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MONTUALM ET LÉVIS 293
Deux petits billets, écrits la veille par Montcalm, lun à Bourlamaque, l'autre à Lévis, révèlent dans quelle situation d'esprit il était quelques heures avant le coup de foudre du 13. Il disait à Bourlamaque : “ Je suis accablé de travail, et l'humeur me saisirait souvent comme vous, si je ne pensais que j'ai été payé par l'Europe pour n’en avoir pas”. Contre son habitude, il écrivit tout entières de sa main les quelques
\ lignes adressées à Lévis, les dernières probablement qu’il ait tracées. “Je réponds par celle-ci, mon cher chevalier, à la lettre que vous m'avez écrite le 7. Je manquai le courrier par la faute de Saint-Sauveur. tien de nouveau ici, L'article des vivres, pain et viande ; mais n'importe, l'Anglais restât-il jusqu'au 1* novembre, nous soutiendrons ?..… Au coucher du soleil, le marquis descendit au rivage de >eauport accompagné de Marcel, et après avoir examiné une batterie qu'il venait de faire augmenter, il se promena longtemps avec lui le long des retranchements, en observant de fois à autre la flotte de l'amiral Saunders, dont les gros vaisseaux avaient ouvert leurs voiles et se rapprochaïient des grèves de la Canardière, tandis qu’un grand nombre de berges, chargées de marins, se rassemblaient vers la pointe de lile d'Orléans. C'était le commencement d’une fausse attaque, convenue entre Wolfe et l'amiral, pour retenir au-dessous de Québec la masse des troupes francaises. Bientôt toute la flotte fut en mouvement : les vaisseaux échangèrent des signaux entre eux et entre l’île d'Orléans et la Pointe-Lévis ; le bombardement de la ville reprit avec une nouvelle fureur, et joignit ses grondements lointains à la canon-
nade plus rapprochée des vaisseaux qui balayaient les battures de Beauport, comme pour préluder à une descente, Ce déploiement de forces, coïncidant avec la fin du jour, reportait aux scènes grandioses du 31 juillet, et acheva de tromper Montcalm sur les vrais desseins des ennemis. A mesure que s’éteignirent les dernières lueurs du crépuscule pour faire place à une nuit obseure, les feux de bivouac allumés dans le camp. étoilèrent toute la côte de Beauport depuis Montmorency jusqu’à la ville, Le général, conversant toujours avec Marcel, remontait vers le manoir de Salaberry, lorsque M. de Poulhariez vint l’avertir que plusieurs berges s’approchaient vis-à-vis le plateau occupé par son régiment, Montcalm fit alors prendre les armes aux troupes et border les retranchements. Il détacha en même temps le capitaine Marcel, avec une de ses ordonnances, auprès de M. de Vaudreuil, en recommandant de venir lui donner avis au premier incident qui surviendrait. Il continua à circuler entre le manoir et le ravin de Beauport, en s’entretenant avec M. de Poulhariez et le chevalier Johnstone. Sa conversation, toujours animée, prit un accent de vive émotion à mesure que la nuit s’'avançait. Il avait le pressentiment d’un danger pro-
chain qu’il ne pouvait préciser, A une heure du matin, il envoya Poulhariez à son régiment et continua sa marche avec Johnstone. Son inquiétude se portait surtout vers les bateaux de provisions qui, d’après Javis de Bougainville, devaient descendre cette nuit-là même : “— Je tremble, répétait-il souvent au chevalier, qu'ils ne soient pris, et que cette perte nous ruine sans
ressource ; car nous n'avons de provisions que pour peu de jours 1 ?,
A la même heure, Wolfe avait les mêmes pressentiments d’une mort prochaine. I] fit ses dernières dispositions testamentaires, comme s’il eut eu la certitude qu’il ne survivrait pas au lendemain. En témoignage d'estime et d’attachement pour ses collègues dans le commandement, il légua son argenterie à l'amiral Saunders, ses équipages à Monckton, et à Carleton ses papiers avec ses livres, Tous ses ordres donnés, et n'ayant plus qu’à attendre la marée, il fit venir dans sa cabine, à bord du Sutherland, un de ses compagnons de jeunesse en qui il avait une particulière confiance, John Jarvis, commandant la corvette le Porc-Epie, qui devint plus tard amiral avec le titre de Lord Saint-Vincent, Il pass: une heure avec lui dans l'intimité, et lui fit part de ses pressentiments, Au moment de lui dire adieu, il sortit de son gilet le médaillon contenant le portrait de M'° Lowther, et le remit à son ami en le priant de le rendre à sa fiancée, lorsqu'il serait de retour en Angleterre, si ses appréhensions se réalisaient,
Les vingt-deux vaisseaux de l’amiral Holmes ne levèrent l'ancre au cap Rouge qu’à l'entrée de la nuit, La marée, qui achevait de monter, ne les entraîna qu’à une petite distance de Saint-Augustin, d’où ils redescendirent avec le reflux, comme ils avaient fait les jours précédents, sans qu'aucun mouvement inusité éveillât
1— Tous ces détails sont tirés des dernières pages du Journal de Montcalm et du Dialogue du chevalier Johnstone,
le soupcon des factionnaires du rivage, Tout était activité cependant sur les navires. Les troupes savaient qu'une descente aurait lieu cette nuit même, mais un petit nombre d'officiers seulement connaissaient en quel endroit elle allait se faire. Les soldats nettoyaient leurs armes, les équipages se préparaient à la manœuvre des bateaux. Le colonel Howe 1, commandant de l'infanterie légère, frère du héros tombé l’année précédente devant Carillon, faisait appel à l'élite de ses soldats, Il choisissait vingt-quatre braves à qui il réservait l'honneur de marcher les premiers au combat.
Les moiteurs de la nuit flottant sur le fleuve épaississaient les ténèbres et empêchaient de voir à distance. Aux ombres vagues qui glissaient sur les eaux, les sentinelles françaises placées en vigies sur les cimes du cap Rouge, reconnurent et signalèrent le passage de la flotte ; mais Bougainville, convaincu qu’elle remonterait avec le jusant, comme aux autres marées, ne jugea pas à propos de la suivre.
Depuis quelques jours il semblait frappé d’aveuglement. Malgré les ordres les plus formels de Vaudreuil, lui enjoignant de garder sur les hauteurs d'Abraham le régiment de Guyenne, pour se porter en peu d’instants aux endroits menacés, il l'avait laissé partir pour le camp de Beauport. Il avait également négligé de suivre le conseil du gouverneur qui, après lui avoir fait remarquer que le poste du Foulon n’était pas assez gardé, lui avait dit d’y ajouter cinquante hommes de la compagnie de Repentigny. “ Bougainville, dit Johnstone, avait un
1 — Lord Mahon, History of England, vol. IV, p. 164.
grand fonds d'esprit, du bon sens et beaucoup de bonnes qualités. ; mais à une très grande bravoure se joignait chez lui beaucoup d’ignorance de lart militaire, qu’il n'avait jamais étudié”. Grâce à des influences de cour et à la faveur de M"*° de Pompadour, il était passé de simple aide de camp au grade de colonel, au grand mécontentement de plusieurs officiers plus anciens et plus méritants que lui. Le soir du 12, il avait envoyé dire, contre toute apparence, que l’armée anglaise était rentrée au camp de la Pointe-Lévis ; puis, au lieu de suivre la flotte sans jamais la perdre de vue, comme il en avait l'ordre formel, il resta inactif au cap Rouge avec tout son détachement, Pourquoi ne se rapprocha-t-il pas des hauteurs d'Abraham, commes les manœuvres des Anglais le lui indiquaient ? Pourquoi ne renvoya-t-il pas les grenadiers et les volontaires qui sont l’âme de leurs régiments ? Pourquoi, après avoir informé Vaudreuil et Montcalm, ainsi que les postes de Rumigny, de Douglas et de Vergor, qu'il enverrait cette nuit même des bateaux chargés de provisions, n’a-t-il pas averti de son changement de résolution pour qu’ils ne les attendissent plus ? Tout cela, conclut Johnstone, est inexpliable,
Mais ce qui est impardonnable de la part de Bougainville, c’est d’avoir, au mépris des avertissements du . gouverneur réitérés dans la lettre où il lui donnait carte blanche sur les moyens, changé, ou du moins laissé partir trois ou quatre jours après, le commandant du Foulon, et laissé le poste aux mains de Vergor, cet officier mis en jugement peu d’années auparavant, pour avoir livré presque sans résistance le fort de Beausé-
jour 1, L'armée, comme les généraux, se reposait entièrement sur lui, L'avant-veille encore, Montbeillard lui écrivait de Beauport: “ Nous passons ici les nuits au bivouac et nous avons grand tort; c’est vous qui veillez pour nous”. Durant tout l'été, il avait eu sous les yeux linfatigable vigilance de Lévis, qui, placé dans la même position que lui sur la rivière Montmorency, n'avait jamais été mis en défaut, Mais Lévis n’était plus à Québec,
A minuit, deux lanternes furent hissées l’une audessus de l’autre au grand mât du Sutherland. C’était le signal convenu. Aussitôt la première division prit place dans les bateaux et se mit en ligne, suivie de proche par le reste de l’armée, l'infanterie légère faisant l'avant-garde, A deux heures, sur un signe du général, dont le canot s'était placé en tête, tous les bateaux se mirent en mouvement. Les soldats avaient ordre de garder un profond silence, les équipages de faire le moins de bruit possible, et de ne se servir de leurs rames que pour diriger légèrement leurs embarcations, car la marée baissante et la brise du sud-ouest qui s'était élevée, les faisaient dériver rapidement. Les vaisseaux du général Holmes devaient descendre trois quarts d'heure plus tard avec le reste des troupes, La nuit était sereine mais sans lune, et la lumière des étoiles, tamisée par les vapeurs de septembre, était à peine visible. Le silence nocturne n’était troublé que par le clapottement de leau sur les flancs des embarcations, et par le bruit du vent dans les arbres de la falaise qui
1 — M. de Foligné, Journal mémoratif.
tout près, sur la gauche, dressait sa muraille de pierre dans l’obscurité,
Durant plus d'une heure la longue file de bateaux glissa dans le même silence en suivant les contours du rivage. Aucun bruit insolite ne se faisait entendre sur les hauteurs, et tout portait à croire qu’ils n'étaient pas découverts, Wolfe, assis à l'arrière de son canot, conversait de temps en. temps à voix basse avec les officiers rangés auprès d2 lui, L'un d'eux; John Robinson 1, jeune garde-marine, qui devint plus tard professeur de sciences naturelles à l’université d'Edimbourg, a raconté l'impression profonde qu'avait faite sur lui la conversation du général, Les idées mélancoliques qui l'avaient obsédé lui revenant à l'esprit, il en chercha lexpression-dans la poésie, et il se mit à réciter la belle élégie de Gray sur un cimetière de campagne, dont la publication était encore récente. Eut-il une intuition plus vive du sort qui l’attendait, lorsque, d’une voix émue, il répéta ce vers qui ne fut jamais si vrai que pour lui-même :
The paths of glory lead but to the grave ”.
— Messieurs, murmura-t-il, en terminant la citation, j'aimerais mieux avoir fait cette élégie que de prendre Québec,
— Qui vive? cria une sentinelle invisible dans l'ombre à l’un des bateaux de l'infanterie légère, au moment où il rasait le rivage de Samos à une portée de pistolet,
1 — Robison, d’après Lord Mahon, vol. IV, p. 163.
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— France! répondit un capitaine des Fraser’s Highlanders, qui savait très bien le français.
La sentinelle, croyant que c’était le convoi de vivres annoncé par Bo: ville, laissa passer le bateau en commettant la fa. : de ne pas demander le mot d'ordre et de ne pas aller elle-même s’assurer de la vérité 1,
Quelques minutes après, un froissement de branches, indiquant que quelqu'un descendait la côte du Foulon, se fit entendre, suivi d’un nouveau : — Qui vive ?
— France ! répéta le capitaine ; et il ajouta : — “ Ne faites pas de bruit, ce sont les vivres ; on pourrait nous entendre ”. La corvette le Hunter était en effet ancrée à peu de distance, — Passez, dit la sentinelle, qui ne descendit pas plus loin.
La force du courant entraîna les bateaux de l’infan-
terie légère un r 1u-dessous de l’anse 2, Les vingtquatre volontai onduits par le capitaine Delaune,
sautèrent sur le sable et s’avancèrent jusqu’au pied de
1 — Les historiens anglais et américains prétendent que la sentinelle aurait ajouté : — A quel régiment? Et que le capitaine aurait répondu : — De la Reine. S'il eut véritablement fait cette réponse, elle l'aurait trahj, car le régiment de la Reine ne se trouvait pas à Québec, il était à l’Ile-aux-Noix. Smollett (History of England, vol. VII, p. 376, édition de 1864), et Wright (Life of Wolfe, p. 576), affirment que ce régiment faisait partie du corps d'armée de Bougainville, M. Parkman dit seulement qu'il y avait une partie de ce régiment au-dessus de Québec, La liste détaillée du détachement de Bougainville citée plus haut prouve le contraire. Aussi bien, les relations françaises les plus circonstanciées, comme celle de M. de Vaudreuil au ministre (5 octobre 1759), et celle de M. de Foligné (Journal mémoratif), se taisent sur cette seconde question.
2—Les postes français se ‘succédaient, depuis Québec jusqu'à Sillery dans l’ordre suivant : l’anse des Mères, l’anse du Foulon, Samos et Sillery.
la falaise, qui en cet endroit est très escarpée et couverte aujourd’hui comme alors de bois et de broussailles 1, Leurs fusils en bandoulière, ils se mirent hardiment à la gravir en s’aidant des branches et des arbustes, Ils arrivèrent au sommet sans avoir recu un coup de fusil, et s’avancèrent jusqu’à la clairière ouverte sur le plateau, suivis de près par un plus fort détachement, Le jour commencait à poindre et permettait de distinguer la toile blanche des tentes sur le fond obseur du sol et du feuillage. Ils s'élancèrent vers les sentinelles qui, en les apercevant, tirèrent quelques coups de fusil et se replièrent vers les tentes. Vergor dormait profondément dans son lit, et ne fut réveillé que par les détonations et les cris d'alarme. Il sortit précipitamment e“ se mit en défense avec les soldats de son poste accourus des tentes voisines, Ils n'étaient qu'au nombre d’une trentaine, car Vergor avait envoyé le reste, composé d'habitants de Lorette, travailler à leur récolte, à la condition, paraît-il, qu'ils aient achever les siennes sur la terre qu’il possédait dans cette paroisse ?, Un piquet de l'infanterie légère débarqué un peu plus haut, gravissait alors le ravin et marchait au secours des volontaires % Vergor, pris
1 — Afin de bien me rendre compte des obstacles que présente la montéé, je m'y suis transporté le 31 mai 1891. A une centaine de pas à l’est de la côte suivie par les voitures, c’està-dire à l'endroit même où montèrent les soldats de Howe, la falaise est restée absolument dans le même état, ombragée d'arbres et de broussailles comme au siècle passé. Je l'ai gravie avec mes jambes de soixante ans en moins de cinq minutes, la montre à la main.
2 Mémoires sur le Canada.
3— Vaudreuil au ministre, 5 octobre 1759,
entre deux feux, ne fit qu’une faible résistance, reçut une balle au talon et se rendit prisonnier avec quelques-uns des siens. Les autres réussirent à s'échapper à la faveur de l'obscurité et des bois voisins.
Woïfe, résté sur ie bord de la grève, attendait un signal avant de lancer de nouvelles troupes, Pendant un temps assez long, rien n. rompit le silence de la nuit que les rafales du vent et le murmure du ruisseau Saint-Denis qui, gonflé par les dernières pluies, tombait en cascade sur le flanc de la montagne. Soudain éclatèrent quelques coups de fusil suivis d'appels aux armes, puis de nouvelles décharges accompagnées de clameurs confuses, Enfin, des hourras poussés par cent poitrines anglaises annoncèrent que le poste était pris. Wolfe, sans rien laisser voir de la joie qu'il éprouvait, donna l’ordre d'avancer, Toute la première division, formée d'environ seize cents hommes, s'élançca hors des bateaux, précédée des sapeurs qui, en peu d’instants, eurent débarrassé le ravin des abattis qui l’obstruaient et rendu hbre le cheman tracé sur le penchant de la côte, Une partie de Ja division sy engagea, tandis que le reste grimpait à droite et à gauche en s’accrochant aux buissons et aux angles des rochers, Wolfe, à qui l’excitation du moment donnait de nouvelles forces, gravit la côte d’un pas léger et rangea rapidement les troupes en bataille à mesure qu’elles débouchaïient sur le plateau, l'aile gauche du côté de Sillery, l'aile droite du côté de Québec, toute la ligne faisant face au chemin Saint-Louis, L'éveil avait été donné à la batterie de Samos par la fusillade du Foulon, et elle ouvrit un feu vif sur les bateaux dont elle endommagea quelques-uns, tua ou blessa plusieurs
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soldats et officiers 1, Le colonel Howe fut détaché avec l'infanterie légère pour aller s'emparer de ce poste et de celui de Sillery, dont la batterie tirait maintenant à toute volée sur l’escadre qui achevait de dériver et jetait l'ancre devant l’anse du Foulon. Les deux postes, assaillis par des forces supérieures, et se voyant sur le point d’être cernés, battirent en retraite du côté du cap Rouge, Une partie du régiment d’Anstruther alla prendre position dans les maisons échelonnées sur la route de Sillery.
Le transport des troupes s'était fait avec une telle célérité, qu'avant six heures du matin les plus éloignées, celles du colonel Burton, stationnées de l’autre côté de la rivière, avaient été traversées et déposées dans l’anse du Foulon. Les gardes francaises entretenues par la ville le long de la grève, essayèrent d’inquicter le débarquement, maïs furent refoulées par des détachements soutenus du canon des vaisseaux,
Durant ces opérations le grand jour était venu, Le soleil du 13 septembre se leva dans les nuages : du ciel gris d'automne tombaient de temps en temps de légères ondées qui faisaient craindre une journée pluvieuse, Sur la plaine ondulée et semée de bouquets d'arbres qui s’'étendaient devant l’armée, aucun ennemi n'avait encore fait son apparition, On eût dit que les régiments anglais n’y avaient été rassemblés que pour l'exercice d'une parade, Seul, le canon du bombardement, qui avait redoublé à la nouvelle du succès de la descente,
1 — Dans le bateau où était le capitaine Knox, il y eut sept homines tués ou blessés.
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rappelait la guerre, Quand on songe que pour obtenir un tel avantage, il n'avait fallu que la peine d’une montée difficile, et trois escarmouches insignifiantes, on reste confondu, Toutes les causes qui auraient dû faire manquer cette audacieuse tentative avaient conspiré pour sa réussite.
Premièrement, le régiment de Guyenne posté sur les plaines 4’ Abraham, avait été retiré contre toute raison 1 ;
Secondement, il l'avait été à l’insu de Vaudreuil, sans quoi ce gouverneur aurait insisté à le faire renvoyer ;
Troisièmement, Bougainville, contre l'avis de Vaudreuil, n'avait pas renforcé le poste du Foulon avec les cinquante hommes d'élite de Repentigny ;
Quatrièmement, les deux déserteurs de Royal-Roussillon, révélèrent à Wolfe le passage projeté du convoi de vivres, dans la nuit du 12;
Cinquièmement, Bougainville le fit annoncer aux différents postes, et quoique ce convoi ne descendit pas, il négligea de contremander son ordre ;
Sixièmement, le déserteur du Royal - Américain s’évada avant de connaître la proclamation de Wolfe, et ne put ainsi révéler le projet de descente ;
Septièmement, Bougainville, qui avait toujours suivi pas à pas la flotte de l'amiral Holmes et ne l'avait pas perdue de vue, la vit descendre du cap Rouge et y resta précisément durant la fatale nuit du 13;
Huitièmement, le commandant du Foulon avait été remplacé trois ou quatre jours auparavant par le capitaine de Vergor, le plus mauvais soldat de la colonie ;
1 — Dans le soirée même du 12, d’après Vaudreuil. Lettre au ministre, 5 octobre 1759,
Neuvièmement, celui-ci, le soir du 12, avait permis à presque tout son monde de s’absenter ;
Dixièmement, il n’exercait aucune vigilance et dormait profondément au moment du débarquement des Anglais.
Si une seule de ces chances avait fait défaut, la descente aurait probablement été empêchée, ou du moins arrêtée dans son exécution, et peut-être tournée en effroyable désastre, Si, par exemple, le régiment de Guyenne avait été retenu sur les plaines d'Abraham par Bougainville, comme celui-ci en avait l’ordre positif de Vaudreuil, il serait arrivé à temps pour surprendre les régiments anglais dans le désordre de la montée, les culbuter du haut en bas des caps, et lancer sur eux un feu plongeant qui en aurait fait un terrible massacre, tandis que les batteries de Samos et de Sillery les prenant en enfilade, auraient complété l’hécatombe, Wolfe aurait perdu devant Québec sa réputation d’homme de euerre, et serait aujourd'hui placé au rang de Phipps ou de Sir Hovenden Walker, L’Angleterre, découragée par la ruine de cette expédition qui lui avait coûté d'énormes dépenses, aurait probablement renoncé à son projet de conquête ; et la Nouvelle-France serait restée à ses anciens maîtres, en proie aux abus qui lauraient entraînée sur la pente que suivait la France de Louis XV, jusqu’à ce qu’elle fût tombée avec celle-ci dans l’abîme de la révolution.
Pendant que les trois brigadiers complétaient les dispositions, Wolfe s'avanca à une petite distance du côté de Québec pour choisir le terrain sur lequel il voulait livrer bataille, Il s'arrêta sur un plateau assez
uni qui, à partir de ce jour, allait devenir immortel sous le nom de Plaines d'Abraham. Cette désignation avait été donnée à ce lieu parce qu'un des premiers colons du Canada, Abraham Martin, ancien pilote surnommé maître Abraham, y avait acquis une terre qu’il avait défrichée, Le plateau, large à peu près d’un quart de lieue, est coupé à droite par l'énorme anfractuosité au fond de laquelle coule le fleuve Saint-Laurent; à gauche, par le coteau Sainte-Geneviève, au pied duquel s'étend la vallée où la rivière Saint-Charles traîne en serpentant ses eaux lentes et boueuses. Les deux falaises forment en se réunissant, à une demi-lieue vers l’est, le cap Diamant, sur lequel est assise la citadelle de Québec. Deux chemins courant parallèlement traversent les plaines d'Abraham : l’un, le chemin Saint-Louis, sort de la porte de ce nom, et mène à Sillery ; l’autre, le chemin Sainte-Foye, émerge de la porte Saint-Jean et conduit à la paroisse de Sainte-Foye. En avant du plateau règne un léger ravin qui descend en pente douce et remonte un peu plus loin pour former les buttes à Neveu, lesquelles se prolongent jusque sous les murs de la ville, A travers les champs de blé et les prairies qui couvraient ces plaines, surgissaient cà et là des bouquets d'arbres et des touffes d’arbustes, : De la crête du coteau Sainte-Geneviève, la vue embrasse toute l'étendue des paroisses de Lorette, de Charlesbourg et de Beauport, le bassin de Québec, Pile d'Orléans et toute la côte de Beaupré, c’est-à-dire les paroisses de l’'Ange-Gardien, du Château-Richer, de Sainte-Anne et de Saint-Joachim, bornées à l'horizon par le cap Tourmente, Cette vue rappelle nar son étendue et son aspect
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pittoresque, la route de Naples à Castellamare. Il ne manque à la montagne Sainte-Anne, qui dresse son cône bleu à sept lieues de distance, qu'un panache de fumée pour ressembler au Vésuve,
Wolfe apprit en rejoignant son armée qu’un officier avait recu une balle au travers du poumon. Il donne, dans cet instant critique, une marque de bonté et de sympathie qui explique laffection qu’avaient pour lui ses soldats. Il alla lui presser la main, lui exprimer toute sa douleur, et l’assura que s'il guérissait, il le recommanderait pour une promotion, ajoutant qu’il allait en prévenir Monckton, en cas que lui-même tombât dans la bataille,
Les tirailleurs canadiens et sauvages commencaient à se montrer aux abords des bois, et lançaient des balles qui tuaient ou blessaient quelques hommes, L'armée avait exécuté un changement de front et faisait face à la ville, Le général la disposa sur trois colonnes et la fit avancer vers les plaines.
C’est à ce moment que Montcalm reçut le premier avis d’une descente au Foulon ! Vaudreuil lignorait encore, Marcel n’était plus auprès de lui; il avait suivi à la batterie de la Canardière le major Dumas
1— Le Journal de Montcalm s'arrête à la journée du 12 septembre. Marcel n'eut le courage de le reprendre que dix jours après pour raconter en quelques pages la bataille du 13, la mort du général et Les derniers incidents de la campagne. Avant de commencer son récit, daté du cap Santé, le 23 septembre 1759, il s'écrie : “Je n'ai plus que des malheurs à écrire ; vingt fois j'ai pris la plume et vingt fois la douleur l’a fait tomber de mes mains! Comment me rappeler une suite d'événements aussi assommants ? Nous étions sauvés et nous som nes perdus ” !
qui, prévenu par les patrouilles d’eau que les berges signalées à Poulhariez remontaient vers la ville, avait fait sortir des retranchements et marcher au bord de la grève les milices de Québec. Aux premières lueurs de l'aube, tout danger semblait disparu, et l’armée rentrait dans les tentes lorsque des coups de canon retentirent du côté de Samos. Montcalm venait de quitter Johnstone après avoir pris une tasse de thé avec lui pour se réveiller, n'ayant pas dormi de la nuit, et avait ordonné de seller ses chevaux. Il arrivait à la Canardière, En rentrant avec Marcel dans la maison du séminaire, il dit avec saisissement que ses craintes se réalisaient, et que le convoi de vivres était attaqué, peut-être même pris. Peu d’instants après entra un Canadien tout hors d’haleine, qui n'avait fait qu’une course du Foulon au camp. Il dit qu’il était le seul échappé du poste de M. de Vergor, que ce poste avait été surpris, emporté, et que les Anglais étaient maîtres des hauteurs, “ Nous connaissions si bien, dit le secrétaire de Montcalm, les difficultés de pénétrer par ce point, pour peu qu’il fût défendu, qu’on ne crut pas un mot du récit d’un homme à qui nous crûmes que la peur avait tourné la tête. J’allai me reposer chez moi, en priant M. Dumas d'envoyer au quartier général pour avoir des nouvelles, et de me faire avertir s’il y avait quelque chose à faire. On entendait toujours quelques coups de fusil de loin en loin ”. La ville fit des signaux. ‘“ Par quelle fatalité n’envoya-t-on pas savoir des nouvelles 1? ?
1— Journal de Montcalm.
Le chevalier de Bernetz avait expédié au camp un courrier qui rencontra chemin faisant le major général Montreuil, lequel venait d’être prévenu par un fuyard 1,
Montreuil fit marcher immédiatement le régiment de Guyenne et coarut avertir le marquis de Montcalm qui fit aussitôt avancer un piquet par bataillon et six cents hommes de Montréal. Il les suivit de près, après avoir laissé le camp sous le commandement de M. de Senezergues 2,
Lorsque, vers six heures du matin, les lignes blanches du régiment de Guyenne commencèrent à serpenter à travers les buttes à Neveu, Wolfe fit faire halte à son armée et la mit en bataille sur trois rangs de profondeur, à une petite distance du ravin, Elle couvrait l'espace compris entre le sommet de la falaise et le chemin de Sainte-Foye, et regardait la ville, distante seulement d’un quart de lieue, mais dont les buttes lu; dérobaient la vue. Monckton commandait la droite avec les grenadiers de Louisbourg, les régiments d'Otway, de Bragg et de Kennedy ; Murray, le centre avec ceux de Lascelles, des Highlanders et d’Anstruther ; Townshend, la gauche avec le régiment d’Amherst et le Royal-Américain. Cette aile n’atteignait pas le coteau Sainte-Geneviève, Wolfe s'était solidement établi dans la maison d’un nommé Borgia et dans
1 Journal de Lévis, p. 207.
2 — Journal de Malartic, p. 284.
quelques autres constructions voisines du chemin de Sainte-Foye, le long duquel les deux derniers régiments étaient disposés en potence, afin de repousser laile droite des Francais si elle essayait de déborder de ce côté 1, L’'infanterie légère, ramenée de Sillery, se ranveait sur trois colonnes à quelques pas en arrière, Le colonel Burton commandait la réserve avec le régiment de Webb subdivisé en huit corps séparés par de grands intervalles ?. L’effectif de cette armée était de cinq mille deux cent vingt-neuf hommes de toutes armes. Le troisième bataillon du Royal-Américain avait été laissé à la garde du débarquement, Enfin, le détaehement d’Anstruther établi, comme on l’a vu, dans les maisons de Sillery, devait tenir eu échec le corps de Bougainville ÿ,
Vaudreuil n'avait été prévenu qu’à six heures moins un quart par un billet contradictoire du chevalier de Bernetz qui lui annonçait que l'ennemi était descendu au Foulon, mais qu’il le croyait rembarqué. Il ne connut la vérité qu'après le départ de M. de Montcalm #. A sept heures moins un quart, il envoya un exprès à
1 Mante. History of the late war, p. 255. Voir à la fin du chapitre, À view of the action gained by the English, September 131h, 1759, near Quebec, brought from thence by an officer of distinction. Sur ce plan l'infanterie légère est placée, partie en avant, partie en arrière du Royal-Américain,.
2 — Mante, p. 259. 3 — Idem, p. 255.
4—4M.de Vaudreuil n’en fut exactement informé que vers les six heures et demie”. Journal tenu à l'armée. Vaudreuil avait son quartier général dans la maison de M. De Vienne, située sur le chemin de Beauport, vis-à-vis la route de Bourg-Royal. Lettre de Vaudreuil à Bougainville, 17 septembre 1759. De Vienne y avait d’abord reçu son cousin Bougainville durant les premiers jours du siège.
Bougainville avec ces quelques mots: ‘“ Il paraît bien certain que l'ennemi à fait un débarquement à l’anse du Foulon ; nous avons mis bien du monde en mouvement. Nous entendons quelques petites fusillades..… Il me tarde d’avoir de vos nouvelles et de savoir si l'ennemi a fait quelque tentative de votre côté”, Vaudreuil ajoutait en post-scriptum. “ Les forces de l'ennemi paraissent considérables, Je ne doute pas que vous soyez attentif à ses mouvements et à les suivre ; c’est sur quoi je m’en rapporte à vous ”?,
Les courriers se succédaient avec des nouvelles de plus en plus alarmantes. Montcalm put à peine en croire ses yeux, lorsqu’en arrivant à la rivière Saint- Charles, il apercut distinctement les rangées d’uniformes écarlates sur le penchant du coteau Sainte-Geneviève :
— “ L'affaire est sérieuse, dit-il à Johnstone qui l’accompagnait; retournez au plus vite à Beauport, et ordonnez à Poulhariez de m'envoyer en toute hâte le reste de la gauche sur les hauteurs d'Abraham”. Puis il piqua des deux, et le regard fixe, sans proférer une parole, il traversa à fond de train le pont et la vallée Saint-Charles en se dirigeant vers la côte d'Abraham.
Toute l’armée fut bientôt en mouvement, à l’exception de la garde des batteries et de la tête de pont. Dans la ville, l'excitation et l'alarme étaient indescriptibles, Les citoyens avaient été réveillés en sursaut en entendant crier : Les Anglais sont aux portes ! Tout ce qui ne portait pas les armes, vieillards, femmes, enfants accourus au nord de la ville, stationnaient soit aux remparts, soit au bord du cap, et regardaient dans une muette
auxiété défiler les troupes depuis le chemin de Beauport jusqu'à la ville, Elles s’avancaient à marche forcée, les régiments de la ligne reconnaissables à leurs uniformes blancs, drapeaux déployés, tambours battants, les milices vêtues de toute facon, la plupart en costumes d’habitant, Après avoir traversé les ponts, elles se divisaient en trois colonnes, la première montant par la côte du Palais, la seconde par la côte à Coton, la troisième par celle d'Abraham, Tandis que ces deux dernières longeaient à l’ouest les murs d'enceinte, la première, entrée par la porte du Palais, traversait la cité en ruine et débouchait par les portes Saint-Jean et Saint-Louis, Les femmes, les enfants reculaient au passage des bandes de sauvages aux allures et aux regards féroces sous leur tatouage de guerre, avee leurs pendeloques, leurs scalpes, leurs plumets agités par une marche rapide, Des familles cherchaient parmi les miliciens soit un fils, soit un époux, soit un père, pour les embrasser avant la bataille, qui s’annoncçait par une fusillade intermittente, Chacun sentait que le moment de la crise si longtemps redoutée était venu. Tout ce qu'un peuple a de cher: sa religion, sa patrie, ses foyers, son existence même, étaient en jeu.
Montcalm demeura stupéfait en apercevant devant lui, non pas un détachement, comme il s’y attendait, mais toute l’armée de Wolfe, Il courut de la droite à la gauche, en comptant les régiments, remarqua au centre celui des Ecossais, tranchant, par ses uniformes rayés de diverses couleurs, sur le rouge des lignes anglaises, par la musique nasillarde de leur cornemuse mêlée aux sons clairs des fifres et des trompettes. Du ciel gris se
MONTCALM ET LÉVIS détachaient de petites ondées qui continuaient à tomber par intervalles. Le colonel de Fontbonne, commandant de Guyenne, avait fait les premières dispositions avec autant d'intelligence que de bravoure, Après avoir étendu le front de son régiment pour en imposer à l’ennemi, il avait profité des accidents du terrain pour jeter en avant des pelotons qui entretenaient un feu bien nourri avec ceux des Anglais, Trois ou quatre cents tirailleurs canadiens, dispersés à gauche, dans un champ
de blé en épis au centre derrière des touffes d’épinettes, de cèdres et d’aubépines, à droite dans un petit bois traversé par le chemin de Sainte-Foye, incommodaient si fort les Anglais, que leur commandant les avait tenus longtemps couchés à terre pour éviter les balles. Mont-
calm rangea son armée en bataille sur trois lignes de hauteur à mesure qu’elle arrivait : les milices sur les deux ailes; les régiments de ligne au centre, dans le même ordre qu’ils occupaient au camp de Beauport, c’est-à-dire Royal-Roussillon le plus près du fleuve, puis Guyenne, Béarn, Languedoc et la Sarre. Le major Dumas commandait la plus forte partie des Canadiens placés à droite, Quelques pièces d'artillerie demandées à la ville, furent amenées “ avec promptitude 1”, pour répondre au feu de mitraille que venaient d'ouvrir deux canons anglais 2, Montcalm ordonna à Marcel qui arrivait avec des munitions, de placer deux pièces sur le chemin de Sainte-Foye *, lesquelles concentrèrent leur feu sur la maison de Borgia, dont trois cents hommes
1 M. de Foligné.
2 — Knox’s Journal, Vol. II, p. 70.
3 — Journal de Montcalm.— Journal de Lévis, p. 208.
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de l'infanterie légère s'étaient emparés en avant de leurs lignes. Quelques Canadiens s’y glissèrent, malgré les balles qui pleuvaient des ouvertures, v mirent le feu, en chassèrent les ennemis, et les forcèrent de se rabattre sur leurs régiments,
Un cavalier d'ordonnance de Vaudreuil, lequel s’avancait avec le reste des troupes, vint dans ce moment remettre à Montcalm un billet où il le conjurait de ne pas précipiter l'attaque : “ L'avantage, disait ce billet, que les Anglais avaient eu de forcer nos postes, devait naturellement être la source de leur défaite ; mais il était de notre intérêt de ne rien prématurer, Il fallait que les Anglais fussent en même temps attaqués par notre armée, par quinze cents hommes qu’il nous était fort aisé de faire sortir de la ville, et par le corps de M. de Bougainville, au moyen de quoi ils se trouveraient enveloppés de toutes parts, et n'auraient d’autres ressources que leur gauche pour leur retraite, où leur défaite serait encore infaillible 1”.
Ce billet contenait, de l’aveu de tous les hommes de guerre, le meilleur parti à suivre, mais Montcalm le rejeta avec dédain. ‘“ Il n’en fallut pas davantage, dit le Journal tenu à l’armée, pour déterminer un général qui eût volontiers été jaloux de la part que le simple
soldat eût pris à ses suecès ; son ambition était qu’on ne nommât jm que lui, et cette facon de penser ne conti \ faire traverser les différentes el vait pas paraître ”.
- Archi de la Marine, Collection Moreau de Saint- Me,y, Vaudreuil à M. de Berryer, 5 octobre 1799.— Journal tenu à l'arn.ée.
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Le premier soin dé Montcalm en voyant, à son arrivée sur les plaines, qu'il avait affaire à toute l’armée de Wolfe, aurait dû être évidemment de se mettre en communication avec Bougainville, Il n’était pas encore sept heures du matin, En moins d’une heure et demie, un cavalier aurait franchi la vallée Saint-Charles, remonté la route de Lorette à l’église de Sainte-Foye, et remis à Bougainville l’ordre d’accourir au plus vite, Celui-ci, dont l’armée était en marche à neuf heures, aurait pu, en hâtant le pas, signaler son approche dès onze heures,
Dans l'intervalle, Montcalm aurait eu le temps de faire sortir la garnison de Québec et de la mettre en ligne avec les quinze cents hommes qu’amenait le gouverneur, Il aurait ainsi attaqué de front l’armée anglaise avec plrs de six mille hommes, tandis que l'élite de son armée, composée de plus de deux mille soldats, l’aurait prise en queue, L’issue était facile à prévoir, Mais l’homme qui, selon l'expression de Montcalm, savait si bien faire la guerre à l'œil, n’était pas là,
“ Je m'arrêtai, dit Marcel, un moment avec le rarquis de Montcalm qui me dit: “— Nous ne pouvons éviter le combat, L’ennemi se retranche ; il a déjà deux pièces de canon. Si nous lui donnons le temps de s’établir, nous ne pourrons jamais l'attaquer avec le peu de troupes que nous avons”, Il ajouta avec une espèce de saisissement : — Est-il possible que Bougainville n’entende pas cela” ? Il me quitta sans me donner le
temps de lui répondre autre chose sinon que nous étions bien petits ?.
Montcalm tint un conseil de guerre avec les commandants des divers corps ; mais ceux-ci, voyant la résolution où il était de brusquer l'attaque, n’osèrent le contredire, ou le firent timidement comme le chevalier de Montreuil 1, Lévis seul, s’il eût été nrisent, aurait pu par son sang-froid, calmer lagitation du général, et par l’ascendant qu’il exerçait sur lui, l'empêcher de précipiter l’action.
Les troupes régulières et coloniales que Montcalm avait en ce moment sous la main, ne s’élevaient pas à plus de trois mille cinq ou six cents hommes ?, la plus grande partie composée de milices. L’élite de l’armée, les crenadiers, les volontaires étaient, comme on vient de le voir, au cap Rouge avec Bougainville, On avait en outre, un mois auparavant, détaché de l’armée, avec le chevalier de Lévis, huit cents hommes, des meilleurs soldats choisis parmi les cinq régiments qui allaient se battre.
La seule partie de l’armée engagée jusqu’à ce moment était les Canadiens de la droite qui, corduits par Dumas, avaient délogé l'infanterie légère de la maison de Borgia, Favorisés par le petit bois qui leur servait de retraite, ils en sortaient au pas de course et s'élansaient sur cette infanterie chaque fois qu'ils la voyaient s'avancer : ils venaient de la repousser pour la troisième fois %. “Les
1 — Poulhariez, en qui Montcalm avait plus de confiance que dans tous les officiers généraux de son camp, avait été laissé à la garde de l'ouvrage à cornes.