FÉVRIER ET MARS
M. le marquis de Montcalm étant parti le 28 octobre de l’armée de Carillon, M. le chevalier de Lé vis resta chargé de la commander et de déblayer les troupes, quand la saison ne permettroit plus de tenir la campagne et que les ennemis auroient fait défiler leurs armées pour prendre des quartiers d’hiver. Nos derniers bataillons ne partirent du camp de Carillon que le 13 novembre et arrivèrent le 20 dans le gouvernement de Montréal.
Nous étions à la fin de la campagne dans l’incertitude si les Anglois avoient détruit leurs forts d’entrepôts sur la rivière de Chouaguen, appelés les forts de Bull et de William. Nous n’en pouvons douter, et les sauvages des Cinq-Nations nous ont assuré qu’ils les ont évacués et brûlés.
Ces Cinq-Nations (c’est ainsi qu’on nomme les Iroquis) ont envoyé à Montréal au commencement de l’hiver, une ambassade composée de cent quatre-vingts personnes y compris les femmes et les enfants. Il y a eu à cette occasion de grands conseils, pour se servir des
* Cette relation n’est pas signée ; mais d’après le texte, on reconnaît qu’elle a été écrite par un officier de l’armée régulière. — Note de l’éditeur.
termes du pays, c’est-à-dire qu’on a tenu à Montréal une espèce de congrès, auquel nos Iroquois domiciliés, les Népissings, les Abénaquis, les Algonquins, les Poutéotamis et les Ottawas, nations sauvages attachées à la France, ont assisté pnr députés,' Cette ambassade est la plus mémorable qu’il y ait jamais eu en Canada, tant par le nombre des ambassadeurs et la nature des objets qui se sont agités que par les bonnes dispositions dans lesquelles les Cinq-Nations ont paru être. Il y a lieu d’attendre de leur part la neutralité la plus exacte ; on peut même espérer que, quoique ces nations ne veuillent pas prendre la hache contre l’Anglois, plusieurs de leurs jeunes gens nous suivront à la guerre. C’est tout ce qu’on peut exiger raisonnablement d’un peuple enclavé presque au milieu des habitations angloises.
Nos sauvages domiciliés ont parlé aux Cinq-Nations dans ces conseils avec menaces et fierté. M. le marquis de Vaudreuil leur a promis un oubli de leur conduite passée et de leur faire trouver tous leurs besoins, pourvu qu’ils fussent fidèles à leur parole. Les sauvages ont rapporté et foulé aux pieds les médailles des Anglois ; cependant ils ne nous ont pas dissimulé qu’ils avoient aussi des députés à Orange. En effet nous avons su, à la fin de mars, que les députés s’étoieut retirés de chez l’Anglois sans vouloir prendre aucun engagement. Cette espèce de congrès a duré tout le mois de décembre.
Par toutes les nouvelles qui nous viennent du fort Duquesne, du Détroit et de M. Pouchot, capitaine au régiment de Béarn, commandant au fort de Niagara, l’affection de tous les sauvages des pays d’En-Haut est des plus grandes, et cela est principalement dû à la
prise de Cliouaguen. Les partis vont continuellement l’hiver pour lever quelques chevelures sur les Anglois, qui ont aussi fait venir des Catabas, sauvages établis auprès de la Caroline. Ces sauvages ont levé quelques chevelures, auprès du fort Duquesne, aux Chaouénons nos alliés, mais un de nos partis en a tué plusieurs.
Un détachement de soixante hommes d’élite, des troupes angloises avec dix sergents et sept officiers, composant en tout soixante-dix-sept hommes, s’étant mis en marche pour faire quelques prisonniers auprès de nos forts, a voit pris le 21 janvier, entre le fort de Carillon et celui de Saint-Frédéric, sept de nos soldats. Sur la nouvelle qui en vint à M. de Lusignan, il détacha cent hommes aux ordres de MM. de Basserode et de la Grandville, capitaines aux régiments de Languedoc et de la Reine, avec quelques sauvages et Canadiens. Ce détachement joignit celui des ennemis sur les trois heures après-midi, et tomba sur leur avant-garde, baïonnette au bout du fusil. Comme nous avions négligé d’occuper une petite hauteur à portée du chemin, les Anglois s’y retirèrent, et on fusilla jusqu’à la nuit. Les ennemis ont profité de l’obscurité pour se retirer, laissant sur le champ de bataille quarante-deux hommes tués, dont trois officiers. Nous leur avons fait huit prisonniers et repris les nôtres. On a su depuis que des soixante-dix-sept hommes dont ce détachement étoit composé, il n’en est rentré que trois au fort Georges, les autres ayant péri de froid et de misère et peut-être de leurs blessures. N jus avons eu neuf hommes tués et dix-huit de blessés, dont quelques-uns sont morts de
leurs blessures. M. de Basserode, capitaine, qui y commandoit, l’a été dangereusement.
Le 23 février, on a fait partir un gros détachement aux ordres de M. de Eigaud de Vaudreuil, gouverneur des Trois-Bivières et frère du gouverneur général, et de M. de Longueuil, lieutenant de roi de Québec. Ce détachement étoit composé de cinquante grenadiers et de deux cents volontaires pris sur les bataillons de la Sarre, de Royal-Koussillon, Languedoc et Béarn, commandés par M. de Poulariés, capitaine de grenadiers au régiment de Royal-Roussillon, de deux cent cinquante hommes de troupes de la colonie, de six cents Canadiens et trois cents sauvages. Ce détachement a eu soixante lieues â faire la raquette aux pieds, ayant des vivres sur des traînes que l’on peut, dans le beau chemin, faire tirer par des chiens, couchant au milieu de la neige, sur la peau d’ours, avec une simple voile qui sert d’abri contre le vent. Il a traversé de la sorte le lac Champlain, le lac Saint-Sacrement, et est arrivé le 18 mars à une petite lieue du fort Georges, situé au fond de ce dernier lac. Comme il n’a pas été possible d’entreprendre de vive force sur ce fort, on s’est contenté de brûler pendant les nuits du 18 au 19, du 19 au 20, du 20 au 21, du 21 au 22, tout ce qui étoit dans l’extérieur du fort : plus de trois cents bateaux, quatre barques, dont une percee pour seize cauons, un moulin à scie, un grand amas de bois de construction et de chauffage, deux magasins remplis de vivres et d’effets aux troupes, un petit fortin de pieux, dans lequel il y avoit une douzaine de maisons ou baraques pour y loger des troupes et leurs malades. Malgré le feu de mousqueterie, quel-
ques bombes et coups de canons qu’ils ont tirés, nous n’avons perdu, dans ces différentes opérations, que cinq soldats ; nous avons eu six hommes de blessés légèrement, y compris deux sauvages. Ce succès est d’autant plus important pour la colonie que les ennemis étoient en état de se mettre dans cette partie en campagne avant nous. Il faut espérer que leurs opérations en seront retardées, et que les Canadiens, qui sont ici laboureurs et soldats, auront le temps de faire leurs semences. Ce détachement a servi de plus à s’assurer exactement des positions du fort.
Les Canadiens ont été étonnés que nos officiers et soldats ne leur aient cédé en rien dans un genre de marche auquel ils n’étoient pas aussi accoutumés.
ISTous n’avions pas eu depuis le mois de septembre de nouvelles de M. de Boishébert, capitaine des troupes de la colonie, qui se maintient avec peu de troupes et un corps d’ Acadiens inviolables dans leur attachement pour la France ; nous en avons reçu du mois de janvier, qui nous apprennent que les Anglois ont évacué ou brûlé le 12 octobre le fort de Gaspareau, pour ne conserver que celui de Beauséjour dont ils augmentent les fortifications.
L’hiver a été des plus rudes ; le fleuve Saint- Laurent a été pris depuis les premiers jours de septembre *, et l’est encore, au 1er avril, à y passer en traîneaux.
* Ceci doit être une erreur de copiste. Il faut lire décembre. On voit par le Journal de Montcalm, p. 316, que la navigation était encore ouverte le 6 novembre de cette année, puisque ce fut à cette date que les derniers vaisseaux partirent de Québec pjour la France — Note de l’éditeur.
Le thermomètre, qui, l’année 1709, n’a été en France, dans les plus grands froids, qu’à quinze degrés, a été plusieurs fois à vingt- sept, souvent de dix-huit à vingt, et presque toujours de douze à quinze; il y a eu une quantité étonnante de neige.