‹ Guerre du Canada, 1756-1760 [microforme] (volume 3)Chapitre 29 sur 58 · Lettre à Vaudreuil, p · texte numérisé non relu

Lettre à Vaudreuil, p

fussent renversées, Le vent ne s’apaisa que pour faire place à un froid plus vif et à une pluie mêlée de grêle.

Le général Murray était mieux instruit des mouvements de l’armée francaise que ne le pensait Lévis. Les rumeurs d'abord vagues, d’une attaque contre Québec, avaient pris de la consistance dans le cours de l'hiver, et s'étaient changées en certitude à l'approche du printemps. Vers la mi-avril, trois déserteurs francais, appartenant à l’armée régulière, puis un sergent des grenadiers assurèrent que toutes les forces de la colonie seraient avant peu sous les murs de Québec. Le 21, à dix heures du matin, le gouverneur fit afficher une proclamation ordonnant à tous les citoyens d’évacuer la ville dans les trois jours. “Il est impossible, dit Knox, de ne pas sympathiser avec ces malheureux dans leur détresse. Les hommes ont prudemment retenu lexpression de leurs sentiments ; mais les femmes ont montré moins de réserve. Elles nous ont accusés de rompre la capitulation, disant qu’elles avaient souvent entendu dire que les Anglais sont des gens sans foi, et qu’elles en sont maintenant convaineues | ?,

Le général Murray ignorait la présence de l’armée française au cap Rouge, lorsqu'une circonstance fortuive l’avertit de l’imminence du danger, Le dimanche, 27, à deux heures de nuit, une sentinelle placée sur la frégate le ÆRacchorse, alors abritée dans l’anse du Cul-de-sac, crut entendre, à travers le brouillard qui couvrait le Saint-Laurent, de vagues lamentations ressemblant aux cris de détresse d’un homme qui se

1 — Vol. II, p. 287.

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noie, La marée montante faisait refluer en ce moment une grande quantité de glacons, dont on entendait le bruissement dans l'obscurité, Après avoir ouï des appels réitérés, la sentinelle ne douta point que ce ne fût quelque être vivant qui demandait du secours, et alla avertir le commandant, Le capitaine McCartney envoya sa chaloupe avec quelques marins à la recherche, Ils suivirent la direction d’où venaient les plaintes, et aperçcurent un homme étendu presque gelé sur un glacon, Ils le transportèrent à bord du vaisseau où, à force de soins, on réussit à lui rendre la connaissance et la parole. Les révélations qu'il fit parurent si importantes, qu’on crut devoir en informer immédiatement le général, quoiqu'il ne fût que trois heures du matin, Le mourant fut transporté dans un hamac à la haute ville et déposé au quartier général, où Murray, réveillé sur l'heure, lui fit raconter son aventure, Il était sergent d'artillerie dans l’armée descendue avec M. de Lévis pour prendre Québec. La batterie flottante qu’il montait avec six hommes, avait été renversée durant la dernière tempête, par une banquise de glace, sur laquelle il était parvenu à monter, tandis que ses compagnons se noyaient autour de lui, La nuit le surprit avant qu'il pût appeler du secours, et le baissant l’entraîna jusqu’à ‘île d'Orléans, d'où il remonta avee la marée qui le poussa le long des quais de la basse ville, Il eut le temps, avant d’expirer, de dire que Lévis arrivait avec une armée de douze à quinze mille hommes,

Murray fit aussitôt mettre la garnison sous les armes, et sortit de la ville, au lever du jour, avec les grenadiers, cinq régiments et dix pièces d'artillerie, pour recon-

naître les positions des Français, leur disputer le terrain, et, au besoin, replier ses avant-postes. Il disposa ses troupes dans la rangée de maisons qui bordaient le chemin de chaque côté de l'église de Sainte-Foye, et fit :anonner l'avant-garde française qui se montrait sur sa gauche aux abords de la forêt. Lévis, qui en ce moment poussait avec Bourlamaque une reconnaissance sur le chemin de Lorette, comprit la position avantageuse prise par Murray. Le village de Sainte-Foye est situé sur une colline qui, du côté de l’est, s'élève à mesure qu’elle s'approche de Québec, où elle prend le nom de côte Sainte-Geneviève, et du côté de l’ouest se prolonge en pente moins raide jusqu’à la rivière du cap Rouge. En face de Sainte-Foye, cette colline devient un plan incliné, au pied duquel s'étend une savane connue sous le nom de la Suête, Cette savane était couverte d’une épaisse couche de neige détrempée par la pluie, C'était le chemin que devait suivre l’armée, Lévis savait que Murray était fortifié avec du canon dans l’église de Sainte-Foye et dans les maisons voisines “ qui se flanquaient”. [Il aurait fallu, pour l’y forcer, monter lartillerie par des chemins impraticables/déboucher ensuite à travers des bois marécageux et se former sous le feu de l'artillerie et de la mousqueterie, L'armée était d’ailleurs accablée par trente heures de fatigues, outre que le temps était encore affreux : une pluie glaciale continuait à tomber, Le chevalier résolut d'attendre l'entrée de la nuit pour se mettre'en marche, et tourner par la droite la position des ennemis. I] venait d'arrêter ses colonnes qui débouchaient du village de Lorette, lorsqu'il aperçut

l'église de Sainte-Foye en flammes, et le toit voler en

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éclats. Les Anglais se retiraient en faisant sauter leur dépôt de munitions. Le général ordonna immédiatement une marche en avant; et à six heures du soir, il était en possession du village de Sainte-Foye. “ Cette marche, able: dit Malartic, a été aus-

IM ÿ si dure que pénible.

Tous les officiers

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soldats, de la pluie,

de la neige, ainsi que de l’incommodité de marcher dans l'eau jusqu’à demi-jambe 1”. La cavalerie et les grenadiers poursuivirent les Anglais jusqu’à une demi-lieue de la ville, où ils avaient un poste fortifié dans une maison, et un moulin à vent appartenant à un nommé Dumont, situé au nord du chemin de Sainte-Foye, sur une petite éminence couronnant la côte Sainte-Geneviève, Sur l'emplacement de ce moulin s'élèvent aujourd’hui la colonne et J4 statue de Bellone, érigées en souvenir de la lutte héroïque qui s’y livra le lendemain. L'armée se cantonna dans les maisons et les granges du chemin de Sainte-Foye et des environs de Sillery. Pendant que les soldats anglais, rentrés en ville, se réconfortaient avec le bon rhum qui leur était distribué, et se chauffaient à même le bois enlevé aux maisons de Saint-Roch, leur général délibérait, dans un conseil de guerre, sur le parti qu’il devait prendre, En se bornant à la défensive, on pouvait, soit se renfermer dans

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la place, soit se retrancher derrière les buttes à Neveu, Les fortifications étaient mauvaises, quoique bien mneilleures qu'avant la prise de Québec, car les Anglais y avaient fait des réparations importantes, Il parut préférable de se retrancher en avant des murs, malsré les difficultés que présentait le sol qui ne faisait que de commencer à dégeler. Murray ne parla point en conseil de prendre loffensive 1, quoiqu'il inclinât secrètement vers ce parti. I] était ardent comme les officiers de son âge, brave jusqu’à l’imprudence et très ambitieux, La gloire extraordinaire que s'était acquise le général Wolfe le séduisait et lui faisait rêver une renommée pareille,

Dès l’automne précédent, le commissaire des guerres, Bernier, qui avait eu beaucoup de rapports avec lui, le

jugeait admirablement : “ L'homme est jeune, disait-il à Bougainville, bouillant, fier de ses forces, décidé dans ses idées, chargé d’une province à laquelle 1l ne devait pas s'attendre, avide de figurer. Bon par le caractère ; méchant où à craindre par opposition ; prompt à s’allumer, et, dans ces moments, prêt à tout faire... Vous savez que trop d'opinion de ses forces laisse souvent peu de liberté de réfléchir et de considérer, et qu’on se

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dont il disposait, il se croyait sûr de battre les restes de

de troupes régulières, et le ma

l'armée vaineue qu'amenait Lévis. Le ramassis de miliciens dont ce général l'avait augmentée, ne lui inspirait que du mépris.

La nuit avait été calme et sereine. Aux premières lueurs de l'aurore, le chevalier de Lévis était monté à cheval et s'était avancé vers les plaines d'Abraham, pour choisir le terrain sur lequel il voulait attendre l'ennemi, s’il se présentait, Sa tactique de la veille lui faisait croire qu'il se tiendrait sur une stricte défensive. Le général avait fait même dire aux transports d’aborder à l’anse du Foulon, pour y descendre les vivres, qu'il avait l'intention de faire distribuer immédiatement à l’armée, Lorsque, suivi de son état-major et d’une escouade de cavaliers, il émergea du bois de Sillery, la plairie, éclairée par les rayons obliques du soleil levant, lui parut presque déserte, Des taches de neige ou des faques d’eau glacée marquaient çà et là les ondulations du terrain, Les branches dénudées des buissons couverts de givre et de verglas, étincelaient comme des cristaux, sous les premiers feux du jour, L’herbe qui commençait à poindre sur les pentes orientales de la falaise, faisait pressentir le retour du printemps. A trois-quarts de lieue en avant, le cap Diamant dressait vers l’est sa cime frangée de lumières. De rares détachements anglais se montraient à l’horizon. L'un d'eux

1— Bernier à Bougainville, 3 et 5 novembre 1759,

abandonnait une redoute placée à droite sur une éminence dominant l’anse du Foulon, Le général la fit occuper par des cavaliers à pied, et s’avanca au delà pour reconnaître de plus près les mouvements de l'ennemi.

Murray Ctait sorti de la ville avec toute sa garnison précédée de vingt-deux pièces d'artillerie, dont deux obusiers, Chaque soldat portait outre ses armes, soit un pie, soit une bêche, comme si le général n'avait eu que l'intention de se retrancher en avant des fortifications. Etait-ce pour dissimuler son véritable dessein, et laisser croire qu'il ne s'était déterminé qu’au moment de l’action ? Il est assez difficile d'en douter, quand on considère sa précipitation à engager le combat, Arrivé aux buttes à Neveu, il déploya ses régiments en ordre de bataille sur deux livnes de front, et se mit en marche vers les hauteurs où, l'automne précédent, Wolfe avait attendu l’armée de Montcalm. C’est à ce moment que Lévis les vit surgir du ravin, couvrant toute la plaine depuis la cime du rivage jusqu'au chemin de Sainte- Foye. Ils avancaient en étendant leurs lignes, afin d'occuper le plus d'espace possible sur le plateau, Dès que le chevalier eut reconnu qu’il avait affaire à toute l’armée anglaise, il fit retirer de la redoute les cavaliers, et donna ordre au major général Montreuil de resserrer ses troupes et de les pousser de lavant, Il eunjoignit en même temps à Bourlamaque de placer cinq compagnies de grenadiers dans le moulin et la maison de Dumont, que les Anglais avaient abandonnés pendant la nuit, et de porter les cinq autres compa-

gnies sur une petite hauteur commandant la droite,

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Ses deux ailes ainsi appuytes, il posta M. de Lapause au débouché du chemin de Sainte-Foye, par où s’avancait l’armée, pour indiquer à chaque commandant la place assignée à ses bataillons, Les deux brigades de la droite, celles de Royal-Roussillon et de Guyenne, eurent le temps de se mettre en position, et la troisième, celle de Berry, débouchait du chemin, quand l'armée anglaise, à qui Murray avait fait jeter ses outils, parut sur le terrain élevé au bas duquel défilaient les régiments français, En avant du moulin de Dumont, le brave d’Aïguebelle, avec ses grenadiers, contenait l'infanterie légère de Dalling,

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Murray, avec son état-major, se porta à quelques pas en avant de ses lignes, Il se vit alors en présence d’un spectacle capable d’enflammer une âme moins ardente que la sienne, Le terrain qu'il occupait était aussi favorable que celui d’ou Wolfe, au mois de septembre précédent, avait foudroyé l’armée de Montcalm. Il avait de plus une artillerie formidable et une armée encore toute pleine du souvenir de sa victoire. Sur sa gauche, il était maître de la redoute que venaient d'abandonner les cavaliers francais, A sa droite, l'infanterie légère n’était qu’à quelques pas du moulin de Dumont. En arrière de ce moulin se creusait, comme une défense naturelle, une ravine au fond de laquelle coulait un ruisseau, gonflé par la fonte des neiges, et qui venait tomber en cascade dans

la côte Sainte-Genevièvé, Sur la lisière de la forêt de Sillery s’avançaient à grands pas les brigades de Berry et de la Marine, qui allaient prendre poste au centre, tandis que le bataillon de Béarn émergeait du chemin de Sainte-Foye, La droite seule de Lévis achevait de se ranger en bataille !,

Le moment ne paraissait pas pouvoir être plus propice pour écraser en détail chaque troncon de l’armée francaise, Murray commanda lattaque, L’artillerie ouvrit, à cent pas de distance, un feu de mitraille qui fit un effet terrible, principalement sur les deux dernières brigades en marche. Lévis apercut le danger, et prit sur-le-champ la résolution hardie de faire retraiter son armée à l'entrée du bois. Il alla lui-même

ordonner ce mouvement qui, dit-il, “ s’exécuta avec la plus grande valeur et activité sous le feu du canon et de la mousqueterie”,. Murray se méprit sur cette marche rétrograde : 1il crut à un commencement de fuite, et ordonna à ses troupes de charger en inelinant vers la droite, pour s'emparer .du moulin et de la maison de Dumont qui commandaient le chemin de Sainte- Foye. Plusieurs pièces d'artillerie balayaient déjà cette route, en travers de laquelle commençait à se déployer la brigade de la Sarre, formant la gauche des Francais. Une lutte furieuse s’engagea autour du moulin entre les grenadiers et l'infanterie légère, derrière laquelle

1 La première fois que je vis les troupes françaises, dit Thompson, sergent dans les Highlanders, elles me semblérent une horde déguenillée. Leur uniforme avait d'abord été blanc. Plusieurs régiments avaient un ruban bleu à la boutonnière : c'était, à ce qu'il paraît, une distinction pour bravoure ”. Revue Canadienne, novembre 1867, p. 864.

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s'avançait toute la droite anglaise, composée des régiments de Webb, d'Ambherst, et d’une partie du Royal- Américain, aux ordres du colonel Burton, Les grenadiers, écrasés par le nombre, évacuèrent le moulin, et se replièrent sur la Sarre, Lévis passait en ce moment devant sa ligne de bataille, tenant son chapeau au bout de son épée : c'était le signal convenu pour l'attaque générale 1, La brigade de la Sarre, que le vieux colonel Dalquier, qui la commandait, avait fait retirer un peu en arrière pour la former en alignement des autres brigades, ramena les grenadiers, et reprit le moulin ainsi que deux monticules voisins dominant la route, L'infanterie légère fut si maltraitée durant cette attaque, qu’elle se retira à l’arrière-garde, et ne revint plus à la charge. A la droite, les cinq compagnies de grenadiers, soutenues par les francs-tireurs canadiens, venaient de chasser de la redoute les :"ngers et les volontaires, et marchaient vers une seconde redoute, couronnant une butte à quelques pas plus loin, Les deux brigades de la droite, appuyées de trois pièces d'artillerie, disputaient le terrain avee opiniâtreté aux formidables Highlanders et aux deux régiments de Bragg et de Lascelles, formant la gauche des Anglais.

L’attention du général français se portait surtout sur ses deux ailes ; car le centre où combattait la masse des Canadiens, avec la Marine et Berry, lui parut toujours inébranlable, Chaque bataillon était précédé et flanqué d’une nuée de coureurs de bois, aux ordres du vaillant Repentigny, qui éclaircissaient les rangs anglais avec une

1 Le maréchal de camp Desandrouins, p. 319.

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effrayante rapidité, Ces admirnbles tireurs, répandus dans les plis du terrain, ajustaiei t avec la même précision que s'ils eussent été à la chasse, et abattaient un homme à chaque coup de fusil, 1ls se couchaient ensuite pour laisser passer la mitraille ou une décharge de mousqueterie, puis se relevaient de nouveau pour mettre en joue, Pendant plus de deux heures que dura la bataille, le gros des ennemis, formé des meilleures troupes d'Angleterre, essaya de profiter de l'avantage de la position pour écraser ces miliciens mial armés. Chaque fois il fut forcé de reculer, et d’aller se reformer sous la protection de son artillerie,

Le colonel de Bourlamaque communiquait à la gauche qu’il commandait son invincible ténacité, Au plus fort de l’action, il traversa un instant vers la droite pour aller prendre des ordres du général. Pendant qu’il redescendait vers le chemin de Sainte-Foye, son cheval fut renversé sous lui, et un boulet lui emporta une partie du gras de la jambe. IT fut transporté chez M. de la Gorgendière, établi dans le voisinage.

Un détachement d’'Ecossais, envoyé pour remplacer l'infanterie légère, s’égorgeait en ce moment au moulin de Dumont, avec les grenadiers de d’Aiguebelle, “ Antavonistes dignes les uns des autres! dit le chevalier Johnstone, les grenadiers, la baïonnette au poing, forcaient les Highlanders de sauter par les fenêtres de la maison, et ceux-ci, la dague à la main, revenant par la porte, obligeaient les grenadiers de sortir par le même chemin, La maison fut prise et reprise plusieurs fois, et la lutte aurait continué tant qu'il y aurait eu un Highlander et un grenadier, si les généraux des deux

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MONTCALM ET LÂVIS 35:

armées ne les avaient ruppelés, et abandonné pour le moment la maison comme un terrain neutre, Les grenadiers étaient réduits à quatorze au plus par compagnie, et les Highlanders décimés dans les mêmes proportions”, Le chevalier de Lévis accourut pour soutenir la brigade de la Sarre de sa présence, et traversa ensuite “ de la gauche à la droite entre les deux armées, ordonnant en passant à ses brigades de charger”, et aux grenadiers de s'emparer de la dernière redoute 1, L’élan fut irrésistible, et les rangers culbutés avec les volontaires, laissant à découvert le flane gauche du régiment de Bragg qui commenca à plier.

La brigade de la Sarre, après avoir traversé le ruisseau, s’avancait sans tirer sur l'aile droite des Anglais, Elle n’en était plus qu'à une treutaine de pas; mais une épaisse couche de neige dans laquelle elle enfoncait jusqu'aux genoux l’empêchait d'aller plus loin, D'ailleurs, le terrain qu’elle occupait, s’'affaissant graduellement vers la côte Sainte-Geneviève, l'exposuit au feu plongeant des canons anglais chargés à mitraille. Elle souffrait si cruellement, et se trouvait en si grand danger, que Lévis envoya M. de Lapause, puis un autre officier, dire de faire demi-tour à droite, et de s'appuyer à quelques maisons rangées un peu en arrière, Quoique l’ordre fût transmis par un homme aussi intelligent que Lapause, il fut mal interprété, et faillit com-

1—‘ Le chevalier de Lévis a été assez heureux pourn'être point blessé, quoiqu'il ait été pendant tout le temps de l’action à cheval ertre le feu des ennemis et celui de nos troupes ”. Relation de l'expédition de Québec, en 1760,

354 MOWICALM ET LÉVIS

promettre la journée, Malartic n’osant y contrevenir, se porta sans rien dire à quinze pas en avant de la brigade, afin qu’elle vit qu'il fallait avancer, Une minute après, Dalquier, tout saignant d’une blessure qu’il venait de recevoir au côté, le rejoignit et lui dit : “— Major, je prends sur moi de contrevenir à l’ordre du général, Profitons de l’ardeur de nos soldats, Ne tirons pas, tombons sur l'ennemi avec la baïonnette, et nous le vaincrons ”. Puis s'adressant aux soldats : — Mes enfants, s’écria-t-il, ce n’est pas le temps de se retirer quand on est à vingt pas de l'ennemi. Fonçons sur lui à la baïonnette, c’est ce qu'il y a de mieux à faire ”. Le centre, voyant avancer la gauche, fit la même manœuvre. Les grenadiers se jetèrent dans le moulin et s’emparèrent des deux monticules, d'où il ne fut plus possible de les déloger, Lévis arriva en ce moment, et dit à Dalquier, — Vous vez rendu au roile plus grand service possible en ne faisant pas demi-tour à droite, Tenez cinq minutes : je vous réponds de la victoire ?”. Le général disparut ensuite derrière les touffes d'arbres disséminés sur le plateau, et regagna la droite, Le moment était venu de porter un coup décisif. L’intention du chevalier était d'opérer un mouvement de flane avec les brigades de Royal-Roussillon et de la Reine, de refouler l’armée anglaise vers la côte Sainte- Geneviève, de l'en précipiter et de lui couper la retraite sur Québec, Mais par suite d’un ordre mal exécuté, la Reine se trouvait placé en arrière de l'aile gauche. Lévis prit sur-le-champ le parti d'opérer son mouvement avec la seule brigade de Royal-Roussillon, et en donna l'ordre à Poulhariez qui, profitant d’un pli du

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terrain, défila sans être aperçu le long de la falaise. La panique se répandit parmi les Anglais quand ils virent briller les rangées de baïonnettes sur la crête du rivege. Murray éperdu, jeta son corps de réserve sur ses deux ailes à la fois ; mais il était trop tard, “L’ennemi, dit Johnstone, prit la fuite avec une telle précipitation et une confusion telle, qu’au milieu de la panique, pas un soldat anglais ne put être rallié par les officiers ”.

“Si la brigade de la Reine, dit Lévis, eût été à son poste, on aurait enveloppé les ennemis par leur gauche ; et vraisemblablement on le:r aurait coupé la retraite sur la place, ce qui aurait été décisif. Mais ils se retirèrent avec tant de précipitation, et ils étaient si près de la place qu'on ne put les joindre, nos troupes étant excédées de fatigue ; mais ils abandonnèrent toute leur artillerie, munitions, outils, morts et blessés 1”,

Les Canadiens s'étaient montrés aussi fermes en rase campagne que les troupes régulières. Pendant que celles-ci se formaieut à l’entrée de la forêt, ils avaient établi en : vant d'elles un cordon infranchissable, Les Anglais effravés de la précision de leur tir, n’osèrent jamais s'approcher du bois. “ Les Canadiens des quatre brigades, dit Malartic, ceux qui étaient dans les intervalles, ou en avant des brigades, ont tiré longtemps et fort à propos. Ils cnt fait beaucoup de mal aux Anglais 2”.

Le ’apitaine de Laas, du régiment de la Reine, qui commandait un détachement de Canadiens à l'extrême

l— Journal de Lévis, p. 266.

2— Journal, p. 319.

droite, ne recut pas l’ordre de tourner l'aile gauche anglaise avec Royal-Roussillon, Il le fit cependant avec autant d’intelligence que de bravoure, et Lévis a noté cette charge comme une des plus brillantes de la journée,

“ L'armée des ennemis, dit le chevalier, était d'environ quatre mille hommes, et la nôtre d'environ cinq mille, dont deux mille quatre cents miliciens ; mais il y a eu plus de quatorze cents hommes du dit nombre, comme la brigade de la Reine et la cavalerie, qui n’ont jamais eu part à l’action, Nous avions été obligés de laisser des détachements derrière, et nos sauvages s'étant retirés, ne combattirent point 1 ?,

A la fin de l’action, Malartie fut blessé par un raisin qui vint mourir sur sa poitrine, ‘“ Ce coup, dit-il, me renversa et me causa une grande commotion. En revenant à moi, je me trouvai entre les mains d’un sergent et d’un soldat qui voulaient me relever, Je les priai de me laisser mourir sur la place, Comme ils me soulevaient malgré moi, je sentis quelque chose de froid glisser sur l’estomac, J’ouvris ma veste que je trouvai percée, la partie inférieure du sein gauche grosse comme le poing, et fort noire ”. Malartic fut transporté à l'Hôpital-Générai avec les blessés des deux armées,

Les Anglais avouèrent une perte de plus de mille hommes tués, blessés où manquants, Le chiffre exact des inorts du côté des Francais fut de deux cent

1— Journal, p. 267. Dans sa lettre au ministre, Murray ne porte son armée qu'à trois mille hommes, Murray à Pitt, 25 mai 1760, Il avait tout intérêt à mettre ce chiffre au plus

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soixante-six, dont trente-trois officiers ; celui de leurs biessés s’éleva à sept cent soixante-treize, Sur ce nombre, les Canadiens avaient deux cent trois morts et blessés. IIS eurent à regretter le commandant du bataillon de Montréal, le brave colonel Réaume, et quelques-uns de leurs meilleurs officiers partisans, tels que les capitaines de Saint-Martin et de Corbière. Les sauvages qui, comme on vient de le voir, s'étaient lâchement tenus à l'écart durant l'action, ne poursuivirent pas les Anglais en déroute, Ils se répandirent sur le plateau, pendant que l’armée victorieuse s’attachait aux pas des fuyards, et scalpèrent indistinctement les Français et les Anglais restés sur le champ de bataille !, |

La plaine offrait un spectacle horrible à voir. L'œil ne s’arrêtait que sur des mares de sang que la terre gelée ne pouvait boire. Dans les plis du terrain, la neive en était rougie, Autour du moulin et de la maison de Dumont, le sol disparaissait sous les monceaux de cadavres. Aussitôt après la bataille, le général de Lévis envoya un officier avec des gardes prendre possession de l'Hôpital- Général, situé en face, au fonc de la vallée du Saint-Charles. On y avait suivi avec une émotion facile à cornprendre ïes péripéties du combat.

“ Il ne se tira pas un coup de canon ni de fusil qui ne vint retentir À nos oreilles, raconte une des relivieuses; jugez par là de notre situation !.. L'intérêt de la nation était en jeu, ainsi que celui de nos proches

1—- Journal de Malartic, p. 1%.

qui se trouvaient au nombre des combattants ; cet état de souffrance ne se peut peindre,

“ Il faudrait une autre plume que la mienne pour peindre les horreurs que nous éûmes À voir et à entendre pendant vingt-quatre heures que dura le transport des blessés, les cris des mourants et la douleur des intéressés. Il faut dans ces moments une force au-dessus de la nature pour pouvoir se sontenir sas mourir,

“ Après avoir dressé plus de cin« 2nts hs, que nous eûmes des magasins du roi, il en restait encore autant à placer, Nos oranges et nos étables étaient remplies de ces pauvres malheureux. Nous avions dans nos infirmeries soixante-douze officiers ; il en mourut trente-trois. On ne voyait que bras et jambes coupés. Pour surcroît d'affiction, le linge nous manqua : nous fûmes obligées de donner nos draps et notre linge de corps. Il n’en était pas de cette bataille comme de la première, Nous ne pouvions espérer de secours des hospitalières de Québec ; les Anglais s'étaient emparés de leur maison ainsi que de celle des ursulines pour loger leurs blessés, qui étaient encore en plus grand nombre que les nôtres. Il nous vint encore une vingtaine d'officiers qu'ils n’eurent pas le temps d'enlever, et dont il nous fallut aussi nous charger 1”,

La nouvelle de la victoire de Sainte-Foye se répandit

apidement de paroisse en paroisse, et fit éclater une explosion de joie. Au premier moment, on se crut sauvé, La plupart des Canadiens, s'obstinant à espérer que la

1— Relation de ce qui s'est passé au siège de Québec et de la prise du Canada, par une religieuse de l'Hôpital-Général de Québec.

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France ne les avait pas abandonnés, s’imaginèrent que les secours demandés avaient été expédiés, et que la flotte qui les :: nortait allait, comme l’année précédente, devancer celle des Anglais, et fournir à Lévis les moyens de revrendre Québec, ce qui aurait décidé de la campagne,.

“ Mon général, lui écrivait Bougainville, agréez mon compliment sur votre belle victoire, J’ean suis d'autant plus enchanté que jy vois belles manœuvres dans l’action, diligence incroyable dans votre marche, et fermeté faite pour être citée, Ma foi! vous serez notre père, puisque vous nous avez rendu l’honneur. Et ne prissiez-vous pas la ville, vous n’en serez pas moins couvert de gloire. Ah ! mon général, vous n'avez pas voulu que je fusse avec vous! J’en ai une douleur mortelle, Mais dans ce métier, il faut obéir et non choisir, Nous avons bien perdu, il n’était pas possible de le faire à moins. C’est ici une jubilation sans égale. Nous attendons avec impatience des nouvelles de la suite. C’est affaire à vous pour ne pas perdre de temps.

“ Rien ici de nouveau ; nous travaillons tandis que vous gagnez des batailles 1”,

Vaudreuil avait déjà écrit au chevalier : “ I] n’a fallu rien moins que votre expérience et votre coup d'œil militaire pour déterminer la victoire en votre faveur. Cette journée sera mémorable et entièrement votre ouvrage, Il me serait bien difficile de vous exprimer la vive joie que j'en ressens.

1— Bougainville à Lévis, à l'Ile-aux-Noix, 4 mai 1760,

«“ Je regrette infiniment les braves officiers, soldats et Canadiens que nous avons perdus : ils ne pouvaient que signaler leur valeur, combattant sous les yeux d’un général qu'ils aimaient également, et dont la bravoure doit être admirée….

“M de Vaudreuil a ressenti une joie si vive, qu’elle n’a pas la force de vous la témoigner. Elle est actuellement chez M. l'évêque, pour unir ses prières à celles du prélat, Vous y avez certainement la meilleure part Le

NOTE 1 (page 333)

Demandes pour les officiers. Réponses :

. Il n'est pas possible de leur en MARTEL Ness sresce ) donner ; on en manque totalement.

Capotes................. On ne peut en donner.

Fusils EE ADS On en manque.

Quelques officiers m'avaient demandé des fusils et épées ; il n’est pas possible de leur en procurer, n’y en ayant point. Demandes pour les soldats.— Réponses :

( On n'en a point ; mais on donnera à la GIDOMEs ion + place une corne et un sac à plomb | pour chaque giberne demandée,

f On en manque totalement; il faut | faire en sorte de réparer les vieux.

Ceinturons.............…. Tâchez Ge savoir au juste ce qu’il vous en faudra absolument pour | qu’on voie d’en faire faire, s’il est | possible, avec des peaux.

Capotes 4% Point.

Culottes et calecons.. Point,

Bidons, gamelles, cuillers à pot, — On en fait faire en bois, et on donnera la quantité demandée, — Lettres de Lévis, p.275. On ne pouvait fournir du fil, même aux officiers, pour

raccommoder leurs vêtements.

1— Vaudreuil à Lévis, 2 mai 1769,

ats et NOTE 2— (paye 330) | aient | Ca ? à 1 | d’un pis | voure | ITS à | su [5 & | PART TA | ÉGIMENTS Feu S- Lamiqaltt { BRIGADES, | RÉGIMENTS, 5 | # [o8 lotal.

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; vieux.

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bois, et | | , p.275. | 'S) pour |

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