‹ Guerre du Canada, 1756-1760 [microforme] (volume 3)Chapitre 21 sur 58 · CHAPITRE VINGTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGTIÈME

Après la bataille, — Découragement de l’armée française, — Conseil de guerre. — Il décide la retraite à Jacques- Cartier. — Lettre de Vaudreuil à Lévis. — Dernière correspondance de Vaudreuil et de Montcalm. — Marche nocturne de l’armée.— Derniers moments de Montcalm. — Sa mort, — Sa sépulture. —Townshend à l'Hôpital- Général. — l'onsternation à Québec, — Arrivée de Lévis à Jacques-Cartier. — Il ordonne la marche sur Québec, — Ramezay s’obstine à capituler malgré les ordres de Vaudreuil. — Le brave Fiedmond.— Protestations de Joannès, — Ramezay signe la capitulation. — Les troupes anglaises dans Québec. Proclamation de Murray.— Départ de la flotte, Démonstrations de joie en Angleterre, — Indifférence à Versailles.

La bataille d'Abraham, considérée au point de vue du nombre, ne fut qu'une sanglante escarmouche, puisque les deux armées réunies ne formaient pas dix mille hommes, Mais observée au point de vue des résultats, elle est un événement dans le XVITI* siècle, Elle a sonné l’heure de l'indépendance américaine, d’où est née la grande République qui tend aujourd’hui à déplacer le centre de la civilisation, Les

Anglais n'avaient eu que six cent soixante-quatre hommes tués, blessés et manquants. Les régiments qui avaient le plus souffert étaient ceux des Highlanders, du Royal-Américain et d’'Anstruther, les trois qui s'étaient battus contre les Canadiens, La perte des Français n'avait guère été plus considérable que celle des Anglais. Elle était de sept ou huit cents hommes tués, pris ou blessés, d'après le Journal tenu à l'armée ; seulement de six cents soldats et de quarante officiers, au rapport de Vaudreuil 1,

Mais jamais déroute n'avait été plus complète : elle fut d'autant plus irrépressible, qu'il n’y avait pas de corps de réserve, Il eût été pourtant si facile de faire. sortir cinq ou six cents hommes de la ville, où ils étaient inutiles, puisque la bataille se livrait sous ses murs, Mais telle avait, été la précipitation de l'attaque qu’on n'avait pas même songé à la possibilité d’un échec, L'armée avait été saisie d’un affolement incroyable, “ Triste spectacle pour ceux qui regardaient des fenêtres de l’'Hôpital-Général, écrit M. de Foligné, Jamais je ne me serais imaginé que la perte d’un général pouvait causer une déroute que j'ose dire sans exemple”. Les détachements de milices canadiennes appelés dès le matin du saut Montmorency pour garder l’ouvrage à cornes, et qui se composaient des meilleurs coureurs de bois, avaient bondi comme des lions dans leurs cages en voyant l’armée taillée en pièces, sans pouvoir lui porter secours,

1— De cinq ou six cents tués ou blessés, d'après La Campagne du Canada, depuis le er juin jusqu'au 15 septembre 1759.

Le chevalier Johnstone, qui servait à cheval en qualité d'aide de camp, avait été entraîné par le flot des fuyards jusqu’au penchant du coteau Sainte-Geneviève ; il s'était arrêté au fond d’un ravin pour encourager des soldats à sortir d’une fondrière une pièce de campagne. En regagnant la hauteur, il fut fort surpris de se trouver au milieu de l’armée anglaise qui s'était avancée pendant qu'il s'attardait dans le ravin avec les canonniers, Comme il montait un superbe cheval noir, les ennemis le prirent pour un des commandants, et le saluèrent par une volée de coups de fusil... Quatre balles déchirèrent ses habits, Une autre vint se loger dans le pommeau de sa selle, et quatre atteignirent son cheval, sans toutefois le renverser, Il le lança à toute bride vers la côte voisine qu’indiquait de loin un moulin à vent placé à son sommet, Il traversa les champs de Saint-Roch en prenant la direction de la boulangerie, et rentra dans l'ouvrage à cornes, où son cheval, épuisé par le sang qui jaillissait de ses blessures, s’affaissa sous lui,

“ Il est impossible d'imaginer, dit-il, le désordre et la confusion qui régnaient dans l’ouvrage à cornes, La peur et la consternation paraissaient générales. Les troupes étaient tellement démoralisées qu’elles croyaient que l'ennemi n'avait qu’à se présenter devant les ponts pour se rendre maître de la place ”.

C'était cependant un ouvrage solidement construit, placé sur la rive gauche de la rivière Saint-Charles, large en cet endroit de soixante-dix pas, et guéable seulement à marée basse, à une portée de mousquet plus bas. Le côté regardant la rivière et les hauteurs se composait d’une rangée de hautes et fortes palissades,

plantées perpendiculairement, et percées d’embrasures pour recevoir des pièces de gros calibre, La face donnant sur le chemin de Beauport consistait en terrassements, joints par deux ailes aux palissades,

Le tumulte ec l'effarement augmentaient dans la place à mesure que les troupes s’y entassaient, Les derniers réviments étaient encore sur l’autre rive, celui de Royal-Roussillon même venait à peine de déboucher des rues du Palais, qu’un cri général retentit dans l'enceinte : Il faut couper le pont de bateaux! De vieux ofliciers, tels que les capitaines de Montgay et de la Mothe, criaient tout haut au marquis de Vaudreuil que J’ouvrage à cornes allait être, dans un instant, pris d'assaut, le sabre à la main, que toute l’armée serait taillée en pièces sans merci; et que la seule chose qui pouvait la sauver était une capitulation immédiate et générale, livrant le Canada à l'Angleterre.

S'il fallait en croire Johnstone, l'unique témoin qui ait laissé un récit circonstancié de cette scène, il aurait été le seul qui eût gurdé son sang-froid et sa présence d'esprit. On a déjà vu comment au début du siège, il avait voulu faussement s’attribuer le mérite d’avoir, le premier, indiqué à Lévis lexistence des gués de la rivière Montmorency. Il prétend encore que c’est lui qui dans cette dernière occasion a empêché que le pont de bateaux ne fût coupé, et que Vaudreuil ne signât surle-champ la capitulation, Son récit quant au reste paraît digne de foi, et jette du jour sur les premières heures qui suivirent la bataille,

“ Grâce, dit-il, au crédit dont je jouissais dans l’armée,

à cause de lPestime et de la confiance que M. de Lévis

et M. de Montcalm m'avaient toujours témoignées publiquement, j'allai trouver M. Hugon, chargé de livrer les laissez-passer dans l’ouvrage à cornes, et ie le priai de m’accompagner au pont. Nous y courûmes, et sans demander qui avait donné l’ordre de le couper, nous renvoyâmes les soldats dont les*haches étaient déjà levées pour exécuter cet acte insensé et coupable,

“ M. de Vaudreuil s'était enfermé dans une maison située dans l’ouvrage à cornes, avec l’intendant et quelques autres personnes. Je soupconnai qu’ils étaient occupés à rédiger +: articles de la capitulation, et j'entrai dans la maison. Je n’eus que le temps de voir l'intendant, une plume à la main, écrivant sur une feuille de papier, M. de Vaudreuil me dit que je n'avais pas le droit d'assister aux délibérations, Je lui répondis qu'il avait raison, et je me retirai, la rage dans le cœur ”,

Johunstone était encore sous le coup de la rebuffade qu'il venait de s’attirer, quand il vit s'approcher M, Dalquier, commandant de Béarn, vieil oflicier aussi loyal

/ ) que brave, couvert (EX qurerT) de cicatrices appor- D.

tées des champs de

bataille, Johnstone s’emporta devant lui contre Vaudreuil, et conjura Dalquier de ne pont consentir à la honteuse capitalation qu’allait proposer ee gouverneur, laquelle, d’un trait de plume, ferait perdre à la France une colonie dont la conservation avait coûté tant de sang et de dépenses, Johnstone ayant perdu son cheval, prit à pied le chemin de Beauport pour aller rejoindre Poulhariez, resté dans le ravin, A peine avait-il fait trois ou quatre cents pas,

qu'il vit venir cet officier au grand galop de son cheval. Il l’arrêta et lui répéta ce qu'il venait de dire à Dalquier. Poulhariez répondit que plutôt que de consentir à une capitulation, il aimerait mieux verser jusqu’à la dernière goutte de son sang. Il dit ensuite à Johnstone d'aller prendre possession de sa maison, de s’y regarder cornme chez lui, et de s’y rendre immédiatement pour y prendre quelque repos. Puis piquant des deux, il partit comme un éclair pour l’ouvrage à cornes, “ Je continuai tristement ma route, reprend le chevalier, le cœur navré à la pensée de mon ami bien-aimé, M. de Montcalm, lesprit bouleversé, perdu dans un abîme de réflexions à la vue des changements que la Providence avait amenés dans l’espace de trois ou quatre heures ”.

Rarement, en effet, un revirement de fortune avait été plus soudain et plus complet, La veille encore tout faisait espérer une prochaine délivrance : la saison avancée, l’armée assiégeante découragée après plus de deux mois de tentatives toujours repoussées, l’inaction d’Amherst sur le lac Champlain, les nouvelles rassurantes venues des Rapides. Et maintenant tout était perdu! les Anglais victorieux maîtres des hauteurs, Montcalm expirant dans les murs de Québec, l’armée francaise défaite, abattue, désorganisée, privée de son chef, n'ayant pas parmi les officiers supérieurs restés à sa tête un homme capable de le remplacer !

“ Ah! Monsieur, écrit Bougainville à Bourlamaque, quelle journée cruelle, et qu’elle a détruit tout ce qui nous intéressait ! Mon'cœur est déchiré par tous ses endroits sensibles ; le vôtre ne le sera pas moins. Nous

serons heureux si la mauvaise saison qui s’avance sauve le pays d’une ruine totale 1”,

Pougainville, dans cette lettre, cherche à excuser sa conduite et à rejeter sur autrui, selon ses propres termes, “ Ja perte de la plus belle position du monde et presque de notre honneur”, C'était cependant sur lui avant tout autre que retombait la responsabilité de ce désastre. C'était lui qui, chargé de veiller jour et nuit, s’était le premier laissé surprendre, De son propre aveu, il fut averti à huit heures du matin. Joannès affirme même qu'il le fut par les fuyards, et par conséquent plus tôt 2. Quoi qu'il en soit, il savait dès huit heures par la lettre de Vaudreuil, la descente des Anglais au Foulon, Il se mit immédiatement en marche ; mais au lieu de voler au secours de Montcalm, il s'arrêta à Sillery où il se mit en tête de prendre d'assaut une maison en pierre où les Anglais s'étaient fortement retranchés, Il y sacrifia inutilement les braves volontaires de Duprat, dont plusieurs se firent tuer avec M. de Brignolet, lieutenant de la Sarre % Il y fut repoussé et continua à perdre un temps précieux, C'était au moment même où Montcalm, prêt à livrer bataille, s’écriait : “ — Est-il possible que Bougainville n'entende pas cela”? ? Bougainville entendait distinctement la fusillade et le canon des deux armées, puisqu'il n’était qu’à une demi-lieue des plaines d'Abraham ; mais l’aveuglement qui s'était emparé de lui depuis la veille le poursnivait encore, et

1— 18 septembre.

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