‹ Guerre et civilisationChapitre 17 sur 17 · XII · texte numérisé non relu

XII

C'est ainsi que le Christ est transformé en un dieu de la guerre farouche, dégouttant de sang, qui tourmente les hommes par le glaive et par le feu, afin de répandre l'évangile des bienfaits de la civilisation allemande. Ce Christ ne prend pas les petits enfants par la main ; c'est le bon ami et le collaborateur de Krupp.

Le sang d'Abel crie vers le ciel.

La guerre n'est au fond que le meurtre. C'est là un fait qu'on ne saurait éluder, et c'est pourquoi il faut qu'on. cesse de le dissimuler sous des périphrases décoratives. La guerre s'accomplit essentiellement par le meurtre, sans doute un meurtre légalisé, autorisé, longuement préparé et prémédité, — mais un meurtre. Le soldat saccagera, volera, pillera, violera, détruira de toutes les façons ; mais avant tout et surtout il tuera.

La guerre est une boucherie d'hommes. Nous poussons des cris d'indignation et de révolte quand nous entendons parler de divinités barbares qui exigeaient des sacrifices humains. Nous frémissons quand nous lisons chez les historiens espagnols qu'un temple mexicain répandait un odeur plus infecte qu'un abattoir castillan : cette odeur provenait du sang des mortels égorgés en l'honneur des dieux tout-puissants.

Mais avons-nous vraiment le droit de nous indigner? Avons-nous le droit de nous enorgueillir? Toute notre civilisation et notre morale si célébrées, si « avancées » , n'ont-elles pas fait lamentablement

faillite ? Et ne sacrifions-nous pas, en ce vingtième siècle, à un Moloch plus sauvage et plus cruel que tous ceux que les temps anciens ont connus ? Moloch a changé de nom, mais derrière les noms nouveaux, qui éblouissent les hommes de leur éclat trompeur, se dissimule une idole créée par la superstition routinière, par des coutumes ennemies du bonheur, par des théories insensées.

Un sacrifice humain moderne est soigneusement préparé pendant des années par les plus hauts serviteurs du temple qui s'appellent les diplomates ; ils sont assistés des principaux fonctionnaires des royaumes, qui décident dans des conciliabules secrets de la date où doit commencer le sacrifice. Dès que l'heure est venue, interviennent les généraux et amiraux, les négociants et spéculateurs à la Bourse, les ingénieurs, les chimistes et les fabricants de canons. Quelques-uns d'entre eux conduisent les victimes à l'autel du dieu; d'autres ont pour tâche de rendre le sacrifice aussi long, aussi douloureux, aussi barbare que possible. Dans ces deux dernières années, on a offert en holocauste au dieu de la guerre à peu près toute la jeunesse la plus belle et la plus vigoureuse de l'Europe. Les victimes se comptent par millions, et le dieu, qui est plus cruel et plus assoiffé de sang que Moloch et Malik, que Kronos et Busiris, tue ses victimes, les dépèce ou les fait sauter en morceaux, les mutile pour la vie ou les empoisonne de gaz délétères, de sorte qu'ils deviennent comme des cadavres vivants.

La guerre est un sacrifice humain, une boucherie

d'hommes, et là où elle sévit s'assemblent les oiseaux mangeurs de charognes.

La guerre, qui n'est que sauvagerie et horreur, l'esprit de rapine qui entraîne à la violation des lois, au parjure et à la déloyauté, l'appétit de domination qui engendre la lâcheté, la fausseté et la soumission vile, la soif de sang qui s'assouvit dans la cruauté et le sadisme, ont inspiré à Victor Hugo un poème étincelant de la Légende des Siècles intitulé « Ratbert ». La scène a pour théâtre l'Italie médiévale, mais tous les cadres historiques sont brisés. Derrière un éblouissant chaos de personnages et de villes, se développe une action simple dans ses traits .essentiels, poignante et d'une incomparable grandeur tragique. Dans cette poésie, Victor Hugo a trouvé des expressions sublimes pour tous les sentiments humains, les plus élevés comme les plus bas.

Dans la cité d'Ancône, est assis sur son trône d'or Ratbert, fils de Rodolphe et d'Agnès, comtesse d'Elsencur, petit-fils de Charlemagne. Il est roi d'Arles et s'intitule Empereur. C'est par la fraude qu'il est devenu seigneur d'Ancône et c'est par la fraude qu'il veut se rendre maître de Final, qui appartient à la petite Isora, âgée de cinq ans, orpheline de père et de mère ; elle n'a plus auprès d'elle que son grand-père Fabrice, un vieillard.

Le roi Ratbert, qui s'intitule Empereur, a convoqué à Ancône tous les tyrans, princes et roitelets de l'Italie. Ils le craignent et ils lui rendent hommage. Ratbert leur fait part de ses desseins contre la petite Isora, à qui il veut enlever la vie et les

biens, et tous l'applaudissent. Un par un il s'avancent pour répondre à ses questions, et ils louent sa grandeur, sa puissance et la sagesse de son esprit.

Gibo dit ceci : « 0 roi, seuls des scélérats osent te braver, toi qui commandes aux villes et aux campagnes ; te combattre serait crime, orgueil et folie; quiconque ne dit pas que Ratbert est Empereur doit mourir. Il y a bien ici des potences, je l'espère. Pour moi, si mon propre père osait s'attaquer à l'Empereur dont Dieu conduit les pas, je voudrais que les corbeaux du gibet se posassent la nuit sur son cadavre et que la lune apparût à travers son squelette. »

Malaspina, le guerrier redouté, qui remplissait de serpents morts les puits desAbruzzes, s'exprime en peu de mots : « La guerre est sainte. Grand Dieu, fais que l'Empereur étende sa domination du Nord à l'Orient; c'est par sa bouche auguste que ta voix se fait entendre. »

Afranus parla le dernier. C'était un homme d'église. Il était évêque, pieux, bienfaisant, savant; pour témoigner de son humilité il portait une corde autour de son froc. Il invoqua l'Esprit Saint et commença ainsi : « Ratbert a planté par r.use sa bannière sur les murs d'Ancône. C'est chose permise. Ancône a agi imprudemment, et la ruse est légitime lorsqu'elle réussit et qu'elle sert au bien de tous. Tous les prétextes sont bons quand il s'agit de conquérir une ville. » Et il ajouta : « La ruse, ou ce qu'on appelle ainsi, adoucit l'art de la guerre : moins de coups, moins de bruit; la victoire

plus sûre. Je présente mon avis timidement; je suis d'église, et ne possède que l'humble intelligence d'un simple clerc; je m'entends mieux à chanter des psaumes qu'à parler devant d'aussi hauts seigneurs. Je suis très ignorant; à chacun sa monture. L'Empereur chevauche devant tous les autres sur son vigoureux palefroi bardé de fer, l'archange sur un dragon, l'apôtre sur un âne. Il va ainsi du droit, qui doit être large pour le roi et étroit pour le peuple. Le peuple est le troupeau de moutons et le roi son berger. Seigneur, un empereur ne veut rien sans que Dieu le désire. Agis d'après ce principe. Tu peux faire la guerre aux chrétiens aussi bien qu'aux Turcs sans prévenir de ton dessein. Les Turcs sont hors des lois communes, et par suite toute déclaration de guerre est superflue en ce qui les concerne. Et si les chrétiens s'opposent à ta puissance et à tes désirs, ils cessent d'être des chrétiens et doivent être traités en conséquence. Ce serait un malheur si des scrupules retenaient un prince quand il s'agit du bien de l'Etat. »

Partant de ces prémisses, Afranus conseille à l'Empereur de s'emparer de Final. La loi salique, qui interdit aux femmes de monter au trône est sans effet à Menton, où règne la sœur de l'Empereur, mais doit être appliquée rigoureusement à Final.

L'Empereur n'hésite plus désormais à exécuter son projet. Il envoie à Final un messager avec de précieux cadeaux pour le vieux Fabrice et des jouets pour sa îpetite-fîlle. Il fait annoncer qu'il va venir saluer Isora et la baiser au front — un honneur que Ratbert n'accorde qu'aux reines.

Fabrice est tout heureux et ordonne de tenir tout prêt pour recevoir aussi solennellement que possible cet hôte illustre ; mais, pendant qu'il relit la lettre impériale, un corbeau vient à voler et le sombre oiseau de malheur qui avait enseigné le chemin à Judas quand celui-ci cherchait Jésus, jette son ombre sur le parchemin blanc. Fabrice repousse son augure funeste, mais le gardien du château est saisi de sombres pressentiments. L'inquiétude se répand; la nature elle-même frissonne dans une attente anxieuse.

Le soir vient, le soleil descend dans son brasier ; Et voilà qu'au penchant des mers, sur les collines, Partout, les milans roux, les chouettes félines, L'autour glouton, l'orfraie horrible dont l'œil luit Avec du sang le jour, qui devient feu la nuit, Tous les tristes oiseaux mangeurs de chair humaine, Fils de ces vieux vautours, nés de l'aigle romaine, Que la louve d'airain aux cirques appela, Qui suivaient Marius et connaissaient Sylla, S'assemblent : et les uns, laissant un crâne chauve, Les autres, aux gibets essuyant leur bec fauve, D'autres, d'un mât rompu quittant les noirs agrès, D'autres, prenant leur vol du mur des lazarets, Tous, joyeux et criant, en tumulte et sans nombre, Ils se montrent Final, la grande cime sombre Qu'Othon, fils d'Aleran le Saxon crénela, Et se disent entre eux : « Un empereur est là ! »

Puis commence la seconde grande partie du drame. L'Empereur qui avait conquis Ancône par la ruse s'est emparé de Final par la ruse. Sous le masque de l'amitié il est entré dans le château où tout était préparé pour une réception de gala. Sa

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horde a massacré toute la garnison, étouffé la petite Isora et jeté Fabrice dans les fers. Quand l'œuvre de la journée fut accomplie et que la nuit s'approcha, on célébra de grandes orgies dans la cour et dans les salles du château.

Sans doute, c'est un sinistre spectacle de voir un vautour aux ailes éployées descendre sur sa proie et la déchirer; sans doute, nous frissonnons quand nous entendons le petit oiseau crier dans les serres de l'aigle; sans doute, il est horrible d'entendre l'épervier ronger et broyer les os de sa victime. Mais la nature même excuse ces oiseaux. La faim est la loi de tout ce qui vit. Et le ciel, qui connaît les mystères profonds et rigoureux de la nature, la nuit, qui protège le vol silencieux et vigilant du hibou quand celui-ci épie de ses grands yeux ronds, qui protège l'araignée quand elle tisse son pâle filet, font briller les étoiles au-dessus de la fête lugubre des oiseaux de proie.

Mais le fils d'Adam, l'être doué de raison, l'élu, qui doit trouver le bien parce qu'il a lutté pour le conquérir, l'homme qui tue l'homme et rit de son acte, épouvante tout l'infini vivant, même si son crime se cache dans la nuit la plus opaque. Et Caïn tuant Abel frappe d'effroi Dieu lui-même.

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Solvet seclam, le monde se dissoudra, le monde disparaîtra, est-il dit dans la vieille hymne sur le jugement dernier. Solvet seclum in favilla, le monde disparaîtra dans un océan de flammes. Cette prophétie menaçante du Moyen Age inspire de nouveau la terreur et excite de sombres pressentiments dans l'âme des hommes. N'est-ce pas le jour du jugement qui s'approche ? Ne marchons-nous pas vers la destruction totale? Des villes sont ravagées et brûlées, de grands pays transformés en déserts ; des populations entières sont chassées de leurs maisons et périssent misérablement sur les routes ou vivent d'une existence précaire parmi des étrangers. Des régions sont éventrées par les tranchées; les champs sont engraissés de sang et labourés par des explosions d'obus. De puissantes machines massacrent méthodiquement les plus robustes des jeunes ou les mutilent pour toujours.

Des hommes détruisent sciemment ce que les hommes ont créé et protégé pendant de longues années. L'œuvre de destruction progresse inlassablement dans tous les domaines, dans celui des âmes comme dans celui des corps. Partout où nous

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jetons nos regards, c'est le même spectacle désolant de ruines parmi lesquelles la plante vénéneuse de la haine croit à profusion. Pour donner une idée des grandes valeurs civilisatrices que la guerre a déjà détruites, je considérerai ce qui se passe actuellement dans le petit cercle des linguistes et des historiens des pays belligérants. On pourra tirer de là des conclusions plus générales sur l'état des esprits.

Peu de temps après la guerre franco-allemande de 1870-1871, deux savants français, jeunes, mais déjà fort connus, Gaston Paris et Paul Meyer, fondèrent une revue nouvelle intitulée Romania. Elle avait pour objet d'étudier le développement de la langue et de la civilisation dans les pays romans ; elle devint bientôt une des revues savantes les plus considérées de l'Europe. Elle eut une importance non seulement scientifique, mais aussi politique en ce sens qu'elle contribua beaucoup à faciliter et à accélérer la réconciliation entre la science française et la science allemande. On trouve, dès les premières années, des articles composés par les deux plus célèbres romanistes de l'Allemagne, Hugo Schuchardt et Adolf Tobler, et par la suite le nombre des collaborateurs allemands s'est augmenté considérablement. En outre, les directeurs prenaient soin de donner des comptes rendus détaillés et des résumés d'ouvrages et de revues publiés en allemand. C'est ainsi que la coopération entre les philologues des deux côtés du Rhin reprit rapidement, et l'exemple donné par la Romania fit sentir bientôt son influence dans d'autres domaines

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de la science. Il faut ajouter à cela la séduction irrésistible qu'exerçait Gaston Paris ; c'était le guide par excellence, le maître admiré et aimé ; chaque année, des Allemands, jeunes étudiants et vieux professeurs, affluaient autour de sa chaire.

Gaston Paris travailla toute sa vie à panser les blessures faites par la guerre et à amener une compréhension mutuelle, une harmonie entre l'esprit français et l'esprit allemand. Il chercha aussi à établir dans le domaine de la philologie romane une sorte de fraternité internationale. Et ses efforts curent le plus beau succès.

Le 12 mars 1903, Gaston Paris était enterré avec toutes sortes de marques d'honneur données par sa patrie et par l'étranger, et, le soir du même jour, quelques-uns de ses élèves se réunissaient et décidaient de fonder une société scientifique internationale, une « Société amicale Gaston Paris ». Le projet fut chaleureusement accueilli, la société se constitua et recruta des membres dans toutes les nations civilisées du globe.

Cette association fut comme la réalisation d'un rêve de jeunesse de Gaston Paris. Dans la leçon, devenue plus tard si célèbre, qu'il fit au Collège de France en décembre 1870, lorsque l'armée allemande étreignait Paris d'un cercle de fer, il parla en termes enthousiastes de la science, qui poursuit par toute la terre un seul et même but, la découverte de la vérité, et qui par suite doit réunir les hommes comme dans une patrie commune, supérieure aux diverses nationalités étroites et hostiles, patrie qu'aucune guerre ne pourra ensanglanter,

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qu'aucune conquête ne peut menacer, et où les âmes trouveront le repos et la sécurité : c'était une sorte de Civitas Dei, quelque chose comme cette cité de Dieu dont les âmes pieuses rêvaient dans le haut Moyen Age.

La société amicale internationale qui portait le nom de Gaston Paris était devenue un asile qui se rapprochait de cette Civitas Dei. Aujourd'hui, la société est dissoute, et beaucoup de ses membres combattent dans des camps adverses. Le même fait s'est reproduit dans d'autres domaines. Des savants français et allemands, italiens et autrichiens, qui vivaient auparavant dans la plus parfaite entente, se poursuivent maintenant d'une haine impitoyable. Toutes les relations de collègue à collègue, tous les liens d'amitié sont brisés. Il ne reste plus qu'un chaos sinistre. Et personne n'entrevoit d'issue possible, si solides sont les positions occupées par les adversaires.

En France, le célèbre historien Ernest Lavisse a exposé son point de vue dans un article qu'il intitule : Non possumus. Ce sont les termes bibliques dont se servit le pape Clément VII lorsqu'il repoussa Henri VIII. La même formule est employée aujourd'hui par les savants français les plus éminents à l'occasion d'une tentative faite par les Suisses pour préparer les voies à une réconciliation future. « Nous ne pouvons pas », disent MM. Lavisse, Gustave Lanson, Alfred Morel-Fatio, Emile Picot et beaucoup d'autres; la guerre a démontré qu'il existe dans les deux pays des conceptions diamétralement opposées de Dieu et de l'humanité.

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C'est pourquoi aucune réconciliation n'est possible.

Du côté allemand, la situation semble également sans espoir. M. Hugo Schuchardt, le grand linguiste, dont j'ai déjà signalé les suggestives interventions dans d'autres questions actuelles, a publié une petite brochure qu'il intitule : Aus dem Herzen eines Romanisten (Réflexions sorties du cœur d'un romaniste) et qui se vend au profit des corps d'armée autrichiens occupés sur le front italien.

Cette brochure est un adieu émouvant adressé à l'Italie. Schuchardt a aimé ce pays depuis sa plus tendre jeunesse ; il lui est attaché par d'innombrables liens d'amitié et il en connaît la langue comme personne. Pourtant il vient de rompre avec lui dans les termes les plus absolus. Sa brochure débute ainsi : « J'écrivais, il y a quarante ans, dans Y Allgemeine Zeitang : Si l'Angleterre s'enfonçait sous les eaux, la perte serait grande ; mais quelle serait notre désolation si un jour, sur le versant sud des Alpes, nous n'avions plus devant nous qu'une étendue d'eau déserte et morne ? Eh bien ! cette désolation, cette amertume, la plus grande de toutes, nous l'éprouvons aujourd'hui; l'Italie, la terre où fleurissent les citronniers, a disparu pour nous sous les eaux. »

L'Italie est devenue à tel point pour Schuchardt une terre fermée, qu'il s'écrie ensuite en soupirant : « Il nous sera absolument impossible de suivre l'exemple de ces Européens qui s'habillent en mahométans pour pouvoir visiter les lieux saints de l'Islam. » Quel amour profond pour l'Italie se

révèle dans ces paroles ! L'Italie est pour Schuchardt, comme pour tant d'autres, la terre sainte, mais désormais l'accès lui en est interdit.

Schuchardt termine sa brochure par une citation tirée d'une tragédie de Métastase, où Didon parle ainsi à Enée : « Le flambeau est éteint, le lien est déchiré, — et c'est à peine si je me souviens de ton nom. » En conformité parfaite avec les sentiments qu'il exprime ici, Schuchardt avait envoyé, aussitôt après la rupture de la paix, une lettre à la Tagespost qui fut publiée le il\ mai 191 5 et où il disait : « Au lieu d'une couronne mortuaire au peuple italien que j'ai autrefois si profondément aimé et sur lequel je pleure maintenant, je vous envoie ci-joint 3oo francs pour notre caisse de secours de guerre. »

Tout le monde en Autriche et en Allemagne partage les sentiments de Schuchardt. Je citerai encore une déclaration caractéristique. L'éminent historien de l'art, G. Dehio, a publié, le 3o mai iqi5, dans la Frankfurter Zeitung, un article contre l'Italie, qui se termine par ces mots : « 11 faut qu'il en ,soit ainsi. Sur la place de la Seigneu rie à Florence, sur la place Saint-Marc à Venise, nous n'avons plus rien à faire dans l'avenir, que nous sortions de cette guerre en vainqueurs ou en vaincus. »

Vouloir intervenir comme médiateur entre les Autrichiens et les Allemands d'une part, les Italiens et les Français de l'autre, ce serait une entreprise folle : j'en ai fait moi-même la douloureuse expérience. Toute compréhension réciproque est impos-

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sible. Ils ne voient que leur propre droit et l'injustice de l'adversaire ; et celui qui n'est pas avec eux est contre eux.

Montrons par un exemple frappant comment les mêmes faits historiques se reflètent de façon différente suivant que l'observateur appartient à l'un ou à l'autre camp. Il s'agit de l'Autriche, de sa structure ethnographique si extraordinaire et de ses droits à l'existence.

Le linguiste français le plus considérable, M. Antoine Meillet, écrit à ce sujet : « En ce qui concerne l'Autriche, tout le monde sait que ce n'est pas une nation, mais un assemblage de pays soumis à la couronne des Habsbourg, assemblage où une bureaucratie essentiellement allemande opprime les aspirations et les espérances des Tchèques, des Ruthènes, des Slovènes et des Italiens, sans arriver à développer dans ces races une véritable vie nationale nouvelle. »

Et voici ce qu'écrit M. Hugo Schuchardt : « Notre monarchie est un fait unique dans la géographie politique, mais elle ne l'est pas seulement comme une relique vénérable du passé; elle l'est encore en tant que symbole heureux de l'avenir : car c'est une grandiose station d'expériences dont l'objet suprême et définitif est de fondre en une grande famille toutes les nationalités et toutes les races. »

On a peine à croire que c'est du même pays que parlent les deux auteurs. Ainsi s'opposent, dans une antithèse brutale, façon de penser à façon de penser ; les Français insultent les Allemands et ceux-ci le leur rendent de tout cœur. Hugo Schuchardt s'ex-

prime de la sorte : « Les Latins sont, si nous allons au fond des choses, des verbalistes, et les Germains, des réalistes; ce qui importe pour nous, c'est la chose, et pour eux, c'est le mot. Nous apprécions le vrai et le bien même s'ils sont habillés de haillons, et les autres apprécient l'or et la pourpre, même s'ils recouvrent l'insignifiance ou le pur néant. » Quand un Schuchardt se laisse aller à une généralisation aussi injuste, on ne doit pas s'étonner des aberrations et des confusions d'idées que l'on peut observer chez beaucoup d'esprits de moindre qualité, et qui ont produit des manifestations du plus mauvais goût.

Où est donc le Gaston Paris capable d'amener après la guerre une réconciliation entre les nations? Viendra-t-il jamais? On a des raisons d'en douter. Et pourtant il est impossible de renoncer à l'espoir de voir revenir le jour. Beaucoup de germes ont été déjà semés, et ils ne pourriront pas tous dans le sol. L'appel lancé de Suisse par MM. J. Hâberlein et G. de Reynold, ainsi que le travail accompli par le Neues Vaterland en Allemagne et l'internationale Frdternitas medicorum mettront en mouvement les pensées et les sentiments de beaucoup d'hommes et leur inspireront le goût d'appliquer leurs efforts à réparer et à guérir, à construire une nouvelle cité de Dieu qu'aucune guerre n'ensanglantera. Car la guerre est le crime gigantesque, la barbarie destructrice qu'il faut apprendre aux hommes à haïr et à mépriser. La génération qui viendra devra savoir que le meurtre et l'incendie, le pillage et le viol sont des crimes de l'espèce la

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plus basse et qu'ils deviennent encore plus méprisables et plus répugnants quand ils sont commis en uniforme et par ordre supérieur.

Soluet seclum, le vieux monde s'écroulera ; mais, comme dit Leconte de Lisle dans la puissante paraphrase qu'il a donnée de cette prophétie, les scories impures de ce vieux monde fertiliseront les sillons où germe le monde nouveau.

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