CHAPITRE HUITIÈME
Description de William-Ienry et de ses environs, — Approches du fort. — La flottille indienne. Lévis à l’avantgarde.— Les travaux du siège. — Conseil avec les sauvages.— Message intercepté.— Une alerte, Le capitaine Fesch. — Capitulation. — Evacuation du fort. Premiers désordres. — La nuit dans le camp retranché.— Le colonel Ycunget les otages. — Première alarme.— Départ de la garnison. — Fésitations do Monro.-— Le massacre, Récit des témoins oculaires. — Désertions des sau vages. — Injustes remarques de Bougainvilie cont-edites par Févis. — Démolition de William-!le «y.
Quand le voyageur s'arrête aujourd’hui à la tête du lac George, il a peine à reconnaître l’emplacement qw'oceupait le fort William-Henry. De ses murailles et de ses fossés, 1l ne reste que de vagues ondulitions de terrain. Des champs cultivés ont été taillés cà et 1à dans la forêt, et de gracieux villarres s'élèvent au bord du lac; mais les grandes lignes le lhorizon ont gardé leur aspect sauvage, Les belles montagnes du lac Saint-Sacrement mirent toujours leur panache de ver dure dans ses eaux limpides. Quand revient cette
quinzaine d'août, témoin des tragiques événements que nous allons dire, les promontoires et les îles revôtent toujours les mêmes teintes d’une fin d'été; et quand le sifflet de l'engin à vapeur, qui a remplacé le canon de Montcalm, a cessé de retentir, les feuilles mortes, que la brise emporte sur le lac, y retombent dans le même silence d'autrefois,
Le 3 d'août, l’armée fut sur pied dès que l’aurore eût paru à la cime des montagnes, Le canon entendu à minuit, comme l'avaient annoncé les prisonniers, faisait croire à une attaque des ennemis. L'armée se mit en marche à”travers les bois, le détachement de Lévis faisant l'avant-garde, éclairé par les sauvages. Montcalm commandait à sa suite le gros de l’armée. Cinq
cents hommes, aux ordres du lieutenant-colonel Privat,
avaient été laissés à la garde des bateaux.
Les Anglais ne sortirent pas de leurs retranchements,. Une escouade conduisit le colonel Bourlamaque, chargé de la direction du siège, et l'ingénieur en chef Desandrouins, sur les hauteurs voisines pour examiner le fort; ils reconnurent que le côté le plus vulnérable était précisément celui par où s'avancait l’armée, A droite, c'est-à-dire au sud-est, le fort George était défendu par un marais impraticable ; à gauche, par le lac; et des deux autres côtés, par un bon fossé palissadé,
Ces vemparts étaient formés par un assemblage de
grosses pièces de bois croisées les unes sur les autres,
et solidement liées ensemble ; les interstices en étaient
remplis de terre et de gravier,
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On avait pratiqué à une portée de canon de la place un désert dont les arbres, à demi brûlés ec °ouchés l’un sur l’autre, offraient, ainsi que leurs souches, un obstacle presque inconnu dans les approches des places d'Europe, A l'est du fort, un camp retranché avait été construit sur une hauteur très avantageuse, dominant le fort luiméme, et protégée en grande partie par des marécages, Les retranchements en étaient faits de troncs d'arbres posés les uns sur les autres ; ils avaient peu d’étendue, beaucoup de flancs munis d'artillerie, et pouvaient être bordés par les ennemis.
Le fort et le camp retranché qui communiquaient par une chaussée construite le long du rivage, étaient défendus par vingt-nenf canons, trois mortiers, un obusier, dix-sept pierriers, en tout cinquante pièces d'artillerie, et par une garnison de deux mille quatre cents hommes 1, commandée par le lieutenant-colonel Monro, du 35" régiment de l’armée anglaise, vétéran écossais d’une br:voure personnelle incontestable, mais d’un caractère faible, comine le démontrérent les événements,
Bourlamaque et Desandrouins revenug de leur expédition, et le plan d'attaque décidé, l’armée qui avait fait halte de onze heures à midi, accéléra le pas pour s'emparer avant la fiu du jour des hauteurs qui dominaient la plaze. Tandis qu'une partie des Indiens opéraient sur la droite, en escarmouchant avec les avant-postes ennemis qu’ils refoulaient sous les murs
1 Montcalm, Lévis et Desandrouins s'accordent sur ce chittre,
du fort, le reste des sauvages menacaient la gauche en faisant une démonstration sur le lac, Leurs canots, angés de front sur une même ligne, s'étendant d’une rive à l’autre, ils pagayaient à coups réguliers, en faisant tressaï!lir les échos par des milliers de cris, auxquels répondaient les guerriers échelonnés sur le cercie des hauteurs voisines, Les bateaux de l'artillerie qui s’avancaient en arrière d’une pointe, débouchèrent alors sur la droite et répondirent aux cris des Indiens par une décharge générale, à laquelle ripostèrent les canons des deux retranchements. En ce moment, le soleil qui baissait à l’horizon des montagnes auxquelles s’adossait l’armée, mettait en pleine lumière le vallon où s'élevait le fort George, avec ses solides bastions au-dessus desquels flottait le drapeau britannique, avec sa vaste chirière embarrassée de souches et de squelettes d'arbres renversés et noircis par la flamme, avec les lignes irrégulières de son camp retranché. Tout autour s’arrondissait la ceinture des grands bois, s’étageant en amphithéâtre jusqu'au bord du ciel. Plusieurs rangées de tentes, placées non loin des glacis, à l’ouest du fort, étaient repliées en toute hâte et transportées au camp, tandis qu'une centaine de soldats anglais essayaient de rassembler et de sauver un troupeau de cent cinquante bestiaux, qui paissaient dans les bas fonds du voisinage. Les sauvages, dont les cris démoniaques retentissaient sur toute la lisière du bois, effrayèrent les soldats, Les repoussèrent sous les murs de la place, amenèrent le troupeau et vinrent offrir vingt-cinq bœufs au général, lui disant que c’était pour remplacer ceux qu’ils avaient mangés au Portage, et qu'il pouvait s’en servir pour traîner ses oros fusils.
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Le chevalier de Lévis, parun mouvement hardi, s'était avancé au delà du camp retranché, où ilavait divisé ses troupes en deux corps : le premier occupant lé chemin u fort Edouard, pour intercepter les secours qui pouvaient venir de ceti. place ; le second stationnant un peu en arrière pour masquer et observer les mouvements qui se faisaient au fort et au camp retranché, Le marquis de Montcalm, que le chevalier prévint de ses dispositions, fit faire halte à son armée, et alla le rejoindre, Tous deux examinèrent de nouveau les fortifications ennemies, et se convainquirent par leurs propres yeux qu'elles exigeaient, pour être emportées, un siève régulier,
Ordre fut donné à Bourlamaque, qui se trouvait alors à la hauteur'du fort George, avec les régiments de la Sarre et de Royal-Roussillon, de rétrograder, et d'aller prendre une position que le général venait de recon-
naître, C’est l'endroit où s'élève aujourd’hui le village
de Cald:vell ; la gauche y était appuyée au le; la droite
à des cavités inaccessibles ; Le front à un ravin, au fond duquel coulait un petit ruisseau et dont la berge masquait le fort, Une petite anse formée par cette herve qui s’avance dans le lac, favorisait l'accès des bateaux 1,
Aussitôt leur camp dressé, les deux régiments se mirent à couper des fascines, à faire des saucissons, et
à déblayer le ravin destiné au dépôt de l'artillerie,
| Cette anse porte encore aujourd'hui le noïn le Ar4il lery Cuve,
Le régiment de la Reine alla bivouaquer à un quart
de lieue en arrière du chevalier de Lévis pour le soutenir l au besoin.
Le soir même, le marquis de Moncalm fit porter par c M. de Fontbrune, aide de camp de Lévis, une lettre au le colonel Monro, pour le sommer de se rendre, l’avertis- 1 E sant au nom de l’humanité, que s'il attendait l'assaut, di il serait impossible d'arrêter les sauvages qui massacre- d raient toute la garnison. Le colonel répondit, en homme à de cœur, qu’il était résolu à se défendre jusqu’à la der- V
, nière extrémité, de
Durant l'armistice, les sauvages se montrèrent en si Se: grand nombre dans la clairière, que les assiégés furent na frappés de stupeur en voyant leffroyable contingent à ] qu'ils apportaient à l’armée francaise, De tons les guer. ce] riers de ces différentes nations, nuls ne haïssaient les Anglais autant que les Abénakis, leurs voisins, avec vel qui ils avaient presque toujours été en guerre. Les fai New-Englanders, loin de chercher à les humaniser, col rivalisaient souvent de cruauté avec ces barbares, Pour pot
n’en citer qu'un exemple, un parti de rangers, ayant dex un jour surpris et capturé quatorze de ces sauvages, de | s'étaient amusés à les couper par morceaux, et à épar- cot piller sur le sol ces horribles restes 1, tior
Avant que l'officier, envoyé en otage par Monro, fût \ sorti du camp français, un Abénakis l’aborda et lui cen dit en mauvais français : “— Ah !toi, ne pas te rendre ? nor eh bien! tire le premier; mon Père tirera ensuite ses Sepi
1 — Vaudreuil an ministre, 18 octobre 1755.
gros fusils ; alors, toi, te bien défendre, car si je te prends, point de quartier à toi 1 ”,
Dès l’aurore, l'avant-garde, dont la position était critique à la distance où elle était, dans un pays montagneux et boisé, recut ordre de se rapprocher du lac, En même temps Montcalm attira à lui toutes les troupes
de ligne, le bataillon de la marine et les deux brigades
de Saint-Ours et de Gaspé. Le chevalier de Lévis resta à l’avant-garde avec les brigades de Repentigny, de Vassan, de Courtemanche, de La Corne, les volontaires de Villiers et tous les sauvages. Il devait multiplier ses mouvements sur la gauche et pousser des reconnaissances vers le chemin de Lydius, pour laisser croire à l’ennemi que cette communication était encore interceptée,
Au coucher du soleil, les bateaux se mirent en mouvement pour venir accoster dans l’anse où devait se faire le débarquement de l'artillerie, et le lieutenantcolonel de Roquemaure fut commandé avec six piquets pour la garde de tranchée, Les troupes restées au camp devaient passer la nuit au bivouac, afin d’être à portée de secourir la garde de tranchée, en cas de besoin, On continua le reste du siège à prendre les mêmes précautions,
Cinq cents travailleurs ouvrirent la tranchée à douze cents pieds de la place, en face de la capitale du bastion nord-est, et préparèrent le terrain pour une batterie de sept pièces de canon, un obusier et un mortier devant
1— Journal de Montcalm.
battre les flanes qui défendaient cette capitale, et écharper les deux fronts du nord-ouest et du nord-est,
On creusa aussi cette nuit un boyau qui communiquait du dépôt à cette batterie, et lon commença une parallèle.
Tous ce5 travaux s'opéraient au grondement du canon ennemi, qui jetait des éclairs dans lobseurité, et dont les boulets, en labourant le sol, faisaient voler en éclats les arbres renversés, Sous les tentes les plus rapprochées, quelques officiers et soldats qui dormaient, enveloppés dans leurs couvertes où leurs peaux d'ours, pour se protéger contre le froid de la nuit, furent atteints par les boulets, et Montcalm dut changer la disposition de son camp: IT fit reculer les tentes de la Sarre et porter le régiment de Royal-Roussillon en potence derrière celui de la Reine, placé hors d'atteinte.
Durant la journée, autant de travailleurs remplacant ceux de la nuit, perfectionnèrent la batterie,
Les sauvages et les francs-tireurs canadiens, cachés dans les plis du terrain ou derrière les souches, fusillaient continuellement autour de la place, Dans le camp retranché aussi bien que dans le fort, régnait la plus orande aëtivité : on commenea un second retranchement à l’intérieur du premier; on enleva les toitures des casernes et des hangars pour donner moins de prise à l’incendie, et on jeta dans le lac une grande quantité de planches et de bois de chauffage, Comme, à distance, on ne pouvait discerner la nature de ces objets, les sauvages vinrent se plaindre au général de ce qu'ils allaient perdre une partie du butin qu’ils espéraient
piller, et demandèrent des troupes pour arrêter ces mouvements,
Cependant, la fusillade qui se faisait autour du fort détournait les sauvages des avant-postes, où ils étaient le plus utile, Montcalm les assembla en conseil le soir du à,
— “ Mes enfants, leur dit-il, vous n’écoutez plus la voix de votre Pére : il semble que vous avez perdu l'esprit, Au lieu de rester au camp de M. le chevalier de Lévis, vous vous exposez sans nécessité dans le désert du fort où plusieurs de vos guerriers ont été tués, J'en ai été profondément afiligé, car le moindre des vôtres est d’un grand prix à mes yeux, Sans doute, il est avantageux d’incommoder l'Anglais par le feu de
la mousqueterie, mais ce n’est pas là l’objet principal.
Votre orande occupation doit être de m'instruire de toutes les démarches de lennemi, et d'entretenir pour cela des partis continuéls ”.
Le marquis termina son discours en les exhortant à aller tous se réunir au camp du chevalier de Lévis ; qu'ils y trouveraient toutes les munitions de guerre et de bouche dont ils avaient besoin ; que les missionnaires allaient même s’y établir, et que c'était là où les enfants de la prière les rencontreraient ; que le chevalier de Lévis leur expliqueräit la volonté de leur Père ; que lui-même serait toujours prêt à écouter les avis et les représentations de leurs chefs. Enfin, pour leur remettre l'esprit, les faire rentrer dans la bonne voie, effacer le passé et répandre sur lavenir la lumière des bons conseils, il leur offrit deux colliers et dix branches de porcelaine.
Les sauvages les acceptèrent et promirent de mieux observer la volonté de leur Père; mais ils ajoutèrent qu'eux aussi ils avaient quelque chose sur le cœur, Invités avec douceur à parler librement, ils se plaignirent qu’on ne leur disait plus rien; qu’on ne rendait à leurs chefs aucun compte des opérations, et qu’on les traitait comme des esclaves, prétendant les faire marcher à la découverte sans avoir délibéré avec leurs chefs.
— “ Mon Père, ajoutèrent-ils, tu as apporté ici l’art de la guerre des pays qui sont au delà du grand lac, Nous savons que dans cet art, tu es un grand maître ; mais pour la science et la ruse des découvertes, pour la connaissance de ces bois et la facon d’y faire la guerre, nous l’emportons sur toi. Consulte-nous, et tu t'en trouveras bien 1”,
Montcalm les apaisa par une de ces réponses habiles qu’il savait ménager avec art, Il les assura d’abord que s’ils avaient été négligés, ce ne pouvait être que par une de ces méprises inévitables dans le tumulte d’affaires dont il était accablé ; qu’il appréciait hautement leurs talents pour la guerre de découvertes, et qu'ample satisfaction leur serait accordée, Il conclut par un mot dont l'effet ne pouvait manquer. Il leur annonça que le lendemain les gros fusils commenceraient à tirer, A cette nouvelle éclatèrent d'immenses cris d’acclamation, qui, joints à la canonnade du fort, ébranlèrent tous les échos des montagnes,
1 — Journal de Bougainville.
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A l'entrée de la nuit, la garde de tranchée fut relevée, et le lieutenant-colonel de Fontbonne la remplaca avec trois compagnies de grenadiers et trois piquets 1, Sept
cents hommes continuèrent la première parallèle, et e
commencèrent à son extrémité une nouvelle batterie de neuf pièces de canon, un mortier et un obusier, qui devaient battre directement le front d'attaque,
Au point du jour, la première batterie fut en état de saluer vivement l'ennemi,
C'était le moment que les sauvages attendaient avec impatience; il fut impossible de les retenir à leurs postes. Accourus tous pour voir tirer les gros fusils de leur Père, ils accueillaient chaque décharge par des clameurs immenses, répétées par tous les échos du lac. “ Ils étaient sans cesse autour de nos canonniers, dont ils admiraient la dextérité. Mais leur admiration ne fut ni oisive, ni stérile, Ils voulurent essayer de tout pour se rendre plus utiles, Ils s’avisèrent de devenir canonniers ; un entre autres se distingue : après avoir pointé lui-même son canon, il donna juste dans un angle rentrant, qu'on lui avait assigné pour but, Mais il se défendit de réitérer, malgré les sollicitations des Français, alléguant pour raison de son refus, qu'ayant atteint dès son essai le degré de perfection auquel il pouvait aspirer, il ne devait plus hasarder sa gloire dans
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une seconde tentative 2 ”.
1 — Ne pas confondre M. de Fontbonne, lieutenant-colonel du régiment de Guyenne, avec M. de Fontbrune, lieutenant de grenadiers du régiment de la marine, et aide de camp du chevalier de Lévis.
2 Lettre du P. Roubaud.
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