LETTRES DE JAUBERT ET DE DUCHAT
Les lettres suivantes de deux officiers de l'armée, le lieutenant de Jaubert et le capitaine Duchat, écrites à leurs familles, donnent quelque idée de ce qu'éprouvait le soldat français transporté de la vieille Europe dans les solitudes du nouveau monde. Les lettres du lieutenant de Jaubert, du régiment de Béarn, ont à ce point de vue un intérêt tout particulier. Elles sont écrites par un jeune homme assez peu instruit, qui a quitté depuis peu le toit paternel, et qui fait part à son père de ses ennuis, du sentiment de profond isolement qui l’accable dans son lointain exil, et de ses embarras financiers. Il interrompt ses réflexions pour raconter, dans une première lettre, la marche de l’armée contre le fort George, et dans une seconde, la prise de ce fort. Je les reproduis à peu près dans leur entier, avec leurs imperfections de style et leurs incorrections, parce qu'elles traduisent bien les impressions du simple troupier.
La lettre du capitaine Duchat, d'un tout autre genre, est celle d’un soldat accoutumé à la guerre, qui crayonne, avec
lus © ins d'attention, ce qui le frappe dans le pays noulus ou moins d'attention, qui le f, e dans 1 ys nou
veau qu'il parcourt, et y mêle des appréciations, quelquefois
hâtives ou hasardées, le plus souvent judicieuses et vraies, Cette lettre est écrite sous forme de Relation à son frère qui porte un nom différent du sien et s'appelle M. Lamy de Châtel. Je cite d'abord les lettres de Jaubert.
Au camp sous Carillon, ce 15 juillet 1737.
Je n'airien de plus pressé, mon très cher père, que de vous donner de mes nouvelles. Je saisis avec empressement cette occasion pour Québec pour pouvoir vous assurer de nouveau
de mes profonds respects, et en même temps, pour vous
demander la continuation des bontés que vous avez daigné avoir pour un fils qui cherche et qui cherchera avec empressement toutes les occasions de tâcher de les mériter et de répondre aux bontés que vous voulez bien avoir pour moi, J'ose espérer, quoique éloïzné de vous, mon très cher père, que vous voudrez bien m'accorder cette grâce. Il n'y a personne dans le monde qui s'aperçoive plus que moi d'être éloigné d'un père que j'aime tendrement. Que ne donneruis-je pas dans le monde si je pouvais être à même d'être auprès de vous et de pouvoir avoir le plaisir de vous voir, Les expressions me manquent avec raison pour pouvoir vous l’exprimer, Je ne fais qu'adresser tous les jours mes vœux au Ciel pour votre conservation et pour qu’il me fasse la grâce de vous posséder de longues années. C'est la seule marque de reconnaissance que puisse vous donner un fils qui vous a été, toute sa
vie, extrêmement dévoué.
J'ai reçu avec un plaisir et une satisfaction inimaginables, mon très cher père, deux de vos lettres, dont l’une datée du 20 janvier 1756, et l’autre du 16 janvier 1757. Les expressions me manquent pour pouvoir vous exprimer le plaisir que j'ai eu de recevoir de vos nouvelles, aussi de mes très chers frères, après si longtemps que je n'avais pas eu ce bonheur, par les immenses espaces qui malheureusement nous séparent. J'ai reçu les deux lettres par le même courrier le 22 du mois de
juin.
Ici, tous nos chers pays qui n'avaient pas reçu de nouvelles de Perpignan, m'écrivirent de vouloir bien leur en faire part. Je leur envoyai toutes les nouvelles que vous m'avez mandées, et tout ce qui a concerné notre cher pays. Vous pouvez bien
vous imaginer le plaisir que cela leur a fait. Quand vous aurez
la bonté de m'écrire, je vous prierai de vouloir bien me mar-
quer touchant chacun d'eux sur leur famille, parce que nous avons convenu que chacun en ferait la même chose, J'espère que vous voudrez bien m'accorder cette grâce, Je vous prierai très instamment de vouloir bien me donner de vos nouvelles et de mes très chers frères le plus souvent que vous pourrez; car la seule consolation que j'aie ici est de pouvoir recevoir de
vôs nouvelles, Vous me priveriez beaucoup si vous ne m’accor-
diez cette grâce. J'ai été charmé que mes lettres vous soient
parvenues jusqu'à vous. Vous devez bien juger par vous-même le chagrin que j'ai du manque de vos lettres, puisque ce sont elles qui doivent faire mon unique consolation dans un pays si éloigné.
Nous reçûmes le 20 avril dernier des nouvelles de France par un vaisseau qui est arrivé à Loüisbourg le ler janvier, et qui était parti de France du mois d'octobre dernier, par lesquelles il nous a contirmé la prise de Port-Mahon avec toutes les dépendances, le détail du siège, et tous les préparatifs que l'on fait en Europe tant dans nos ports que sur terre, et la bataille qui a été donnée entre l’armée autrichienne avec celle du roi de Prusse, qui a passé et ravagé toutes les terres du roi de Pologne, et le secours que le roi de France doit y envoyer, commandé par le prince de Soubise, et le secours que la Czarine doit fournir en cette campagne, et six bataillons que l’on a fait passer dans l'ile de Corse. Tous ces préparatifs nous font conjecturer que notre séjour dans ce pays sera plus long que nous n’avions pensé ; vos nouvelles n'ont fait que nous le confirmer, Il nous tarde pourtant de repasser en France pour pouvoir avoir le plaisir de vous voir.
Il est étonnant comme toutes les denrées et les marchan-
dises sont chères; il nous en a coûté très cher cet hiver en
APPENDICE 455 faisant ordinaire, et nos appointements ne suffisent pas pour pouvoir vivre, tant en campagne qu'en garnison. Et si vous ne suppléez pas par l'argent que vous voudrez bien m'envoyer, je puis vous assurer qu'il me sera impossible de pouvoir vivre. [lest très malheureux pour nous, étant éloignés comme nous sommes de nos pays, de devoir manger notre argent, Vous me direz: “ Mais vous avez vécu jusqu'ici avec vos
appointements, pourquoi n'en vivrez-vous pas dorénavant ” ?
Si le roi nous avait donné les rafraichissements de cette ‘ampagne, comme il nousles avait donnés les campagnes précédentes, nous aurions pu, en bien épargnaut, nous tirer d'affaire. Depuis qu'il nous faut acheter les rafraichissements pour la campagne sur nos appointements, il est impossible
de pouvoir vivre,
Comme il serait inutile que vous m'envoyassiez de l'argent comptant, parce que les ennemis pourraient s'en emparer, je vous demanderai seulement une lettre de crédit que vous aurez la bonté de m'envoyer sur quelque commerçant de Québec. Comme je pourrais en avoir besoin pour mon hiver, J'en emprunterai, et par le moyen de la lettre de crédit que vous aurez la bonté de m'envoyer au printemps prochsin,
je paierai par ce moyen aux personnes à qui j'aurai emprunté.
Vous devez être bien persuadé, mon très cher père, que je n’en ferai pas mauvais usage et que je ne le dépenserai pas mal à propos. Et mon propre intérêt est d'épargner le plus que je pourrai, et ce sera assurément dans la dernière nécessité que je ferai usage de la lettre de crédit que vous voudrez bien m'envoyer. Il serait bien malheureux pour moi si vous n'aviez pas la bonté de me l'envoyer. Vous pouvez vous
adresser à M. de Tabaris ou à M.Jue qui a des correspon-
dants à Bordeaux, et ceux-là écriront à leurs correspondants
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