‹ Guerre du Canada; relations et journaux de différentes expéditions faites durant les anées 1755-56-57-58-59-60;Chapitre 18 sur 22 · DE LA CAMPAGNE DE M. LE CHEVALIER I)E LA CORNE A CHOUAGUEN, EN · texte numérisé non relu

DE LA CAMPAGNE DE M. LE CHEVALIER I)E LA CORNE A CHOUAGUEN, EN

M. le chevalier de La Corne est parti de la Pointeau-Baril le 29 juin.

Son détachement s’est trouvé composé, M. de Corbière

ayant joint, de :

21 officiers,

240 soldats,

820 miliciens,

71 Iroquois,

19 Loups,

15 Mississagués,

5 Hurons,

Total .

... 1191 hommes.

Le 4 juillet.

— A onze heures du soir, nous avons fait

notre débarquement dans l’anse où M. le marquis de

* Voir la notice de M. de La Corne dans les Lettres divers 'particuliers , p. 201. Cette relation n est pas signée.

Montcalm a descendu son artillerie. Les différentes découvertes qui s’étoient faites nous avoient instruits que l’ennemi étoit à Chouaguen, qu’il s’y retranchoit.

Le 5 juillet. — A la pointe du jour, on se mit en marche pour attaquer.

Les trou y ies et les Canadiens formoient neuf piquets. On en fit autant de colonnes afin de faire plusieurs attaques'.

On étoit proche de la lisière du bois, lorsque les sauvages qui étoient en avant, avertirent qu’il y avoit des travailleurs à couper du bois à peu de distance de nous.

Il fut décidé que soixante hommes, François et sauvages, iroient les prendre. Comme on se disposoit pour cette opération, les Canadiens qui étoient à la gauche eurent une vision et se mirent à crier : “ Sauve ! Nous sommes cernés ”. On rallia cependant ces fuyards ; mais cette déroute nous avoit fait découvrir. Les Anglois s’étoient jetés dans le retranchement. M. de La Corne s’avança pour le reconnoître ; il y envoya à son retour plusieurs officiers.

La fortification est un redan ; elle est située où gisoit le fort Ontario. Sur la gauche est une petite redoute qui a communication avec le retranchement, lequel est grand ; ce qui a fait présumer que les Anglois étoient nombreux ou que l’armée étoit passée pour Niagara. M. de La Corne demanda l’avis des officiers sur ce que l’on pourroit faire. La majeure partie fut de celui de la retraite, puisque nous avions perdu l’avantage de la surprise et la confiance que l’on avoit aux Canadiens.

Ce sentiment fut suivi et on regagna les bateaux.

Après-midi, les sauvages et quelques soldats allèrent faire le coup de fusil pour interrompre les travailleurs qui étoient sur le retranchement. Les Anglois y répondirent. Cela dura jusqu’à la nuit. Il y eut un soldat blessé mortellement.

Les sauvages, animés, proposèrent d’aller le lendemain briser cinquante berges qui étoient à quelque distance du retranchement; ils demandèrent quatrevingts soldats et M. deLorimier le cadet ; tout leur fut accordé.

Le 6 juillet. — M. de La Corne se disposa, à la pointe du jour, à investir les Anglois dans leur retranchement afin de faciliter la besogne des berges.

On défila avec autant d’ordre qu’il fut possible ; la moitié de notre monde n’avoit pas encore pris poste que les Canadiens se mirent à tirer sur les retranchements à plus de deux portées de fusil. Les Anglois commencèrent alors un feu de rempart bien nourri. On pouvoit juger qu’ils étoient huit cents hommes. On avança avec assez de désordre jusqu’à la portée du fusil.

Le détachement désigné pour briser les berges se replia sur nous; le feu de l’ennemi les avoient maltraités beaucoup.

On a cassé ou coupé quatre berges.

Les Anglois n’ont noint fait de sortie.

Cette fusillade a duré une heure ; après quoi, nous nous sommes retirés dans le chemin de l’artillerie, d’où on a fait de petits détachements pour retirer les morts et les blessés. Cela fait, nous avons été à nos bateaux.

A dix heures, nous avons fait route pour revenir à notre poste.

Nous avons eu dix hommes de tués, dont M. Hertel, officier, est du nombre. M. Benoit a reçu un coup de feu dans la cuisse. M. Carpentier a eu la lèvre supérieure offensée d’un coup de fusil d’un Canadien qui étoit proche de lui. Vingt blessés, soldats et Canadiens, quatre soldats désertés.

DE L EXPÉDITION DE QUÉBEC AUX ORDRES DE M. LE CHEVALIER DE LÉVIS, MARÉCHAL DES CAMPS ET ARMÉES DU ROI, EN 1760 *

Le défaut de vivres avoit empêché, à la fin de la campagne dernière, de cantonner les troupes aux environs de Québec pour bloquer la garnison angloise pendant l’hiver et la mettre hors d’état de tirer des paroisses voisines les bois de chauffage et rafraîchissements nécessaires. On avoit été obligé de mettre les

troupes en quartiers à la fin de novembre pour trouver les moyens de les faire subsister, et le chevalier de Levis, en quittant la frontière du gouvernement de Québec, s’étoit borné à établir un corps de quatre cents hommes dans la paroisse de la Pointe-aux-Trembles, à sept lieues de Québec, aux ordres du sieur de Repentigny, capitaine des troupes de la colonie. Cet officier tenoit des postes avancés jusqu’à Saint-Augustin, une lieue plus haut que la rivière du Cap-Rouge, sur laquelle il faisoit faire de fréquentes découvertes. Cette rivière, distante de Québec de trois lieues, a été pendant l’hiver

Cette relation n’est pas signée.

notre limite avec la garnison angloise. Le grand chemin de la Pointe-aux-Trembles à Québec la traverse à son embouchure ; une lieue plus haut, elle a des ponts où aboutit un autre chemin éloigné du fleuve.

Un fort construit à la fin de la campagne à l’embouchure de la rivière de Jacques-Cartier, à dix lieues de Québec, servoit de retraite et de point d’appui aux troupes de la Pointe-aux-Trembles et couvroitla colonie des entreprises que la garnison angloise auroit pu faire. Le marquis de Vaudreuil donna au sieur Dumas, major et inspecteur des troupes du pays, le commandement de ce fort et celui de toute la frontière pendant l’hiver.

Le brigadier général Murray, gouverneur de Québec, détacha de son côté cent cinquante hommes dans l’église de Sainte-Foye, à une lieue et demie de Québec, sur le grand chemin qui mène à la Pointe-aux-Trembles. 11 établit pareil détachement à l’église de la Vieille- Lorette, qui est à une lieue de la première en s’éloignant du fleuve et sur le chemin qui passe en haut de la rivière du Cap-Eouge. Ces deux églises furent retranchées et palissadées.

Du côté du lac Champlain, l’armée que commandoit le major général Amherst, s’étant repliée le 26 novembre, avoit laissé une garnison considérable à Saint-Frédéric, où elle avoit bâti depuis le mois d’août une forteresse bien plus grande que celle que nous avions précédemment. Il avoit aussi laissé des garnisons à Carillon, au fort Georges, au fort Lydius et dans ceux de la rivière d’Orange. De notre côté, le sieur de Bourlamaque, brigadier, en repliant les troupes de cette frontière, le 28 novembre, eut ordre de laisser trois cents

hommes de garnison commandés par le sieur de Lusignan, capitaine des troupes de la colonie, dans un fort de pieux construit à la fin de la campagne au milieu des retranchements de l’Ile-aux-Noix. Le fort Saint- Jean, cinq lieues en arrière, fut gardé par deux cents hommes aux ordres du sieur de Valette, capitaine de Royal-Roussillon. Le sieur de Roquemaure, lieutenant-colonel commandant le bataillon de la Reine, dont le quartier étoit au fort Chambly, eut le commandement supérieur de cette frontière pendant l’hiver.

Vers le lac Ontario, le sieur Desandrouins fut laissé avec deux cents hommes dans un fort que le chevalier de Lévis avoit fait construire au mois de septembre sur une des îles des Rapides et auquel on avoit donné son nom.

L’armée angloise que commandoit le brigadier Gage depuis la prise de Niagara, avoit quitté le camp de Chouaguen de très bonne heure et avoit laissé une garnison dans un fort qu’elle venoit d’y construire et un dans celui de Niagara.

Telle étoit la situation de la colonie au 1er décembre. Toutes les subsistances, épuisées par une campagne très longue, laissoient à peine le moyen de fournir journellement les vivres aux garnisons médiocres qui couvraient le pays. Il falloit attendre, pour faire de nouveaux approvisionnements, que les habitants eussent battu les grains de la récolte dernière.

Le marquis de Vaudreuil, de concert avec le chevalier de Lévis, prit la résolution de faire le siège de Québec au printemps. Il crut dans cette vue devoir

fatiguer la garnison angloise pendant l’hiver par de fausses alarmes, et, à cet effet, fit tous les préparatifs d’une expédition d’hiver. Ou fabriqua des échelles à Jacques-Cartier ; on donna ordre aux troupes d’être prêtes à marcher ; les sieurs de Bougainville, colonel, et de Bourlamaque, brigadier, furent envoyés successivement sur la frontière pour donner de l’inquiétude au gouverneur anglois, lequel en effet fit faire à ses troupes le service le plus rigoureux et les tint excessivement alertes.

Vers la fin de janvier, le marquis de Vaudreuil, sachant que les paroisses qui sont sur la rive méridionale du fleuve Saint-Laurent, au-dessous de Québec, depuis la Pointe-de-Lévis jusqu’au Cap-Mouraska n’étoient pas entièrement dépourvues de grains et de bestiaux, résolut d’en tirer des subsistances. Il détacha le sieur de Saint-Martin, capitaine des troupes de la colonie, avec deux cents hommes, pour aller prendre poste à la Pointe-de-Lévis, vis-à-vis Québec, et assurer le passage des convois qui dévoient suivre la côte du fleuve par terre jusque vis-à-vis la Pointe-aux-Trembles ; mais le fleuve s’étant glacé au moment de son arrivée, forma entre la ville et la Pointe-de-Lévis un pont très solide, sur lequel le gouverneur anglois fit passer un détachement très supérieur qui obligea le sieur de Saint- Martin à se retirer. Les Anglois aussitôt envoyèrent dans les paroisses enlever les vivres qui nous étoient destinés, et prirent poste à l’église de la Pointe-de- Lévis.

Le détachement du sieur de Saint- Martin ayant été

augmenté jusqu’au nombre de sept cents hommes, cet officier eut ordre d’aller se rétablir à la Pointe-de-Lévis ; mais trois mille Anglois ayant passé le fleuve à la Pointe-de-Lévis avec du canon, il fut encore obligé de se jeplier avec perte de trente hommes. Le sieur de Bourlamaque, arrivé à la Pointe-aux-Trembles le lendemain de cet événement, jugea que le projet de faire passer les vivres étoit impossible à exécuter. Il se borna à envoyer dans les paroisses que les Anglois n’avoient point épuisées cent cinquante hommes aux ordres du sieur Hertel, officier des troupes de la colonie, pour empêcher les Anglois de pousser plus loin et conserver les vivres jusqu’au temps où les troupes seroient devant Québec.

Le reste de l’hiver fut passé en différentes alertes que le bruit d’une expédition sur les glaces a données à la garnison angloise et en quelques sorties qu’elle a faites sur nos postes avancés, dans l’une desquelles nous avons perdu quatre-vingts hommes. Les autres frontières furent tranquilles.

Ce ne fut qu’avec des peines incroyables que l’on put mettre les troupes en état de faire la campagne. La colonie, absolument épuisée, manquoit non seulement de vivres, mais aussi de tout ce qui étoit nécessaire pour équiper et faire camper les troupes. Il ne fallut pas moins que l’activité et les ressources du sieur Bigot, intendant, pour trouver les moyens de fournir à des besoins si essentiels.

On travailla dès les premiers jours de mars à faire, à la Pointe-aux-Trembles et dans les paroisses voisines,

les fascines, les gabions et les madriers nécessaires pour le siège.

Au commencement d’avril, le marquis de Vaudreuil détacha le sieur de Bougainville pour aller à l’Ile-aux- Noix prendre le commandement de cette frontière, sur laquelle on craignoit que les ennemis ne fissent des mouvements, s’ils étoient instruits de celui que nous projetions.

Cet officier réunit la garnison de Saint- Jean à celle de l’Ile-aux-N oix, et l’on donna les ordres nécessaires pour qu’il r eçût un secours considérable de milices dès qu’il auroit nouvelle de l’approche des ennemis. Le sieur Desandrouins fut rappelé du fort Lévis et remplacé par le sieur Pouchot, capitaine de Béarn.

Le chevalier de Lévis eut le commandement des troupes destinées au siège de Québec. Le marquis de Vaudreuil lui confia cette expédition, obligé de rester lui-même à Montréal, où sa présence étoit nécessaire pour faire passer sur les différentes frontières les secours dont elles pourroient avoir besoin.

Le 20 avril, les troupes partirent de leurs quartiers. Elles consistoient en huit bataillons de troupes de terre et en deux bataillons des troupes de la colonie, formant en tout cinq brigades et environ trois mille Canadiens, tant de la ville de Montréal que des campagnes. Les premiers formoient un bataillon séparé destiné à être la réserve, et les autres furent attachés aux brigades des troupes réglées.

L ’Atalante et la Pomone, frégates du Boi, commandées par les sieurs Vauquelin et Sauvage, eurent

ordre de descendre le fleuve à hauteur de l’armée. Elles avoient sous leur escorte deux flûtes et plusieurs goélettes chargées d’artillerie, de vivres et de fascines.

La plupart des rivières étant encore glacées, les troupes ne purent arriver que le 24 à la Pointe-aux- Trembles, où étoit le rendez-vous de la petite armée. Elles furent même obligées d’y débarquer sur les glaces qui n’avoient encore laissé de libre que le milieu du fleuve.

M. le chevalier de Lévis y apprit que les Anglois continuoient d’occuper les églises de la Vieille-Lorette et de Sainte-Foye, qu’ils se retranchoient sur la rivière du Cap-Rouge, dont les bords fort escarpés du côté de l’ennemi lui donnoient le moyen de défendre avec avantage le grand chemin de la Pointe-aux-Trembles à Québec, qui traverse cette rivière à son embouchure. Il apprit aussi que les habitants de Québec en avoient été chassés depuis deux jours, que ceux de la partie de Sainte-Foye qui avoisine le Cap-Rouge avoient aussi été mis hors de chez eux, que les Anglois créneloient leurs maisons et y faisoient conduire quelque artillerie.

Ces nouvelles firent connoître au chevalier de Lévis que les Anglois avoient été instruits du départ des troupes ; ce qui lui fit abandonner le projet qu’il avoit eu jusqu’alors de débarquer de nuit à Sillery, qui n’est qu’à line lieue et demie de Québec. Cette manœuvre lui auroit donné le moyen de couper les postes de Lorette et de Sainte-Foye ; mais elle devenoit impraticable dès que l’ennemi avoit connoissance de notre mouvement. Il étoit aussi impossible de débarquer

dans le bas de la rivière du Cap-Rouge, puisque les Anglois occupoient les hauteurs qui commandent son embouchure.

Il se détermina donc à faire débarquer toutes les troupes à Saint-Augustin, une lieue plus haut que le Cap-Rouge, et à marcher ensuite par sa gauche pour gagner les ponts du haut de la rivière du Cap-Rouge et tourner les ennemis, en suivant le chemin qui passe à l’église de la Vieille-Lorette et de là mène à celle de Sainte-Foye, en traversant des bois et des marais presque impraticables.

Le 25 avril fut employé à rassembler les troupes et à mettre en ordre les Canadiens.

Le 26, dix compagnies de grenadiers, quelques volontaires et trois cents sauvages que commandoit le sieur de Saint-Luc, capitaine des troupes de la colonie, furent détachés pour faire l’avant-garde, aux ordres du sieur de Bourlamaque. Cet officier eut ordre de reconnoître les ponts de la rivière du Cap-Rouge. Les ennemis avoient détruit les deux principaux. Il en fit accommoder deux autres plus haut et passa la rivière avec l’avantgarde.

Le chevalier de Lévis arriva aussitôt avec la tête de l’armée et eut connoissance que les Anglois avoient abandonné l’église de la Vieille- Lorette et négligé de rompre une chaussée de bois qui sert à traverser partie d’un marais très profond qui est entre cette église et celle de Sainte-Foye, et que cette question étoit remise à la nuit prochaine. Il fit partir aussitôt les sauvages pour aller occuper la tête de cette chaussée, et, ayant

donné ordre à l’avant-garde de les soutenir, il commença à faire passer l’armée sur les deux ponts. Le sieur de Bourlamaque arriva au commencement de la nuit à l’entrée du marais que les sauvages avoient déjà passé, et, l’ayant passé de suite, malgré un orage affreux, rassembla toute l’avant-garde dans quelques maisons qui sont au delà, n’étant plus séparé de l’ennemi que par un bois d’environ une demi-lieue de profondeur.

Le chevalier de Lévis, ayant poussé au point du jour l’avant-garde jusque sur le bord de ce bois, à la vue de l’ennemi, s’occupa avec le sieur de Bourlamaque à reconnoître leurs positions. Il avoit donné ordre en même temps au reste des troupes qui avoient marché toute la nuit, de traverser le marais et de se former derrière le bois.

A environ deux cents toises de la lisière de ce bois règne presque parallèlement une colline bordee d’habitations, laquelle, d’un côté, va se terminer a la hauteur qui domine l’embouchure de la rivière du Cap-Rouge, et, de l’autre, se prolonge jusqu’à Québec où elle prend le nom de Côte d’ Abraham.

A six heures du matin, les Anglois parurent en bataille, au nombre d’environ trois mille hommes, sur le haut de cette colline, en face du chemin par lequel nous marchions, la droite à l’église de Sainte-Foy e, plusieurs maisons sur leur gauche et quelques-unes en avant de leur ligne. Ils avoient mis des troupes dans les unes et dans les autres et quelques pièces de canon devant eux. Le bois qui nous couvrait etoit marécageux et impraticable ; nous ne pouvions déboucher que par

le grand chemin, et, n’ayant pas assez d’espace entre le bois et les Anglois pour nous former, il n’étoit pas possible de marcher à eux de front sans s’exposer à un combat désavantageux.

Le chevalier de Lévis prit la résolution d’attendre la nuit pour déboucher et se porter sur le flanc gauche de l’ennemi, en marchant par la droite et suivant la lisière du bois jusqu’à ce qu’il eût dépassé son front. Cette manœuvre le mettoit en état d’attaquer les Anglois au point du jour avec avantage et de couper les troupes légères qu’ils avoient jetées dans les habitations vers le Cap-Eouge. Il comptoit mener avec lui trois pièces de campagne qui avoient suivi les troupes avec des difficultés incroyables.

La matinée se passa en fusillade et quelques volées de canon que les ennemis tirèrent sur les troupes de l’avant-garde.

A une heure après-midi, les Anglois ayant rassemblé dans l’église de Sainte-Foye tous les vivres, munitions, armes et outils qu’ils avoient apportés pour la défense de cette partie, mirent le feu à l’église et firent leur retraite sur Québec, ayant toujours laissé un corps en bataille pour masquer leur mouvement. Ils abandonnèrent quelques pièces de canon qu’ils ne purent emmener. L’orage, qui avoit duré toute la nuit précédente, avoit retardé de quelques heures la marche des troupes, et fut cause qu’il fut impossible au chevalier de Lévis de déboucher sur l’église de Sainte-Foye au point du jour comme il se l’étoit proposé. Ce contretemps donna aux Anglois le temps de venir masquer

le grand chemin et de faire passer le détachement qu’ils avoient vers le Cap-Rouge.

Un autre incident leur a voit donné connoissance parfaite de notre mouvement. Quelques-unes des glaces qui bordoient le fleuve, s’étant détachées le 2G au matin, entraînèrent des bateaux d’artillerie ; il y en eut de submergés. Quelques canohniers y périrent. Un d’eux fut porté sur un glaçon jusqu’à Québec, et le gouverneur anglois ayant appris de lui le mouvement que nous faisions par le marais, fit ses dispositions pour n’être pas surpris.

Aussitôt que l’on eut connoissance de la retraite des Anglois, les troupes se mirent en mouvement. L’avantgarde les suivit de très près. Le sieur de la Rochebeaucour, ayant atteint les dernières troupes à la tête de cent volontaires à cheval, escarmoueha avec elles jusqu’à la nuit et y eut un officier et plusieurs volontaires blessés.

Les ennemis firent ferme à la maison de Dumont et aux hauteurs qui l’avoisinent à environ une demi-lieue de Québec. Ils y laissèrent un détachement. Le reste de la garnison rentra dans la ville. Notre avant-garde occupa la maison eu deçà, et les brigades se placèrent dans la maison suivante jusqu’à l’église de Sainte-Foye, le chevalier de Lévis ayant jugé indispensable de donner quelque repos aux troupes après deux jours de marche très pénible, la terre étant d’ailleurs encore couverte de neige ou inondée.

Au Canada les habitations de la plupart des paroisses de la campagne ne sont point reunies comme en Europe.

Elles sont bâties le long des rivières et des grands chemins, à la distance Tune de l’autre de cent jusqu’à trois cents toises. Nul enclos, ni haie, ni bosquet ne les accompagnent; chaque maison est isolée, n’ayant près d’elle que la grange isolée pareillement. Ainsi, depuis l’église de Sainte-Foye jusqu’aux maisons où étoit l’avant-garde, la petite armée oecupoit un espace de cinq quarts de lieue.

Le détachement anglois abandonna pendant la nuit la maison de Dumont et les hauteurs"- où il s’étoit arrêté la veille et se replia sur la Butte-à-Neveu, à environ deux cent cinquante toises des murs de Québec, que cette butte couvre entièrement. Ils travaillèrent à s’y retrancher. L’avant- garde fut portée dans la maison de Dumont et sur les hauteurs de la Butte-à-Neveu. Ces hauteurs s’abaissent un peu vers la droite et communiquent à des bois clairs qui bordent le fleuve Saint- Laurent dans cette partie. Une redoute touchant au bois appuyoit notre droite et couvrait l’Anse-du-Foulon, où nous devions faire venir les bâtiments chargés de

vivres et d’artillerie ainsi que le bagage des troupes.

Le chevalier de Lévis s’étoit déterminé à employer la journée du 28 au débarquement des vivres qui étoient dus, à celui de quelques pièces de campagne qui n’avoient pu venir par terre et au repos des troupes. Il résolut d’attaquer les hauteurs le lendemain et de pousser les Anglois jusque dans la ville. Mais, à huit heures du matin, on les vit sortir de Québec. Ils parurent dans le dessein de marcher à nous et se formèrent en avant des hauteurs qu’ils occupoient,

environ au nombre de quatre mille hommes de troupes réglées.

Le chevalier de Lévis, qui étoit depuis le point du jour occupé avec le sieur de Bourlamaque à reconnoître leurs positions, donna aussitôt ordre au chevalier de Montreuil, aide-major général, de faire avancer toutes les troupes. L’avant - garde continua, en attendant, d’occuper la redoute de la droite, les hauteurs du centre et la maison de Dumont, qui est sur le penchant de la côte d’Abraham, et appuyoit la gauche de la ligne que les troupes dévoient former.

Les bois clairs qui étoient à notre droite se trou voient derrière le centre à peu de distance de notre ligne, d’où ils se prolongeoient en se retirant fort en écharpe jusqu’auprès de la maison de Lafontaine, par où les troupes dévoient déboucher. Cette maison, située près de l’escarpement de la côte d’Abraham, étoit séparée de celle de Dumont par une plaine de deux cent cinquante toises de longueur.

Les brigades se mettoient en ligne à mesure qu’elles arrivoient, et les trois de la droite étoient déjà formées, lorsque le chevalier de Lévis, voyant que la droite des Anglois s’ébranloit et que leur artillerie commençoit à faire un grand feu, jugea qu’il n’avoit par le temps de mettre sa gauche en état de les recevoir. 11 prit le parti de replier ses troupes qui étoient en ligne un peu en arrière et les mettre à l’abri du bois et de faire abandonner la maison de Dumont. Il comptait mettre sa gauche à la maison de Lafontaine, et dans cette position faire prendre haleine aux troupes et les disposer pour marcher eusuite à l’ennemi.

Mais le courage des troupes ne lui en donna pas le temps. Il avoit laissé à la gauche le sieur de Bourlamaque avec ordre d’exécuter ce mouvement. Cet officier en faisant replier cinq compagnies de grenadiers qui occupoient la maison de Dumont, fut blessé et obligé de se retirer. Les brigades de la gauche ayant été quelques instants sans recevoir d’ordre prirent d’ellesmêmes le parti d’aller joindre les grenadiers et de s’emparer de cette maison qu’ils avoient abandonnée. Elles s’ébranlèrent sous le feu d’artillerie et de mousqueterie le plus meurtrier et sans être formées. Le chevalier de Lévis, qui, des hauteurs du centre, aperçut leur mouvement, jugea qu’il falloit profiter de cette ardeur et courut donner ordre aux brigades de la droite de marche]' aux ennemis baïonnette au bout du fusil. Il revint ensuite donner le même ordre à la gauche. La manœuvre de la droite fit plier la gauche des Anglois et seconda parfaitement l’effort de la nôtre, qui malgré le feu de vingt pièces de canon et deux obusiers presque entièrement dirigé sur cette partie, se maintint d’abord à la maison de Dumont, et ensuite à la faveur du mouvement de la droite, poussa les ennemis de front avec elle. Ils furent chassés jusque dans les murs de Québec, perdirent le terrain qu’ils occupoient le matin et toute leur artillerie.

Les sieurs d’Alquier, lieutenant-colonel, commandant la brigade de la Sarre, composée de ce bataillon et de celui de Béarn, et Poulariés, lieutenant-colonel, commandant celle de Royal-Roussillon, composée de ce bataillon et de celui de Guyenne, ont beaucoup con-

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tribué à ce succès; le premier en prenant la résolution de marcher à la maison de Dumont, quoique fort en désordre et ayant été blessé dans ce mouvement ; et le second, en chargeant la gauche de l’ennemi avec beaucoup de valeur et d’intelligence.

La brigade de Berry et celle des troupes de la colonie qui joignoient celle de la Sarre, ont secondé avec le plus grand courage le mouvement décisif de cette brigade. La première étoit aux ordres du sieur de Trivio, lieutenant-colonel qui y fut blessé légèrement, et la seconde aux ordres du sieur Dumas. Le sieur de Trécesson, lieutenant-colonel, commandant le troisième bataillon de Berry, y fut blessé à mort. Le chevalier de La Corne et le sieur de Yassan, commandant chacun un bataillon des troupes de la colonie, s’y sont distingués et furent blessés l’un et l’autre légèrement. Un ordre mal rendu par un officier qui a été tué ensuite, fut cause que la brigade de la Reine, composée de ce bataillon et de celui de Languedoc, n’a pas eu autant de part à cet événement qu’elle auroit dû.

Le bataillon de la ville de Montréal, aux ordres du sieur de Repentigny, a servi avec le même courage que les troupes réglées. On doit le même éloge à la plupart des Canadiens, particulièrement à ceux attachés à la brigade de la Reine. Le sieur de Roquemaure avoit jeté le sieur de Laas, capitaine au régiment de la Reine, qui les commandoit, dans la redoute et dans le bois de la droite. Le feu supérieur des ennemis le déposta pendant quelques instants ; mais il reprit bientôt son terrain et chargea ensuite le flanc gauche

de l’ennemi avec succès, étant secondé dans cette manœuvre par le sieur de Saint-Luc, qui n’avoit pu se faire suivre que par un petit nombre de sauvages.

Les trois petites pièces de campagne qui avoient suivi l’armée aux ordres des sieurs de Louvicourt, capitaine, et du Vernys, au corps royal de l’artillerie, n’ont cessé de faire feu sur les troupes angloises pendant la durée de l’action et ont été d’un grand secours.

Notre perte a été considérable, surtout en officiers. Les bataillons de la Sarre et Béarn qui étoient à la gauche, ainsi que ceux de Berry et de la marine, ont . été très maltraités.

Les grenadiers ont été réduits à un très petit nombre, principalement les cinq compagnies de la gauche que commandoit le sieur d’Aiguebelle, capitaine de ceux de Languedoc, étant restés exposés au plus grand feu en attendant l’arrivée des troupes.

Le chevalier de Lévis a été assez heureux pour n’être point blessé, quoiqu’il ait été pendant tout le temps de l’action à cheval entre le feu des ennemis et celui de nos troupes. Il a été très bien aidé dans les mouvements qu’il leur a fait faire par le chevalier de Montreuil, aide-major général, qui s’est extrêmement distingué dans cette action. Le sieur de Lapause, aidemajor au régiment de Guyenne, faisant fonction d’aidemaréchal des logis de l’armée, y a servi très utilement.

La perte des ennemis, malgré l’avantage de leur situation et celui de leur artillerie, a été plus considérable que la nôtre. Nous lui avons pris vingt pièces de canon, deux obusiers et grand nombre d’outils.

Il paroît que, venant se former derrière les hauteurs qu’ils occupoient, leur projet n’étoit que de travailler, à couvert de leur liane et de leur canon, à se retrancher sur les hauteurs qui sont devant Québec, pour nous éloigner du corps de la place. Mais, lorsqu’ils virent les grenadiers et les premières brigades se replier de quelques pas, ils prirent pour involontaire ce mouvement qui étoit ordonné, et crurent devoir s’ébranler pour profiter du désordre où ils nous supposoient.

Notre petite armée consistoit au moment de l’action en trois mille hommes de troupes réglées et trois mille Canadiens ou sauvages. On avoit été obligé de laisser plusieurs détachements à Jacques-Cartier et pour la garde des bateaux, des bâtiments et de l’artillerie de siège ; nos bataillons d’ailleurs étoient fort diminués par les détachements qu’ils avoient sur les autres frontières.

Liste des officiers tués ou blessés au combat devant Québec, le 28 avril 1760

M. de Bourlamaque, brigadier, partie du gras des jambes emportés d’un coup de canon.

La Reine .

La Sarre

! MM. Montreuil, capitaine des grenadiers, blessé à mort,

- Dufoy, enseigne, le bras cassé,

le chevalier Desnoës, j blessés légèj. Saint-Martin, enseigne,/ rement.

fMM. Daiguisier, lieutenant, tué,

Palmarolle, ca]3itaine des grenadiers, blessé à mort,

Duprat, capitaine, blessé à mort, Fourcet, capitaine, blessé à mort, Duparquet, premier capitaine, coup de feu à la jambe,

Beauclair, capitaine, au bras, Meritens, capitaine, au bras,

^ le chevalier de Savournin, lieutenant,

à la poitrine, dangereusement, Paonnet. sous-lieutenant des grenadiers, à la poitrine, mort, la Naudière, lieutenant, coup de feu à la jambe,

Préinillac, lieutenant, le pied cassé, LaSuze, lieutenant, j blessés légère- Granet, lieutenant, j ment, le chevalier de Laubanie, lieutenant, l blessé légèrement.

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