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trés admirables de sang-froid et de fermeté, Les canonniers, qui étaient presque tous des matelots, avaient fait des merveilles, “Trois ou quatre de ces derniers, dit Pouchot, Ctaient impayables, à cause de leur adresse et de leur vivacité à servir leurs pièces,
‘“ Une chose qui amusa la garnison dans des moments si sérieux, fut que les sauvages qui étaient montés sur les tranchées et les batteries pour voir le combat de ces vaisseaux, qu'ils regardaient comme à eux à cause du nom qu'on leur avait donné 1, et parce qu’ils portaient. un sauvage peint sur leurs grands pavillons, faisaient des cris affreux, les voyant si maltraités. Les Anglais leur avaient persuadé qu'avec ces bâtiments seuls, ils nous feraient rendre, Lorsque ces sauvages les virent dériver en travers pour aller s’échouer, ils redoublèrent leurs cris et chantèrent pouille aux Anglais, en leur disant : ‘— Tu n'as pas voulu tuer notre Père à Niagara, vois comme tu le prendras. Si tu nous avais crus, nous ne le trouverions pas ici. Une poignée de Francais te fait bouquer 2”.
Pendant trois jours consécutifs, les Anglais concentrèrent leur feu, augmenté de nouvelles batteries, sur l'étroit îlot dont les fortifications n'étaient plus qu’un monceau de décombres. Les assiégés ne tiraient presque plus, fâute de munitions, Enfin, le 25, Amherst furieux d’une si opiniâtre résistance, inonda la place de boulets rouges et de pots-à-feu, Les survivants restés autour de Pouchot ne suffisaient pas à éteindre les flammes.
1— L/ Outaouaise et l’'Oneyout.
2 Pouchot, vol. IE, p. 275.
Il n’y avait plus que deux canons en état de tirer, et pas un seul boulet, Ce ne fut cependant qu’à la tombée du jour que la brave garnison consentit à capituler,
Lorsque, le 26 au matin, les Anglais entrèrent dans la place, “ils furent extrêmement surpris de ne voir que quelques soldats dispersés dans les postes qu’ils remettaient, et une soixantaine de miliciens, un mouchoir sur la tête, tous en chemises” et déguenillés. “ Ils demandèrent à M. Pouchot où était donc sa garnison, Il leur répondit qu’ils la voyaient toute ”. Des officiers qui avaient survécu, jas un seul n’était sans blessure, Ainsi, deux cent trente hommes derrière une bicoque avaient retardé, pendant huit jours, les dix mille soldats d'Amherst. Plusieurs colonels vinrent complimenter le capitaine Pouchot, et le condui-irent à la tente du général. Elle était entourée d’un grand nombre de sauvages, parmi lesquels Pouchot reconnut plusieurs des principaux chefs, à qui il reprocha d’être passés aux Anglais. “— Ne sois pas fâché, mon Père, répondirent-ils ; tu vas de l’autre côté du grand lac. Nous nous débarrasserons bien des Anglais ”, Ceux-ci furent surpris de les voir si tranquilles 1”.
Ambherst choisit, parmi les Canadiens, trente-six guides pour conduire les bateaux, et il renvoya le reste de la garnison par Chouaguen à New-York.
Restaient à franchir les passages les plus difficiles de la route, les rapides du Saint-Laurent, épouvantail pour les Anglais, mais dont les Canadiens se jouaient depuis plus d’un siècle. Les bateaux descendirent en lorigues
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1 — Pouchot, p. 284.
files et sans beaucoup de diflicultés les Galops, le Rapide-Plat, le Long-Saut; mais en franchissant le Coteau du Lac, qui n’est pas le plus dangereux, l ë plusieurs embarcations furent mises en pièces, et une partie de leurs équipages noyée.” Peut-être, observe malicieusement Pouchot, leurs guides canadiens choisissaient-ils les passages les plus mauvais. Les pluies
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fréquentes avaient grossi les eaux du fleuve, et les formidables rapides des Cèdres, du Buisson, des Casades rugissaient en fouettant leurs troupeaux de vagues à crinières blanches, au grand soleil d'août, Quarante-six bateaux volèrent en éclats, dix-huit furent défoncés, et quatre-vingt-quatre hommes se noyèren. 1, Enfin, l’armée respira à l'aise après avoir sauté la dernière cascade, et la flotte de bateaux glissa tranquillement sur la nappe unie du lac Saint-Louis, Le chevalier de La Corne avait été envoyé avec un détachement de Canadiens, pour retarder la marche d’Amherst aux différents portages des rapides ; mais la désertion s'était mise dans les rangs à la nouvelle proclamation de Murray, et le chevalier était revenu presque seul. En apprenant la sortie d’Amherst du lac Saint-Louis, Lévis avait replié ses bataillons dans lintérieur de Montréal, et s'était contenté d’aller, de sa personne, observer à Lachine le débarquement de l’armée anglaise qui vint, le soir du 7 septembre, camper sous les murs de la ville. Le lendemain, Murray débarqua ses troupes à la Longue-Pointe, et, le même
1— Pouchot porte le chiffre des bateaux brisés à quat-*vingts, sans compter les carcassières, vol, IT, p. 285.
jour, Vaudreuil et Lévis purent apercevoir de la terrasse du château les tentes de Haviland dressées à Longueuil,
Montréal, aujourd’hui la plus grande et la plus belle ville du Canada, n’était à cette date qu’un assemblage de maisons d’une modeste apparence, la plupart en bois, d'un ou deux étages, d’où surgissaient les clochers des églises de la paroisse, des jésuites, des récollets, de l’'Hôtel-Dieu et des sœurs de la congrégation de Notre- Dame. Il n’y avait d'autres édifices importants que le château du gouverneur, le séminaire de Saint-Sulpice et les conuvents, La ville n’était protégée que par une longue et étroite enceinte de murailles de deux ou trois pieds d'épaisseur, armée de cinq ou six petits canons, A l’intérieur, un cavalier surmontant une éminence situce du côté de l’est, et à l'extérieur un fossé see et peu pro-
fond, complétaient ce système de défense fait pour
résister à une incursion de sauvages, mais nullement à l'artillerie, Une foule de familles, réfugiées de Québec et des campagnes, encombraient les maisons. Les derniers miliciens restés à l’armée se hâtaient de rentrer dans leurs foyers, afin d'éviter les nouvelles rigueurs inventées contre eux. À Varennes, plusieurs maisons venaient d’être incendiées, et d’autres livrées au pillage 1, Les généraux anglais ne cessaient de répéter que tous les Canadiens pris les armes à la main, seraient transportés en France comme les troupes régulières, Nombre °
1— Lettre de Bourlamaque à Vaudreuil, 31 août. Journal de Malartic, p. 344, — Coll. Lévis, Relation de la suite de la Campagne de 1760, depuis le ler juin jusqu'à l'embarquement tes troupes pour la France.
de soldats mariés avaient, comme on l’a vu, rejoint leurs femmes, de sorte que tout ce qui restait de combattants ne dépassait guère deux mille hommes. Les derniers événements avaient, en outre, tellement anéanti la discipline, que les troupes ne pouvaient guère plus être commandées que par la persuasion. Le rigide Bourlamaque en était au désespoir. Le 1° et le 2 septembre, après avoir averti son général que la désertion s'était mise même parmi les grenadiers, il ajoutait : “ Les ofliciers disent que la plupart des soldats ont résolu de ne pas retourner en France”. Il terminait une autre lettre par ce cri de rage: “ La maraude se joint à la désertion; je viens de faire passer par les verges, mais il faudrait bientôt fouetter toute la troupe 1”,
Les reproches de Roquemaure n'étaient pas moins amers : “ La position de l’armée est des plus déplorables pour moi et pour tous les officiers. Le mécontentement ne fait qu'augmenter. La désertion est totalement dans l’armée, même dans les grenadiers, qui parient par demi-douzaine à la fois... Ce qui me désespère le plus, c’est que les officiers marquent encore plus leur mécontentement,
“ [I] me paraît par la lettre que m'écrit M. de Bour. * lamaque, que son armée fond comme la mienne ?”.
Lévis avait à peine assez de munitions pour une affaire de mousqueterie, et des vivres pous quinze à vingt jours seulement, tandis que son adversaire, abon-
1 Bourlamaque à Vaudreuü, 2 septembre.
2 Roquemaure à Lévis, ler septembre. 4“ M, de Roquemaure est au désespoir, Sa petite armée diminue à vue d'œil.” De Laas à Lévis, Saint-Jean, sans date, 1760,
damment pourvu de tout, pouvait s’approcher dans.une heure avec ses trois armées réunies, formant, on le sait, plus de vingt mille hommes, outre ses milliers de matelots et plus de cent cinquante bouches à feu.
Pendant la nuit du 6, le gouverneur avait assemblé au château un conseil de guerre, composé des principaux officiers des troupes de terre et de la Marine, Tous déelarèrent unanimement que, vu l’état de l’armée, réduite à un effectif de deux mille cent trente-deux soldats, presque sans moyens de défense, “ lintérôt général de la colonie exigeait que les choses ne fussent pas poussées à la dernière extrémité, et qu’il convenait de préférer une capitulation avantageuse au peuple et honorable aux troupes qu’elle conserverait au roi, à une défense opiniâtre qui ne diffèrerait que de deux jours la perte du pays 1”. Vaudreuil fit ensuite lire par l’intendant un projet de capitulation qui fut également adopté à l’unanimité,
Dans la matinée du 8, Bougainville se rendit à la tente d’Amherst pour demander une trève ‘le six mois. Sur le refus du général anglais, Bougainville fut renvoyé à dix heures avec les articles de la capitulation, Ils furent acceptés avec quelques modifications qui ne parurent pas essentielles ; mais Amherst eut la bassesse de refuser les honneurs de la guerre à la brave armée de Lévis, et d'exiger qu’elle ne servit pas de toute la guerre, Tous les officiers protestèrent avec indignation contre cet outrage, et Lévis,de concert avec le gouverneur, renvoya Bougainville au camp ; mais Amherst demeura
1— Journal de Lévis, p. 304.
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inflexible, Enfin, durant la nuit, M. de Lapause fit une troisième tentative qui n'eut pas plus de succès. Le chevalier de Lévis adressa alors au marquis de Vaudreuil un mémoire dans lequel il lui proposait de rompre toutes négociations et de se défendre jusqu’à l'extrémité, “Il serait inouï, concluait-il, de se soumettre à des conditions si dures et si humiliantes pour les troupes, sans être canonnés.
“Si M. le marquis de Vaudreuil, par des vues politiques, se croit obligé de rendre présentement la colonie aux Anglais, nous lui demandons la liberté de nous retirer avec les troupes dans l’île Sainte-Hélène, pour y soutenir en notre nom l'honneur des armes du. roi, résolus de nous exposer à toutes sortes d’extrémités, plutôt que de subir des conditions qui nous y paraissent si contraires 1”,
Le gouverneur, tout en admirant la conduite du général francais, répondit que l'intcrêét de la colonie dont le sort lui était confié, ne lui permettait pas de refuser les conditions favorables qui lui étaient offertes. Toute la population qui encombrait la ville était affolée, et le suppliait de ne pas la livrer à la fureur des sauvages et d’une armée exaspérée,
Awmbherst donna pour raison de son refus, les cruautés commises par les sauvages alliés des Français, dont il rendait l’armée responsable; mais ce n’était Ià qu'un prétexte pour cacher son véritable motif: il voulait venger Ja honteuse capitulation de Closter-Severn, qu'il avait été forcé de subir avec l’armée du due de Cum-
1— Journal de Lévis, p. 307.
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berland, lequel avait perdu en cette occasion sa réputation d'homme de guerre, La conduite d’Amherst est d'autant plus injustifiable que les Anglais, aussi bien que les Francais, avaient accepté comme alliés les nations sauvages, avec leur manière de faire la guerre, Bien plus, les Anglais seuls avaient donné l'exemple d’un corps d'armée tel que celui des rangers, scalpant leurs ennemis absolument comme les indiens, On se rappelle avec quelle énergie Montcalm avait flétri cette pratique indigne d’un peuple civilisé, et l'avait fait contraster avec la conduite des Francais.
En apprenant que toute espérance était perdue, Lévis brisa son épée, et ordonna aux ofticiers “ de brûler leurs drapeaux pour se soustraire à la dure condition de les remettre aux ennemis 1”, IL refus: ensuite de voir le général Amherst, |
Le matin du 8 septembre fut signée cette célèbre capitulation, qui fit passer la Nouvelle-France au pouvoir de l'Angleterre. “ Ainsi tomba, dit Henri Martin, cette race d'hommes que l'habitude de vivre au sein de la nature sévère du Nord avait rendue forte et simple comme les anciens. Dans l’Inde, on avait pu admirer quelques grands hommes; ici, ce fut tout un peuple qui fut grand 2”,
La capitulation était, en somme, trop avantageuse pour que Vaudreuil pût se dispenser de la signer, Elle a été la sauvegarde des Canadiens, qui en ont conservé un souvenir reconnaissant au dernier des gouverneurs
l— Journal de Lévis, p. 308.
2— Histoire de France, vol, XV, p. 554.
francais. Le libre exercice de la religion catholique était garanti aux nouveaux sujets ; les séminaires et les communautés de femmes maintenus dans la possession de leurs biens, constitutions et privilèges. Quant aux articles concernant les ordres religieux d'hommes, les dîmes, les lois, usages et coutumes, ils furent réservés à la sanction du roi. Le peuple aurait la jouissance de ses propriétés, et les seigneurs celle de leurs droits féodaux et autres. Tous les officiers civils et militaires, les soldats et les matelots seraient renvoyés en France sur les vaisseaux de Sa Majesté britannique. Enfin, tous les miliciens détenus prisonniers dans les colonies américaines seraient renvoyés sur leurs terres. Le même droit était demandé pour les malheureux Acadiens, mais il fut refusé,
Murray, qui s'était mesuré avec les troupes du Canada, les appréciait bien mieux qu'Amherst. S'il eût été général en chef, il aurait consenti aux mêmes conditions honorables qu'avait faites Townshend à la garnison de Québec. Il linsinua délicatement peu de jours après la capitulation, A un dîner auquel il avait invité M. de Malartic, il le combla de politesses, et le placa à côté de lui, Au cours de la conversation, il lui dit :
— Vous devez tous être bien contents. Vous vous êtes couverts de gloire en défendant pendant six campagnes cette colonie que nous aurions dû prendre dans une,
— Nous le serions, repartit Malartic, sans la dure capitulation qu'on nous a imposée.
Murray le saisit par le bras, et lui dit vivement :
— Vous n’y êtes pas compris, si vous le voulez. Je vous considère toujours comme officier de garde à
l'Hôpital-Général, Et il lui fit livrer, peu de jours après, l'autorisation de servir pendant la guerre.
Le roi d'Angleterre répara autant que possible l'affront qu'avait recu M. de Lévis, en levant, dès son retour en France, la défense qui lui avait été faite de servir durant la guerre 1,
Le général ne garda pas rancune à Vaudreuil, Il lui rendit pleine justice dans son rapport au ministre de la Marine : “Je crois pouvoir dire, écrivait-il, que M, le marquis de Vaudreuil a mis en usage jusqu’au dernier moment, toutes les ressources dont la prudence et l'expérience humaines peuvent être capables.
“ J'ai fait de mon côté tout ce qui a dépendu de moi pour le secondér, soit pour le concert des sentiments les plus unanimes entre nous deux, soit en exécutant ses ordres, ou en lui suggérant les moyens qui me paraissaient devoir être utiles au bien du service,
“ Les troupes de la colonie, celles de terre, les habitants même, ont fait des prodiges de valeur, Ils ont donné des preuves réitérées, surtout le 28 avril dernier, que la conservation de la colonie ne pouvait dépendre ni de leur zèle pour la gloire de Sa Majesté, ni de leur courage à se défendre, ni de leur bonne volonté à endurer les plus grandes fatigues et la privation des choses les plus nécessaires,
1 — La lettre écrite par le général Ligonier, au nom du roi, contient un passage qui ne peut s'expliquer que comme un désaveu de l'accusation portée par Amherst. 4“ La manière généreuse avec laquelle vous avez traité nos Anglais, y est-il dit, a d'abord déterminé Sa Majesté d'accorder votre demande ”, Coll. Lévis, Lettres et pièces militaires. C'était précisément le contraire qu'Amherst avait prétexté pour refuser les honneurs de la guerre.
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“ C’est une suite des malheurs auxquels, depuis quelque temps, cette colonie était en butte par une fatalité inexplicable, que les secours envoyés cette année de France ne soient pas arrivés dans le moment critique. Quelque médiocres qu’ils fussent, joints aux succès des armes du roi le 28 avril, je crois pouvoir assurer que Québec aurait été repris 1 ?,
Du moment que la capitulation eut été signée, Vaudreuil avait tourné toute sa sollicitude au soulagement de la misère publique. Il se mit au service de tous ceux qui, ruinés par la guerre, vinrent assiéger son château. Le plus pauvre habitant était recu avec la même affabilité que le grand seigneur. Aux uns et aux autres, 1l promettait la même protection auprès du roi. Ses secrétaires ne suffisaient pas à écrire les certificats et recommandations qui lui étaient demandés. J'ai sous les yeux une liasse de ces papiers jaunis, poudreux, tachés par l'humidité, racornis par le temps, troués dans les plis, tous portant la belle signature de Vaudreuil, Les uns sont pour certifier des états de service ou quelque action d'éclat accomplie, soit dans des découvertes, soit dans de lointaines expéditions ; d’autres pouf reconnaître la générosité et le désintéressement avec lesquels certains particuliers ont mis tout ce qu’ils avaient à la disposition du roi. Quelques-uns se terminent par ce bel éloge : “ Ils ont saisi, sans intérêt et avec empressement, tous les moyens de se rendre utiles. En un mot, leurs services nous ont été si agréables que nous
1— Lettre de Lévis à M. Berryer, La Rochelle, 25 novembre.
MONTCALM ET LÉVIS 409 ne pouvions rien faire de mieux que de leur accorder le présent certificat ”.
Dans la dépêche expédiée aux ministres de Louis XV pour annoncer la capitulation, Vaudreuil avait déjà rendu hommage aux habitants du Canada : “ Avec ce beau et vaste pays, la France perd soixante et dix mille âmes 1, dont l'espèce est d'autant plus rare que jamais peuples mont été aussi dociles, aussi braves et aussi attachés à leur prince, Les vexations qu’ils ont éprouvées depuis plusieurs années, et particulièrement depuis les cinq dernières avant la reddition de Québec, sans murmurer ni oser faire parvenir leurs justes plaintes au pied du trône, prouvent assez leur docilité ?,
La guerre était finie de ce côté de l’Atlantique. Elle avait duré six ans, six campagnes marquées chacune par un succès de nos armes, sur un ennemi incomparablement plus fort en hommes et en ressources de tout genre : Monongahéla, Chouaguen, William-Henry, Carillon, Montmorency, Sainte-Foye. Les trois revers du lac George, de Louisbourg et d'Abraham n'en font que mieux ressortir le prestige, La cause en était due à la supériorité des généraux francais, à la solidité de l’armée régulière, mais surtout au concours des Canadiens, obéissant comme un seul homme, et dont l'élite
1 Dans un méimoire sur la campagne de 1759, où Vaudreuil expose les difficultés de pourvoir à la subsistance de la population, il dit qu’il y a “ environ quatre-vingt-dix mille âmes dans la colonie”, Il comprend sans doute dans ce nombre quelques milliers de sauvages qu'il fallait nourrir pour s'assurer de leur concours. Coll. Lévis. Lettres et pièces militaires. Bougainville, dont j'ai adopté le calcul, évalue la population du Canada, en 1760, à quatre-vingt mille âmes.
était de tout temps endurcie à la guerre, Quelques poignées d'hommes échelonnés sur cinq cents lieues de frontières les avaient défendues, presque toujours victorieusement, contre des voisins quinze fois plus nombreux, et pour lesquels l'Angleterre était aussi prodigue que la France se montrait avare pour nous. Le nombre devait finir par triompher; mais la plus large part de gloire est restée aux vaincus, Trois noms en sont sortis immortels: Montcalm et Lévis, du côté des Francais; Wolfe, du côté des Anglais. Mais, comme il arrive presque toujours, la gloire a été trop exclusivement confisquée à leur profit, On a souvent répété que ce sont les soldats qui gagnent les batailles, et les généraux qui en profitent, Ce paradoxe apparent est plus vrai ici qu'ailleurs. Les plus grands héros de cette guerre sont les chefs d'expédition, ces officiers
partisans, dignes d’être chantés par Homère, qui, en éclairant les armées par des marches prodigieuses et des luttes corps-à-corps dans les bois, ont préparé les victoires, C’est là le côté vraiment épique de cette histoire, par où elle touche au merveilleux dans ses détails, autant qu’à la grandeur dans son ensemble.