‹ Guerre du Canada, 1756-1760 [microforme] (volume 3)Chapitre 3 sur 58 · EE ST · texte numérisé non relu

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pas les secours que demandait le marquis de Vaudreuil, la colonie était perdue, Leur choix tomba sur Bougainville, Le commissaire des guerres, Doreil, rappelé en France pour des affaires de famille, fut chargé d'appuyer ses demandes à la cour. Bougainville et lui devaient partir sur des vaisseaux différents, afin que si l’un était pris, l’autre au moins eût la chance d'arriver. Montcalm et Vai dreuil avaient, outre les motifs d'intérêt général, des raisons particulières d'envoyer un émissaire en France : le premier pour se justifier des plaintes portées contre lui jar Vaudreuil ; le second pour dégager sa responsabilité des concussions commises par Bigot et ses complices, et détourner de sa tête l’orage qui s’amoncelait sur eux à Versailles.

Bougainville acceptait en apparence ce double rôle ; mais en réalité il allait se faire l'avocat de son ami

Montcalm, Vaudreuil, en annonçant sa mission à M.

de Massiac, disait à ce ministre: “Dans la vue de condescendre aux désirs de M. le marquis de Montcalm, et de me servir de toutes les voies pour maintenir l’union avec lui, j'ai accordé à MM. Doreil et Bougainville une lettre de créance ; maïs je dois avoir l'honneur de vous observer, Monseigneur, que ces messieurs ne connaissent joint assez parfaitement la colonie et ses vrais intérêts pour pouvoir avoir l'honneur de vous en parler pertinemment, Vous pourrez cependant, Monseigneur, être persuadé que sous quelque couleur qu'ils vous dépeignent notre situation, ils ne pourront assez vous exprimer combien elle est triste, et à tous égards critique, par le manque d'hommes, de vivres et de munitions de toute espèce.

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“Je dois d’ailleurs, Monseigneur, vous prévenir que ces messieurs étant créatures de M. de Montcalm abondent entièrement dans ses sentiments, Je m'attends qu'ils tâcheront d'éteindre, ou du moins de diminuer les actions de la colonie, dans l’unique vue d'attribuer aux troupes de terre tous les avantages que nous avons eus sur l'ennemi 1”,

Dans la lettre de créance remise à Bougainville Iui« même, Vaudreuil taisait toute réserve : “ La situation actuelle de la colonie m’ayant paru exiger que j'envoyasse un officier capable d'en bien représenter toutes les circonstances, j'ai choisi, de concert avec M. de Montcalm, M. Bougainville, aide-maréchal des logis de cette armée. Il est à tons égards plus en état que personne de remplir cet objet 2”,

“ Quant à M. Doreil, tout le monde l'aime 1”, disait le gouverneur, en lui prodiguant les mêmes éloges,

“Je suis parti, écrivait Bougainville, le 3 novembre de Montréal, dans un bateau conduisant cinq officiers anglais à Québec, où je suis arrivé le 6 au soir, après avoir fait naufrage au-dessous des Ecureuils, J’y ai passé la nuit échoué au large sur une roche élevée de plus de six pieds au-dessus de l’eau, à marée basse, J'ai été contraint d'abandonner le bateau que la haute mer a brisé, et de gagner la côte au point du jour, faisant plus de trois quarts de lieue dans l’eau, attendu que la mer commençait à monter, [1 y avait déjà des bordages de glaces. Quel pays! Quel voyage! Il faut être citoyen ” !

1 — Vaudreuil au ministre, 3 novembre 1758.

2 Idem, 4 novembre 1758.

Chemin faisant, l’assurance de la rentrée du général Abereromby dans ses quartiers d'hiver lui inspirait ces réflexions : ‘“ Cette retraite si prompte a quelque chose de singulier, Il est difficile d’en deviner les motifs, Ce que je sais, c’est qu'elle nous a été très favorable, et que les ennemis finissent cette campagne comme ils l’ont commencée, en ne nous faisant pas la centième partie du mal qu'ils nous pouvaient faire ”.

Bougainville, retardé par les dernières dépêches du gouverneur, n'avait pu faire voile que le 12 novembre, Malgré son extrême impatience de revoir la France, les jours d'attente qu’il avait dû passer à Québec ne lui avaient pas paru trop longs, grâce aux prévenances dont il y était entouré chez son cousin De Vienne : “ Lui, sa femme et sa belle-fille m'ont gâté en me donnant trop mes aises, écrivait-il auparavant. Ilest fort bien ici: sa maison est une des plus jolies et des mieux meublées de Québec 1”, En même temps que Bougainville, était parti sur la flûte l'Outarde, Doreil, accompagné de MM. de lu Bretèche et de Carlan, officiers blessés à la bataille de Carillon.

Dans les dernières notes tracées par Bougainville sur son carnet, avant son départ, il semble avoir emprunté le fouet de Juvénal pour flageller les ennemis intérieurs du Canada, plus fatals à ce pays que ceux du dehors.

#.., Malgré l'exigence d’un péril extrême, dit-il, au lieu de composer les convois des articles relatifs à la défense de la frontière, la Grande Société, plus puissante que le gouverneur général, fait passer de préfé-

1 — Lettre de Bougainville à son frère, 4 juiñ 1756.

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rence à Niagara et Toronto les objets nécessaires à son commerce, Tout le inonde le voit, le sait, le cri est général, Qu'importe à ces concussionnaires qui se jouent de l'autorité ? Séparés du trône par un intervalle de quinze cents lieues, sûrs jusqu’à présent de l'impunité,

parce qu'ils avaient osé se faire des complices jusque

dans le sanctuaire de la suprême puissance l, ils ont accoutumé le commerce, les particuliers, le peuple à tout voir, à tout souffrir, à être l'instrument de leur fortune, Depuis dix ans le pays a changé de face, Avant ce temps, on y était heureux, parce qu'avec peu on avait en abondance toutes les choses nécessaires à la vie; on ne désirait pas d’être riche, on n'avait pas même l’idée des richesses ; personne n’était pauvre,

“ Verrès arrive ; en construisant l'édifice d’une fortune immense, il associe à ‘ses rapines quelques gens nécessaires à ses vues ou à ses plaisirs, La masse d'argent augmente, et conséquemment le prix des denrées dans la colonie, La simplicité première rougit d’abord, parce qu'elle trouve à se comparer avec un superflu plus recherché ; le luxe s’introduit et, avec lui, la corruption des mœurs et des sentiments, l’avarice, l'avidité, l'esprit de rapine. Le moyen de faire sa cour est de paraître désirer de faire fortune, La délicatesse sur les moyens est publiquement bafoute, traitée de sottise, L'exemple du chef produit son effet ordinaire, c’est-à-dire beaucoup d’imitateurs. Tout le monde veut commercer ; les états sont confondus ; le commerce,

écrasé par les privilèges exclusifs et par les privilégiés

1 M. de la Porte, secrétaire au ministère de la marine.

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tout puissants, gémit, se plaint; mais sa voix impuissante, étouffée, ne peut se faire entendre. Il faut qu'il subisse une loi qui va l’anéantir,... La coneussion a levé le masque; elle ne connaît plus de bornes, Les entreprises augmentent, se multiplient; une Société seule absorbe tout le commerce intérieur, extérieur, toute la substance du pays qu’elle dévore. Elle se joue de la vie des hommes, Les habitants écrasés par des travaux excessifs, consomment en pure perte pour eux leurs forces, leur temps, leur jeunesse. L'agriculture languit, la population diminue, la guerre survient, et c’est la Grande Société qu, par des attentats utiles à ses intérêts seuls, fournit aux vues ambitieuses des Anglais le prétexte d'en allumer le flambeau. Une colonie épuisée n’en peut soutenir la fatigue et les frais.

“ Les concussionnaires seuls ne se lassent point. Le péril du Canada qui devient celui de l'Etat ne change rien à leur système, Cette terre desséchée ne peut plus rien fournir à leur avidité, Eh bien! c’est aux richesses de PEtat même qu'ils en veulent, Tout est mis en œuvre pour voler le roi; des moyens auxquels on ne peut donner de noms, parce que jusqu'à ce jour on n’en à pas eu l’idée, Enfin, chose inouïe! cette Société, juge et partie, se rend munitionnaire général ; c’est elle-même qui fait son prix. On trafique notre subsistance, notre vie, N’y a-t-il donc aucun remède à ce mal qui est extrême ? Et faudra-t-il qu’un seul homme épuise les finances de la France, insulte à nos dangers et à notre misère, et compromette la gloire de la

nation ” ?

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Ailleurs Bougainville ajoute : “ La Grande Société envoie à quinze et vingt lieues en mer des commissionnaires qui achètent la cargaison de tous les vaisseaux qui viennent à Québec. C’est ainsi qu’en se rendant maîtres de toutes les denrées et marchandises d’un pays, ces insatiables sangsues imposent le tout et tiennent notre vie même à leur discrétion, Aussi écrit-on de Québec qu'un grand nombre de familles se sauvent en France, Je dis “se sauvent”, parce qu’il s’agit ici de fuir un ennemi mille fois plus dangereux que les Anglais. Eh quoi! le cri de ce peuple ne retentira-t-il done jamais jusqu’au pied du trône 1”?

A la veille de quitter Carillon, Montcalm épanchait dans son Journal les mêmes imprécations :

“ Chère jatrie! écrasée d'impôts pour enrichir des fripons et des avides! et que tout y concoure. Garde- +,

rai-je mon innocence, comme j'ai fait jusqu'à présent, au milieu ‘de la corruption ? J'aurai défendu la colonie ;

| — On reste consterné pour l'honneur de Bougainville en apprenant qu'au moment même où il écrivait ces invectives saisissantes de vérité, et qu'il s’en allait dénoncer Bigot en France, il feignait d’être vis-à-vis de lui dans les termes de la meilleure a nitié, et lui demandait des faveurs pour son cousin De Vienne. A plusieurs reprises, il l'avait sollicité de lui procurer de l'avancement. Il lui avait même fait écrire par sa parente, Mme Hérault de Séchelles, alors toutepuissante auprès de M. de Moras, ministre de la Marine. Dans sa réponse, Bigot écrivait à Mme de Séchelles: ‘T1 suffit que vous vous intéressiez à ce qui le regarde (M. De Vienne) pour que j'aie l'honneur de rendre compte à M. de Moras de son mérite... Je loge à Québec, pour ainsi dire sous le même toit avec M. de Bougainville ; cela nous donne occasion de nous voir très souvent. C’est un aimable cavalier, rempli d'esprit, et dont je cultiverai, autant qu'il me sera possible, l'amitié”. Lettre de Bigot à Mme Hérault de Séchelles, 12 août 1758,

je devrai dix mille écus ; et je verrai s'être enrichis un Ralig, un Coban, un Cécile, un tas d'hommes sans foi ; des va-nu-pieds intéressés dans l’entreprise des vivres, gagnant dans un an des quatre ou cinq cent mille livres, qui font des dépenses insultantes ; un Maurin commis à cent écus, avorton de nature, escargot par la figure,

voyager avec une suite de calèches rt de carrioles, dépenser plus en voitures, en harnais, en chevaux l qu'un jeune fermier général fat et étourdi ! Et cette manutention de vivres, une entreprise formée du temps

de M. de la Porte, qui était de part! La France ne produira done jamais à la tête de la marine un ministre co ! ACTE | AU .

éclairé, réformateur des abus? Les concussions de Verrès, celles de Marius dont parle Juvénal, n’en appro- In chent pas ”! pri Le peuple, l’armée, officiers et soldats, n'étaient pas set moins exaspérés que Montcalm, sans pouvoir plus que lui trouver de remède au mall, Il y eut à Carillon une # Ca mé ver 1 — [1 faut cependant convenir, re.narque Montcalm à ce s'ac sujet, ‘ que la conduite de l'officier a été jusqu'ici contradic- sal toire ; la bonne chère de sa table, soit en campagne, soit en son garnison ; le ton d’ostentation et de magnificence qu'il a pris elle vis-à-vis les colons, quoique la plupart aient une fortune des trin plus médiocres en France, et que beaucoup abusent de la dan facilité à leur prêter ”. Voi Bougainville renchérit encore sur Montcalm: ‘J'avoue, Par dit-il, que jusqu'à présent une partie des ofliciers a vécu 1 comme dans le sein de la paix et de la plus grande abon- lui dance ; que leur jeu était énorme, leur table recherchée, et cro] qu'entin, aux dépens à la vérité, ou de leur patrimoine ou de Moi leurs créanciers, le luxe, la bonne chère, les aisances de la ren vie para'ssent occuper uniquement des gens qui ne devraient qu l'être que de la gloire’. Bougainville, qui joue iei à la vertu, bon ne dit pas que lui-même était un des plus forcenés joueurs, sieu Il n'avait pas besoin de chercher longte.nps pour trouver dou l'explication de l'énigme qu'il se posait à lui-nême. ‘ Les Star

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assemblée tumultueuse des officiers qui protestèrent contre le prix exorbitant des denrées et des marchandises, qui les mettait dans l'impossibilité de subsister avec leurs faibles appointements, Sur les instances de

Montcalm auprès de Bigot, les capitaines obtinrent une augmentation de quarante-cinq livres par mois, et

les lieutenants de trente, Pour arrêter le torrent des abus, il aurait fallu ici

une main de fer fortement appuyée par le roi et ses

ministres, Mais que pouvait le faible Vaudreuil contre le tout puissant Bigot, soutenu par ses parents, à la cour, par M" de Pompadour elle-même 1?

Vaudreuil était obsédé et compromis par certains membres de sa propre famille, Son frère Rigaud, propriétaire du poste de la Baie-Verte, avait présenté à lui seul, à l’intendance (1758) pour cinq cent mille livres

Canadiens et les Français, quoiqu'ayant la même origine, les mêmes intérêts, les mêmes principes de religion et de gouvernement, un danger pressant devant les yeux, ne peuvent s'accorder : il semble que ce sont deux corps qui ne peuvent s'amalgamer enseinble ”, Bougainville a raconté quelle était son attitude vis-à-vis du clergé: elle était assez comique, si elle parait peu sincère, A lire ses préférences pour les doctrines rigoristes des jansénistes, on serait loin de croire que dans la pratique il empruntât les mœurs de son ami Bigot. Voir à ce sujet le Journal des Inspecteurs de M. de Sartines. Paris, édition de 1863, particulièrement p. 309.

1 — Au moment où Bougainville venait de partir, Montcalm lui dépêcha un petit billet où il lui disait: ‘ S'il faut en croire des lettres de particuliers, vous trouverez MM. Rouillé, Moras et Paulmy hors du conseil; M. de Puysieux, qui y est rentré, MM. de Berryer et d’Estrées qui y sont, Il y en a même qui ajoutent que ce dernier est ministre de la guerre. Il est bon que vous sachiez que sa femme étant fille de M. de Puysieux, est nièce à la 110de de Bretagne de M. Bigot. Je ne doute * pas que vous ne vous conduisiez suivant les circonstances avec sagesse et circonspection ”.

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