‹ Guerre du Canada, 1756-1760 [microforme] (volume 2)Chapitre 61 sur 85 · PRO EE ET · texte numérisé non relu

PRO EE ET

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tirer ses batteries à toutes volées, et marcher ses troupes armées d’échelles comme pour l'assaut, Le gouverneur était accouru au Bastion du Roi, et le commandant des troupes, M. de Lahoulière, au Bastion du Dauphin, La

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varnison tout entière bordait les remparts, “ Nous. tirions à mitraille du peu de pièces que nous avions ”, dit M. de Drucour, Pendant ce temps-là, la flottille divisée en deux escouades s’approchait des deux vaisseaux, le Prudent et le Bienfuisant, dont les fanaux trahissaient la présence, tandis qu’autour d'eux tout était brouillard et ténèbres. Les berges arrivèrent jusque sous les flancs des vaisseaux sans être aperçues : ce ne fut qu’à l'instant où elles accostèrent que les sentinelles jetèrent le cri d'alarme, auquel les Anglais répondirent par de formidables hourras en montant à l’abordage, Les équipages, dont la plus grande partie était à terre, n’eurent pas le temps de se reconnaître, et ne firent qu’une faible résistance. Au bruit du combat, les batteries du rivage et celle de la pointe de Rochefort, firent feu au risque de tuer quelques-uns des leurs. Puis tout rentra dans le silence au milieu du port, Une heure après, une grande lueur perca le voile de brume qui l'enveloppait : le Prudent se trouvant échoué à marée basse, les Anglais y avaient mis le feu, et ils touaient le Bien faisant hors de la jortée du canon, et l’ancraient

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sous la protection de leurs batteries au nord-est de la rade !,

Ce dernier désastre hâta le dénouement, Le situation de la ville était lamentable ; il n’y avait pas une maison qui n’eût reçu quelques projectiles. Le tiers de la garnison, comme on vient de le voir, était aux ambulances ; on ne rencontrait pas un habitant qui ne fût en deuil de quelques parents ou amis. Les officiers, les soldats accablés sous un travail de jour et de nuit, n'avaient pas un réduit sûr pour prendre une heure de repos; et pourtant ils montraient encore de l’ardeur, Toute la ligne des remparts du côté de terre n’était plus qu’un monceau de ruines, si bien qu'après la capitulation, la foule circulait par les brèches tout autant que par les portes. Les pièces d'artillerie démontées gisaient parmi les décombres à côté de leurs affûts ; il ne restait plus que quatre canons en état de servir, et

1 — 4 L'on ne saurait s'empêcher de blâmer la conduite des officiers qui étaient de garde à bord; l'un avait 130 hommes d'équipage et l’autre 150. Ils furent surpris endormis; et par surcroît de précaution, les batteries qui battent le fort leur étaient confiées depuis l'incendie des autres. On les trouva abandonnées. Nous n'avons tiré de cette partie de nos forces que le mortifiant déplaisir d'être témoins d'une conduite pitoyable”. Journal du siège, non signé.

Le chevalier de Drucour, dans son Journal, rend plus de justice à la flotte: ‘* Une demi-heure après m'être rendu au Bastion du Roi, on est venu me dire que les deux vaisseaux de la rade étaient attaqués ; j'ai couru à la grave d'où j'ai vu un instant après le feu dans le Prudent; quant au Bienfaisant, il y avait trop de brume pour l’apercevoir... Nous avons su par l'officier qui était à bord du Prudent, que, sans avoir eu connaissance des chaloupes qui venaient pour l'enlever, étant à faire pomper, les gaillards et passavants avaient été dans un instant couverts d'Anglais qui les ont fait descendre en bas et fermer les écoutilles ”.

leurs coups intermittents ressemblaient moins à une défense qu’au glas funèbre de la cité expirante, Les ennemis de leur côté étaient parvenus jusqu'au pied des glacis; sur les hauteurs de la: gauche, leur feu enfilait le chemin couvert ; lis que de celles de la droite, leurs batteries bala, aient toute la ligne des fortifications de l’ouest à l’est, Le matin du 26, la dernière pièce avait été réduite au silence,

La veille, le chevalier de Drucour, accompagné de l'ingénieur Franquet et des officiers supérieurs, passa une partie de la journée à faire le tour du chemin couvert pour se rendre un compte exact de l’état des fortifications, De bonne heure le lendemain, un conseil fut convoqué, auquel assistèrent les commandants de terre et de mer, Lahoulière et Desgouttes. Franquet, dont le point d’honneur était ersagé parce qu'il avait surveillé les derniers trava’ tits à la forteresse, fut le seul X soutenir que le si, uvait être prolongé, Il s’ensuivit une longue et vive altercation ; mais on finit par s’accorder à demander unanimement la capitulation.

A dix heures du matin, le drapeau blanc fut arboré devant le Bastion du Dauphin, et un officier de l’armée régulière, M. Loppinot, fut envoyé au camp anglais, avec une lettre dans laquelle M. de Drucour offrait de se rendre aux mêmes conditions que celles accordées aux Anglais à la prise de Mahon. Ambherst et Boscawen tenaient conseil en ce moment même, et venaient de décider de forcer l'entrée du port et de bombarder la ville par met et par terre, Le général répondit avec une dureté indigne de la belle défense des Francais, Il exigea que la garnison se rendit prisonnière de guerre,

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ajoutant que si, dans une heure, il n'avait pas de réponse il ferait donner l'assaut,

La lecture de cette lettre souleva un mouvement d’indignation dans le conseil, Le gouverneur chargea le lieutenant-colonel des Volontaires Etrangers, M. d’Anthonuy, d'aller demander de meilleurs termes ; mais Amherst ne voulut pas le recevoir,

— “ Eh bien ! répondit fièrement Drucour, nous subirons l'assaut”, Etilenvoya M. Loppinot porter au camp anglais la note qui contenait ce défi. Cet officier venait de sortir, lorsque arriva au château le commissaireordonnateur, M, Prévost, avec une requête des citoyens, suppliant en grâce le gouverneur d'accepter la capitulation, Cette requête représentait en substance que le conseil ne se composait que d'hommes de guerre obligés par état d'affronter tous les périls les plus extrêmes, et n’envisageant que la gloire de la France et l'honneur de es armes, mais qu'il y avait dans Louisbourg quat * mille citoyens, non ‘moins utiles au pays que ses sc lats, et qui avaient droit d'être écoutés. La garnison s'était vaillamment défendue et avait fait tout ce qu'exigeait l'honneur militaire, mais il était évident qu’elle ne pourrait repousser un assaut, Que deviendraient alors les quatre mille citoyens et les douze cents malades enfermés dans les hôpitaux? Ils seraient livrés à la rage d’un vainqueur irrité et avide de pillage, qui les massacrerait peut-être jusqu’au dernier, pour venger le malheur arrivé à la prise de William-Henry. L'humanité, autant que lintérêt bien entendu de la France, exigeaient qu’on acceptât la capitula tion.

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En présence. de cette requête si bien motivée, le gouverneur ne put se refuser à revenir sur sa décision ; et de l'avis du conseil, il ordonna au chevalier de Courserac de courir après M. Loppinot, et de lui redemander sa lettre, Ce messager, conseillé probablement par M. Prévost, ne s'était pas pressé de partir ; car il avait à peine franchi le pont-lev's, quand il fut rejoint par M. de Courserac, D’Anthonay et Duvivier major du régiment d'Artois, et le même M. Loppinot, furent dépêchés aux quartiers généraux anglais avec pleins pouvoirs de conclure la capitulation.

Is revinrent au château à onze heures de nuit avec les articles convenus, auxquels le chevalier de Drucour apposa sa signature,

Ces articles portaient que la garnison de Louisbourg serait prisonnière de guerre et transportée en Angleterre sur les vaisseaux de Sa Majesté britannique ; que les îles du Cap-Breton et Saint-Jean (Prince-Edouard) passeraient sous le domaine de la même couronne ; que les blessés et malades des hôpitaux auraient les mêmes soins que ceux des Anglais ; que la population de Ja ville qui n'avait pas porté les armes, serait transportée en France ; qu’enfin, le lendemain matin, à huit heures, la porte Dauphine serait livrée aux troupes anglaises, et qu'à midi, la garnison livrerait ses armes et ses couleurs sur la place de l'Esplanade.

A huit heures précises du matin, les lignes rouges des soldats anglais défilèrent, musique en tête, sur le pont-levis de la porte Dauphine, et se rangèrent autour du bastion, Les salves d'artillerie de la flotte

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tait au-dessus des remparts, Dans l'intérieur de la ville, les régiments francais débouchèrent à t avers les décombres, sur lEsplanade, où ils s’alignèrent sous leurs uniformes usés, gris de poussière et maculés de sang, seule marque de leur héroïque défense qu'on n'avait pu leur arracheï. Mornes et silencieux, les traits accablés, la rage et le mépris au cœur, les soldats Jetèrent leurs armes au milieu de la place,

Le même jour, Wolfe écrivait à sa mère: « Je suis entré à Louisbourg ce matin pour rendre mes devoirs aux dames, mais je les ai trouvées si pâles et si amaigries par leur long emprisonnement dans les casemates, que ma visite a été très-courte, Les pauvres femmes ont été terriblement effrayces, et elles avaient raison de l'être ; mais aucun malheur réel ne leur est arrivé, soit pendant, soit après le siège. Dans un jour ou deux, elles auraient été entièrement à notre merci, J'étais résolu de sauver autant de vies es d'empêcher autant

de violences que possible, parce que j'étais sûr qu’une

telle conduite, digne d’un militaire, aurait votre approbation, Louisbourg n’est qu'une petite place où il n’y a qu'une seule casemate, à peine assez grande pour abriter les femmes ”,

M"* de Drucour, dont le courage avait excité l’admiation des Anglais autant que des Français, fut entourée d'hommages et de respects. Les principaux officiers voulurent lui faire leur cour ; en un mot, raconte un témoin oculaire, “elle obtint tout ce qu'elle voulut ”,

L'embarquement des prisonniers de guerre pour l’Angleterre fut suivi de près du départ des habitants

dirigés sur la France, La ville déserte où l’on ne voyait

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plus que des toitures défoncées et des murs éboulés, fut confiée à la garde de quatre régiments anglais, dont les soldats, oisifs, mourant d’ennui dans cet isolement complet, ne soupirèrent plus qu'après la ruine totale et l'abandon de cette forteresse perdue dans les brumes du pôle, Deux ans après, il ne restait plus pierre sur pierre de ce qui avait été Louisbourge, Le temps s’est chargé depvis de couvrir ce que la pioche et la mine n'avaient pu niveler.

La tactique de Drucour en prolongeant le siège avait réussi: l'amiral Boscawen et Amherst avaient compris que la saison était trop avancée pour tenter une expédition contre Québec. Wolfe, qui avait attiré tous les regards de l’armée par sa brillante conduite, et dont l’impétueuse nature était impatiente du repos, aurait souhaité plus d’audace. Déjà il avait écrit à son père. “ Nous avons été bien lents dans nos opérations l; j'espère toutefois que nous aurons encore assez de beau temps pour frapper un autre coup, le plus tôt sera le mieux ?.

Et dans une lettre à son oncle, le major Weiter Wolfe : “ Si nos forces avaient été bien conduites, c’eût été la fin de la colonie francaise dans l’Amérique du Nord ; car nous avons, outre nos matelots et nos troupes

de mer, près de quarante mille hommes sous les armes ?,

14 Ils (les officiers anglais) ont avoué qu'ils avaient fait beaucoup plus d'honneur à la place qu'elle ne méritait, et qu'elle ne valait pas de si grands travaux et autant de précautions qu'ils avaient prises pour en faire le siège”, Journal de Drucour. Louisbourg ne renfermait, selon ce gouverneur, que deux mille cinq cents hommes de garnison et trois cents citoyens armés.

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Enfin le 7 d'août, il disait ironiquement dans une lettre à son père : “ Nous cueillons des fraises et autres fruits sauvages de ce pays, sans avoir l'air de nous occuper de ce qui se passe dans les autres parties du monde ”.

Wolfe ne fut tiré de cette inaction que pour être chargé d’une besogne qui révoltait sa noble nature : celle d’incendier et de détruire les établissements fran- ‘ais du golfe Saint-Laurent, depuis Miramichi jusqu’à Gaspé ; d'en enlever les habitants et de les embarquer sur des navires qui les. transportersient en Europe. Lord Rollo était parti avant lui, avec plusieurs vaisseaux pour exécuter les mêmes ordres sur l’île Saint-Jean, Ces mesures plus nuisibles qu’utiles à l’Angleterre étaient d'autant plus barbares qu’elles étaient prises contre les restes de l’infortunée population acadienne qui, trois ans auparavant, avait été expulsée de ses foyers par les Anglais eux-mêmes ,

“ Sir Charles Hardy et moi, écrivait Wolfe à son père, le 21 d'août, nous nous préparons à voler aux pêcheurs leurs filets et à brûler leurs chaumières. Quand ce grand ouvrage sera fini, je retournerai à Louisbourg et de là en Angleterre, à moins que d'ici là

il ne m'arrive des ordres qui me retiennent ”.

D’après le rapport même de Rollo, il n’y avait pas moins de quatre mille cent habitants dans Pile Saint- Jean, avec dix mille têtes de bétail et beaucoup de terres en culture, Il y avait également une population

1 Voir pour de plus amples détails sur ce sujet Un Pèlerinage au Pays d Evangéline.

considérable et de beaux établissements au sud du Cap-Breton, à L’Ardoise, au Port-Toulouse, dans Pile Madame, etc. “ Presque tous ces habitants, écrit l'abbé Maillard, restent dans l’Ile-Royale dans l'espérance que l'Anglais aura pitié d'eux, et qu’il les souffrira sur leurs habitations... Je suis actuellement à Miramichi, où je ne vois que misère ou pauvreté des plus grandes, Toutes les familles qui s’y sont rangées y meurent de faim, Elles sont toutes sur le point de quitter ce triste lieu pour aller se cantonner dans différents endroits, où elles espèrent tout doucement vivre de poisson et de gibier. Les habitants de l’ile Saint-Jean sont tous bien déterminés à ne pas quitter leur île, quoi que leur fassent les Anglais, aimant mieux s’y maintenir comme ils pourront, que d'aller certainement mourir de faim à Miramichi. Les prêtres restent avec eux. Leur commandant, M. de Villejoin, a mis cette île en fort bon état ; les jardins y sont beaux, et la récolte sera bonne. Les Anglais, depuis trois semaines que Louisbourg est à eux, n'y sont pas encore venus, On les y attend pour faire accommodement avec eux, ou pour fuir dans les bois si ces rogues vainqueurs veulent les traiter mal ”.

Le fer et le feu furent promenés sans merci d’une extrémité à l’autre de cette région. Tous les villages et jusqu'aux moindres constructions aperçus de l'ennemi furent rasés, les familles qu’on put atteindre enlevées, les autres chassées dans les bois, où une partie péric de misère, Le reste ne survécut que pour être soumis à de nouvelles déportations.

A son retour à Louisbourg, Wolfe ne put s’empécher d'exprimer à Amherst la répugnance qu'il avait

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chargé. Ce général venait d'arriver à New-York, où

il s'était hâté de se rendre avec une partie de ses troupes, en apprenant la défaite d’Abercromby, “ Vos ordres ont été exécutés, lui écrit Wolfe. Nous avons fait beaucoup de mal, et répandu la terreur des armes de Sa Majesté dans toute l'étendue du golfe ; mais nous n'avons rien ajouté à sa réputation ”,

En Angleterre, où la prise de la forteresse française avait soulevé l'enthousiasme publie, le surnom de héros de Louisbourg était sur toutes les lèvres, quand Wolfe arriva à Londres, où il recut les compliments de Pitt et les embrassements de sa mère, Sa santé était plus que jamais altérée par les fatigues de la guerre et de la traversée ; il ne lui restait cependant que trois mois avant de s’embarquer pour sa dernière et immortelle

campagne,

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