‹ Guerre du Canada; relations et journaux de différentes expéditions faites durant les anées 1755-56-57-58-59-60;Chapitre 1 sur 22 · JOURNAL DE L’ATTAQUE DE BEAUSÉJOUR · texte numérisé non relu

JOURNAL DE L’ATTAQUE DE BEAUSÉJOUR

Le fort de Beauséjour, bâti par les Français en 1750, était situé sur l’isthme de la Nouvelle-Ecosse. Il était sous le commandement du trop laineux Vergor, lorsqu’il fut attaqué en

* Ce journal n’est pas signé ; mais il paraît avoir été rédigé par M. Jacquot de Fiedmond. On lit en effet dans les Mémoires sur le Canada, p. 30 : “ Il (le gouverneur du Canada) envoya à Beauséjour le sieur Jacquot de Fiedmond, officier d’artillerie de mérite, afin qu’il fît fortifier cette place On voit d’autre part, par le texte du Journal, qu’à défaut d’ingénieur, celui qui l’écrit en faisait les fonctions (voir p. 10).

Le lieutenant de Fiedmond, dont il est parlé ici, est le même que celui qui s’immortalisa au siège de Québec en 1759.

1755 par le colonel Monckton à la tête de deux mille hommes de troupes anglo-américaines. Vergor capitula lâchement après quelques jours de siège. Traduit devant un conseil de guerre, il échappa à une condamnation, grâce à de fortes influences Note de l’éditeur.

Il y avoit longtemps que nos voisins avoient médité de s’emparer du fort de Beauséjour et des autres postes qui en dépendent, prétendant que nous étions établis dans le centre de leurs provinces de la Nouvelle-Ecosse. Dès qu’ils eurent pris les arrangements pour l’exécution de cette entreprise, ils firent publier une défense aux Acadiens habitants des Mines, du Port-Royal et des environs, de sortir de leurs cantons, et leur coupèrent même toute communication avec le fort de Beauséjour.

Ils avertirent aussi ceux qui étoient établis et réfugiés de notre côté que, lorsqu’ils viendraient pour nous chasser du terrain qu’ils prétendent leur appartenir, s’ils prenoient les armes en se joignant à nous pour s’opposer à leur dessein, ils seraient traités criminellement, comme propres sujets anglois.

Malgré toutes les publications et les autres avertissements que nous recevions, nous n’en eûmes point d’inquiétude, sachant que l’intelligence et l’union régnoient entre les deux couronnes, et ayant eu ordre les années précédentes de nous tenir tranquilles de part et d’autre jusqu’à ce qu’on eût déterminé par la voie de négociations les limites de cette partie, que la cour avoit à cœur.

Mars. — La diligence avec laquelle les Anglois travaillèrent à fortifier Halifax dans le temps le plus dur de l’hiver, et dans la vue sans doute d’une prochaine rupture

avec nous, ne nous fut point encore suspecte, non plus que 1 arrivée de deux de leurs régiments à la Virginie, persuadés que les troupes n’étoient que pour renforcer les habitants et les mettre en état de reprendre sur la B elle -Rivière le poste d’où nous les avions chassés ; que c étoit 1 unique raison de nos armements dans nos postes en Europe qui n’étoient devenus considérables que par l’accroissement de ceux des Anglois, et que tous les préparatifs s’anéantiroient par la négociation.

Avril. — Cependant on sut que leurs gardes - côtes avoient pris et conduit à Chibouctou un bâtiment françois chargé à Louisbourg de munitions de guerre et de bouche que l’on envoyoit au poste du Roi de la rivière Saint- Jean.

Par le même avis, nous apprîmes aussi qu’on faisoit de grands préparatifs de guerre dans toute la Nouvelle- Angleterre, que tous les bâtiments marchands étoient arrêtés dans leurs différents ports, ceux même qui avoient coutume d’approvisionner leur fort, qui est dans le voisinage, dans le mois d’avril et de meilleure heure, furent retardés jusqu’au 1er juin. L’assurance de la continuation de la paix s’étoit tellement imprimée dans l’imagination de ceux qui habitent les cantons, qu’il n’y eut aucune de ces raisons capables de leur inspirer la moindre crainte, on demeura donc dans une sécurité aussi parfaite que si on eût été au milieu de Paris.

Le 2 juin nous sortîmes de notre erreur. A cinq heures du matin, un habitant établi au camp Maringouin, qui est situé dans la Baie-Françoise à environ deux lieues de la pointe Beauséjour, vint avertir M. de Vergor-Duchambon, commandant au fort Beauséjour,

qu’une flotte angloise de près de quarante bâtiments chargés de monde, étoit entrée dans l’anse que forme le camp pour y attendre le retour de la marée et entrer dans Beaubassin. Monsieur le commandant, ne doutant plus du dessein des Anglois, dépêcha des courriers pour Québec, la rivière Saint- Jean, Louisbourg et l’île Saint- Jean pour demander du secours, et aux rivières dépendantes de ce poste et les environs pour faire venir les habitants au fort, qui dévoient faire le nombre de près de six cents hommes, avec ordre de prendre les armes et de faire feu sur les Anglois, au moment qu’ils tenteroient de passer sur les terres du Roi ou d’attaquer notre fort.

A cinq heures et demie après-midi, l’on vit paroître la flotte ennemie, composée de trente-sept voiles, dont trois frégates, un senau et deux autres bâtiments armés en guerre qui servoient d’escorte et qui mouillèrent à l’entrée de Beaubassin ; les autres, n’étant que pour le transport, furent s’échouer sur le rivage près du fort Lawrence, fort anglois à quatorze cent cinquante toises du nôtre. Les troupes débarquèrent sur les six heures et demie du soir, et la plus grande partie passa la nuit sous les armes.

L’on envoya un petit détachement en observation.

A défaut d’ingénieur, étant chargé des travaux du fort, je représentai à Monsieur le commandant combien il étoit essentiel pour la conservation de cette place d’en perfectionner avec toute la diligence possible les ouvrages qui restoient en souffrance, particulièrement ceux du front où le fort étoit le plus susceptible d’attaque, que c’étoit là où il falloit se disposer à la plus forte défense,

en mettant en exécution le projet que j’avois fait pour la construction d’un retranchement en dehors de ce même côté, qui est en face de la prolongation de la hauteur où ce fort est situé, et où l’ennemi pouvoit employer son artillerie avec plus d’avantage et d’effet; que le retranchement seroit proportionné au monde sur lequel nous compterions, après l’avoir disposé selon la situation du lieu et les vues d’une bonne et facile défense ; qu’il comprendrait un espace où on pourrait manœuvrer avec aisance, et aurait encore l’avantage de présenter à l’ennemi un front aussi grand que le terrain qu’il pourrait embrasser pour former son attaque ; que le canon que l’on y emploierait, incommoderait sans relâche la tête de la sape, de manière à ne pouvoir avancer que fort lentement, ce qui feroit perdre beaucoup de temps et de monde à l’ennemi, par le moyen des coupures et des palissades derrière et autres défenses qui formeraient un concours d’obstacles qu’il lui faudrait vaincre avant que de pouvoir attaquer le corps de la place ; et que, si enfin l’ennemi nous obligeoit d’abandonner ce retranchement et nous retirer dans la place, ce ne seroit qu’après avoir payé chèrement son opiniâtreté ; que cet ouvrage étoit d’autant plus nécessaire que le fort étoit trop petit pour manœuvrer et pour contenir seulement le monde que nous comptions avoir pour la défense ; qu’on y seroit extrêmement incommodé par les bombes ; que son peu de capacité donnoit à l’ennemi une grande facilité pour en détruire les défenses dans peu de temps avec son artillerie, et qu’il n’y avoit pas d’endroit dans cette place qui ne fût également exposé à l’être par les bombes ; que, pour

suppléer à ce défaut, les ouvrages extérieurs projetés étoient indispensables, d’autant qu’ils couvriroient le corps de la place du côté de l’attaque, qu’ils seroient propres à gagner du temps et donneraient lieu à une longue résistance ; que, lorsque le fort avoit été établi, l’on avoit eu d’autre dessein sans doute que de le mettre à l’abri d’un coup de main et d’y tenir une petite garnison ; et que, voyant nos voisins prendre plus de précautions que nous pour la sûreté de leur poste, qui n’étoit qu’à quatorze cent cinquante toises du nôtre, et où il y avoit une garnison de bonnes troupes triple de celle que nous avions à Beauséjour, étant par là en état de former à tout moment des entreprises contre nous et de s’emparer, avec seulement quelques pièces de campagne, de notre fort, qui n’avoit d’autre rempart qu’une simple palissade, avant que l’on eût le temps de rassembler les habitants pour résister à leurs efforts et les obliger à une préparation de siège, afin d’avoir le temps d’être avertis et secourus, l’on avoit fait tous les ouvrages praticables pour renforcer l’enceinte, particulièrement les parties les plus exposées à la campagne, et tous ceux qui en pouvoient rendre l’accès difficile, étant obligés de se concilier pourtant avec ce qui étoit commencé ; qu au surplus, ce n’étoit pas ordinairement le rempart qui défend les places, mais que cetoient les hommes ; que, si les habitants avoient de la bonne volonté et du courade, nous pourrions faire essuyer aux agresseurs des contradictions qui pourraient déconcerter leurs entreprises et les leur faire abandonner. Persuadé que j’étois qu ils ne balanceraient point sur le choix de l’attaque,

et qu’il n’y avoit qu’un seul front du fort qui pût être battu de niveau, les autres ne pouvant l’être que de bas eu haut, feu plus mortin ( sic ) et de moindre effet, j’assurai de commandant que notre artillerie étoit en bon état, et dont la plus grande partie étoit dirigée sur la prolongation de la hauteur où l’ennemi ne manqueroit pas d’établir ses travaux, et que je répondois d’en retarder assez l’avancement pour gagner le temps nécessaire de perfectionner les nôtres et d’avoir du secours, s’il vouloit me procurer les moyens de faire diligence ; et enfin que, si les secours que nous espérions nous manquoient, il n’y auroit d’autre voie pour nous sauver que notre courage et nos bras ; qu’il n’y avoit point de temps à perdre pour disposer nos préparatifs et commencer à les mettre en œuvre dès aujourd’hui ; que la précaution la plus pressante étoit de faire ramasser tous les outils que l’on pourroit trouver chez les habitants et leur faire fournir des chariots et des hommes, pour faire l’amas des fascines et matériaux nécessaires pour une prompte exécution, avant que l’ennemi fût maître de la campagne ; que les officiers de la garnison lui aidassent à faire agir les soldats et les habitants, à les encourager et à leur faire employer le temps, qui étoit précieux, étant pressés de mettre à profit le moindre instant ; et qu’après, il seroit nécessaire aussi de raser les maisons et les masures qui étoient dans les environs du fort et qui en pouvoient faciliter l’approche, ainsi que les bâtiments qui sont dans la place, pour avoir plus d’aisance à mouvoir l’artillerie et éviter un incendie que l’ennemi pourroit occasionner et qui seroit d autant plus difficile

à arrêter que les bâtiments étoient de bois et que le lieu est élevé et sujet aux vents impétueux.

Le commandant parut trouver les dispositions des défenses avantageuses, relativement au temps et à la situation du lieu, et me dit qu’il alloit prendre des mesures et donner des ordres pour la plus prompte exécution de ces ouvrages, et mettre en usage tout ce qu’il trouverait praticable pour rendre inutile l’entreprise de l’ennemi, ou du moins tirer le siège en longueur.

Le 3 dès le matin, les Anglois furent camper sur une colline qui dominoit leur poste. Le commandant du fort anglois écrivit à celui de Beauséjour pour le prier d’ordonner aux habitants que dorénavant ils fissent en sorte que leurs bestiaux ne passassent plus de son côté, parce qu’ils gâtoient leurs prairies et leurs palissades. Il n’y eut point de réponse. Quelques Anglois étant passés de notre côté, sous prétexte de venir chercher leurs bestiaux, M. de Langy, officier des troupes de l’Ile-Royale, qui y commandoit une garde d’observation de notre côté, les fit arrêter ; mais ils n’y étoient venus vraisemblablement que pour examiner le terrain par où passeraient leurs troupes.

L’on employa le plus de monde que l’on put à nos préparatifs et aux ouvrages des fortifications, de préférence sur un des fronts de ce fort qui pouvoit être battu de niveau, à tracer ceux que l’on avoit projetés et à pratiquer des fours pour boulanger dans le fossé.

Le commandant envoya ordre à M. de Baralon, cadet à 1 aiguillette faisant fonction d’officier, qui commandoit un détachement de sept à huit soldats dans un mauvais petit fort de piquets mal assuré et mal

distribué, à une lieue de Beauséjour près du Tont-à- Buot, qui traversoit la rivière qui est entre notre établissement et celui des Anglois, que nous considérions nous servir de limites, et par où l’ennemi avoit plus de facilité à passer avec un train de campagne pour venir à Beauséjour, de raser ce fort, de rompre le pont sur la rivière et de s’opposer le plus qu’il pourrait, avec les habitants des environs de ce poste qui pouvoient faire le nombre d’environ cent hommes, au passage des Anglois. Je fus pour donner quelques bonnes dispositions pour la défense des passages de cette rivière, en traçant sur le rivage un retranchement qui se trouvoit fait en partie. En profitant des levées dont cette rivière est bordée pour empêcher les inondations des marais, il n’y avoit qu’à former quelques redans de distance en distance pour flanquer cette ligne, ce qui ne demandoit que peu de temps et de travail ; mais les habitants refusèrent d’y travailler, quelque chose que je pusse faire et leur dire pour les y engager et leur faire envisager cette bonne position pour combattre l’ennemi, qui ne pou voit approcher de la rivière que tout à découvert. Piien ne put les déterminer à mettre la main à l’œuvre; ils étoient plus inquiets de s’assurer une retraite que de la résistance qu’on vouloit les mettre en état de faire par le moyen de ce travail.

Ils dirent pour leur raison que, lorsqu’une fois l’ennemi aurait passé la rivière et forcé ces retranchements, ils seroient trop exposés dans leur retraite pour gagner le bois, qu’il n’y aurait rien à les couvrir jusque-là, et autres raisons de gens peu propres à faire la guerre et déjà intimidés à la vue seule de la flotte ennemie ; que

c’étoit sur le bord de ce bois qu’ils vouloient se poster ; et ils avoient déjà commencé un mauvais travail, qui se trouvoit éloigné de la rivière de plus de deux portées de fusil. L’on peut juger par là du peu d’obstacles que l’ennemi pouvoit avoir dans le passage de cette rivière de la part de pareils défenseurs.

M. de Baralon, qui commandoit à ce poste, étant contraint de se concilier avec la mauvaise posture de ces habitants, fit aussi tout ce qui étoit en son pouvoir pour en tirer un meilleur parti, et mit quatre pièces de petits canons de huit onces montés sur chandelier, que l’on appelle pierriers, qui provenoient de son fort, derrière les mauvais retranchements que ces habitants s’étoient faits de ramassis de bois, souches et broussailles.

Cinquante sauvages micmacs tuèrent pendant la nuit quelques chevaux aux Anglois, en amenèrent cinq ou six et se joignirent à ces habitants pour attendre les Anglois.

Je fus obligé de m’en retourner sans avoir pu rien gagner sur l’esprit de ces mêmes habitants. Je reconnus, sur le bord du chemin qui conduisoit du Pont-à-Buot à Beauséjour au travers des bois, et où il falloit que l’ennemi défilât, après avoir fait le passage de cette rivière, les lieux propres aux embuscades, où l’on pouvoit charger la tête et la queue de leurs colonnes avant qu’ils pussent se réunir ; et où il y avoit mille ressources pour incommoder l’ennemi dans sa marche, sans courir de risque d etre enveloppe ni de perdre beaucoup de monde. Je rendis compte au commandant des mauvaises dispositions de Pont-à-Buot et de mes remarques.

Sur les quatre heures après-midi, les Anglois sortirent de leur camp en ordre de bataille, pour faire des mouvements d’évolution et quelques décharges de mousqueterie, et rentrèrent sur les six heures. L’on mit à l’entrée de la nuit plusieurs détachements eu campagne.

Le 4 au matin, les habitants des rivières arrivèrent au fort de Beauséjour ; et, sur les six à sept heures, l’armée angloise se mit en mouvement et chemina avec quelques pièces de campagne, marcha vers le Pont-à-Buot, où elle étoit si mal attendue.

Je demandai au commandant de me rendre à ce poste avec quelques gens de bonne volonté qui désiroient me suivre, pour y prendre des dispositions plus avantageuses et me régler sur les mouvements des ennemis, pour disputer le passage de cette rivière et trouver moyen de les chicaner ; ce qu’il ne jugea pas à propos. Mais, prévoyant le peu d’opposition que l’ennemi trouveroit à son passage, que ce début feroit juger de notre foiblesse, du peu d’habilité et peut-être du manque de courage des habitants, je ne me rebutai pas, et je fis solliciter Monsieur le commandant par M. de Vannes, son cousin germain, officier en qui il avoit le plus de confiance, et par M. l’abbé Le Loutre, missionnaire des Acadiens et sauvages ; mais ils ne réussirent pas mieux que moi.

M. de Langy, qui commaudoit une petite garde d’observation de dix à douze soldats à la Batte-à-Iloger, eut ordre de se joindre à ceux qui étoient au Pont-à- Buot. MM. de Bailleulet Rouilly, enseignes des compagnies de Canada, MM. de Villeray, enseigne de celles

de Louisbourg, et de Montarville, cadet, avec un détachement de cent cinquante habitants, ce qui faisoit nombre de plus de trois cents hommes, compris les sauvages, se rendirent aussi à ce poste avant l’ennemi qui ne pouvoit marcher que fort lentement en traversant un marais fort étendu pour parvenir au bord de la rivière, le terrain étant coupé d’une infinité de petits ruisseaux et rempli de défilés.

M. Duplessis-Fabert de Saint-Laurent fut détaché aussi avec cinquante à soixante hommes pour se joindre à ces premiers ; mais lorsqu’ils furent au quart du chemin, ils surent que l’ennemi avoit passé la rivière.

Les Anglois avoient leurs colonnes étendues de plus de quatorze cents toises de la tête à la queue ; il y avoit quelques détachements de troupes légères qui marchoient devant et sur les ailes. L’on jugea qu’ils dévoient être plus de trois mille hommes. Ils arrivèrent sur le rivage dans cette disposition, en bordant une grande étendue de la rivière, où ils se réunirent pour se mettre en bataille et préparèrent leur artillerie qui consistoit en quatre pièces de campagne de 6. Lorsqu’ils firent le mouvement pour jeter leurs ponts, l’on fit feu du retranchement des pierriers et de mousqueterie, sans cependant que ce feu pût produire un grand effet. L’ennemi s’arrêta et répondit de son canon et mousqueterie. Le feu de son artillerie étoifc dirigé de préférence sur l’endroit où étoient placés les quatre pierriers, à qui ils en imposèrent bientôt, cette foible artillerie étant d’ailleurs mal servie. Les sauvages abandonnèrent aussitôt les retranchements et furent se camper sur une hauteur hors de la portée du canon; les

habitants ne tardèrent pas non plus à se retirer dans les bois, à l’exception de deux ou trois, et il ne resta au retranchement, avec les officiers, que quelques soldats. M. de Baralon fit sauver les pierriers dans une charrette ; ils furent portés dans le bois et on les enfonça dans un marécage. Il fit mettre le feu au corps de garde, au magasin et aux maisons des environs; les officiers furent obligés de se retirer, et l’armée angloise ne passa qu’à dix heures et demie et après l’abandon de ce retranchement. Il n’y eut qu’un soldat de tué dans cette affaire d’un coup de canon, un habitant qui fut blessé à une jambe et un autre blessé d’un coup de fusil.

L’on prétend que les ennemis perdirent quatre-vingts hommes ; mais il est difficile à croire que des coups tirés au hasard et hors de portée aient fait autant d’effet.

Les ennemis firent halte à l’entrée du chemin du bois pour faire reposer leurs troupes, et se mirent en marche vers midi, et vinrent camper à mille ou douze cents toises du fort, sur le bord du chemin, au bas de la Butteà-Mirande. On donna ordre pour faire entrer dans le fort les provisions qui étaient dans les magasins et maisons des environs et d’y mettre le feu ; on fit aussi entrer quelques bestiaux dans les palissades.

Il ne fut employé que peu de monde aux travaux, et il n’y eut que peu de fascines et d’autres matériaux de ramassés ; les habitants s’occupèrent à sauver leurs effets avec leurs charrois. A l’entrée de la nuit, M. de Boucherville, cadet faisant fonction d’officier, sortit pour aller reconnoître la position des ennemis avec un déta-

chement de soixante habitants qui l’abandonnèrent et se retirèrent dans leurs maisons, dans le village du Lac. Cet officier fut obligé de revenir au fort. L’on envoya un autre détachement. On distribua à la garnison et aux officiers chaque poste et on forma un détachement d’habitants pour servir l’artillerie.

Le 5, les habitants du Pont-à-Buot et ceux qui s’étoient trouvés au retranchement et tenus dans le bois depuis l’action, se réunirent et se rendirent au fort ; ils rapportèrent que les ennemis construisoient un pont sur la rivière, vis-à-vis leur camp, pour communiquer au fort Lawrence. Les mêmes habitants demandèrent au commandant de leur laisser faire la guerre à leur façon, disant que les gens de leur village de Pont-à- Buot et ceux du Lac harcelleraient l’ennemi sans relâche. Les habitants de la Baie-Verte se retirèrent chez eux, et il n’y avoit plus au fort que la moitié des six cents habitants qui dévoient y être.

Je ne pou vois jouir du monde nécessaire pour diligenter les travaux, et il n’y avoit qu’un très petit nombre de ces habitants, honnêtes gens qui remplirent leur devoir avec beaucoup de zèle, et un détachement de trente soldats destiné pour servir l’artillerie, qui travailloient sans interruption, le reste de la garnison composé de plus de cent hommes ne faisant que fournir quelques factionnaires.

Je fis de nouvelles représentations au commandant à ce sujet, afin de prendre des arrangements pour obliger les habitants et soldats à travailler et à faire l’amas des palissades et des broussailles au lieu des fascines ordi-

naires que l’on ne pouvoit plus avoir, les ennemis étant répandus dans la campagne.

On fît le recensement des habitants, qui ne se montoit qu’à deux cent vingt hommes; on les distribua sur les différents ouvrages avec des officiers pour les contenir sur les travaux.

On envoya M. de Boucherville avec huit habitants pour faire venir ceux qui étoient dans leurs maisons au Lac et aux environs.

On aperçut du fort que les ennemis avoient fait passer 1a, rivière à un détachement, pour enlever les bestiaux des habitants qui étoient dans les marais de notre côté. On tira quelques coups de canon sur le détachement qui se retira précipitamment sans emmener aucun de ces bestiaux.

M. de Boucherville revint au fort seulement avec deux hommes; il rendit compte au commandant que les habitants qu’il avoit été chercher, n’avoient pas voulu venir, qu’ils avoient mis les armes bas et jeté leurs munitions, disant qu’ils ne vouloient pas courir le risque d’être pendus comme les Anglois les en avoient menacés, s’ils prenoient les armes contre eux.

Une vingtaine de sauvages qui avoient si mal fait leur devoir au Pont-à-Buot, vinrent camper aux environs du fort. Les ouvrages ne se faisoient point avec la diligence que l’on espérait.

Il sortit le soir un détachement qui se divisa en plusieurs petits partis.

Le 6 [juin 1755].— L’arrangement qui avoit été pris la veille pour engager les soldats et habitants à travailler, ne subsistait déjà plus; il ne me fut pas possible

cle mettre ce monde en train d’agir ; et, à la réserve de quelques bons sujets qui demeurèrent sur les ouvrages, tout le reste disparut comme une fumée. Je m’en plaignis au commandant, et on employa encore les trois quarts de la journée à les disposer au travail.

Les bâtiments de transport anglois commencèrent à remonter la rivière, pour aller décharger au pont qu’ils avoient construit. L’on tira quelques coups de canon dessus sans succès; ces bâtiments passèrent hors de la portée. MM. de Baralon et de Boucherville, avec un détachement d’habitants, furent sur le rivage tirer sur ces bâtiments à la faveur de quelques levées. Ces mêmes bâtiments tirèrent du canon sur eux, et il vint un gros détachement des ennemis qui bordèrent la rivière de l’autre côté pour empêcher que nos gens ne les troublassent dans leur navigation et dans leur débarquement. Ils obligèrent les nôtres à se retirer. On rasa tous les bâtiments qui étoient dans le fort, à l’exception du corps de garde et du logement des officiers. Le soir, arriva un détachement de seize habitants de l’île Saint- Jean, sans armes, conduits par M. Pomeroy, officier en garnison en cette île, que M. de Villejoin, qui y comrnandoit, envoya.

M. l’abbé Le Loutre, missionnaire des Acadiens et sauvages, les encouragea le plus qu’il put; il excitoit les habitants au travail et les sauvages à inquiéter les ennemis et à tâcher de faire quelques prisonniers. Un habitant, nommé Beausoleil, qui passoit pour un des plus braves et des plus entreprenants des Acadiens, promit à ce missionnaire qu’il alloit faire son possible pour faire quelques prisonniers, et qu’il alloit reconnoître

quelques passages dans le bois où il pourroit mieux les surprendre.

Le 7 [juin 1755], — Il étoit plus de sept heures du matin que les travailleurs n’étoient point encore au travail, et il ne s’en trouva qu’un très petit nombre qui mirent la main à l’œuvre. Les soins que je pris pour les diligenter furent toujours sans succès, de même que mes représentations. Les différents partis que l’on tenoit dehors continuellement, occupoient inutilement beaucoup d’Acadiens qui ne demandoient pas mieux que de battre la campagne et les environs de la place, afin d’être dispensés de travailler. M. de Boucherville, avec un petit détachement d’habitants, rentra au fort ; il rapporta que les Anglois construisoient une batterie de canon sur le rivage près du pont qu’ils avoient fait pour leur communication et pour faciliter leur débarquement, et qu’il y avoit des bâtiments de transport qui leur apportoient leurs munitions et leur artillerie. Cette batterie étoit située à un endroit où la rivière forme un angle rentrant, d’où elle pouvoit battre en flanc un grand espace de la rive opposée et où nos détachements approchoient à la faveur de quelques levées pour tirer sur les matelots dans les bâtiments qui passoient.

A onze heures, un déserteur anglois arriva au fort, qui étoit un matelot des bâtiments de transport. Ce déserteur dit qu’il étoit irlandois de nation ; mais, comme l’on ne put avoir de lui aucun avis et qu’il ne répondit pas juste aux interrogations qu’on lui fit, on le soupçonna d’être espion ; l’on avoit cependant plus de sujets de croire que c’étoit un fou ; on le mit en prison, les fers aux pieds et aux mains.

Beausoleil, qui avoit promis la veille de faire un prisonnier, sortit avec quelques autres habitants à l’entrée de la nuit, et se joignit à un autre petit parti de sauvages.

Le 8 [juin 1755], — Dès le matin, Beausoleil rentra dans le fort, seul de son parti, pour avertir qu’il avoit pris un officier anglois que ses gens amenoient, qu’ils faisoient un grand circuit par le bois pour éviter la rencontre de quelques détachements ennemis, afin de conserver leur prisonnier.

Sur les six à sept heures, les ennemis défilèrent pour gagner un rocher qui étoit situé sur le penchant de la même hauteur où nous étions situés, à environ cinq cents toises. Ils y pou voient mettre un gros détachement à l’abri du feu de notre artillerie, et ils reconnurent que le lieu ne pouvoit être plus propre pour le commencement de leurs travaux.

Les habitants et sauvages, répandus dans les environs, se mirent derrière des cheminées de maisons qui avoient été brûlées entre le fort et le rocher, et tiraillèrent avec les Anglois. Je tirai quelques coups de canon ; mais ce fut pour avertir le détachement qui amenoit le prisonnier de prendre plus de précautions; que les ennemis étoient près du fort, qui les auraient pu couper et auxquels ils auraient pu venir eux-mêmes, dans la confiance que c’ étoit de nos propres gens.

Les Anglois feignirent de se retirer. L’on vit, peu de temps après, notre petit détachement avec le prisonnier, qui venoit du côté du marais, où il pouvoit être protégé du fort ; mais il est surprenant que les ennemis n’aient point tenté de le couper. Ils auraient pu y

réussir en sacrifiant quelques hommes qu’ils auroient perdus par nos coups de canon, car l’on n’avoit pris aucune précaution pour assurer l’arrivée de ce prisonnier:; et c’est une très grande faute de leur part, qui servit à couvrir celle que nous avions faite de ne pas embusquer des gens dans les broussailles qui bordoient le marais, lieu très propre à favoriser la retraite du détachement qui couroit risque d’être coupé sans cette précaution. Il y a apparence que les ennemis crurent que cette disposition ne nous étoit point échappée ; sans cela, je pense qu’ils n’auroient point perdu une si belle occasion pour ravoir leur officier. Le prisonnier arriva sur les dix heures ; on le reçut avec beaucoup d’égards et de politesses, et on le laissa libre dans le fort sur sa parole. Il obtint de notre commandant la permission d’écrire au sien. M. de Vergor lui écrivit aussi pour l’assurer qu’il procureroit à cet officier qui lui étoit tombé entre les mains tous les agréments qu’il pourrait.

M. de Baralon fut détaché, à deux heures après-midi, pour porter les lettres. Une garde avancée des ennemis le conduisit au camp, après lui avoir bandé les yeux ; ils le firent passer parmi un grand nombre de monde et le menèrent au commandant. En attendant sa réponse, il fut se promener dans le camp avec d’autres officiers anglois. Ils le menèrent aussi au parc d’artillerie ; il vit plusieurs pièces, qui lui sembloient être de 18 à 24, et quelques mortiers qu’ils déchargeoient de leurs bâtiments.

L’officier prisonnier dit qu’il avoit été pris en allant de leur camp au fort Lawrence pour y voir sa femme ; il assura que nous avions affaire à une forte armée qui

emploieroit une nombreuse artillerie pour nous assiéger ; qu’il y avoit plus de trente-deux pièces de canon de 18 et de 24 avec vingt-deux mortiers de différents calibres, dont il y en avoit qui avoient jusqu’à quatorze pouces de diamètre.

Le 9 [juin 1755]. — Le jour fut encore moins fertile en événements que les précédents. Il tomba de la pluie et il se fit aussi moins de travail, le mauvais temps ayant fait retirer tous les travailleurs ; mais les ennemis décbargeoient toujours de leurs bâtiments les canons, les bombes, les trains d’artillerie et toutes les choses dont ils pouvoieut avoir besoin pour leur entreprise.

Le 10 [juin 1755], — A la pointe du jour, sortit un détachement de cent quatre-vingts hommes, commandés par M. de Vannes, qui furent s’embusquer au petit rocher où l’ennemi étoit la veille ; mais il n’y retourna pas ce jour-là, et le détachement rentra sur les sept à huit heures sans avoir eu occasion de tirer un seul coup de fusil. Le détachement se reposa et il n’y eut que très peu de monde employé aux ouvrages. L’on envoya des ordres aux habitants du Lac et autres endroits, qui étoient dans leurs maisons, pour les faire venir au fort. Le courrier qui avoit été envoyé à la rivière Saint- Jean, rapporta la réponse de la lettre qu’il avoit été porter au P. Germain, pour qu’il nous envoyât des sauvages de ces cantons. Le missionnaire marquoit qu’il ne les envoyoit pas, croyant que les Anglois se seraient rendus maîtres du fort avant que ce secours pût se rendre. On fut extrêmement surpris de cette

réponse; l’on persista à demander ce secours, et l’on renvoya le courrier sur-le-champ.

Les habitants du Lac et des environs se rendirent au fort.

Le 1 1 [juin 1755]. — On envoya aussi des ordres aux habitants de la Baie-Verte, qui s’étoient tous retirés dans leur village pour sauver leurs effets dans le bois, de se rendre à Beauséjour. Le nombre des travailleurs diminuoit chaque jour. Je redoublai à ce sujet mes représentations qui n’étoient plus qu’importunes. Je désespérai dès lors de pouvoir faire faire les ouvrages extérieurs projetés. La nécessité de les faire exécuter promptement étoit sensible ; que servoit-il d’avoir fait venir les habitants, si on ne les employoit utilement à la conservation de la place ? Quelque mauvaise volonté qu’ils eussent pour travailler, on en eût toujours tiré meilleur parti, si on les y avoit plus forcés que l’on n’a fait, et sachant surtout que ces gens-là n’étoient pas propres à incommoder l’ennemi dans les sorties consécutives qu’ils faisoient ; et nous y avons perdu beaucoup de temps. Ce que l’on perfectionna seulement dans la place, consistait en plates-formes, blindages, à renforcer une courtine exposée à être battue, à relever les angles saillants des bastions et autres ouvrages pour se couvrir des enfilades de la hauteur opposée. Une partie de ce travail étoit revêtue de grosses pièces posées horizontalement les unes sur les autres et bien chevillées avec des clefs pour les lier, formant des coffres que l’on remplissoit de bois et de terre battue et autres matériaux propres à résister aux boulets de canon. Les canonniers furent exercés à former des ruerions aux batteries à bar-

bette avec des ballots de couvertes et autres étoffes, à défaut de gabions.

Le 12 juin. — On a lieu d’être surpris que l’ennemi nous donnât le temps de nous préparer et qu’il n’eût point encore pris son poste pour l’attaque. Rien ne le gênoit, ce qui porta plusieurs à croire qu’il avoit dessein de se rendre maître du fort de Gaspareau avant que d’attaquer celui de Beauséjour, afin d’intercepter tous les secours en munitions et en hommes qui pourroient nous venir par la Baie- Verte, étant sûrs que, s’il en venoit par la Baie-Françoise, ils n’échapperoient point à leurs vaisseaux de guerre. S’il étoit arrivé au fort de- Gaspareau quelque secours, et qu’il n’eût pas pu parvenir à Beauséjour, les ennemis étant maîtres de la campagne, il auroit rendu l’entreprise de ce poste plus difficile aux ennemis que celui de Beauséjour, par la difficulté de l’approche avec la moindre artillerie. Si on eût détruit les ponts et levées par lesquels on communique du fond de la Baie-Verte au fort, l’ennemi pour y parvenir auroit été contraint de les rétablir, les environs n’étant qu’un terrain marécageux coupé d’une infinité de petits ruisseaux et tout à fait impraticable, même à des gens à pied. Après avoir passé ce mauvais pas, on étoit encore obligé d’entrer dans un bois propre aux embuscades dont ce poste est entouré.

Cependant, à quatre heures après-midi, l’on vit marcher les ennemis vers l’endroit qu’ils avoient reconnu le plus propre pour commencer leurs travaux. Il se fit une sortie de plus de deux cent vingt hommes, soldats, Acadiens et sauvages ; l’on ne peut dire exactement le nombre, parce que cela se fit sans autre commandement

que le choix de ceux qui voulurent sortir pour aller tirailler sur les Anglois à la faveur de quelques souches et broussailles ; mais les ennemis, qui les attendoient dans meilleur ordre que celui avec lequel nos gens alloient les attaquer, s’étoient déjà emparés de ees mêmes broussailles, et, si quelques-uns de leurs coups de fusil, tirés trop tôt pour leur avantage, n’avoient fait connoître à nos gens le lieu de leur embuscade, ils se seroient tellement engagés qu’ils auroient été coupés et enveloppés et n’auroient pu se faire jour d’aucun côté, peu des nôtres se seroient échappés.

Les sauvages micmacs qui s’étoient trouvés dans cette escarmouche, donnèrent de nouvelles preuves de leur lâcheté; ils ne tirèrent pas un coup de fusil qu’à trois fois hors la portée. Le monde se retira au fort, voyant qu’il n’y avoit que des coups à gagner. M. de Bailleul fut blessé en s’approchant des broussailles. On eut occasion de tirer quelques coups de canon sur les Anglois.

L’ardeur qui avoit toujours paru pour les fréquentes sorties avant que l’ennemi nous eût tant avoisinés, commença à se ralentir dans le temps où elle devenoit plus nécessaire, et il ne s’en fit plus à l’entrée de la nuit comme à l’ordinaire.

La nuit du 12 au 13, nous jetâmes des balles à feu aux endroits où nous présumions que les ennemis pourroient faire quelques travaux, tout paraissant tranquille où ils avoient pris poste.

Le 13 juin. — A la pointe du jour, on aperçut qu’ils travailloient à former leur première parallèle à quatre cent cinquante toises de nos palissades. La droite de

leur travail paroissoit appuyée au rocher situé sur le penchant de la hauteur, et l’autre extrémité aux broussailles, qu’ils abandonnèrent précipitamment lorsque nous tirâmes du canon sur eux. Ils avoient construit une batterie de mortiers dans un enfoncement, dans ces mêmes broussailles, sur la gauche de leur parallèle, et ils commencèrent à tirer des bombes de sept à huit pouces à six ou sept heures du matin.

La difficulté de perfectionner entièrement seulement les ouvrages du corps de la place augmente encore davantage ; les travailleurs, pour se garantir des bombes, abandonnèrent les travaux pour se fourrer dans les souterrains, d’où on ne pouvoit les retirer, et c’étoit toujours les mêmes, au nombre de vingt à vingt-cinq, qui travailloient sans interruption. On boucha la porte du fort qui étoit directement du côté de l’attaque ; l’on renforça la courtine où elle étoit placée. 4 Cet ouvrage se fit avec diligence, M. de Langy, officier extraordinairement brave, ayant bien voulu partager avec moi les soins de ce travail. Sur les dix heures, vingt sauvages abénaquis arrivèrent ; ils chantèrent la guerre et promirent de faire des prisonniers. Il n’y eut qu’un homme de tué par la bombe. Les habitants qui avoient été destinés pour le service de l’artillerie, ne voulurent plus y être employés. On dit qu’il arriva quelques autres Micmacs à la Baie-Verte ; mais ils ne vinrent pas au fort et ils ne firent aucun coup sur l’ennemi.

La nuit du 13 au 14, il sortit un détachement d’habitants qui ne réussit pas mieux qu’à l’ordinaire; cependant cela tenoit les ennemis en défiance, et ils cessèrent

de tirer. A l’entrée de la nuit, on jeta des bombes et des boîtes à feu sur le front de la parallèle.

Le 14 juin. — Nous n’eûmes point occasion de tirer du ganon. Les Anglois augmentèrent leurs mortiers ; ils pouvoient en avoir alors cinq ou six en batterie de différents calibres; ils tirèrent des bombes de six, sept, huit et douze pouces, dès le matin, sans aucun succès ; il y eut cependant deux soldats blessés, mais légèrement. Notre artillerie tenoit toujours les travaux des ennemis éloignés, et nous avions sujet de croire que, si nous eussions pris des mesures pour mettre en exécution tous les ouvrages projetés pour notre défense et que l’on eût bien employé le temps, nous aurions eu celui de les perfectionner et d’avoir du secours de toutes parts, ce qui auroit encouragé les habitants et rendu au moins l’entreprise des ennemis inutile, s’ils n’a voient pas perdu une partie de leur monde avec leur train de campagne, et nous nous serions peut-être rendus maîtres de leur fort, qui est dans le voisinage.

Je représentai au commandant que le souterrain où l’on avoit mis l’officier anglois et quelques autres personnes qu’on ne vouloit point exposer, pouvoit être enfoncé par les nouvelles bombes que les ennemis nous jetoient, qu’il étoit nécessaire de changer cet officier d’endroit pour qu’il ne lui arrivât aucun accident, ce que le commandant voulut faire ; mais il lui demanda en grâce de rester dans le même endroit, disant qu’il seroit moins en sûreté, s’il étoit à son camp. On le laissa. D’ailleurs presque tout le monde considéroit ce souterrain comme le plus capable de résister à la violence du choc des bombes, voyant qu’il y avoit par-dessus une

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terrasse de dix ou douze pieds, et que les autres eu avoient beaucoup moins, mais qui étoient cependant plus solides, tant pour la force des bois qu’on avoit employés pour leur construction que par la précaution avec laquelle ils avoient été faits.

Du 14 au 15 juin. — A l’entrée de la nuit, les ennemis cessèrent de tirer. ISTous jetâmes des balies à feu et des bombes dans leurs ouvrages. A dix heures, le commandant reçut une lettre du gouverneur de Louisbourg, en réponse de celle qu’il lui avoit écrite pour lui demander du secours. Le gouverneur lui marquoit qu’il ne pouvoit pas lui en envoyer. On en avoit flatté les habitants qui croyoient ne pouvoir s’en passer. Pour surcroît de malheur, cette mauvaise nouvelle transpira presque aussitôt parmi eux ; la plus grande partie résolut de nous abandonner et l’on s’aperçut que quatre-vingts disparurent.

Le 15 juin. — Les ennemis tirèrent des bombes dès que notre artillerie leur eut fait abandonner la tranchée, et notre feu fut dirigé ensuite sur les ouvrages et à l’endroit où paroissoit être leur batterie, qui étoit couverte de broussailles. L’on jugea qu’on y avoit fait quelques dommages par l’interruption de leur feu. Enfin le nôtre retardoit tellement l’avancement de leurs travaux que leur première parallèle qui n’avoit au plus que cent cinquante toises, étoit encore imparfaite. Cependant ils avoient travaillé la nuit à la déboucher par le centre, en avançant deux zigzags qui n’étoient qu’ébauchés. Nos ouvrages ne se faisoient aussi qu’avec la lenteur et la répugnance la plus insupportable, et tout ce qui pouvoit contribuer à tirer le siège en Ion-

gueur, n’étoit regardé que comme des clioses propres à augmenter la perte du monde, sans vouloir absolument envisager aucun des bons effets qu’ils pouvoient produire. Ainsi on peut juger par là de toutes les contradictions et de toutes les difficultés insurmontables qu’ont eues ceux qui pouvoient désirer de multiplier les obstacles aux ennemis et leur disputer le terrain pied à pied.

Les sorties consécutives n’avoient encore réussi qu’à faire un prisonnier, qui ne dédommageoit point du préjudice qu’elles causoient à nos ouvrages en tenant continuellement de nombreux détachements dehors. Voyant les esprits si mal disposés, il étoit facile de juger du sort de la place. Sa conservation ne dépendoit donc plus que d’un prompt secours du Canada (foible ressource) qui ne pouvoit être que fort lent, dépendant d’ailleurs du vent et autres inconvénients, ce qui faisoit qu’on n’y comptoit point du tout. Il nous déserta un soldat ; on ne dut point en être surpris, l’ayant fait sortir de prison où il étoit depuis longtemps pour être coupable de viol et d’autres mauvaises actions.

Les Acadiens ne s’occupoient plus qu’à prendre des précautions pour se garantir des. bombes en se fourrant dans les casemates, quoiqu’il n’y en eût qu’un des leurs de tué dans cette journée. Cela occasionna du tumulte parmi eux. Les principaux les plus considérés portèrent la parole pour tous les autres et représentèrent que, puisqu’ils n’avoient point d’espoir de secours, il n’y avoit plus moyen de résister à tant de forces et qu’ils ne vouloient pas se sacrifier inutilement, ne pouvant

sauver la place, mais plutôt nous abandonner. On prétend même qu’ils dirent encore quelque chose de pis; ce qui donna lieu à un conseil de guerre, où il fut délibéré qu’il seroit publié à ces habitants une ordonnance par laquelle il leur étoit défendu de faire de semblables propositions, ou de vouloir abandonner le fort sous peine d’être passés par les armes, et, outre cela, d’avoir leurs biens et terres confisqués. Malgré le peu de courage de la plupart de ces habitants, je suis porté à croire qu’ils étoient mal inspirés par des gens qui se soucioient peu de la perte de ce poste. Notre feu tourmenta sans relâche la tête de la tranchée de l’ennemi, de manière qu’il ne pouvoit avancer; et il est aisé de juger de là combien de perte de temps et de monde il auroit été obligé de sacrifier pour parvenir seulement à établir une batterie de canons capable de nous incommoder, si nos travaux avoient été poussés avec vigueur.

Du 15 au 16 juin. — On entendit pendant la nuit quelques décharges de mousqueterie. On ne douta point que ce ne fussent les sauvages abénaquis avec quelques Acadiens qui attaquoient quelque garde avancée du camp ; ce qui tint les ennemis en alarme toute la nuit et les empêcha de faire aucun ouvrage.

Le 16 juin. — A la pointe du jour, les ennemis entrèrent dans les retranchements pour y travailler, où ils ne purent tenir longtemps ; notre canon les en chassa bientôt.

Ils nous jetèrent, sur les neuf heures, des bombes, dont il y en eut une qui enfonça positivement le souterrain où étoit l’officier auglois prisonnier. Il y fut tué avec un officier de la garnison et deux autres personnes ;

il y en eut aussi de blessés légèrement. Le coup augmenta le désordre qui étoit dans la place ; les habitants vinrent trouver en foule le commandant pour demander à capituler, disant que, si on étoit contraire à la résolution qu’ils avoient prise à ce sujet, ils ne respecteroient plus la garnison, dont ils ne craignoient point les menaces, qu’ils tourneroient leurs armes contre les officiers et les troupes et livreroient le fort aux Anglois. J’étois sur la batterie et je ne fus point témoin de ce tumulte. Le commandant fit assembler les officiers pour prendre un parti convenable à l’état où il se trouvoit. Il me demanda pour lors si le souterrain où étoient les poudres étoit à l’abri des grosses bombes ; je lui dis que oui, quoique la violence du choc des bombes excéderait même celle de nos bombes ordinaires de douze pouces, contre lesquelles le souterrain avoit été fait pour résister ; qu’une des plus grosses bombes que les ennemis pourraient avoir ne pourrait l’enfoncer, si par hasard il en tomboit dessus ; mais que, si on 11e réparait les dommages qu’elle pourrait faire, je n’en répondois point s’il en tomboit d’autres directement au même endroit.

Il y a lieu de croire que toute l’assemblée, ayant vu que le souterrain qu’elle prétendoit être le plus capable de résister aux bombes avoit été enfoncé, pensoit que celui où étoient les poudres, étoit encore bien moins à l’abri ; que, si je me trouvois en contradiction avec eux, c’étoit par entêtement, et que je pensois comme eux. Il est vrai que si cela eût été, je n’aurois pas parlé autrement.

Ils se prévinrent tellement de cette idée, qu’il paroissoit par la plus grande partie des opinions que la raison la plus particulière qui les déterminoit à entrer en pourparlers avec l’Anglois, étoit parce que les poudres n’étoient pas en sûreté ; qu’il n’y avoit aucun endroit du fort qui fût à l’abri des bombes ; que celle qui avoit enfoncé le souterrain, avoit renversé une courtine au long de laquelle régnoit ce logement ; que la garnison étoit trop foible pour en imposer aux menaces des habitants; que ce fort d’ailleurs n’ étoit pas capable de la moindre défense ; qu’il n’y avoit pas espérance de secours, encore moins de sauver la place, et qu’il falloit du moins sauver la garnison et tâcher de lui obtenir des conditions honorables, à quoi on ne pourroit pas s’attendre si on différoit à le demander ; que l’ennemi, qui sauroit notre situation, n’en voudrait faire que de très mauvaises ; qu’il nous faudrait toujours succomber ; que ce serait trop risquer si on vouloit s’opiniâtrer à pousser la défense plus loin ; que ce poste n’a été établi que pour protéger les habitants ; que, malgré leur mauvaise conduite, le commandant a cru aussi devoir un peu sacrifier de sa gloire pour leur bonheur et tranquillité et pour répondre aux vues de la cour.

Monsieur le commandant chargea M. de Vannes d’une lettre pour celui de l’armée angloise, où il demandoit une suspension de tout acte d’hostilité de quarante-huit heures pour se déterminer. On envoya en conséquence des ordres aux détachements qui étoient dehors de se tenir tranquilles.

Le commandant anglois répondit que, si on étoit porté à la capitulation, il donnerait des termes hono-

râbles, pourvu qu’il n’y eût point de temps perdu en envoyant ces termes et en changeant les otages ; et qu’à cet effet, il nous donnoit jusqu’à deux heures de l’après-midi.

Oïi délibéra dans le conseil de guerre qu’il falloit régler les articles suivants de capitulation :

1er ARTICLE

Monsieur le commandant, officiers, état-major, employés pour le Roi et la garnison de Beauséjour sortiront armes, bagages, tambour battant, mèche allumée.

2e ARTICLE

Le commandant aura à la tête de la garnison six pièces de canon du plus gros calibre, un mortier et cinquante coups de poudre pour chaque pièce.

Il sera fourni par Sa Majesté Britannique les vivres nécessaires pour le transport de ce poste à la Baie- Verte, où la garnison s’embarquera dans ses bâtiments pour aller où bon lui semblera.

4e ARTICLE

La garnison emportera deux cents quarts de farine et cent de lard.

Il sera accordé le temps nécessaire à la garnison pour passer de ce poste à la Baie- Verte, et de la Baie- Verte à sa destination.

6e ARTICLE

Les Acadiens ne seront point inquiétés pour avoir pris les armes, d’autant qu’ils y ont été forcés sous peine de la vie, et il ne leur sera fait aucun dommage.

7e ARTICLE

Il sera libre aux Acadiens de vivre dans leur religion, d’avoir des prêtres, et il ne leur sera fait aucune violence.

Il sera permis aux Acadiens qui le voudront, de se retirer sur les terres du roi de France, et ils auront un an à prendre ce parti, à compter du jour de la présente capitulation.

9e ARTICLE

Les François pourront fournir aux Acadiens pour se retirer pendant le cours de cette année [tout ce qui leur sera nécessaire],

10e ARTICLE

Tous les articles de capitulation qui pourront être obliqués d’une manière obscure, seront interprétés à l’avantage des François et exécutés de bonne foi.

Ces articles furent envoyés au commandant anglois, avec une lettre par laquelle il lui mandoit que M. Eouilly resteroit cliez lui en otage, à la place de celui qu’il lui enverroit de son côté.

M. de Vannes ne fut de retour au fort que sur les six heures du soir. Il amena un officier anglois pour changer l’otage.

Le commandant anglois envoya les termes et conditions que les ordres de son général lui permettoient de donner, et assura que si on les acceptoit, la garnison seroit traitée avec l’honneur le plus distingué.

L’on assembla le conseil de guerre et l’on fit la lecture de la lettre et des conditions suivantes :

lor ARTICLE

Monsieur le commandant, état-major, employés pour le Roi et la garnison de Beauséjour sortiront armes, bagages, tambour battant.

2e ARTICLE

La garnison sera envoyée directement à Louisbourg aux dépens du roi de la Grande-Bretagne.

3e ARTICLE

La garnison aura suffisamment des provisions jusqu’à Louisbourg.

4e ARTICLE

Pour les Acadiens, ôomme ils ont été forcés de prendre les armes sous peine de la vie, ils seront pardonnes pour le parti qu’ils viennent de prendre.

5e ARTICLE

La garnison ne portera point les armes en Amérique pendant le terme de six mois.

Les termes ci-devant ne sont accordés que sous condition que la garnison sera rendue aux troupes de la Grande-Bretagne à sept heures après-midi.

On délibéra dans le conseil de guerre que l’on récriroit pour demander le temps de la réflexion.

M. de Vannes fut porter une lettre à l’armée angloise qui contenoit que, n’étant pas possible à notre commandant de rien régler dans une demi-heure qu’il Juirestoit, il demandoit jusqu’au lendemain matin.

M. de Vannes rapporta cette lettre, qu’il n’a voit pas eu le temps de faire parvenir au commandant anglois. Celui qui commandoit a la tranchée, lui ayant montré un ordre, recommença son feu sur le fort à sept heures, et nous demanda de retirer son otage et de reprendre le nôtre.

Le conseil de guerre étant assemblé, presque tous les avis tendirent à accepter la capitulation, voyant l’impossibilité de recevoir du secours, la lettre de M. de Drucour, la foiblesse de la garnison et le peu de sûreté des casemates, surtout de la poudrière, etc.

Monsieur le commandant, les officiers et la garnison signèrent la capitulation le 16 juin 1755.

Les Anglois prirent possession du fort le quatrième jour de l’ouverture de la tranchée à sept heures et demie du soir. Leurs troupes passèrent la nuit sous les armes et ne touchèrent point aux marchandises et effets du Loi répandus dans la place, tous les bâtiments étant rasés ; mais, lorsqu’ils virent piller nos propres gens, les officiers anglois ne purent plus en empêcher les leurs ; ils en mirent cependant une partie en sûreté. Notre garnison en sortit le lendemain pour s’embarquer sur des bâtiments de transport pour aller à Louisbourg.

Le commandant anglois écrivit à celui de Gaspareau situé dans la Baie- Verte pour lui offrir et à sa garnison, qui étoit composée de vingt hommes, les conditions accordées au commandant de Beauséjour, ce qui fut accepté par le défaut de réflexion.

Nous eûmes deux de nos plus gros canons de fendus, dont un l’étoit depuis la bouche jusqu’à la distance d’environ six pouces des tourillons, et l’autre pièce, de la bouche jusqu’à la moitié de la volée. Ces pièces étoient tirées fort souvent inutilement, malgré que j’étois attentif à économiser les munitions; mais les canonniers reeevoient les ordres de tirer. Les canons étoient aussi fort mangés de rouille, qui ronge et qui en fait écailler l’âme et diminuer la force du métal. Nous n’avons pas pu savoir à combien s’est montée la perte des Anglois ; on sut seulement qu’un de leurs ingénieurs avoit eu une cuisse coupée d’un boulet de canon en traçant leurs lignes, que nos canons, tirés à ricochet, les avoient beaucoup incommodés dans leur batterie de

mortiers, ayant négligé cl’y faire un bon épaulement, étant facé sans des enfoncements et couvert de broussailles, et que deux de leurs mortiers avoient été cassés par notre canon (sic).

Etat des tués et blessés

Tués :

Blessés :

1 M.Raimbault, officiez' delTle-Royale, par la bombe.

1 Soldat tué au retranchement par le canon.

1 Le sieur Fermand, interprète, par la bombe.

1 M. Billy, commis, ci-devant officier, par la bombe.

3 Acadiens, dont deux par la bombe.

1 François dans une escarmouche.

1 Chef sauvage abénaquis.

1 Officier anglois.

1 M. de Bailleul d’un

coup de fusil.

2 Habitants.

2 Soldats, d’une simple contusion des éclats des bombes.

2 M. de Saint-Lau rent et M. de Montarville, blessés légèrement dans le souterrain enfoncé, d’une contusion occasionnée par le fracas d’une bombe.

Voilà à peu près ce qui s’est passé dans l’attaque de ce malheureux poste. Si j’ai omis quelques circonstances, c’est qu’elles sont peu importantes. Il y a eu quelques journaux de faits après la reddition qui sont peu exacts ; la plus grande partie du détail n’est que des faits supposés, ou les choses sont rapportées dans un sens tout different qu’elles se sont passées. Mais des gens capables de réflexion qui les ont vus, les ont soupçonnés

d’infidélité, en s’arrêtant sur l’article où il est dit que la raison qui a le plus accéléré la reddition de ce fort, étoit la mauvaise construction des ouvrages qui n’étoient pas capables de la moindre résistance à quelque attaque que-.ce fût. L’on a pensé que si l’accès en eût été aussi facile qu’on vouloit le faire entendre, les Anglois qui en connoissoient le fort et le foible, taut par rapport à ses ouvrages qu’à la situation du lieu, et qui en avoient un plan exact, sur lequel ils ont déterminé le projet d’attaque, à Halifax, auraient épargné bien des dépenses et des précautions.

D’un autre côté, le peu de progrès des assiégeants lorsqu’ils ont été devant cette place, dont le feu les tenoit toujours éloignés, et qui n’avoient pas gagné un pouce de terrain dans quatre jours de tranchée ouverte pour approcher de nos palissades, ni pu établir une seule batterie de canon, sans compter toutes les difficultés qu’ils auraient eues si nous eussions bien employé le temps et les hommes pour les leur augmenter, fait voir qu’il y a bien des choses dans tout ce qui a été dit et écrit au sujet de l’attaque et de la défense de ce fort qui sont fort suspectes.

Il y a des gens qui ont cru devoir prévenir le public que, si ce fort s’est rendu si tôt, ce n’est que parce qu’il n’étoit pas possible d’en pousser la défense plus loin. Cette espèce de justification pour les défenseurs de Beauséjour me paraît déplacée; et, supposé qu’ils en eussent besoin pour détruire de faux préjugés, on ne réussirait qu’en disant des choses vraisemblables, et non en voulant persuader que nous ne pouvions résister un instant dans le fort. Quand bien même nous n’aurions

eu qu’une simple palissade pour défense, l’on nous reprocheroit toujours le temps que nous avons perdu pour nous fortifier et nous mettre en état de faire une vigoureuse résistance, et nous avons plus manqué d’habileté dans cette occasion que de courage. Le courage seul ne suffit pas dans les actions de défensive ; elles demandent de l’intelligence, des peines, des soins et des fatigues continuelles et plus d’adresse et d’intrépidité que dans la guerre offensive, et l’on doit toujours se trouver extrêmement malheureux d’être obligé de céder à son ennemi après avoir fait tout ce qu’on peut pour lui résister. Tout ce qui peut consoler celui qui aime son métier, c’est qu’il acquiert toujours de l’expérience et se met en état de mieux faire dans d’autres occasions. Ce sont là mes espérances.

Articles comprenant une description de l’état où étoient les différents forts établis sur l’isthme entre la Baie-Verte et la Baie-Françoise, qui joint aux terres du Canada la presqu’île dont l’Acadie fait partie ; et quel étoit l’objet de ces forts, avec un examen des défenses dont ils étoient capables, lorsque les Anglois sont venus pour les assiéger.

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