‹ Guerre du Canada, 1756-1760 [microforme] (volume 2)Chapitre 63 sur 85 · CHAPITRE QUATORZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATORZIÈME

Ambassade de M. de Longueuil, — Conseil avec les Iroquois. — M. de Noyan.— Marche de Bradstreet sur Frontenac. — Siège, prise et destruction de ce fort. Alarme à Montréal. — Vaudreuil mande Montcalm. — L'ingénieur Pontleroy à Frontenac.— Lettres de Montcalm à sa famille. __ Le fort Duquesne et son historien. — Atrocités des sauvages, — Forbes, son caractère. — Sa marche sur Duquesne. — Frédéric Post. — Sa mission chez les tribus de l'Ohio. — Défaite du major Grant, — Expédition du capitaine

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R.Hupson

AGE | Aubry. Seconde mission de Post, — M. Des Ligneris fait sauter le fort Duquesne. — Le champ de bataille de O et ERIE la Monongahéla,

L'expédition confiée au chevalier de Lévis, à l’ouverture de la campagne, pour aller faire une diversion du

t Frontenac ; côté ’Albany, en passant par le pays des Iroquois,

+ | avait eu un double objet: d’abord d’attirer dans cette

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toit | Carillon par le lac George, ensuite de s'assurer, sinon

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Déduemé | Cette démonstration, comme on l'a vu, avait été trop ; valhannon tardive pour diviser les masses formidables qui s’appréystown taient à envahir.le Canada par le lac Champlain, et

rt Cumberland

Vaudreuil avait dû rappeler le corps d’armée en marche pour l'envoyer au secours de Montcalm, Cette volteface inopinée, qui décida de la victoire de Carillon, offrait d’un autre côté de graves dangers : outre qu'elle mettait en question la neutralité des Troquois, elle ouvrait toutes grandes les frontières de l'Ouest, Il aurait mieux valu que Vaudreuil n’écoutât qu’en partie les appels de Montcalm, et qu’il laissât continuer jusqu’à Frontenac environ cinq cents hommes du détachement qui auraient mis ce fort à l'abri d'un coup de main, Vaudreuil ne songea qu’au moins important des deux objets : l'alliance des Cinq-Cantons, M. de Longueuil, fils de l’ancien gouverneur de Montréal! et gouverneur lui-même des Trois-Rivières, dont la famille avait été adoptée par cette nation, partit de Lachine le 11 juillet, avec neuf canots chargés de présents, consistant en marchandises de toutes sortes : étoffes, soieries, couvertes, poudre, plomb, fusils, ete. Cet oflicier expérimenté, qui comprenait tout ce que cette mission, entreprise en un pareil moment avec une simple escorte, avait de difficile et de périlleux, ne l'avait acceptée que par un sentiment de patriotisme et de dévouement au gouverneur, Comme il remontait le : lac Saint-Louis, le lendemain, avec sa flottille, l'esprit préoccupé des sombres pensées que lui suggérait l’inutilité de sa démarche, il vit venir derrière lui un canot qui faisait force d’avirons pour le rejoindre. C'était un exprès dépêché par le marquis de Vaudreuil pour lui annoncer la plus heureuse nouvelle qu’il pouvait sou-

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1— Gouverneur du Canada par interim de 1725 à 1726.

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haiter : la victoire de Carillon, Le gouverneur lui envoyait en même temps de plus pressantes instructions.

Arrivé au lac Ontario, Longueuil, qui savait comment frapper l'imagination indienne, alla dresser ses tentes sur les ruines du fort Chouaguen, C’est sur le théâtre de cette victoire française qu’il voulut recevoir les ambassadeurs iroquois, La députation des Onontagués, au nombre de vingt-trois guerriers, ayant à sa tête le grand chef nommé Schinoniata, c’est-à-dire le chef, annonça son approche par trois salves de mousqueterie, auxquelles répondit l’escorte, M. de Longueuil se tenait devant sa tente entouré du pompeux étalage de ses présents.

#— Mon Père, lui dit le chef, nous regardons ce jour-ei comme heureux, puisque nous te voyons. Nous avons appris ton arrivée par tes envoyés qui nous ont ditque tu nous demandais de venir au-devant de toi; c’est pourquoi nous sommes venus avec tous les guerriers du village ”,

Schinoniata prit alors un collier de rassades, et le présentant à M. de Longueuil, il ajouta : “— Mon Père, tu nous as demandé par tes envoyés en quel endroit nous parler; nous n’en voyons pas de meilleur que notre village ; là, tu nous parleras sur nos nattes, Nous écarterons les broussailles sur ton chemin, et s’il y a des gens mal intentionnés qui en veulent à tes jours, tu disposeras de tes enfants et ils mourront avec toi ”,

M. de Longueuil répondit aux députés : “— Mes frères, je vous remercie d’être venus jusqu'ici au-devant de moi; mon intention a toujours été de me rendre à votre village pour aller vous voir, et porter la parole de

votre Père, Vous êtes les maîtres du départ et d’en fixer le jour et l'heure ”,

La conférence fut alors ajournée jusqu'à la nuit close; car la mère du chef étant morte, il fallan attendre le deuil des ténèbres pour sécher par des présents les larmes de Schinoniata. Le feu du conseil fut ensuite allumé, Dans l'intervalle, Longueuil avait fait secrètement agir auprès des Indiens pour que la conférence se terminât sans qu’il allât plus loin. Ce fut pendant ces négociations qu’il apprit que les Anglais s'avancaient en force par la rivière Mohawk et menacaient le fort Frontenac 1,

#__ Mon Père, lui dit le chef, nous souhaiterions te voir dans nos villages ; mais nous sommes trop près de l'Anglais, il est fort, et tu pourrais être insulté. Nous porterons exactement tes paroles à notre village, et nous enverrons notre réponse à Ononthio ?,

Les présents furent acceptés, et pendant que les sauvages regagnaient leurs bourgades, M. de Longueuil reprit le chemin de Frontenac pour y annoncer l'inquiétante nouvelle qu’il venait d'apprendre.

M. de Noyan, qui avait le commandement de ce fort, était un gentilhomme de Normandie, âgé et infirme, mais conservant dans sa vieillesse toute son énergie et sa liberté d'esprit, capable de faire bowneur à un poste qu’on lui donnerait à défendre avec des forces suffsantes, ‘“ Cet officier, ‘lent les Mémoires sur le Canada, était s t mêlait de médecine Sa verve av? lui avait attiré quel-

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ques ennemis: entre autres le marquis de Vaudreuil, qui n'était ni savant ni bel esprit, et qui n’aimait pas à l’apprendre par des épigrammes ”.

M. de Noyan avait accepté le poste de Frontenac, quoique au-dessous de son grade 1, parce que ce commandement lui fournissait l'occasion de relever sa fortune qui était en ruines.

Quelques jours après le départ de M, de Longueuil, M. de Noyan, averti par le chef iroquois de la Présentation que le puissant corps d'armée dont il venait d'apprendre l'approche, n’était plus qu’à quelques jours de Frontenac, dépêcha courrier sur courrier à M. de Vaudreuil pour lui demander du secours. L'alarme à Montréal fut alors aussi grande qu’elle avait été tardive. On battit la générale, et on ordonna une levée de quinze cents hommes de milice, dont le commandement fut confié à M. Duplessis-Fabert, major de la viile,

Le lieutenant-colonel Bradstreet, qui était en marche sut Frontenac, avait médité cette revanche pendant !a déroute de l’armée anglaise après la journée de Carillon. Cet officier, qui tenait dr major Rogers pour la hardiesse, avait déjà somais ce projet à Lord Loudon qui l'avait accepté, puis À Abercromby, qui, malgré les instances de Lord Bowe, l'avait ajourné, Bradstreet profita du moment où ce général dévorait en silence la honte de sa défaite à la tête du lac George pour relever par cette entreprise le moral de l’armée. Il en montra

1— M. de Noyan avait été lieutenant de roi aux Trois- Rivières,

l'opportunité plus grande que jamais, par le fait reconnu de tous les éclaireurs, que les milices canadiennes aecouraient en masse au secours de Montcalm, Frontenac, dont les fortifications ne valaient rien, ne devait renfermer en ce moment qu'un petit nombre de défenseurs, Le conseil de guerre réussit à vaincre l’opposit'on d’Abereromby, et Bradstreet partit avec trois mille hommes, læ plupart miliciens, et quarante-deux sauvages conduits par Tête-Rouge, chef onontaguél, Il remonta la rivière Mohawk, et le 21 d'août ses tentes étaient dressées dans le même désert morne et désolé de Chouaguen, où peu de jours auparavant M. de Longueuil avait replié les siennes en prenant congé de l’ambassade iroquoise.

La flottille de bateaux et de berges longea, sans rencontrer un seul ennemi, la rive sud du lac Ontario, et vint aborder le 25 dans la baie de Cataracoui, à moins d’un mille du fort Frontenac. Ce fort, bâti autrefois par le comte de Frontenac qui lui avait donné son nom, n'était qu'une misérable bicoque formée de quatre bastions carrés, armés de quelques canons et reliés par des courtines de cent vingt pieds chacune, percées de meurtrières, Les murs, qui en étaient vieux et ruinés, n'étaient protégés ni par des fossés ni par des palissades,

Lors de l'expédition contre Chouaguen, le fort Frontenac avait servi de base d'opérations à Montcalm, qui avait fait élever sous la protection du canon des remparts un camp retranché donnant sur le lac, Ce camp retranché existait encore, mais il était plus nuisible

1— 3800 d’après Stone, Life of Sir W, Johnson, vol. 2, p.75

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qu'utile, faute de troupes pour le défendre. La garnison se réduisait à une trentaine de soldats de la marine et quelques Canadiens, en tout quatre-vingts hommes 1, La négligence de M. de Vaudreuil à fortifier et à protéger ce poste était d'autant plus impardonnable qu'il était l’entrepôt de toutes les fournitures destinées aux postes de l'Ouest, Ses magasins étaient en ce moment remplis de marchandises, de vivres et de munitions de guerre,

Toute la flotte du lac Ontario se trouvait réunie dans le port; mais des neuf vaisseaux qui la composaient, il n’y avait d’armées que deux barques : la Marquise de Vaudreuil, de seize canons, et la Hurault de huit, avec dix ou douze hommes d'équipage chacune, “ Les autres étaient sans agrès 2”,

Dès que M. de Noyan avait appris l'approche des Anglais, il s'était employé jour et nuit avec sa garnison à faire les réparations les plus urgentes, et à mettre en état de service le peu de pièces d'artillerie qui se trouvaient sur les remparts.

Le 25 au soir, le colonel Bradstreet avait terminé le débarquement de ses troupes et de ses munitions, Dans la journée du 26, plusieurs canons débarqués dès l’aurore, commencèrent à battre le fort en brèche, M. de Noyan répondit aussi bien qu'il le put avec la poignée d'hommes dont il disposait. Les pièces étaient tellement détériorées que quelques-unes crevèrent et tuèrent des canonniers,

1 — Journal de Montcalm.

2— Journal de Montcalm. En 1756, la première de ces barques était montée de vingt canons et la seconde de quatorze Voir p. 108,

Durant la nuit, une trentaine de berges anglaises avaient tenté de s'emparer des deux barques armées ; mais elles avaient été vaillamment repoussées par les équipages. Les Anglais avaient profité de la même nuit pour élever, à deux cents verges de la place, deux retranchements ouverts d’embrasures armées de canons, qui commencèrent au jour à faire feu sur les remparts. Ils vinrent alors en colonne, soutenus de quatre pièces de douze et de deux mortiers, s'établir dans le camp retranché dont ils firent aisément une parallèle, et d’où ils tirèrent à une courte portée, |

Le matin du 27, une batterie érigée durant la nuit précédente fit un feu écrasant sur la place. Les barques s’approchèrent pour la démonter ; mais elles furent si cruellement maltraitées qu’elles durent se retirer.

Avant midi, la brèche était devenue praticable au bastion de la droite ; une partie des canons avaient été démontés, et la poudrière découverte,

Une plus longue résistance en de telles conditions eût été insensée, et M, de Noyan arbora le drapeau parlementaire. Toute la garnison, dont le chiffre total, en y comprenant les voyageurs, les artisans et les journaliers, ne s'élevait qu'à cent cinquante hommes, fut faite prisonnière de guerre et renvoyée immédiatement à Montréal, à la condition que le même nombre de prisonniers anglais, y compris le colonel Schuyler, captif depuis la prise de Chouaguen, seraient mis en liberté et conduits sous bonne escorte aux avant-postes du général Abercromby. Toute la flotte du lac Ontario tomba au pouvoir des Anglais. Les équipages avaient eu le temps de s'échapper avant la signature de la capi-

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tulation, Pas un Anglais n'avait été tué durant le siège, Le colonel Bradstreet se fit honneur par ses bons procédés à l'égard des prisonniers français. Il n’y eut qu’un blessé, dont la jambe avait été emportée par un boulet, qui fut scalpé par Tête-Rouge. M. de Noyan fut blâmé de ne pas avoir brûlé et rasé le fort à la première nouvelle de l'approche de trois mille Anglais, et de n'avoir pas pris le large et regagné Niagara avec les barques qu’il aurait pu armer, après avoir mis le feu aux autres.

Bradstreet, conformément aux ordres qu’il avait reçus d'Abereromby, fit sauter le fort et incendier les magasins avec les approvisionnements, toutes les constructions qui se trouvaient, à l’intérieur et l’extérieur du fort, ainsi que les vaisseaux, à l'exception de la Marquise et d’un brigantin, dont il se servit pour le transport du bu in, Quand, après sa facile victoire, son escadrille, chargée de dépouilles, sortit de la baie de Cataracoui, il ne restait plus du fort Frontenac et de sa petite bourvade que des monceaux de ruines fumantes,

L'expédition ne séjourna à Oswego que le temps de décharger les deux vaisseaux et d’y mettre le feu ; puis elle reprit la route d’Albany.

La perte de Frontenac était presque aussi désastreuse dans ses conséquences que celle de Louisbourg, Outre que les frontières du Canada se trouvaient désormais ouvertes à l’ouest aussi bien qu’à l’est, le lac Ontario ne lui appartenant plus, les communications avec les pays d'en haut étaient interrompues, et du même coup était anéantie notre puissance sur les tribus

sauvages, Celles qui inclinuient de notre côté allaient

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devenir neutres, et celles qui chancelaient, lever la hache contre nous. Le fort Duquesne, plus faible encore que Frontenac, et privé de tous secours, devait forctment être abandonné à l'approche de l’armée formidable qui le menaçait. Il ne resterait plus à la France dans toutes ces immenses solitudes qu’un seul appui important : le fort Niagara, qui allait être défendu, il est vrai, par un officier d'intelligence et de cœur, le capitaine Pouchot, mais à qui il aurait fallu de puissants secours que Vaudreuil, complètement abandonné par Versailles, était absolument incapable de lui fournir. Un officier français, écrivant à sa famille à la fin de la campagne, résumait en un mot ce qui se disait tout bas d’une extrémité à l’autre de la colonie, et ce que l’on criait bien haut au deJà de la frontière: Finis novæ Francic.

M. Duplessis-Fabert n’était encore qu’au village de la Présentation lorsqu'il apprit la reddition du fort Frontenac. Le messager qu’il dépêcha à Montréal pour demander de nouveaux ordres trouva M. de Vaudreuil tout déconcerté, appréhendant avec raison que Bradstreet, fier de sa victoire, n’eût remonté le lac Ontario et mis le siège devant le fort Niagara. Il fit dire à M. Duplessis d'y envoyer à marche forcée cinq cents hommes d'élite, sous le commandement de M. de Montigny, le même oflicier que Montcalm qualifiait d’admirable, mais pillard !,

1— M. de Montigny était laid de visage, mais recommandable par sa valeur ; il était brutal et emporté, et d’un intérêt qui lui aurait tout fait sacrifier pour sa fortune”, Mémaires sur le Canada. *

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Quoique les habitants de Québec et des Trois- Rivières fussent en pleine récolte, le gouverneur en fit monter quinze cents qu'il dirigea sur la Présentation. Un autre corps de milice de deux mille hommes allait bientôt grossir la petite armée de Montcalm, menacée d’une nouvelle attaque.

La nouvelle de la perte de Frontenac arriva à Carillon le même jour qu’un courrier de Québec confirma la prise de Louisbourg (6 septembre). Ces deux coups de foudre éclatant à la fois, trouvèrent Montcalm aussi impassible que. Lévis. On verra par quelquesunes de leurs lettres combien peu le courage de ces deux hommes en fut ébranlé.

Vaudreuil manda Montcalm en toute diligence pour conférer avec lui sur les mesures à prendre.

“ Le médecin après la mort” ! s’écriait le général en partant 1. Le soir même, À neuf heures et demie, le anot qu'il montait, suivi de quelques-uns de ses officiers, parmi lesquels Pontleroy et Bougainville, olissait silencieusemenr dans l’ombre projetée par le promontoire de Carillon, et disparaissait vers le nord, dans les vapeurs qae les fraîcheurs de septembre faisaient monter du lac Champlain, Les voyageurs pouvaient encore voir en se retournant les lumières qui brillaient aux casernes du fort Carillon, où les officiers ignoraient le départ de leur général. Montcalm avait ordonné le secret sur son voyage, de crainte que

les ennemis, toujours en nombre supérieur à la tête

Lettre à sa mère, la marquise de Saint- Véran, 13 octobre

du lac George, apprenant son absence, n’en profitassent pour descendre à l’improviste et essayer de prendre une revanche du 8 juillet.

Montcalm présenta au gouverneur trois mémoires sur la défense des trois points principaux par où le Canada pouvait être attaqué : le lac Ontario, le lac Champlain et Québec, Ses vues s’accordèrent en somme avec celles de Vaudreuil et avec les mesures que celui-ci venait de prendre, Leurs relations parurent moins tendues, et les amis de l’union et de la concorde eurent quelque espoir d’un rapprochement. Le premier à s’en réjouir, le chevalier de Lévis, mandait au prince de Bauveau : “ M. de Montcalm à demandé son rappel au mois de juillet par un mécontentement avec M. de Vaudreuil ; depuis ce temps, ils sont de meilleure intelligence, et il a demandé à rester... Quant à moi,

j'ai trouvé le moyen de bien vivre avec tout le monde 1”.

Sur l'avis de Montcalm, l'ingénieur Pontleroy alla immédiatement examiner ce qui restait du fort Frontenac, afin de juger s’il était susceptible d’être réparé. Mais, remarque l’auteur des Mémoirès sur Le Canada avec sa méchanceté ordinaire, “ cet ingénieur, à qui il fallait continuellement une vache laitière pour le nourrir, ne trouva lieu ni de rétablir le fort ni de le vebâtir; d'autre part il craignait un séjour où sa vache aurait pu lui manquer 2”,

Quoi qu'en dise l’auteur anonyme de ces malices, quelques travaux furent faits au fort Frontenac, et deux

1 — Lettres du chevalier de Lévis, p. 209, 2 __ Mémoires sur le Canada.

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barques destinées à porter du canon y furent mises sur les chantiers,

Montcalm se croyant toujours sur le point d’être attaqué, avait précipité son retour à Carillon, où il était arrivé dans la nuit du 16, après dix jours d’absence seulement, Le chevalier de Lévis avait fait ériger une seconde ligne de retranchements en arrière de la première, afin de protéger l’embarquement de l’armée en cas d’une retraite. L'arrivée à New-York de plusieurs régiments amenés de Louisbourg par le général Amherst, dont un déserteur révéla la marche vers le camp d’Abercromby, acheva de convaincre Montcalm d’un prochain retour de l'ennemi ; mais il était si bien préparé à le recevoir derrière les nouvelles fortifications, auxquelles il n'avait cessé de faire travailler avec une activité incroyable, qu’il fit arrêter à Saint-Frédérie les deux mille miliciens que lui avait envoyés le gouverneur. ‘Je ne doute pas, écrivait de son côté Lévis, le 8 septembre, que si les ennemis viennent nous attaquer de vive force, en quelque nombre qu’ils puissent être, nous ne les battions comme nous avons déjà fait ! ”,

Les berges anglaises qui sillonnaient le lac George, et venaient quelquefois faire le coup de fusil jusqu'aux avant-postes français, tenaient l’armée dans de continuelles alertes,

“Le 29 septembre, le camp-de la Chute s’est replié sur nous et les troupes de la marine sont rentrées dans la ligne ; la garde des retranchements a été augmentée ;

Lettre du chevalier de Lévis au maréchal de Belle-Isle,

deux cents hommes aux ordres d’un capitaine de grenadiers, vont toute la journée patrouiller à la Chute et aux environs; une compagnie de volontaires s'établit pour le jour au Portage, d’où elle éclaire les deux rives du lac Saint-Sacrement; à l'entrée de la nuit tout le monde se retire dans les retranchements, que des patrouilles de nuit mettent à l'abri de toute surprise 1”.

“ Notre situation est critique, écrivait Montcalm à sa mère, le 16 octobre, et plus nous irons, plus elle le doit devenir, mais nulle inquiétude. Dieu surtout et l'honneur seront toujours conservés de ma part en tout événement, Comme je resterai en campagne jusqu’au 15 novembre, et que les vaisseaux partiront de Québec, qui est à cent vingt lieues d'ici, du 4 au 6, voici ma dernière lettre de cette année. J'ai toujours cru que l'ennemi viendrait m'attaquer une seconde fois, mais je commence à croire, vu la saison avancée, qu’il n’en sera rien.

“ Je viens ‘2 recevoir, il n’y a que quelques jours, vos deux lettres du 18 mai et 26; j’en ai recu une de 16 pages de mon fils, bien écrite, un peu style du siècle ; les détails militaires bien.

“ M. de la Bourdonnaye m’écrit que le chevalier est grand comme un chêne, un peu effilé. Croyez-vous que je ne suis pas inquiet de n'avoir aucune nouvelle ? Ma santé assez bonne, malgré des fatigues grandes.

“ Bougainville passe en France ; Dieu veuille qu’il y arrive, en ce cas il nous écrira ; M, Doreil, commissaire- .

1— Journal de Montcalm.

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MONTCALM ET LÉVIS 5 ordonnateur, y passe aussi. Dans les circonstances il fallait des lettres vivantes. Parviendront-elles ?

“J'ai grand besoin de repos, je dois dix mille écus et je vieillis bien, Je compte n'être à Montréal qu'avec les glaces du 20 au 25 novembre. Je vais me reposer Jusqu'à Noël: de 1à à Québec, janvier et février ; mars, avril, à Montréal; sans doute revenir ici où une affaire qui sera décisive, Les Anglais sont au moins six contre un. Quelle différence de moyens ! …

“J’embrasse tendrement la très chère que j'aime au delà de toute expression, Je ne vous envoie rien cette année; je n’ai pas eu le temps d’y songer, J’embrasse ma fille et suis entièrement à vous, ma mère, avec autant d’attachement que de respect ”?,

Le 27, il ajoutait À sa femme: « Enfin, ma très chère et bien aimée, les ennemis commencent à abandonner leur camp de la tête du lac Saint-Sacrement, et défilent pour leurs quartiers, suivant quelques déserteurs. J'ai actuellement quatre partis dehors qui m'en donneront des nouvelles. Je me dispose à commencer de faire défiler nos bataillons, troupes de la colonie, ete, du 1% au 8 que je ferai l'arrière-garde et je laisserai mes deux forts de Carillon et Saint-Frédérie que j'ai couverts, toute la campagne, avec des forces bien inégales, avec leurs garnisons bien approvisionnées et de bons

blindages. En voilà, Dieu merci, jusqu'aux premiers jours de mai, car si Dieu n'y met la main, il faudra se battre courageusement la cam agne prochaine, o o “ Nous avons, le 13 septembre, battu une avant-varde de neuf cents hommes à la Belle-Rivière ; c’est à trois

cents lieues d’ici; mais nous sommes inquiets que les six mille n'aient pris leur revanche,

‘ Adieu ! mon cœur, aimez- moi, je songe fort à vous, je vous aime beaucoup et ma mère. J’embrasse ma fille. Quand reverrai-je mon Candiac ? Il faut que ma santé soit bonne, mais elle s’use par le travail, car il faut être ici tout, et de tout métier. Je t'aime plus que jamais ?.

Au moment où Montcalm, rassuré sur ‘“ la partie de Carillon ”, reportait sa pensée inquiète du côté de la Belle-Rivière, le commandañt du fort Duquesne,

M. Des Livne-

L e e pi ris, un des héros pere cn de la Mononga- ARE a € Ed

héla, venait de faire revivre le souvenir de cette glorieuse journée par un coup d'éclat accompli sur les bords de cette même rivière, où blanchissaient, sans sépulture, les ossements des soldats de Braddock, Le marquis de Montcalm, à qui la première annonce de ce succès était. parvenue, s’en réjouissait, sans toutefois se faire illusion sur la position de M. Des Ligneris.

Quand on a visité le site où la rivière Monongahéla se jette dans l'Ohio, on n’est pas surpris que les Francais aient donné à ce dernier cours d’eau le nom de Belle-Rivière. Dans cette partie de son cours, elle longe à droite une chaîne de montagnes fort élevées, abruptes, dont laspect est presque aussi sauvage aujourd'hui qu’au siècle dernier, C’est à l'endroit même où s'élève actuellement la grande et industrieuse ville de Pitts-

burg, que le marquis Duquesne avait fait élever, en

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MONTCALM ET LÉVIS 525 1754, un petit fort auquel il légua son nom, Ce gouverneur avait eu un double but en choisissant ce point stratégique, et en y entretenant une garnison avec des comptoirs : c'était d’abord de tenir en échec les Anglais qui commencaient à desce” dre le versant des Alleghanys pour y faire des établissements ; ensuite d’accaparer le commerce des nombreuses tribus sauvages de cette région contre les trafiquants anglais, qui essayaient de s’en emparer, avec moins d'influence sur les Indiens, il est vrai, mais avec beaucoup plus de ressources matérielles.

Le premier et unique historien du fort Duquesne est un aventurier francais qui prit part à sa fondation, et y séjourna presque tout le temps jusqu’à l'automne qu'il fut détruit, Cet annaliste était un jeune homme intelligent, instruit et observateur. Son récit n’a qu’une valeur médiocre quand il parle de faits qui se sont passés loin de lui; ,aais il a une importance réelle lorsque l’auteur raconte ce dont il a été personnellement témoin 1,

Son manuserit n’a été connu que tout récemment, et aucun historien ne l’a encore cité. Le genre de vie des

1 — Voyage au Canada fait depuis l'an 1751 à 1761, par J.-C, B.--1l existe deux exemplaires manuscrits de cetouvrage, l’un appartenant à la bibliothèque Nationale à Paris, l’autre à M. le marquis de Bassano. J'ai fait faire une copie de ce dernier exemplaire en 1886, et j'en ai ensuite permis l’impression dans le Courrier du Canada de Québec, à la condition qu'il en fût tiré un certain nombre d'exemplaires en brochures. Malheureusement, me trouvant aux Antilles à cette date, je n'ai pu surveiller cette impression, et il s'y est glissé plusieurs incorrections. La même année, M. Parkman a signalé dans le journal The Nation l'existence du manuscrit qui lui

526 MONTCOALM ET LÉVIS

blancs dans ces lointaines solitudes et leurs rapports avec les Peaux-Rouges y sont présentés de visu avec une saisissante vérité,

L'auteur servit en qualité de canonnier dans l’expédition envoyée pour fonder le fort Duquesne, Huit cents hommes, aux ordres du capitaine de Contrecœur, avaient remonté le Saint-Laurent à la fin de l’hiver, étant souvent obligés, dit l’auteur, de passer des rivières dans l’eau, en dérangeant les glaces trop faibles pour se hasarder à passer dessus, ce qu'il fallait faire en se déshabillant et portant ses hardes sur la tête, et après être passés se rhaliller bien vite et courir pour se réchauffer, ce qui arrivait quelquefois trois fois dans une journée ”, Après avoir laissé cent hommes au fort Niagara et deux cents au fort de la Rivière-aux-Bœufs, l'expédition descendit cette rivière “ sur des bateaux et des pirogues ‘tout chargés de vivres et de munitions. Nous fûmes obligés de naviguer à petites journées sur cette rivière à cause qu’elle était embarrassée de plusieurs arbres qui y étaient tombés, soit de vétusté ou par des ouragans qui sont assez fréquents dans ces environs, où les tourbillons de vent déracinent souvent les arbres. Environ à dix lieues plus bas que l’embou-

avait été communiqué à la bibliothèque Nationale, Il prétend à tort que l’ouvrage n'a été écrit que trente ou quarante ans après que l’auteur anonyme fut de retour en France. Celui-ci dit au contraire dans sa préface que ‘la partie historique et descriptive de ce voyage a été traitée sur les lieux mêmes ”, et que seulement il l’a ‘revue avec attention depuis son retour en France”, M. Justin Winsor, dans son Nurrative and Criticai History of America, Vol. V. p. 611, indique le Voyage au Canada d'après M. Parkman, et répète la même assertion erronée.

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prétend nte ans Celui-ci brique et nêmes ”, puis son Jarrative dique le la même

MONTCALM ET “ÉVIS 527

chure de la Rivière-a ux-Bœufs, et sur le bord de l'Ohio, en le descendant, ous aperçûmes un fort anglais. qui n’était qu'une enceinte en pieux debout ”, armée de quatre pièces de canon et garde par cinquante hommes, Sur une simple sommation, le commandant, qui était un trafiquant de fourrures, le capitaine Trent, livra son fort qui fut rasé, é

Le fort Duquesne, dont la construction fut commencée le 8 avril, était “ en bois équarri d’une épaisseur de douze pieds du côté de terre ; l'épaisseur remplie de terre avec un fort qarapet et trois bastions garnis chacun de quatre canons, avec un profond fossé en dehors et un pont-levis au nord, qui est le côté baut de l'Ohio, La partie du fort qui est du côté de l’eau à l’ouest n’était qu’un corps d'arbres piqués en terre comme des pieux et une boulangerie du même côté, Dans l'intérieur étaient quatre corps de bâtiments séparés : celui de droite, en eutrant par le pont-levis, est le logement du commandant; vis-à-vis, à gauche, sont le corps de garde et la caserne; dans le fond, en face de l'entrée, est le magasin des vivres et des marchandises; et à côté, ax bord de l’eau, est le logement des canonniers ?.

Les successeurs de M. de Contrecœur, MM. Dumas et Des Ligneris, complétèrent les pi mières fortifications, et commencèrent des ouvrages extérieurs qui n'étaient pas encore finis lors de l'abandon de la place 1,

L’assassinat de Jumonville survenu peu de temps

1 Olden Time, Lettre du capitaine Haslet, 26 novembre

après la fondation du fort Duquesne, et la revanche qu’en prit son frère Coulon de Villiers, sur Washington, | furent le signal des incursions de sauvages qui ensanglantèrent les frontières jusqu’à Ia fin de la guerre, et dont le récit seul fait frémir 1, L'ordre suivant donné À trois ofliciers partisans du Détroit, les frères Baby, indique comment étaient organisés ces partis de guerre, et les précautions que prenaient les commandants pour empêcher les horreurs auxquelles se livraient les sauvages : “ Aussitôt après le présent ‘ordre reçu, is (les frères Baby) partiront avec un parti de Chaouénons et de Loups, pour aller à la rencontre des Anglais. Si l'ennemi n’a pas dépassé la hauteur des terres, ils s’en reviendront sans frapper, et empêcheront autant qu’il leur sera possible, les sauvages de le faire, Si au contraire, ils les trouvent en armes sur les terres du roi. ils les repousseront par la force, mais auront attention pour que les sauvages n’exercent aucune cruauté envers les prisonniers, Fait au fort Duquesne, le 18 juin 1755, (Signé) Contrecœur ”.

Trois semaines après cette date, avait lieu la bataille

de Mororgahéla, dont l’auteur des Mémoires cité plus haut, qui s’y trouvait présent, fait le récit à sa manière,

“ Le 9 juillet, au matin, dit-il, on se mit en marche au nombre de onze cents hommes, dont trois cent cin-

quante Français et sept cent cinquante sauvages ?, le

1 L'auteur du Voyage au Canada faisait partie de cette expédition, dont il a laissé un récit fort curieux.

211 y avait, d'après le rapport officiel expédié à la cour, six cent trente-sept sauvages et deux cent cinquante-quatre Français.

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tout sous le commandement des capitaines Beaujeu, Dumas, Le Mercier et autres, Il resta au fort le commandant Contrecœur avec cent hommes de garnison et autant de sauvages. L'armée marchant à la rencontre de l’ennemi était sur trois colonnes dans les bois, ayant toujours des découvreurs en avant; à midi, nous fimes halte sur la nouvelle qu’une partie de l’armée ennemie avait passé la rivière avec son artillerie, et qu’elle faisait halte en attendant son arrière-garde et ses caissons, Nous n'étions alors qu'à un quart de lieue. L'ordre fut aussitêt donné dc loubler le pas et d'attaquer de suite l'ennemi de front et de côté, ce qui ne tarda pas de s'effectuer : les sauvages firent le cri de guerre, et les Francais commencèrent par une décharge générale qui fut imitée des sauvages. L’ennemi, surpris, se rangea en bataille, fit jouer son artillerie, dont de Beaujeu fut tué à la première décharge ; les sauvages épouvantés du bruit du canon auquel ils n'étaient point

. accoutumés, prirent un moment la fuite; mais le

PAT capitaine Dumas ayant pris le com- TNWaÈ y mandement aussitôt après la perte du sieur de Beaujeu, et ayant encouragé les Français, les sauvages voyant cette fermeté et n’entendant plus les canons, dont les Français s'étaient emparés, reviurent charger l’ennemi à l’exemple des Français et le forcèrent après deux heures de coinbe*, de pattre en retraite... et repassèrent à la hâte la riviere, où ils perdirent du monde par la fusiilade qui ne cessait de pleuvoir sur eux,

530 MONTCAEM ET LÉvVIs

“ L’ennemi dans sa déroute perdit son artillerie, ses caissons ev quinze drapeaux, ainsi que sa caisse militaire, Les canons, au nombre de neuf, furent eneloués sur le champ de bataille au moment de leur prise, Le général Braddock fut blessé dans cette affaire, et emmené par les fuyards dans un carrosse qu’il avait à larrièregarde, de l’autre côté de la rivière, C’était bien un objet de luxe qui n’était d'aucune utilité dans les bois et les montagnes, et où pour la première fois on en avait vu.

“ Après cette défaite de l'ennemi, qu'on ne jugea pas à propos de poursuivre, on pilla les caissons au nombre de seize, chargés de munitions, de vivres et de rhum, dont quelques sauvages s'étant enivrés, ce qui obligea les Francais de crever les barils pour éviter un désordre qui n'aurait pas manqué d'arriver sans cette sage précaution. Les sauvages tombèrent les premiers sur la caisse militaire, et ne connaissant pas le prix de l'argent, ils l’éparpillèrent à droite et à gauche dans les bois ; les Français s’'amusèrent à le ramasser et à fouiller les morts, parmi lesquels se trouvèrent cent cinq officiers, sur la dépouille desquels on s’attacha de préférence, On passa la nuit à garder le champ de bataille dans un silence profond, et cela dans l'incertitude de lapparition de l'ennemi. Comme on était deux à deux assis au pied de chaque arbre, auprès de celui où j'étais, moi deuxième, se trouva un homme qui se mit à bâiller et à parler sauvage en jurant contre les Anglais ; d’abord, à son bâillement nous le crûmes un Anglais blessé, mais, à son parler, nous ne doutâmes plus qu'il ne fût un sauvage qui se fût endormi par ivresse ; cependant craignant, s’il nous entendait remuer, qu'il ne nous

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soupconnât ennemis, et que dans cette idée il se jetât sur nous à coups de casse-tête, nous résolûmes de rester sur la défensive, Peu après, comme cet homme parlait toujours, nous lui dîmes tout bas : “— Camarade, nous sommes tes frères les Francais, nous avons battu les Anglais avec toi, tous tes frères sont ici pour garder le champ de bataille jusqu’à ce qu’il soit jour ; il paraît que tu as du bon rhum qui t’a fait du mal et t’a endormi, tu es comme nous parmi les morts, ne fais pas de bruit pour ta sûreté, car on pourrait te croire ennemi et te tuer ”, Ce sauvage, qui était un Chaouénon, nous répondit : — Qui hélà”, (c'est-à-dire cela est vrai.) Mais je veux m'en aller et ne pas rester parmi ces chiens de morts ”. Nous lui persuadâmes d'attendre le jour, et il se décida à rester avec nous. Le jour étant venu à paraître, on battit la générale, tout le monde fut aussitôt sur pied, le sauvage nous présenta la main pour marque d'amitié, et s'en fut rejoindre ceux de sa nation qui étaient aux environs. Les Francais rassemblés, et l'ennemi ne paraissant pas, nous reprimes le chemin du fort Duquesne avec les dépouilles ?,

L'auteur de ce récit laisse entendre que les vainqueurs couchèrent sur le champ de carnage, La vérité est que la plupart entrèrent à la nuit au fort Duquesne. Il n’y eut guère que les sauvages qui s’enivrèrent, et peut-être un certain nombre de Français avec eux, qui y passèrent la nuit,

Le fort Duquesne étant le point de départ et d'arrivée des partis de chasse et de guerre, il regorgeait souvent d’Indiens, dont les tentes dressées dans la clairiére, formaient un village autour des remparts, Selon la

coutune des Peaux-Rouges, chaque parti de guerre annonçait son approche par de formidables cris qui faisaient tressaillir les échos, et dont l’intonation et le nombre indiquaient le chiffre des prisonniers et celui des guerriers tués dans lexpédition, Heureux les captifs s’il n’y avait pas alors d’autres sauvages autour du fort! car s’il s’en trouvait, tous s’empressaient de s’armer de bâtons et se rangeaient sur une double haie au milieu de laquelle les malheureuses victimes étaient obligées de courir, au risque d’être assommées par les coups qui les attendaient à chaque pas. C’est dans ce pitoyable état qu’ils entraient au fort, Ordinairement, quelques-uns des prisonniers étaient donnés au cotamandant à titre de compliment ; d’autres étaient rachetés par des présents ; mais le reste était emmené au village pour servir d'esclaves, ou impitoyablement attaché au poteau, sans que ni les prières, ni les cajoleries, ni les présents, ni les menaces pussent toucher leurs bourreaux.

Une bande de soixante Outaouais revint un jour de la Virginie avec trente chevelures et vingt-cinq prisonniers, qui reçurent la bastonnade à leur arrivée au fort. Dix furent donnés au commandant qui voulut racheter les autres, mais les sauvages refusèrent de les vendre, Les Outaouais avaient perdu deux des leurs durant l'expédition. ‘“ Ils tinrent conseil entre eux, et il fut résolu que pour venger la mort de leurs deux hommes, ils adopteraient deux de leurs prisonniers en remplacement de leurs morts, et qu'ils en brûleraient deux autres, et donneraient le surplus à leurs villages. Ce jugement fut exécuté le lendemain contre les deux

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condamnés au feu, Les sauvages voulaient faire l'exécution devant le fort, Le ermmandant s’y étant opposé, n'ayant pu racheter les deux malheureuses victimes, leurs bourreaux les conduisirent de lautre côté de l'Ohio, vis-à-vis et à la vue du fort où plusieurs sauvages, avec des femmes et des enfants, s'étaient rassemblés et avaient fait de grands feux pour faire du brasier. Les deux victimes étant arrivées sur le lieu du sacrifice, où les attacha à un jeune arbre qu’on avait courbé la tête en bas, et là, les mains derrière le dos et attachées à leur arbre, on jeta du brasier ardent sur leurs pieds à la distance qu’ils pouvaient parcourir, et qui se soulevaient aisément par la flexibilité de la tête de chacun des jeunes arbres qui ne demandait qu'à se redresser et qui en était empêché par le poids de l’homme, s

“ Pendant cette atrocité, dont les sauvages seuls paraissent donner l'exemple, les bourreaux chantèrent autour des victimes en les engageant à braver la mort. Leur souffrance ne fut cependant que le prélude d’une plus grande qui fait frémir l’humanité, et qui n’est rapportée que pour faire connaître la barbarie que les sauvages exercent, [Il est cependant une vérité dont on doit être persuadé, c'est que ce ne sont pas toujours les hommes qui inventent ni qui exécutent le plus cruellement les supplices ; ce soin est très souvent laissé aux femmes, parce qu’ils les croient plus ingénieuses et plus raffinées pour inventer les souffrances, auxquelles elles ne manquent vas de s'exercer pour plaire aux hommes, C'est ce qui se fit voir en cette occasion, où les femmes

firent preuve de scéléraresse, en faisant rougir des

baguettes de fusils et les enfoncant ensuite dans les narines, dans les oreilles. Après, elles leur brûlèrent avec des tisons différentes parties du corps; les enfants de leur côté leur décochèrent des flèches dans les cuisses et dans les bras, et cela après quelques moments d’intervalles ; les femmes revinrent ensuite brûler le bout des doigts dans des pipes pleines de tabac, puis couper le nez et les oreilles aux trop souffrantes victimes. Il faut s'arrêter ici pour ne pas mettre à jour tout ce que l’imagination la plus barbare peut inventer de plus atroce, et se contenter de dire que les cris, les plaintes et les jurements lancés pendant ces tourments excitèrent la risée des bourreaux.

‘Il arriva un événement au miligu de ces souffrances : c’est que les deux victimes se trouvèrent naturellement‘détachées de leurs liens toutes à la fois à force de se débattre, et aussitôt, avec un courage qui tenait du désespoir, elles coururent ensemble se jeter dans la rivière, Quelles que fussent leurs intentions, eiles ne purent réaliser leur projet, car les sauvages s'étant aussitôt jetés à la nage après elles, les rattrapèrent et les ramenèrent au lieu du supplice où, la la force et le courage leur ayant manqué, elles tombèrent par terre ; alors les sauvages, hommes, femmes et enfants, leur jetèrent sur le corps le bois allumé dont elles furent en un instant couvertes et bientôt réduites en cendres, Ainsi se termina cette barbare exécution ”.

Qu'on se figure l'horreur et l’épouvante qui se répandaient sur les frontières voisines, quand le récit de pareils faits y était rapporté par les prisonniers qui en

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avaient été témoins, Les populations des campagnes, saisies de panique, abandonnaient leurs cultures et leurs bestiaux, et s’enfuyaient vers les villes dont l’enceinte seule leur paraissait un asile sûr.

Il y avait trois ans que duraient ces déprédations, quand Vaudreuil écrivait à M. de Massiac, alors ministre de la Marine : “ M. Des Ligneris, conformément à mes ordres, a toujours la plus grande attention à faire harceler les Anglais ”. Il énumérait ensuite le nombre de prisonniers emmenés et de chevelures levées par divers partis de guerre, puis il ajoutait: “ Les Loups des montagnes vinrent avertir, le 10 juin, l'officier que M. Des Ligneris avait au village de la Fourche, que les Anglais devaient se mettre en marche vers le temps de la récolte pour venir assiéger Je fort Duquesne... Il résulte, du rapport des prisonniers, continue-t-il, qu'ils ont une quantité prodigieuse de sauvages qui se rassemblent au forè Cumberland, et qu'ils ont ouï dire que les Anglais se mettraient bientôt en marche,

“J'ai prévu, malgré notre triste situation, à la sûreté de la Belle-Rivière, Le convoi des Illinois y est heureusement arrivé, Du reste, j'ai envoyé à M. Des Ligneris environ trois cent cinquante Canadiens 1; il recevra tous les secours des postes qui sont à proximité tant en Français que sauvages, Je m’attache actuellement à faire passer abondamment des vivres dans cette partie 2”,

| — Aux ordres de M, de Saint-Ours.

2— Lettre au ministre, 28 juillet 1758.

L'armée qui marchait sur le fort Duquesne était composée de troupes levées dans les Etats de Pensylvanie, de Virginie, du Maryland et de la Caroline du Nord, d’une partie du régiment de Royal-Américain et de douze cents montagnards d’Ecosse, formant un effectif de six à sept mille hommes. Le général Forbes, qui commandait cette armée, avait des traits de ressemblance avec le général Wolfe. Ruiné de santé comme lui, il était comme lui jsnpétueux, irascible et d’une fermeté de caractère qui lui avait valu le surnom de Tête-de-Fer (Head of Iron). I fit cette campagne au milieu de souffrances qui le réduisaient parfois à l’ “ agonie ”, et d’une faiblesse qui l’obligeait à se faire transporter dans une litière,

La lenteur des mouvements de son armée, due au défaut d'organisation et à la mauvaise qualité des milices provinciales, cette lenteur qui avait été auparavant une cause de défaite, fit précisément le succès de cette expédition, qui au reste se réduisit à une simple marche à travers la forêt.

Pendant que Forbes, à Philadelphie, s’occupait d’organiser l'expédition, et que Washington, au fort Cumberland, rassemblait ses Virginiens, le lieutenant.-colonel Henry Bouquet, officier suisse d’un courage et d’un mérite éprouvés qui commandait l’un des quatre bataillons du Royal-Américain, s'était avancé jusqu’au petit village de Raystown, aujourd’hui Bedford, où il formait l'avant-garde de l’armée, Ce ne fut qu’en juillet que Forbes, toujours en proie à d’atroces souffrances, atteignit. Carlisle, lieu de ralliement assigné à ses divers corps. Il trouva là tous les éléments d’un désastre: des mili-

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ciens de la plus grossière espèce, au dire de Forbes lui-même, dont plusieurs n'avaient jamais tiré un coup de fusil, n'ayant pas la moindre idée de la discipline militaire, encore moins de la guerre d’embuscade et de surprise qu’ils allaient entreprendre ; des officiers dont a plupart ne valaient pas mieux, choisis parmi les hôteliers, les maquignons, les trafiquants; point ou presque point de sauvages pour éclairer la marche de ces masses toutes prêtes pour une panique, et dont la discipline allait se réduire à peu près à se frayer une route à travers un pays de montagnes. Il est certain que si elles se fussent présentées à cette date sous les murs du fort Duquesne, M. Des Ligneris aurait eu quelque chance de renouveler la journée de Monongahéla. Mais Forbes, instruit par le désastre de Braddock, se garda bien de s’aventurer avec la même témérité. Etranger comme lui aux guerres d'Amérique, 11 sut mieux profiter des conseils du jeune mais sage Washington, dont le nom et l'expérience commencaient à faire autorité, Il ne crut cependant pas devoir suivre l'avis qu’il lui donna de prendre la route tracée par Braddock, et préféra en frayer une plus courte par la Pensylvanie. Au lieu de se faire suivre d’une longue traînée de bagages aussi encombrants que dangereux pour le moment du combat, il établit de distance en distance des postes fortifiés, riunis de tous les besoins de l’armée, afin qu’arrivé à proximité du fort Duquesne, il pût y pousser une pointe vigoureuse et décisive, Ces opéretions lentes, mais sûres, lui donnaient de plus le temps de s’aboucher avec les tribus sauvages, qui jusque-là avaient répandu tant de carnage et de dévas-

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tations sur les établissements anglais, mais que les derniers événements commencaient à faire vaciller.

Un des principaux agents de pacification était en ce moment un nommé Christian-Frédéric Post, de la secte des frères moraves ou hernutes, qui avaient fondé une mission dans la Pennsylvanie, C’était un homme simple et droit, une de ces belles âmes vers lesquelles on se sentait attiré, qui pratiquait avec une exaltation pieuse les doctrines rigides de sa secte. Sous l'empire d’une douce illusion commune à tous les frères moraves, il croyait à la paix universelle, et regardait la guerre comme un crime, à l’eczontre des missionnaires catholiques qui, l’envisageant comme légitime en elle-même, se contentaient d’inspirer aux Indiens lhorreur des cruautés qu'ils commettaient, et de leur enseigner à la faire selon la manière des Européens, Post avait vécu parmi les sauvages, principalement parmi les Loups, savait bien leurs langues, avait épousé une squaw qu’il avait convertie à sa doctrine, et s'était créé des amis parmi eux!l, Le gouvernement de la Pensylvanie, à l'instigation de Forbes, venait de le charger de la dangereuse mission d'aller visiter les tribus de l'Ohio, et de les inviter à une grande convention, afin d’y signer un traité de paix.

1 Les frères moraves sont un des rares exemples offerts par les sectes des colonies anglaises d'un véritable zèle pour le salut et la civilisation des aborigènes. Si au lieu d'être une minime exception, cette conduite eût été, là comme ici, la règle générale, la destinée de ces peuples en eût été singulièrement modifiée ; mais la colonisation de l’autre côté de la frontière a toujours signifié leur anéantissement. La colonie morave avait voulu rester neutre comme les Acadiens,

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Post se mit en route avec le courage calme d’un apôtre, sachant bien que s’enfoncer dans la forêt en un pareil moment, c'était se jeter dans la fosse aux lions. Il dit aux Indiens qui hésitaient à l'accompagner : “ Si je péris dans mon entreprise, ce sera autant pour le bien des sauvages que pour celui des Anglais. Voilà pourquoi je suis résolu d'aller de l'avant, tenant ma vie entre mes mains, comme quelqu'un qui est décidé à la sacrifier pour leur bien, Après que j'eus prononcé ces paroles, ajoute-t-il, trois se levèrent ct s'offrirent À me suivre 1 ”,

L'âme du sensible Post fut navrée en traversant les frontières dévastées de la Pensylvanie, dont les Indiens avaient fait un désert, Le long de la route s'étalaient d’affreux vestiges de leur passage, En un endroit, il trouva accrochés à un buisson trois cerceaux sur lesquels ces barbares avaient fait sécher leurs scalpes. A l’un d’eux pendaient encore de longs cheveux blancs. En différentes clairières étaient plantés en terre des poteaux peints en rouge, auxquels les prisonniers au retour des incursions étaient garrottés pour la nuit, “ C’est un triste et lamentable spectacle, notait

à l’origine de la guerre, et elle subit à peu près le même sort. Pécimés d'abord par les alliés des Français, qui les traitèrent en ennemis, parce qu'ils ne levaient pas la hache come eux, les Moraves furent soupçonnés de connivence avec les partisans de Pontiac, lors de sa fameuse conspiration (1760- 1763). Plusieurs furent massacrés, le reste déporté de ville en ville et traité avec la dernière inhumanité. Le petit nombre de ceux qui échappèrent aux maladies, suite des mauvais traitements, finirent par sefixer sur les bords de Susquehanna, où leurs descendants existent encore aujourd’h ui, 1— Frederic Posts Journal.

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