‹ Guerre du Canada, 1756-1760 [microforme] (volume 3)Chapitre 19 sur 58 · chapitre · texte numérisé non relu

chapitre

3— ’audreuil au ministre, 5 octobre 1759,

Canadiens arrangés de la sorte, dit le Journal tenu à l'armée, surpassent certainement par l'adresse avec laquelle ils tirent, toutes les troupes de l'univers”. Les suecès obtenus coup sur coup par ces braves miliciens, et l’ardeur que montrait le reste des troupes inspirèrent trop de confiance à Montcalm. Il oublia que les Canadiens perdaient leur supériorité en rase campagne ; qu’en outre, ils étaient la plupart mal armés, n'ayant que leurs fusils de chasse, Une partie d’entre eux n'avaient pas même de baïonnettes, qu'ils avaient remplacées par des couteaux fixés, tant bien que mal, au bout de leur fusil 1, L'armée, inférieure en nombre, fatiguée d’une marche foreée d’une à deux lieues, dont les derniers arrivés étaient encore essoufllés, allait perdre l'avantage du terrain en descendant dans un ravin inégal, embarrassé de buissons, où les rangs seraient infailliblement rompus avant d'atteindre l'ennemi sur la hauteur qu’il occupait, La crainte de lui donner le temps de se retrancher et d'augmenter son nombre, lemporta sur toutes ces raisons, Montcalm poussa son cheval en avant de sa ligne de bataille, et parcourut les rangs en les animant par sa parole vive, avec cet air chevaleresque et martial qui le faisait admirer de ses soldats, Un jeune milicien de dix-huit ans, présent à l’action, et qui véeut dans un âge très avancé, Joseph Trahan, a souvent raconté l'impression singulière que lui avait laissée la vue du général, “— Je me rappelle très bien, disait-il, attitude de Montcalm avant le combat. IT montait un cheval

14 Ces gens (les Canadiens) mal armés, n'ayant point de baïonnettes et que de simples fusils de chasse ”. Mémoires

de Pouchot, vol. Il, p. 142.

brun ou noir, au front de nos lignes, tenant haut son épée comme pour nous exciter à faire notre devoir, Il portait un uniforme à larges manches, dont lune, rejetée de l'arme qu’il tenait, découvrait le linge blanc de sa manchette 1”. +

Il était dix heures. Les nuages s'étaient dissipés, et le soleil éclairant la plaine de tout son éclat, faisait briller devant les Français, les baïonnettes, les sabres, les uniformes garances des Anglais, les tartans des Highlanders. Wolfe, qu’on eût dit présent partout, reconnaissable à sa haute taille, marchait à la tête de ses régiments qu'il avait fait avancer jusqu'au bord du ravin, Personne mieux que lui ne comprenait la position dangereuse où il se trouvait, Quelques coups de fusils entendus du côté de Sillery lui faisaient penser que Bougainville s’avar çait et serait bientôt sur ses derrières. Si le général francais retardait l’attaque pour combiner son mouvement avec celui du colonel, il sentait que sa position était presque désespérée. Mais la fortune qui avait si bien favorisé le coup d’audace qu'il venait d’accomplir, lui donnait foi dans le triomphe. Il passait devant ses régiments, en montrant l'ennemi de son épée, haranguant ses soldats d’un air inspiré, leur disant que pour eux c'était la victoire ou la mort, car la retraite était impossible,

Montcalm fit sonner la charge, Son armée s’ébranla en front de bandière, poussant le cri de guerre à la facon des anciens, Elle s’avanca avec rapidité, recueil-

1 — Revue Canadienne. Le régiment des montagnards écossais, par M. J.-M. LeMoine, vol. IV, p. 856.

lant sur son passage les pelotons de tirailleurs qui n'avaient pas eu le temps de rentrer dans les rangs, ce qui occasionna un premier flottement. Elle ne fut pas rendue au fond du ravin, que les lignes rompues par les difficultés du sol firent croire aux Anglais que l'attaque se faisait en colonnes irrégulières.

Les régiments essayèrent de se reformer en gravissant la montée, et firent halte à une demi-portée de fusil. Dans l'instant de silence quisuivit, on n’entendit que les cris de commandements répétés sur tout le front de l'armée puis une décharge générale par les trois rangs à la fois, sans qu’on eût le soin de réserver de coups pour entretenir le feu. Cette première décharge, faite à distance et avec précipitation, produisit peu d'effet, Les Canadiens, rangés presque tous sur la seconde ligne, se couchèrent à terre pour recharger selon leur coutume et causèrent ainsi quelque confusion, Les Anglais, à qui leur commandant avait ordonné de mettre deux balles dans leurs fusils, s’approchèrent avant de tirer, et de la hauteur d’où ils dominaient, répondirent par un feu bien dirigé qui décima le premier rang et le fit osciller. Le centre anglais surtout, dont la décharge instantanée résouna “ comme un coup de canon”, fit d'affreuses trouées dans les régiments. Un nuage de fumée enveloppa les deux armées qui continuèrent à marcher de l'avant, Le combat fut court, mais d’une extrême vivacité, Les deux braves commandants de la Sarre et de Guyenne, Senezergues et Fontbonne, furent tués en ce moment, ainsi que le second commandant de la droite, M. de Saint-Ours, Le lieutenant-colonel de Languedoc, Privat, fut blessé dangereusement, L'aide-

major Malartic eut deux chevaux tués sous lui.

Du côté des Anglais, le colonel Carleton recut une blessure à la tête, le brigadier Monckton une balle au travers du corps. Pendant que Montcalm courait d’un point à l’autre pour raffermir ses bataillons ébranlés, Wolfe dirigeait l’attaque en personne à la droite de son armée, Une balle l'avait atteint au poignet, et il s’était fait un bandage avec son mouchoir. Il marchait en avant des grenadiers et leur donnait l’ordre de charger, lorsqu'une seconde balle le frappa dangereusement, Mais fidèle à l’axiome qu'il répétait souvent : “ Tant qu’on peut marcher et tenir ses armes, c’est une honte de reculer ”, ilcontinua d'avancer. Son brillant uniforme le signalait aux francs-tireurs canadiens cachés dans les buissons, d’où montaient des flocons de fumée. Une troisième balle le frappa en pleine poitrine. Il chancela, et voyant qu’il perdait connaissance, il dit à un officier d'artillerie qui se trouvait près de lui: “— Soutenez-moi, il ne faut pas que mes braves soldats me voient tomber ”. Le lieutenant Brown, du corps des grenadiers, le orenadier Henderson et un autre soldat accoururent, le prirent dans leurs bras, et l’emportèrent en arrière du champ de bataille. A sa demande, ils le déposèrent sur le gazon, dans un pli du terrain. Un des officiers voulut aller chercher un chirurgien, — ‘ C’est inutile, soupira le général ; c’en est fait de moi”. Il paraissait sans connaissance, lorsqu'un de eeux qui l’assistaient cria :—“ Ils fuient ! ils fuient !—Qui fuit ? demanda vivement Wolfe, comme s’il se réveillait d’un profond sommeil.

= Les enngmis, répondit l'officier, ils cèdent de tous

côtés ” !

Wolfe reprit : — ‘ Que l’un de vous coure vite dire au colonel Burton de descendre en tonte hâte avec son régiment vers la rivière Saint-Charles et de s'emparer des ponts pour couper la retraite aux fuyards ”. Il se tourna sur le côté, murmura tout bas : “ Dieu soit loué, je meurs en paix”, et il expira |.

Les dernières décharges des deux armées s'étaient faites presque à bout portant, Wolfe avait communiqué son impétuosité à ses troupes. La charge à la baïonnette commandée par lui au moment où il tomba avait fait plier le centre ?, et faire volte-face à toute l’armée francaise ; mais “ la déroute ne fut totale que parmi les troupes réglées. Les Canadiens accoutumés à reculer à la manière... des anciens Parthes, et à retourner ensuite à l'ennemi avec plus de confiance qu'auparavant, se rallièrent en quelques endroits ??, principalement dans le petit bois de la droite, où ils tinrent en échec une partie des régiments anglais.

La masse des fuyards, n’écoutant ni le général ni les officiers, se précivita dans la vallée pour regagner l’ouvrage à cornes ; le reste s'enfuit vers la ville, Montcalm, entraîné par ce torrent, cherchait à rallier quelques compagnies en face de la porte Saint-Louis, quand il recut deux blessures coup sur coup, une à la cuisse, l’autre dans laîne, Le capitaine Marcel était occupé à quelques pas de lui, à sauver une des pièces d’artillerie. “Je vis, dit-il, arriver M. le marquis de Montcalm à cheval, soutenu par trois soldats, J’entrai avec lui dans la ville où le chevalier de Bernetz me donna quelques

1 Knox, vol. IT, p. 78.

2 — Journal tenu à l'armée. 3— Idem.

ordres que je courus exécuter sur le rempart”... La foule qui s’y était pressée pour voir l'issue du combat, en descendait et inondait la rue Saint-Louis. Quèlques femmes le voyant passer, pâle et inondé de sang, s’écrièrent en pleurant : — O mon Dieu ! mon Dieu ! le marquis est tué !

— “ Ce n’est rien ! ce n’est rien ! répondit le général mourant, en se tournant vers elles, ne vous afiligez pas pour moi, mes bonnes amies 1?

Vaudreuil était arrivé près des hauteurs au moment de la déroute, Il avait vainement cherché à rallier les régiments : sa voix s'était perdue dans le tumulte de la fuite, Une partie des Canadiens, plus dociles à sa parole, étaient retournés sur leurs pas et couraient au secours des braves miliciens qui défendaient le terrain avec le courage du désespoir, dans le bois du chemin de Sainte- Foye et dans quelques taillis plus rapprochés de la porte Saint-Jean.

Les sauvages, suivant leur instinct d'oiseaux de proie, s'étaient retirés à l'écart au commencement de la mêlée, et attendaient le moment de se répandre sur le champ de bataille pour scalper et dépouiller les morts et les blessés. Townshend, à qui le commandement était dévolu, ne profita pas de la victoire autant qu’il l'aurait pu; car il lui eût été facile de s'emparer des portes et de pénétrer dans la ville au milieu de la confusion générale, Murray était retenu sur la gauche par l’opi-

1-— Cette anecdote a souvent été racontée par feu M. Malcolm Fraser, fils du lieutenant des Fraser’s Highlanders, qui l'avait apprise d'une vieille dame de Québec. Celle-ci, toute jeune fille, se trouvait parmi le groupe de femmes à qui le général adressa ces paroles.

MONTCALM ET LÉVIS 253 niâtreté des Canadiens. Au moment de la déroute, les Highlanders qu’il commandait s'étaient élancés les premiers, la claymore à la main, en poussant leur farouche cri de guerre. Ils avaient tout fait fuir devant eux, et s'étaient avancés jusqu’à l’orée du bois; mais là ils avaient été arrêtés par un feu de mousqueterie aussi bien nourri qu'habilement dirigé. Après d'inutiles efforts pour en déloger les Canadiens, les Highlanders avaient été forcés de battre en retraite, pour aller se reformer sur le chemin Saint-Louis. Murray les fit ensuite descendre plus à l’ouest, jusqu’au bord du coteau Sainte-Geneviève, afin de prendre le bois à revers, et chasser en même temps du penchant de la côte, des bandes de francs-tireurs canadiens qui en défendaient la descente. ‘“ Ils tuèrent et blessèrent un grand nombre de nos hommes, dit le lieutenant Fraser, et nous forcèrent de xetraiter un peu plus loin pour refaire nos rangs ”. Murray les ramena pour la troisième fois à l'attaque, mais renforcés à droite et à gauche du régiment d’Anstruther et du second bataillon du Royal- Aniéricain, Une nouvelle lutte s’engagea et fut soutenue “ avec une ardeur et un acharnement incroyables ”, au dire du chevalier Johnstone, témoin de cette lutte héroïqué. “ Quand ils furent écrasés par le nombre, ils disputèrent pied à pied le terrain depuis le sommet jusqu’au bas des hauteurs ?,

Au milieu de la vallée s'élevait la boulangerie de l’armée, entourée de quelques maisons. Les Canadiens sy tallièrent une dernière fois et arrêtèrent encore assez longtemps les trois régiments ennemis, ‘“ Ce fut

là et autour du bois, rapporte Fraser, que notre régiment souffrit davantage ”. Le chevalier Johnstone qui

ie

a raconté en détail ce brillant fait d'armes, dit que ces infortunés héros se firent presque tous tuer sur place, mais qu’ils sauvèrent un grand nombre de fugitifs et donnèrent le temps à l’armée française de se réfugier dans l'ouvrage à cornes,

FORCES RESPECTIVES DES ARMÉES ANGLAISE ET FRANÇAISE A LA BATAILLE D'ABRAHAM,

M. Parkman, dans Montcalm and Wolfe, estime à sans de trois mille cinq cents les troupes qui soutinrent le choc de Français, ce qui ne peut se concilier avec le tableau suivant, extrait du Journal de Knox, où se trouve indiqué le nombre de soldats de chaque régiment présent à l’action, avec le chiffre des tués et blessés dans chacun de ces régiments, (Voir vol. 2, pp. 74 et 8i.)

NUMÉROS. NOMS DES RÉGIMENTS. HOMMES. 2e BLESSÉS, | :

Amherst 1 406 2 61 TOP EE done 40 5 | 49 OA CAC PAT I NME Re 919 FAO 0 BANC PTE ADR LIEU 2 .|Lascelles...… STARS OR 300. 0 2 87 UE PR ET 683 Dre Anstruther....….............. 339 | 10 87 Royal-Américain....…..,...…. 862 7 91 Fraser's Highlanders .....… 662 18 148 Grenadiers de Louisbourg.| 241 4 52 Le général et douze ofl-| ciers supérieurs .......... 13 Total se NS 208 29

Artillerie................… RATER 2 | 6 [Etat- MARIO. er dem etrhirn ns SERRE 1 6 MARNE hein nrrelterheirs as tre D OA EN eo em er ssenr tee 61 603

MONTCALM ET LfvIs 255

Dans ce tableau ne sont pas comprises les troupes légères que M. Parkman admet avoir 6.6 de quatre cents hommes ; ce qui forme un effectif de cinq mille deux cent vingt-neuf. Cet historien n'a reproduit qu'une partie du tableau de Knox : il a omis d'indiquer les régiments d’'Amherst et du Royal-Américain, comme si ces deux régiments n'avaient pas donné. Il suffit de regarder les chiffres des morts et blessés de chaque régiment pour constater la part qu'ils ont prise à l’action. Il n’y a que les Highlanders dont les pertes soient plus fortes que celles du Royal-Américain; puis viennent Anstruther et Amherst. M. Parkman a également mis de côté les six cent quatre-vingt-trois hommes du corps de réserve qui, n'ayant donné qu'à la fin du combat, n'ont eu que trois blessés, En éliminant même, comme le fait M. Parkman, ce régiment, on trouve encore quatre mille cinq cent quarante-, six combattants, auxquels il faut de plus ajouter quelques compagnies d'artillerie présentes à l'action, comme on le constate par le tableau de Knox, qui indique deux artilleurs tués et six de blessés, ’

Le chiffre exact de l’armée française n’est pas constaté : celui du chevalier de Lévis (trois mille cinq cents ou trois mille six cents) semble le plus proche de la vérité; Bigot et Foligné le portent à trois mille cinq cents: Malartic ne l'évalue qu’à deux mille cinq cents ; Vaudreuil à trois mille au plus.

“Si M. le marquis de Lévis y eût commandé en chef (au Canada), les Anglais ne l’auraient pas pris. Ce général eût porté, après que les Anglais eurent abandonné le camp du saut, la majeure partie de ses forces sur les hauteurs de Québec, et aurait éclairé de très près leurs mouvoments dans cette partie; s’il eût été à l’armée le 13 septembre 1759, il se serait opposé à ce que nous attaquassions ; ii y avait dix à parier contre un que l’armée attaquante serait battue, étant obligée de descendre des hauteurs qu’elle occupait, de traverser un chemin creux qui séparait les deux armées ; et supposé qu'il y eût nécessité d'attaquer, il fallait faire des dispositions, former trois colonnes avec les cinq bataillons, placer les Canadiens dans les intervalles et les laisser tirer et marcher suivant leur usage ; je suis persuadé que nous aurions été vainqueurs, La bataille du 28 avril suivant le prouve. Nous aurions encore pu attaquer le 14 septembre les Anglais qui, ayant perdu leur général, étaient au moins aussi embarrassés que nous”. Journal de Malartic, p. 368.

A vieiw of the action gained by the English Sept. 13th 1759, near Quebec, brought from thence by an officer: of distinction

f 4 À: a E © F ä 2 j © n G E A a F4 & A [el 2 1 S 3 > &o £ 8 "8 É

[é t al ba cl bd gr. = & A Da © C1 z œ \® S © æ — A (de = =

Page 1