JOURNAL DE LA CAMPAGNE DE M. DE BELLESTRE
EN OCTOBRE ET NOVEMBRE 1757 f
Le 4 octobre. — M. de Bellestre et les sept officiers destinés à faire la campagne sous ses ordres se rendirent à Lachine. Une partie des soldats et Canadiens qui composent son détachement y étoient arrivés dans la journée et quelques sauvages du Lac.
Le 5. — Les voitures nécessaires pour le transport de quelques effets, comme vivres, équipements, qui n’avoient point encore été envoyées, nous parvinrent à la pointe du jour. J’en fis sur-le-champ faire la distribution, puis la revue, pour après donner connoissance à Monsieur le général du nombre, tant soldats que Canadiens de bonne volonté qui étoient partis sans commandement de leur paroisse pour se rendre à Lachine. Sans quelques orages et coups de vent, le détachement eût pu faire la traversée au Sault-Saint- Louis, où il étoit nécessaire que M. de Bellestre passât pour lever les sauvages de ce village, ce qui l’obligea à
* François-Marie Picoté de Bellestre, chevalier de Saint- Louis, fut le dernier commandant français du fort du Détroit. Il s’était fait une belle réputation par sa valeur et son esprit d’entreprise dans les troupes de la colonie., f Ce journal n’est pas signé.
perdre la demi-journée. Il attendit le soir pour passer la rivière. Il reçut à son arrivée la députation des chefs, qui le complimentèrent à leur usage. Après la réception de leurs compliments, il leur dit qu’il avoit une hache à leur présenter de la part d’Ononthio, qu’il les encourageoit à n’avoir d’autre volonté que la sienne, qu’il partoit le lendemain et qu’il étoit sûr que beaucoup de guerriers le suivroient. Ils s’en allèrent réfléchir un instant sur ces paroles et revinrent quelque temps après, assurèrent qu’ils avoient pris la hache avec plaisir, qu’ils étoient déterminés à le suivre, mais que leurs façons ne leur permettoient pas de partir avant de faire un festin de guerre, que c’étoit là que les vieillards avoient de l’esprit et que les jeunes gens prenoient du courage.
M. de Bellestre se rendit à leurs invitations, leur promit la journée du lendemain pour accomplir leurs cérémonies, pour quoi il leur fit tuer un bœuf.
Le jour du festin, tous les sauvages du vjllage participèrent à la satisfaction des guerriers. M. de Bellestre et les officiers allèrent dans la grande cabane et chantèrent la chanson de guerre. Puis il leur donna deux barils de vin, pour qu’ils en bussent en attendant de s’enivrer du sang des ennemis.
Le 7. — M. de Bellestre fit faire le cri dans le village et prévint qu il alloit partir ; mais les sauvages, qu apparemment les fatigues de la nuit avoient assoupis, n’y répondirent pas et restèrent ce jour-là tranquilles sur leurs nattes. Cela ne l’empêcha pas de s’embarquer dans ses bateaux. Il suivit la côte du, Sud jusqu’à la
traverse de Châteauguay, à l’île Perrot, qu’il fit le soir, voyant que les sauvages ne le rejoindraient pas.
Le 8. — Il décampa le matin, passa dans la journée les Cascades, le Buisson et alla coucher aux Cèdres.
Le 9. — A l’Anse-aux-Bateaux, à l’entrée du lac Saint-François.
Le 10. — Au-dessus du Lac, environ deux lieues et demie au delà de l’Ile-à-la-Traverse.
Le 11. — Au petit Fer-à-Cheval.
Le 12. — Au-dessus du Bapide-Plat.
Le 13. — A deux lieues du fort de la Présentation, au-dessus des Galops.
Le 14. — Au fort. A notre arrivée, les sauvages de Souekalsi vinrent trouver M. de Bellestre et l’assurèrent des bonnes dispositions de tout le village ; ils lui demandèrent que leurs haches fussent rafraîchies ; que, depuis le temps qu’ils s’en servoient sur les os des Anglois, elles étoient émoussées, et que les guerriers s’apercevoient qu’elles leurs faisoient tort.
Le 15. — Arrivée des sauvages du Sault, au nombre de cent trente, qui ne nous avoient pas rejoints dans toute la route ; ils se joignirent à ceux du village de la Présentation pour demander conjointement qu’il leur fût fait un festin, afin que tous les sauvages n’eussent que le même esprit. Il fallut bien encore consentir à cette dernière cérémonie. Une vache, qui leur fut doDnée, servit pour tous, et ils passèrent la nuit à chanter et à montrer la satisfaction qu’ils ressentaient de combattre l’ennemi d’Ononthio.
Le 16. — Vent de sud-ouest, temps orageux, point de départ.
Le 17. — Même raison pour séjourner encore.
Le 18. — Toujours même vent ; il ne fut pas possible de nous embarquer seulement pour faire la traverse de l’autre côté et ménager par là la consommation des vivres qui se faisoit au fort.
Arrivèrent huit Mississagués que conduisoit La Force, interprète, du fort Frontenac.
Le 19. — Quatre canots du Lac rejoignirent le détachement le matin. Tout étoit disposé pour le départ, les canots à l’eau, lorsque tout à coup il s’éleva un coup de vent si impétueux qu’à peine eut-on le temps de décharger les bateaux et de les tirer, afin qu’ils ne fussent pas brisés par l’impétuosité des vagues.
Le 20. — Les Iroquois du Sault, pour ménageries vivres de la route qu’ils consommoient inutilement, essayèrent de traverser pour aller à la chasse, qui est plus abondante de l’autre côté. A peine firent-ils une lieue et demie dans tout le jour.
Le 21. — On ne partit pas encore. Il sembloit que les vents s’opposoient à notre marche. Ce retardement est contre tout le ménagement que M. de Bellestre a apporté jusqu’à présent pour la non consommation des vivres. La nuit du 21 au 22, les sauvages qui n’étoient point encore partis, volèrent quatre barils d’eau-de-vie dont ils s’enivrèrent le lendemain.
Le 22. — Malgré la force du vent qui duroit encore, le détachement et les sauvages, partis le matin du fort, gagnèrent avec bien de la peine le Pot-à-l’eau-de-vie,
où les Iroquois du Sault nous attendoient, qui y avoient fait chasse d’une vingtaine de chevreuils.
Le 23. — Le vent devint favorable ; nous nous mîmes en marche de très bon matin. A midi je me séparai du détachement pour prendre la route du fort Frontenac. J’allai coucher le soir à F Anse-aux- Corbeaux.
Le 24. — J’arrivai au fort Frontenac.
Le 25. — J’y séjournai. Il arriva deux Canadiens qui prévinrent M. de Noyau qu’il y avoit à la baie de Quinté des canots chargés de pelleteries très embarrassés ; que les voyageurs qui les conduisoient mouroient de faim. Il prit des arrangements pour leur faire parvenir des vivres.
Le 26. — Je partis et je ne pus faire que la traversée à la Grande-Ile ; le gros vent m’obligea d’y camper.
Le 27. — Je profitai du calme du matin pour gagner l’Ile-du-Milieu.
Le 28. — Yent arrière. J’arrivai comme le détachement à l’Ile-au-Chevreuil, où nous passâmes le reste de la journée pour attendre deux canots sauvages qui n’avoient point encore rejoint.
Le 29. — On partit. Beau temps jusqu’à midi. Audessus de la baie de Niaouré, voilà un coup de vent du large qui se lève ; à peine pe'ut-on gagner un campement; deux bateaux emplirent ; un fut brisé.
Le 30. — Point de décampement. Le gros vent qui dura encore plusieurs jours, fut cause que nous passâmes ce temps sans partir. Des sauvages qui allèrent à la chasse vinrent le soir avertir M. de Bellestre qu’il y avoit à la rivière à Monsieur-le- Comte un Onontagué
qui disoit avoir de grandes nouvelles à dire ; pour quoi il envoya sur-le-champ des sauvages pour s’en instruire.
Cet Onontagué, à présent de la Présentation, qui dit en être parti pour aller chercher sa belle-sœur, rapporte que, dans l’espace du temps qu’il a resté au village des Onontagués, il n’avoit rien entendu dire, et qu’il n’a su ce qui suit que par un des siens qui l’avoit suivi après son départ à une journée de marche ; il lui avoit demandé s’il avoit appris quelque chose de nouveau; à quoi il avoit répondu que non ; qu’il l’avoit instruit que, depuis quelques jours, ils avoient reçu dans le village un collier de la part d’un chef, françois qui est aux Cinq-Nations qui les avertissoit de se tenir sur leurs gardes; qu’Ononthio et le Grand-Sabre avoient résolu ensemble, à l’affaire du fort Georges, de détruire entièrement les Cinq-Nations ; que pour l’exécution de ce projet, les armées étoient déjà eu marche ; que, dans le temps que les anciens et les chefs du village agitoient cette affaire, il étoit entré dans la cabane deux Anglois interprètes de la langue iroquoise, qui leur avoient présenté un collier de la part du Grand-Sabre, pour les assurer de sa protection et les prévenir qu’il étoit sûr que les François étoient en marche pour ravager la partie de Corlar ; qu’il exigeoit d’eux seulement qu’ils eussent attention à notre marche pour les avertir ; qu’après, bien loin de nous attendre dans leurs forts comme ils avoient fait jusqu’à présent, ils nous préviendroient au moins de dix lieues dans les bois ; et qu’il les invitoit à être témoins du mauvais traitement qu’il nous y feroit. Pour confirmation, il dit qu’il avoit parlé au fort Bull à un Onéyout qu’on croyoit être
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espion des Anglois, et que nous devions nous en méfier dans la route.
Le 31. — Il neigea tout le jour et le vent continua du large.
Le 1er novembre. — Encore les sauvages, à qui on n’avoit donné au fort de la Présentation que pour douze jours de vivres, ainsi qu’au reste du détachement, vinrent trouver M. de Bellestre et lui en demandèrent. 11 étoit impossible qu’il leur en donnât, il n’en avoit pas.
Le 2. — Les soldats du détachement qui commençoient aussi à voir la fin des vivres de leur campagne, promirent à leur retour une grand’messe, afin que Dieu leur donnât du beau temps ; ils se cotisèrent ensemble, les officiers se joignirent à leurs bonnes intentions.
Le 3. — Le lac étant devenu calme, nous embarquâmes à la pointe du jour et nous trouvâmes de bonne heure la rivière à la Famine, qui étoit celle où les sauvages avoient décidé que nous laisserions nos canots pour prendre la route du bois. Cette rivière est assez belle dans sa sortie ; mais, à deux lieues daus la profondeur, elle est extrêmement rapide, et il seroit impossible d’y naviguer.
Le 4. — Les sauvages demandèrent la journée àM. de Bellestre pour se préparer. Je fis faire la distribution des munitions de guerre et du peu de vivres qui nous restoient à tout le détachement. Vers quatre heures du soir, dix sauvages de la Présentation, qui revenoient de guerre de l’endroit où M. de Bellestre a ordre d’aller, arrivèrent. Deux heures après, tous les chefs sauvages
s’assemblèrent et débitèrent- à leur façon ce qu’ils venoient d’apprendre :
Que les guerriers qu’ils venoient de voir, rapportoient qu’il leur avoit été impossible de faire coup a deux forts où ils avoient été, par les précautions que prennent les Auglois ; qu’ils avoient pris le parti de s’en revenir, après avoir brûlé deux granges pleines de blé ; qu’ils pensoient avoir été poursuivis, pour quoi ils avoient fait toute diligence pour arriver au village des Onéyouts ; mais qu’ils avoient été très mal reçus de la part de ceux-ci, qui leur avoient défendu de jamais revenir en guerre de ce côté-là ; qu’ils suivoient une mauvaise parole, en suivant celle de leur père, qui vouloit troubler toute la terre ; qu’enfin ils étoient disposés à ne plus l’écouter; que d’ailleurs pour leur sûreté, ils les prévenoient que les Anglois avoient à présent beaucoup de Têtes-Plates qui leur joueroient un mauvais parti. A quoi ils avoient répondu que de tout temps cette nation leur avoit été ennemie et qu’ils étoient flattés de les pouvoir combattre sur leur terre. Ce jour-là sept à huit Onontagués reçurent l’équipement et prirent parti avec nous en assurant M. de Bellestre de leur fidélité.
Le 5. — M. de Bellestre fit venir le gnide onéyout et lui donna un collier pour l’encourager à ne pas craindre l’obstacle qu’il pourrait rencontrer dans sa route, et à midi tout le détachement se mit en marche. Déjà deux soldats, qui prévoient qu’ils ne pourront pas suivre par la diligence que M. de Bellestre étoit disposé de faire, lui demandèrent de retourner au dépôt, oû il étoit resté un cadet et huit soldats pour la garde des
effets que nous y avions laissés. Nous marchâmes cette demi-journée dans des chemins très beaux, le long de la rivière à la Famine, sur le bord de laquelle nous campâmes, à quatre lieues.
-Le 6. — 11 tomba un peu de neige le matin ; cependant nous partîmes et nous suivîmes jusqu’au midi la même rivière. Après, l’ayant laissée sur notre gauche, nous tombâmes dans un chemin frayé qui conduit au village des Onéyouts, dans lequel nous marchâmes jusqu’au soir. Nous campâmes vers quatre heures du soir, après huit heures environ de chemin.
Le 7. — Il relâcha un sauvage du Sault qui se plaignoit d’être malade. Cela ne retarda pas longtemps notre route ; il étoit essentiel d’employer tous les moments. Une grande piartie du détachement ne se nourrissoit plus que de noix et autres menus aliments qu’on trouve dans les bois. A la halte de midi, les chefs s’assemblèrent pour prévenir M. de Bellestre qu’un des Onontagués qui avoient pris parti avec lui, vouloit s’en retourner, et que sa mauvaise humeur venoit de ce qu’on lui avoit tué un petit chien qu’il aimoit beaucoup. M. de Bellestre lui fit dire qu’il le suivît jusqu’à la couchée et qu’il le tranquilliseroit sur les plaintes qu’il avoit à faire.
Nous campâmes le 'soir sur le bord d’une rivière qni va tomber au lac des Onéyouts. On laissa le temps aux sauvages de lever des écorces pour se cabaner ; après quoi, M. de Bellestre fit avertir les chefs de se rendre à son feu pour parler des précautions qu il vouloit prendre pour la sûreté de sa marche. Les chefs, qui vinrent quelques temps après, décidèrent unanime-
ment qu’il convenoit de faire partir des découvreurs qui précéderaient le détachement de quelques lieues et qui veilleraient à la garde pendant sa marche. Cette pensée fut approuvée pour le lendemain. Trois branches de porcelaine qui furent données à l’Onontagué calmèrent son esprit, et il promit qu’il mourrait avec Ononthio.
Le 8. — Les découvreurs partirent dès le matin, et le reste du détachement une heure après. La pluie qu’il avoit fait toute la nuit ayant duré encore tout le jour, les sauvages demandèrent à camper vers midi, 11 étoit aussi nécessaire de donner au détachement cette demi-journée de relâche pour l’employer à sécher une partie de leurs effets qu’ils avoient mouillés en traversant deux rivières, à l’eau plus haut que la ceinture, dans lesquelles même plusieurs étoient tombés vu la rapidité de leurs eaux.
Le 9. — La journée commença par la traverse d’une rivière aussi profonde et aussi rapide que celles de la journée précédente. Nous trouvâmes, après deux heures de marche, les découvreurs partis de la veille qui n’a voient eu connoissance de rien de nouveau. C’est de là que M. de Belles® envoya, avec un Onéyout malade, quatre députés pour porter la parole d’Ononthio au grand village. Il continua sa marche jusqu’au fort William, où il coucha le soir, après avoir passé le fort Bull que nous trouvâmes entièrement brûlé. Dans la nuit quelques chefs s’assemblèrent et vinrent prévenir M. de Bellestre qu’ils pensoient qu’il étoit convenable de faire partir à la pointe du jour quatre hommes, sur lesquels on pourrait compter, qu’ils feraient la décou-
verte du fort, qu’ils parleraient à tous les sauvages qu’ils rencontreraient revenant des forts anglois, et qu’ils les instruiraient de notre marche. Le grand chef de Soueskasti, homme sûr, brave, et qui pendant toute la route ne s’est point démenti, s’offrit pour cette découverte et partit le 10 au matin à le pointe du jour.
Le 10. — Nous marchâmes une heure après dans le grand chemin pratiqué des Anglois jusque sur la rivière de Corlar, où nous eûmes la satisfaction d’examiner cinq forts anglois abandonnés, à commencer par celui établi sur la même position de l’ancien fort Bull, depuis la reddition du fort de Chouaguen. Nous trouvâmes à mi-journée un des découvreurs partis du matin qui revenoit à nous avec un Onéyout qui nous parut assez mal disposé par toutes les réponses qu’il fit à M. de Bellestre qui l’interrogea sur bien des choses ; ce qui lui fit prendre le parti de le garder à vue et de s’en assurer.
Le 11. — Comme nous allions nous mettre en marche, les députés arrivèrent du village des Onéyouts avec six jeunes guerriers qui avoient pris parti pour suivre le détachement et partager avec leur père le bien ou le mal de la campagne. Cette arrivée détermina quelques sauvages, qui, sur la parole et les invitations de cet Onéyout suspect, commençoient à marquer beaucoup de mauvaise volonté. Nonobstant toutes leurs représentations, M. de Bellestre partit ; mais, après deux heures de marche, il fut obligé de faire halte quelque temps pour écouter les mauvais discours de plusieurs chefs du Sault qui lui dirent qu’ils étoient informés qu’il y avoit trois cents hommes de troupes dans un
fort nommé Kouari situé sur la rivière de Corlar, environ un quart de lieue du village des Palatins et qu’ils craignoient de ne pas réussir. Mais M. de Bellestre leur ayant dit que leur père n’avoit fait marcher un détachement d’élite aussi bien choisi que dans la vue de faire un coup intéressant, ils reprirent leur courage et marqu èrent du zèle, à l’invitation aussi de ce grand chef de la Présentation qui les harangua, à l’exception de quelques jeunes gens et vieillards qui, déjà fatigués par une marche pénible, relâchèrent.
ÎSlous traversâmes vers quatre heures du soir la rivière de Corlar, partie à la nage, partie sur des radeaux et quelques-uns de la plus haute taille à l’eau jusqu’au col, et nous campâmes à l’entrée de la nuit dans le bois, à une lieue et demie du premier fort de Kouari. On peut croire que cette nuit pour tout le détachement fut très mauvaise, puisque nous la passâmes sans feu jusqu’au 12.
A trois heures du matin, l’ordre de marche fut donné, et M. de Bellestre fit dire aux sauvages qu’il vouloit s’y prendre de façon à attaquer à la fois les cinq petits forts, dans le cas que les Anglois les occupassent tous, et les soixante maisons dont étoit composé le village des Palatins.
Quoique M. de Bellestre sût que les Anglois avoient été avertis le jour précédent par des Onéyouts, néanmoins pour que la confiance des sauvages ne fût pas susceptible du moindre ralentissement et pour les persuader qu il ne vouloit pas les exposer témérairement, il mit en liberté 1 Onéyout qui étoit gardé à vue, pour prévenir dans le village ceux de sa nation qui s’y trouveroient
et les inviter à se retirer. Ce sauvage ne put cependant pas nuire à M. de Bellestre, par l’activité qu’il eut à le suivre et à attaquer presque dans le même moment les cinq petits forts et les maisons.
- Il fut tiré plusieurs coups de fusil du premier fort, dans lequel il s’étoit retiré environ vingt Anglois, mais sitôt qu’ils s’aperçurent que ça ne ralentissoit pas l’ardeur de notre' détachement, le maire du village, qui y commandoit, ouvrit les portes et demanda la vie ; les autres se rendirent successivement à discrétion, et on se trouva maître à moins d’un quart d’heure de tout le village.
Les Canadiens et les sauvages étoient occupés pendant tout ce temps à ravager, piller et incendier les soixante maisons des Palatins, des granges et autres bâtiments. Il a péri dans toutes ces expéditions environ quarante Anglois tués ou noyés ; le nombre des prisonniers est de cent cinquante, hommes, femmes ou enfants, parmi lesquels est le maire du village nommé Jean Pétrie et quelques officiers de milice. Nous n’avons eu de notre côté aucun homme de tué; M. de Lorimier a été blessé d’une balle au côté droit et trois à quatre sauvages peu légèrement. On estime, au dire même des Anglois, le dommage très considérable, tant par la perte qu’ils ont faite de grains de toutes espèces et de bestiaux que par le pillage des marchandises. Enfin on passa quarante-huit heures à s’occuper à la ruine de tout le village ; mais pour cela M. de Bellestre ne manqua pas de se mettre en état de résister aux poursuites de l’ennemi, qui, comme on l’a déjà dit, étoit au nombre de
trois cent cinquante hommes de troupes dans le fort de Kouari, environ un quart de lieue du champ de bataille.
Le 13. — A sept heures du matin, cinquante Anglois et quelques Agniers sortirent du fort de Kouari et traversèrent la rivière; mais, dès qu’ils aperçurent les François et les sauvages qui s’en alloient droit à eux pour les prévenir, ils s’en retournèrent sur leurs pas et essuyèrent plusieurs décharges de mousqueterie.
Le même jour, à midi, M. de Belbstre donna l’ordre de marche pour le retour de son détachement.
Le 14. — Nous traversâmes la rivière de Corlar et nous marchâmes tout le jour sans nous occuper des différentes alarmes que nous donnèrent les sauvages.
Le 15. — Un Anglois blessé au bras, qui ne pouvoit plus suivre le détachement, eut la chevelure levée par un Abénaquis. Nous campâmes au fort William vers quatre heures du soir.
Les sauvages déterminèrent qu’il falloit envoyer par la rivière de Chouaguen M. de Lorimier et quelques autres malades, qui ne pouvoient que retarder beaucoup notre marche ; M. de Bellestre y consentit.
Le 16. — Nous fîmes la même journée que nous avions faite en allant, et nous rejoignîmes notre même campement.
Le 17. — Il plut tout le jour. Nous vînmes camper à notre seconde couchée du départ.
Le 18. — M. de Bellestre fît partir un officier et quatre sauvages, qui dévoient nous précéder jusqu’à 1 endroit de notre dépôt et préparer les bateaux pour notre départ de la rivière à la Famine.
Le 19. — Nous nous y rendîmes vers deux heures de l’après-midi. Ceux qui avoient été commis pour la garde des effets n’y étoient plus. Sur les rapports des sauvages qui avoient relâché, ils avoient pris l’épouvante et s’étoient retirés à la rivière à Monsieur-le-Comte.
Notre député onéyout rejoignit M. de Bellestre et lui dit que les Cinq-Nations avoient envoyé trois colliers au village des Onéyouts, dont ils avoient voulu le charger lui-même pour les remettre à Monsieur le général, par lesquels ils lui demandent du secours pour résister à l’Anglois, étant au moment d’éprouver son ressentiment, attendu qu’ils avoient refusé l’entrée de leur fort à quatre principaux de leur village, sur lesquels ils avoient tiré plusieurs coups de fusil, ce qui les alloit obliger à faire retirer leurs femmes et enfants sur le bord du Lac, espérant que leur père les protégeroit.
Le 20. — Deux habitants, qui ne s’étoient point embarqués dans les bateaux, eurent connoissance du cadet qui s’étoit retiré à la rivière à Monsieur-le- Comte, parce que, disoit-il, il étoit trop inquiété de la part des sauvages qui vouloient le piller. Nous allâmes à lui ; on partagea à tout le monde le peu de rafraîchissements qui restoit à la réserve.
Le 21. — Nous fûmes dégradés dans cette rivière par un coup de vent du large.
Le 22. — Nous partîmes bon vent arrière et nous campâmes à trois lieues au-dessous de l’Ile-aux-Chevreuils.
Le 23. — Nous décampâmes, et la pluie qui dura tout le jour, ne nous empêcha pas de nous rendre vers dix heures du soir au fort de la Présentation.
Le 24. — Le vent de nord-est fut cause que nous n’en partîmes pas.
Le 25. — A midi la rivière devint calme. ISTous embarquâmes dans nos bateaux et nous vînmes coucher par le travers de l’Ile-au-Chat.
Le 26. — A la Pointe, mouillé au milieu du lac Saint-François.
Le 27. — Vent de nord-est ; aux Cèdres.
Le 28. — A Montréal, où nous arrivâmes, par la grâce de Dieu, tous en bonne santé.
M. le marquis de Vaudreuil, qui commençoit déjà à être inquiet de notre retardement, nous reçut avec satisfaction et parut aussi très content de la réussite de la campagne.
DE LA DESCENTE DES ANGLOIS DANS L’iLE-ROYALE,