‹ Guerre du Canada, 1756-1760 [microforme] (volume 2)Chapitre 48 sur 85 · CHAPITRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME

Animosité entre Montcalm et Vaudreuil.--Montcalm demande son rappel. Expédition de M. de Courtemanche.— Joute entre les Abénakis et les Iroquois.— Expédition de Saint-Luc et de Marin.— Le major Putnam.— Bougainville au camp d’'Abercromby.

Montcalm s'était d’abord livré à tout l’enivrement de la victoire, Sur le champ de bataille même, au moment où à huit heures du soir, les derniers tirailleurs anglais, chassés des abatis, se repliaient sur leur arrière-garde, il écrivit, probablement sans autre appui qu’un tambour, les lignes enthousiastes qui suivent, adressées à M. Doreil, commissaire des guerres, alors à Montréal, Ce petit billet qui semble avoir gardé l'odeur de la poudre, fut confié encore humide au chevalier Le Mercier, choisi à l'instant même pour accompagner M. de la Rochebeaucour.

“ L'armée et trop petite armée du roi vient de battre ses ennemis. Quelle journée pour la France ! Si j'avais eu deux cents sauvages pour servir de tête à un détachement de mille hommes d'élite, dont j'aurais confié

le commandement au chevalier de Lévis, il n’en serait pas échappé beaucoup dans leur fuite, Ah! quelles troupes, mon cher Doreil, que les nôtres! Je n’en ai jamais vu de pareilles ”.

Le marquis ajoutait dans son rapport au ministre : “ Le succès de la journée est dû à la valeur incroyable de l'officier et du soldat. …. Les officiers qui composaient cette armée ont donné de si grandes preuves de courage que chacun d'eux mériterait un éloge particulier”.

L'ivresse du général et de son armée avait été d’autant plus vive que le succès était plus inespéré. Mais quand la fumée du combat fut dissipée, quand les dernières notes de l'hymne triomphale se furent évanouies, * l'enthousiasme s’affaiblit peu à peu au contact des difficultés du présent, et des menaces de l'avenir, On en trouve l'expression dans ce passage de Montcalm au maréchal de Belle-Isle (12 juillet) : “Si jamais il y eut un corps de troupes digne de grâces, c’est celui que j'ai l'honneur de commander, Aussi je vous supplie, Monseigucur, de l’en combler, Pour moi, je ne vous en demande pas d'autre que de me faire accorder par le roi, mon retour, Ma santé s'use, ma bourse s’épuise, Je devrai à la fin de l’année dix mille écus au trésorier de la colonie, Et plus que tout encore, les désagréments, les contradictions que j'éprouve, limpossibilité où je suis de faire le bien et d'empêcher le mal, me déterminent de supplier Sa Majesté de m’accorder cette grâce, la seule que j'ambitionne.…

“ En attendant d'obtenir cette grâce, je servirai comme j'ai fait jusqu'à présent, Si cette journée peut

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La cour de Versailles connaissait déjà l’antagonisme qui existait entre le gouverneur et Montcalm, Celui-ci, vainqueur dans chacune des trois campagnes qu'il avait conduites au Canada, montrait, en demandant son rappel, qu’il était aussi fin politique qu’excellent général, Sachant bien que jamais la cour ne consentirait à l'enlever à son armée dans de telles circonstances, il espérait qu'elle le débarrasserait d’une facon ou d’une autre de l’importun gouverneur, soit en neutralisant son autorité et confiant le contrôle de la guerre à celui qui la dirigeait si bien, soit même en rappelant le marquis de Vaudreuil.

En attendant, la querelle qui les divisait allait s'aggraver encore, éclater au grand jour, partager en deux camps les officiers civils et militaires, et pénétrer jusque dans les rangs inférieurs de l’armée.

Les troupes de ligne étaient justement fières de la victoire de Carillon : c’est à elles qu’en revenait l’honneur, du moins en très grande partie ; mais elles en prirent occasion d’affecter un mépris plus insultant que jamais pour les Canadiens, qui avaient contribué pour leur part au succès de la journée, et qui en réclamaient la gloire avec d'autant plus d’âpreté qu’elle leur était contestée, L’animosité déjà si prononcée entre ces deux corps, devint telle qu’ils semblaient prêts à en venir aux mains. Vaudreuil, qui en était la première victime, s’en plaignit amèrement., “Il n’a tenu qu'à lui, dit Désandrouins, en se déclarant l’un des coupables, d’avoir l'original des lettres qui eussent pu perdre celui qui les

avait écrites. Imprudence de nous autres, jeunes gens, ajoute-t-il, excités par la jalousie que nous témoignent ceux que nous sommes venus défendre. Il est vrai que nous portons si loin cette fougueuse licence, naturelle aux Francais, que dans cette matinée même où M. de Montcalm a xssemblé les chefs de corps à ce sujet, on a trouvé sur la table de la salle une chanson des plus mordicantes contre le gouverneur général et tout ce qui est colon ”.

Desandrouins termine par cette réflexion attristée, qui aurait dû lui ouvrir les yeux à lui-même et le ranger du côté du chevalier de Lévis, le seul des commandants français qui se montrât au-dessus de ces mesquines passions À: “ Gémissons sur la désunion qui ruine les forts, et à plus forte raison les faibles ” !

Le ministre de; guerres, Doreil, ami intime de

+ Montcalm, se signalait par son hostilité contre tout ce qui était canadien, et par son acharnement contre

Vaudreuil, “ La négligence, disait-il au ministre, l'ignorance, la lenteur et l’opiniâtreté du gouverneur ont pensé perdre la colonie ;.…. l’ineptie, l'intrigue, le mensonge, l’avidité, la feront sans doute périr”. Après plusieurs dépêches écrites avec la même violence, il

I— Lévis écrivait au marquis de Paulmy, peu de temps auparavant: ‘Je ne puis toujours que me louer de la contiance et de l'amitié que M. le marquis de Vaudreuil et de Montcalm me témoignent”. À M. le marquis de Paulmy, 22 avril 1758. e Qui sait si la colonie n'aurait pas été sauvée, si ces deux hommes avaient profité de ce bel exemple !

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crut que ses dénonciations avaient fait une assez forte impression sur les ministres pour oser demander le rappel de Vaudreuil et son remplacement par Montcalm.

‘“ Si la guerre doit durer encore, oui ou non; si l’on veut sauver et établir le Canada solidement, que Sa Majesté lui en confie le gouvernement, Il possède la science politique comme les talents militaires. Homme de cabinet comme de détail, il est grand travailleur, juste, désintéressé jusqu’au scrupule, clairvoyant, actif, et n’a en vue que le bien; en un mot, il est homme vertueux et universel... Quand M. de Vaudreuil aurait de pareils talents en partage, il aurait toujours un défaut originel, il est Canadien ”.

Le gouverneur, entouré d'amis trop oflicieux, était instruit de toutes les intrigues qui se tramaient autour de lui, et dont l’écho arrivait jusqu’à Versailles. Il finit par en être exaspéré, et se laissa entraîner aux mêmes récriminations que ses adversaires.

Dans une lettre au ministre dela marine 1, où éclatait sa jalousie contre Montcalm, il dénonca la conduite du général à son égard et à l'égard des Canadiens. “ Ils ne peuvent qu'être rebutés, dit-il, par la facon dont il les fait servir. …. [ls ont rendu les plus grands services, maintenant on les avilit par la dureté avec laquelle on les commande... Ils acceptent sans murmurer les corvées dont on les charge continuellement, ils ne demandent pas mieux que d’être placés dans les lieux les plus exposés, soit dans les campements, les découvertes, et même à la vue de l'ennemi. Ils se sont distingués la journée du 8... M. le marquis de Montcalm, oubliant

1 M, de Massiac.

sans doute léloge qu'il m'avait fait d'eux, ne leur rendit pas la même justice dans la relation qu’il m’envoya ; il prit au contraire un soin particulier de taire leurs actions... Je crois inutile de vous rapporter les propos de M. le marquis de Montcalm à mon égard, Depuis la campagne dernière, j'ai affecté de les ignorer ;

je l'ai prévenu de politesses; j'ai eu des conférences avec lui pour satisfaire à l'envie qu’il a d’être consulté, quoique j'aie éprouvé plusieurs fois qu’aussitôt que je

lui avais fait part de quelque projet, il devenait public... Je passe sous silence toutes les infamies ou propos indécents qu’il a tenus ou autorisés. D’après toutes ces raisons, Monseigneur, je croirais manquer à ce que je dois au service du roi et à la confiance dont |

vous m'honorez, si je ne vous suppliais de vouloir bien demander à Sa Majesté le rappel de M. le marquis de (

Montcalm. Ille désire lui-même et m’a prié de vous le demender, Bien loin de penser à lui nuire, j'estime, Monseigneur, qu’il mérite de passer au grade de lieutenant général. Personne ne rend plus de justice que moi à ses excellentes qualités, mais il n’a pas celles qu’il faut pour la guerre de ce pays. Il est nécessaire d’avoir beaucoup de doxceur et de patience pour commander les Canadiens et sauvages ”....

Vaudreuil concluait en désignant le chevalier de Lévis comme le meilleur successeur de Montcalm : “ Il réunit en lui toutes les bonnes qualités de l'officier général ; il est généralement aimé et il mérite de

être 1”,

1 — ler août 1758.

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Il y eut entre Vaudreuil et Montcalm un échange de lettres et quelques tentatives de rapprochement. “ Nous comptions n'avoir tort ni l’un ni l’autre, disait Montcalm, il faut donc croire que nous l'avons tous deux et qu’il faut apporter quelque changement à notre facon de procéder 1”,

“ Les tracasseries excitées entre les chefs par des subalternes intéressés à brouiller 2”, empêchèrent le rapprochement,

Dans les colonies voisines, la même antipathie régnait entre les troupes d'Angleterre et celles des provinces, de même qu'entre leurs chefs. La plupart des officiers d'outre-mer étaient des fils de famille, chez qui la morgue britannique était traditionnelle, Ces officiers devaient en général leur grade moins à leurs états de service, qu'à leurs privilèges héréditaires. Imbus de préjugés et d'idées exclusives puisés dans les ercles aristocratiques d’où ils n'étaient guère sortis, ils regardaient avec un superbe dédain tout ce qui n’appartenait pas à leur caste, ét plus encore ce qui était étranger à leur île. Les colons d'Amérique,

d’un autre côté, non moins attachés à leurs préjugés et à leur esprit local, mais sentant déjà naître parmi eux un patriotisme nouveau, étaient profondément blessés dans leur orgueil démocratique de trouver des maîtres là où ils espéraient ne voir que des égaux,

Les chefs des troupes régulières aggravaient le mal par leur conduite au lieu d’y remédier ; ils ne se don-

1 — Du camp de Carillon, 2 août 1758, 2— Bougainville au ministre, 10 août 1758.

naient pas même la peine d'inviter aux conseils de guerre les commandants de milices, qui n'étaient pas plus instruits des opérations que les derniers subalternes, On vit des compagnies entières, exaspérées du ton des officiers anglais qu’on leur avait imposés, se débander en un jour, et regagner leurs foyers, Le ressentiment de ces affronts se répandit dans les provinces, où il resta gravé dans les esprits et ne fut pas étranger à l’éclatante rupture qui amena lindépendance des Etats-Unis.

Le 12 juillet et les trois jours suivants, les divers détachements de troupes coloniales expédiés par le marquis de Vaudreuil, sous le commandement de son frère Rigaud, vinrent grossir l’armée de Carillon, qui se trouva portée à six mille six cent soixante- neuf combattants, y compris quatre cent soixante-dix sauvages. Ce mouvement nécessité par les circonstances, rendait inexpugnable pour cette campagne la frontière du lac Champlain, mais avait complètement dégarni ceile du lac Ontario, sur laquelle marchait le général Forbes, qui allait bientôt être suivi d’une autre armée dirigée contre Frontenac, Telle était l’infériorité numérique de nos armes et la multitude toujours croissante des ennemis, qu'il n’y avait pas de talent militaire capable d’en arrêter le torrent. La tactique de Montcalm dut se réduire à inquicter Abercromby pour le retenir dans ses retranchements et à compléter les fortifications de Carillon, L'armée y travailla sans relâche, excepté les jours de pluie et les dimanches, encore pas tous. Les anciennes fortifications fureut perfectionnées, de nouvelles furent construites de chaque côté de la plaine

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MONTCALM ET LÉVIS 435 qui borde la pointe de Carillon, On fit creuser des fossés, élever des terrassements, dresser des palissades, poser des redoutes, construire des casemates, blinder des ouvrages ; on établit plusieurs batteries ; enfin, on fit de Carillon une position telle qu’on pût parfaitement s’y défendre en cas d’un retour offensif des Anglais 1,

Les troupes de la marine et de !1 milice avaient été formées en deux bataillons de mille hommes chacun, dont le premier, aux ordres de M. de Rigaud, campait à la Chute, Le second, commandé par M. de La Corne, à la sortie du lac Saint-Sacrement, avait ordre de pousser des découvertes sur le lac pour obtenir des nouvelles de l’ennemi, et d'entretenir des patrouilles dans les bois, afin d'éviter d’être surpris. En même temps de forts détachements furent confiés aux meilleurs coureurs de bois pour faire des inéursions sur le territoire ennemi,

Le 17 juillet, M. de Courtemanche partit avec deux cents sauvages et autant de Canadiens et de soldats de la marine ?, remonta le lac Champlain et la rivière au Chicot jusqu’à mi-chemin entre le fort Edouard et le lac Saint-Sacrement, Les Anglais venaient d'y construire, sous le nom de Halfway’s Brook, un nouveau fort pour servir d’entrepôt et protéger leurs convois. Courtemanche y surprit une escorte d’une cinquantaine d'hommes, qui passait dans le voisinage, et la mit en fuite, Au bruit de la fusillade, trois cents hommes

1 Journal de Desandrouins.— Journul de Mon!calm.— Idem de Lévis.

2 Journal de Lévis, p. 142.

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