‹ Guerre du Canada, 1756-1760 [microforme] (volume 3)Chapitre 8 sur 58 · CHAPITRE DIX-SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-SEPTIÈME

Wolfe chargé de l'expédition contre Québec, — Une soirée chez Pitt. — Séjour à Bath.— Mlle Lowther, — Wolfe à sa mère, — Son projet d'attaque. — La flotte anglaise dans le Saint-Laurent, — Retour de Montcalm à Québec, — Son plan de défense, — Vauquelin et Pellegrin, — Arrivée de Vaudreuil et de Lévis. — Les Canadiens accourent sous les drapeaux. Activité à Québec et au camp de Beau” port. — L'amiral Durell à l’Ile-aux-Coudres. — Embuscade au cap à la Branche, — La Traverse.— Dubai quement des Anglais. — Wolfe en vue de Québec. — Les brüûlots. — Les Anglais à la Pointe-Lévis. — Alerte au camp de Beauport. — L'équipée des écoliers. — Bombardement de Québec.— Hésitations de Wolfe.— Une descente à la Pointe-aux-Trembles. — Embuscade au Gué-d'Hiver. — Bataille de Montmorency.— Lévis, l'homme du jour. — Alarmes pour la frontière, — Départ de Lévis.

Le 16 février 1759, durant une de ces soirées froides et brumeuses qui pèsent habituellement sur la ville de Londres à cette époque de l'hiver, le général Wolfe était descendu à la résidence de William Pitt, qui venait de lui confier expédition prête à faire voile pour mettre le siège devant Québec, La veille de son départ, Pitt, qui désirait lui réitérer ses dernières instructions, l'avait prié

à dîner en compagnie d’an seul autre convive, Lord Temple, A la fin de la soirée, Wolfe, surexcité sans doute par ses propres pensées, par les grands intérêts en jeu et par la présence des 1x hommes d'Etat avec qui il était en tête-à-tête, se la:;sn emporter à son impétuosité naturelle, et quoiqu'il eût été très sobre de vin durant le repas, il finit par se livrer à d’étranges bravades,. Il se leva, sortit son épée, en frappa du pommeau la table, la brandit en faisant le tour de la salle et en disant les grandes choses que cette épée allait accomplir. Les deux ministres restèrent confondus de cette sortie si inusitée chez un homme de sens et de raison, Quand Wolfe fut parti, et que le bruit de sa voiture se perdit dans la rue, Pitt parut un instant ébranlé dans la haute opinion qu'il s'était faite du jeune général, Levant les yeux et les mains au ciel, et s'adressant ensuite à Lord Temple :—* Grand Dieu ! s’'écria-t-il, dire que j'ai confie le sort du pays et de mon administration à de telles mains !? Lord Mahon, qui rapporte cet incident dans son Histoire d'Angleterre, assure l'avoir appris de Lord Grenville, son parent, homme doux et bienveillant, à qui Lord Temple lui-même lavait raconté..…..Ce trait, ajoute l'historien, confirme le propre témoignage de Wolfe, lequel avoue qu’il ne paraissait pas avec avantage dans les circonstances ordinaires de la vie, Parfois l'excès de la timidite fait tomber dans l'excès contraire ; aussi, ut Mahon, faut-il être indulgent pour un écart tané qui peut très bien s’allier avec une vraie

et un mérite réel, t-ce la rumeur de cet incident qui aurait fait

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que le nouveau général de Pitt était un fou enragé ? —“ S'il est enragé, repartit le vieux roi, j'espère qu'il mordra quelques-uns de mes généraux 1”,

Peu de jours après son retour d'Amérique, Wolfe était allé prendre les eaux de Bath pour refaire sa santé plus que jamais compromise, “Je me suis établi en face du square, écrivait-il à son père, pour avoir plus de tranquillité, plus d'air et être plus près de la campagne, Les femmes n'ont rien de remarquable ici, les hommes non plus, Il faut toutefois qu’un homme soit bien difficile à plaire pour ne pas trouver quelqu'un qui lui convienne ”. Wolfe ne tarda pas à aimer le séjour de Bath: c’est 1à, paraît-il, qu'il renouvela ses intimités avee M Catherine Lowther, Il lui offrit sa main; elle l'accepta. Elle lui donna son portrait qu'il emporta en Amérique et qu'il porta sur lui jusqu’à la veille de sa mort ?,

Les heures dévouées au sentiment ne détournaient nullement le jeune officier de son devoir militaire, Peu de jours auparavant, écrivant à son ami le lieutenantcolonel Rickson, 11 découvrait le fond de sa pensée sur la dernière expédition, “Je ne trouve pas que nous avons été heureux cette année en Amérique, Nos forces étaient tellement supérieures à celles de l'ennemi, que nous pouvions espérer de plus grands succès... Il me semble que ce n'aurait pas été une tâche très difficile d'obliger ie marquis de Montcalm de mettre bas les armes, et conséquemment de livrer tout le Canada...

1 — Wright, Life of Wolfe, p. 487.

2— Idem, p. 473. ne

58 MONTCALM ET LÉVIS Entre nous soit dit, notre tentative de débarquer là où nous l'avons fait était téméraire et sans jugement ; notre succès, à mes yeux, à été inattendu et immérité, Il n’y a pas eu de prodigieux efforts de courage dans cette affaire ; un officier et trente hommes auraient rendu impossible notre débarquement là où nous l’avons exécuté, Nos autres opérations ont été lentes et trainantes autant que cette tentative avait été malavisée et désespérée ; mais ceci est pour votre information particulière seulement,

‘“ Nous avons perdu du temps au siège, encore plus après le siège, et fait des bévues depuis le commencement jusqu’à la fin de la campagne !.

‘J'ai écrit aujourd'hui à M. Pitt qu’il peut disposer de mon fragile squelette comme il lui plaira, et que je suis prêt à toute entreprise à la portée et dans les limites de mon habileté et de mon adresse, Je suis dans un très mauvais état de santé, pris à la fois par la gravelle et par le rhumatisme ; mais j'aime mieux mourir que de refuser aucune espèce de service qui se présente. Si j'écoutais mon goût, ilme pousserait vers l'Allemagne. cependant ce n’est pas à nous de choisir, mais d’obéir ?,

Quand Wolfe bläraait si sévèrement l’heureuse faute commise à Louisbourg

5) dit que lui-même ne prendrait Québec qu'à la condi-

qu'aurait-il pensé si on lui eût

tion de commettre une faute semblable ? La chambre

1 — Dans une autre lettre, Wolfe dit en parlant de Louisbourg : “# This place could not have held ten days, if it had been attacked with common sense ”, p. 499,

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MONTCALM ET LÉVIS 29 des Communes vota des remerciements à l'amiral Boscawen et au général Amherst ; elle ne fit pas mention de Wolfe, parce qu’il ne commandait qu’en second, Mais Pitt lui confia, aussitôt après, l'expédition qu’il préparait contre Québec, en lélevant au grade de brigadier, Le peu de jours que Wolfe eut encore à séjourner en Angleterre, se passèrent entre les préparatifs de l'embarquement et les attentions filiales, Son père, vieillard septuagénaire, usé par la guerre ; sa mère, dont la santé avait toujours été chancelante, lui causaient de vives inquiétudes, Lui-même n’en inspirait pas moins à ses parents. Les uns et les autres, réfléchissant À leurs fragiles existences, songeaient au peu de chance qu'ils avaient de se revoir, et cette pensée répandait sur leurs épanchements la mélancolie des éternels adieux, “Tout ce que je souhaite pour moi, disait-il, est d'être prêt en tout temps à rencontrer d’un œil ferme le sort qu’on ne peut éviter, et à mourir avec honneur et grâce quand l'heure viendra ”, Il fut exa acé au delà de ses rêves.

Peu de jours avant son départ, il écrivait à Londres à son oncle Walter: ‘% Si le marquis de Montcalm trouve les moyens de faire échouer nos efforts durant un autre été, il pourra être regardé comme un habile officier... Nous avions le Canada dans nos mains l'année dernière... Si le siège de Louisbourg avait été poussé avec vigueur, Québec serait tombé, Je dois prendre une plus grande part à cette affaire que je ne l'aurais souhaité, La lenteur de quelques-uns de nos officiers a forcé en quelque facon le gouvernement de

descendre aussi bas... Nous pensons mettre à la voile

60 MONTCALM ET Lfvis

dans trois semaines environ, La vie de Londres et le manque d'exercice me sont entièrement contraires, mais la mer me l’est encore davantage ”?.

A sa mère il faisait ses adieux en ces termes :

“ Les scènes de départ doivent être évitées autant que possible ; voilà pourquoi je préfère le moyen dont je me sers pour offrir mes bons souhaits et mes devoirs à mon père et à vous. AJ’accomplirai ma tâche au meilleur de mes capacités. Le reste, vous le savez, est encre les mains de la Providence, aux soins de laquelle j'espère que votre bonne vie et conduite recommanderont votre fils ?,

Wolfe devait avoir sous ses ordres trois brigadiers : Monckton, Townshend et Murray. Chacun d'eux était plus âgé que lui, quoique dans la vigueur de la jeunesse, Pitt lui avait laissé le choix de ses principaux officiers ; mais Townshend qui avait intrigué pour faire partie de l'expédition, lui avait été imposé, C'était un grand seigneur hautain, prétentieux, moqueur, passant une partie de son temps à faire la caricature de ses chefs, Il avait de la bravoure, du talent, ne manquait pas de bonnes qualités, mais se rangeait toujours du côté des mécontents, Walpole, dans ses mémoires sur le règne de George ITT, prétend qu'il mit tout en œuvre pour traverser les plans de Wolfe. Monckton et Murray étaient d’un tout autre caractère, Monckton, esprit large, droit et modeste, passait pour un parfait gentilhomme, Ilavait malheureusement joué un triste rôle

lors de l’expulsion des Acadiens, en 1755. James

Murray s'était attiré l'admiration et l'amitié de Wolfe

par sa valeur et son activité au siège de Louisbourg.

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MONTCALM ET LÉVIS 61 Il devint le second gouverneur anglais du Canada. Son plus bel éloge est dans la bouche des Canadiens-français, à qui son nom est resté cher, malgré les temps difliciies qu'il eut à traverser, Un autre ami de Wolfe, son premier officier d'état-major, le lieutenant-colonel Carleton, était destiné après la conquête, à graver son souvenir en lettres d’or dans nos annales, Guy Carleton, plus tard Lord Dorchester, sut si bien se faire aimer des Canadiens, les commanda avec tant de sagesse et de prudence, que l'Angleterre le nomma à quatre reprises différentes gouverneur du Canada,

Dans la soirée du 17 février, le vaisseau amiral le Neptune, de quatre-vingt-dix canons, sorti le même jour de Spithead, à la suite de la flotte anglaise, cinglait le long des côtes de Angleterre, Wolfe, debout sur le pont; cherchait à oublier la pensée du mal de mer qui comnencait à le tourmenter, en regardant s’allumer lun après l’autre les falots des navires qui bientôt étoilèrent tout l'horizon, Ce vaste armement, vingt-deux vaisseaux de ligne, cinq frégates, dix-neuf autres bâtiments de euerre et un nombre immense de transports, étaient aux ordres de l’invalide officier de trente-deux ans dont Pitt avait deviné le génie |,

La destination de la flotte était Louisbourg ; mais à son arrivée en face du Cap-Breton, elle trouva la rade fermée par des champs de glace, qui obligèrent l'amiral Saunders d'aller, en attendant qu’elle fût libre, chercher un refuge à Halifax, Deux autres escadres étaient parties d'Angleterre peu de jours auparavant : celle de amiral

1— Knozx's Journal, vol. I, p. 278.

Holmes, en route pour New-York d’où elle devait amener

des renforts à Louisbourg ; celle de l’amiral Durell qui’

venait croiser à l’entrée du Saint-Laurent, pour intercepter tout secours de France, Ce ne fut qu'au milieu de mai que la flotte put entrer dans le havre de Louisbourg,

A peine Wolfe y avait-il mis pied à terre, qu’il apprit la mort de son père. “Je suis profondément afligé, écrivait-1l à son oncle, qu'il n'ait pas été en mon pouvoir de l’assister dans sa maladie, et de consoler ma mère dans sa douleur ; d'autant plus que sa famille n’a pas d'affection pour elle, et que vous êtes trop loin pour lui apporter du soulagement ”?.

Dans la suite de la lettre où Wolfe annonça quel était son plan d'attaque sur Québec, on voit qu'il ne prévoyait pas la résistance qu'il ailait y rencontrer, quoique peu de jours auparavant, il eût écrit à Pitt que “au Canada chaque homme était soldat ?,

“ Nous avons ordre d'attaquer Québec: une très jolie opération, L'armée est de neuf milles hommes : dix bataillons, trois compagnies de grenadiers, quelques-unes de la marine. et six des rangers de l’'Amfrique du Nord nouvellement levées, incomplètes et les plus mauvais soldats de l’univers. Les troupes régulières du Canada consistent en huit bataillons de vieille infanterie, environ quatre cents hommes par bataillon, et quatre compagnies de la marine ou troupes de la colonie, . quarante hommes par compagnie. Ils peuvent réunir huit à dix mille Canadiens et peut-être mile Indiens,

Comme ils sont attaqués du côté de Montréal par douze mille combattants effectifs, il faut absolument qu'ils

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divisent leurs forces ; mais comme la perte de la capitale implique celle de la colonie, leur principale attention sera là. Par conséquent, je compte que nous trouverons à Québec six bataillons, quelques compaunies de la marine, quatre ou cinq mille Canadiens et quelques Indiens, en tout un nombre peu inférieur à celui de leur ennemi... La ville de Québec est pauvrement fortifiée, mais le terrain autour est montagneux. Pour investir la place, et couper toute communication avec la colonie, il sera nécessaire de faire camper notre droite sur la rivière Saint-Laurent, et notre gauche sur la rivière Saint-Charles. De la rivière Saint-Charles à Beauport, la communication devra être tenue ouverte par des postes et des redoutes fortement retranchés.

“ L'ennemi peut passer cette rivière à marée basse, et il sera à propos de nous établir avec de petits postes retranchés depuis la Pointe-Lévis jusqu’à la Chaudière. Ce sera l'affaire de nos forces navales de nous rendre maîtres de la rivière tant au-dessus qu'au-dessous de la ville, Si je trouve que l’ennemi est fort audacieux et bien commandé, je procéderai avec la dernière précaution et circonspection pour donner le temps à M. Ambherst de faire usage de sa supériorité, S'ils sont timides, faibles et ignorants, nous les pousserons avec plus de vivacité, afin de pouvoir, avant que l'été soit fini, assister le commandant en chef, Je compte que nous aurons un vif engagement au passage de la rivière Saint-Charles, à moins que nous puissions faire monter à la dérobée un détachement en haut de la rivière et le d‘barquer trois, quatre, cinq milles ou

plus au-dessus de la ville, et avoir le temps de nous

y retrancher si fortement qu’ils n’oseront nous attaquer 1

Des brumes presque continuelles retardèrent la flotte à Louisbourg. Enfin, le 6 de juin, les derniers transports levèrent l'ancre, Pendant qu'ils cinglaient hors de la rade, les soldats attroupés sur le pont faisaient retentir les rochers voisins de leurs cris de joie ; les officiers non moins enthousiastes, échangeaient des santés entre eux en saluant d'avance “ les couleurs britanniques sur tous les forts, ports et garnisons de l'Amérique ?”.

Le 11, du haut des falaises de Gaspé, les sentinelles françaises reconnurent l’escadre aux blancheurs lointaines qui éclairaient l’horizon. Avant la fin du jour, les innombrables navires aux ailes éployées comme des vautours, doublèrent le cap des Rosiers.

L’avant-garde, composée des dix vaisseaux de l'amiral Durell, venait alors de jeter l’ancre au mouillage de la Prairie, entre l’Ile-aux-Coudres et les Eboulements,. Durell n'avait réussi à capturer que trois navires et quelques chargements de provisions.

Il avait à son bord un pilote francais appartenant à une ancienne et honorable famille du Canada, dont le nom est resté flétri comme celui d’un traître. Jean Denis de Vitré avait été pris en mer, et s’il faut en croire son propre témoignage, forcé sous peine de mort de diriger l’escadre, Au reste, il n’était pas le seul à subir cette dure nécessité, car en entrant dans le fleuve, l’amiral avait arboré le pavillon francais et fait les

1— Wright, Life of Wolfe, p. 497 et suiv.

2— Knox's Journal, p. 279.

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MONTCALM ET LÉVIs 65

signaux d'usage pour appeler les pilotes. Ceux-ci avaient aussitôt lancé leurs chaloupes à la mer et ne s'étaient aperçus de leur méprise que lorsque, montés sur les navires, ils avaient été faits prisonniers. D’après une légende qui n’a .jamais existé que dans l’imagination des Anglais, un missionnaire se trouvant auprès d’une des vigies stationnées sur la côte, aurait été pris de transports de joie en s’imaginant que c’était la flotte francaise ; mais reconnaissant ensuite le pavillon anglais aux mâts des navires, il serait mort sur place de désespoir.

A sept heures du soir, le 22 mai, Montcalm était descendu à son hôtel de la rue des Remparts, harassé d'une marche de soixante lieues qu'il venait de faire tout d’une haleine, et irrité plus que jamais contre Vaudreuil qui l'avait retenu malgré lui à Montréal, jusqu’à l'arrivée des dernières dépêches de la cour, “II

eut sur le champ une conférence avec lintendant, dont .

il résulta qu'il n’y avait rien de prêt 1”, Dès l’automne de 1757, Montcalm avait fait, comme on l’a vu, en prévision d’un siège, l'inspection des envi- - , k AL? Q , rons de Québec, des deux côtés du fleuve jusqu’au cap Tourmente, car les fortifications de la ville n'étaient

1 Journal de Montcalm.—-Montcalm en rejette à tort la faute sur Vaudreuil et en appelle aux témoignages de l’ingénieur Pontleroy, “qui, dit-il, n’a rencontré que des obstacles”, Or Pontleroy dit lui-même: ‘ Le marquis de Vaudreuil m'a laissé le maître de faire ce que je jugerais néressaire. Je vais, ajoute-t-il à M. de Moras, faire travailler à l'indispensable en attendant vos ordres ”. Lettre au ministre, 15 mai 1758,

pas même “ à l'abri d’un coup de main ”, Sa situation, dit-il, “aurait dû inspirer à tout autre ingénieur que M. de Léry des ressources admirables pour en faire une bonne place; mais il semble qu’il s’est attaché, en dépensant des sommes immenses, à détruire les avantages que la nature avait prodigués à sa situation ”?.

Les remparts du côté de la campagne n'étaient formés “ que d’un très-faible mur ” sans parapets, sans un seul canon qui pût battre la plaine, On n'avait pas même songé à les protéger à l'extérieur par des ouvrages avancés, Le plan de Montcalm avait été dès lors d’empêcher une descente de l’ennemi au seul endroit qui lui paraissait accessible, la côte de Beauport, où la rive nord s’allonge en pente douce, coupée à droite par la rivière Saint-Charles, à gauche par la rivière et la chute de Montmorency, d'y masser ses troupes et d’y établir un camp retranché 1,

Vaudreuil avait écrit à peu près dans le même sens au ministre, le 1* avril précédent : “ Suivant ce que j'aurai, tant en troupes, milices, sauvages et gens de mer, je ferai mes dispositions, soit pour m’opposer à la descente de l’ennemi à l’île d'Orléans, ou pour me réduire à l’attendre au passage de la rivière de Montmorency jusqu'à Québec, et depuis Québec jusqu’à la rivière du Carrouge..…

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1 La première idée de ce camp avait été donnée par Lévis. Montcalm n'avait songé d’abord qu'à se retrancher derrière la.rivière Saint-Charles. — Johnstone, Dialogue in Hades.

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“ Quelques efforts que fassent les Anglais, je me flatte… que la valeur des troupes, les intérêts personnels des colons, leur attachement au roi, le nombre de sauvages que nous aurons, toutes ces forces réunies et animées du même désir, rendront la conquête de cette colonie bien difficile pour ne pas dire impossible ”,

Le 8 mai suivant, Vaudreuil ajoutait : ‘“ Quelque triste et critique que soit notre situation, je n'ai pas moins de confiance en mes dispositions pour faire face à l'ennemi de tout côté, autant que nos moyens peuvent le permettre, Le zèle dont je suis animé pour le service du roi me fera toujours surmonter les plus grands obstacles. Je prends les plus justes mesures pour bien recevoir l'ennemi, quelque part qu'il veuille nous attaquer,

“ Permettez, Monseigneur, que je vous supplie de vouloir bien assurer Sa Majesté qu'à quelque dure extrémité que je puisse être réduit, mon zèle sera aussi ardent qu'infatigable; que je ferai jusqu’à limpossible pour que nos ennemis ne fassent aucun progrès nulle part, ou pour du moins le leur faire acheter extrêmement cher ”.

Si Vaudreuil ne gardait pas devant l'ennemi la résolution qu'il avait dans son cabinet, il est certain du moins qu’il exprimait celle de la colonie tout entière,

Le lendemain de son arrivée, Montcalm convoqua, au palais de l’intendant, tous les capitaines de frégates et de navires, avec les officiers de port. A leur tête, on remarquait le capitaine Vauquelin, le héros de

Louisbourg, aussi habile dans les conseils qu'intrépide au combat 1,

Là aussi se trouvait le vieux capitaine connu de tout le monde sous le nom du bonhomme Pellegrin, un peu sourd, mais encore actif et d’une expérience consommée, C’était lui qui avait servi de pilote à l’escadre sur laquelle étaient venus Montcalm et son corps de troupes. ‘Toujours en mer depuis lors, il était devenu l’homme de confiance de tous les officiers, qui le charveaient de leurs messages pour leurs familles, et qui en revevaient les réponses à son retour ?,

A la première demande qui fut faite par le général dans le conseil, tous décidèrent d’un commun accord de mettre trois cents matelots à la disposition du génie pour travailler aux lignes de défense tracées le long de la rivière Saint-Charles. Le capitaine Duclos se chargea de construire une batterie flottante, des carcassières et des bateaux armés chacun d’une pièce de canon. Quatorze cents marins feraient le service de cette petite flotte.

1 Vauquelin des Yveteaux appartenait à une famille opulente, dont un membre avait été précepteur de Louis XIII. Il s'était retiré chez lui à sa rentrée en France ; mais le ministre de la narine l'avait rappelé, nommé lieutenant de vaisseau, quoiqu'il n’eût commandé que des navires marchands, et envoyé au Canada avec les plus hautes recommandations.

2 __ J'ai enfin vu notre ami Pellegrin ; je dis notre, car il me semble que ma chère maman a bien voulu le recevoir avec amitié; aussi avez-vous fait la conquête de ce bon hyperboréen. Je crois, ma foi, qu’il laisserait sa femme pour vous... Je n'ai encore vu Pellegrin que trois heures, ainsi je n’ai pas eu le temps de le questionner un cinquième de ma curiosité”. Bougainville à Mme Hérault de Séchelles. Québec, 20 septembre 1757.

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Il fut proposé de fermer le chenal le plus étroit du fleuve, celui de la Traverse entre l’île d'Orléans et l’île Madame, en y coulant bas dix des plus gros navires et d’ériger aux environs deux batteries, l’une au cap Tourmente, l’autre au cap Brûlé; mais ni l’un ni l'autre de ces projets ne fut exécuté, parce que le cupitaine Pellegrin, ayant été envoyé peu de jours après sonder le chenal de la Traverse, l'avait trouvé bien plus large qu'on ne le disait,

Le même jour, Montcalm écrivit au chevalier de Lévis: “Nous venons d'apprendre par deux capitaines marchands qu'ils ont vu à Saint-Barnabé sept ou dix vaisseaux, Ce pourrait être l'avant-garde des Anglais. Cependant on n’a point fait de signaux, et nous n'avons point d'avis; ce qui m’empêche, vu la nécessité de ménager nos vivres, de faire avancer nos bataillons. Mais faites-les tenir prêts, car avant vingt-quatre heures, vous recevrez peut-être un second courrier pour les mettre en mouvement, M. Rigaud aura la bonté de faire tenir prêts les Canadiens que M. de Vaudreuil destine à la défense de cette partie. J’envoie des ordres pour que le bataillon de Languedoc marche...

“ Je compte M. le marquis de Vaudreuil parti; sil ne l’est pas, vous lui communiquerez ma lettre ”.

Vaudreuil était en marche, et Lévis devait le suivre de près. .

Le soir du même jour, à minuit, toute la rive droite du Saint-Laurent fut illuminée de cap en cap jusqu’à Québec, d’où l’on répondit par les signaux convenus. Un courrier dépêché de la baie Saint-Paul apprit en

même temps l’arrivée de l'avant-garde anglaise au mouillage de l’Ile-aux-Coudres,

Les derniers doutes étaient dissipés. Les optimistes, comme il s’en trouve toujours, s'étaient flattés que la flotte anglaise ne pourrait franchir les difficultés de navigation qu’elle rencontrerait dans le fleuve, L’escadre de l'amiral Walker s'était perdue, de leur vivant même, sur les rochers des Sept-Iles. Toutes les âmes dévotes, les femmes assiégeaient les églises ; toutes les communautés religieuses étaient en prières; on faisait des processions, des pèlerinages à Notre-Dame-des- Victoires pour obtenir cette grâce. Enfin, il fallut bien se rendre à l'évidence.

Une agitation et une activité fièvreuses régnaient dans la ville et dans les campagnes, d’où affluait vers la capitale la population en armes.

Un dernier billet de Montcalm trouva Lévis en route pour Québec :

“ J'ai encore moins de temps, mon cher chevalier, pour écrire depuis l’arrivée de M. le marquis de Vaudreuil ; car 1l faut lui faire jouer le rôle de général, Je lui sers de secrétaire et de major, Il me tarde que nous vous ayons et de vous embrasser ?.

C’était la première fois que Vaudreuil se trouvait à l’armée à côté de Montcalm, dont la position était devenue plus que jamais irritante par son élévation au grade de lieutenant-général. Le gouverneur n'avait aucun des grands grades, et cependant le commandant en chef de l’armée était obligé de lui rendre les honneurs du généralat, Cette dualité dans le commandement était, comme on l’a vu, un vice inhérent au système colonial,

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MONTCALM ET LÉVis 71

et reparaissait dans l’ordre civil entre le gouverneur et l'intendant, Elle avait amené de tout temps et devait fatalement amener des conflits, La cour n’avait su comment y échapper dans la dernière crise : Montcalm s’imposait par ses victoires, Vaudreuil par son influence auprès des colons. Remplacer le premier, c'était peut-être perdre la. colonie ; rappeler le second, c'était peut-être amener la défection des Canadiens, que le roi était honteux d'abandonner après avoir tant exigé d'eux, Il crut tout concilier en donnant à Montcalm la direction des opérations militaires, et à Vaudreuil le droit d’être consulté : c'était consommer la discorde,

Les troupes furent campées, à mesure qu’elles arrivaient, en arrière de l'Hôpital-(ténéral, sur la rive droite de la rivière Saint-Charles, où elles furent employées d'abord à terminer cette ligne de défense, qui devait servir de retraite à l’armée, au cas où elle serait forcée dans ses retranchements de Beauport, Le colonel de Bougainville se porta en avant avec les compagnies de grenadiers placées sous ses ordres, et les échelonna depuis la rive gauche de la rivière Saint-Charles jusqu’au ruisseau de Beauport, pour y travailler au camp retranché. Le nombre des travailleurs augmentait chaque jour par la rentrée des miliciens qui accouraient en plus grand nombre qu'on n'avait osé l’espérer, “On vit arriver au camp des vieillards de quatre-vingts ans et des enfants de douze à treize ans, qui ne voulurent jamais profiter de l’exemption accordée à leur âge 1”,

1— Archives de la marine. — Extrait d'un journal tenu à d'armée que commandait feu M. de Montcalm, lieutenant général.

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Montcalm s'était senti soulagé en serrunt la main à son cher chevalier, tant il avait de confiance dans son expérience militaire. Sa présence lui rendait moins importune celle du marquis de Vaudreuil.

Lévis, au reste, toujours en bons termes avec le gouverneur, adoucissait avec autant de tact que de prudence les rapports des deux ennemis. Montcalm et lui étaient montés à cheval dès le mom: nt de leur réunion, et, suivis de Pontleroy avec quelques autres officiers du génie, iis avaient parcouru torte la rive du fleuve jusqu'au Saut de Montmorency, et avaient fixé l’'emplacement des batteries et des redoutes à construire de distance en distance,

M. Jacquot de Fiedmond se chargea de fortifier les têtes de ponts de la rivière Saint-Charles, pendant qu'un autre ingénieur, M. de Caire, arrivé de France depuis peu de jours, surveillait les travaux qui se poursuivaient le long de cette rivière, Deux autres ponts furent construits à son entrée et défendus par des ouvrages couronnés, On y éleva aussi, sur deux navires coulés à fond, deux batteries de dix pièces de canou. Enfin, l'embouchure fut fermée par une forte estacade. Le palais de l’intendance allait être entouré d’une double enceinte de palissades, et le quai construit en face armé de plusieurs pièces de campagne. Autour de la base du cap, régnaient quatre grandes batteries, que le chevalier de Bernetz, noinimé second commandant de la ville, faisait perfectionner, Une partie de ces batter’?s donnait sur la rade, le reste sur le cours du fleuve, Tcus les édifices qui pouvaient eu gêner le feu étaient démolis, tandis qu’on bonchait toutes les ouvertures des maisons

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adossées au cap, et qu'on barrait toutes les rues montant à la haute-ville, hormis celle du Palais. A partir de ce dernier endroit, le sommet du promontoire, dont les fortifications n'étaient pas terminées, fut couronné de palissades crénelées de trois en trois pieds, se prolonseant jusqu’au delà de là porte de la basse-ville, et les différentes batteries réparées où munies de nouvelles pièces d'artillerie, Deux batteries à barbettes, placées dans la côte de la basse-ville, en défendaient l'accès, Le palais épiscopal avait été abandonné par l'évêque pour servir de redoute,

Durart cet intervalle, on voyait s'élever comme par enchantement sur la côte de Beauport les lignes du camp retranché. “Jamais, dit le capitaine de Foliené, ouvrages ne s’élevérent plus vivenient, de sorte que nos généraux avaient la satisfaction de se voir bientôt en état de recevoir les ennemis ?,

Le capitaine Duclos reçut le commandement de la batterie flottante nommée le Diable, dont il avait donné le plan et surveillé la construction, Elle était de forme hexagonale, et ne tirait que trois'ou quatre pieds d’eau, jnoïiqu'elle portât douze pieces de canons de gros calibres, Huit brûlots et cent vingt cajeux, chargés de matière combustible, devaient être lancés sur la flotte ennemie dès qu’elle paraîtrait devant la rade, Les navires charoëés de vivres recurent ordre de monter aux Trois- Kivières, d’où l’armée tirerait ses approvisionnements, Les deux frégates du roi, mouillées à l’anse des Mères, à une demi-lieue au-dessus de Québec, y empêcheraient une descente, M, de la Rochebeaucour formait un petit corps de cavalerie de deux cents hommes pour se

porter aux endroits les plus menacés,

Montcalm qui, malgré ses occupations sans nombre, dictait ou écrivait lui-même son Journal, y môiait des réflexions mordantes comme celle-ci: “ Les voitures manquent pour les fortifications, mais non pour voiturer les matériaux nécessaires pour faire une casemate chez M'° Péan.

le dénouement de tout ceci, on ne peut s’empêcher de

Quelque tragique que puisse et doive être

rire ”,

A la première visite de Vaudreuil aux travaux du camp retranché, il remarque ironiquement: “M. le marquis de Vaudreuil, gouverneur général, et, en cette qualité, général de l’armée, a fait sa première tournée ; il faut bien que la jeunesse s’instruise, Comme il n'avait jamais vu ni camp ni ouvrage, tout lui a paru aussi nouveau qu'amusant, Il a fait des questions singulières, Qu'on s’imagine un aveugle à qui l’on donne la vue ”,

Une nouvelle source de discorde avait. surgi depuis la verte réprimande que le ministre Berryer avait adressée .à l’intendant. Bigot s'était senti trahi par Bouvain ville et faisait retomber sa colère sur ses amis auss; bien que sur lui, Le conseil était le principal théâtre où éclataient ces animosités. On s’y livrait à des altercations et à des violences qui obligeaient parfois de lever les séances, Montcalm s'en plaignait à Lévis : “ Je fus hier à la ville; je vis le conseil tumultueux, indécent, de la marine... le cri général est contre Le Mercier, impatiences pour ses batteries auxquelles toute

l’armée est subordonnée 1”,

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L’intendant et le munitionnaire Cadet étaient allés s'établir à Beauport, d’où ils présidaien à l'approvisionnement de l’armée, Le peuple était dès lors réduit à deux onces de pain par jour; une jyartie n’en avait même pas, et des familles mouraient d’inanition !,

La Grande Société n’en vivait pas moins dans le luxe et l’abondance, Cadet faisait jeter le grain à des milliers de. volailles destinées à sa table et à celle de ses amis.

L’amiral Durell avait trouvé l'Ile - aux - Coudres déserte : les habitants l'avaient abandonnée à l’apparition des voiles anglaises, par l’ordre de M. de Vaudreuil, et s'étaient retirés dans les bois de la baie Saint- Paul. L'amiral établit un camp sur les plateaux cultivés de liîle, et y fit descendre une partie des troupes pour les reposer des fatigues de la mer, Elles s’y crurent bientôt en pleine sécurité, et les officiers s’amusérent à se promener sur les chevaux abandonnés dans l'ile et à y faire la chasse, Trois officiers canadiens, MM. de la Naudière, Des Rivières et de Niverville étaient descendus de Québec à la baie Saint-Paul avec cent cinquante miliciens, une centaine d’Abénakis et quelques pièces d'artillerie, pour y empêcher une descente, Aïdés des habitants du lieu, ils construisaient des retranchements et montaient des batteries à l'entrée de la rivière du Gouffre. Des partis de miliciens et de sauvages, guidés par des habitants de l’île, y faisaient souvent la traversée à la faveur de la nuit

1 L'armée qui avait la ration régulière était moins à

plaindre que le peuple, De là le dicton: Les habitants mangent maigre, les soldats mangent gras.

pour guetter les maraudeurs et en faire quelques-uns prisonniers. Du côté nord de l'ile s’avance un promontoire escarpé nor mé le cap à la Branche, au pied duquel passait un étroit chemin baigné par les eaux du fleuve, Quelques insulaires, conduits par un des leurs, Francois Savard, homme aussi vivoureux que brave et intelligent, vinrent s’y embusquer, s’abritant derrière un rideau de grands cèdres, dont les troncs recourués s’allongeaient au-dessus du chemin, [ls virent venir deux officiers à cheval, dont l’un portait un jeune homme en croupe, Au moment où ils passèrent sous le cap à la Branche, une décharge de fusils abattit leurs deux chevaux, et 1ls furent tous trois faits prisonniers avant qu'ils eussent le temps de se reconnaître. Grande fut la surprise de Francois Savard et de ses compagnons, quand ils apprirent qu'un de ces officiers était le petit-fils de l'amiral Durellt Le capitaine Des Rivières, qui faisait partie de l'expédition, le conduisit à Québec, où M. de Vaudreuil eut pour lui les plus grands égards, jusqu'à ce qu’il fût échangé avec d’autres prisonniers.

Une inspection de Pile d'Orléans faite par Bougainville et Pontleroy avait démontré limpossibilité de

protéger cette île contre une descente de l'ennemi, et

ordre avait été donné aux habitants de lévacuer. M. de Courtemanche s’y rendit avec cinq cents Canadiens

et un parti de sauvages, pour dresser une embuscade et

tenter de faire quelques prisonniers,

1‘ I] polissonnait sur l’Ile-aux-Coudres”, Montcalm à Bourlamaque, 6 juin.

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Des vents de nord-est très fréquents avaient favorisé la marche de la fotte anglaise: le 23 juin elle était ancrée au pied des hauts: montagnes de la baie Saint-

Paul, “ Entre les deux caps de la baie, dit le capitaine Knox, s'étend une charmante vallée, au fond de laquelle s'élève un village pittoresque avec une église paroissiule.... Je crois n'avoir jamais vu d'établissement situé dans un endroit plus agréable; les habitations sont propres et convenables 17,

L'amiral Saunders était occupé en ee moment à faire | sonder le dangereux passage de la Traverse, réputé infranchissable pour les orands vaisseaux de guerre, et d'où les Francais avaient fait enlever les bouées et renverser les amers placés sur les rivages,

‘A trois heures après-midi, le 25, ajoute Knox, un pilote francais fut embarqué à bord de chacun des transports. Celui qui échut au Good- Will s’'exelamait de la facon la plus extravagante, nous faisant entendre que éétait bien contre sa volonté qu'il était devenu pilote anghus. Le pauvre homme, s'exprimant avec une grande Sn liberté, disait que “ sans doute quelques-uns des vaisseaux retourneraient en Angleterre, mais qu'ils auraient une triste histoire à raconter, parce que le Canada allait étre Ja tombe de toute l’armée. Il espérait que dans peu il verrait les murs de Québec ornés de chevelures anglaises ”, N’eût été l’ordre de l'amiral de ne lui faire aucun mal, il aurait certainement été jeté par-dessus bord,

1 — Vol. I, p. 2SS.

“ Lorsqu'il fit mine de donner ses ordres, le capitaine (nommé Killick, vieux marin qui n'avait que du mépris pour tout ce qui était français) ne voulut pas le laisser parler, Il placa son second au gouvernail, lui ordonna de ne prendre d'ordres de personne que de lui, et montant avec son siflet sur le gaillard d'avant, il donna ses instructions. Tout ce que purent dire l’oflicier commandant et les autres officiers à bord fut inutile, Le pilote déclara que nous allions nous perdre, car aucun navire francais n'avait jamais passé là sans pilote.— ‘“ Aïe ! aie ! mon ami, répliqua notre fils de Neptune, je vais par tous les diables vous convaincre qu'un Anglais peut passer là où un Français n’oserait se montrer le nez”, La frégate le Richmond se trouvant tout près en arrière de nous, notre officier commandant appela le capitaine et lui dit ce qui se passait. Celui-ci lui demanda quel était notre capitaine, I lui fut répondu du gaillard d'avant par le marin même qui lui dit que e’était le vieux Kaillick, et que c'était assez... Après que nous eûmes passé ce remarquable endroit où le chenal fait un complet zigzag, le capitaine ordonna à son second de donner le gouvernail à un autre en lui disant : — “ Au diable ! sil n’y a pas mille endroits dans la Tamise qui sont cinquante fois plus dangereux que celui-ci. Je suis confus qu’un Anglais fasse tant de bruit à ce propos”, Le pilote francais me demanda si le capitaine était jamais passé par ici; je l'assurai que non; sur quoi il le regarda fixement en levant en même temps les mains et les yeux au ciel avec étonnement et admiration.

“ A l’île d'Orléans, continue Knox, nous avons devant nous une contrée claire et ouverte parsemée de villages

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et d’églises innombrables, Vues de nos navires, les maisons blanchies à la chaux ont un air propret et élégant ”.

A mesure que le capitaine Knox avancait, son admiration devenait plus vive. Quand le matin du 26, le Good- Will jeta l’ancre devant la paroisse Saint-Laurent, il écrivit sur son carnet : “Ici, nous jouissons de l’aspect le plus agréable d’une contrée de tous côtés charmante : moulins à vent, moulins à eau, églises, chapelles, rangées de fermes toutes bâties en pierre et couvertes les unes en bois, les autres en chaume; les terres paraissent partout bien cultivées, et à l’aide de ma lunette, je puis distinguer qu’elles sont semées en chanvre, blé, orge, pois, ete, et que les propriétés sont fermées de clôtures en bois, Aujourd’hui la température est agréablement chaude ; de, légères vapeurs flottent çà et là sur les hauteurs, mais sur la rivière l'atmosphère est claire et pure,

“ Pendant que nous montions à la voile, nous avons eu, au tournant du fleuve, une vue passagère de l’étonnante curiosité appelée la chute de Montmorency, dont j'espère avant la fin de la campagne, donner à loisir la description ”.

L’embuscade tendue par M. de Courtemanche à l'extrémité inférieure de l’île d'Orléans n'avait pas eu le succès qu'on en attendait, parce que malgré ses recommandations, les sauvages s'étaient montrés trop tôt au moment où plusieurs berges anglaises s’approchaïent du rivage, Une seule put être prise avec quelques prison-,

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Un incident assez comique se produisit lorsqu'il s’agit de rassembler et de descendre les cajeux en face du port, et de les mettre prêts à être lancés. Au moment où les canotiers allaient s’embarquer pour les conduire, le P, Beausset, jésuite fort zélé mais peu intelligent, vint, tout effrayé du danger qu'ils allaient courir, leur adresser une exhortation “ à la manière de celles qu'on fait aux gens qu’on veut pendre 1”. Son succès fut complet : ils refusèrent net de partir, Il fallut charger un oflicier supérieur d’organiser une nouvelle escouade pour exécuter la besogne,

Le 26, au coucher du soleil, le lieutenant Meech, avec quarante rangers, fit une première reconnaissance dans l’île. La croyant déserte, il s’'engagea imprudemment dans un bois, où il tomba sur un parti de Canadiens qu’il crut occupés à faire une cache, C’était l’arrièregarde de M. de Courtemanche restée en observation 2, qui se mit à leur poursuite et fut sur le point de les envelopper, Meech n’eut que le temps de se jeter avec ses rangers dans une maison, sans même oser dans sa fuite ramasser un de ses hommes frappé d’une balle, Il sy tint barricadé jusqu’au jour. T’armée débarqua sans obstacles, Un premier camp fut dressé sur un plateau ouvert un peu au-dessous de l’église de Saint- Laurent, Knox avec quelques officiers profitèrent du premier moment de loisir pour aller visiter l’église : “ Edifice propre, dit-il, avec un clocher surmonté d’une flèche”. Les ornements en avaient été enlevés, hormis

1 Journal de Montcalm.

2 Idem.

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quelques peintures sans valeur, Le curé de la paroisse, l'abbé Martel, y avait affiché en partant une lettre qui portait pour adresse : “ Auæ dignes officiers de l'armée anglaise”. I] les priait, au nom de l'humanité et de leur générosité bien connue, d’avoir soin de son église, ainsi que de son presbytère et de ses dépendances, sinon par égard pour lui, du moins par amour de Dieu, et par compassion pour ses malheureux paroissiens privés de leurs demeures. “J'aurais souhaité, ajoutait-il, que vous fussiez arrivés plus tôt, afin de pouvoir goûter les légumes, tels que asperges, raves, ete, que produit mon jardin, et qui maintenant sont montés à graine ”. Le euré terminait son épitre par ce que Knox appelle les fades compliments habituels aux Français.

Le lendemain, au soleil levant, par une journée claire comme celle de la veille, Wolfe prit avec lui l'ingénieur en chef Mackeller, se fit escorter par quelques troupes légères, et remonta le fleuve jusqu’à l'extrémité de l’île d'Orléans, où il mit pied à terre. Il n'a pas écrit, mais il est facile de deviner quelle fut sa première impression. Il avait devant lui un des plus beaux points de vue et une des positions stratégiques les mieux choisies de l'Amérique du Nord: à sa droite, la rivière et la cascade de Montmorency, formant une ligne de défense naturelle ; à sa gauche, les falaises escarpées de Lévis ; en face, à une lieue de distance, s’avancant comme la proue d’un immense navire, le promontoire de Québec dominant les deux rives, Il distinguait parfaitement les lignes du camp retranché, se prolongeant en zigzags avec leurs batteries et leurs

redans, depuis les cimes du Montmorency jusqu’à la rivière Saint-Charles; et en arrière de cette première ligne, tout le long du coteau, la double rangée de jolies maisons blanches bordant le chemin, Il ne savait pas encore que le groupe de tentes qu'il apercevait sur son extrême droite était le camp de son plus habile ennemi, le chevalier de Lévis, avec les meilleures troupes

régulières et ces fameux coureurs de bois de Montréal, redoutés de ses soldats presque autant que les sauvages ; qu'au centre de cette côte, le manoir seigneurial de Salaberry, entouré d’une multitude de tentes, était le quartier général de Montcalm ; etque plus loin, vers la Canardière, se trouvait celui de Bougainville, qu’allait bientôt occuper le marquis de Vaudreuil, Sur toute l'étendue de cette côte, il voyait les lignes blanches des régiments francais et celles des troupes coloniales, qui allaient prendre leurs positions respectives. A l'entrée de la rivière Saint-Charles lui apparaissaient les lignes confuses des ponts fortifiés, et au loin dans la vallée, le elocher à peine visible de 'Hôpitai-Général. A laide du plan de Québec déroulé devant lui, il pouvait déterminer la position des principaux édifices de la ville,

dont les flèches et les toitures dominaient les remparts :

le séminaire et l'Hôtel-Dieu au bord du cap, la cathédrale, le collège des jésuites, les monastères des ursulines et des récollets disposés au centre en quadrilatère irrégulier ; sur la gauche, et couronnant le précipice, le château Saint-Louis vu de profil. Les deux grands bouquets d'arbres surgissant du milieu des toits, indiquaient les jardins du séminaire et du collège.

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Autour des crêtes palissadées de la montagne, s’alignaient les batteries du château Saint-Louis, du séminaire, de lhôpital ; et au-dessous, allongeant leurs gueules à fleur d’eau, les batteries Saint-Charles, Dauphine, Royals et de Construction, Mais ce qu'il ne pouvait voir du point où il était, ce que lui cachait le cap Diamant qui fermait l'horizon à l’ouest, c’étaient les deux chaînes de rochers à pie entre lesquelles, à partir d’une distance de plusieurs lieues, le fleuve se fraye un passage. Sans les avoir vues, il savait, par les rapports les plus positifs, que du côté nord jusqu'au cap Rouge, trois lieues plus haut, la falaise est à peu près inabordable ; que dans les rares endroits où elle est accessible, elle peut être facilement défendue par de petits corps d'armée, et qu'au delà, la rivière du cap Rouge forme par ses rives encaissées, un obstacle non moins difficile que celui de la rivière Montmorency. Aussi cette position n'entrait-elle dans ses plans d'attaque que comme un dernier moyen auquel il ne devait songer qu'après avoir épuisé tous les autres.

Dans la lettre qu'il avait écrite de Louisbourg à son oncle, il posait deux hypothèses : l’une où son adversaire serait audacieux ; l’autre où il paraîtrait timide, Il ne rencontrait ni l’une ni l’autre : le général francais était évidemment déterminé, mais il se montrait aussi prudent qu: ferme, et ne livrerait rien au hasard, Il l’attendrait derrière ses retranchements, lui disputerait pied à pied le terrain ; en un mot, ferait tout pour traîner le siège en longueur, attendre que son ennemi eût épuisé ses forces, où que la saison leût obligé de se retirer, Wolfe s'était imaginé pouvoir inettre pied à

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