TOME PREMIER :] QUÉBEC
TMPRIMERIE DE L.J. DEMERS & FRÈRE 30, Rue de la Fabrique, 30
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à la loi du parlement du Caneda, en l’année
Enregistré conformément par l'abbé H.-R. CASGRAIN, au
mil huit cent quatre-vingt-on2e, ministère de l'Agriculture, à Ottawa.
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La découverte de manuscrits de la plus haute importance, échappés à toutes les recherches des historiens, m'a déterminé à écrire cette histoire. En 1888, pendant que je faisais copier, à Paris, la correspondance du général de Montcalm avec sa famille durant son séjour au Canada, j'appris de son arrière-petit-fils, M. le marquis Victor de Montcalm, que son parent, M. le comte Raimond de Nicolaï, avait en sa possession quelques écrits du générai. Je me présentai chez lui avec la recommandation de M. le marquis. Il est difficile d'exprimer l’étonnement que j'éprouvai lorsque, au lieu de quelques lettres, M. le comte de Nicolaï étala devant moi onze volumes manuscrits, parmi lesquels se trouvaient le Journal même de Montcalm, celui du chevalier de Lévis, leur correspondance, celles de Vaudreuil, de Bourlamaque, de Bigot, et d’une foule
d’autres officiers civils et militaires du Canada avec
le chevalier de Lévis, les relations de plusieurs expéditions, les lettres et les pièces officielles de la cour de Versailles. Presque tous ces documents étaient inédits. Durant plus d’un siècle, ils sont restés ensevelis au fond d’une bibliothèque de province, et ont ainsi échappé à toutes les recherches.
Le général de Lévis, pendant son séjour au Canada, avait tenu un journal de ses campagnes, et entretenu une correspon lance active, dont il avait l'habitude de garder une copie. Il devint, après la mort de Montcalm, le dépositaire de tous les papiers que ce général, au moment de mourir, avait donné ordre de lui remettre, De retour en France, le chevalier de Lévis occupa ses loisirs à mettre en ordre toute cette masse de documents. Il fit même transcrire avec grand soin son Journal et sa correspondance, rangea par date les lettres des principaux personnages avec qui il avait été en relations, pendant son séjour au Canada, et fit relier le tout avec un soin et même un luxe qui indiquent l’importance qu'il y attachait.
Cette précieuse collection est aujourd’hui la propriété de M. le comte de Nicolaï, arrière-petit-fils du maréchal de Lévis. Grâce à sa libéralité, la province de Québec en possède maintenant une copie, dont l’impression, commencée en 1889, doit se faire aux frais de notre gouvernement provincial, L'étude de ces manuscrits, dont j'ai été chargé de diriger la publication, m'a
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donné l'idée d'écrire l’histoire de l’époque qu'ils embrassent, et qui est, sans contredit, la plus intéressante de nos annales.
Le titre placé à la première page de cet ouvrage en explique le sujet, Tout ce qui s’est passé d’important pendant la lutte qui a mis fin à la domination française au Canada, se groupe autour de Montcalm et de Lévis. De tous les historiens qui ont traité cette période, M. Parkman est le seul qui l'ait décrite en détail. I l’a fait avec une science et un talent que personne ne lui contestera; mais il lui manquait des pièces de premier ordre, comme on peut le voir par la liste que je viens de donner. J’ai complété cette collection en faisant copier tous les documents relatifs à la même époque (1755-1760), qui se trouvent au ministère de la Murine et des Colonies, et à celui de la Guerre, à Paris. Cette série comprend à elle seule dix-neuf gros volumes in-folio. J’ai également dépouillé les Archives Nationales et les principales bibliothèques de Paris, outre certaines bibliothèques de provinces et plusieurs archives de familles: J’ai déjà mentionné celle de Montcalm ; je puis y ajouter celle de Bougainville, La copie des manuscrits du célèbre navigateur, qui ont trait au Canada, se compose de son Journal et de sa correspondance, Elle forme deux volumes grand
in-folio de onze cent quatre-vingt-quatre pages d’écri-
ture très serrée,
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De fréquents séjours faits en France, depuis plus de trente ans, m'ont mis en rapport avec un bon nombre de familles descendantes d'officiers qui ont servi au Canada, lesquelles m'ont procuré des pièces très curieuses, La persistance dans les recherches est quelquefois récompensée par des découvertes inattendues, Tout récemment, il m'est venu du fond des Pyrénées, de la petite ville de Foye, dans l'Ariège, deux très longues lettres, formant seize pages in-folio, écrites du camp de Carillon, en 1757, par le lieutenant de Jaubert, du régiment de Béarn !,
D'autres recherches ont été faites en Angleterre, principalement au British Museum et au Public Record Office, de Londres. La correspondance de Montcalm avec Bourlamaque, acquise il y a quelques années par le riche collectionneur anglais, sir Thomas Philipps, de Cheltenham, a été transcrite par les soins de M. Parkman, qui à eu l’obligeance de me permettre d’en faire faire une copie,
Aux Etats-Unis et au Canada, j'ai pris connaissance d’une multitude de lettres et autres pièces écrites à l’époque de la guerre de Sept Ans. À Québec, en particulier, les archives du séminaire, de l’archevêché et
des communautés religieuses m'ont fourni des rensei-
1—Je dois la copie de ces lettres à M. Pasquier, ancien élève de l’école des Chartes, archiviste de l'Ariège,
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gnements précieux, À cette masse de pièces manuscrites, il faut ajouter les nombreux imprimés, livres, brochures ou journaux, relatifs à la même époque, qui ont été étudiés avec soin, Je crois pouvoir dire qu’il n’y en a aucun, tant soit peu important, qui ait échappé à ma connaissance, Au nombre des ouvrages imprimés, je dois signaler tout particulièrement le Journal de Desandrouins et celui de Malartic : le premier publié en 1887 (in 8° de 416 pages), était tout à fait inconnu ; le second imprimé en 1890 (in 8° de 370 pages), ne l'était que par des fragments.
Je ne me suis épargné aucune peine pour donner à cette histoire toute la précision et l'exactitude possibles. La recherche des matériaux et leur examen consciencieux n'y suffisent pas, il faut y joindre la connaissance des lieux. J’ai pour cela parcouru le vaste territoire qui formait la Nouvelle - France, depuis le Cap- Breton Jusqu'à Pittsburg, l’ancien fort Duquesne, depuis l’extrémité de l’Acadie jusqu’au lac George, afin de connaître les lieux où se sont passés les événements, Ce livre est le fruit d’études faites en plein àir, autant que dans l'intérieur des bibliothèques et du cabinet,
Quant à la rédaction, j'ai tâché de la rendre aussi impersonnelle que possible, laissant parler les témoins ou les acteurs eux-mêmes, chaque fois que l’occasion
s’en est présentée, C’est un travail ingrat pour l’écri-
10 AVANT-PROPOS Eu
HAS 4 3 vain, mais bien plus satisfaisant pour le lecteur, qui à voit ainsi les choses à la lumière directe du passé, À
La vaste collection de lettres particulières que j'ai sous les yeux, écrites pour la plupart entre amis qui se transmettaient leurs plus intimes secrets, m'a permis de pénétrer dans l’intérieur de la société où ils ont
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vécu. Je me suis appliqué à la faire revivre; je nai 4 eu pour cela qu’à laisser parler les persoynages. Ils causent presque continuellement dans ces pages. On
ne me le reprochera pas; car ils révèlent le côté le
moins connu de notre histoire, et peut-être le plus La original. ee LEE ie \ 44 tique Le portrait de Montcalm placé en tête du premier à Pévés volume a été gravé d’après l'original appartenant au 4 VAE représentant actuel de sa famille, le marquis Victor 4 la co de Montcalm. Celui de Lévis, mis en tête du second À fit ser volume, a été fait d’après une photographie prise sur le L: À 1 ; portrait du maréchal que possède M. le comte de Nicolaï. A É frança | Les plans de Chouaguen (Oswego), de William-Henry, 4 Mr I | de Carillon et de la bataille de Sainte-Foye, ont été M LR gravés d’après les originaux qui font partie de la col- ; semen lection du maréchal de Lévis. : Philip à ) curset 4 dans « l’Ecoss ‘ route,
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La'grande politique du dix-septième siècle, inaugurée: par Henri IV, avait fondé la Nouvelle-France ; lu politique mesquine du dix-huitième siècle, inaugurée par la Régence, l’a perdue, Louis XIV, par de sages modifications, avait fait servir le régime féodal à l’avantage de la colonisation ; Louis XV, par d’intolérables abus, le fit servir à sa ruine.
A l'ouverture de la guerre de Sept Ans, la monarchie française n'avait plus guère de fautes à commettre : elle était prète pour toutes les hontes. Quelques reflets de gloire militaire : voilà tout ce qui lui restait du grand siècle. Comment était-elle arrivée à ce degré d’abais-
sement ? L’ignominie a ses étapes comme la grandeur.
Philippe d'Orléans, l’infâme régent, en avait été le précurseur et l’ouvrier. Après avoir poussé la France dans des aventures financières à la suite d’un rêveur, l’Ecossais Law, et lavoir ensuite jetée dans la banqueroute, 1 avait trouvé un ministre digne de lui dans le cardinal Dubois. Le premier soin de ce ministre, vendu à l'étranger, fut de jeter la France entre les bras de son
plus redoutable rival, l'Angleterre, La politique de Colbert n’était pas seulement reniée ; elle était trahie, La mort presque simultanée du régent et de son ministre (1723), amenée par les mêmes désordres, eût été une délivrance, si le sceptre de la France ne se fût trouvé aux mains d’un enfant de treize ans, guidé par un vieillard septuagénaire, sans énergie, et même sans ambition, quand il eût fallu celle d’un Richelieu, L’honnôte cardinal Fleury était un de ces hommes d'Etat qui surgissent aux jours de décadence, comme si tout conspirait alors à la déterminer.
Effrayé par les désastres financiers qui avaient bouleversé les fortunes particulières en même temps que la fortune publique, le nouveau ministre n’y vit qu'un remède: l'économie, Il crut tout sauver en appliquant l'économie à toutes les branches de l’administration, et en forçant la France à se replier sur ellemême, C'était l'excès de la prudence après l'excès de l'audace. Une comparaison fera mieux ressortir cette faute rolitique. Le navire de l'Etat avait été désemparé par une tem} be: on ne lui fournissait pas d’agrès, ni de voiles, faute de moyens.
La conséquence d’un tel système fut la stagnation du commerce, l’affaiblissement de la marine, et dans un avenir prochain, la perte des colonies.
Ilne manquait que le ridicule poûr terme à cette administration sénile : la guerre de la succession d'Autriche, aussi injuste dans ses causes que désastreuse dans ses résultats, lui en fournit l'occasion. Le ministre vaincu se rendit la risée de l'Europe par ses
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dépêches écrites du ton d’un vieillard presque en enfance,
La France était cependant destinée à subir de plus grandes humiliations : ce fut le jour où l’on vit installer à Versailles et siéger au conseil des ministres une courtisane ! Et pour donner ce je ne sais quoi d’achevé à cet abaissement, la marquise de Pompadour se trouva à l’apogée de sa puissance, au moment où l’Angleterre s'apprêtait à disputer à la France l'empire de l'Inde et de l'Amérique, c’est-à-dire la première place parmi les nations civilisées,
L’Angleterre avait eu sa part dans les hontes de ce temps ; mais elle allait se relever sous la main d’un grand homme, L’Angleterre avait au reste un immense avantage sur la France ; c’est qu’elle n’était pas comme celle-ci une monarchie absolue, mais plutôt une république aristocratique, où l'opinion du peuple était souveraine, Cette opinion avait fini par l'emporter sur les répugnances personnelles du roi Georges IT, qui avait dû accepter pour ministre le grand tribun dont la mâle éloquence avait soulevé le patriotisme anglais et dominé le parlement, Avec William Pitt au pouvoir, l'Angleterre pouvait prétendre à tout ce qu’elle a réalisé depuis. Il fut l'architecte de sa grandeur. En moins de dix ans, il lui donna l'empire des mers et la prépondérance dans l’Inde et dans l'Amérique,
Pitt avait pris la direction des affaires l’année même où avait été déclarée cette guerre de Sept Ans, qui devait changer la face de l'Amérique et dont, par un singulier
pronostic le premier coup de canon fut tiré sur ses côtes.
Dans une guerre où la marine était appelée à jouer un si grand rôle, il était facile de prévoir quel serait le résultat définitif en considérant la force respective des deux flottes, Celle d'Angleterre se composait de cent vaisseaux de ligne et de soixante-quatorze frégates, tandis que celle de France ne comptait que soixante vaisseaux de ligne et trente et une frégates.
Cette énorme disproportion n’était cependant pas comparable à celle qui existait entre les colonies anglaises et la colonie française d'Amérique, cause première de la guerre. La Nouvelle-France, dont le territoire s’étendait du golfe Saint-Laurent au golfe du Mexique, des Alléghanys aux montagnes Rocheuses, ne comptait guère que quatre-vingt mille colons, tandis que les colonies anglaises, resserrées entre l'Atlantique et les montagnes qui lui servent de contreforts, avaient une population d’un million deux cent mille âmes. Les ressources des deux colonies étaient dans les mêmes proportions,
La raison principale de cette inégalité ne provenait pas, comme on l’a trop souvent répété, d’une politique plus prévoyante de la part de la Grande-Bretagne. À l’origine, celle-ci n'avait pas plus compris que la France l'importance de ces colonies transatlantiques. Cromwell, dont on ne contestera pas le génie, en avait si peu l’idée, qu’il proposa aux colons de la Nouvelle- Angleterre d'abandonner leur pays pour venir se fixer ‘en Irlande, où il leur offrait les terres enlevées aux
catholiques.
La grande cause de cette disproportion est dans le fait bien connu que la race francaise n'émigre pas
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Habitant le plus beau et le plus riche pays du monde, elle s’y est si profondément enracinée que son génie est devenu réfractaire à l’idée d’expatriation,
On sait comment s’est faite la colonisation de la Nouvelle-France : il n’a fallu rien moins que l’impulsion de l'Eglise et de l'Etat, à une époque où ces deux puissances étaient souveraines, pour déterminer un courant d'émigration, Et quel en a été le résultat après un siècle d'efforts ? En 1700, le nombre des immigrants venus de France n'avait pas atteint le chiffre de six mille ; tandis que dans les colonies anglaises, à la même date, il dépassait celui de cent mille.
On a souvent reproché au gouvernement français de n'avoir pas, comme celui d'Angleterre, laissé ses colonies profiter des dissensions politiques et religieuses qui poussaient hors de son sein une partie de sa population, Mais on ne réfléchit pas que les circonstances étaient loin d’être les mêmes dans les deux pays. L’Angleterre, devenue toute protestante, ne s'était pas trouvée comme la France en face d’un dualisme religieux qui avait mis son existence en danger. Les protestants français, observe judicieusement M. Guizot, voulaient créer un Etat dans l'Etat, et ne craignaient pas, afin d’y réussir, de recourir à la trahison,
Pour ne parler que de la Nouvelle-France, n’a-t-elle pas été attaquée à trois reprises différentes par des huguenots français pass's à l'ennemi, et chargés du commandement des troupes anglaises 1? C’est à la suite
1 — L'expédition de Thomas Kerk contre Québec, celle de Claude de La Tour contre le fort Saint-Louis, celle de Charles de La Tour contre le fort de la rivière Saint-Jean.
de ces événements que le gouvernement français interdit aux huguenots l'entrée du Canada, Mais là où ce gouvernement commit une grave erreur, ce fut quand il refusa d'écouter la demande aussi juste que pacifique qu'ils firent d'aller se fixer dans les solitudes inhabitées de la Louisiane, n’exigeant d'autre privilège que celui d’y pratiquer librement leur religion à l'ombre du drapeau francais, Pontchartrain, à qui avait été remise la requête des huguenots (1699), fit cette incroyable réponse : ‘“ Le roi n’a pas chassé les protestants de France pour les laisser se constituer en république dans le nouveau monde.” Sans cette malheureuse politique, les protestants francais, au lieu d’aller enrichir les contrées ennemies en s’y transportant avec leurs familles et leurs fortunes, auraient émigré en grand nombre dans la Louisiane, où ils auraient formé, en peu de temps, une florissante colonie, qui, à mesure que l’antagonisme religieux aurait disparu, se serait rattachée à la France, la jatrie des ancêtres, Et, au moment de la crise suprême, quand la France et l'Angleterre se disputérent la prépondérance en Amérique, ils auraient été probablement en état de faire une puissante diversion, qui eût pu complètement changer le sort des armes. À Quoi qu'il en soit de cette politique, elle avait eu pour résultat d’implanter sur les bords du Saint- Laurent une colonie indéracinable, et qui, après avoir passé à travers un siècle de formidables crises, allait présenter un des phénomènes les plus extraordinaires de vitalité et d'expansion dont l’histoire fasse mention. En 1756, les Canadiens n'étaient qu’une poignée d’hommes comparés à leurs redoutables voisins, mais ils
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