‹ Guerre du Canada, 1756-1760 [microforme] (volume 3)Chapitre 28 sur 58 · CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGT-DEUXIÈME

Lévis se prépare à assiéger Québec. — Reconnaissance qu'il témoigne aux Canadiens. — Rassemblement de l’armée. — Descente du Saint-Laurent. Débarquement et marche sur Québec. — L'ouragan du 26 avril. — Alarme dans la ville. Le passage de la Suète.— Les Anglais évacuent le village de Sainte-Foye.— Plan téméraire de Murray. — Il s'avance sur Lévis. — Bataille de Sainte-Foye, — Déroute de l’armée anglaise.

Le dur hiver de 1759-60 touchait à sa fin, Avril ramenait le grand soleil du printemps, les alternatives de pluies chaudes et de fortes gelées; enfin l'effondrement à vue des neiges, avec le fracas de la débâcle et le déchaïnement des eaux. “ La fonte des glaces, écrivait Malartie, ne répond pas à l’empressement que les troupes ont de partir 1”, Lévis avait tout prévu pour que chaque bataillon, avec les miliciens incorporés dans ses rangs, fût prêt à partir au premier ordre, Chaque habitant devait avoir en réserve huit jours dé vivres pour lui-

1— Journal de Malartie, p. 312.

même et pour les soldats qu’il logeait ! Le premier acte du général en rappelant l’armée sous les drapeaux, fut un hommage de reconnaissance envers les Canadiens, qui durant tout l'hiver avaient servi pour ainsi dire de pères aux soldats, les avaient logés, chauffés, vêtus, et achevaient de manger avec eux leur dernier morceau de pain. ‘“ Nous devons, disait Lévis, par cette entreprise audacieuse, marquer notre reconnaissance à la colonie qui nous nourrit depuis le temps que nous y sommes, Les habitants ont recu les soldats comme leurs enfants, et nous ne pouvons que nous louer de l’amitié et de l'attachement que nous avons recus de tous les Canadiens”,

Le général n'avait pas voulu reconnaître seulement par des paroles cet admirable dévouement ; il n'avait rien omis pour réparer les torts qu’on avait eus envers les colons. Les ordres les plus sévères avaient été donnés pour mettre fin aux duretés dont Vaudreuil s'était tant de fois plaint inutilement, “ Il sera défendu, disait une des instructions, de maltraiter les miliciens en paroles ou autrement ? ”. Et aux chefs de bataillons, Lévis recommandait de se concilier les capitaines de milices, d'agir de concert avec eux, “ de traiter avec douceur les habitants, Vous savez qu’on nous accuse d'agir avec trop de sévérité envers eux ; il est essentiel de les bien traiter, et qu'ils vivent en bonne intelligence avec nos troupes ?”?.

1— Lettres de Lévis, p. 288.

2 Journal de Lévis, p. 252.

3— Lettre circulaire aux commandants de bataillons, 25 mars 1760, p. 284.

mier Ces procédés avaient gagné à Lévis le cœur de tous aux, les Canadiens : il ne faut pas chercher ailleurs lexpli- Es cation du prodige de cette campagne, je veux dire de l’éclatante revanche du 28 avril.

ufés, Lévis s'était cru assez sûr du dévouement des soldats FDIOE et des miliciens pour ne leur rien cacher de ce qu'ils par auraient à souffrir, “Je vous prie, écrivait-il aux nalsr ofliciers, de les prévenir qu'ils doivent s'attendre à faire que une campagne aure, Je ne vois la subsistance bien Idats assurée qu’en pain, et lorsque nous serons devant nous Québec, nous ne mangerons, soit en cheval ou en bœuf, VORS que la viande que nous pourrons avoir 1”,

Il faut lire les réponses de Lévis aux demandes de ment l'armée pour se rendre compte du dénuement incroyable avait de toutes choses dans lequel elle se trouvait ?.

DVErS Les milices, sans autre uniforme que leur costume : don- d'habitants, n'avaient pour armes que des fusils de était chasse sans baïonnettes : on les remplaca par des coudisait teaux dont la poignée s’adaptait au bout du canon ?. IS: .6R L’insuffisance des munitions de guerre n’était pas Hons, moins grande, Après avoir recueilli tout ce qui en s de restait dans les différents postes, on ne trouva pour la RS campagne que trois cent douze boulets et deux cent Course mille livres de poudre. C’est avec de pareils moyens pe que Lévis osait entreprendre de battre l’armée victonteli-

rieuse de Murray, et de ressaisir Québec. Depuis la fin de la dernière campagne, il avait employé les

1 Lettre circulaire, 29 mars 1760, p. 237.

2 Voir note I, à la fin du chapitre.

5 mars : ; : Ja HD NES 3— Mémoires sur le Canada.— Lettres de Lévis, p. 299.

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ouvriers des environs de Montréal à faire des outils, des affûts de canon et jusqu'aux ustensiles de cuisine qui manquaient à l’armée, Dans l'impossibilité où l'on était de se procurer certains articles indispensables, on les fit voler dans Québec même à la barbe des Anglais 1, Lévis avait été l'âme de toute cette organisation, et il n'avait eu qu'à se féliciter de Vaudreuil, qui avait concouru dans tous ses plans avec une entière volonté, Le gouverneur avait réussi à entretenir dans Québec des espions qui linformaient de l'état de la varnison et de ce qui se passait dans la ville, 11 savait que le scorbut y faisait de grands ravages, surtout parmi les soldats. Six ou sept cents morts avaient été ensevelis dans les bancs de neige, en attendant que le soleil du printemps eût dégelé la terre et permis de les inhumer, Certains rapports invraisemblables disaient que plus de la moitié de la garnison était sur la liste des invalides, et qu'il n’y avait plus que deux mille hommes en état de porter les armes, La vérité était que Murray pouvait encore amener sur le champ de bataille quatre mille huit cents hommes qui, tout l'hiver, mieux favorisés que les habitants du pays, avaient eu des vivres, sinon frais, du moins en abondance, Sur le reste de la garnison, il y en avait encore un bon nombre qui n'étaient que légèrement indisposés 2,

A Sorel, le vaillant capitaine Vauquelin, resté à la garde des deux frégates du roi, l'Atulante et la Pomone,

1 — Vaudreuil au ministre, 23 avril 1760, 2 Comprehending every degree, We are reduced to four thousand eight hundred n en”, Anox's Journal, vol. IT, p.267.

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MONTCALM ET LÉVIS Ja!

achevait le chargement des munitions de guerre et se préparait à faire voile au premier signal.

Chaque fois que le chevalier sortait du château du uouverneur où siégeait le conseil, il s'arrêtait sur la terrasse donnant sur le fleuve, et examinait le travail des eaux sur le pont de glace, dont 31 aurait voulu hâter le départ. L’énorme cuirasse blanche soulevée par le gonflement du fleuve géant s’ouvrait en larges crevasses, qui se transformaient en lacs agités sur lesquels s’entrechoquaient, comme des murs éboulés, d’innombrables banquises. Enfin, le 15 avril, la navigation fut ouverte devant Montréal, Le même jour, deux transports, un bâtiment armé en flûte, la Marie, et une goélette, destinés à être convoyés par les frégates de Vauquelin, furent mis à flot, chargés des équipements et d’une partie des munitions. Un petit corps de cavalerie, parti sur deux divisions le 14 et le 15, était déjà en route pour Jacques-Cartier. Il ne se composait que de deux cents hommes montés sur les meilleurs chevaux qui avaient pu être rassemblés daus l’île de Montréal, Le 17, tous les chefs de bataillons avaient en main l’ordre de marche du général, leur enjoignant de s’embarquer, le dimanche 20 au matin, avec leurs troupes, sur les bateaux qu'ils trouveraient au rivage vis-à-vis leurs cantonnements, “Je vous prie, recommandait Lévis, de tenir la main à ce que les habitants emportent des fusils en état, les munitions qu’ils auront, des marmites et ustensiles, ainsi qu'il leur est ordonné, et des vêtements, ne devant rien espérer des magasins qui sont dépourvus de tout, Il faut avoir attention qu'on mette quelques planches ou écorces sous les vivres pour

empêcher que les bateaux qui feraient eau ne les gâtent, et ordonner aussi qu'ils soient couverts avec les tentes; car il n’est point de cas qui puissent leur procurer d'autres vivres avant l'expiration des huit jours, J'espère que vous ne négligerez rien pour accélérer notre départ, et prendre toutes les précautions pour qu'on ne fasse aucun tort aux habitants dans notre route ! ”,

M. de Lapause, major général des logis de l'armée, qartit en avant avec l'ingénieur Desandrouins, pour préparer le campement des troupes à la Pointe-aux- Trembles,

La flottille de bateaux, peu nombreuse en quittant Montréal, se grossit à mesure qu’elle approchait du lac Saint-Pierre, A LaChenaie, elle fit sa jonction avec celle qui amenait la Sarre, et à Verchères avec les berges conduisant Guyenne. Les deux bataillons de Berry cantonnés plus bas défilèrent à l'avant-garde, Un bon nombre de canots d’écorce, portant deux cent soixantedix-huit sauvages, glissaient à travers les lourdes embarcations, avec leur prestesse accoutumée, Les deux frégates, les transports et quelques autres petits vaisseaux suivaient à peu de distance ?, Le chiffre total de l'armée, y compris les sauvages et la cavalerie, qui descendaient par terre, s'élevait à six mille neuf cent dix hommes, répartis en cinq brigades et onze bataillons, moitié troupes régulières, moitié milices; celles-ci presque.toutes incorporées dans les régiments ÿ,

1 Notre petite flotte sera de treize voiles”. Lettre de Bigot à Bougainville, Montréal, 22 avril 1760.

2 __ Voir note II, à la fin du chapitre.

3 —- Journal de Lévis, p. 257.

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Lévis espérait recruter une partie des habitants du gouvernement de Québec, après qu’il aurait investi la place ; mais, observe-t-il, ces miliciens ne pourraient servir qu'en qualité de pionniers, ayant été désarmés par les Anglais !, Il était autorisé par Vaudreuil à les forcer de rentrer dans les rangs “ sous peine de la vie”, s'ils n'étaient amenés par les motifs de religion et de patriotisme ?,

Le général déroba un moment pour écrire à Bougainville qui venait de remplacer Lusignan à l’Ile-aux- Noix. ‘“ L'armée, disait-il, s’est mise en mouvement aujourd’hui, M. de Bourlamaque part dans le moment, et je partirai demain matin. Les prières sont pour nous, Dieu veuille qu’elles soient exaucées! M. l'évêque a fait un beau mandement *”., Mgr de Pontbriand et son clergé avaient en effet poussé le peuple à l’expédition comme à une croisade, Les chaires de toutes les églises avaient retenti de prières et de prédications, L’évêque de Québec, qui n'avait plus que deux mois à vivre, s'était arraché de son lit pour faire un appel suprême à ses ouailles { Sa parole avait été entendue,

1 Journäl de Lévis, p. 258.

2. Vaudreuil aux capitaines de milices, 16 avril 1760. Cette circulaire que l’auteur a trouvée par hasard dans une maison abandonnée de Sainte-Anne de Beaupré, est peut-être la seule de cette date adressée aux habitants de Québec, qui soit conservée. Elle a été publiée dans l’ Abeille du séminaire de Québec.

& Arrivé devant Québec, Lévis donna à chacun la liberté de le faire ou de ne pas le faire”. Mémoires sur le Canada.

3 — Lévis à Bougainville, 20 avril.

4 Mandement du 17 avril 1760.

Le fleuve qui coulait à plein bord, emportait rapidement la longue procession de bateaux chargés, à couler bas, de leur population armée et accoutrée de +’ ntes facons. Des troupiers à moitié vêtus en paysans, se }"essaient à côté des grenadiers en capotes régulières, à larges ceinturons ; des officiers galonnés, toujours élégants sous leurs chapeaux à plumet flétri, coudoyaient létoffe grise de l’habitant en casque de fourrure,

Les vastes plaines des environs de Montréal, à peine découvertes, avaient encore l'aspect triste et fatigué de l'hiver, D’énormes glacons se détachant des deux rives, parsemaient le fleuve d’ilots blanes, les uns échoués, les autres entraînés par le courant, Les miliciens des paroisses devant lesquelles passaient les bateaux, faisaient des signaux, où échangeaient quelques paroles avec leurs familles accourues au bord de l’eau pour les reconnaître et leur dire adieu.

Le Journal de Malartie indique en quelques mots les étapes de son régiment. Le premier soir, Béarn alla prendre logement pour la nuit à Repentigny. “Il a eu peine à aborder à cause des slaces, Le 21, Béarn parti de bonne heure, a été obligé de s'arrêter à Autray (La Noraie), afin de ne pas engorger l'entrée du lac Saint- Pierre, où les autres régiments sont retenus par un vent de nord-est violent, Le chevalier de Lévis a passé ?

trois heures après md 22, beau temps”. La flottille traversa le 1 amper entre les paroisses de La PC t,

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MONTCALM ET LÉVIS 339 Pointe-aux-Trembles ”, On y aborda au coucher du soleil, “ Les régiments ont eu beaucoup de peine à tirer leurs bateaux à terre à cause des glaces ”. Les frégates, les transports, et le canot monté par Lévis, les avaient précédés de quelques heures, Le général fit camper les troupes autour de l’église, et débarquer trois pièces de campagne qui devaient suivre par terre. L'armée arrivait au terme de son rude voyage, Elle avait été exposée pendant plus de cinquante lieues, au froid humide de cette saison, plus pénétrant encore sur les eaux du fleuve, Grelottant tout le jour dans les embarcations, elle n'avait pour se désaltérer que de l’eau froide, et pour se nourrir qu'une maigre ration de viande salée ; mais elle supportait sans murmure toutes ces souffrances que le général et l’oflicier partageaient avec le soldat,

Le soleil matinal du 25 avril éclaira toute l’armée réunie sur la “ terre de l’église”. L’ennemi était proche : on le supposait au cap Rouge, où il pouvait disputer le passage de la rivière, Il avait menacé les habitants de Saint-Augustin de brûler toutes leurs habitations. Les troupes recurent des munitions et du pain pour un jour. Des découvreurs canadiens et sauvages, détachés en avant, éclairaient la marche, Le lendemain, samedi, à huit heures du matin, malgré le vent de nord-est, toutes les embarcations furent remises à flots et firent route pour Saint-Augustin, où elles accostèrent avant midi. La saison était moins avancée ici qu'à Montréal ; le pont de glace devant Québec n’était parti que depuis trois jours et d'immenses remparts adhéraient

encore aux rivages. Il fallut tirer à grand’peine les LA

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bateaux très loin sur la grève, afin qu'ils ne fussent pas emportés avec les bordages, ies jours de grande marée, La difficulté de débarquer le long des hautes falaises qui pouvaient facilement être défendues par les ennemis, ne permettait pas de continuer plus loin la navigation, Deux hommes furent laissés à la garde de chaque bateau, Les approches de Québec allaient être faites par terre. C’était, par la route qu’on allait suivre, une marche:de six lieues sur des chemins impraticables. Les obstacles qui, lété précédent, avaient arrêté Wolfe au cap Rouge, se présentaient aujourd’hui devant le général français. Persuadé que l'embouchure de la rivière était gardée, il résolut de tenter le passage à deux lieues plus haut. Pendant que l’armée recevait une distribution de cartouches et trois jours de vivres, Bourlamaque, avec une avant-garde composée des grenadiers, des sauvages et d’un détachement de l'artillerie, eutordre d’aller rétablir les ponts détruits par les Anglais. L'entreprise ne pouvait être confiée à une plus forte main, A deux heures de relevée, deux ponts de piétons étaient construits, et Lévis prévenu mettait son armée en marche. Le vent de nord-est, qui souflait depuis le matin, avait tourné à la tempête, et fnt bientôt suivi d’une pluie glaciale, accompagnée d’éclairs et de tonnerre, Les soldats, trempés jusqu'aux os, faisaient face au vent et à l'orage, les pieds dans une boue épaisse, mêlée de neige, Les ofliciers, à pied comme les simples fantassins, donnaient l'exemple du courage et de la bonne humeur,

Lévis, qui venait d'apprendre que les Anglais avaient abandonn/ es postes qu'ils occupaient à Lorette, pour

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se retirer à Sainte-Foye, fit dire à Bourlamaque de traverser la rivière et de s'emparer des postes et des maisons qui couvraient le passage. ‘On parvint, raconte Lévis lui-même, à faire passer avant la nuit une brigade qui occupa les postes des grenadiers, et M. de Bourlamaque eut ordre de se porter en avant le plus qu’il se pourrait, sans cependant se compromettre, jusqu’à ce qu'il eût avis que l’armée était en marche. En conséquence, il franchit les marais de la Suète, dont les ennemis auraient pu avec avantage nous retarder le passage, et fut prendre poste dans des maisons à un quart de lieue des hauteurs de Sainte- Foye où étaient les ennemis. M. le chevalier de Lévis fit avancer les brigades à mesure qu’elles avaient traversé, pour le soutenir, s’y porta de sa personne et y passa la nuit, ayant ordonné au sieur de Lapause de venir l’avertir, dès que toute l'armée aurait passé les marais.

“IT fit une nuit des plus affreuses, un orage et un froid terribles, ce qui fit beaucoup souffrir armée qui ne put finir de passer que bien avant dans la nuit, Les ponts s'étant rompus, les soldats passaient dans l’eau. Les ouvriers avaient peine à les réparer dans l’obscurité, et sans les éclairs, on eût été forcé de s'arrêter 1 ”. “ Les troupes étaient dans un état pitoyable 2”. La tempête qu’elles venaient d'affronter était une des plus formidables qu’on eût vues depuis plusieurs années, Le craquement des maisons faisait craindre qu'elles ne

1 — Journal de Lévis, p. 260.

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