blanche sa manchette 1

Il était dix heures. Les nuages s’étaient dissipés, et le soleil éclairant la plaine de tout son éclat, faisait briller devant les Français, les baïonnettes, les sabres, les uniformes garances des Anglais, les tartans des- Highlanders. Wolfe, qu’on eût dit présent partout, reconnaissable à sa haute taille, marchait à la tête de ses régiments qu’il avait fait avancer jusqu’au bord du ravin. Personne mieux que lui ne comprenait la position dangereuse où il se trouvait. Quelques coups de fusils entendus du côté de Sillery lui faisaient penser que Bougainville s’avancait et serait bientôt sur ses derrières. Si le général français retardait l’attaque pour combiner son mouvement avec celui du colonel, il sentait que sa position était presque désespérée. Mais la fortune qui avait si bien favorisé le coup d’audace qu’il venait d’accomplir, lui donnait foi dans le triomphe. Il passait devant ses régiments, en montrant l’ennemi de son épée, haranguant ses soldats d’un air inspiré, leur disant que pour eux c’était la victoire ou la mort, car la retraite était impossible.

Montcalm fit sonner la charge. Son armée s’ébranla en front de bandière, poussant le cri de guerre à la façon des anciens. Elle s’avança avec rapidité, recueil-

1 — Revue Canadienne. Le régiment des montagnards écossais, par M. J.-M. LeMoine, vol. IV, p. 856.

lant sur son passage les pelotons de tirailleurs qui n’avaient pas eu le temps de rentrer dans les rangs, ce qui occasionna un premier flottement. Elle ne fut pas rendue au fond du ravin, que les lignes rompues par les difficultés du sol firent croire aux Anglais que l’attaque se faisait en colonnes irrégulières.

Les régiments essayèrent de se reformer en gravissant la montée, et firent halte à une demi-portée de fusil. Dans l’instant de silence qui suivit, on n’entendit que les cris de commandements répétés sur tout le front de l’armée puis une décharge générale par les trois rangs à la fois, sans qu’on eût le soin de réserver de coupa pour entretenir le feu. Cette première décharge, faite à distance et avec précipitation, produisit peu d’effet. Les Canadiens, rangés presque tous sur la seconde ligne, se couchèrent à terre pour recharger selon leur coutume et causèrent ainsi quelque confusion. Les Anglais, à qui leur commandant avait ordonné de mettre deux balles dans leurs fusils, s’approchèrent avant de tirer,, et de la hauteur d’où ils ' dominaient, répondirent par un feu bien dirigé qui décima le premier rang et le fit osciller. Le centre anglais surtout, dont la décharge instantanée résonna “ comme un coup de canon ”, fit d’affreuses trouées dans les régiments. Un nuage de fumée enveloppa les deux armées qui continuèrent à marcher de l’avant. Le combat fut court, mais d’une extrême vivacité. Les deux braves commandants de la Sarre et de Guyenne, Senezergues et Fontbonne, furent tués' en ce moment, ainsi que le second commandant de la droite, M. de Saint-Ours. Le lieutenant-colonel de Languedoc, Privât, fut blessé dangereusement. L’aidemajor Malartic eut deux chevaux tués sous lui.

Du côté des Anglais, le colonel Carleton reçut une blessure à la tête, le brigadier Monckton une balle au travers du corps. Pendant que Montcalm courait d’un point à l’autre pour raffermir ses bataillons ébranlés, Wolfe dirigeait l’attaque en personne à la droite de son armée. Une balle l’avait atteint au poignet, et il s’était fait un bandage avec son mouchoir. Il marchait en avant des grenadiers et leur donnait l’ordre de charger, lorsqu’une seconde balle le frappa dangereusement. Mais fidèle à l’axiome qu’il répétait souvent : “ Tant qu’on peut marcher et tenir ses armes, c’est une honte de reculer ”, il continua d’avancer. Son brillant uniforme le signalait aux francs-tireurs canadiens cachés dans les buissons, d’où montaient des flocons de fumée. Une troisième balle le frappa en pleine poitrine. Il chancela, et voyant qu’il perdait connaissance, il dit à un officier d’artillerie qui se trouvait près de lui : “ — Soutenez-moi, il ne faut pas que mes braves soldats me voient tomber ”. Le lieutenant Brown, du corps des grenadiers, le grenadier Henderson et un autre soldat accoururent, le prirent dans leurs bras, et l’emportèrent en arrière du champ de bataille. A sa demande, ils le déposèrent sur le gazon, dans un pli du terrain. Un des officiers voulut aller chercher un chirurgien. — “C’est inutile, soupira le général ; c’en est fait de moi ”. Il paraissait sans connaissance, lorsqu’un de ceux qui l’assistaient cria : — “ Us fuient ! ils fuient ! — Qui fuit ? ' demanda vivement Wolfe, comme s’il se réveillait d’un profond sommeil.

— ■ “ Les ennemis, répondit l’officier, ils cèdent de tous côtés ” !

Wolfe reprit : — “ Que l’un de vous coure vite dire au colonel Burton de descendre en toute hâte avec son régiment vers la rivière Saint-Charles et de s’emparer des ponts pour couper la retraite aux fuyards Il se tourna sur le côté, murmura tout bas : “ Dieu soit loué, je meurs en paix”, et il expira 1.

Les dernières décharges des deux armées s’étaient faites presque à bout portant. Wolfe avait communiqué son impétuosité à ses troupes. La charge à la baïonnette commandée par lui au moment où il tomba avait fait plier le centre 2, et faire volte-face à toute l’armée française ; mais “ la déroute ne fut totale que parmi les troupes réglées. Les Canadiens accoutumés à reculer à la manière... des anciens Parthes, et à retourner ensuite à l’ennemi avec plus de confiance qu’auparavant, se rallièrent en quelques endroits 3 ”, principalement dans le petit bois de la droite, où iis tinrent en échec une partie des régiments anglais. '

La masse des fuyards, n’écoutant ni le général ni les officiers, se précipita dans la vallée pour regagner l’ouvrage à cornes ; le reste s’enfuit vers la ville. Montcalm, entraîné par ce torrent, cherchait à rallier quelques compagnies en face de la porte Saint-Louis, quand il reçut deux blessures coup sur coup, une à la cuisse, l’autre dans l’aîne. Le capitaine Marcel était occupé à quelques pas de lui, à sauver une des pièces d’artillerie. “ Je vis, dit-il, arriver M. le marquis de Montcalm à cheval, soutenu par trois soldats. J’entrai avec lui dans la ville où le chevalier de Bernetz me donna quelques

1 — Knox, vol. II, p. 78.

'Ü — Journal tenu à Vannée.

3 — Idem.

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ordres que je courus exécuter sur le rempart”.... La foule qui s’y était pressée pour voir l’issue du combat,, en descendait et inondait la rue Saint-Louis. Quelques femmes le voyant passer, pâle et inondé de sang, s’écrièrent en pleurant : “ — O mon Dieu ! mon Dieu ! le marquis est tué !

— “ Ce n’est rien ! ce n’est rien ! répondit le général mourant, en se tournant vers elles, ne vous affligez pas pour moi, mes bonnes amies 1 ”.

Yaudreuil était arrivé près des hauteurs au moment de la déroute. Il avait vainement cherché à rallier les régiments : sa voix s’était perdue dans le tumulte de la fuite. Une partie des Canadiens, plus dociles à sa parole, étaient retournés sur leurs pas et couraient au secours des braves miliciens qui défendaient le terrain avec le courage du désespoir, dans le bois du chemin de Sainte- Foye et dans quelques taillis plus rapprochés de la porte Saint- Jean.

Les sauvages, suivant leur instinct d’oiseaux de proie, s’étaient retirés à l’écart au commencement de la mêlée,, et attendaient le moment de se répandre sur le champ de bataille pour scalper et dépouiller les morts et les blessés. Townsliend, à qui le commandement était dévolu, ne profita pas de la victoire autant qu’il l’aurait pu ; car il lui eût été facile de s’emparer des portes et de pénétrer dans la ville au milieu de la confusion générale. Murray était retenu sur la gauche par l’opi-

1 — Cette anecdote a souvent été racontée par feu M, Malcolm Fraser, fils du lieutenant des Fraser’s Ff ighlanders, qui l’avait apprise d’une vieille dame de Québec. Celle-ci, toute jeune tille, se trouvait parmi le groupe de femmes à qui le général adressa ces paroles.

MÔNTCALM ET lLvIS

niâtreté des Canadiens. Au moment de la déroute, les Highlanders qu’il commandait s’étaient élancés les premiers, la claymore à la main, en poussant leur farouche cri de guerre. Ils avaient tout fait fuir devant eux, et s’étaient avancés jusqu’à l’orée du bois; mais là ils avaient été arrêtés par un feu de mousqueterie aussi bien nourri qu’habilement dirigé. Après d’inutiles efforts pour en déloger les Canadiens, les Highlanders avaient été forcés de battre en retraite, pour aller se reformer sur le chemin Saint-Louis. Murray les fit ensuite descendre plus à l’ouest-, jusqu’au bord du coteau Sainte-Geneviève, afin de prendre le bois à revers, et chasser en même temps du penchant de la côte, des bandes de francs-tireurs canadiens qui en défendaient la descente. “ Ils tuèrent et blessèrent un grand nombre de nos hommes, dit le lieutenant Fraser, et nous forcèrent de retraiter un peu plus loin pour refaire nos rangs ”. Murray les ramena pour la troisième fois à l’attaque, mais renforcés à droite et à gauche du régiment d’Anstruther et du second bataillon du Eoyal- Américain. Une nouvelle lutte s’engagea et fut soutenue “ avec une ardeur et un acharnement incroyables ”, au dire du chevalier Johnstone, témoin de cette lutte héroïque. “ Quand ils furent écrasés par le nombre, ils disputèrent pied à pied le terrain depuis le sommet jusqu’au bas des hauteurs ”.

Au milieu de la vallée s’élevait la boulangerie de l’armée, entourée de quelques maisons. Les Canadiens s’y rallièrent une dernière fois et arrêtèrent encore assez longtemps les trois régiments ennemis. “ Ce fut là et autour du bois, rapporte Fraser, que notre régiment souffrit davantage Le chevalier Johnstone qi i

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a raconté en détail ce brillant fait d’armes, dit que ces infortunés héros se firent presque tous tuer sur place, mais qu’ils sauvèrent un grand nombre de fugitifs et donnèrent le temps à l’armée française de se réfugier dans l’ouvrage à cornes.

FORCES RESPECTIVES DES ARMÉES ANGLAISE ET FRANÇAISE A LA BATAILLE D’ABRAHAM.

M. Parkman, dans Montcalm and Wolfe , estime à moins de trois mille cinq cents les troupes qui soutinrent le choc des Français, ce qui ne peut se concilier avec le tableau suivant, extrait du Journal de Ivnox, où se trouve indiqué le nombre de soldats de chaque régiment présent à l’action, avec le chiffre des tués et blessés dans chacun de ces régiments. (Voir vol. 2, pp. 74 et 81.)

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