‹ Guerre du Canada, 1756-1760 [microforme] (volume 3)Chapitre 22 sur 58 · Mémoires sur la campagne de · texte numérisé non relu

Mémoires sur la campagne de

3— Journal de r.#vis, p. 210.

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il semblait cloué au sol, Ce ne fut que vers midi qu’il ouvrit les yeux en apprenant la perte de la bataille. Vaudreuil faisait défiler l’armée, dont chaque corps alla reprendre ses positions au camp de Beauport. Dans le conseil de guerre convoqué au quartier général, les officiers supérieurs furent loin de montrer la fermeté que laisse entendre Johnstone 1, Ils furent tous unanimes à déclarer qu'il n’y avait pas d'autre parti à prendre que de retraiter à Jacques-Cartier. Le gouverneur et l’intendant déployèrent seuls quelque énergie. Ils étaient d'opinion de réunir les débris de l’armée au corps de Bougainvills et de renouveler lattaque en la combinant avec une sortie de la garnison. Vaudreuil expédia un couxrier à Montcalm pour lui demander son avis. Le général mourant lui répondit qu'il n’y avait que le choix entre trois partis: renouveler le combat, retraiter à Jacques-Cartier, ou capituler ; mais il ne voulut pas donner de décision entre ces trois partis.

1 — Divers officiers des troupes de terre n’hésitèrent point à dire tout haut en présence du soldat, qu'il ne nous restait d'autre ressource que celle de capituler promptement pour toute la colonie”. Journal tenu à l'armée. Il (Vaudreuil) pensait qu’on pouvait rattaquer le lendemain à la pointe du jour... J'étais aussi de cet avis, mais tous les officiers du conseil insistèrent pour la retraite à faire à Jacques-Cartier ”? Bigot au ministre, 25 octobre, L'intendant écrivait avec beaucoup de sens, au chevalier de Lévis :

“ De la Pointe-aux-Trembles, le 15 septembre, — N'’auriezvous pas pensé, Monsieur, comme moi, qu’il aurait été mieux de rassembler tous les corps de M. de Bougainville qui étaient l'élite des troupes et des milices, faire sortir tout de la ville, à la réserve de l'artillerie et des éclopés, et donner sur l'ennemi à la pointe du jour, si on n'avait pu le faire dès le jour même ; vous auriez formé dix mille hommes au moins contre trois où quatre, Il y aurait eu bien du

malheur si vous ne les eussiez pas battus”.

“ Si j'eusse attaqué, dit Vaudreuil, contre l'opinion de tous les officiers principau «, je m’exposais à perdre la bataille et la colonie, vu leur » .uvaise volonté 1”,

La retraite sur Jacques-Cartier fut donc décidée, mais tenue secrète jusqu’au moment du départ,

A quatre heures et demie du soir, Vaudreuil écrivit à Lévis: ‘“ Nous venons d’avoir une très malheureuse affaire, Dès l’aurore, les ennemis ont surpris M. de Vergor qui commandait à l’anse du Foulon. Ils se sont bien vite emparés des hauteurs... M. le marquis de Montcalm est arrivé avec le premier détachement. Je faisais l’arrière-garde et hâter le pas aux troupes de milices qui étaient sur ma route, J'avais fait prévenir M. de Bougainville qui, dans linstant, s’est mis en marche du cap Rouge avec les cinq compagnies des srenadiers, deux pièces de campagne, la cavalerie et tout ce qu'il avait de meilleur, Quoique l’ennemi nous eût prévenus, sa position était très critique, Il ne nous fallait qu’attendre le moment de l'arrivée de M. de Bougainville, parce que, tandis que nous l’attaquerions avec toutes nos forces, il serait pris par les derrières, mais le malheur nous en a voulu, au point que l’affaire s’est engagée avec trop de vivacité. L’ennerni, qui était sur une éminence, nous a repoussés, et malgré notre opiniâtreté, nous a contraints à faire notre retraite... Nous avons eu beaucoup de monde de tués et de blessés, Le temps ne saurait me permettre de vous faire aucun détail à ce sujet ; d’ailleurs je n'en suis pas encore bien instruit, Ce qu'il y a de certain et de plus fâcheux,

1— Vaudreuil au ministre, 5 octobre.

c’est que M. le marquis de Montcalm a recu plusieurs

blessures également dangereuses ; on craint beaucoup pour lui. Personne ne désire plus que moi que ce ne soit rien, D’après cet événement, voici, Monsieur, dans quelles circonstances nous nous trouvons réduits : à 1° Nous ne sommes pas en état de prendre notre : revanche dès ce soir, notre armée est trop découragée : et nous ne saurions la ranimer, Si nous attendons à S demain, l’ennemi sera retranché dans une position 1 inattaquable, 2° Je ne puis ni ne consentirai jamais de à capituler poux toute la colonie, 3° Notre retraite l' devient donc indispensable, d'autant mieux que nous y jh sommes iorcés par nos propres subsistances, D’après k

toutes ces considérations, je pars dès ce soir avec les débris de l’armée pour aller prendre poste à Jacques- Cartier, où je vous prie, Monsieur, de vouloir bien me

venir joindre sitôt ma lettre recuz, Vous sentez qu’il est d'une très grande conséquence: que vous fassiez toute

la diligence possible, Je vous attendrai avec beaucoup

d'impatience ?”

Cette lettre de Vaudreuil est beaucoup plus calme qu'on serait porté à le croire, en lisant ce que disent F ses ennemis sur l’état d’agitation et de trouble où il ee aurait été plongé. On remarque encore plus les égards A et le ton de modération avec lesquels il parle de F Montcalm, si peu d'heures après la défaite qu'il se À croyait en droit de lui reprocher pour u’avoir pas suivi je son avis. “71

Vaudreuil disait à Montcalm lui-môme dans la der- me nière lettre qu'il lui écrivait à six heures du soir: “Je jé

ne puis assez vous réitérer combien je suis vivement

peiné de vos blessures ; je me flatte que vous en gutrirez dans peu, et que vous êtes bien convaincu que personne n’y prend plus d'intérêt que moi pour l’attachement que je vous ai voué de tous les temps. J'aurais fort souhaité entamer dès aujourd'hui une nouvelle affaire avec l'ennemi, mais tous les commandants des corps n’en ont représenté limpossibilité, eu égard à la position avantageuse des Anglais, à la diminution et au découragement de l’armée, et qu’il n’y avait pas à différer notre retraite. L'opinion de ces messieurs se trouvant appuyée de la vôtre, je consens, quoique avec douleur, par l'envie que j'ai de me soutenir dans la colonie à quelque prix que ce soit, d'autant mieux que ce m'est qu'en prenant ce parti que je puis me servir des uniques et faibles ressources qui nous restent pour la subsistance de l’armée, Je joins ici, Monsieur, la lettre que j'écris d’après cela à M. de Ramezay avec l'instruction que je lui adresse, contenant les articles de li. capitulation qu'il doit demander à l’ennemi, Vous verrez qu’ils sont les mêmes dont j'étais convenu avec vous, Ayez la bonté de lui faire tenir le tout après que vous l'aurez lu; ménagez-vous, je vous prie, ne pensez qu'à votre guérison ?,

Montcalm fit répondre par son secrétaire Marcel: * Monsieur le marquis de Montcalm, sensible à vos attentions, me charge d’avoir l'honneur de vous écrire qu'il approuve tout ; je lui ai lu votre lettre, et le modèle de capitulation que j'ai remis à M. de Ramezay, suivant vos intentions, avec la lettre que vous lui écrivez à cette occasion ?,

Marcel ajoutait, en post-scriptum : ‘“ Monsieur le

marquis de Montcalm ne va guère mieux, cependant il a le pouls un peu meilleur à 10 heures du soir”,

Le défaut d'énergie de Vaudreuil ne se fit jamais autant sentir qu'après la défaite du 13 septembre, Sans doute qu’il avait raison de ne pas renouveler la bataille contre l'avis de ses principaux officiers ; mais il n’était pas nécessaire de combattre immédiatement: lobjet essentiel était de conserver Québec, Il ne devait donc pas décamper avant d'y avoir pourvu, d'autant plus que sa position au delà du Saint-Charles était pour le moment sans danger, Les Anglais, épuisés de veilles et de fatigues, occupés à se retrancher, ne pouvaient songer à venir l'attaquer. Une pareille témérité les aurait exposés à perdre le fruit de leur victoire et l’espérance de prendre Québec, objet de leurs vœux, L'armée francaise avait encore plus besoin de repos. Une nuit de sommeil l'aurait ranimée et remise de sa consternation. La ville ne se serait pas réveillée avec le désespoir de se voir abandonnée, et l’on aurait pu prendre le temps de la ravitailler en y transportant les dix jours de vivres qui se trouvaient au camp de Beauport, et qui furent en partie perdus. Enfin, la retraite à Jacques-Cartier n’était nullement nécessaire, L'armée n'avait qu’à faire sa jonction avec Bougainville qui se repliait sur Lorette, et à venir dresser ses tentes à Sainte-Foye où, adossée à de grands bois, elle aurait été en peu de temps mise hors d'attaque derrière de bons retranchements Î,

1 Le Journal tenu à l'armée, rédigé évidemment par un militaire de grande expérience, insiste sur ce projet de retraite dont il démontre l'opportunité et les avantages.

Elle eût été plus rapprochée de ses dépôts de vivres, dont le transport n'était pas plus difficile qu'avant la bataille, Vaudreuil, avec toutes ses forces réunies, aurait pu se tenir en continuelles communications avec Québec, que les Anglais n'étaient pas en état d'investir, La saison avaneée ne leur aurait pas permis de prolonger longtemps le siège, dont les opérations auraient pu être sans cesse arrêtées ou retardées par des attaques de jour et de nuit combinées avec des sorties de la garnison, Il est probable que ce fut lopinion de Montcalin, jointe à celle de tous les chefs de corps ne suggérant d'autre plan de retraite que celui de Jacques-Cartier, qui l’emporta sur toutes les autres considérations.

Une nuit sombre et froide succéda à la funeste journée du 15 septembre, Le silence régnait dans le camp des vainqueurs comme dans celui des vaincus, Seules les batteries de la Pointe-Lévis erondaient encore, lancant de fois à autre quelques projectiles qui rayaient d’un trait de feu le ciel bas et obscur, A neuf heures, l’armée se mit en marche sur une seule colonne au milieu d’un profond silence, Les tentes restèrent dressées et le soldat n’emporta avec lui que des munitions et quatre jours de vivres, Le “ gouvernement ” de Québes, avec six cents hommes de celui de Montréal, faisait l’avantgarde, suivi de la brigade de la Sarre, formée des cinq bataillons. Enfin, lartillerie et une partie des équipages, escortés par la garde du pont, fermaient la marche 1, Un officier de cavalerie laissé dans le camp avec cent trente hommes fit enclouer les canons restés dans les batteries,

| Journal de Mulariir, p. 287.

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sauter un dépôt de poudre, couper les ponts et mettre le feu à la batterie flottante, La colonne s’allongea sur le chemin de Charlesbourg, où elle arriva à trois heures du matin, et à six au village de Lorette où elle fit halte, Une foule de miliciens affamés et découragés profitèrent de l'obscurité pour regagner leurs foyers, afin de veiller aux soins de leurs familles et de leurs récoltes, “ peu inquiets, dit un contemporain, du maître auquel ils appartiendraient désormais 1”,

Johnstone, dont on connaît les sentiments, exagère les désordres de cette marche nocturne, “Ce n'était pas une retraite, dit-il, mais une horrible et abominable fuite, mille fois pire que celle du matin sur les plaines d'Abraham. Elle se fit avec un tel désordre et une telle confusion que, si les Anglais l'avaient connue, trois cents hommes envoyés à la poursuite de notre armée auraient sufli pour la tailler en pièces et la détruire, A l'exception du régiment de Royal-Roussillon

que Poulhariez, toujours strict et rigide observateur

de la discipline, maintint en ordre, on ne pouvait voir trente soldats du même régiment. Ils étaient tous mêlés, éparpillés, dispersés et courant aussi vite qu'ils pouvaient, comme si les Anglais avaient été sur leurs talons ”

L'armée fit halte vers midi à Saint-Augustin, et arriva à cinq heures du soir à la Pointe-aux-Trembles, où elle fut logée dans le village, Elle w’atteignit Jacques-Cartier que dans l'après-midi du 15, après avoir

1— Journal de Montcalm, rédigé par Marcel.

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MONTCALM ET LÉVIS 271 été retardée au passage de la rivière par les réparations qui se faisaient au pont,

Enfin, épuisée par quatorze lieues de marche 1, et encore plus par l'abattement de la défaite, elle put prendre quelque repos et sécher ses vêtements, trempés de pluie, dans les maisons et les granges du voisinage,

Le dernier billet de Montcalm écrit par Marcel, à dix heures du soir, avait été remis à Vaudreuil avant qu’il eût quitté le camp de Beauport, Le porteur de ce billet ne lui avait pas caché que le général était expirant, Lorsque Marcel l'avait quitté sur la rue Saint-Louis pour obéir aux ordres du chevalier de Bernetz, Montcalm avait été transporté dans la maison du docteur Arnoux, chirurgien du roi, lequel se trouvait alors à l’Ile-aux-Noix avec Bourlamaque, Son frère, le jeune Arnoux, chirurgien comme lui, fut appelé à sa place, Il examina attentivement la plus grave des deux blessures, puis hochant la tête, il regarda rillustre patient.

— La blessure est mortelle ? interrogea Montcalm,

— Oui, répondit Arnoux sans ambages.

—J’en suis content, répliqua Montcalm, combien ai-je encore de temps à vivre ?

— Pas vingt-quatre heures !

— Tant mieux ! repartit le mourant ; je ne verrai pas les Anglais dans Québec.

Son fidèle secrétaire Marcel, revenu du camp de Beauport où l'avaient appelé des ordres pressants, s'établit à son chevet et ne le quitta plus.

1 — Par les détours que l’armée avait faits ; car il n’y a que dix lieues de Québec à la rivière Jacques-Cartier,

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C’est à Marcel que Montcalm confia ses dernieres recommandations ; il le chargea d'écrire à Candiac, et d'aller à son retour en France porter un suprême adieu à sa mère, à sa femme, à ses enfants, Au chevalier de Lévis, son meilleur ami, il légua tous ses papiers.

On à vu comment il avait répondu aux lettres du marquis de Vaudreuil, Mais quand M. de Rumezay, commandnt de la garnison, vint lui demander des avis sur la défense de Québec, il le congédia en lui disant : #— Je n'ai plus d'ordres ni de conseils à donner, le temps qui me reste est très court et j'ai à traiter des affaires bien plus importantes ?

Cependant, à travers les ombres de la mort qui l'enveloppaient, il entrevit un dernier devoir publie à remplir: celui d'implorer la clémence du vainqueur pour le peuple de colons dont la défense lui coûtait la vie. Il écrivit au successeur de Wolfe, le brigadier Townshend : “ L'humanité des Anglais me tranquillise sur le sort des prisonniers francais et sur celui des Canadiens. Ayez pour ceux-ci les sentiments qu'ils m’avaient inspirés, Qu'ils ne s’apercoivent pas d’avoir changé de maître, Je fus leur père, soyez leur protecteur ”.

Un instant après entra le vénérable évêque de Québec, dont la figure de mourant portait l'empreinte d’une douleur inexprimable, Ille prépara à la mort et lui administra les derniers sacrements que le général

reçut avec l’ardeur de sa foi méridionale, Mgr de Pontbriand ne voulut pas le quitter avant d’avoir reçu son dernier soupir, ,“— Je meurs content, répéta de nouveau le général, car je laisse les affaires du roi, mon maitre,

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entre de bonnes mains; j'ai toujours eu une haute opinion des talents de M. de Lévis”. Il rendit le dernier soupir le 14 septembre à l'aube du jour. Il n'était Âgé que de quarante-sept ans et six mois.

Du moment que Marcel lui eut fermé les yeux, il écrivit au chevalier de Lévis: ‘“ C’est avec un cœur pénétré de la plus vive douleur que j'ai l’honneur de vous donner avis de la perte que nous venons de faire de M. le marquis de Montcalm, ce matin à cinq heures. Je ne l'ai pas quitté un moment jusqu’à sa mort, et je crois que c'était ce que je pouvais faire de mieux, surtout après en avoir eu la permission de lui. C'était une marque d’attachement et de reconnaissance que je lui devais des bontés dont il m’a honoré et des services qu'il m'a rendus ; aussi ne les oublierai-je de ma vie” !

Telle était la confusion qui régnait dans Québec, qu'il fut impossible de trouver un ouvrier pour faire le cercueil de l’illustre général. “ Voyant cet embarras, dit l’aunaliste des ursulines, notre contre-maître, vieux français du Dauphiné, connu dans nos traditions sous le nom de Bonhomme Michel, ramassa à la hâte quelques planches et parvint à confectionner, en versant des larmes abondantes, une boîte informe, peu en rapport avec la précieuse dépouille qu’elle devait renfermer !”, Le corps du brave soldat y fut déposé, et à neuf heures du soir, le cortège funèbre se mit en marche vers l’église des ursulines, traversant des rues jonchées de débris et de pans de murs renversés. Derrière le

1— Histoire des ursulines de Québec, vol. IIT, p. 8,

cercueil, marchaient, mornes et silencieux, le commandant de la garnison avec ses officiers, suivis de plusieurs citoyens, auxquels se joignirent, à mesure qu’ils avancçaient, des gens du peuple, des femmes et des enfants, Aucun son de cloches, aucune salve d'artillerie n’annoncaient les funérailles d’un général. Les rares coups de canons qui éclataient lancaient des projectiles. La foule emplit l’église, dont les ténèbres n'étaient éclairées que par les cierges rangés autour des tréteaux sur lesquels la bière fut déposée, A droite, tout près de la grille de la chapelle conventuelle, une bombe avait défoncé le plancher et fait une excavation dans le sol: la cavité avait été agrandie et creusée en fosse,

Le curé de Québec, l'abbé Resche, assisté de deux chanoïines de la cathédrale, entonna le chant du Libera auquel répondirent les assistants et le chœur des huit religieuses restées à la garde du monastère. Puis le cercueil fut descendu dan; la fosse, “ Alors, dit la chvonique du couvent, écl:èrent les pleurs et les sanglots ; il semblait que la Nouvelle-France descendit dans la tombe avec la dépouille du général”. Ses ennemis le crurent ; mais ils se trompaient, L’épée de ii l'rance venait seulement de passer dans une autre main, Les vaincus devaient se relever de ce désastre, en vaincre de plus grands et se frayer un nouvel avenir.

Le deuil régnait aussi dans le camp des vainqueurs. Sur la flotte, les pavillons avaient été mis en berne, et la sentinelle veillait, l'arme renversée, devant la cabine où reposait le corps inanimé de Wolfe. Parmi les blessés des deux partis transportés sur les vaisseaux gisait, frappé à mort, un des principaux officiers de l’armée

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francaise, le sage et intrépide Senezergues, trop oublié de l’histoire.

Lorsque, à la fin de la bataille, Townshend eut rejeté les Francais jusqu’à la rivière Saint-Charles, il rappela ses régiments sur les plaines d'Abraham et les remit en ordre de bataille pour faire face à un autre ennemi qui, d'un moment à l’autre, pouvait tomber sur ses derrières, La cavalerie de la Rochebeaucour et les têtes de colonnes de Bougainville commencaient en effet à se montrer à l'horizon ; mais elles se replièrent avant d'en venir aux mains et disparurent derrière le rideau des bois. Dès que le commandant anglais se fut assuré que tout le corps de Bougainville battait en retraite, 1l fit eommencer les travaux de retranchements, Avant la nuit, il avait déjà fait enlever du plateau toutes les broussailles et les touffes d'arbres, amener des pièces d'artillerie, tracer des redoutes, fortifier les maisons et armer de canons le moulin à vent de la côte Sainte-Geneviève,

Un grand nombre de blessés avaient été portés à l’'Hôpital-Général. “ Nous étions, raconte la Mère de Saint-Ignace, témoin oculaire, au milieu des morts et des mourants que l’on nous amenait par centaines à la fois, dont plusieurs nous touchaient de très près. Il fallut ensevelir notre juste douleur et chercher à les placer.

“ L’ennemi était maître de la campagne, et à deux pas de notre maison ; il semblait que nous eussions tout à appréhender... La nuit, qui approchait, redoubia nos inquiétudes ”.

Vers minuit, de grands coups retentirent à la porte

du monastère, Deux jeunes religieuses qui portaient

des bouillons passaient près de la porte, et vinrent l’ouvrir, Elles reculèrent de frayeur en se voyant en face d’une escouade de soldats anglais, Celui qui les commanduit paraissait un officier de haut grade, “Il entra sans escorte, continue la chronique de l’hôpital, et demanda à voir les trois supérieures qu’il savait être réunies ici. Les révérendes Mères se présentèrent avec une contenance calme et digne, mais non pas toutefois sans trahir quelque peu leur surprise au sujet de cette visite nocturne,— “ Rassurez-vous, mesdames, et veuillez aussi rassurer toutes vos sœurs ; vous ne serez inquiétées en aucune sorte, leur dit avec courtoisie le brigadier général Townshend, car c'était lui. Seulement, ajouta-til, afin de pouvoir mieux vous protéger, je vais faire investir votre maison ”.

“ Nos Mères n’eurent qu’à s’incliner et à subir leur sort. Aussitôt un détachement de deux cents hommes se rangea en ordre sous nos fenêtres 1 ?,

Avant l'aurore du 14, le bruit se répandit dans Québec que l’armée avait abandonné le camip de Beauport. On ne voulut pas d’abord y croire, en apercevant aux clartés du soleil levant — un beau soleil d'automne — les tentes dressées, comme auparavant, le long de la eôte. Mais quand on se fut assuré que le camp était désert, la panique s’empara de toute la population et gagna jusqu'aux officiers de la garnison, Malheureusement, le commandant de la place n’était pas à la hauteur du danger. “ Il ne savait pas seulement donner l’ordre ”,

1 Mgr de Saint-Valier et l'Hôpital-Général de Québec, p. 351.

dit le capitaine Pouchot 1, ‘“ La désolation fut entière, écrit Ramezay, le découragement universel et porté à l'excès ; les plaintes et les murmures contre l’armée qui nous abandonnait devinrent un eri public; je ne pus dans un moment aussi critique empêcher les négociants, tous officiers des milices de la ville, de s’assembler chez M. Daine, lieutenant général de police et maire de la ville ; là, ils prirent le parti de capituler et me présentèrent en conséquence une requête, signée du dit sieur Daine et de tous les principaux citoyens 2”.

Ce qui surtout jetait l’épouvante dans la population, c'était lirritation des Anglais depuis le massacre du fort William-Henry, les menaces qu'ils faisaient continuellement d’en tirer vengeance, les ravages commis dans ies campagnes à la fin du siège, enfin, les cruautés des rangers. C’était pour soustraire la ville à ces vengeances qu'à l'ouverture du siège, Montcalm et Vaudreuil s'étaient concertés pour rédiger les articles de la capitulation remise à Ramezay le soir du 15. Une foule de familles qui, à l'approche des Anglais, s'étaient réfugiées des faubourgs dans l’intérieur des murs, avaient porté la population de la ville à six mille âmes, dont deux mille sept cents femmes et enfants, mille malades ou invalides à l'Hôpital-Général, quinze cents miliciens où marins et six cents hommes de larmée régulière %. Pour toute cette population déjà

1 — Mémoires, vol. I, p. 32.

2 __Mémoires du sieur de Ramezay.

3 — Vaudreuil au ministre, 5 octobre. — Joannès, Mémoire sur la campagne de 1759. Au rapport des Anglais, il y avait dans Québec six cent quinze hommes de l’armée régulière, outre les miliciens et marins. Xnoæx, vol. IT, p. 104.

affamée. depuis longtemps, il n’y avait que pour huit jours de vivrés à demi-ration ?, Dans la soirée du 13, l'intendant n'avait pu faire passer dans la ville, faute de voitures, qu'une cinquantaine de quarts de farine, sur le dépôt de provisions qui se trouvait au camp ?. Lorsque Ramezay envoya chercher ce qui en restait, il avait été pillé par les indiens et par la population famélique du voisinage.

Ramezay convoqua un conseil de guerre, auquel assistèrent quatorze officiers de divers corps. Il communiqua les instructions du marquis de Vaudreuil le prévenant de ne pas attendre que la ville fût prise d'assaut, et de capituler dès qu’il manquerait de vivres. Le conseil se montra aussi déconcerté et abattu que les commandants de bataillons assemblés l’avant-veille par Vaudreuil, et se prononca pour la capitulation, Un

‘ seul, l’héroïque Jacquot de Fiedmond, commandant de lartillerie de la ville, fut d'avis de réduire les rations et de résister jusqu’à la dernière. extrémité, Cet officier s'était déjà distingué à Beauséjour en s’opposant à la capitulation proposée par Vergor, et avait été souvent remarqué par Montcalm

Si, au moment du conseil de guerre, Ramezay était excusable de capituler, il ne l'était plus le lendemain ;

1 — Requête des bourgeois de Québec. M. de Ramezay mandait qu’il ne restait que pour six jours de vivres.

2— Bigot au ministre, 25 octobre.

3— Montcalm en parle avec éloges, à plusieurs reprises, pans son Journal.

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car, avant la fin de cette journée, il avait recu de Vaudreuil deux messages : lun verbal, l'autre par écrit, l’assurant d’un prompt secours de vivres et de troupes 1, Un officier d'ordonnance, le chevalier de VA Saint-Rome, 2 Aer Def CLABE était arrivé en même temps au cap Rouge, où il avait remis à Bougainville une lettre du gouverneur, lui enjoignant de faire escorter de Saint-Augustin à Québec un convoi de soixante quarts de farine que cet officier y conduisait, ‘“ La cavalerie, mandait Vaudreuil, me paraît la troupe la plus convenable, L'objet le plus intéressant est maintenant d'empêcher la ville de manquer, et de s'assurer de l’objet qui occupe les ennemis ”. Le gouverneur insistait dans un post-scriptum: ‘“ Donnez tous moyens possibles à M. de Saint-Rome pour exécuter sa mission 2”,

Bougainville écrivit en même temps à Ramezay un billet dans lequel il lui indiquait plusieurs endroits dans la ville où il puurrait trouver des farines recélées par des particuliers,

Le commandant, résolu à capituler, ne communiqua à personne les lettres de Vaudreuil et de Bougainville, Celui-ci avait exécuté avec promptitude les ordres du gouverneur, Malgré la pluie torrentielle qui tombait depuis deux jours, le capitaine de Belcour était entré dans Québec, le matin du 17. À une heure après midi, ce jour-là, la Rochebeaucour écrivit de Charlesbourg à

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