LA GUERRE ET LA RELIGION I7I
Je vous plaias, vous autres neutres, d'être exclus de cette vie magnifique dans la gloire de Dieu, et je vous plains en particulier, vous qui vous appelez Scandinaves et qui êtes des luthériens germains. Vous n'avez rien de tout ce que Dieu a prodigué de grand et de magnifique au peuple allemand depuis bientôt un an et demi. A celui qui n'a rien sera enlevé même ce qu'il n'a pas. Assurément la guerre n'est pas un five o'clock tea et le service militaire n'a rien de commun avec les ouvrages de dames ; mais le Seigneur, qui a permis que son fils mourût sur la croix, n'est pas non plus le président d'une réunion de thé, et Celui qui est venu ici-bas pour apporter non la paix, mais le glaive, n'est pas un commissionnaire : « Vivit, régnât, triumphat. » Au reste, le chant des anges de Bethléem : « Paix sur la terre », est au moins aussi vrai aujourd'hui qu'il l'était quand on le chanta pour la première fois. Alors gisait dans sa crèche l'Enfant qui devait plus tard lutter, mourir et vaincre pour apporter la paix au monde. Nos soldats qui en 1870 ont versé leur sang, qui sont morts et qui ont vaincu, ont lutté pour donner une paix de quarante-quatre ans à l'Allemagne, à la Scandinavie et à l'Europe Centrale. Aujourd'hui nos soldats combattent encore pour les mêmes peuples et pour conquérir une paix encore plus longue. Et nous ne devons, nous ne voulons pas déposer les armes avant d'avoir obtenu cette paix : Gloria — Victoria !
Je crains que nous ne nous entendions pas sur ce que je t'écris ici. Mais tu me dis ce que tu penses, et c'est pourquoi tu me permettras d'en faire autant.
Je vous salue cordialement, toi et ta femme.
Ton fidèle G.
Le journal slesvigois Ribe Stiftstidende nous a révélé que l'auteur de la première lettre est M. Koch, évêque de Ribe (Jutland méridional). Il l'adressait à un ami de jeunesse qui avait été son camarade d'études à l'Université d'Erlangen, et avec qui il était resté depuis lors en relation.
l^J'l GUERRE ET CIVILISATION
Les idées qui ont reçu une expression si forte dans la lettre du pasteur allemand, nous les retrouvons, transposées pour trombones et trompettes, dans une foule de sermons, de traités et de brochures composés par des pasteurs et prêtres allemands et par des professeurs de théologie. Tous prêchent le même évangile d'une mission divine de l'Allemagne étroitement liée à sa grandeur militaire; ils le proclament en phrases retentissantes, avec une sûreté de soi et une arrogance capables d'inspirer l'enthousiasme fanatique ou la terreur, suivant l'état d'esprit des auditeurs.
Dans toutes ces productions théologiques, réapparaît, avec assez peu de variations, ce même thème fondamental : les Allemands sont le peuple élu, et ils représentent le véritable christianisme; c'est grâce à eux que le monde sera régénéré, car ils ont reçu la mission de détruire la puissance de Satan et d'exterminer les peuples sans Dieu. Les Allemands ne haïssent pas leurs ennemis; au contraire, ils les aiment; quand ils les tuent et ravagent leurs territoires, ils accomplissent une œuvre de charité et d'amour; les hommes doivent souffrir pour être sauvés, et c'est pour le bien des autres nations que les Allemands les châtient.
L'armée allemande marche sur les traces du Christ. Le Christ lui-même n'a-t-il pas prédit la discorde que sa doctrine susciterait dans le monde? Ses paroles sont claires et catégoriques. « Ne pensez pas que je sois venu pour faire régner la paix sur la terre; je ne suis pas venu pour apporter la paix, mais le glaive. » (Matthieu X, 34.) Et avec