‹ Guerre du Canada, 1756-1760 [microforme] (volume 3)Chapitre 34 sur 58 · CHAPITRÉ VINGT-QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRÉ VINGT-QUATRIÈME

Embarquement des troupes françaises à Montréal, — Une succession de tempêtes, — Départ pour la France.— Le naufrage de l'Auguste. — Procès et condamnation de Bigot et de ses complices. — Le roi reconnait les services de Vaudreuil, — Lévis à l’armée d'Allemagne. Sa brillante carrière. — La situation en ŒEurope.— Mort de George II. — Le pacte de famille. — Choiseul propose la paix. — Pitt devant les Communes. — Le traité de Paris. — Conclusion.

Le lendemain de la capitulation, les grenadiers anglais et quelques compagnies d'infanterie légère, aux ordres du colonel Haldimand, prirent possession de Montréal. Les sauvages alliés des Anglais s'étaient déjà répandus dans les campagnes où ils jetaient l’épouvante, en se livrant à des actes de violence et de brigandage. Des maisons furent pillées jusque dans la ville de Montréal 1 . Le marquis de Vaudreuilse plaignit hautement de cette rupture de la capitulation. Amherst fit pendre un des principaux coupables, et envoya des détachements en

1 — Journal de Malartic, p. 353.

différentes directions pour maintenir l'ordre, La plupart des familles possédant encore quelques biens, surtout parmi la noblesse, se préparèrent à passer en France en même temps que les officiers civils et l’armée, Elles y étaient fortement eucouragées par les nouveaux maitres du pays, qui espéraient par ce moyen parvenir plus facilement à asservir la population, Une partie de ces familles ne purent trouver place dans les navires, dont le nombre était insuffisant, et durent attendre à l’année suivante,

Les régiments s'embarquèrent successivement, du 15 au 17 septembre, sur tout ce qui put être rassemblé de transports, de voélettes et de bateaux. Ils ne comptaient plus que seize à dix-sept cents hommes sur deux mille deux cents tout compris, malades et invalides, ete., qu'ils étaient au jour de la reddition de Montréal, “ Le reste, ajoute Lévis, est demeuré dans le pays où ils ont pris des établissements 1”, Le marquis de Vaudreuil ne fut libre de partir que le 21 septembre. La descente ‘de Montréal à Québec fut accompagnée de contretemps et de délais inouis. Des semaines entières de vent contraire, des tempêtes qui plusieurs fois mirent en danger les embarcations, retardèrent leur marche, au point que les derniers navires n’arrivèrent à Québec qne vingt-cinq jours après leur départ, La navigation de la goélette sur laquelle s'étaient embarqués M. Dalquier et de Malartic fut une espèce d'odyssée, Elle échoua trois fois, subit des avaries, des coups de vent à tout rompre, On manqua de vivres,’et il fallut en

1— Lévis à Berryer, de la Rochel/e, 25 novembre 1760.

MONTCALM ET LÉVIS 413 envoyer chercher bien loin aux dépôts anglais chargés de les fournir. De temps en temps, on mettait des hommes à terre pour cuire du pain et apporter des légumes, Enfin la goélette mouilla dans la rade de Québec. Les voyageurs ahuris, impatients de se délas- ‘ser des vingt et un jours de réclusion qu'ils venaient de subir, se préparaient à descendre à terre, lorsqu'on vint leur dire que la saison avancée ne permettait pas de retarder le départ, et que le vaisseau l’Zsabelle, destiné à les transporter en Europe, était prêt à faire voile,

La.descente du navire la Fanny, monté par Bigot et sa suite, fut une des plus lentes et des plus accidentées, L'intendant éerivit de la rade de Batiscan au chevalier de Lévis, alors à Québec : “ Nous sommes mouillés ici depuis lundi, et il n’y a pas apparence que les vents qui nous retiennent veuillent changer, Ce retardement est fâcheux par rapport aux troupes qui sont les unes sur les autres dans certains transports ?.

L’intendant se plaint ensuite de l'insuffisance des vivres. “Il est sûr, dit-il, que nos matelots et nos soldats ne peuvent se soutenir avec une aussi modique ration ; et je ne vois pas la raison que le général anglais pourra alléguer pour la justifier, puisqu'il est dit par la capitulation que la ration sera la même que celle que Sa Majesté britannique donne à ses équipages.

“« M" Péan, qui s'ennuie beaucoup, comme vous le pouvez penser, me charge de vous faire mille compliments de sa part. Elle est incommodée de la mer, mais pas tant que moi qui le suis continuellement 17,

1 Bigot à Lévis, mardi 28 septembre 1760.

Le navire sur lequel descendait le marquis de Vaudreuil se défonça sur les rochers, dans une tempête, et dut être abandonné, ainsi que p’ rs bateaux jetés à la côte, Une partie des troupes 4 ut à pied le reste du trajet,

Le chevalier de Lévis, connaissant les sentiments du général Murray, se rendit aux invitations qu'il lui fit à son retour à Québec, Les deux généraux se traitèrent ensuite en frères d'armes, et Murray ne perdit aucune occasion de lui faire oublier la journée du 8 septembre, En souhaitant au chevalier une heureuse traversée, au morsent de son départ, “il l’assura, dit Malartic, que l’Anpleterre consentirait à rendre le Canada à la France, à condition qu'on n’y enverrait pas pour gouverneur général M. de Lévis, vu qu'e ne pourrait pas le reprendre 1”,

La cour d'Angleterre était tellement sous cette impression, qu'en déliant le chevalier de son engagement de ne point servir, elle restreignit son autorisation à l'Europe seulement : “Si le roi excepte l'Amérique, fut-il répondu, c’est votre faute : vous y avez servi avec trop de distinction 2”.

Le 18 octobre, le navire l’ Aventure et la flûte la Marie mirent à la voile pour l'Europe, L'Aventure emportait à son: bord le marquis et la marquise de Vaudreuil, MM. de Rigaud, de Longueuil, Dumas et quelques autres officiers de la colonie. Le général de

1— Journal, p. 369.

2— Lettre du général Ligonier au chevalier de Lévis, 10 mars 1761,

Lévis emmenait avec lui le chevalier de Montreuil, le commissaire Bernier, la Rochebeaucour, Pontleroy, Montbeillard, Lapause et le célèbre oflicier partisan Wolff. Bourlamaque était resté à Québec pour surveiller le départ des derniers régiments 1,

Quatre ans et demi auparavant, Montcalm et Lévis avaient remonté ce même fleuve avec des rêves de gloire, qui s'étaient réalisés au delà de leurs espérances, Le premier s'était enseveli dans le drapeau de la France, et dormait sous les dalles des ursulines de Québec ; le second, encoré au début de sa carrière, se préparait à conquérir le bâton de maréchal sur d’autres champs de bataille, Le marquis et la marquise de Vaudreuil, quittant pour toujours leur pays natal, qu'ils chérissaient d’un égal amour, allaient se faire à Versailles les derniers défenseurs du peuple dont ils emportaient les regrets.

L’Aventu * et la Morie, qui naviguaient de conserve, furent séparés, à la sortie du golfe, par une tempête qui fut sur le point de les engloutir l’un et l'autre. La Marie, qui portait Lévis, eut son mât d’artimon emporté, et pendant deux heures les passagers se crurent perdus,

Les mêmes paragès devaient être témoins, l’année suivante, d’un accident bien plus triste : le nanfrage de l'Auguste, vieux navire mal équipé, sur lequel retournaient en France plusieurs familles nobles du Canada,

1‘ Le nombre de personnes à embarquer pour France, tant troupes que familles employées au service, ne sera guère moins de quatre mille”. Lettre de M. Bernier à M. de Cré. mille, 25 septembre 1760,

Parmi elles se trouvaient le célèbre chevalier de La Corne et ses enfants, son frère, des officiers de distinction, entre autres le capitaine de Portneuf, les lieutenants de Contrecœur et de Saint-Blin, plusieurs dames avec leurs enfants et leurs domestiques, outre des négociants et des ouvriers, 2nfin plusieurs soldats de Béarn et de Royal-Roussillon, absents lors de l’embarquement général. Un des rares survivants de cette catastrophe, le chevalier de La Corue, en a laissé un récit émouvant, Il avait eu avant le départ de sinistres pressentiments, et fait des observations au général Murray sur l’inexpérience du capitaine, Au mouillage de l’Ile-aux-Coudres, Auguste perdit une de ses ancres et courut le risque de se briser sur les récifs, A trois différentes reprises, le feu se déclara ‘dans la cambuse, et ne fut éteint en dernier lieu, qu'après avoir consumé une partie du gaillard d'avant. La société frivole qui donnait le ton parmi les passagers, se livrait à un déversondage dont le chevalier, accoutumé pourtant à des scènes et à des propos soldatesques, était scandalisé. Les heures de tempêtes amenaient des démonstrations de repentir bien vite oubliées, “ Que de vœux au ciel ! s’écrie-t-il, que de promesses !.. le dirai-je ! combien de parjures 1 ” ? .

Les derniers accidents avaient détruit la meilleure part des provisions, et les passagers aussi bien que les matelots étaient réduits au biscuit sec, Une tourmente qui dura trois jours, poussa le navire en vue de Terre-

1— Journal du voyage de M. Saint-Lue de La Corne dans le navire l'Auguste.

neuve, d’où il fut rejeté par une autre tempête sur les côtes du cap Breton. Les matelots, à bout de forces, perdirent entièrement courage, et allèrent se jeter dans les hamacs, d’où ni les supplications, ni les menaces, ni les coups ne purent les arracher, Il ne restait plus d'autre espoir que de se jeter à la côte, en face d’une anse d’où paraissait sortir une rivière. Tout le monde était accouru sur le pont ; et au milieu des cris, des pleurs, des invocations, l’Auguste alla s’échouer sur un banc de sable, où les vagues le renversèrent sur le côté, emportant l’un après l’autre les malheureux naufragés, et une des chaloupes. M. de La Corne se tenait accroché aux cordages, avec un de ses enfants enlacé à son cou, quand il aperçut la dernière chaloupe, montée par le capitaine et un domestique, s’éloignant du navire, D'un bond prodigieux il sy élanca, mais perdit son enfant en voulant s'y cramponner, Un coup de mer emplit ia chaloupe et la poussa sur le sable, Sept des naufragés seulement abordèrent vivants au rivage, Deux ou trois heures après, l’Auguste se brisa et joncha toute l’anse de ses épaves, Sur le sable de la grève gisaient cent quatorze cadavres, parmi lesquels le chevalier de La Corne reconnut ses enfants et son frère. Après leur avoir donné la sépulture, et pris quelques vivres, il se mit en marche pour gagner les habitations. Pendant dix-huit jours, il erra dans les montagnes couvertes de neige, au bord des rivières et des lacs, sans savoir où il était, sans rencontrer un seul être humain. Quelques sauvages miemacs, faisant la chasse dans ces purages, lui fournirent des raquettes et lui indiquèrent des guides acadiens, Cet

homme de fer fit à pied, au cœur de l’hiver, l'énorme trajet du cap Breton à Québec, c’est-à-dire une marche de plus de cinq cents lieues à travers un pays presque partout inhabité,

Les vaisseaux qui portaient Vaudreuil et Lévis arrivèrent en France dans les derniers jours de novembre. L'Aventure aborda à Brest, la Marie à la Rochelle, où était déjà débarquée une partie des troupes. Le reste entra en rade les jours suivants. L’impression pénible causée par la perte du Canada, se réveilla au passage des débris de l’armée dans les différentes provinces où elle fut envoyée en garnison, Le peuple, blessé dans son orgueil national, ne pardonnait pas au gouvernement l'abandon de la grande politique de Henri IV et de Richeïieu. La déchéance apparaissait aux yenx des moins elairvoyants, Il fallait satisfaire l'opinion publique, dont le grondement précurseur des tempêtes du règne suivant arrivait jusqu'au pied du trône, Les ministres saisirent avec empressement l’occasion que leur offraient les scandales administratifs du Canada pour détourner l'attention. Bigot fut accueilli à Versailles par les reproches de tous les ministres. En le voyant entrer au bureau de la Marine, Berryer lui dit: “— C’est vous qui avez perdu le Canada, Vous avez trahi tous vos devoirs, votre administration a été criminelle, vous vous êtes joué des deniers publics. Vous avez enrichi vos favoris, et fait vous-même une fortune immense, Attendez-vous à toutes les rigueurs de la justice ”.

L’intendant fut jeté à la Bastille, avec les chefs de la Grande Société, Ce fut le signal de dénonciations qui

atteignirent les innocents comme les coupables, Vaudreuil fut de ce nombre, et n’échappa point à la Bastille. Il n'y eut pas jusqu'à l’honnête Pouchot qui ne fût inculpé par d’ignobles délateurs. Des accusations d’un autre genre brisèrent la carrière de braves officiers de l'armée : Dalquier et Poulhariez perdirent leurs grades de commandants de bataillon, qui furent donnés à de jeunes officiers plus agréables aux dames de la cour 1 . En décembre 1761, une commission, présidée par M. de Sartines, lieutenant général de police, et composée de vingt-sept juges au Châtelet, fut chargée de prononcer souverainement dans le procès intenté au nom du roi ‘“ contre les auteurs des monopoles, abus, vexations et prévarications commis en Canada ”, Bigot et Cadet niérent tout effrontément, tant qu’on n'eut pas mis sous leurs yeux les preuves irrécusables de leur culpabilité, Alors ils tâchèrent de se défendre en enveloppant autant de personnes que possible dans leurs accusations. Les juges mirent quinze mois à dépouiller l'énorme masse de documents qui formaient le dossier du procès, Vaudreuil parut plutôt comme juge que comme accusé dans la cause. Le celme et la contenance honnête de ce vieillard sexagénaire, blanchi au service de l'Etat, la dignité de sa défense concise et probante, firent impression sur les juges. ‘“‘ Lorsque, dit-il en commençant son plaidoyer, un gouverneur a été chargé d’une administration purement militaire, qu’il s’en est acquitté avec honneur et de la manière la plus distinguée, sans

1 — Johnstone, Dialogue.

jamais sortir du cercle tracé par ses instructions et ses pouvoirs, il a droit de regarder une procédure dont l'objet est de discuter l'administration des finances et l'emploi des deniers du roi, comme une affaire qui lui est totalement étrangère 1”, Le marquis de Vaudreuil avait gouverné la Nouvelle-France durant une des périodes les plus difficiles de son existence. Après avoir servi l'Etat pendant cinquante-six ans, et avoir eu toute éspèce d'occasions de s'enrichir, il était rentré pauvre en France, Tour à tour gouverneur des Trois-Rivières, de la Louisiane et du Canada, il avait été obligé de vendre les belles plantations qu'il avait acquises au bord du Mississipi, pour soutenir sa dignité de gouverneur généal. Durant la dernière guerre, il avait sacrifié tout son traitement, et jusqu'à sa vaisselle d'argent pour le soutien de l’armée, Selon sa propre expression, toute sa fortune consistait “ dans l'espérance des bienfaits du roi 2”,

Dédaignant de se justifier davantage des perfides insinuations de Bigot, il ne songea qu’à défendre ses compatriotes, les Canadiens, que cet intendant et ses complices cherchaient à dépouiller de leur honneur, après leur avoir enlevé tous leurs biens. “ Elevé, dit-il, dans la colonie, il a eu tout le temps d'étudier et de connaître à fond les officiers qu’il a employés; et il soutient qu'ils étaient presque tous d’une probité aussi éprouvée que leur valeur, En général, les Francais-

1— Affaires du Canada, Mémoire de M. de Vaudreuil. 2 — Idem.

Canadiens semblent être nés soldats: une éducation mâle et toute militaire les endureit de bonne heure à la fatigue, et les familiarise avec le danger; ils apprennent à se servir des armes dès qu'ils peuvent les porter ; la nécessité et l'expérience les forment de bonne heure à tous les stratagèmes d’une guerre de surprise, et la féroeité de l'ennemi qu'ils ont souvent à combattre dans leurs courses à travers les bois et les montagnes, les aguerrit en même temps contre les périls les plus redoutables, C’est de cette école que sortent les officiers et les commandants. Le détail de leurs expéditions, de leurs voyages, de leurs entreprises, de leurs négociations avec les naturels du pays, offre des miracles de courage, d'activité, de patience dans la disette, de sang-froïid dans le péril, de docilité aux ordres des généraux, qui ont coûté la vie à plusieurs, sans jamais ralentir l’empressement des autres, diminuer leur hardiesse à tout entreprendre pour le salut de la colonie, Ces commandants intrépides, avec une poignée de Canadiens et quelques guerriers sauvages, ont souvent déconcerté les projets, ruiné les préparatifs, ravagé les provinces, et battu les ennemis huit à dix fois plus nombreux que leurs détachements. Ces talents étaient précieux dans un pays dont les frontières étaient si vastes”. Vaudreuil ajoutait en concluant, “ qu'il manqueruit à ces généreux guerriers, à l'Etat et à lui-même, s’il ne publiait leurs services, leurs talents, leurs vertus et leur innocence 1”,

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