PREMIÈRES ANNÉES RE MONTCALM ET DE LÉVIS. — LA NOUVELLE - FRANCE
Le 14 mars 1756, le général marquis de Montcalm descendait les degrés du palais de Versailles, où il venait de recevoir les derniers ordres du roi Louis XV. Il partait pour le Canada, où il allait remplacer le baron de Dieskau, fait prisonnier, l’année précédente, à la malheureuse affaire du lac Saint-Sacrement. Le prince, à qui le marquis de Montcalm avait été recommandé comme un des plus brillants officiers de son armée, l’avait élevé au grade de maréchal de camp et nommé commandant des troupes qu’il envoyait soutenir la guerre dans cette colonie.
Le lendemain, le général partit de Versailles pour Brest, en compagnie de son premier aide de camp, M. de Bougainville, jeune homme alors peu connu, mais qui devait plus tard se rendre célèbre par ses voyages autour du monde.
Montcalm était plein d’espérance et de joie à son départ, car le roi avait mis le comble à ses bontés en nommant son fils, à peine âgé de dix-sept ans, colonel d’un régiment de cavalerie. L’heureux père s’était empressé de faire part de ce joyeux événement à sa femme et à sa mère, en leur annonçant qu’il était allé avec son fils remercier le roi et présenter le jeune colonel à toute la famille royale.
1 La première édition de cet ouvrage a été publiée en deux volumes à Québec en 1891, chez les éditeurs Demers et frère. Il a été composé d’après un très grand nombre de documents entièrement inédits que l’auteur a trouvés en France. Le propriétaire des pièces originales, M. le comte Raimond de Nicolay, en a fait faire une copie authentique, qu’il a généreusement offerte au gouvernement de la province de Québec, qui les a publiés sous la direction de l’auteur. Cette collection forme onze volumes grand in- 8°, parmi lesquels se trouvent le Journal même de Montcalm, celui du chevalier de Lévis, leur correspondance, celle de Vaudreuil, de Bourlamaque, de Bigot et d’une foule d’autres officiers civils et militaires du Canada avec le chevalier de Lévis, les relations de plusieurs expéditions, les lettres et les pièces officielles de la cour de Versailles. Dans la présente édition , l’auteur a supprimé un certain nombre de détails qui n offrent pas en France le même intérêt qu’au Canada.
MONTCALM ET LEVIS
Avant même son départ de Versailles, Montcalm avait conçu la meilleure opinion de Bougainville : « C’est un homme d’esprit et de société aimable, » écrivait-il à sa mère. Et un peu plus tard, il disait dans son journal : « C’est un jeune homme qui a de l’esprit et des belles-lettres, grand géomètre, connu par son ouvrage sur le calcul intégral; il est de la Société royale de Londres, aspire à être de l’Académie des sciences de Paris... Il sait très bien l’anglais, et a mis à profit un voyage qu’il a fait en Angleterre et en Hollande. Il m’est très recommandé par Mme de Pompadour. »
De son côte, Bougainville avait été entièrement subjugué par les manières du marquis de Montcalm: « Je suis enchanté de mon général, écrit-il à son frère; il est aimable, plein d’esprit, franc et ouvert. »
Le voyage à travers la Bretagne fut assez agréable, grâce aux premiers beaux jours du printemps, qui commençaient à faire éclater les bourgeons et reverdir les coteaux.
Montcalm trouva à Brest toute sa maison qui l’y avait précédé, et son deuxième aide de camp, M. de la Rochebeaucour, « homme de condition, natif du Poitou, lieutenant au régiment de cavalerie de Montcalm. » Il y fut rejoint peu après par son troisième aide de camp, M. Marcel, sergent au régiment de Flandres, promu au grade d’officier.
A Brest vivait alors un des hommes les plus intègres qui eût exercé les fonctions d’intendant au Canada, M. Ilocquart, qui fit grand accueil à Montcalm et aux officiers supérieurs qui le suivaient.
« M. et Mme Hocquart m’ont très bien reçu. C’est un couple bien assorti; honnêtes gens, vertueux, bien intentionnés, tenant une bonne maison. Aussi M. Hocquart a-t-il été vingt ans intendant en Canada sans avoir augmenté sa fortune, contre l’ordinaire des intendants des colonies, qui n’y font que de trop grands profits aux dépens du pays. »
Dans le salon de Mme Hocquart se trouvait un homme avec qui Montcalm venait de nouer les premiers liens d’une amitié qui ne devait jamais se démentir : c’était le chevalier de Lévis, arrivé la veille à Brest, et qui avait été choisi pour commander en second sous ses ordres avec le grade de brigadier.
Personne depuis lors n’a possédé autant que Lévis la confiance de Montcalm. Il a été son ami le plus intime, son conseiller, le confident de tous ses secrets. Sa correspondance avec Lévis, découverte récemment, révèle qu’il reconnaissait en lui un maître dans l’art militaire.
Ils ont été tous deux, avec des fortunes diverses, les derniers défenseurs d’une cause perdue, et ont concentré autour d’eux les dernières gloires des armes françaises en Amérique.
Louis -Joseph, marquis de Montcalm, seigneur de Saint-Véran, était né le 29 février 1712, au château de Candiac, près de Nîmes. Il appartenait à une antique famille originaire du Rouergue. Scs ancêtres s’étaient illustrés de père en fils sur les champs de bataille. « La guerre, disait-on dans le pays, est le tombeau des Montcalm. »
La marquise de Saint-Véran, née Marie-Thérèse de Lauris de Castellane, mère de Louis- Joseph , était une femme d’un caractère éminent et d’une piété plus éminente encore. Elle avait converti au catholicisme son mari, né de parents huguenots, et avait exercé une influence extraordinaire sur son fils. Si les principes qu’elle lui inspira ne le préservèrent pas de tous les écarts, dans ce siècle de débordement
MONTCALM ET LÉV1S
et d impiété, ils lui firent une impression qui ne s’effaça jamais et quijdétermina les grandes lignes de sa vie.
Les premières années de son enfance s’écoulèrent à Roquemaure, auprès de son aïeule maternelle, Mme de Vaux, <c laquelle, comme toutes les grand’mères, le gâta un peu; ce qui, dit-il, joint à ma santé délicate, fit qu’en 1718 je ne savais pas lire. »
Le marquis de Montcalm,
d’après un portrait appartenant à M. le marquis Victor de Montcalm.
il fut alors confié aux soins de M. Louis Dumas, son oncle de la main gauche, esprit original, qui avait les qualités et les défauts d’un savant et d’un pédagogue. Heureusement qu’il ne trouva pas en Louis-Joseph un disciple aussi docile qu’en son frère cadet, qu’il fit mourir, à l’âge de sept ans, d’un excès de travail. Il avait fait de cet enfant un petit prodige, qui, dès l’âge de six ans, savait l’hébreu, le grec et le latin, outre le gascon qu’il parlait si bien, qu’il semblait ne connaître que cette langue. Il possédait aussi les éléments de l’histoire de France, l’arithmétique, la géographie et le blason.
Louis- Joseph, malgré de fréquentes révoltes contre le système de son rude maître, fit de rapides progrès dans l’étude du latin, du grec et de l’histoire, grâce à une intelligence vive et à une heureuse mémoire.
Le marquis de Saint -Véran, qui avait transporté dans sa nouvelle croyance l’âpreté du calvinisme, n’était pas moins sévère que M. Dumas pour le jeune Montcalm; il l’obligeait à tenir un journal où il lui rendait compte de son temps et de ses progrès. L’enfant s’oubliait assez souvent; il était si jeune! Son père l’en gourmandait, et il est amusant de lire comment le fils plaidait sa propre cause.
A peine entré dans sa quatorzième année, il suivit les traditions de famille et joignit l’armée, mais sans abandonner son cours d’étude. M. Dumas voyait tant de différence entre ses progrès et ceux qu’il avait vu faire au petit prodige, dont il ne s’attribuait pas la mort, qu’il en était désespéré. Mais ce qui le désolait pour le moins autant, c’était l’écriture de son élève; elle était désastreuse. C’était un défaut radical dont, malgré des efforts héroïques, Montcalm ne devait jamais se corriger, et qui était destiné à faire le désespoir de ses biographes après avoir fait celui de son précepteur.
La carrière de Montcalm l’appelait à être un homme d’action : il en avait les goûts et les aptitudes. 11 fut un militaire à la façon antique, faisant toujours une large part à l’étude dans la vie des camps. Il écrivait de l’armée à son père en 1734 :
« J’apprends l’allemand,... et je lis plus de grec, grâce à la solitude, que je n’en avais lu depuis trois ou quatre ans. »
Montcalm reçut le baptême de feu sous les murs de Kehl (1733), et ne démentit pas la vaillance de ses aïeux. L’année suivante, il assistait à la prise de Philippsbourg, où il vit le vieux maréchal de Berwick, victorieux comme Turenne, emporté comme lui par un boulet.
La mort de son père ramena le jeune officier au château paternel, à son cher Candiac, devenu sa propriété.
Il ne reste plus aujourd’hui que la moitié du château de Candiac; mais sa masse sévère est encore imposante. Entourée d’arbres fruitiers, elle domine la campagne ondulée et solitaire qui lui sert d’horizon1. C’est là, sous le ciel ensoleillé du Languedoc, parmi les plantations d’oliviers et d’amandiers qu’il cultivait, que le futur héros du Canada passa les quelques années de paix et de bonheur qui lui étaient réservées. C’est là qu’il conduisit sa jeune femme, dont, par une singulière coïncidence, la famille avait eu des rapports avec le Canada. Son grand-oncle, l’intendant Talon, y avait été le fondateur de l’administration royale.
Angélique-Louise Talon du Boulay, que Montcalm avait épousée en 1736, lui avait apporté quelques biens qui ne l’avaient pas rendu riche.
La marquise était plus à la hauteur de son mari par le cæur que par l’intelligence, mais elle était épouse aussi tendre que mère dévouée. Ils eurent dix enfants, dont six vécurent : deux garçons et quatre filles.
Montcalm avait à un haut degré l’esprit de famille ; il était profondément attaché à ce coin de la France, où il trouvait dans la compagnie de sa mère, de sa femme et de ses petits enfants, tous les plaisirs qu’il aimait. De fait, il y jouissait de l’existence féodale avec tous ses charmes. Aussi, quand il sera exilé à quinze cents lieues de là, au fond des forêts d’Amérique, on l’entendra bien des fois soupirer :
« Quand reverrai -je la patrie? Quand reverrai-je mon cher Candiac? »
Durant les fréquentes et longues absences auxquelles l’obligeait le service militaire, l’avenir de sa jeune famille le préoccupait. Alors, avec cet esprit de foi qu’il
1 Lorsque je visitai le château de Candiac, en 1873 , il était devenu la propriété de la famille de Bernis.
MONTCALM ET LÉVIS
tenait de sa mère, il demandait à Dieu, — c’est lui-même qui l’écrit, — de les conserver tous et de les faire prospérer pour ce monde et pour l’autre. « On trouvera, ajoutait-il, que c’est beaucoup et surtout quatre filles pour une fortune médiocre; mais Dieu laissa-t-il jamais ses enfants au besoin?
Aux petils des oiseaux il donne la pâture,
Et sa bonté s’étend sur toute la nature. »
Pendant la guerre de la succession d’Autriche, Montcalm avait suivi son régiment en Bohème, et eut sa part des souffrances de l’armée française. Plus tard, au
Château de Candiac, où est né le marquis de Montcalm.
Canada, il rappellera à ses soldats la famine qu’ils eurent à endurer pendant cette terrible campagne, et il écrira à Devis (1757) : « Les temps vont être plus durs, à certains égards, qu’à Prague... Accoutumés à se prêter à tout et en ayant déjà donné des preuves à Prague, je n’attends pas moins d’eux dans les circonstances présentes. »
Une étroite amitié l’avait uni alors à l’intrépide Ghevert, dont il sentait l’âme égale à la sienne.
Montcalm était colonel du régiment d’Auxerrois-infanterie durant la campagne d’Italie (1746), où il faillit terminer sa carrière. Fait prisonnier tout sanglant sur le champ de bataille, après la défaite des Français devant Plaisance, il écrivait à sa mère : « Nous avons eu hier une affaire des plus fâcheuses. Il y a eu nombre d’officiers, généraux et colonels, tués ou blessés. Je suis des derniers, avec cinq coups de sabre. Heureusement aucun n’est dangereux, à ce que l’on m’assure, et je le juge par les forces qui me restent, quoique j’aie perdu de mon sang en abondance, ayant une artère coupée. Mon régiment, que j’avais deux fois rallié, est anéanti. »
Promu au grade de brigadier à sa rentrée en France, il alla se faire écharper de nouveau dans une gorge des Alpes, où le frère du maréchal de Belle-lsle se fit
MONTCALM ET LEVIS
luer follement avec quatre mille Français. Les deux nouvelles blessures qu’il avait reçues à cette affaire lui valurent les félicitations du roi, le grade de mestre de camp et le commandement d’un nouveau régiment de cavalerie, désigné sous le nom de Montcalm.
La paix d’Aix-la-Chapelle (1748) lui procura quelques années de repos, les dernières qu’il eut à passer au château de Candiac. Nous l’y trouvons en février 1756, lisant à sa mère et à sa femme la lettre suivante que venait de lui adresser le garde des sceaux :
« À Versailles, 25 janvier, à minuit.
« Peut-être 11e vous attendiez- vous plus, monsieur, à recevoir de mes nouvelles au sujet de la dernière conversation que j’ai eue avec vous le jour que vous m’êtes venu dire adieu à Paris. Je n’ai pas cependant perdu de vue un instant, depuis ce temps-là, l’ouverture que je vous ai faite alors, et c’est avec le plus grand plaisir que je vous en annonce le succès. Le roi a donc délerminé sur vous son choix pour vous charger du commandement de ses troupes dans l’Amérique septentrionale, et il vous honorera à votre départ du grade de maréchal de camp.
« D’Argenson. »
La lecture de celte lettre jeta dans le désespoir la marquise de Montcalm, dont le caractère timide, un peu effacé, s’élevait difficilement au-dessus du cercle de famille. Elle ne put jamais consentir à laisser partir son mari pour cette expédition si lointaine. La marquise de Saint-Véran, au contraire, forte comme une Romaine, quoique brisée de douleur, conseilla à son fils d’accepter ce poste d’honneur et de confiance que lui offrait son souverain. La marquise de Montcalm ne pardonna jamais ce conseil à sa belle-mère et lui reprocha plus tard la mort de son mari b
A Brest, Montcalm avait rencontré dans le chevalier de Lévis un compagnon d’armes qui s’était trouvé avec lui sur plus d’un champ de bataille. Gaston-François de Lévis était, comme Montcalm, originaire du Languedoc. 11 était né le 23 août 1720, au château d’Azac , d’une des plus antiques maisons de France. Dès la troisième croisade, Philippe de Lévis accompagnait le roi Philippe- Auguste en terre sainte. Deux membres de cette famille, Henri de Lévis, duc de Ventadour, et François- Christophe de Lévis, duc de Damville, avaient été vice-rois de la Nouvelle-France (1625-1644). Dès l’âge de quatorze ans, le chevalier de Lévis portait l’épée et annonçait des talents aussi solides que brillants. Le régiment de la marine où il était lieutenant se battit à l’allaire de Clausen. Le jeune Lévis se lit remarquer par une bravoure et un sang-froid surprenants pour son âge; il obtint une promotion. Ce fut, dit-on, pendant la campagne de Bohême que Montcalm et lui se virent pour la première fois. Lévis, blessé à la cuisse d’un éclat de bombe au siège de Prague, était probablement au nombre des invalides laissés dans cette ville à la garde de l’héroïque Chevert.
Il soulint un combat opiniâtre sur les bords du Mein, à la tète d’un détachement de cent hommes, et assista à la bataille de Dettinghen (27 juin 1743). Les pertes que le régiment de la marine essuya dans cette bataille ne lui permirent pas de rentrer en campagne. Le chevalier de Lévis revint en France.
' Je tiens cette tradition du marquis Victor de Montcalm.
M ONT C A L Al ET LÉ VI S
Peu de Lemps après, il passa à l’armée de la Haute-Alsace, sous les ordres du maréchal de Coigny, qu il suivit en Souabe, où il ne se distingua pas moins que dans les campagnes précédentes.
En 1 7a.j , il servit sous le prince de Gonti et se trouvait au passage du Rhin. Il suivit, l’année suivante, son régiment dirigé sur Nice pour défendre les frontières de la Provence.
Nommé aide-major de 1 armée d Italie en 1747, il se signala aux sièges de Mon-
Le maréchal de Lévis,
d’après un tableau appartenant à la galerie de M. le comte Raimond de Nicolay.
lalban, de Valence, de Cazal , de Yillefranche et du château de Vintimille. A la désastreuse bataille de Plaisance, il eut un cheval tué sous lui, et fut blessé à la tête d’un coup de feu, près de Biéglis, où il avait été détaché pour faire une reconnaissance.
Pendant cette campagne, le chevalier de Lévis avait fait admirer sa valeur, sa présence d’esprit et de rares qualités militaires. On cite de lui un brillant fait d’armes qui eut du retentissement. Le duc de Mirepoix, Gaston de Lévis, son cousin, commandant le régiment delà marine, l’avait choisi pour aide de camp à l’attaque de Montalban. Ils se trouvèrent tous deux sans escorte, au débouché d’une gorge, en présence d’un bataillon de Piémontais : <r Bas les armes! crient-ils à l’ennemi, vous êtes entourés. » Le bataillon fut fait prisonnier.
Tels étaient les services militaires qui avaient mis en vue le chevalier de Lévis,
MON T C A LM ET LEVIS
et qui avaient déterminé le comte d’Argenson à l’adjoindre à Montcalm dans le commandement des troupes du Canada.
Ces deux hommes ont joué un si grand rôle à cette période de notre histoire, qu’il est nécessaire, avant d’aller plus loin, de bien définir leur caractère. Rarement deux commandants lurent unis d’une si étroite amitié et s’entendirent si bien ensemble dans toutes leurs opérations; et cependant leurs caractères présentaient des contrastes frappants. Autant l’un était ardent, autant l’autre était tempéré.
Montcalm était le véritable Méridional : son tempérament avait la chaleur du ciel de Provence; il s’emportait facilement, mais redevenait maître de lui-même avec la même facilité. Un jour, — c’était avant ses campagnes d’Amérique, — il commandait à une grande revue dans une des villes du Midi. Un de ses officiers, qu’il eut à réprimander pour sa tenue, hasarda quelques remarques un peu vives. Montcalm fut suffoqué de colère et accabla le malheureux officier d’un tel flot d’invectives, que toute sa suite en fut consternée. Il s’en aperçut et resta confus de lui-même. Peu de temps après, dans une circonstance tout aussi solennelle, ayant vu venir le même officier, il courut à lui, l’embrassa en le serrant dans ses bras et en lui disant :
« Je vous aime comme mon fils, voilà pourquoi je vous reprends comme un père b »
Ce trait peint Montcalm au naturel: caractère impétueux, irascible, mais bon enfant. C’est dans ces qualités et ces défauts qu’il faut chercher l’explication des succès et des revers du général.
Le chevalier de Lévis, quoique né dans le Midi comme Montcalm, n’avait rien de son impétuosité ni de sa loquacité. 11 était calme, froid, sobre de paroles.
Tous deux étaient également ambitieux, rêvant toujours de l’avancement dans la carrière militaire et des honneurs, ayant les yeux sans cesse tournés vers la cour de Versailles pour demander ce que, dans le style du temps, on appelait des grâces. Mais Montcalm se créait facilement des obstacles, tandis que Lévis les évilait avec le plus grand soin, ne perdant jamais de vue le but qu’il poursuivait. Dans tout le cours de l’expédition, on verra apparaître ce grand mobile de leurs actions. Au reste, chefs et soldats sont animés du même esprit. L’avenir de la colonie qu’ils vont défendre les intéresse assez peu. C’est une contrée lointaine, affligée d’un climat rigoureux, peuplée d’une poignée de Français, dont on ne comprend plus guère l’importance, et que Voltaire, l’oracle du siècle, appelle quelques arpents de neige, en attendant que le ministre Choiseul se félicite d’en être débarrassé.
Si, pour les soldats de France, ce n’est pas une terre étrangère, elle va le devenir; ils le sentent, ils le prévoient. D’ici là c’est pour eux un champ de bataille où ils vont cueillir des lauriers et gagner des grades. Il ne faut pas perdre cela de vue dans l’étude des dernières années du régime français au Canada. Les intérêts de la colonie seront souvent en conflit avec ceux de l’armée, et il en résultera bien des erreurs et des fautes.
Dans la rade de Brest, une flottille de six voiles était prête à appareiller pour transporter le corps expéditionnaire placé sous les ordres de Montcalm. Ce corps se composait des seconds bataillons des régiments de la Sarre et de Royal -Roussillon, commandés le premier par M. de Senezergues, le. second par le chevalier de Bernetz, et formant un effectif de onze cent quatre-vingt-neuf hommes.
1 Cette anecdote est de tradition dans la famille du général , et m’a été racontée par le marquis Victor de Montcalm.
MONTCALM ET LÈVES
L’arrivée de ces régiments avait fait sensation dans la ville, où les généraux, entourés de brillants états-majors, les avaient passés en revue au milieu d’une loule qui les avait suivis jusque sur les quais, en les accompagnant de ses acclamations.
Plusieurs officiers de la garnison s’étaient même pris d’enthousiasme pour l’expédition, qui avait l’attrait d’une aventure, et avaient offert des sommes d’argent pour remplacer ceux qui partaient.
Les régiments, vêtus et armés à neuf, avaient une tenue superbe. L’uniforme de la Sarre était blanc, à revers et parements bleus, tandis que celui de Royal-Roussillon était de même, à revers et parements rouges.
Village et château d’Ajac (Aude), où est né Lévis. Vue d’ensemble, prise du côté du sud-est.
« On ne peut rien ajouter, écrivait Montcalm au ministre, à la bonne grâce, à l’air de satisfaction et de gaieté avec lesquels l’officier et le soldat se sont embarqués. B
De son côté, Rougainville ajoutait :
« Les soldats avant que d’aller à bord eurent à déjeuner, et tous s’embarquèrent sans confusion ni désordre, avec une ardeur et une gaieté incroyables. Quelle nation que la nôtre! Heureux qui la commande et qui en est digne... »
Les trois frégates avaient été destinées aux chefs de l’expédition : Montcalm montait la Licorne, Lévis la Sauvage, et le colonel de Bourlamaque, troisième commandant, la Sirène. Les troupes avaient été réparties sur les trois vaisseaux , le Héros, Y Illustre et le Léopard.
Pendant les préparatifs du départ, Montcalm, accablé d’ouvrage, avait eu peu de temps à donner à sa correspondance; mais dès qu’il se vit installé à bord de son navire, sa première pensée fut pour Candiac, et il se hâta d’y envoyer des nouvelles rassurantes.
« Ma frégate la Licorne, disait-il, est neuve et bien propre à résister aux tempêtes; et l’on me donne le sieur Pèlegrin, capitaine de port de Québec, qui irait les yeux fermés dans le fleuve Saint-Laurent. Vous voyez que M. le garde des sceaux
MONTGALM ET LEVIS
veut me conserver. M. de la Rigaudière (commandant la Licorne ) est un officier d’un grand mérite et très aimable. »
Telle était à cette date la décadence de la marine française, qu’elle n’osait plus se mesurer avec celle d’Angleterre; à tel point que le marquis de Confians, marin aussi brave qu’expérimenté, ne se crut pas en état, faute d’équipage, d’envoyer deux vaisseaux à la découverte avant la sortie du corps expéditionnaire.
Montcalm avait l’âme d’un soldat, mais il avait une mère, une femme, des enfants; et il éprouvait un serrement de cœur en regardant les côtes de France, qu’il ne devait plus jamais revoir. Il tâchait de se fortifier et de consoler les siens en se persuadant et en les assurant qu’il reviendrait.
« J’espère, madame, écrivait-il à sa belle-mère, la marquise du Roulay, que Dieu nous conservera l’un et l’autre, et me procurera la grâce la plus chère et la plus flatteuse pour moi, qui est celle de vous embrasser au retour de l’expédition du Canada. Heureusement je m’en crois sûr, et ce pressentiment me soutient. »
La première semaine de la traversée fut fort agréable; mais le 12, vers les quatre heures du soir, le temps changea soudainement.
« Il y eut un grain de vent, suivi d’une espèce de tempête, qui nous a obligés de mettre à la cape et d’y rester toute la nuit; ce gros temps nous a fort faligués et rendus presque tous malades. »
Le coup de vent du 12 n’était que le prélude d’une épouvantable tempête qui dura quatre-vingt-dix heures, sépara les vaisseaux et les mit en danger.
« Le jour de Pâques, ajoute Montcalm, nous ramena un temps favorable, ce qui nous fit plaisir à tous. Nous eûmes la consolation d’entendre la messe, qui ne put se dire qu’avec beaucoup de précaution , en faisant tenir le calice par un matelot assuré. Je n’oublierai pas de sitôt cette semaine sainte.
« On est sur les vaisseaux d’une manière édifiante; on y prie Dieu trois fois par jour : le matin, le soir avant que l’équipage soupe, et on dit les litanies de la Vierge à l’entrée de la nuit. A chaque fois on prie Dieu pour le roi, pour l’équipage, et on termine toujours les prières par des cris de : Vive le roi ! Les dimanches et les fêtes on dit les vêpres sur le pont, afin que tout l’équipage puisse y assister, même sans quitter les manœuvres. »
En somme, la traversée avait été heureuse. Avant même d’avoir mis pied à terre, Montcalm se hâta de rassurer sa famille, en adressant à sa mère une lettre datée « du mouillage à dix lieues de Québec, le 11 mai ».
Malgré tout ce que les officiers français avaient entendu dire du fleuve Saint- Laurent, ils furent frappés de son immensité et de la majesté de ses rivages. L’époque était favorable pour faire ressortir ses sauvages beautés, car la saison était plus avancée que d’habitude, et la nature commençait à prendre l’aspect réjoui du printemps.
« La journée a été tempérée, observe Montcalm, le 8 mai; il a même fait chaud comme en France dans le commencement de l’été. »
On l’entendra plus tard vanter le ciel éclatant du pays, la pureté de l’atmosphère. Les voyageurs oubliaient les longueurs de la route en contemplant les grands horizons, les larges découpures boisées des Laurentides, au pied desquelles cinglait le navire.
« Depuis le cap Tourmente jusqu’à Québec, remarque le général, la côte présente le plus beau pays du monde, et elle est très cultivée et remplie d’habitations.
MONTCALM ET LEVIS
Du côté du sud, elle commence à offrir un beau pays depuis Kamouraska, et il y a une paroisse de deux lieues en deux lieues. »
La Licorne était venue mouiller non loin du cap Tourmente, où elle attendit plusieurs jours le bon vent, qui ne s’élevait pas. Ces contretemps, au terme du voyage, étaient une trop rude épreuve pour la nature vive de Montcalm. Il s’impatiente; les pieds lui brûlent dans cette prison flottante où il est enfermé depuis six semaines. Il veut débarquer. Le rivage de Saint-Joachim est si proche! la plage est belle, et il n’y a que dix lieues de là à Québec. On lui représente qu’à cette saison les chemins sont presque impraticables. N’importe, il essayera. 11 ordonne de descendre le canot et se met en frais d’aller à terre.
Je cite son Journal :
« Du 10 mai 1756. — Les vents continuant d’être toujours contraires, j’ai pris mon parti pour débarquer à la Petite -Ferme et me rendre par terre à Québec avec des petites voitures du pays, charrettes et calèches, qui sont comme nos cabriolets, conduites par un seul cheval. L’espèce de chevaux est dans le goût de ceux des Ardennes pour la force, la fatigue et même la tournure. Le chemin de la Petite- Ferme à Québec est beau, on le fait dans la belle saison en six heures; on change à chaque paroisse de voiture, ce qui retarde, à moins qu’on n’en ait fait prévenir. On paye ces voitures à un cheval à raison de vingt sols par lieue. Les lieues sont déterminées sur celles de l’Ile-de-France. Je fus obligé de coucher en chemin chez M. du Buron, curé de la paroise du Château -Pocher. Les cures sont ordinairement possédées par des gens de condition ou de bonne famille du pays; ils sont plus considérés qu’en France, mieux logés, et, comme ils ont la dîme de tous grains, les moindres cures valent douze cents livres et communément deffx mille livres. »
En apercevant, des hauteurs de Montmorency, le promontoire escarpé de Québec, Montcalm ne put s’empêcher d’admirer sa position stratégique. Il examina du même coup d’œil militaire le vaste panorama qu’il avait sous les yeux, les hautes falaises de Lévis, l’immense rade, les côtes de Beauport, où il devait, trois ans plus tard, remporter sa dernière victoire. En franchissant d’un cœur léger les murs de Québec, il était bien loin de soupçonner que la cime de ce rocher allait lui servir de tombeau.
Le général a consigné dans son Journal ses premières impressions en mettant pied à terre au Canada :
« La côte, depuis l’endroit où j’ai débarqué, jusqu’à Québec, m’a paru bien cultivée, les paysans très à leur aise, vivant comme de petits gentilshommes de France, ayant chacun deux ou trois arpents de terre sur trente de profondeur. Les habitations ne sont pas contiguës, chaque habitant ayant voulu avoir son domaine à portée de sa maison.
« J’ai observé que les paysans canadiens parlent très bien français; et comme sans doute ils sont plus accoutumés à aller par eau que par terre, ils emploient volontiers les expressions prises de la marine.
« Le Canada doit être un bon pays pour y vivre à bon marché en temps de paix ; mais tout est hors de prix depuis la guerre. Les marchandises qu’on tire de France viennent difficilement; et comme tout habitant est milicien, et qu’on en tire beaucoup pour aller à la guerre, le peu qui reste ne suffit pas pour cultiver les terres, élever les bestiaux et aller à la chasse; ce qui occasionne une grande rareté pour la vie.
MONTCALM ET LÉYIS
« Le seul gouvernement de Québec a fait marcher depuis le 1er de mai trois mille miliciens, dont dix-neuf cents guerriers et onze cents hommes pour le service; et le roi, qui ne leur donne aucune solde, est obligé de les nourrir.
« M. Bigot, intendant, m’a donné à dîner avec quarante personnes. La magnificence et la bonne chère annoncent que la place est bonne, qu’il s’en fait honneur, et un habitant de Paris aurait été surpris de la profusion de bonnes choses en tout genre.
« L’évêque, M. de Pontbriand, prélat respectable, voulut me donner à souper, ainsi que M. le chevalier de Longueuil, commandant la place en l’absence de M. de Vaudreuil, gouverneur général, que les opérations de la campagne retiennent à Montréal. »
Montcalm fut vivement intéressé en visitant la petite ville de Québec, qui occupait déjà une si grande place dans l’histoire de la Nouvelle-France. Tout était nouveau pour lui dans ce nouveau monde : cette société si jeune comparée à la société si vieille qu’il venait de quitter, cette nature immense et sauvage comparée à la gracieuse nature de France.
La petite enceinte de Québec regorgeait de soldats, de miliciens et de Peaux- Rouges, qu’on dirigeait rapidement vers les frontières, où ils allaient rencontrer l’ennemi. C’était un assemblage aussi bizarre par les costumes que par les mœurs.
Avec son activité brûlante, le marquis eut bientôt parcouru la ville et les remparts. M. de Longueuil et l’intendant qui l’accompagnaient lui en avaient indiqué les principaux points : le château Saint- Louis, dont la masse sévère et imposante dominait la crête du cap; au pied, la ville basse, centre principal des affaires avec le mouvement de la navigation. Du sein des rues étroites et tortueuses surgissaient les clochers des églises de Notre-Dame, des jésuites, des récollets, le séminaire, le palais de l’évêque, le monastère des Ursulines, les ruines de l’IIô tel -Dieu, incendié l’année précédente1, et plus loin, dans la vallée du Saint-Charles, le monastère de l’Hôpital -Général; enfin, tout au pied de la falaise, le palais de l’intendant. Il n’était pas besoin d’en voir davantage pour reconnaître que c’était bien là le cœur de la Nouvelle -France. Les trois palais du gouverneur, de l’intendant et de l’évêque, étaient l’expression de la triple puissance qui rayonnait d’ici jusqu’aux extrémités de cet immense continent. Dans la seule enceinte des murs, cinq églises, trois monastères, un collège, un séminaire, révélaient quelle était la part qu’avait le catholicisme dans cette impulsion.
La colonie ne consistait qu’en deux lisières de paroisses échelonnées de chaque côté du Saint-Laurent. Au delà, dans toutes les directions, régnait la forêt primitive, la forêt interminable, couvrant de son vaste et uniforme manteau de verdure montagnes, plaines et ravins; la forêt avec ses lacs, ses savanes, ses rivières sans nombre, avec ses cataractes grondant nuit et jour, avec ses myriades de ruisseaux gazouillant sous la feuillée, avec ses rochers et ses caps dénudés ou moussus, dressant leur front immobile au vent ou à la neige, à la pluie ou au soleil, solitudes redoutables, servant de repaires aux bêtes féroces et aux tribus indigènes plus féroces encore. Ces tribus étaient disséminées un peu partout. A l’est vivaient les Etchemins, les Abénakis, les Micmacs, éternels ennemis des Anglais; au sud, les cinq nations iroquoises, ennemies traditionnelles des Français, aujourd’hui indé—
1 Les hospitalières occupaient alors une aile du collège des jésuites.
Vue de Québec (première moitié du xviif siècle), d’après une estampe de la Bibliothèque nationale.
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cises, cherchant une occasion pour se déclarer; plus loin c’étaient les Chaouenons, les Miamis, les Chéroquis; et vers le grand ouest, les Poutéotamis, les Outaouais, les Illinois, les Sakis, et une multitude d’autres tribus indigènes presque toutes sympathiques aux Français. J’ai indiqué ailleurs la raison de cette sympathie; il suffit de rappeler ici, en passant, que la colonisation anglaise était partie d’un tout autre principe que la colonisation française : l’égoïsme en avait été le mobile; et cette différence n’avait pas échappé à la sagacité indienne.
Le Canada n’était vulnérable que par trois points : les trois voies maritimes du Saint-Laurent, du lac Champlain et des grands lacs. La citadelle de Louisbourg gardait l’entrée du golfe; le fort Saint-Frédéric protégeait la tête du lac Champlain, et le fort Frontenac la sortie des grands lacs.
Les pays d’en haut, qui s’étendaient à des dislances indéterminées, étaient le vaste champ d’exploitation des coureurs de bois. C’est là que se formait cette race de hardis pionniers, d’où étaient sortis les plus illustres découvreurs : les Joliet, les Nicolas Perrot, les Nicolet, les La Yérendrye et tant d’autres. Race indomptable, indisciplinée, cruelle parfois à force d’être témoin de cruautés sans nom. Vêtus à l’indienne, accoutumés à toutes les fatigues, connaissant tous les sentiers aussi bien que les sauvages, alliés souvent à eux par des mariages plus ou moins réguliers, ayant parmi leurs tribus une grande influence, les coureurs de bois étaient d’une utilité inappréciable en temps de guerre.
A certaines époques de l’année, on les voyait arriver, accompagnés la plupart du temps de sauvages pagayant comme eux les canots d’écorce et fredonnant des chansons canadiennes. Ces enfants perdus de la civilisation avaient pris les allures de leurs hôtes habituels, fiers et nonchalants comme eux; les bras, la poitrine et les mains tatoués, les muscles secs et durs, les yeux perçants, éclairant des traits et un teint de cuivre. Ils venaient de toutes les profondeurs du désert où ils avaient rempli leurs pirogues de paquets de fourrures achetées des sauvages.
Braves souvent jusqu’à la témérité, mais ne comprenant pas la bravoure comme les Européens, ils se battaient à la manière des sauvages, c’est-à-dire en guérillas. Pour eux, reculer n’était pas une fuite ni une honte, c’était une manière de prendre une meilleure position. Leur indiscipline était un danger pour les armées régulières, qu’elles exposaient à se débander; aussi les employait-on de préférence dans les expéditions à la découverte et pour les coups de main.
Depuis le jour où le plus grand des découvreurs français, Champlain, avait pénétré le premier dans la vallée des grands lacs, ces vastes régions étaient devenues le domaine de la France. Elle y avait conquis un double droit, celui de premier occupant et celui de puissance civilisatrice, seul droit, en définitive, qui puisse justifier aux yeux de la raison l’envahissement d’un pays barbare.
En 1673, Joliet et Marquette s’étaient confiés aux eaux inconnues du Mississipi et avaient suivi leurs gigantesques méandres jusqu’à l’Arkansas; La Salle avait reconnu son embouchure et sondé son delta sous le ciel des tropiques (1682). C’étaient des Français qui, en apercevant du haut des Alléghanys le magnifique bras du Mississipi, qui étalait ses flots dorés en serpentant à travers la vallée de l’Ohio, avaient poussé celle exclamation : « La Belle- Rivière ! » qui fut son premier nom. La Vérendrye avait, le premier, fixé ses regards sur les cimes des montagnes Rocheuses (1743).
Avant que les explorateurs eussent dressé les cartes de ce pays, les mission-
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naires l’avaient, arrosé de leur sang. Dans les bourgades les plus lointaines et les plus farouches, on voyait souvent une petite croix surmonter une cabane d’écorce, et sur le seuil apparaître la robe noire ou le manteau de bure de quelque moine.
A l’éternel honneur de la France, on peut dire avec un historien protestant :
« Paisibles, bénignes et bienfaisantes furent les armes de sa conquête. La France cherchait à soumettre non par le sabre, mais par la croix; elle aspirait non pas à écraser et à détruire les nations qu’elle envahissait, mais à les convertir, à les civiliser et à les embrasser dans son sein comme ses enfants1. »
Et ailleurs : « Les colons français agirent, à l’égard de l’inconstante et sanguinaire race, qui réclamait la souveraineté de cette terre, dans un esprit de mansuétude bien propre à contraster d’une éclatante manière avec la cruauté rapace des Espagnols et la dureté des Anglais.
« Dans le plan de la colonisation anglaise, il n’était tenu nul compte des tribus ; dans le plan de la colonisation française, elles étaient tout. »
Ainsi, hostilité ou indifférence à l’égard des Indiens, tel était l’esprit dans lequel étaient nées et avaient grandi les colonies voisines. Elles s’étaient tenues confinées sur le versant oriental des montagnes qui les séparaient de nous, tant que l’intérêt et l’ambition n’avaient pas tourné leurs yeux et leurs pas vers le couchant. Il leur avait fallu plus d’un siècle pour les décider à s’y aventurer, car leur conduite traditionnelle envers les indigènes avait rendu leur accès auprès d’eux aussi difficile qu’il était facile aux Français. Du moins, après un siècle, l’expérience les avait-elle instruits? Apportaient ils aux Indiens une idée élevée, un bienfait, la civilisation? Non; rien de tout cela. Trafic et boissons, voilà tout ce qu’ils leur offraient. Mais ils étaient aussi riches de ces objets qu’ils étaient dépourvus de tout le reste.
On achèvera de comprendre l’esprit de démoralisation qui marchait avec ces nouveaux envahisseurs, quand on saura qu’ils se composaient de l’écume de la population 2.
Tels furent les premiers conquérants américains de l’Ouest.
En peu d’années, grâce à leurs moyens, ils firent une concurrence redoutable aux trafiquants français et attirèrent un bon nombre de tribus à qui ils vendaient, à des conditions plus avantageuses, des armes, des munitions, des marchandises et tout ce qui pouvait les tenter.
En 17-48, le Canada était gouverné par un officier de marine sans grâce extérieure, parce qu’il était bossu, mais extrêmement intelligent, instruit, actif, perspicace, et qui devait s’illustrer plus tard par une belle victoire sur les Anglais devant File de Minorque. Le comte de la Galissonnière attira fortement l’attention de son gouvernement sur le danger qui menaçait la Nouvelle France du côté des Alléghanys, et sur la nécessité de la protéger par un système de forts qui les rattachât en même temps à la Louisiane.
La Nouvelle- France était faite à l’image des deux grands fleuves qui la traversaient et dont les sources se rapprochent et ne se touchent pas. A mesure qu’on s’éloignait des points d’appui qu’elle avait, l’un au nord, à l’entrée du Saint- Laurent, l’autre au midi, aux bouches du Mississipi, ses forces diminuaient et finis-
1 Parkman , Pioneers of France in the Nev)-\Vorld, p. 417.
2 Dinwiddie, gouverneur de la Virginie, cité par M. Parkman, écrivait à Hamilton, gouverneur de la Pensylvanie, en parlant de ces trafiquants : « They appear to me to be in general a set of abandoned wretcbes. » Et Hamilton lui répondait : « I concur with von in opinion t.liat they are a verv licencions people. »
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saient par disparaître avant de s’ètre rejointes. La colonie allait être coupée en deux si on ne se hâtait d’exccuter les plans de la Galissonnière. Ce fut la préoccupation des administrations qui suivirent.
Une chaîne de forts tut construite, à d’énormes frais, sur les principaux points par où l’ennemi pouvait déboucher : le fort Niagara, sur le lac Ontario, à l’embouchure de la rivière de la Chute; le fort Duquesne, à la jonction de la rivière Alléghany avec l’Ohio; les forts Machault, Le Bœuf et Presqu’île, qui établissaient la communication avec le lac Erié; le fort Miamis, sur la rivière du même nom; le fort Vineennes, sur le Ouabache; enfin, sur le Mississipi, le fort de Chartres, le seul qui fût digne du nom de fort, bâti en pierre avec quatre bastions imprenables sans artillerie.
Avant la déclaration formelle de la guerre qui avait amené Montcalm au Canada, trois rencontres fameuses avaient eu lieu sur les frontières indécises qui séparaient les deux colonies : l’une au fort Nécessité, où avait été tué Jumonville; l’autre près du fort Duquesne, où le général Braddock avait payé de sa vie son orgueilleuse témérité; la troisième à la tête du lac George, où le baron de Dieskau avait été battu, blessé et fait prisonnier.
L’explication détaillée de ces événements avait absorbé l’attention de Montcalm dès ses premières conversations à Québec, parce qu’elle lui donnait la clef de la situation. B avait entendu ce récit de la bouche même des officiers français et canadiens qui avaient pris part à l’une ou l’autre de ces actions. Le marquis n’avait pas observé avec un moindre intérêt la société coloniale dont on lui avait vanté l’originalité et l’agrément, et dont il se promettait bien de tirer parti pour tromper les ennuis de l’exil.
Montcalm n’aurait pas été un homme du xvme siècle, s’il n’avait pas aimé le plaisir; mais il savait le concilier avec le travail. La société de bon ton était pour lui un besoin. Avant même son départ pour le Canada il s’était enquis de celle qu’il y rencontrerait. « Je lis avec grand plaisir, écrivait-il de Lyon, l’histoire de la Nouvelle-France par le Père de Charlevoix. Il fait une description agréable de Québec : compagnie choisie. »
Montcalm ne fut pas désappointé. Accueilli avec empressement par toute la société, qui le recherchait à cause de sa haute position, mais aussi à cause des grâces de son esprit, de la gaieté et des charmes de sa conversation, il fut enchanté d’elle autant qu’elle le fut de lui.
Ce petit monde était une miniature de la société française, ayant comme elle ses stratifications, ses degrés hiérarchiques bien caractérisés. Au sommet, c’était la noblesse d’épée ou de robe : les seigneurs, les fonctionnaires publics, le haut clergé; au second plan venaient les bourgeois, les commerçants, auxquels pouvait s’adjoindre le clergé des campagnes; enfin au troisième rang était le peuple, ce qu’on appelait et ce qu’on appelle encore aujourd’hui les habitants, cette classe nombreuse de cultivateurs qui n’a rien de commun avec le paysan français, surtout celui d’autrefois, mais qui a la conscience de son importance et de sa dignité; « vivant, selon l’expression de Montcalm, comme de petits gentilshommes de France. »
Les privilèges des seigneurs étant moindres au Canada qu en fiance, et, les censitaires étant plus indépendants, il n’y avait pas entre eux les mêmes distances ni les mêmes préjugés : toutes les classes vivant en général dans une parfaite haï-
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monie. L’instruction se bornait à un petit nombre, mais elle était excellente; elle embrassait ceux qui avaient suivi le cours classique du collège des jésuites de Québec, ou qui avaient étudié en Europe. Les femmes étaient plus instruites que les hommes, grâce à de plus amples moyens d’instruction, grâce aux couvents répandus dans les villes et les campagnes. Quoiqu’il y eût des écoles dans les paroisses, la masse du peuple ne savait ni lire ni écrire. On peut dire que son instruction se bornait en grande partie à l’enseignement qu’il recevait du haut de la chaire.
L’esprit de révolte contre toute loi divine et humaine, qui soufflait alors sur la France, n’était pas parvenu jusqu’ici. L’autorité civile et religieuse était acceptée sans conteste. Cette autorité était concentrée en trois mains : celle du gouverneur, celle de l’intendant et celle de l’évêque, qui d’ordinaire se prêtaient un mutuel appui. Il en résultait une forte unité d’action qui en temps de guerre était d’une valeur inappréciable, et qui explique la longue résistance du Canada à un ennemi infiniment supérieur en nombre et en ressources de tout genre, mais divisé.
Cet absolutisme, si utile au dehors, était fatal au dedans : il tuait toute initiative; il tenait le peuple dans un perpétuel état d’enfance, et ouvrait la porte à tous les abus. Tandis qu’au delà de la frontière l’esprit démocratique était poussé jusqu’à l’exagération, ici le régime monarchique dégénérait en autocratie.
De tout temps le peuple avait été soigneusement écarté des affaires publiques; il ne comprenait pas ses droits, il n’aspirait pas à conquérir sa liberté. Cependant tout esprit d’indépendance n’était pas étouffé au sein de cette rude et vaillante race. On ne saurait si bien comprimer la nature humaine, qu’elle ne trouve une issue quelque part. L’issue ici, c’était la forêt qui s’ouvrait de tous côtés avec ses mille sentiers mystérieux, avec ses tribus vagabondes, avec la délivrance de tout lien, avec l’attraction de ses aventures. Toute la jeunesse canadienne avait une tendance vers la forêt, nourrissait l’amour des voyages. Les natures les plus ardentes ne pouvaient y résister, et elles allaient grossir l’armée des coureurs de bois.
« On ne compte guère à Québec que sept mille âmes, écrivait Charlevoix en 1720; mais on y trouve un petit monde choisi où il ne manque rien de ce qui peut former une société agréable. On y voit des cercles aussi brillants qu’il y en ait ailleurs. On joue, on fait des parties de promenades, Tété, en calèche ou en canot; l’hiver, en traîne sur la neige ou en patins sur la glace. On chasse beaucoup; quantité de gentilshommes n’ont guère que celte ressource pour vivre à leur aise. Les nouvelles courantes se réduisent à bien peu de choses, parce que le pays n’en fournit presque point, et que celles d’Europe arrivent toutes à la fois; mais elles occupent une bonne partie de l’année. On politique sur le passé, on conjecture sur l’avenir : les sciences et les beaux-arts ont leur tour, et la conversation ne tombe point. Les Canadiens, c’est-à-dire les créoles du Canada, respirent en naissant un air de liberté qui les rend fort agréables dans le commerce de la vie, et nulle part ailleurs on ne parle plus purement le français. On ne remarque même ici aucun accent.
« On ne voit point en ce pays de personnes riches, et c’est bien dommage, car on y aime à s’y faire honneur de son bien; et personne presque ne s’amuse à thésauriser. On fait bonne chère, si avec cela on peut avoir de quoi se bien mettre; sinon on se retranche sur la table pour être bien vêtu. Aussi faut-il avouer que les ajustements font bien à nos créoles. Tout est ici de belle taille et le plus beau sang du monde dans les deux sexes; l’esprit enjoué, les manières douces et polies sont
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communs à tous; et la rusticité, soit dans le langage, soit dans les façons, n’est pas même connue dans les campagnes les plus écartées.
« 11 n’en est pas de même, dit-on, des Anglais nos voisins. Et qui ne connaîtrait les deux colonies que par la manière de vivre, d’agir et de parler des colons, ne balancerait pas à juger que la nôtre est plus florissante. Il règne dans la Nouvelle-Angleterre et dans les autres provinces du continent de l’Amérique soumises à l’empire britannique une opulence dont il semble qu’on ne sait point profiter, et dans la Nouvelle-France une pauvreté cachée par un air d’aisance qui ne paraît point étudié. Le commerce et la culture des plantations fortifient la première; 1 industrie des habitants soutient la seconde, et le goût de la nation y répand un
M. de Léry a emporté l’épée à la main, le 27 mars, un fort de pieux près de Chouaguen.
agrément infini. Le colon anglais amasse dit bien et ne lait aucune dépense superflue; le Français jouit de ce qu’il a, et souvent fait parade de ce qu’il n’a point. Celui-là travaille pour ses héritiers; celui-ci laisse les siens dans la nécessité, où il s’est trouvé lui-même, de se tirer d’affaire comme ils pourront. »
L’étiquette jouait un grand rôle dans cette colonie où les amusements prenaient une si large place. Elle avait même certaines exigences inconnues en France. On sait que les questions de préséance avaient plus d’une fois pris la proportion d’événements.
Montcalm en fait la remarque dans sa correspondance; il était cependant sensiblement flatté lorsqu’il écrivait : « On a tiré le canon à mon arrivée; cet honneur ne m’était pas dû en France, mais en fait d’honneurs il y a des usages particuliers dans les colonies.
« On n’espérait pas au Canada, ajoute-t-il, que les secours que le roi y destinait cette année y arrivassent d’aussi bonne heure.
« L’hiver n’a pas été rude, ce qui a été fort heureux pour la navigation. La saison est très avancée. M. le marquis de Vaudreuil a déjà tout mis en mouvement : milices, troupes de la colonie avec nos bataillons et nos sauvages pour entrer en campagne. M. le marquis de Montcalm part après-demain pour le joindre.
MONTCALM ET I.EV1S
« Les opérations de l’hiver se bornent à beaucoup de courses de la part des sauvages d’en haut, qui ont réellement désolé une partie de la Pensylvanie et de la Virginie, et à un détachement que M. de Vaudreuil a fait faire par M. de Léry, lieutenant des troupes de la colonie, qui avec environ trois cents hommes, Canadiens et sauvages, et soixante soldats volontaires des bataillons français, a fait une marche d’un mois par des bois impraticables, et a emporté l’épée à la main, le 27 mars, un fort de pieux près de Chouàguen (Oswego). »
L’expédition de M. de Léry, que Montcalm signale ici en quelques lignes, est un de ces hardis coups de main comme on en trouve plusieurs exemples dans nos annales, et qui répandaient autant d’étonnement que de terreur parmi les ennemis. Cette expédition, entreprise en plein mois de février, ne dura pas moins de quarante-quatre jours, pendant lesquels le détachement parcourut plus de deux cents lieues.
Il faillit périr au retour, « faute de vivres et de souliers, et rentra à Montréal triomphant, mais exténué. »
En parlant de cette expédition, Montcalm fait cette réflexion : « Les soldats conviennent que les fatigues de Bohème n’approchaient pas de celles de ce détachement. Ils s’y sont distingués et ont supporté ces fatigues, l’incommodité de marcher en raquettes, de conduire ses vivres sur une traîne, comme les Canadiens qui y sont accoutumés. »
Cet exploit avait eu le double avantage de causer des pertes considérables à l’ennemi et d’arrêter ses projets d’attaque contre Frontenac et Niagara.