‹ Guerre du Canada, 1756-1760Chapitre 3 sur 29 · EXPÉDITION CONTRE LE FORT CIIOUAUUEN · texte numérisé non relu

EXPÉDITION CONTRE LE FORT CIIOUAUUEN

Montcalm emporta de Québec l’impression la plus favorable, quoiqu’il n’y eût séjourné qu’une dizaine de jours.

Il avait dépêché un courrier à M. de Vaudreuil pour lui annoncer son arrivée ; et dès qu’il eut appris que le reste de la flotte était dans les eaux du fleuve, avant même l’arrivée du chevalier de Lévis, il se rendit à Montréal pour conférer avec le gouverneur sur le plan de campagne à suivre.

Rien ne fit pressentir, dans cette première entrevue, la terrible animosité qui devait bientôt surgir entre ces deux hommes, devenir si fatale à l’un et à l’autre et encore plus fatale à la colonie. La réserve diplomatique qu’ils eurent à s’imposer durant celte conférence tout officielle disparut sous les formes courtoises, sous les grands airs de cour auxquels chacun d’eux était habitué.

Vaudreuil était un gentilhomme de belle taille, fier de sa personne autant que de sa vieille origine. Plus d’une fois, au cours de l’entretien, il toisa des pieds à la tète, sans qu’il y parût, le petit homme allègre, au regard perçant, à la parole brève, véhémente, qui gesticulait devant lui avec une pétulance extraordinaire.

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Il le sentit grandir à mesure qu’il parlait, et il dut entrevoir dès lors ce qu’il y avait de dominateur dans cette volonté qui trouvait une expression si énergique. 11 dut regretter aussi plus que jamais de n’avoir pu faire prévaloir l’avis qu’il avait donne au ministre peu de mois auparavant, dans un mémoire où d disait qu’il n était nullement nécessaire d envoyer un officier général pour remplacer le baron de Dieskau.

Le marquis de Vaudreuil, gouverneur du Canada, d'après un portrait appartenant à Mlne la comtesse de Clermont -Tonnerre , née Vaudreuil.

Vaudreuil aurait eu raison de parler de la sorte, s’il avait été un Frontenac; car le partage du commandement militaire, tel que entendu par la cour, était plein d’inconvénients. Mais Vaudreuil était loin d’avoir l’étoffe d’un Frontenac.

Montcalm, de son côté, n’ignorait probablement pas les démarches faites par Vaudreuil; mais il se flattait que sa supériorité militaire ferait accepter ses services de bonne grâce.

La cour avait cru éviter le dualisme dans le commandement en affirmant l’autorité du gouverneur. La lettre du roi à Vaudreuil disait formellement : « M. le marquis de Montcalm n’a pas le commandement des troupes de terre ; il ne peut l’avoir que sous votre autorité, et il doit être en tout et pour tout sous vos ordres. »

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Pierre-François Rigaud, marquis de Vaudreuil-Cavagnal, était le lils du gouverneur de ce nom qui avait administré la Nouvelle-France pendant vingt-deux ans (1708-1725), avec autant de sagesse que de fermeté. D’abord gouverneur de la Louisiane, il avait succédé au marquis Duquesne en 1755. Comme son père, il était très aimé des Canadiens, qui étaient tiers d’avoir un des leurs à leur tête. Au reste, ses défauts comme ses qualités étaient d’une nature à le rendre populaire.

Il était doux, affable et complètement dévoué aux colons, qu’il traitait comme ses enfants , et qui le regardaient avec raison comme leur père ; mais il était d’un caractère faible, irrésolu, peu éclairé, jaloux de son autorité et exploité par un entourage corrompu, qu’il était incapable de dominer.

Montcalm ne remarqua guère ces défauts au premier abord, et il parut très satisfait des préparatifs de campagne ordonnés par Yaudreuil. Celui-ci, de son côté, ne le fut pas moins du concours franc et efficace que lui offrit le général.

La première pensée de Montcalm, au sortir de cette entrevue, fut d’en écrire à son ami Lévis.

C’est à partir de ce moment que commence, entre lui et Montcalm, cette correspondance dont j’ai déjà parlé, et qui jette un jour nouveau sur ces deux hommes et sur les événements dont ils ont été les principaux acteurs. On voit dès lors quelle confiance Montcalm avait en Lévis, quel cas il faisait de ses avis et quelle amitié les attachait l’un à l’autre.

Le 29 mai, il lui dépêchait M. Doreil, commissaire des guerres, avec une lettre où il lui prescrivait le mouvement des troupes débarquées à Québec. Royal-Roussillon devait monter par terre, et la Sarre par eau, dans des bateaux conduits par des Canadiens. « Les soldats, ajoute- t-il, percheront, rameront et tireront à la cordelle, et porteront indistinctement avec les Canadiens, laissant cependant aux derniers la direction et la conduite des bateaux , et exécuteront ce qu’ils leur demanderont pour la manœuvre.

« Défense aux soldats et Canadiens d’avoir des disputes ensemble. Lorsqu’ils auront des démêlés, ils en rendront compte à celui qui commandera le bateau, et, si le cas mérite attention, au commandant de division. »

Puis Montcalm ajoute, en terminant :

« ...Si M. Doreil n’était pas porteur de ma lettre, je vous écrirais des volumes; mais il suppléera à tout, et je n’ai pas besoin de lui recommander de parler au chevalier de Lévis avec vérité et confiance... Ne doutez pas de ma tendre amitié, mon cher chevalier. »

Nous venons de voir quels soins prenait Montcalm pour empêcher toute altercation entre les soldats et les Canadiens. C’est qu’il existait entre les troupes régulières et les miliciens un esprit d’antagonisme qui s’était envenimé depuis la défaite de Dieskau, que chacun des deux partis se reprochait amèrement l’un à l’autre. Les causes qui l’avaient amené étaient sur le point de faire éclater le même antagonisme entre les deux chefs de l’armée. On verra alors officiers et soldats de chaque corps suivre leur exemple, se montrer aussi injustes les uns envers les autres, et préparer ainsi le désastre final.

Les forces de la colonie se composaient de trois éléments distincts : les troupes de terre, les troupes de la marine et les milices. Les troupes de terre consistaient en divers détachements de l’armée régulière, venus de France. Ils formaient un

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effectif d’à peu près trois mille hommes, choisis parmi l’élite de l’armée et répartis entre les bataillons de la Reine, de Béarn, de Languedoc et de Guyenne, amenés par le baron de Dieskau, et ceux de la Sarre et de Royal -Roussillon qui venaient d’arriver. Dans ce chiffre ne sont pas compris les onze cents hommes de la garnison de Louisbourg, composée des bataillons de Bourgogne et d’Artois.

Les troupes de la marine étaient l’armée régulière de la colonie, chargée du maintien de l’ordre et de la défense des places. A la différence des troupes de terre qui étaient expédiées par le ministère de la guerre, celles-là dépendaient du ministère de la marine, de qui relevaient les colonies. Etablies depuis longtemps dans le pays, elles y avaient de fortes attaches, d’abord parce qu’une partie des officiers et des soldats étaient recrutés parmi la population ; ensuite parce que beaucoup d’autres avaient l’intention de s’y fixer, s’y étaient mariés ou se livraient, durant

Infanterie française en 1758.

les loisirs de la vie de garnison, à certaines industries qui leur assuraient quelque avenir. Ce corps de troupes formait environ deux mille hommes, assez bien disciplinés, plus portés à sympathiser avec les miliciens qu’avec les troupes de ligne, dont elles n’avaient pas les états de services.

La milice embrassait toute la population mâle de la colonie, depuis seize jusqu’à soixante ans. Elle était sous les ordres du gouverneur et devait prendre les armes à son appel. C’était la conscription dans toute sa rigueur, avec cette aggravation que le service militaire n’était pas payé. Les hommes étaient seulement armés, équipés et nourris aux dépens du roi. Les premières levées avaient fourni un contingent d’une douzaine de mille hommes; mais ce chiffre s’accrut d’année en année et atteignit celui de quinze mille au moment de la dernière crise.

Les milices de Montréal, plus exposées aux attaques, étaient plus aguerries que celles de Québec, surtout à l’ouverture des hostilités; mais l’élite de ces troupes se recrutait parmi les coureurs de bois, qui eux- mêmes se recrutaient dans toutes les paroisses, parmi la jeunesse hardie et aventurière qu’ils venaient périodiquement embaucher.

Si on ajoute à ces différents corps d’armée les renforts irréguliers qu’apportaient les sauvages alliés, on aura une idée des forces dont disposait le Canada.

Il faudrait avoir vu sur une place d’armes ou sur un champ de bataille ces diverses troupes, avec leur escorte d’indiens, pour se rendre compte du coup d’œil

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pittoresque qu’elles présentaient. L’uniforme des troupes de ligne était celui de l’infanterie française.

La troupe indisciplinée des sauvages, qui remuait autour de l’armée, était accoutrée selon le caprice de chaque guerrier. C’était un assemblage de loques et de peaux de bêtes, prises de partout, qui déliait toute desciipLion.

Les chefs étaient faciles à reconnaître aux hausse-cols et aux grandes médailles d’argent, dons du roi, qui brillaient sur leurs poitrines, ainsi qu’aux horribles scalpes, tendus sur des cerceaux, qui flottaient tout sanglants à leur ceinture. Chaque sauvage, armé en guerre, avait la corne à poudre et le sac à plomb suspendus au cou, le tomahawk et le couteau à scalper accrochés à la ceinture, et le fusil sur l’épaule. Plusieurs de ces sauvages, venant des tribus les plus éloignées, portaient encore l’arc et le carquois, quelquefois la lance.

A Québec, le chevalier de Lévis avait tout mis en mouvement dès son arrivée. Au moment de partir pour Montréal, il écrivit au ministre de la guerre, le comte d’Argenson (Il juin) :

« Je laisse ici beaucoup de malades, dont la plus grande partie étaient embarqués sur le Léopard. Il n’y en a presque pas de ceux qui étaient dans les autres vaisseaux, et malheureusement cela tombe sur les compagnies de grenadiers. J’espère cependant qu’il n’en mourra pas beaucoup. Nous devons cela à la bonté des hôpitaux et aux soins que tout le monde y prend, dont nous ne pouvons assez nous louer. M. l’évêque en monlre l’exemple ; il va deux fois par jour en faire la visite et y porter tous les secours possibles à tous égards. »

Le lendemain de l’arrivée du chevalier de Lévis à Montréal (15 juin), Montcalm écrivait à sa mère :

« Mon établissement ici me donne beaucoup de peine, comme dans tous les commencements ; tout est d’une cherté horrible, et j’aurai bien de la peine à joindre les deux bouts de l’année ensemble avec les vingt- cinq mille francs que le roi me donne. M. le chevalier de Lévis ne m’a joint qu’hier en fort bonne santé. Je vais le faire parLir d’ici à quelques jours pour un camp, et M. de Bourlamaque pour l’autre. Car nous avons trois camps : un à Carillon, du côté où M. de Dieskau eut son affaire l’année dernière, c’est à quatre-vingts lieues d’ici; l’autre à Frontenac, à soixante lieues; et le troisième à Niagara, à cent quarante. Je ne sais ni où ni quand je marcherai, cela dépend des mouvements des ennemis, et nous en sommes assez mal instruits. Il me paraît que tout se fait lentement dans ce nouveau monde. Mon activité a bien à s’y tempérer. En tout il n’y a que le service du roi et l’envie d’avoir fait la fortune de mon bis qui puissent m’empêcher de trop songer à mon expatriement , à mon éloignement de vous et à l’ennui qui serait encore plus grand dans ce pays -ci, si je ne conservais un peu de ma gaieté naturelle. Je serai bien content quand je pourrai recevoir de vos nouvelles. Je ne demande à Lieu que la paix pour cet hiver; si jamais quelqu’un a dù la désirer, c’est moi, d’autant mieux que le succès en est toujours incertain. Les sauvages paraissent assez bien disposés pour nous. Ce sont de vilains messieurs, même en sortant de leur toilette, où ils passent leur vie. Vous ne le croiriez pas, mais les hommes portent toujours avec le casse-tête et le fusil un miroir à la guerre pour se bien barbouiller de diverses couleurs, arranger leurs plumes sur la tète, leurs pendeloques aux oreilles et aux narines; une grande beauté chez eux, c’est de s’être fait déchiqueter de bonne heure l’aile des oreilles, l’avoir bien allongée pour la faire tomber sur les épaules;

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souvent ils n’ont point de chemises, mais un habit galonné par-dessus : vous les prendriez pour des diables ou pour des mascarades. Il faut avoir avec eux une patience d’ange. Depuis que je suis ici, ce ne sont que visites, harangues et députations de ces messieurs. Les dames des Iroquois, qui ont toujours part chez eux au gouvernement, en ont été aussi, et ils m’ont fait l’honneur de m’apporter des colliers, ce qui m’engagera à les aller voir et chanter la guerre chez eux, avant que d’y aller. Ils ne sont qu’à cinq lieues d’ici. Hier nous en avions quatre -vingt- trois qui sont partis pour la guerre Au reste, ces messieurs font la guerre avec une cruauté étonnante; ils enlèvent tout, femmes et enfants, et vous enlèvent la chevelure très proprement, opération dont on meurt à l’ordinaire.

« Au reste, Duché, le fils, peut vous prêter le cinquième et le sixième volume du P. Charlevoix. En général, tout ce qu’il dit est vrai, à l’exception de brûler les prisonniers; cela a quasi passé de mode. Cette année-ci, ils en ont encore brûlé un vers la Belle -Rivière, pour n’en point perdre l’habitude, et ils auraient brûlé une femme anglaise avec son fils, sans la générosité d’un soldat qui leur a donné cinq cents livres pour les racheter. Nous leur rachetons de temps en temps des prisonniers qui, passant dans nos mains, sont traités suivant les lois de la guerre. »

Bougainville avait suivi de près Montcalm à Montréal. Embarqué sur le bateau qui transportait les équipages du général, il avait fait le voyage en compagnie d’un officier du génie, Jean-Nicolas Desandrouins, jeune homme âgé de vingt-huit ans, aussi modeste qu’intelligent, qui a laissé de précieux mémoires sur la guerre du Canada et sur la guerre de l’indépendance américaine, à laquelle il prit part quelques années après.

Le Journal de Desandrouins est utile à consulter même après ceux de Montcalm, de Lévis et de Bougainville.

C’était la première fois que ces deux jeunes officiers faisaient l’épreuve du mode de voyager au Canada. Desandrouins, qui n’avait apporté avec lui <r ni couvertures ni matelas », eut à passer les nuits froides du mois de mai couché à la belle étoile, sur le pont du bateau. Bougainville, dont les douleurs d’un asthme chronique avaient aigri le caractère et qui avait d’ailleurs de graves inquiétudes au sujet de sa famille, commença dès lors à prendre le Canada en grippe et à mettre plus d’humeur que de raison dans ses jugements sur ce pays. « Je me dis tous les jours, écrivait-il à son frère (4 juin), que j’ai encore au moins un an à y rester. Cette perspective me rend presque fou; je ne m’y accoutumerai jamais. » Il ajoute dans la même lettre : « Tout est ici en mouvement pour commencer la campagne. Je crois que nous y aurons pour objet de garnir toutes nos positions, de telle manière qu’on ne puisse nous entamer. Si les circonstances nous permettent de faire quelque entreprise, à la bonne heure; mais on ne transporte ici les munitions de guerre et de bouche qu’avec des peines et des longueurs infinies. Ce ne sont pas les campagnes de Flandres! »

Bougainville ne se serait pas plaint si amèrement du sort qui l’avait amené au Canada, s’il avait prévu que cette expédition allait lui révéler sa vocation d homme de mer. Durant la traversée, écrivait-il à son frère, il n’avait pas éprouvé la moindre attaque d’asthme, et s’était senti un homme nouveau. La mer était donc son élément: elle allait lui apporter la guérison, et avec elle la passion des voyages, et enfin faire de lui le grand navigateur connu du monde entier.

Dans l’impossibilité où l’on était de savoir si les Anglais dirigeraient leur attaque

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du côté du lac Champlain ou du lac Onlario, le premier soin était de fortifier les avant-postes de Niagara, de Frontenac et de Carillon. Les ingénieurs français, accoutumés aux chefs-d’œuvre des fortifications européennes, levaient les épaules de pitié à la vue des travaux de défense faits sur nos frontières. Ils ne se rendaient pas compte des immenses difficultés qu’il y avait à transporter des matériaux et à travailler à ces énormes distances dans la forêt.

« La plupart de ces forts, écrivait Desandrouins, n’avaient pas le sens commun. On disait autrefois de M. de Vauban que les premières fortifications qu’il avait vues, quoique bien éloignées de la perfection, l’avaient rendu ingénieur : il serait difficile que celles de ce pays en fissent autant. »

Pendant qu’un ingénieur canadien, M. de Lotbinière, fortifiait Carillon, et que le capitaine Pouchot, du régiment de Bhirn, rebâtissait Niagara, Desandrouins était chargé de réparer Frontenac. Ce poste était en très mauvais état, et, comme il semblait en ce moment le point le plus menacé, le colonel Bourlamaque, qui se recommandait plus par le talent d’organisation que par le coup d’œil militaire, reçut ordre d’aller y préparer la défense. Il rencontra sur sa route les longues files de bateaux et de canots d’écorce, chargés de troupes et de munitions, qui remontaient le Saint-Laurent, tantôt à la rame ou à l’aviron, tantôt à la cordelle, tantôt en faisant portage le long des rapides, à travers des difficultés et des fatigues dont il ne s’était pas formé une juste idée. Malgré cela, dès les premiers jours de juillet, le bataillon de Béarn, avec un corps de Canadiens et de sauvages, avait franchi le lac Ontario et dressé ses tentes sous les bastions restaurés de Niagara. A Frontenac, où il s’était reposé en passant, il avait été remplacé par Guyenne et la Sarre, tandis que du côté du Richelieu une llotLillc avait traversé le lac Champlain et débarqué à Carillon les bataillons de Languedoc et de la Reine, avec un détachement de Canadiens et de sauvages. Royal -Roussillon, cantonné à Montréal, formait la réserve et se tenait prêt à voler au secours du poste le plus menacé.

Malgré les reproches d’irrésolution et de lenteur répétés contre Vaudreuil, il avait fait preuve d’activité et d’énergie depuis l’ouverture de la campagne. Avant l’arrivée des renforts de France, tous ses corps d’armée étaient en marche, et il n’était pas un point de la frontière, depuis la Virginie jusqu’à la Nouvelle-Écosse, où ses partis de sauvages et de coureurs de bois n’eussent frappé coup et rapporté d’horribles trophées de chevelures, seul moyen qu’on avait de s’assurer des exploits dont se vantaient continuellement les Indiens.

« M. Dumas, qui commande au fort Duquesne, écrit Montcalm, a envoyé force chevelures et les commissions de trois officiers qui ont été tués, et par lesquelles on voit une désolation dans la Pensylvanie et la Virginie.

<r Un parti de Népissings, revenu de la guerre, a ramené toute une famille anglaise prise auprès de Sarasto. Le chef, appelé Machiqua, a cru me faire un grand présent en me donnant la femme anglaise; il a fallu, pour ne pas déplaire à ces messieurs, accepter ce présent, leur faire donner le prix convenu, qui est de quarante écus, et leur faire une gratification extraordinaire, parce qu’ils avaient honoré le général des troupes de Sa Majesté d’un aussi beau présent. »

La neutralité qu’observaient les Iroquois, avec une habileté qui a excité l’admiration des Européens, leur permettait de passer impunément d’un camp dans un autre. Caressés par les deux partis, ils leur servaient tour à tour d’espions; mais les renseignements qu’ils fournissaient, et qu’ils se faisaient chèrement payer, étaient

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aussi peu dignes de confiance que leurs protestations d’amitié. Toutefois, d’après l’ensemble de ces rapports, confirmés par les éclaireurs canadiens, il parut évident que les Anglais préparaient une attaque contre Carillon. Le plan de campagne adopté en conséquence fut de faire une démonstration offensive de ce côté, et de se rabattre ensuite à l’improviste sur Ghouaguen pour en faire le siège. Le bataillon de Royal - Roussillon , appuyé d’un corps de miliciens et de sauvages, fut dirigé sur Carillon. Pendant ce temps, un détachement de six cents hommes de la colonie et de quelques sauvages commandés par M. de Villiers poussait une reconnaissance vers Chouaguen.

Montcalm et Lévis dirent adieu à M. de Vaudreuil , remontèrent en canot la rivière Richelieu, côtoyèrent la rive occidentale du lac Champlain , et, après avoir séjourné quelque temps au fort Saint- Frédéric pour en examiner les travaux et donné des ordres au commandant, M. de Lusignan, ils débarquèrent le 3 juillet à Carillon.

On montre aujourd’hui aux voyageurs, sur la pointe de Ticondéroga, quelques pans de murs en ruine qu’on désigne sous le nom de fort Carillon ou Ticondéroga. Ces ruines appartiennent à des fortifications plus récentes, élevées sur l’emplacement de l’ancien fort Carillon, qu’achevait de terminer M. de Lotbinière à l’arrivée de Montcalm. Le fort, placé « sur la montagne », consistait en un parallélogramme, flanqué de quatre bastions et entouré de fossés. L’enceinte, moitié en pierre, moitié en bois, était un assemblage de troncs d’arbres reliés ensemble par des pièces transversales, dont les interstices étaient remplis de cailloux et de graviers. Quelques travaux extérieurs en défendaient l’approche. Le plateau déboisé qui l’environnait formait un triangle borné à droite par le lac Champlain, ou rivière Saint-Frédéric, à gauche par la rivière de la Chute, et en face par le rideau de la forêt. C’est là que s’élevait le camp avec les tentes des troupes régulières et les huttes de toute espèce, bâties par les miliciens; car le gouvernement, qui ne payait pas la milice, ne la fournissait pas même de tentes.

Pendant que les salves d’artillerie, tirées du haut des remparts, annonçaient l’arrivée du général, les principaux officiers de l’armée étaient accourus à sa rencontre sur le bord du rivage. La plupart d’entre eux ne l’avaient jamais vu et n’étaient pas moins attirés par la curiosité que par le devoir. On remarquait surtout à leur tête l’excentrique commandant du bataillon de la reine, M. de Roquemaure, qui, l’année précédente, avait habilement exécuté la retraite de l’armée après la défaite de Dieskau; M. de Privas, commandant du bataillon de Languedoc; le chevalier de Montreuil, officier plein de mérite, mais plus plein de lui-même; le rude capitaine d’Hert, surnommé Bras-de-Fer; le vieux capitaine des grenadiers d’Aiguebelle; le spirituel mais inconsidéré chevalier Duchat; enfin le « petit » Joannès, ce joueur effréné, à qui sera réservé le triste honneur de conclure la capitulation de Québec. Parmi les officiers de la colonie : M. de Lotbinière et les chels de partisans déjà fameux, M. de Contrecœur, le chevalier de la Corne, MM. de Florimond, de la Colombière.

Depuis la grève, décorée du nom de basse ville, où s’étalaient quelques baraques et de longues files de canots d’écorce jusqu’au fort, les troupes qui faisaient la haie avaient peine à contenir la multitude désordonnée des sauvages qui faisaient brûler leur poudre en l’honneur du general. A l’arrivée au lort, il fallut subir les compliments des chefs avec tout le cérémonial, que le bouillant marquis supporta avec une patience héroïque.

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Il se transporta de sa personne aux avant-postes, pour se rendre compte par lui- même de la position. Il poussa des reconnaissances sur le lac Saint -Sacrement jusqu’à l’île à la Barque, et, vers la tête du lac Champlain, jusqu’aux Deux- Rochers.

Le lac Saint- Sacrement, appelé lac George par les Anglais, se décharge dans le lac Champlain par un cours d’eau dont la navigation est interrompue par une cascade, qui a fait donner à cette décharge le nom de rivière à la Chute. Deux camps y furent établis, l’un de trois cents hommes, sous les ordres de M. de Contrecœur, pour garder la rive gauche du lac; l’autre de cinq cents hommes, sous les ordres du chevalier de La Corne, pour garder la rive droite « avec un poste intermédiaire à la Chute, qui se relevait tous les quatre jours ».

Les travaux du fort Carillon, que M. de Lotbinière faisait avancer trop lentement au gré du général, furent poussés avec plus de vigueur. Tout le service fut soumis à une sévère inspection. Montcalm s’appliqua surtout à établir plus d’économie et de régularité dans l’approvisionnement de l’armée et une discipline plus sévère dans le camp. Les milices, jusque-là peu exercées, attirèrent toute son attention. Il inaugura un système qui eut dans la suite les meilleurs résultats, celui de les incorporer peu à peu dans l’armée régulière. Il versa dès lors six compagnies de miliciens dans les troupes de la marine.

Des patrouilles furent organisées pour veiller avec plus de soin à la garde du camp et des ouvriers, tandis que des détachements allaient s’assurer des forces et du mouvement des ennemis. Le chevalier de Lévis se mit en personne à la tête d’un parti de Canadiens pour explorer, à l’ouest de Carillon , une issue appelée le chemin des Agniers, par où l’on craignait que les Anglais ne vinssent à déboucher et à menacer les derrières de l’armée. Lévis étonna les coureurs de bois par son entrain et par sa résistance aux fatigues, les suivant à pied à travers les montagnes et les forêts, partageant leur nourriture et couchant comme eux à la belle étoile.

11 avoua cependant que celte expédition avait été une de ses plus dures épreuves..

<r Depuis que je suis ici, écrivait Montcalm à Bourlamaque, je me couche à minuit, je me lève à quatre heures , je donne à diner à dix-huit ou vingt personnes, et je suis arrivé sans aucune provision. Je n’ai qu’un mouchoir, une pièce de drap, six chemises et une couverte... Nous avons de toutes nations. Les sauvages, l’hôpital, la police du camp, les petites misères m’excèdenl et ne me donnent pas le temps de respirer; beaucoup de malades... J’ai passé la nuit à tenir des conseils de guerre avec les officiers généraux de mon armée (les sauvages). Gela n’a duré que cinq à six heures; ils ont été s’enivrer en sortant de là... »

A la rentrée de Lévis au camp, Montcalm lui remit le commandement avec ses instructions , et quitta Carillon sans trop d’inquiétudes , car il ne pouvait confier l’armée à des mains plus vaillantes ni plus habiles.

Le 20 juillet, il écrivit de Montréal à la marquise de Montcalm :

« J’ai été on ne peut mieux aidé par M. le chevalier de Lévis. J’ai reç.u un courrier de M. de Vaudreuil , le 13 au soir. Je suis parti le IG, et, venant jour et nuit, je suis arrivé hier. Je puis vous dire avec vérité que je n’ai de ma vie eu

aussi peu de temps que dans ces trois semaines. Je laisse M. le chevalier de Lévis

dans une position épineuse, mais dont il se tirera mieux qu’un autre, étant rempli de zèle, d’intelligence et de courage; je lui ai laissé deux mille deux cents hommes, dont les régiments de la Reine, Royal-Roussillon et Languedoc.

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« Je crois avoir déterminé M. le marquis de Yaudreuil à augmenter ce corps d’armée jusqu’à trois mille hommes, et il n’y aura rien de trop.

« M. le chevalier de Lévis, qui est plus jeune et plus vigoureux que moi, a fait un furieux détachement.

« 11 a été trois jours dehors, marchant comme les Canadiens et couchant dans les bois au bivouac. Les autres courses, nous les avons faites ensemble.

« Ma santé n’a jamais été meilleure. J’ai jusqu’à présent réussi chez le Canadien et le sauvage : ils m’adorent; et j’ai été obligé d’annoncer mon retour à Carillon pour empêcher la désertion des sauvages qui m’auraient suivi. J’ai pris leurs façons, et je suis toute la journée avec eux à tenir des conseils de guerre. C’est cependant ennuyeux, excédant. »

Montcalm annonçait dans la même lettre qu’il partait le lendemain soir « pour se rendre avec toute la diligence possible à Frontenac », afin de tenter le siège de Chouaguen. « Ma commission, ajouta-t-il, est si hérissée de difficultés, dépend du concours de tant de choses, que je ne puis répondre que de beaucoup de zèle pour la bien remplir. » C’est que Montcalm n’ignorait pas les grands préparatifs que l’Angleterre avait faits pour cette campagne. Le parlement britannique avait, en effet, accordé tous les secours qui lui avaient été demandés, en hommes et en argent, pour venger les deux désastres qui l’avaient si profondément humilié l’année précédente : celui du général Braddock , à Monongahéla, et celui de l’amiral Byng, devant l’île de Minorque. Il avait voté en faveur des colonies une indemnité de cent quinze mille livres sterling; expédié de Plymouth pour New-York deux régiments avec les généraux Abercromby et Webb, et de nombreux transports chargés de tentes, de munitions, d’artillerie et d’outils pour les travaux de fortification; enfin, nommé gouverneur de la Yirginie et général en chef des armées de l’Amérique septentrionale un vieil officier d’un tout autre esprit que Braddock, lord Loudon. De leur côté, les colonies avaient résolu de lever dix mille hommes pour attaquer le fort Saint- Frédéric et se frayer un chemin jusqu’à Montréal, six mille pour s’emparer de Niagara, trois mille pour assiéger le fort Duquesne, enfin deux mille pour menacer Québec, en se jetant à travers les bois, dans la vallée de la rivière Chaudière. Toutes ces milices, réunies aux troupes régulières, devaient former une armée de plus de vingt- cinq mille hommes, c’est-à-dire le double de toutes les forces que pouvait réunir alors le Canada. C’était en présence d’un tel armement que Yaudreuil, de l’avis de Montcalm et de Lévis, osait prendre l’offensive : l’entreprise eût été plus que téméraire, s’il avait eu affaire à des soldats aussi entreprenants et à des généraux aussi habiles que les siens.

Il n’avait pas attendu l’arrivée de Montcalm à Montréal pour expédier un corps d’observation du côté de Chouaguen, dont il méditait dès lors de faire le siège. Coulon de Villiers, à qui il avait confié les six cents Canadiens qui composaient ce corps, était le fameux chef de bande qui commandait au combat des Mines (1747) et à l’attaque du fort Nécessité, où il avait vengé la mort de son frère Jumonville , en forçant le jeune et brave Yirginien , qui le défendait, à lui remettre son épée.

Ce jeune officier se nommait George Washington.

Parti de Montréal le 18 mai, Yilliers fut rejoint à la Présentation par un parti de sauvages que lui avait dépêché le gouverneur. 11 y fut retenu un jour pour « leur faire festin et chanter la guerre avec eux ». Les guerriers, costumés à leur

façon, les cheveux retroussés et attachés avec des plumes d’oiseaux, la figure peinte de toutes les couleurs imaginables, depuis le noir charbon jusqu’au jaune et au rouge feu, se livrèrent à des danses figurées, en brandissant leurs casse-tête, leurs fusils et leurs couteaux à scalper, en signe de menaces contre les ennemis. Ils parcoururent l’une après l’autre les maisons du village en sautant en cadence, au son du chichicoué, et poussant des hurlements et des cris de mort à faire trembler. Un parti d’Iroquois de la Présentation était arrivé à propos, avec deux prisonniers et deux chevelures, pour donner de l’entrain à cette fête, dont le vacarme infernal ne cessa qu’avec la nuit.

M. de Ydliers les lia à son expédition par un collier de porcelaine, et lança de nouveau sa flottille de canots sur le Saint-Laurent. Le 5 juin, il débarqua à la baie de Niaouré, aujourd’hui Sackett’s Harbor, et y dressa un camp volant, fortifié d’une ceinture de palissades, pour servir de dépôt à ses vivres et à ses munitions.

A la suite d’une escarmouche sous les murs de Ghouaguen, pendant que ses découvreurs fouillaient la profondeur du bois et les bords du lac Ontario, il apprit qu’une barque canonnière et huit berges ennemies étaient ancrées le long de l’île aux Galots. 11 se hâta de s’y transporter avec une partie de sa troupe et de dresser une embuscade.

A peine y était-il arrivé, qu’un de ses éclaireurs vint l’avertir que cette petite flotte remontait le long de Pile. La barque avançant hors de portée, il la laissa passer, mais ordonna un feu d’ensemble sur les berges, qui furent criblées de balles. L’une d’elles fut complètement désemparée et prise avec le commandant et douze hommes qui la montaient ; les autres se rejetèrent en toute hâte du côté de la barque, emportant leurs morts et leurs blessés, qui ne purent être comptés.

Suivant leur coutume après un succès, les sauvages voulurent s’en retourner à leurs villages. M. de Villiers n’en put retenir que deux de la Présentation. Heureusement que, sur les entrefaites, aborda au rivage un parti de soixante sauvages alliés : c’étaient des Folles- Avoines, venus de la rive occidentale du lac Michigan, sous la conduite de l’intrépide Marin, le rival de Yilliers en courses aventureuses. Il avait hiverné à la baie des Puants, aujourd’hui la baie Yerte, et avait amené avec lui, jusqu’au fort de la Presqu’île, cinq cents sauvages de ces lointaines régions; mais ces sauvages ayant ouï dire que la petite vérole régnait parmi les Français, ils avaient tous rebroussé chemin, hormis les soixante Folles- Avoines qui venaient de débarquer. Cette inconstance des sauvages qui se répétait à chaque expédition et qui éclatait au moindre prétexte, pour un songe, pour un incident quelconque, faisait d’eux les alliés les plus incommodes et les plus dangereux. Ils exposaient sans cesse à des mécomptes et souvent à des désastres.

Durant la veillée, lorsque les feux allumés pour le repas du soir commencèrent à s’éteindre, Villiers et Marin, assis sur des peaux d’ours étendues sur le sable de la grève, tinrent conseil. Autour d’eux étaient assis en rond le chevalier de Gannes, préposé à la garde du camp; MM. de Vilmomble, de l’Espervanche, de la Saussaye, quelques autres officiers et les chefs des Népissings, des Iroquois du Saut et des Folles- Avoines. La brise d’été qui soufflait sur le lac et sur la tête des arbres leur apportait, avec les âcres senteurs des bourgeons et des feuilles fraîches écloses, les murmures confus des voix humaines qui montaient du camp. Pour ces hommes, dont la vie se passait dans les bois, le spectacle que présentait cet attroupement au fond d’une baie déserte, entourée de tous côtés d’immenses solitudes, n’avait rien que

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d’ordinaire; mais c’était en réalité une vision étrange et fantastique qui rappelait les scènes d’Homère. Les pâles clartés des étoiles de cette nuit sereine et les lueurs intermittentes des bûchers à demi éteints laissaient vaguement entrevoir les costumes et les figures. Villiers, Marin et leurs compagnons portaient les vêtements habituels des coureurs de bois : la capote et la ceinture de diverses couleurs, avec guêtres et souliers de caribous et quelques signes de leurs grades. Les Folles- Avoines se distinguaient des autres Indiens par l’absence de vêlements ; ils étaient complètement nus, hormis un ceinturon de peau de bête ou d’étolfe attaché autour des hanches.

Il fut décidé dans le conseil qu’on enverrait des découvreurs le long de la rivière Onontagué, par où descendaient les convois qui approvisionnaient le fort

Les guerriers se livrèrent à des danses en poussant des hurlements dont le vacarme infernal ne cessa qu’avec la nuit.

Chouaguen. Le S juillet, quatre sauvages apportèrent la nouvelle qu’ils avaient aperçu la queue d’un convoi arrivant au fort.

C’était une flottille de quatre ou cinq cents bateaux, manœuvrée par deux mille hommes, sous le commandement du lieutenant-colonel Bradstreet, qui apportait à Osvvégo des vivres et des munitions de guerre. M. de Villiers mit aussitôt son détachement en marche pour intercepter ce convoi au retour.

Vers trois heures de l’après-midi, l’oreille exercée des sauvages discerna un bruit de rames en aval de la rivière : c’était l’avant-garde du convoi, formée de cent bateaux portant trois cents hommes, commandés par Bradstreet en personne. Ils s’avancèrent, sans soupçonner le danger, jusque vis-à-vis l’embuscade. Soudain une violente fusillade éclata sur la lisière du bois, suivie d’une grêle de balles qui s’abattirent sur les bateaux, Quoique les Folles -Avoines eussent tiré un peu trop vite, la décharge avait été meurtrière; car à peine la fumée de la poudre eut-elle été emportée par le vent, qu’on aperçut les bateaux, en partie désemparés, lournés vers le rivage opposé. Les équipages, frappés d’une terreur panique, faisaient force de rames pour y chercher un abri. Quelques Folles -Avoines se jetèrent à la nage et se précipitèrent sur les bateaux abandonnés, où gisaient les morts et les blessés, dont ils enlevèrent les chevelures. Pendant qu’ils escarmouchaient avec les Anglais revenus de leur panique, un des leurs vint avertir M. de Villiers qu’ils allaient être cernés. Celui-ci prit alors soixante de ses plus braves soldats avec les sauvages qui

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lui restaient, traversa à gué et réussit à les dégager. Ils lui montrèrent avec des cris de triomphe quinze chevelures.

Un bon nombre de bateliers anglais se trouvaient alors dans une île située un peu en amont. M. de Villiers leur ayant crié de se rendre, quarante se jetèrent dans des bateaux pour venir à lui; mais, avant qu’ils eussent atteint la rive, les sauvages s’étaient jetés à la nage et s’en étaient emparés sans toutefois les scalper.

Il était six heures du soir quand M, de Villiers, après avoir fait briser plusieurs bateaux, rejoignit son détachement, qui venait d’échanger les derniers coups de fusil avec le reste du convoi. 11 n’avait perdu que deux miliciens tués et deux soldats faits prisonniers pendant qu’ils se livraient au pillage. Une perte plus sensible fut celle du chevalier de Gannes, major des Trois-Rivières, blessé à mort par ses propres gens, qui l’avaient pris pour un ennemi pendant qu’ils tiraient de la rive opposée.

Les prisonniers portèrent le nombre de leurs morts et de leurs blessés au chiffre exagéré de cinq cents. « Ce qu’il y a de sûr, ajoute M. de Villiers, c’est que nous avions quarante prisonniers. » Le colonel Bradstreet avoua qu’il avait eu soixante ou soixante-dix hommes tués, blessés ou pris, tandis qu’il n’avait fait que deux prisonniers; ce qui n’empêcha pas qu’il prétendit, à son arrivée à Albany, avoir remporté une victoire sur les Français. La raison qu’il donna pour s’excuser de ne les avoir point poursuivis valait sa victoire : c’est que le lendemain il pleuvait. Ainsi, une journée de pluie du mois de juillet, voilà ce qui arrêtait deux mille hommes bien armés devant six ou sept cents Français et sauvages qu’il se vantait d’avoir battus.

Villiers et son détachement, qui n’avaient point peur de la pluie, reprirent la route de la baie de Niaouré, où ils arrivèrent le surlendemain sans avoir reçu une balle du parti de Bradstreet, qui ne songeait qu’à forcer de rames pour regagner Albany.

Quarante Folles -Avoines avec Marin allèrent porter à Montréal la nouvelle de la journée du 3 juillet. Bougainville, témoin de leur arrivée, a décrit dans son Journal, avec l’étonnement d’un nouveau venu, les cérémonies de leur réception.

« Us étaient, dit-il, en cinq grands canots d’écorce, apportant six chevelures et amenant plusieurs prisonniers. Arrivés vis-à-vis de Montréal, les canots se sont rangés sur plusieurs lignes et sont restés en panne quelque temps. Les sauvages ont salué par des décharges de fusil et de grands cris, auxquels on a répondu par trois coups de canon de la place. Ensuite ils ont abordé et pris terre. Ils ont monté au château sur deux files, portant des baguettes ornées de plumes, les prisonniers au milieu des deux files. Ceux-ci n’ont point été maltraités comme c’est l’usage en entrant dans les bourgs et les villes. Entrés chez M. de Vaudreuil , les prisonniers s’assirent en rond à terre, et le chef des sauvages fit, avec une action et une force qui me surprirent, une harangue assez courte. Us avaient, disaient-ils suivant leur expression, fermé les yeux et jeté leurs corps au travers de la mort, en bravant la petite vérole pour venir avec M. Marin d’abord joindre M. de Villiers, avec lequel ils étaient à l’attaque des bateaux anglais, et ensuite descendre à Montréal. Les Folles-Avoines, différents des autres nations qui retenaient quelque chose de leurs prises, apportaient à leur père toute la viande qu’ils avaient gagnée. Ensuite ils dansèrent en rond autour des prisonniers, au son d’une espèce de tambourin placé au milieu : spectacle singulier, plus propre à effrayer qu’à réjouir,

MONTCAEM ET EEVIS

curieux cependant aux yeux même d’un philosophe qui cherche à étudier l’homme dans ceux surtout qui sont le plus près de la première nature. Ces hommes avaient le visage et le corps matachés , des plumes sur la tête, symbole et signal de la gueire, le casse-tête et la pique a la main. En général, ce sont des hommes nerveux, grands et de bonne mine; presque tous sont fort gras. On ne peut avoir plus d oreille que n en ont ces peuples, 'fous les mouvements de leur corps

Campement dans la forêt.

marquent la cadence avec la plus grande justesse. Cette danse est la pyrrhique des Grecs. La danse finie, on leur fit distribuer de la viande et du vin. Les prisonniers lurent envoyés en prison avec un détachement pour empêcher des Algonquins et Iroquois du Saut, qui sont à Montréal, de les assommer, ces sauvages étant dans le deuil pour des hommes qu’ils ont perdus.

« Les Folles-Avoines placèrent d’eux-mêmes à la porte du château deux sauvages en faction, avec ordre d’empêcher tout sauvage de leur nation d’y entrer pendant que le général serait à table. »

En partant, ils laissèrent au château leurs trophées de chevelures et leurs baguettes garnies de plumes.

Quatre jours après ils vinrent les emporter en prenant congé du gouverneur,

MONTCALM ET LÉVIS

qui leur fit un discours pour louer leur zèle et leur courage et les exhorter à suivre son frère, M. de Rigaud, qui partait pour relever M. de Villiers dans son commandement.

« Le gouverneur confirma son discours en présentant des colliers, qui furent mis aux pieds des deux principaux chefs. Puis il offrit deux médailles, une plus grande et l’autre plus petite, et par conséquent l’une plus honorable que l’autre, à deux guerriers, et leur en a lui-même passé le ruban au cou; il a aussi donné huit hausse-cols. Les médailles portent d’un côté l’empreinte du roi avec la légende ordinaire, et de l’autre un guerrier français et un sauvage qui se donnent la main. »

Cette cérémonie faite, M. Marin, en ramassant les colliers, a chanté sa chanson de guerre pour M. de Vaudreuil, les sauvages marquant la cadence par une inspiration gutturale. Puis il a remis les deux colliers aux deux principaux chefs, qui ont aussi l’un après l’autre chanté une chanson de guerre.

Tous les guerriers se levèrent ensuite et sortirent en file, précédés de leurs sanglants trophées.

En entrant à Montréal, dans la matinée du 19 juillet, Montcalm fut satisfait d’y trouver l’intendant Bigot, arrivé de la veille pour hâter par sa présence l’approvisionnement de l’armée. Il lui avait été en effet fort utile pour organiser le camp de Carillon.

François Bigot, dont le nom personnifie toutes les hontes de cette époque, cfe même que Montcalm en rappelle les gloires, appartenait à une famille distinguée du midi de la France. Son père et son grand-père avaient occupé un rang élevé dans la magistrature de Bordeaux. Il se poussa à la cour grâce à des influences de famille, particulièrement à celle du maréchal d’Estrées, son proche parent, et obtint successivement l’intendance du Cap-Breton, puis celle de la Nouvelle- France (1748).

Au physique, Bigot était un homme de petite taille, avec des cheveux roux et une figure laide, couverte de boutons. Il était punais, défaut qu’il dissimulait par un continuel usage de parfums et d’eaux de senteur.

Au moral, c’était le vice élégant et raffiné du xvme siècle. Quoiqu’il fût d’une santé délicate, il était aussi infatigable au plaisir qu’au travail. Hautain avec ses inférieurs, impérieux dans le commandement, il était souple avec ses égaux, prodigue et joueur effréné. Il avait fait du palais de l’intendance, à Québec, un petit Versailles où il reproduisait les mœurs du roi son maître.

Avec tous ces vices, il avait des qualités réelles, de l’habileté, de l’énergie et de l’expérience dans les affaires.

Il était six heures et demie du matin (21 juillet), quand les cinq canots qui portaient Montcalm et son escorte quittèrent le rivage de Lachine. Tandis que les embarcations, montées chacune par dix hommes, glissaient rapidement sur les eaux du fleuve, que le soleil du matin faisait reluire de teintes d’azur et de nacre, le général échangeait avec son premier aide de camp, assis auprès de lui, des paroles d’admiration à mesure qu’il découvrait de nouveaux horizons de chaque côté du rivage. Bougainville, le carnet à la main, notait avec un soin minutieux les noms des lieux, les observations des guides, tout ce qui le frappait. On fit halte à l’île Perrot, où l’on prit un dîner champêtre achevé par un dessert de bluets cueillis par les bateliers dans des cassuts d’écorce. A quatre heures et demie, on campait à la pointe cà Coulonge, après avoir franchi pied à terre le rapide des

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Cascades. « Dans toute celte route, remarque Bougainville, on a les plus beaux points de vue du monde. La rivière est remplie d’iles bien boisées. Les arbres sont clairs et admirables. Quel dommage qu’un aussi beau terrain soit sans culture ! »

Le lendemain, de rapide en rapide, tantôt à pied, tantôt en canot, on atteignit le lac Saint -François, où, grâce à un petit vent de nord-est, les bateliers purent serrer leurs rames et mettre à la voile. Il n’y eut plus, le reste du jour, qu’à charmer les heures de la route en chantant des airs de voyageurs : la Claire fontaine, Vive la Canadienne , et tout le répertoire des chansons populaires.

Le 26 au soir, on arriva à la Présentation, dont Bougainville a tracé en quelques lignes l’origine et la physionomie. « M. l’abbé Piquet, missionnaire habile et connu par un voyage fait en France avec trois sauvages, a obtenu au-dessus de la Galette une concession de douze arpents ; il a établi il y a cinq ans en cet endroit un fort de pieux carré, flanqué de quatre petits bastions, palissadé en dehors, avec un retranchement et un fossé plein d’eau. A côté du fort est le village, habité par cent feux ou chefs d’Iroquois des Cinq -Nations, tous guerriers. Chacun de ces chefs coûte environ cent écus au roi. Ils ont fait un désert, ont vaches, chevaux, cochons et poules. Ils sèment du blé d’Inde, et l’année passée en ont vendu six cents minots. L’abbé Piquet les instruit, les dresse aux exercices français pour la guerre.

« Il y a dans le fort un capitaine de la colonie commandant; mais le gouvernement pour la police intérieure et extérieure est ecclésiastique. On a dessein de transporter en cet endroit ceux des Cinq - Nations qu’on pourra gagner à la France. »

L’émoi causé dans le village par la présence du général fut augmenté par l’arrivée d’une députation d’Iroquois Oneyouis et Onontagués se rendant à Montréal sous prétexte de garantir leur neutralité. Montcalm n’eut pas de peine à discerner en eux des espions, et les renvoya à M. de Vaudreuil en l’avertissant de les garder auprès de lui sous divers motifs, jusqu’après la prise de Chouaguen.

Le lendemain 27, au départ, les sauvages du fort donnèrent le spectacle tout nouveau d’une troupe indienne formée aux exercices militaires. « Ils se rangèrent en haie, sous les armes à la française; un d’eux battant aux champs fort bien, et tous saluant le général par trois décharges de mousqueterie. »

Toute la journée du 28, la flottille circula au milieu des paysages enchanteurs des Mille-Iles, où elle fit halte pour la nuit, et entra le matin dans la rade de Frontenac.

Le capitaine des Combes, premier ingénieur de l’armée que Montcalm avait dépêché en avant de lui pour reconnaître Chouaguen, était arrivé la veille au fort, « épuisé de fatigue, harassé et défait à en être méconnaissable, tant il avait souffert dans sa course. » Il soumit son rapport au général, avec un croquis de la côte du lac Ontario, depuis la baie de Niaouré jusqu’à l’anse aux Cabanes, puis du chemin qui conduisait à travers les bois, de l’anse aux Cabanes au fort Chouaguen, distance de trois lieues et demie. Les explications dont l’ingénieur en chef accompagna son rapport parurent faire connaître suffisamment la route à suivre et la force des travaux de l’ennemi pour établir un projet d’attaque.

La célérité était la condition du succès. Montcalm n’eut pas trop de sa prodigieuse activité pour tout prévoir et tout préparer. Six jours seulement après son arrivée, il était prêt à partir de sa personne.

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En mettant pied à terre à Frontenac, il avait trouvé, déjà en marche, le régiment de la Sarre dirigé sur la baie de Niaouré, où M. de tiigaud , qui venait de remplacer M. de Villiers, avait sous ses ordres « cinq cent quatre-vingt-neuf hommes, troupes de la colonie et miliciens; cent vingt sauvages, trois piquets de la Sarre, Guyenne et Béarn ».

Son premier soin fut de rassembler les cent cinquante bateaux destinés à l’expédition, afin de faire réparer et calfater ceux qui se trouveraient avariés, et de les tenir tous prêts à appareiller. Il divisa les milices par brigades, pour les mieux discipliner ; ordonna à chaque corps d’armée de se tenir prêt à être passé en revue; se fit donner un compte rendu exact et minutieux des dépôts d’armes, des munitions et des vivres.

Une partie de la journée du 80 fut employée à tenir un grand conseil avec les sauvages pour les lier de nouveau à l’expédition, particulièrement les Folles- Avoines, qui menaçaient de s’en retourner dans leur pays. <r On leur donna dix huit branches de porcelaine, dit Bougainville, vin, cochons, tabac, vermillon, ce qui coûte quarante pistoles, et ils finiront par s’en aller. L’après-midi, ils ont chanté la guerre et ont qualifié cette cérémonie de « prière au Maître de la vie ». Ils ont demandé un chien, parce qu’ils ont hier rêvé que cela leur porterait bonheur à la guerre. Un enfant de six ans dansait sans braie, parce qu’on ne la donne qu’à dix ans. Après la déroule des barques (commandées par Bradslrcet), ses parents lui ont donné un Anglais à tuer pour l’empêcher de pleurer. Il y a trois jours, on fit une prisonnière anglaise. Sa réception fut d’être livrée aux femmes sauvages, qui la traitèrent assez humainement, ne lui donnant qu’une volée de coups de bâton. »

On ne taxera pas d’inhumanité Montcalm et les officiers français témoins de ces horreurs; ils étaient impuissants à les réprimer. Bougainville, qui les raconte après les avoir vues, n’a pas l’idée d’en blâmer son général On verra cependant plus tard le même Bougainville, entraîné par ses antipathies, se répandre en reproches contre Vaudreuil parce que, pas plus que Montcalm, il n’avait pu empêcher de semblables cruautés.

« Me voici, mon cher chevalier, écrivait le général à Lévis, à cent quarante lieues de vous, toujours au moment d’opérer. J’attends Béarn et les barques de Niagara. » Montcalm lui détaille ensuite son plan d’attaque, puis il ajoute : « Si je ne fais rien de ce que je vous écris, n’en soyez pas surpris. Au reste, il faut être fort téméraire ou bon citoyen pour tenter cette besogne avec moins d’artillerie, moins de troupes que les assiégés, et un embarras horrible pour les vivres. »

Dans la soirée du 31 arrivèrent de Niagara les dernières compagnies du régiment de Béarn, dont le retard commençait à inspirer de l’inquiétude. Des vents contraires avaient obligé les bateaux qui les amenaient de se réfugier dans la baie de Toronto, puis de rebrousser chemin jusqu’à Niagara, d’où ils étaient repartis la veille. Les communications entre Frontenac et Niagara étaient maintenues au moyen d’une petite flotte, commandée par le capitaine Laforce, la Marquise de Vaudreuil, de vingt canons; la Eurault, de quatorze; la Lionne, de six, et le bateau Saint- Victor, armé de quatre pierriers. Une rencontre avait eu lieu, peu de temps auparavant, avec les six grosses barques armées que les Anglais avaient lancées sur le lac. A la suite d’un engagement assez vif, les Anglais s’étaient retirés

MONTCALM LT LÉ VIS

après avoir perdu un voilier armé de quatre pierriers, et monté par quatorze hommes, dont les Français s’étaient emparés.

Le dernier renfort venu de Niagara, où il n’était resté qu’une garnison de cinquante hommes, portait les forces que Montcalm avait sous la main à deux mille sept cent soixante -trois hommes, dont mille quatre cent quatre -vingt- six des régiments de la Sarre, Guyenne et Béarn; le reste était composé de canonniers de la colonie, de Canadiens et de voyageurs des pays d’en haut. La réunion de ces forces avec celles de M. de Rigaud allait porter leur effectif à trois mille deux cents hommes.

A Frontenac, Montcalm rencontra pour la première fois un officier dans lequel il remarqua un talent supérieur : c’était M. de Lapause, aide- major au régiment de Guyenne, qui lui apporta un concours si efficace durant cette campagne, qu’il le qualifia « d’homme divin ». Là aussi se trouvait le docteur Arnoux, l’habile chirurgien en chef de l’armée, qui devait prendre place dans l’amitié de Montcalm.

Bans une note écrite à Lévis, le 2 août, le marquis lui disait ses perplexités :

« Pour prendre Chouaguen, il faut mener de l’artillerie; où la débarquer?...

a Je ne veux pas qu’il soit dit que j’ai marché à un siège pour le lever, que j’ai exposé l’artillerie. Je pars demain au soir ou le 5 au matin avec quatre pièces de canon de campagne, des munitions pour deux mille hommes, des vivres; et, moins roi que pirate, je vais reconnaître avec mes deux yeux ce qu’il y a à faire.

« Je tâcherai de tenir la campagne audacieusement, si je ne puis faire un siège. »

Le chevalier de Lévis doutait pour le moins autant que son chef de la possibilité d’un succès. 11 écrivait de Carillon au ministre de la guerre, le comte d’Argenson : « M. le marquis de Montcalm doit vraisemblablement aller tenter de faire le siège de Chouaguen, ou, ce qui est plus possible, une diversion qui dégage cette partie qui est menacée; car je crains que les moyens ne lui manquent pour le siège. Toutes les entreprises sont dans ce pays très difficiles; on en doit presque toujours le succès au hasard. Toutes les positions qu’on peut prendre sont critiques; les attaques et les retraites sont difficiles à faire; on ne voyage que dans les bois ou par les rivières; il faut user des plus grandes précautions, et avoir la plus grande patience avec les sauvages, qui ne font que leur volonté, à laquelle dans bien des circonstances il faut céder. »

Afin que rien n’embarrassât la marche des troupes, le général enjoignit aux officiers de n’apporter aucune espèce d’équipage et de se contenter de la ration du soldat.

« Persuadé, dit- il dans son Journal, que dans les occasions l’exemple est plus décisif que l’ordre, il le leur a donné, et n’a eu lui-même d’autre habitation avec un de ses aides de camp qu’une canonnière de toile. »

Le lieu de rendez-vous convenu avec M. de Rigaud était la baie de Niaouré. Le 4 août au matin, tout étant prêt, Montcalm régla le départ de la manière

suivante :

Lui, il partirait de sa personne, à neuf heures du soir, emmenant les deux ingénieurs, des Combles et Desandrouins , avec quelques sauvages, sous les ordres de M. de Montigny. Le 5 au matin, le colonel Bourlamaque, avec Guyenne, le capitaine d’artillerie Le Mercier, et quatre pièces de canon légères prises sur les Anglais à Monongahéla. Le 7, Béarn, le lieutenant d artillerie Jacquot de f iedmond,

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avec la poudre, les munitions de guerre et de bouche, et quarante- sept pièces de canon, obusiers et mortiers.

Les deux barques la Marquise de Vaadreuil et la Hurault croiseraient jusque vers Chouaguen, pour protéger les convois et observer si l’ennemi ne faisait pas quelque tentative contre Niagara. Deux cents hommes avaient été détachés du corps expéditionnaire pour l’armement de ces deux vaisseaux, et cent quarante restaient à la garde de Frontenac.

Les canots d’écorce qui portaient Montcalm et son escorte traversèrent la baie de Cataracoui par une nuit d’orages, sillonnés d’éclairs, qui retardèrent leur marche. Il fallut descendre vers minuit dans l’ile aux Chevreuils et y camper jusqu’au jour. Le reste du trajet se fit heureusement, et le général mit pied à terre, le 6 au matin, au camp de M. de Rigaud. Les autres divisions se succédèrent les jours suivants. Dans l’intervalle, l’éternelle inconstance des sauvages faillit encore compromettre le succès de l’entreprise, et Montcalm eut à déployer son éloquence dans un nouveau conseil pour les attacher à lui.

M. de la Rochebeaucour, second aide de camp, écrivit de la baie de Niaouré à Carillon :

« M. de Montcalm n’en peut plus de travail; il n’a pas le temps de dormir, ce sera trop pour ne rien faire...

« Jusqu’à présent nous n’avons manqué de rien; mais de demain la fine peau d’ours, la redingote, le prélart, lard, pois et biscuits. M. de Montcalm donne l’exemple...

<r Ce camp-ci est beau, bien militaire par sa position et l’aisance. On y mange de l’ours; c’est un morceau délicieux. »

Divers détachements, sous les ordres de MM. de Langy et Richerville et autres officiers, furent envoyés en différentes directions pour savoir si l’ennemi faisait quelque mouvement, et intercepter les courriers qui pourraient être expédiés de Chouaguen. Rien jusque-là ne laissait croire qu’on y eût vent de l’entreprise.

L’avant-garde, composée de cinq cents Canadiens et des sauvages, au nombre de deux cent cinquante, commandée par M. de Rigaud, alla prendre position le 8 août, après deux jours de marche, au fond de l’anse aux Cabanes, d’où le commandant de l’artillerie, M. Le Mercier, et l’ingénieur Desandrouins, venus en même temps, avaient ordre d’aller reconnaître une petite anse située à une demilieue de Chouaguen afin d’examiner si on pouvait y faire un débarquement, et si, de là, on pouvait frayer un chemin pour l’artillerie. L’armée s’avançait avec une extrême précaution pour ne pas être découverte, ne marchant que la nuit, se cachant le jour au fond des anses ou à l’entrée des rivières, et couvrant les bateaux de branches d’arbres pour en dissimuler la présence. Les soldats au bivouac ne faisaient que de petits feux dans l’épaisseur du bois.

« Le 9, à huit heures du matin, dit Desandrouins dans le récit d’une de ses reconnaissances, nous nous remîmes en marche, M. de Milliers, Marin, Saint- Luc, Le Mercier et moi, après avoir passé la nuit au bivouac. Nous avions quinze Canadiens des plus ingambes et onze sauvages pour nous accompagner. Nous commençâmes par le chemin qu’avait indiqué M. des Combles, et que nous jugeâmes, ainsi que lui, très difficile. Puis nous allâmes examiner la côte du lac, et trouvâmes à demi-lieue du fort Ontario l’anse trouvée par Le Mercier, qui nous parut commode.

MONTCALM ET EÉVIS

« Les deux pointes qui la bordent de chaque côté étaient des rochers à pic; mais la courbure en dedans était de sable et en état de contenir environ deux cents bateaux. Nous jugeâmes tous unanimement que c’était le seul endroit propre à un débarquement de l’artillerie. L’anse aux Cabanes était si éloignée, qu’il eût fallu un temps infini, le chemin supposé fait, pour transporter devant Chouaguen l’artillerie et les munitions; car elle en est distante de quatre lieues, et nous n’avions que vingt chevaux assez mauvais. Ainsi, il devait sembler bien avantageux de trouver une anse aussi voisine; cependant la première impression dans l’armée ne lui fut pas favorable.

« Le chemin, depuis ladite anse jusqu’au fort Ontario, n’offrait aucune difficulté qu’on ne pût surmonter en deux jours au plus. Il y avait au milieu un ruisseau très facile à passer, et un autre plus faible au pied du coteau sur lequel est situé le fort.

« Notre reconnaissance faite, nous retournâmes à l’anse aux Cabanes, où nous arrivâmes à neuf heures du soir.

«c J’étais si fatigué d’avoir marché treize à quatorze heures à travers les branches d’arbres, les chicots et les souches, que je pouvais à peine mettre une jambe devant l’autre. Après avoir satisfait chez M. de Rigaud la faim violente qui me pressait, mon premier soin fut de rendre compte par écrit à M. de Montcalm de mes remarques.

<r M. de Rigaud dépêcha un canot d’écorce en diligence porter ma lettre. M. Le Mercier étant resté à demi- lieue du camp dans les bois, à cause de sa fatigue, ne put écrire de son côté. Mais, comme nos deux sentiments se rapportaient, cela était égal.

« M. de Montcalm était parti le 9 de la baie de Niaouré avec la Sarre et Guyenne et les quatre pièces d’artillerie. Il reçut ma lettre chemin faisant, et elle lui lit grand plaisir. 11 arriva le 10, à trois heures du malin, à l’anse aux Cabanes.

« Il fit parlir le même jour M. de Rigaud avec les sauvages et les Canadiens pour aller s’emparer de l’anse reconnue la veille, et lui recommanda de faire des feux sur le rivage pour indiquer le lieu du débarquement.

« Il dépêcha aussi vers M. de l’Hôpital, commandant de Réarn et conduisant l’artillerie et les munitions, pour l’instruire de ses mouvements et dispositions.

« Montcalm quitta l’anse aux Cabanes le 10, vers six heures du soir, accompagné des deux ingénieurs des Combles et Desandrouins, qui l’avaient attendu, et de ses deux bataillons; et on aborda vers minuit l’anse autour de laquelle était déjà M. de Rigaud.

« Malheureusement les bateaux restèrent sur le sable à cinq ou six pas de la rive et ne purent aborder. Alors on s’imagina tout de suite que cette anse n’était pas sûre pour l’artillerie, les poudres et les vivres; on les croyait déjà voir mouillés, et les bateaux pleins d’eau. L’anse était remplie de cent cinquante bateaux que nous avions. On ne manqua pas de me faire reproche là-dessus et de me demander s’il serait possible de faire aborder encore plus de cent bateaux que l’on attendait avec Réarn et l’artillerie.

« J’eus beau représenter que rien n’était plus aisé que de tirer nos bateaux sur le sable, après les avoir déchargés, pour faire place aux autres; on m’objecta la difficulté qui naîtrait de faire un embarquement précipité si nous avions le dessous. Je répondais que s’il y avait quelque chose de ce côté, il fallait, de nécessité, ren-

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voyer tous les bateaux à l’anse aux Cabanes, ne conserver que ceux de l’artillerie, des vivres, et faire ensuite retirer les troupes à travers bois, où l’ennemi n’oserait nous poursuivre à cause des Canadiens et des sauvages.

« Rien de tout cela ne parvint à dissiper une certaine consternation générale occasionnée par notre prétendue mauvaise position.

<r J’étais moi- même contrarié au delà de toute expression de voir si mal réussir ma première reconnaissance, et de me sentir la cause du découragement universel et l’objet des reproches de toute l’armée en cas du moindre accident. Mais ce qui avait achevé de me plonger dans le désespoir furent certaines paroles prononcées parM. de Bourlamaque, que j’entendis sans le vouloir, dans l’obscurité, à côté d’un cercle d’officiers à qui il faisait la peinture de nos dangers : « Enfin, dit-il, voilà « les gens à qui nous sommes obligés de nous rapporter; ils exposent, sans en « sentir les conséquences, le salut de toute la colonie. » Ces paroles me pénétrèrent jusqu’au fond de l’âme.

cc Mais Le Mercier, qui le premier avait découvert l’anse, cause de tant d’ennuis; Le Mercier, lui, ne doute de rien et soutient sa pointe. Il fait immédiatement débarquer ses quatre pièces d’artillerie, qu’il étale sur le rivage, et cherche à rendre la sécurité à M. de Montcalm et à lui prouver la bonté de notre poste.

« Il rendit, je crois, en cette occasion, un service signalé, d

Les bateaux furent déchargés et tirés à sec sur le rivage, pour faire place à ceux de Béarn, qui approchaient avec l’arLillerie.

Le 11, avant le lever du jour, des Combles et Desandrouins étaient en marche, ayant pour escorte la compagnie des grenadiers de la Sarre et un piquet de sauvages et Canadiens, afin d’examiner Chouagucn de plus près et de disposer l’attaque. Ils arrivèrent bientôt sur la lisière d’une haute futaie, où, ayant laissé leur escorte de grenadiers à deux portées de fusil en arrière, ils attendirent jusqu’à ce que la clarté du jour leur permît de bien distinguer les objets. Alors l’infortuné des Combles, qui l’instant d’après allait se faire tuer par une surprise de ses propres gens, et qui ne voulait point de la société des sauvages, qu’il n’aimait pas, pria quelques officiers de la Sarre de venir avec lui, et frappant sur l’épaule de Besandrouins : « Vous, restez là, » lui dit-il. Desandrouins fut surpris de cette parole, d’autant plus qu’ils étaient convenus d’aller ensemble. Cependant c’était son chef, il obéit sans mot dire. Des Combles disparut au milieu des grands arbres et des broussailles.

Desandrouins, le perdant de vue, résolut de faire seul sa reconnaissance. Il prit avec lui deux sauvages qu’il avait sous la main, s’avança dans la forêt et arriva sur la crête d’un coteau, d’où l’on apercevait les deux bords de la rivière.

Les défenses de Chouaguen, appelé Oswégo par les Anglais, consistaient en trois forts distincts : le fort Ontario, le vieux Chouaguen et le fort George.

Le fort Ontario s’élevait sur la droite de la rivière, par où venaient les Français, au sommet d’un plateau fort élevé, terminé par des escarpements à pic du côté de la rivière et du lac, et du côté de la forêt par une pente assez raide, qui commençait à cinq cent quarante pieds du fort et formait un ravin traversé par un ruisseau. On pouvait ainsi arriver jusqu’à cette distance sans être aperçu. Le fort avait la forme d’une étoile et était bâti de troncs d’arbres de dix -huit pouces de diamètre, équarris sur deux faces, solidement joints et sortant de terre d’environ neuf pieds. Le fossé qui l’entourait avait dix- huit pieds de largeur au sommet sur

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huit pieds de profondeur. Les terres en avaient été rejetées en glacis sur la conti escarpe et en talus sur la berme. Les embrasures y étaient percées à fleur de terre, et Ion pouvait tirer par-dessus les pieux au moyen d’une galerie de charpente pratiquée tout autour. Le tort était armé de huit pièces de canon, de quatre mortiers à double grenade, et défendu par trois cent soixante-dix hommes.

Le vieux Lhouaguen, situé sur la rive gauche de la rivière, consistait en une redoute ou château à mâchicoulis, crénelée au rez-de-chaussée et au premier étage, dont les murs avaient trois pieds d’épaisseur. Autour de cette redoute, à dix-huit pieds de distance, régnait un mur de quatre pieds d’épaisseur et de dix de hauteur,

4. Le lac Ontario. 10. Batterie de six pièces commencée le 13.

5. Rivière de Chouaguen. 11. Batterie de neuf pièces faite dans la nuit du 13 au 14.

6. Chemin des Cinq -Nations. 12. Batterie de mortiers et d’obus commencée le 14.

flanqué de deux grosses tours carrées. C’était un véritable château fort du moyen âge. Il était de plus entouré de solides retranchements armés de dix-huit pièces de canon et de quinze mortiers.

Enfin le fort George, situé à dix-huit cents pieds plus loin, sur une éminence du même côté de la rivière, n’était qu’une enceinte faite de mauvais pieux qui n’était pas susceptible de défense. Tous ces ouvrages étaient protégés par seize cent cinquante-huit hommes, dont treize cents soldats de la vieille Angleterre.

Desandrouins, abrité derrière un tronc d’arbre qui lui servait en même temps d’appui pour écrire, complétait ses observations à mesure que le soleil levant inondait de ses rayons obliques les deux berges de la rivière et faisait ressortir les saillies des fortifications où tout dormait dans un profond silence, quand soudain deux coups de canon furent tirés des remparts : c’était le signal du lever. Presque aussitôt une décharge de coups de fusil éclata sur sa droite, suivie de cris. « Les sauvages qui m’accompagnaient, continue Desandrouins, me firent signe de revenir. Je crus que les coups de fusil venaient d’une patrouille ennemie sortie dès le matin de ses retranchements. Je me doutais qu’elle avait rencontré M. des Combles et les officiers, et qu’elle les avait repoussés. Craignant qu’elle ne me coupât la

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retraite, je me retirai vers M. de Bourlamaque, venu aussi en curieux, et qui était resté avec les grenadiers.

« Mais j’avais à peine fait huit pas en arrière, que j’entendis M. de Saint- Luc criant, tout désolé, que notre pauvre ingénieur était blessé à mort. Je courus de son côté pour lui porter secours si c’était possible. Je le trouvai expirant et étendu à terre d’un coup de fusil chargé d’une balle et d’une poignée de gros plomb, que lui avait tiré un sauvage nommé Hotcbig.

« Ce malheureux l’avait pris pour un Anglais qui venait à la découverte. Il le vit passer sous un tronc d’arbre, poussant sa canne devant lui. Il crut que c’était un fusil, entendit ou aperçut quelqu’un qui l’accompagnait, et ne balança pas de lâcher son coup; mais son intention avait été de le faire prisonnier.

« Je fus assommé de ce récit et de l’état de mon pauvre camarade, que j’embrassai et fis transporter sur-le-champ dans sa tente, où il expira une demi-heure après, malgré les soins des chirurgiens. »

A la nouvelle de cet accident Montcalm accourut tout consterné. Des Combles était le seul de ses ingénieurs qui eût assisté à un siège en qualité d’officier du génie. Mais le temps n’était ni aux larmes ni aux regrets. Les hésitations mêmes devenaient un danger. Les Anglais avaient l’éveil, et d’un moment à l’autre on pouvait les avoir sur les bras. Après avoir rassuré les sauvages, que cet accident avait démoralisés, et les avoir persuadés que c’était une méprise involontaire qui ne retarderait pas les opérations du siège, Montcalm fit prendre rapidement position aux troupes à mesure qu’elles débarquaient. « M. de Rigaud fut posté à un quart de lieue en avant pour faire l’investissement du fort Ontario par de petits détachements de Canadiens et de sauvages. :» L’armée fut campée sur une hauteur voisine de l’anse du débarquement, la droite appuyée sur le lac et couverte par une batterie établie sur la grève, la gauche défendue par un marais impraticable. Quatre cents travailleurs des troupes de terre ou de la colonie furent employés à ouvrir un chemin pour l’artillerie, pendant que tout le reste de l’armée s’occupait à faire des amas de fascines, de gabions et de saucissons.

Vers midi, trois grosses barques anglaises sortirent de Ghouaguen et vinrent s’embosser en face de l’anse. « Mais elles furent fort surprises de se voir vivement saluées, à la suédoise, des quatre pièces de onze; et elles s’en retournèrent après avoir fait quelques décharges de leur artillerie sans aucun effet, et avoir reçu quelques-uns de nos boulets dans leur bord1. »

« Comme elles avaient de la peine à rentrer dans leur rade, raconte Montcalm, tous nos sauvages nous donnèrent un spectacle amusant: ils fusillaient les barques, qui leur répondaient à coups de canon, et avec une agilité singulière ils étaient rentrés au moment que chaque décharge allait partir. »

Le 12, Béarn, avec l’artillerie et les vivres, arriva à la pointe du jour. Deux barques ennemies sortirent presque en même temps, mais trop tard pour leur couper chemin , grâce à la batterie de la grève augmentée de quelques pièces.

Dans la nuit du 11 au 12 et le jour suivant', l’élite des Canadiens et sauvages se glissèrent d’arbre en arbre, de souche en souche, d’où ils ne cessèrent de fusiller le fort Ontario. Cette manœuvre contribua beaucoup à contenir dans leurs retranchements les assiégés, toujours craintifs pour leurs chevelures, et à inspirer de la confiance à l’armée.

1 Journal de Desandroulns.

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Mais le fait important de la journée fut la capture de deux courriers iroquois, porteurs de lettres du colonel Mercer, commandant de Chouaguen, dans lesquelles il demandait d’expédier d’Albany, en toute hâte, un secours de deux mille hommes. Il s’exagérait la force des Français et la faiblesse de sa garnison. On peut se figurer la joie de Montcalm.

« Ces lettres, dit-il, étaient de quatre heures du matin, et le marquis de Montcalm les avait à neuf heures, avec deux états très exacts de la force de la garnison et des malades. »

A minuit, le chemin de l’artillerie étant terminé, Desandrouins, aidé du capitaine Pouchot, commença l’ouverture de la tranchée sur la crête du coteau. Trois cenis travailleurs, soutenus par deux compagnies de grenadiers et trois piquets, y travaillèrent sans relâche, sous les ordres de Bourlamaque, chargé de la direction du siège. « C’était, dit Desandrouins, un rude officier, continuellement blessé au feu, mais toujours debout. Il ne quitta plus la tranchée, quoiqu’il reçût une contusion dans la journée du 13. »

Cent Canadiens avec les sauvages, commandés par des Ligneris et de Villiers, avaient été embusqués en avant vers la gauche, sous le couvert d’un taillis, avec ordre de tirer à toute volée sur les assiégés, s’ils apercevaient les travaux et tentaient de les arrêter.

« Il faisait un magnifique clair de lune qui, en éclairant les travailleurs, facilitait leur besogne; mais d’un autre côté ce demi-jour les exposait à être découverts et à être inquiétés par le feu de l’ennemi. Par bonheur il ne s’en aperçut pas, et on fit trêve de part et d’autre. Ce qui, pour des sauvages, est peut-être le plus à admirer, ajoute Montcalm, c’est la tranquillité avec laquelle ils passèrent toute une nuit au même poste sans en tirer un coup de fusil. »

La surprise des sauvages fut aussi grande que celle des Anglais en apercevant, au point du jour, tout le travail qui avait été fait pendant la nuit. « Ils demandaient à venir, dit Montcalm, et on les plaçait derrière des espèces de créneaux faits avec des sacs de terre, d’où ils regardaient à loisir. »

Tout la journée du 13 fut employée à élargir la parallèle, à y faire un rempart de troncs d’arbres et de gabions, à ouvrir des chemins de communication, et à tracer l’emplacement d’une batterie de six pièces. « Mais cette journée fut chaude. Les ennemis firent sur nous un feu d’enfer. Aux canons, aux bombes, à la mousqueterie qu’ils tiraient des deux forts à la fois, nous n’avions à opposer que les coups de fusil de quelques grenadiers à travers les créneaux formés de sacs de terre, et de cinq ou six sauvages ivres qui, sautant par-dessus le parapet, allaient derrière une souche lâcher leur coup, puis revenaient encore plus vile, poussant des cris comme s’ils eussent remporté une victoire. Enfin, vers deux heures du soir, leur feu devint si violent, que ni sauvages ni Français n’osèrent plus se montrer; puis tout à coup, vers quatre heures, il cessa tout à fait.

« Ce silence absolu du fort Ontario étonne : on croit à une feinte pour nous engager cà quelque étourderie. Cependant, après une couple d’heures, un sauvage s’offre pour aller à la découverte. Enjambant le parapet, il se glisse de souche en souche jusqu’au pied du rempart et écoute un instant; puis tout à coup on le vit presque aussitôt sauter dans le fort et reparaître aux yeux de toute l’armée accourue dans la tranchée, qui battait des mains. »

On fit marcher la compagnie de grenadiers de Guyenne pour s’emparer de la place.

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La hardiesse des Canadiens et des sauvages qui n’avaient cessé de tirer autour du fort avait épouvanté la garnison. Elle avait craint d’être cernée pendant la nuit, séparée du vieux Chouaguen, prise et scalpée, ou bien assaillie par une brusque attaque et jetée à la rivière, sur laquelle il n’y avait point de pont. Alors ils avaient encloué leur canon, noyé leur poudre, et s’étaient retirés avec une telle précipitation, qu’ils avaient abandonné trois hommes malades ou blessés et tous leurs bagages.

« Lajoie et l’espérance, ajoute Desandrouins, éclatèrent alors comme on peut bien le penser sur tous les visages. On disait : « Eh bien! quand nous ne ferions que cela, n’est-ce pas assez pour notre gloire? Mais les Anglais sont des pleutres, ils se rendront bientôt. »

Le colonel Mercer ne pouvait commettre une plus grande faute que d’abandonner le fort Ontario : c’était livrer les clefs de Chouaguen. J1 aurait dû, au contraire, y concentrer ses moyens de défense, et il aurait pu s’y maintenir jusqu’à l’arrivée du général Webb, qui s’avançait rapidement avec deux mille hommes de renfort.

Le système de fortifications d’Ontario était loin d’être aussi défectueux que l’ont prétendu certains historiens. Les énormes pièces de bois, fortement liées ensemble et enfoncées de cinq pieds en terre, qui formaient son enceinte, étaient protégées jusqu’aux trois quarts de leur hauteur par le talus de la contrescarpe, exhaussé, comme on l’a vu, par les terres rejetées du fossé. Ces palissades, dont la tête seule était accessible, pouvaient résister longtemps aux boulets qui les ébranlaient ou les entamaient, mais ne les renversaient que difficilement1.

Les troupes de terre, avec cent Canadiens, furent immédiatement employées à transporter à bras vingt pièces de canon et des munitions au delà du fort, sur le bord de la falaise qui domine la rivière. Toute la nuit on s’occupa à y monter une batterie à barbette, et à la relier par une tranchée avec les fossés du fort, où l’on pouvait arriver sans être vu.

<t Si on n’employa pas un plus grand nombre de Canadiens à ces diverses opérations, observe Montcalm, c’est qu’ils étaient destinés à faire un mouvement dès la petite pointe du jour. »

Le beau clair de lune qu’il faisait permettait à l’ennemi de diriger ses projectiles comme en plein jour. 11 se contenta cependant de lancer une douzaine de bombes et quelques boulets. Les soldats, stimulés par la présence du général venu lui-même à la tranchée, travaillèrent avec tant d’ardeur, qu’à l’aurore neuf pièces de canon étaient en batterie et les chemins de communication établis. M. de Rigaud, avec ses Canadiens et la plupart des sauvages, traversèrent, les uns à gué, les autres à la nage, la rivière en amont du fort Chouaguen, et l’investirent de manière à lui couper toute communication. « Celte manœuvre, dit Montcalm, se fit d’une façon brillante et décisive, y ayant beaucoup d’eau qui n’arrêta personne. » Le résultat de ce mouvement fut l’abandon immédiat du fort George.

Montcalm avait gardé sous sa main cent Canadiens, dont il voulait se servir pour faire un autre débarquement durant la nuit en aval du fort, et y transporter

1 Au siège do Dantzig ( 1807), les soldats de Napoléon fuient arrêtés plusieurs jours par une rangée de palissades placées au fond d'un fossé. «La difficulté que nous rencontrions ici, dit M. Thiers, était une preuve des propriétés défensives du bois... Le boulet fracassait la tète de quelques-unes de ces palissades, souvent les écorchait à peine, et n’en renversait aucune. » ( Histoire du consulat et de L'empire, t. Vil, p. &2S.)

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le régiment de Béarn avec quelques pièces de canon. « Cette dernière manœuvre, ajoute Moncalm, aurait sans doute achevé de leur faire perdre contenance; mais la promptitude de nos travaux, dans un terrain qu’ils avaient jugé impraticable, la manœuvre du corps qui avait passé la rivière, leur fit juger que nous devions être six mille. »

Cependant le feu par lequel les ennemis répondaient à la batterie française était très vif. Leur tir était plongeant : <r Ils semblaient, dit Desandrouins , mettre à la main leurs bombes et leurs boulets dans nos tranchées, ou au moins sur leurs revers et leurs parapets qu’ils dominaient. Ils nous tuaient pas mal de monde. î>

En ce moment le ciel, qui s’était montré si favorable aux Français, semble se tourner contre eux. Le soleil, qui s’était levé resplendissant, se cache vers sept ou

huit heures; un violent orage éclate, accompagne d’une pluie torrentielle; le sol se détrempe, et les canons qui n’avaient pas de plate-forme se dérangent; on a toutes les peines du monde à régler leur tir; puis les munitions commencent à faire défaut, malgré l’activité des soldats, dont la pluie retarde la marche. Le feu devient moins vif du côté des Français, celui des Anglais redouble au contraire, et une des neuf pièces est démontée.

Montcalm, qui souvent venait à la batterie, commençait à s’inquiéter; mais en ce moment-là même un grave événement se passait au fort Chouaguen : le brave Mercer qui le commandait était coupé en deux par un boulet, au moment où il se disposait à faire une vigoureuse sortie. Celte perte irréparable jeta le découragement dans la garnison, déjà glacée de terreur par le mouvement des Canadiens et des sauvages, dont les lignes les enlaçaient comme d’affreux serpents et leur fermaient toute issue. Elle se croyait déjà sous le couteau à scalper des Indiens, en entendant pousser des hurlements épouvantables pendant qu ils brandissaient leuis armes. Une résistance opiniâtre ne pouvait qu’exciter davantage leur fureur, en ne retardant que de quelques jours la reddition de la place.

àlontcalm, qui ne savait pas encore qu’un de ses boulets venait d emporter le commandant de Chouaguen, fut ravi quoique peu surpris d entendre, vers les onze heures, battre la chamade de l’autre côté de la rivière, et de voir arborer le drapeau parlementaire.

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M. de Bougainville, sachant l’anglais, fut envoyé auprès du lieutenant-colonel Litllehales , qui venait de remplacer Mercer dans le commandement, pour lui proposer les articles de la capitulation et rester comme otage. Il fut suivi par M. de Lapause, qui en fit la rédaction.

D’après les termes de la capitulation, la garnison se constituait prisonnière de guerre, et tout le matériel des forts, munitions et vivres, appartenait aux Français. Le nombre des prisonniers de guerre s’élevait à seize cent cinquante-huit hommes, savoir : les régiments de Shirley et de Pepperel, venus de la vieille Angleterre, lesquels s’étaient battus à Fontenoy, et un détachement de Schuyler, formé des milices du pays. Ces troupes étaient commandées par soixante-douze officiers, dont deux ingénieurs, deux officiers d’artillerie et douze officiers de marine. On prit cinq drapeaux, la caisse militaire, contenant dix-huit mille cinq cent quatre-vingt-quatorze livres, sept bâtiments de guerre, deux cents berges, cent vingt et un canons, quarante-huit mortiers. Les munitions de guerre consistaient en vingt-trois milliers de poudre, huit caisses de balles, deux mille neuf cent quatre-vingts boulets de divers calibres, quatre cent cinquante bombes, mille huit cents fusils et autre matériel en abondance.

Les magasins étaient remplis d’une grande quantité de biscuits, de lard et de bœut salé, de farine, de riz, de pois et de sel, qui servirent à ravitailler le camp français.

Le siège avait coûté aux vainqueurs une trentaine d’hommes tués ou blessés, et cent cinquante aux vaincus. Le colonel Bourlamaque, à la tête des trois compagnies de grenadiers, des piquets de tranchée et de cent hommes de la colonie, alla prendre possession de Chouaguen, dont la démolition fut immédiatement commencée. Cette besogne fut poussée avec tant de vigueur, que des trois forts il ne restait pas pierre sur pierre le matin du 21 août, jour fixé pour le départ.

Le fort Ontario, où avaient été confinés les prisonniers anglais, fut le dernier qu’on fit sauter et consumer. En cas d’attaque de l’ennemi, l’armée était venue camper de ce côté le 16, appuyant sa droite au fort Ontario, sa gauche en écharpe sur la lisière de la forêt.

Les prisonniers furent dirigés sur Montréal, d’où ils devaient être transférés à Québec en attendant d’être échangés.

Montcalm, qui connaissait le cœur du soldat, voulut célébrer son triomphe par une manifestation religieuse et patriotique qui soulevât l’enthousiasme de l’armée. Dans la matinée du 20 août, il fit planter une grande croix portant ces mots : In hoc signo vincunt. Et près de cette croix, un mai sur lequel étaient attachées les armes de France, avec cette devise, où se révélaient les goûts classiques du général : Manibus date lilia plenis. <r Apportez des lis à pleines mains, s

L’armée fut appelée sous les armes, et l’abbé Piquet, qui avait rejoint l’expédition , bénit le pieux trophée au milieu du roulement des tambours et des décharges réitérées du canon et de la mousqueterie.

Le lendemain, la flottille française prit le large, après avoir salué une dernière fois l’éphémère monument de sa victoire. Quand les derniers bateaux eurent disparu derrière l’angle de la falaise, le silence de la nature primitive, ce silence immense des solitudes infinies, à peine troublé par le passage de la brise ou par le murmure des flots, avait déjà envahi les ruines de Chouaguen.

L’embarquement des prisonniers avait été marqué par un incident regrettable,

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qui aurait pu être évité si les commandants français, trop dédaigneux des Canadiens et de l’expérience de nos officiers, n’avaient pas méprisé leurs sages avis.

« Nous ne pouvions avoir, dit Desandrouins, l’idée de gouverner des troupes légères avec tant de cérémonie. »

Ce fut en vain qu’on les avertit que les sauvages ne se regarderaient pas comme liés par la capitulation tant qu’ils ne l’auraient pas ratifiée eux-mêmes, dans un conseil, par l’acceptation d’un collier. Cette précaution parut superflue.

Une trentaine de soldats anglais qui, selon la version de Bougainville, « avaient voulu se sauver à travers les bois, » furent pris et massacrés par les sauvages. Ce n’était que le prélude d’un plus grand malheur qui devait arriver l’année suivante, après la prise de William -Henry.

Le massacre de Chouaguen ne fit pas grand bruit, probablement parce que les malheureuses victimes s’étaient mises elles -mêmes dans le tort en cherchant à s’enfuir, ensuite parce qu’elles ne se composaient que d’obscurs soldats.

Le 28 août, toutes les troupes étaient rentrées à Montréal pour de là être dirigées sur Carillon, à l’exception des milices, qu’on dut renvoyer dans leurs familles pour faire la moisson; il n’avait été laissé que cent hommes de garnison à Frontenac et cent cinquante à Niagara.

« Voilà une jolie aventure, écrivit Montcalm à sa femme en lui racontant son exploit; je vous prie d’en remercier Dieu dans ma chapelle. »

Cette jolie aventure, menée avec autant d’audace que de promptitude et d’habileté, n’apportait pas seulement des lauriers à pleines mains, mais des fruits plus abondants encore. Par l’anéantissement de Chouaguen, la France, devenue maîtresse du lac Ontario, n’avait plus besoin que de faibles garnisons à Frontenac et à Niagara pour maintenir ses communications avec l’Ouest. L’ennemi était refoulé jusqu’à ses anciennes frontières, et il n’y avait plus rien à craindre de ce côté jusqu’à la fin de la campagne. Vaudreuil pouvait donc concentrer toutes ses forces sur Carillon, les masser à la tête du lac Saint- Sacrement, et refouler jusque sous les murs d’Albany les colonnes anglaises ébranlées par la défaite.

La chute de Chouaguen, aussi prompte qu’inattendue, avait été en effet un coup de foudre pour les colonies voisines. Le général Webb, qui marchait au secours de cette place, s’était même imaginé que Montcalm s’avançait de là contre lui; dans sa frayeur il avait' fait brûler les dépôts de munitions établis sur la route, et avait obstrué, à mesure qu’il retraitait, la rivière qui servait de voie de communication, en y renversant une grande quantité d’arbres.

Lord Loudon ordonna à Winslovv, qui commandait à la tête du lac Saint-Sacrement, d’abandonner tout projet d’offensive et de se retrancher fortement pour tenir les Français en échec. Le contre-coup de cet événement se fit sentir en Angleterre, où l’on comprit que la France avait au Canada un habile général.

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