‹ Guerre du Canada, 1756-1760 [microforme] (volume 2)Chapitre 49 sur 85 · ES · texte numérisé non relu

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sortis du fort accoururent à la rescousse, C'était le moment qu'attendait le commandant pour les laisser s'engager dans les bois, les cerner ensuite et les écraser; mais les sauvages, à leur ordinaire, n’écoutèrent ni ordres, ni conseils, se mirent immédiatement à la poursuite, levèrent une vingtaine de chevelures, firent huit prisonniers, et reprirent le chemin de Carillon, où le détachement arriva le 21 suivant. Il n’y avait eu que deux Canadiens et deux sauvages de blessés.

Les dépositions des prisonniers, parmi lesquels il y avait un Iroquois des Cing-Nations, révélèrent la marche du général Bradstreet, détaché de l’armée d’Abercromby avec un corps de milice considérable, douze pièces de canon et quatre cents sauvages, lesquels

remontaient la rivière Mohawk pour se porter sur le lac Ontario !, Montcalm et Lévis s’empressèrent de communiquer cette nouvelle alarmante à Vaudreuil, sans pouvoir détacher aucune de leurs troupes au secours de cette frontière menacée.

Le suecès de M. de Courtemanche et l’arrivée d’une flottille portant quelques centaines de Népissings et d'Iroquois du lac des Deux-Montagnes, sous la conduite de M. de Saint-Luc, capitaine dans la marine, déterminèrent le marquis de Montcalm à organiser une expédition importante, destinée à aller frapper au même endroit, après avoir suivi la même route, Cette expédition, composée de quatre cents sauvages et de deux cents Canadiens, soldats de la marine ou miliciens, fut confiée au même M. de Saint-Luc, parent de M. de

1 Journal de Lévis, p. 142.

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MONTCALM ET LÉVIS 43 La Corne Saint-Luc, qui commandait en ce moment le corps de milice stationué au Portage 1.

Le départ de ce détachement, fixé au 22 juillet, fut retardé de deux jours par un incident qui peint bien les mœurs des sauvages et les traits de ressemblance qu’ils avaient avec les héros de l'antiquité, Bougainville, qui parait avoir été un des officiers de l’armée les mieux nourris des classiques, était extrêmement frappé de ces points de similitude, et en fait la remarque en plusieurs endroits de son Journal,

Une joute rappelant les jeux olympiques, allait s’engager entre deux tribus rivales: celles des Abénakis et celle des Iroquois. Il s'agissait de lamusement favori des sauvages, le jeu de la crosse, auquel les guerriers se livraient et se livrent enrore dans l’ouest avec toute l’ardeur de leur violente nature, c’est-à-dire, avec une fureur voisine de la rage, On jugera de l’importance de cette partie de plaisir par l'enjeu qu’on y avait mis, et dont la valeur s'élevait à mille écus en colliers et en grains de porcelaine,

Aux extrémités du terrain choisi par les chefs, sont plantés deux grands poteaux qui servent de ralliement à l’un ou l’autre des groupes rivaux. Chaque joueur est armé d’un bâton recourbé en forme de crosse ; au centre est placée une balle que les deux partis se disputent et qu’ils chèrchent à lancer sur le poteau de leurs adversaires, en les empêchant de l’approcher du leur.

[ — M. Parkman, dans Montcalm and Wolfe, ne fait qu'rm seul personnage de ces deux officiers. vol. IE, p. 121.

438 MONYTCALM ET LÉVIS

Il est facile de se représenter la scène curieuse et pittoresque qui animait le plateau de Carillon durant la

journée du 23 juillet, Montcalm et Lévis, entourés

d’un grand nombre d'officiers, rehaussaient par leur pré-

sence ce tournoi d’un nouveau genre, et paraissaient y

preudre d'autant plus d'intérêt que les sauvages étaient

plus que jamais difficiles à retenir depuis la victoire de

Carillon, qu’ils étaient extrêmement jaloux d'avoir ‘u

gagner sans eux, Une foule de soldats désœuvrés de

divers régiments, quelques-uns en déshabillé, re,enant

du travail, faisaient cercle autour des joueurs. Un bon

nombre d’Indiens avec leurs femmes et leurs enfants,

appartenant à des tribus étrangères à la lutte, la regar-

daient en simples spectateurs, Des groupes de Cana-

diens, des coureurs de bois, accoutumés à de pareilles

scènes, y prenaient une moindre part et restaient éten-

dus nonchalamment sur le gazon. Les tences dressées

autour des glacis et des bastions du fort, les huttes ‘les

miliciens, les wigwams des sauvages, les palissades, les

retranchements, les redoutes qui couronnaient le pro-

montoire, formaient un encadrement en harmonie avec

le théâtre naturel où jouaient les farouches acteurs des

bois.

Au signal donné, les deux partis s'étaient précipités

sur la balle, l'avaient fait rouler quelque temps à leurs

pieds, puis l'avaient lance en l'air, et s'étaient mis

à sa poursuite avec l’agilité et la vitesse de chevreuils

traqués par une meute. Tantôt ils se groupaient pour

se disputer la balle, tantôt ils s’éparpiliaient pendant

qu'elle volait au-dessus de leurs têtes, se bousculant,

se culbutant, se prenant corps à corps, luttant les uns

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MONTCALM ET LÉVIS 439 contre les autres, comme pour un combat à mort, au milieu de cris, de vociférations, d’éclats de voix inouïs, Presque tous, le corps nu, n'ayant que le brayet autour de la ceinture, leurs longs cheveux noirs et leurs panaches de plumes flottant au vent, ils ressemblaient, avec leurs visages tatoués, leurs yeux flamboyants, leurs vestes forcenés, à des bandes de sorciers courant au sabbat, ou mieux encore à des démons sortis de l'enfer, Les spectateurs les poursuivaient de leurs applaudissements et de leurs éclats de rire, acelamaient les plus agiles et les plus adroits, les encourageaient à de nouvelles prouesses. Lufin, après bien des péripéties, des chances variées, la balle lancée d’un bond irrésistible alla frapper le poteau et mit fin à la partie. Les vainqueurs, couverts de sueur et de poussière, accablés de fatigue, vinrent recevoir les félicitations des commandants et le prix de leur victoire, Un festin, selon la coutume, termina la fête, et les guerriers, fiers et heureux comme de grands enfants, reprirent les préparatifs de l’expédition.

Te 28 juillet, le parti de M. de Saint-Luc était embusqué entre le fort Edouard et Halfway’s Brook. Vers midi, il vit venir un convoi d’une quarantaine de chariots chargés de vivres, de boissons et de marchandises, escortés par cinquante soldats aux ordres d’un “enseigne du égiment de Blackney 1, Plusieurs femmes, enfants et marchands faisaient route avec eux ? ?,

1 — Le 27e de ligne.

2 Journal de Montcalm.

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Avant qu’ils eussent eu le temps de se reconnaître, ils furent cernés, tués ou pris. La charge des chariots fut dispersée et pillée par le détachement. Trois soldats avaient été tués et un Canadien blessé, “ Nous avons eu, dit Montcalm, un Iroquois tué et deux blessés, Toujours les Iroquois perdent quelqu'un ; c’est que, de tous les sauvages ils sont les plus braves. Sarégoa, leur chef de guerre, est celui qui a conduit entreprise. Lorsque dans un détachement les sauvages sont les plus nombreux, ils donnent la loi et dévident sans appel. Bonheur quand celui d’entre eux, qui est le plus accrédité, a une bonne tête ; *t celle de Sarégoa est très bien organisée ?”.

En apprenant la mésaventure Arrivée à son convoi, Abercromby jeta dans des bateaux un fort détachement de rangers, de miliciens et d'infanterie légère avec Rogers, et leur fit descendre le lac George pour aller couper la retraite à M. de Saint-Luc en traversant l’étroite chaîne de montagnes qui sépare ce lac de la tête du lac Champlain, Mais M. de Saint-Luc, prévoyant qu'il serait poursuivi, avait précipité sa marche et dépassé ce lieu avant l'arrivée de Rogers, qui l'y attendit vainement. Comme celui-ci revenait sur ses pas, il recut un message d'Abercromby .“i enjoignant d’intercepter d’autres troupes de maraudeurs signalés aux environs du fort Edouard. Montcalm avait en effet lancé dans cette direction une nouvelle bande de Canadiens et de sauvages ayant, cette fois, pour chef l’audacieux Marin, beau-frère de M. de Rigaud.

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Joseph Marin, sieur de Saint-Martin, que ses relations de parenté avec la famille de Vaudreuil avaient rendu très influent dans la colonie, était peut-être le coureur de bois le plus brave de cette époque. il était né à Montréal (1719), mais avait passé presque toute sa vie en des courses aventureuses, Accusé, comme son beau-frère, de spéculations véreuses dans les postes. où il avait commandé, il rachetait ses pilleries par les services éminents qu'il rendait à la guerre. On ne comptait plus les actions où il s'était distingué.

Il était en froid à ce moment avec M. de Rigaud qui, paraît-il, par un sentiment de jalousie indigne de son rang, avait choisi parmi les Canadiens les moins aguerris, les soldats destinés à son expédition. Marin était parti de Carillon le 4 août, vers cinq heures du soir, avec M. de la Rochebeaucour, Langy l'aîné, quelques autres officiers et cadets, cent Canadiens, une quarantaine de soldats de la colonie, et environ cent trente sauvages, en tout près de trois cents hommesi, Il remonta le lac Champlain jusqu'aux Deux-Rochers, c’est-à-dire, à trois lieues plus haut, débarqua sur la rive droite où il cacha ses canots dans un épais fourré, et continua sa marche à travers les bois, laissant à sa droite la rivière au Chicot, qu'il côtoya à quelque distance, jusqu’à trois lieues de l’ancien fort abandonné, connu sous le nom de fort de la reine Anne, On était

1 — Montcalm, dans son Journal, porte ce chiffre à ‘“ deux cent dix-neuf sauvages et deux cent vingt-cinq Canadiens. Mais, ajoute-t-il, des quatre cent quarante-quatre hommes équipés sous le prétexte de ce parti, il n’y en a peut-être pas trois cents qui marchent”,

au 8 d'août, à une heure du matin. La troupe, fatiguée d’une longuëé marche nocturne, fit une courte halte, et reprit sa route tortueuse à travers le terrain inégal et les hautes futaies dont la cime était à peine éclairée par les vagues lueurs d’une nuit d'été. Il était grand jour quand la tête de la colonne déboucha sur l’ancien chemin conduisant du fort Anne au fort Edouard, Aucun indice ne laissait soupconner le voisinage d’un ennemi, L’oreille même des sauvages, si fine, si exercée, si attentive, n’entendait sortir des profondeurs d’alentour, d’autres bruits que le chant matinal des oiseaux, et la brise qui, se levant avec le soleil, secouait la rosée sur les branches. Officiers, soldats et Peaux-Rouges s’étendirent tranquillement sur la mousse, et se préparaient à prendre leur frugal déjenner, lorsque tout à coup des détonations d'armes à feu se firent entendre à quelque distance, Nul doute que ce ne fût un parti d’ennemis; c'était en effet celui de Rogers, qui, revenu sur ses pas, avait campé dans la clairière ouverte autour du fort Anne. Son expédition comptait en tout sept

cents hommes, dont quatre-vingts rangers, un corps de milice du Connecticut, sous le major Putnam, et le reste formé de troupes légères, appartenant à l’armée régulière, aux ordres du capitaine Dalzell, excellent officier qui, cinq ans plus tard, devait trouver une mort héroïque devant le fort du Détroit, assiégé par Pontiac 1,

Rogers qui, d'ordinaire, était si prudent, qui pour cacher sa marche, ordonnait le silence dans les rangs,

1 D'aprés le Journal de Montcalm, cette infanterie légère aurait été commandée par le brigadier général Gage.

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et faisait éteindre les feux dans son camp à la tombée de la nuit, s'était oublié ce jour-là. Croyant que les incursionnistes qu'il avait eu ordre de poursuivre étaient déjà loin sur le chemin de Carillon, il s’était amusé avec le lieutenant Irwin, de l'infanterie légère, à tirer à la cible sur un objet placé dans la clairière, C’évaient ces coups de fusil qui avaient donné l'éveil à la troupe de Marin, dont le plan d’embuscade avait été aussi vite exécuté que décidé, Prévovant bien que la colonne anglaise allait s'engager dans le chemin pour retourner au fort Edouard, il avait disposé ses soldats, entremêlés de sauvages, à la droite de cette route abandonnée, qui n’était plus qu’un étroit sentier, depuis que les jeunes pousses l'avaient envahie, Si dense et si sombre était la feuillée fléchissant sous l’abondante rosée, que le regard du lynx s’y serait perdu.

Quand le pari engagé entre Rogers et Irwin eut été décidé, l’ordre de marche fut donné, Chaque soldat endossa le havresac et, le fusil à l'épaule, reprit son rang, La colonne traversa la clairière et, longeant les palissades croulaintes du fort Anne, s’enfonca, un seul homme de front, dans la trouée étroite qui marquait encore le vieux chemin. Il était sept heures du matin quand les derniers soldats disparurent sous la sombre voute, Putnam, avec ses gens du Connecticut, ouvrait la marche, suivi de linfanterie légère de Dalzell ; Rogers, avec ses rangers, formait l’arrière-garde, Tous marchaient sans précaution et sans défiance, les officiers jetant, au besoin, un er en avant ou en arrière, décelant ainsi d’assez loin leur présence, Cependant, à deux pas d'eux, sur leur droite, le rideau de feuillage cachait

des rangées d’ennemis, qui, retenant leur haleine, les laissaient passer. Soudain, l'air retentit d’épouvantables hurlements et de coups de fusil qui semblent sortir de terre. Les balles déchirent le feuillage, et pendant qu’elles crêlent à bout portant sur la longue fileen mouvement, une légion de Peaux-Rouges sautent comme des tigres sur le sentier, le tomahawk à la main, A ce premier assaut, un chef de Caughnawaga s’élanca sur le major Putnam, qui tenait la tête de la colonne, Celui-ci n’eut que le temps de bander son fusil et de le diriger sur la poitrine de l’Indien ; mais le coup ne partit pas, et Putnam, saisi et traîné dans le fourré, y fut garrotté, avec un lieutenant du nom de Tracy et trois soldats faits prisonniers en même temps que lui. Les Canadiens, dont la plupart n'avaient jamais vu le feu, lâchèrent pied en grand nombre et ralentirent, par leur fuite, la première ardeur des assaillants, Cependant une partie des sauvages, des soldats et des Canadiens, suivant l'exemple de Marin, de Langy et du brave Sarégoa, continuèrent le feu, en poursuivant le détachement du Connecticut, qui se repliait en désordre dans l'épaisseur du bois.

Dalzell, accouru au bruit de la mousqueterie, rallia les fuyards et dirigea seul le combat jusqu’à l’arrivée de Rogers. Peabody et Humphreys, tous deux biographes de Putnam, blâment sévèrement le commandant des rangers de s'être longtemps fait attendre ; il avait craint une attaque sur ses derrières et avait d’obord adossé ses hommes à la rivière au Chicot, à quelque

distance des ecmbattants.

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“ Nos gens trouvent à une portée de fusil, raconte Desandrouins d’après le récit de témoins oculaires, les Anglais marchant à eux, qui dans le moment se saisissent de gros arbres. Nos gens en font autart, et l’on se fusille pendant deux heures, sans se faire vraisemblablement beaucoup de mal ni de part ni d'autre, Nous savons de gens qui y étaient, que Marin et les officiers ne quittèrent plus cette position,

“ Ils se trouvèrent plusieurs fois réduits à moins de trente, faisant tête à l'ennemi, et jamais plus de quatrevingts ou cent, malgré les exhortations des sauvages eux-mêmes, et entre autres de quatre Micmacs qui, parlant très bon francais, excitaient les autres à les suivre, et faisaient tout ce qu'on peut attendre des plus braves officiers.

“ Sarégoa, fameux chef iroquois, dit alors à Marin : — Gonoron ! (qui veut dire: Ceci est de valeur !) — Et pourquoi? dit Marin:— Ah! mon Père, dit le sauvage, si seulement j'avais mes jeunes gens! Et i! alla enlever dans le plus fort du combat un Anglais derrière un arbre,

“ Marin s’y comporta, on peut dire, avec témérité ; il fit la bravade de crier pendant la chaleur du combat : “ Rogers, viens ici! c’est moi qui t'appelle et qui te défie !”” Quelques-uns disent que Rogers lui répondit sur le même ton, Mais des gens qui ont entendu le propos de Marin m'ont dit n'avoir point ouï celui de Rogers,

“ Enfin, l'ennemi n’avancant ni ne reculant, et se tenant avec précaution derrière les arbres, et n’y

ayant plus moyen de rallier les pleutres qui nous aban-

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donnaient, Langy proposa à Marin de faire la retraite, ce qu’il n’approuva qu'après quelques difficultés,

“ Alors il fit enlever ses blessés, et fit route par la droite pour regagner ses paquets, Il ne fut point du tout poursuivi par l’ennemi qui, de son côté, fila aussi par sa droite dès qu’il fut assuré de notre retraite, 11 ne jugea pas sans doute pouvoir atteindre les sauvages dans les bois, ou se crut trop heureux d’en être débarrassé, à

“Je tiens tous ces faits de la Rochebeaucour et ue tous ceux qui étaient avec Marin.

“ Les sauvages ont eu cinq hommes de tués et trois de perdus; deux soldats de la colonie et un sergent tués ; deux Canadiens, dont un de Montréal, nommé Trudeau, tués ; avec une dizaine de sauvages blessés, dont deux de ces braves Micmacs ; deux cadets blessés, MM. de Cussy et Monatte ”.

Les Anglais, selon leur coutume, et pour pallier leur timide attitude devant un ennemi si inférieur en nombre, exagérèrent le chiffre de ses pertes. Un parti des leurs, envoyé sur les lieux après l’action, prétendit avoir enterré cent Français et sauvages, tandis que Montcalm, s’accordant avec Desandrouins, affirme que treize morts en tout, dont cinq sauvages, avaient été abandonnés sur le champ de bataille 1.

Les Anglais avouèrent qu’ils avaient eu quaranteneuf hommes de tués, sans compter un grand nombre

1 ‘ Nous perdimes dans cette action trois sauvages tués et six blessés, et une vingtaine de soldats et Canadiens ”. Journal de Lévis, p. 145.

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de blessés, Ils rendirent témoignage aussi bien que les Français de la bravoure exceptionnelle des sauvages en cette occasion, Un de leurs ofliciers rapporte qu’un Indien s’élanca en plein milieu de la troupe anglaise et tua deux hommes à coups de hache, 11 monta ensuite sur un tronc d'arbre, et se mit à les défier tous, Un soldat essaya de le tuer à coups de crosse de fusil ; mais, quoique le sang jaillit de sa blessure, il ne tomba pas, et aurait immolé son adversaire, si, en ce moment, Rogers ne l'avait tué raide d’une balle,

Aucun exploit de Marin ne lui fit plus d'honneur que ce combat, Il avait tenu tête pendant deux heures à des troupes d'élite plus du double des siennes; et telle était la terreur qu'il leur avait inspirée, qu’elles le laissèrent enlever ses dix blessés et ses cinq prisonniers sans oser le poursuivre.

Le récit de la captivité du major Putnam, raconté par son biographe 1, fait voir le terrible sort qui attendait, la plupart du temps, les prisonniers tombés aux mains des sauvages, même de ceux dont le christianisme avait adouci la primitive barbarie, Aussitôt qu’il eut été entratné à l’arrière-garde, il fut attaché pieds et poings liés à un gros arbre par son vainqueur, qui retourna ensuite au combat. Dans son absence, un jeune Indien, au lieu d'aller se battre avec ses camarades, s’amusa à planter sa hache aussi près que possible de la tête et des mémbres du malheureux captif, sans toutefois le toucher,

1— Life of Israel Putnam, by Oliver W. B. Peabody.

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Après qu'il se fut fatigué à ce jeu, un Francais, assure-t-on, eut la cruauté de viser sur lui comme pour le tuer, et de le frapper ensuite, en passant, sur la joue, avec la crosse de son fusil, Un moment, les Francais et les sauvages poursuivis de trop près, ayant été obligés de reculer, Putnam se trouva exposé aux balles des deux partis, jusqu’à ce que les Anglais, attaqués vivement à leur tour, eussent perdu le terrain conquis, Putnam fut alors délié et conduit en lien sûr jusqu'au moment de la retraite, où il fut repris

par les sauvages, dépouillé de ses vêtements et forcé de porter le bagage de plusieurs blessés, après qu’on lui eut attaché les mains avec des cordes qui lui enfon- ‘aient dans la chair, Un officier français, touché de pitié en l’entendaut prier ses bourreaux de le tuer plutôt que de le tourmenter ainsi, parvint à lui faire

détacher les mains, à le décharger d’une partie de ses paquets, et à lui faire donner par le chef auquel il appartenait, une paire de mocassins. Mais au repos du soir, la férocité indienne se réveilla de nouveau, et ils se mirent en frais de le brûler vif, après l'avoir entraîné dans un taillis à quelque distance du camp et attaché nu à un arbre, autour duquel ils amassèrent une quantité de branches sèches, auxquelles ils mirent le feu. Un orage survenu en ce moment éteignit la flamme et donna quelque temps de répit à l’infortuné Putnam. Mais dès que la pluie eut cessé, le bûcher fut rallumé, Marin, qui était à quelque distance entendant les cris de la danse, et les éclats de rire qui accuellaient les gémissements et les soubresauts de

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la victime pour échapper aux flammes, ou, selon une autre version, averti par un sauvage saisi d’un moment d'humanité, accourut et, écartant les bourreaux avec indignation en leur faisant de sanglants reproches, rejeta à coups de pied les fagots enflammés, délia le prisonnier et le remit entre les mains du chef qui en était le maître, en lui disant de mieux faire respecter ses droits, Un autre que Marin, qui n’eût pas joui de la même autorité et du même prestige auprès des indigènes, se serait exposé, par cette action téméraire, à être tué sur le champ.

Le chef iroquois eut quelques égards pour son prisonnier: voyant qu'il ne pouvait, à cause de la contusion qu’il avait reçue à la joue, mordre sur un morceau de pain dur mis à sa disposition, il alla le tremper dans l'eau voisine et le lui rapporta; ce qui ne l’empêcha pas de prendre les précautions ordinaires pour qu’il ne pût s'évader à la faveur des ténèbres. Il commenca par lui enlever des pieds ses mocassins et les attacher à ses poignets. Il le coucha ensuite sur le dos, lui étendit, en forme de croix de Saint-André, les bras et les jambes qu’il lia à quatre petits arbres. Puis, coupant de jeunes pousses flexibles, illes posa en travers sur le corps du prisonnier, et se coucha lui-même sur leurs extrémités avec plusieurs autres [roquois, de facon que le moindre mouvement du captif les aurait réveillés. C’est dans cette cruelle position qu’il dut passer la nuit, Comme il était d’un caractère gai, il racontait plus tard qu’il ne pouvait s'empêcher de sourire de la figure piteuse qu’il devait faire, et du singulier tableau que présentait le

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