‹ Guerre du Canada; relations et journaux de différentes expéditions faites durant les anées 1755-56-57-58-59-60;Chapitre 2 sur 22 · FORT DE BEAUSÉJOUR · texte numérisé non relu

FORT DE BEAUSÉJOUR

En juillet 1750, on commença à établir ce fort sur une hauteur, à quatorze cent cinquante toises de celui des Anglois. Le terrain qui est entre cet établissement

et le nôtre, est un marais impraticable, et il y a une rivière qui nous séparoit et que nous considérions nous servir de limites. Cette rivière passe à trois cents toises du fort anglois.

L’enceinte du fort de Beauséjour fut construite en piquets et de la figure d’un pentagone ; le côté extérieur de chacun des fronts étoit de trente et une toises ; la face des bastions, de neuf; les flancs, de trois, et la courtine de onze. Toutes les parties ne sont pas parfaitement égales, non plus que les angles qu’elles forment.

La hauteur sur laquelle il est situé, pend de près de cent pieds, rampe douce, sur quatre côtés de ce fort, et, en face du cinquième, cette hauteur s’allonge en remontant d’environ deux pieds par cent toises, jusqu’à la plus grande élévation qui se trouve de quatre cent cinquante toises loin du fort, où la hauteur va en rabaissant.

Il y a apparence que le peu de capacité que l’on a donné à ce fort, vient de ce que les Canadiens, quand ils le commencèrent, n’avoient d’autre dessein que d’y tenir un petit détachement. Cependant, Monsieur le général du Canada envoya de l’artillerie et donna ordre de le mettre à l’abri d’insulte par un coup de main, seule attaque dont on croyoit ce poste susceptible. On ouvrit un fossé de dix-huit pieds de largeur par en haut et six pieds de profondeur avec un talus qui réduisoit le fond à six pieds. Des terres en provenant, on releva la berme que l’on avoit laissée entre l’enceinte et l’excavation de la largeur de six pieds, et le sommet de la contrescarpe, avec un revers en glacis. On releva, derrière les piquets qui servoient de revêtement à l’en-

ceinte, un petit rempart composé d’un parapet de terrasse de trois pieds d’épaisseur au sommet, d’une banquette, d’un terre-plein de cinq pieds de large par en haut et neuf de hauteur au-dessus des niveaux du rez-de-chaussée, dans lequel on pratiqua des souterrains régnant le longdès courtines, pour mettre les muhitions de guerre à l’abri d’incendie, afin que, si les bâtiments que renfermoit le fort, qui sont de bois et serrés les uns les autres, venoient à prendre en feu, soit par hasard ou de dessein prémédité de quelque trahison, que les vents fréquents et impétueux auraient rendu difficile à arrêter, il n’occasionnât point d’autre accident, les munitions les plus précieuses pour la conservation étant dans de petits logements enveloppés dans le terre-plein ; car c’étoit l’unique moyen par lequel on pouvoit les mettre en sûreté, ne pouvant faire aucun ouvrage de maçonnerie dans le pays par défaut de pierre et de chaux.

Enfin on fit tous les ouvrages relativement à la défense dont on vouloit le rendre capable, et ils étoient fort avancés lorsqu’on fut obligé de faire des augmentations de travaux et de changer une partie des dispositions de ce qui étoit fait, pour renforcer la partie de l’enceinte la plus exposée à la campagne, afin qu’elle pût résister à l’artillerie, sans pourtant se déranger de cette construction, autant qu’il étoit possible.

En juin 1752, Monsieur le commandant ayant eu avis que les Anglois a voient résolu de nous chasser de notre établissement sur cette frontière, que, dans ce dessein, ils armoient à Halifax, on travailla à la hâte à ces nouveaux ouvrages, disposés selon les vues d’une défense relative au temps et à la situation du lieu, en

renforçant de préférence le front de la face à la prolongation de la hauteur sur laquelle ce fort est situé, et où l’ennemi pouvoit employer son artillerie avec succès (l’attaque des autres côtés n’étoit pas praticable ne pouvant être battu que de bas en haut), en élevant extérieurement un rempart par couches de bois et de terre battue, avec un parapet de quinze pieds d’épaisseur au sommet. Ce travail se faisoit sur les faces des bastions qui étoient prolongés de six pieds au delà de l’angle de l’épaule, en forme d’oreillon qui couvroit les flancs voisins de la porte. Cette porte fut couverte d’un redan en forme de demi-lune, faite aussi de bois et de terre.

L’on ne put également renforcer la courtine et les flancs plus que le profil qu’on leur avoit donné. L’espace qui étoit entre les bâtiments et l’enceinte ne permettoit pas d’augmenter l’épaisseur du rempart, et l’on auroit été obligé de détruire ce qui avoit été fait.

L’on travailla aussi à construire des logements souterrains faits de grosses pièces de charpentes de douze à quatorze pouces d’équarrissage, de bois d e pruche, qui se conserve longtemps enterré, travaillé avec beaucoup de solidité.

La couverture double fut faite également des mêmes pièces, terminées en dos d’âne, et d’autres à plate-bande pour avoir plus tôt fait, bien étayée par des rangs de piliers coiffés de grosses pièces sur lesquels reposoit cette couverture, qui fut recouverte de six ou sept pieds de terre bien battue entremêlée de couches de bois, afin que les munitions de guerre, et même les blessés, en cas d’affaire, pussent être à l’abri des bombes. L’on releva des plates-formes sur les angles, flanquées des

bastions qui étoient pleins, afin de tirer à barbette. Tous les ouvrages se faisoient précipitamment; mais, en juillet, le commandant ayant reçu d’autres nouvelles de se tranquilliser sur cette prétendue attaque, licencia tous les ouvriers qui étoient les habitants du pays et qui a voient interrompu leurs travaux particuliers pour faire ceux de ce fort et le défendre.

Depuis ce temps-là, on a continué ces ouvrages suivant ces dernières dispositions ; mais ils ne se faisoient qu’avec la lenteur la plus insupportable, par la difficulté qu’il y avoit de jouir des hommes dans le pays, et ce qui avoit été projeté de faire à ce fort, tant pour sa défense que pour la commodité de la garnison, n’étoit pas encore perfectionné, lorsque les Anglois sont venus pour l’assiéger.

Les principaux ouvrages qui pou voient en rendre l’accès difficile étoient cependant achevés. Son rempart étoit revêtu de gazons bien fraisés au niveau du terreplein ; son fossé étoit encore imparfait ; mais il y avoit une bonne palissade au delà du fossé, parallèle à la contrescarpe, et, au dehors de cette palissade, l’on avoit rapporté des terres arrangées en glacis, formant un parapet en dessus du terre-plein d’un petit chemin couvert. Enfin on peut juger par les ouvrages qui n’étoient faits que par sauts et par bonds, et par la capacité de cette forteresse, de la défense dont elle pouvoit être capable. Son artillerie pouvoit se monter à vingt-six pièces, dont six de douze livres de balles, quatre de huit livres, quatorze de six livres et deux de trois livres. Son feu etoit dirigé de toutes parts, mais particulièrement sur la prolongation de la hauteur. Sa garnison consistoit

eu cent trente soldats de troupes réglées ; et cette petite forteresse, par la situation du terrain tout à fait avantageux, n’étoit susceptible que d’une seule attaque, et a obligé nos voisins à des dépenses considérables et à une grande préparation de siège pour s’en rendre maîtres, ce qui pouvoit donner le temps d’être secouru. Quand les agresseurs ont résolu de nous attaquer, ils avoient fait l’examen de la défense que ce fort pouvoit faire ; ils en étoient à portée ; ils eurent même un plan exact du fort et des environs. Outre la connoissance qu’ils avoient de la distribution des fortifications, ils en avoient une parfaite de la nature du travail ; et sur le plan fut arrêté, dans un conseil de guerre à Halifax, le projet de l’attaque, où ils employèrent trente-deux pièces de 18 et de 24, sans compter les pièces de campagne, vingtdeux mortiers, depuis six pouces de diamètre jusqu’à quatorze, et toutes les choses nécessaires pour faire un siège en règle.

L’objet de ce fort étoit de contenir les Anglois, qui avançoient toujours et empiétoient de plus en plus sur les terres du Canada.

FORT DE GA SP ARE AU Dans la Baie -Verte

Ce fort est situé dans la Baie- Verte, à cinq lieues et demie de Beauséjour, sur le bord de la mer, à l’embouchure de la rivière dont il porte le nom, sur un terrain uni. Ce fort, dont les côtés extérieurs ont dix-neuf toises, de forme carrée, est construit en bois et flanqué de

quatre tours de charpentes placées sur les angles. Ces tours avoient un pentagone pour base, elles avoient un étage au-dessus du rez-de-chaussée, où l’on place de la petite artillerie, et cet étage fait une saillie de deux pieds sur celle du rez-de-chaussée, où l’on a pratiqué des mâchicoulis pour en défendre le pied.

Les côtés des hautots et des barres sont accompagnés de crénaux, les courtines sont des piquets, derrière lesquels règne une banquette volante pour élever les mousquetaires qui pouvoient voir à tirer par des créneaux pratiqués au travers des piquets. L’on avoit ouvert un fossé (en baissant une berme entre les piquets et l’excavation) de la profondeur de quinze pieds par en haut, réduite à cinq en bas par le talus naturel des terres. Celles qui en provenoient ont relevé la berme et la contrescarpe avec un talus en prolongation de celui du fossé, les terres jetées en la contrescarpe étant rangées en glacis ; et l’on devoit ajouter à cette construction une palissade plantée dans le fond du fossé, avec un pont-levis à la porte; mais les ouvrages n’étoient encore qu’imparfaits lorsque Beauséjour fut assiégé. Son artillerie consistoit en quatre pièces de 4 et huit de huit onces de balles, et sa garnison en vingt à vingt-cinq hommes. L’objet de ce fort étoit de servir d’entrepôt aux denrées et marchandises qui venoient par mer du Canada et de Louisbourg, pour l’approvisionnement des differents postes établis sur cette frontière. Ce même foit renferme un magasin pour recevoir les déchargements des batiments, un petit magasin à poudre, une boulangerie et un logement pour le commandant et les autres officiers qui y étoient en garnison. Les soldats

étoient logés dans les tours et on avoit commencé un nouveau magasin pour les munitions de guerre.

FORT DE PONT— l-BUOT

Ce fort est situé à une lieue de Beauséjour, sur le bord de la rivière de Missagouetche, qui séparoit nos établissements de celui des Anglois.

Ce fort, qui ne méritoit pas d’en porter le nom par sa figure sans forme ni flancs et fait de piqüets mal assurés, ne renfermoit pas seulement le corps de garde des soldats ni de l’officier qui y commandoit une petite garde de dix à quinze hommes qui étoient logés en dehors. Cependant l’objet de ce fort étoit de défendre le passage de la rivière aux Anglois et d’assurer la communication de Beauséjour à la Baie-Verte par la rivière, par où l’on voituroit les vivres avec des canots qui alloient charger près de la source de cette rivière, qui est à environ deux lieues et demie de la Baie-Verte, où l’on avoit un magasin que l’on appeloit l’Entrepôtdu-Portage, et où l’on embarquoit les provisions qui venoient décharger au Pont-à-Buot dans un autre magasin proche du fort ; ensuite on les voituroit avec des charrois à Beauséjour.

Ce fort a été rasé la veille que les Anglois firent le passage de la rivière.

Page 1