LE 8 JUIN
[Les Anglois] avoient -f- mouillé huit jours auparavant vis-à-vis de nos retranchements, sans avoir osé les forcer. Il y avoit une frégate et un senau à la portée de nos fusils, d’ou ils ont tiré tout ce temps-là du canon, pour pouvoir les démolir; mais le boulet ne faisoit que son trou, de manière que nous n’avons perdu que peu de monde. Notre artillerie répondoit à leur feu avec tant d’adresse et d’activité que le senau a été obligé de s’éloigner. Notre mousqueterie ne cessoit de tirer sur leurs vaisseaux et berges, qu’ils faisoient approcher de terre pour reconnoître nos forces; mais plusieurs berges ont été mises en pièces. Ils ont tiré à boulets rouges sur notre poudrière deux jours avant la descente, ce qui la fit sauter. Nous eûmes ce jour-là un lieutenant d’Artois blessé et deux soldats. Le même jour on fit transporter deux canons à la Pointe-Plate, dont on en envoya un à la Cormorandière, qui nous coûta quelques soldats par la violence de leur feu. M. de Lahoulière,
* Cette relation n’est pas signée.
f Le commencement de cette phrase étant incompréhensible dans l’original, nous sommes obligés de la rectifier.
commandant général de nos troupes, faillit être emporté d’un boulet.
Arrangement des vaisseaux anglois pour la descente
Sept du premier rang dans l’entrée de G-abarus sur la même ligne ; quatre frégates en formoient une seconde plus au large ; tous les bâtiments de transports tenoient depuis la Cormorandière jusqu’à la Pointe- Blanche sur plusieurs lignes. Dans celle qui étoit plus proche de terre, étoient mêlés onze vaisseaux de ligne et deux bombardes. 11 y avoit cent trente bâtiments de transports sur lesquels étoient dix-sept mille hommes de débarquement, dont il y avoit deux mille montagnards ou Bostonois, l’artillerie, munitions et ustensiles pour le siège, des bateaux plats pour la descente.
Nous avions dans nos retranchements environ deux mille hommes, M. de Saint- Julhien, commandant à la Cormorandière, et M. Marin à la Pointe-Plate, tous deux courageux comme des lions, ainsi que toute la troupe qui étoit très disposée à recevoir l’ennemi et paroissoit même le désirer avec ardeur. S’ils s’étoient tenus vis-à-vis des retranchements pour faire leur descente, ils auroient été hachés et obligés de rétrograder ; mais, par malheur, ils ont trouvé un autre endroit moins dangereux.
Le 8 juin à la pointe du jour, on commença de part et d’autre à faire feu. Les Anglois lançoient quantité de bombes, et toutes leurs berges étoient sur deux divisions. La première fut bien maltraitée par le feu de notre canon, ce qui obligea quelques-uns de se jeter sur
les ailes et de gagner les rochers, où il n’y avoit aucun retranchement. Qui se seroit imaginé qu’ils auroient cherché à y descendre ? La mer étoit grosse ; mais, voyant qu’il n’y avoit pas de forces dans cet endroit, ils firent un signal, et toutes les berges s’y rendirent en moins d’un demi-quart d’heure. Ils mirent tout le monde sur ces rochers avant que nous ayons pu les en empêcher, marchèrent aussitôt aux retranchements et nous obligèrent de les abandonner. Quand ils eurent gagné nos canons, ils nous balayèrent d’un bout à l’autre, et nous n’eûmes d’autre parti à prendre que de nous retirer dans la place avec le plus d’ordre qu’il nous fut possible. Ils nous poursuivirent jusqu’à la portée du canon de la ville, avec cependant assez de lenteur ; ils sembloient craindre de nous approcher de trop près : on sait qu’ils n’aiment pas l’arme blanche. Si les François avoient eu l’avantage comme eux, il est certain qu’ils les auroient mis en pièces.
Le canon de la place nous a procuré l’entrée, à la réserve de deux cents qui ont été tués ou blessés et pris prisonniers. Les premiers sont MM. de Langlade, capitaine des grenadiers de Bourgogne, Diximieu, souslieutenant d’Artois, deux officiers des volontaires ; MM. le chevalier de Blouzet, capitaine de Bourgogne, Sabattier, de la colonie, et quelques autres officiers de différents corps qui sont blessés.
Il y a deux jours que l’on envoya un tambour-major savoir des ennemis des nouvelles de M. de Bellestre qui étoit resté blessé dans la plaine ; on a appris qu’il étoit prisonnier.
L’amiral Boscawen a envoyé des présents à Mme de
Drùcour, et elle lui en a renvoyé d’autres en reconnoissance. Les quatre prisonniers que j’ai faits depuis la place investie, ont déclaré que les Anglois avoient perdu quinze cents hommes, qu’ils ont dessein de forcer la rade avec six vaisseaux de quatre-vingts canons pour battre la ville de toutes parts. Cela se confirme, puisqu’ils ont établi dans le fond de la baie des batteries à mortiers, sur lesquelles ils en ont neuf. Ils ont tiré ces jours derniers cent trente bombes sur l’île et les vaisseaux du Eoi ; mais ils n’ont pas fait grand fracas sur l’île. Il en a tombé trois à bord du commandant, qui ont tué trois officiers et sept hommes avec quelques autres de blessés ; le vaisseau n’a reçu aucun dommage.
Ils ont un camp de deux mille hommes à la Tour,* un à la pointe du Saint-Esprit, un au blockhaus qui est au-dessus de la Grande Batterie, un autre à la Pointe-Blanche, et leur camp général s’étend depuis le chemin Rouillé jusques à la Pointe-Plate. Il est à environ mille toises de la place. Il y a dix-neuf jours qu’ils sont à terre et ils n’ont pas encore travaillé à ouvrir la tranchée. Cependant, au moment que j’écris, j’entends beaucoup tirer, ce qui me fait croire qu’ils ont commencé cette nuit.
Leurs vaisseaux sont embossés par le travers de l’entrée du port, et les frégates ferment celui de Gabarus ou ils ont tous leurs transports. Ils ont une grande quantité de malades ; ils craignent une escadre de trente-
* La Tour de la Lanterne ou la Pointe du Phare, située à droite de l’entrée du havre de Louisbourg Note de l’éd.
six vaisseaux françois et espagnols qui doit venir au secours de Louisbourg.
Ils envoyèrent avant-hier un ambassadeur en ville ; j’ignore encore à quel sujet. Les guides qui ont conduit M. de Léry disent l’avoir vu conduire par M. de Loppinot et deux grenadiers le tenoient chacun par un bras ; on lui a fait faire plusieurs tours de ville par de très mauvais chemins.
Nous avons un piquet de chaque corps qui sont volontaires et font la petite guerre sous le canon de la place, quelquefois au delà. Celui de notre troupe, commandé par un capitaine, eut ordre il y a quelques jours d’aller brûler des fascines qui étoient sur une butte, ce qu’il exécuta avec toute la diligence possible. Il lui tomba sur le corps six cents hommes ; mais les nôtres firent si bonne contenance qu’ils ne furent pas entamés, et se rangèrent en très bon ordre sous le canon de la place avec perte de dix-huit hommes.
La bonne volonté est peinte sur le visage de nos troupes ; c’est ce qui nous fait penser que l’ennemi perdra son temps. Sitôt qu’il en paroît un, on fait un feu d’enfer de la place et des vaisseaux, et, si malheureusement ils font la conquête, il leur en coûtera, car on s’attend à faire une vigoureuse défense.
On a fait couler quatre vaisseaux dans l’entrée du port, de sorte qu’ils n’ont plus d’espérance de ce côtélà; et notre frégate, embossée auprès de chez Marquillance, domine tellement sur les plaines qu’ils ne peuvent pas garder un seul retranchement.
Voilà ce qui s’est passé depuis le 8 juin jusqu’au 8 juillet.
DE LA VICTOIRE REMPORTÉE SUR LES ANC LOIS LE 8 JUILLET 1758 PAR L’ARMÉE DU ROI COMMANDÉE PAR LE MARQUIS DE MONTOALM *
Le marquis de Vaudreuil incertain des mouvements de l’ennemi ne l’auroit pas cru en état d’agir également vers Louisbourg et sur la frontière du lac Saint-Sacrement. En conséquence, il s’étoit déterminé à partager ses forces et à charger le chevalier de Lévis d’une expédition particulière avec un corps de seize cents hommes d’élite, dont quatre cents choisis dans nos bataillons formoient six piquets de soixante-quatre hommes chacun avec doubles officiers. Ce gros détachement entraînoit avec lui la plus grande partie des sauvages.
Le marquis de Montcalm, destiné à défendre la frontière du lac Saint-Sacrement, arriva le 30 juin à Carillon avec le sieur de Pontleroy, capitaine du corps royal et ingénieur en chef de la Nouvelle-France, et le sieur Desandrouins, aussi capitaine du corps royal et ingénieur à la suite des troupes de terre. Le corps de troupes qu’il y trouva rassemblé consistoit en huit
Cette relation n’est pas signée.
bataillons des troupes de terre et en quinze sauvages seulement.
Circonstance fâcheuse, qui peut-être n’arrivera jamais, jusqu’au 8, jour de l’affaire, il n’a pu lui être envoyé que peu de renfort en soldats de la marine ou Canadiens commandés par M. de Raymond, capitaine des troupes de la marine.
Le sieur de Bourlamaque, colonel, qui commandoit à Carillon, instruisit le marquis de Montcalm des nouvelles qu’il venoit d’apprendre des ennemis. D’après ce rapport, il ne fut plus permis de douter que les ennemis n’eussent assemblé au fond du lac Saint-Sacrement, près les ruines du fort William-Henry, une armée composée de vingt mille hommes de milices du pays et d’un corps de six mille hommes de troupes de la Vieille- Angleterre, formés par deux bataillons de Royal- Américain, un régiment de montagnards écossois et les régiments de Murray, Blackney et milord Howe, sous les ordres du général major Abercromby, et que cette armée, munie d’un nombre de berges et d’un train d’artillerie proportionné, ne dut se mettre en mouvement pour venir nous attaquer dans les premiers jours de juillet. Le marquis de Montcalm dépêcha plusieurs courriers au marquis de Vaudreuil pour lui rendre compte de ces nouvelles et lui demander de hâter les secours que la colonie pouvoit fournir.
En même temps, il ne balança pas à faire occuper par les bataillons de la Reine, G-uyenne et Béarn, aux ordres du sieur de Bourlamaque, la tête du Portage au bord du lac Saint-Sacrement. Il fit aussi avancer les bataillons de Royal-Roussillon et le premier de Berry
à la droite de la Chute, et les bataillons de la Sarre et de Languedoc à la gauche de cette rivière, et il s’y établit de sa personne pour être également à portée de toutes les parties. Il laissa à Carillon le sieur de Trécesson avec le second bataillon de Berry pour y commander.
Cette manœuvre audacieuse qui présentoit l’apparence de forces plus considérables que celles que nous avions, a retardé de quelques jours les mouvements des ennemis, suivant le rapport des prisonniers. Leur premier projet a voit été d’établir au Portage sous les ordres de milord Howe une tête que le corps de l’armée n’auroit suivie que quelques jours après. Notre mouvement en avant les détermina à faire marcher l’armée tout entière, ce qui a retardé leur opération jusqu’au 5.
Le marquis de Montcalm en même temps fut reconnoître et détermina la position qu’il vouloit prendre pour la défense du fort de Carillon, en occupant les hauteurs qui le dominent.
Du 1er au 4 juillet. — On envoya beaucoup de petits partis à la guerre pour avoir des nouvelles de l’ennemi ; et, comme on n’avoit point de sauvages, on forma deux compagnies de volontaires, tirées dans le corps des troupes de terre, dont le commandement fut donné au sieur de Bernard, capitaine au régiment de Béarn, et au sieur Duprat, capitaine au régiment de la Sarre.
Le 4. — Le marquis de Montcalm fit un détachement de cent trente volontaires aux ordres du sieur de Langy- Montégron, enseigne des troupes de la colonie, officier de la plus grande réputation. Le marquis de Montcalm ayant demandé pour ce détachement des officiers de
bonne volonté, les prévenant qu’ils seroient sous les ordres du sieur de Langy, de quelque grade qu’ils fussent, tous vouloient marcher, même des capitaines, et il fut obligé d’en fixer le nombre à un officier par bataillon. Ce détachement partit le 4 au soir, en bateau, sur le lac Saint-Sacrement, rentra le 5 sur les quatre heures après-midi, ayant découvert sur le lac Saint-Sacrement l’avant-garde de l’armée angloise conduite par le colonel Bradstreet et le major Rogers, chef de leurs partisans ou coureurs de bois. Le marquis de Montcalm ordonna aussitôt que, la retraite servant de générale, les troupes prissent les armes, passassent la nuit au bivouac, et qu’on déblayât les équipages. Le sieur de Bourlamaque reçut ordre de tenir des détachements du côté du sud et du nord pour éclairer le débarquement des ennemis, et les volontaires de Duprat de se porter sur une rivière qui vient, entre les montagnes dont ce pays est couvert, se jeter dans celle de la Chute, de crainte que l’ennemi ne cherchât à nous tourner par le derrière de ces montagnes. Ils s’y portèrent sur-le-champ, et le sieur de Langy fut envoyé par le sieur de Bourlamaque, à l’entrée de la nuit, pour occuper la Montagne-Pelée avec un détachement de cent trente volontaires, soutenus par trois piquets aux ordres du sieur de Trépezec, capitaine au régiment de Béarn, qui devoit faire avec lui sa retraite en suivant la rive gauche du lac Saint-Sacrement.
Le 6. — A quatre heures du matin, le marquis de Montcalm instruit que l’on voyoit au large une grande quantité de berges, envoya aussitôt ordre au sieur de Pontleroy d’abandonner tous travaux pour tracer des
retranchements en abatis sur le terrain déterminé le lor du mois; au sieur de Trécesson d’y faire travailler le deuxième bataillon de Berry avec les drapeaux (sic), et à deux cents hommes des troupes de la colonie, arrivés la. veille, de venir le joindre aux hauteurs de la Chute.
Sur les neuf heures, les ennemis débarquèrent à un demi-quart de lieue du Portage. Nos postes avancés fusillèrent leurs premières troupes et se replièrent sur le poste du sieur de Bourlamaque, qui s’étoit rejoint au marquis de Montcalm. Les cinq bataillons réunis passèrent le défilé de la rivière de la Chute, en rompirent le pont et se mirent avec le deuxième bataillon de la Sarre et de Languedoc en bataille sur les hauteurs qui la bordent. Cette retraite se fit en présence de l’ennemi sans perdre un seul homme ; mais, par une vraie fatalité, le détachement aux ordres de M. de Trépezec, dont la retraite étoit assurée par le côté du nord, fut abandonné par le petit nombre de sauvages qui lui servoit de guides, s’égara et vint tomber dans une colonne de l’armée ennemie qui marchoit vers la rivière de la Chute.
Sur les quatre heures du soir, nous entendîmes un feu considérable et nous aperçûmes les débris de ce malheureux détachement poursuivi par les Anglois. Quelques compagnies de grenadiers bordèrent aussitôt le rapide de la Chute pour ralentir la poursuite de l’ennemi, et plusieurs de nos gens, favorisés par le feu, le passèrent à la nage. Nous avons eu de ce détachement, composé d’environ trois cents hommes, deux officiers tués ainsi que ... soldats et ... Canadiens tués ou prisonniers. Le marquis de Montcalm se retira,
le 6 au soir, au camp devant Carillon. L’armée se trouvoit alors d’environ deux mille huit cents hommes des troupes de terre, quatre cent cinquante hommes des troupes de la colonie sans aucun sauvage, et, sur ce nombre, il falloit distraire un des bataillons de Berry, lequel, à l’exception de sa compagnie de grenadiers qui fit le même service que les autres compagnies de l’armée, fut occupé à la garde et au service du fort.
Le 7 juillet. — Au matin, l’armée fut toute employée au travail des abatis, sous la protection des compagnies de grenadiers et des volontaires qui la couvroient. Les officiers eux-mêmes, la hache à la main, donnoient l’exemple, et les drapeaux étoient plantés sur l’ouvrage.
Il avoit été tracé la veille par les sieurs de Pontleroy et Desandrouins sur les hauteurs, à peu près à six cent cinquante toises en avant du fort de Carillon.
La gauche, occupée par les bataillons de la Sarre et Languedoc, appuyoit à un escarpement distant de quatre-vingts toises de la rivière de la Chute et dont le sommet étoit couronné par un abatis. Cet abatis flanquoit une trouée que gardoit de front la deuxième compagnie de volontaires de Bernard et de Duprat, derrière laquelle on devoit placer six pièces de canon pour la battre ainsi que la rivière.
La droite, gardée par la Heine, Béarn et Guyenne, , s’appuyoit également à une hauteur dont la pente n’étoit pas si roide que celle de la gauche. Dans la plaine, entre cette hauteur et la rivière de Saint-Frédéric, furent postés les troupes de la colonie et les Canadiens qui s’y retranchèrent aussi avec des abatis. Elle étoit flanquée par la partie des retranchements
occupée par le régiment de la Reine, et devoit l’être le lendemain par une batterie de quatre pièces de canon ; de plus le canon du fort étoit dirigé sur cette partie ainsi que sur le débarquement qui pouvoit se faire à la gauche de nos retranchements.
Le centre suivoit les sinuosités du terrain, conservant le sommet des hauteurs, et toutes les parties se flanquoient réciproquement. Plusieurs à la vérité furent, ainsi qu’à la droite, battus en écharpe par les ennemis, attendu qu’ils ne nous laissèrent pas le temps d’y faire des traverses. Le centre étoit occupé par les bataillons de Royal-Roussillon et le premier de Berry, auxquels on avoit joint des piquets arrivés le jour même au matin avec le chevalier de Lévis.
Dans tout le front de la ligne, chaque bataillon avoit derrière lui une compagnie de grenadiers et un piquet en réserve, tant pour soutenir leur bataillon que pour se porter où il seroit nécessaire.
Ces espèces de retranchements étoient faits de troncs d’arbres couchés les uns sur les autres, ayant en avant des arbres renversés dont les branches coupées et appointies faisoient l’effet de chevaux de frise.
Le 8. — Au matin, les quatre cents hommes d’élite de nos troupes, détachés pour une expédition particulière aux ordres du chevalier de Lévis, arrivèrent à la grande satisfaction de notre petite armée. La joie en fut d’autant plus grande qu’ils annoncèrent la personne du chevalier de Lévis. En effet, il arriva quelques heures après avec le sieur de Senezergues, lieutenantcolonel du régiment de la Sarre. Le marquis de Montcalm le chargea de la défense de la droite ; le sieur de
Bourlamaque, de celle de la gauche ; il se réserva de rester au centre pour être plus à portée de donner également partout ses ordres.
L’armée coucha au bivouac. Le 8, à la pointe du jour, on battit la générale, pour que toutes les troupes pussent connoître leur poste suivant la disposition réglée. Après ce mouvement, elles travaillèrent de suite, partie à perfectionner l’abatis, le reste à construire les deux batteries mentionnées ci-dessus et une redoute qui devoit encore protéger la droite.
Sur les dix heures du matin, les troupes légères des ennemis parurent de l’autre côté de la rivière et firent une grande fusillade si éloignée que L’on continua le. travail sans leur répondre.
A midi et demi, leur armée déboucha sur nous. Nos gardes avancées, les volontaires et compagnies de grenadiers se replièrent en bon ordre et rentrèrent dans la ligne sans avoir perdu un seul homme. Dans le moment même, au sigual convenu, les travailleurs, ainsi que toutes les troupes, furent à leurs armes et à leurs postes. La gauche fut la première attaquée par deux colonnes, dont l’une cherchoit à tourner le retranchement et se trouver sous le feu du régiment de la Sarre. L’autre dirigea ses efforts sur un saillant entre Languedoc et Berry. Le centre où étoit Royal-Roussillon fut attaqué presque en même temps par une troisième colonne, et une quatrième porta son attaque vers la droite entre Béarn et la Reine. L’ennemi avoit le 7 fait passer des berges et pontons à la Chute. On en vit déboucher sur cette rivière une vingtaine. Les volontaires de Bernard et de Duprat, qui y étoient
postés, les reçurent de bonne grâce. Le sieur de Poulariés, à la tête de la compagnie de grenadiers et d’un piquet de Royal- Roussillon, s’y présenta aussi, et, le canon d’une des batteries du fort commandée par le sieur de Louvicourt, lieutenant du corps royal, en ayant brisé deux, elles n’ont plus paru de toute l’action. Comme les Canadiens et troupes de la colonie ne furent point attaqués, ils dirigèrent, à l’abri du retranchement qui les couvroit, leur feu sur la colonne qui attaquoit notre droite et qui quelquefois se trouvoit à portée d’eux. Le chevalier de Lévis envoya successivement le sieur d’Hert, aide-major, et le sieur Desnoës, capitaine au régiment de la Reine, pour ordonner aux plus inçrambes d’entre eux de faire deux sorties et de prendre
cette colonne en flanc. Le sieur de Raymond, ancien capitaine des troupes de la colonie, qui étoit leur commandant, se mit toujours à la tête de ces sorties. Les différentes attaques furent presque toute l’après-midi et presque partout de la même vivacité.
Sur les cinq heures, la colonne qui avoit attaqué vivement Royal-Roussillon, s’étoit rejetée sur le saillant défendu par le bataillon de Guyenne et par la gauche de celui de Béarn. La colonne qui avoit attaqué la Reine et Béarn avec le plus grand acharnement, s’y rejeta aussi, en sorte que le danger devint urgent à cette attaque. Le chevalier de Lévis s’y porta avec quelques troupes de la droite que les ennemis ne faisoient plus que fusiller ; le marquis de Montcalm y accourut aussi avec quelques troupes de réserve, et les ennemis éprouvèrent une résistance qui ralentit enfin leur ardeur. La gauche soutenoit toujours le feu des deux colonnes
qui tentoient de percer par cette partie, dans laquelle même étoit leur dépôt. Le sieur de Bourlamaque y avoit été blessé sur les trois heures, et les sieurs de Senezergues et de Privât, lieutenants-colonels commandants les régiments de la Sarre et de Languedoc, avoient suppléé en son absence, en continuant d’y donner les meilleurs ordres. Le marquis de Montcalm s’y porta plusieurs fois et fut attentif à y faire passer du renfort dans tous les moments de crise ; car, pendant toute l’affaire, les compagnies de grenadiers et piquets de réserve accoururent toujours aux endroits les plus pressés.
Sur les six heures, les deux colonnes de la droite abandonnèrent l’attaque de Guyenne, vinrent faire encore une tentative au centre contre Ptoyal-Roussillon et Berry et successivement un dernier effort à la gauche. Lie six à sept heures, l’armée ennemie s’occupa de la retraite, favorisée par le feu des troupes légères qui s’entretint jusqu’à la nuit.
Pendant l’action, le feu prit en plusieurs endroits de nos abatis; mais il fut éteint sur-le-champ, les soldats passant courageusement par-dessus le revers pour en arrêter le progrès. Outre les munitions de poudre et de balles, on envoyoit continuellement du fort des barriques pleines d’eau, et le sieur de Trécesson, commandant du second bataillon de Berry, qui l’étoit aussi du fort, a rendu dans cette occasion, ainsi que M. Mercier, commandant de l’artillerie, les plus grands services, par leur activité a nous faire passer les munitions et rafraîchissements si nécessaires dans un combat aussi long.
L’obscurité de la nuit, l’épuisement et le petit nombre de nos troupes, les forces de l’ënnemi qui, malgré sa défaite, étoient encore infiniment supérieures aux nôtres, la nature de ces bois dans lesquels on ne pouvoit sans sauvages s’engager contre une armée qui en avoit quatre ou cinq cents, plusieurs retranchements que les ennemis avoient formés les uns derrière les autres depuis le champ de bataille jusqu’à leur camp, voilà les obstacles insurmontables qui nous ont empêchés de les suivre dans leur retraite. Nous comptions même qu’ils voudraient le lendemain tenter de prendre leur revanche. En conséquence, nous travaillâmes toute la nuit à nous défiler des hauteurs voisines par des traverses, à perfectionner l’abatis des Canadiens et à finir les batteries de la droite et de la gauche commencées le matin.
Le 9. — Nos compagnies de volontaires sortirent et s’avancèrent jusqu’à la Chute. Sur les nouvelles qu’ils nous donnèrent qu’il paroissoit que les ennemis avoient abandonné les postes de la Chute et du Portage, le marquis de Montcalm ordonna au chevalier de Lévis de marcher le lendemain à la pointe du jour avec nos volontaires, huit compagnies de grenadiers et une cinquantaine de Canadiens pour reconnoître avec précaution ce qu’étoit devenue l’armée ennemie.
Le chevalier de Lévis s’avança jusqu’au delà du Portage, il trouva partout les traces d’une fuite précipitée : des blessés, des quarts de farine, des équipages abandonnés, des chaussures laissées dans les endroits marécageux, des débris de berges brûlées, preuves incontestables de la grande perte que les ennemis ont faite. Nous l’estimions, d’après leurs prisonniers mêmes
et ce que nous avons eu, à cinq mille tués ou blessés. S’il en falloit croire quelques-uns cl’entre eux et la promptitude de leur retraite, leur perte seroit encore plus considérable. La nôtre a été de douze officiers tués, vingt-trois blessés, quatre-vingt-douze soldats tués et deux cent quarante-huit blessés. Les ennemis ont perdu plusieurs de leurs officiers principaux, entre autres milord Howe, qui a été tué le 6 par notre détachement qui se retiroit de la Montagne-Pelée, le sieur Spithall, major général des troupes' réglées, et le commandant en chef des troupes de la Nouvelle- York.
Cinq cents sauvages chactas, loups et des cinqnations étoient arrivés le 8 au matin avec le colonel Johnson. Quelques-uns d’eux ont paru pendant l’affaire ; mais le plus grand nombre, surtout ceux des Cinq- Nations, ont resté à la queue des colonnes dans l’inaction. Ils attendoient sans doute pour se décider l’événement d’un combat qui ne paroissoit pas douteux aux Anglois.
L’acte du 24 mars, imprimé à la Nouvelle- York, publié de même dans les autres provinces, annonce l’invasion générale du Canada, et ces mêmes termes sont exprimés dans les commissions de tous les officiers de milice.
Le succès de cette journée est dû à la valeur incroyable de l’officier et du soldat. Le chevalier de Lévis s’y est très distingué ; il a eu plusieurs coups de fusil dans ses habits; le sieur de Bougainville, aide - maréchal général des logis, et le sieur de Langy, officier de la colonie, ont été blessés à ses côtés ; le sieur de Bourlamaque mérite aussi de grands éloges par sa bonne conduite et sa fermeté. Le chevalier dè Mon-
RELATIONS ET JOURNAUX 1G1
treuil, aide-major général, a fait passer avec un zèle infatigable les ordres et les munitions aux diverses attaques, où il s’est porté lui-même. Tous les officiers qui composoient cette armée ont donné de si grandes marques de courage que chacun d’eux mériteroit un éloge particulier.
État des officiers et soldats tués ou blessés à la défense des abatis près de Carillon, le 8 juillet 1758 *