‹ Guerre et civilisationChapitre 7 sur 17 · XII AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

XII AVANT-PROPOS

tion sont traitées dans les trois chapitres suivants. Comment l'oppression des nationalités provoque des réactions violentes et prépare des explosions de haine, c'est ce que montre par exemple le mouvement irrédentiste en Italie, et c'est pourquoi nous avons étudié l'attitude de l'Italie dans la présente guerre. Enfin j'essaie dans deux courtes sections d'éclairer par quelques exemples les rapports entre la guerre et la religion, entre la guerre et la langue, et le dernier chapitre indique dans le lointain celte cité de Dieu r ue les hommes devraient édifier ensemble dans un esprit de concorde.

J'espère aussi que mon livre apportera divers textes peu connus ou peu accessibles qui offrent un intérêt historique et psychologique. Mais, je le répète, ce livre a. pour but principal de faire la guerre à la guerre : je parle naturellement non pas de la guerre défensive à laquelle certaines nations sont contraintes pour protéger leur territoire et leurs foyers, mais de la guerre d'agression qui détruit, pille, suce le vaincu jusqu'aux moelles et annexe son pays. Qui ne proteste pas est complice !

Ghr. N.

Copenhague, novembre 191 6.

Dans un bel hymne à l'âme de la France, Maurice Barrés a glorifié le soldat, la vie militaire et l'esprit guerrier. Il célèbre les héros des tranchées, sans cesse menacés de la mort ou de la mutilation, qui supportent sans un murmure toutes les privations, bravent toutes les souffrances et font preuve des vertus et des qualités les plus hautes que connaisse l'humanité : courage, vaillance, grandeur d'âme, enthousiasme, décision, sang-froid, esprit de sacrifice et de résignation.

Pour Barrés la guerre est quelque chose d'infiniment beau et élevé, quelque chose de saint. Mais toute guerre n'est pas sainte. En même temps qu'il chante les louanges de la guerre et place le soldat au rang d'un jeune dieu, il voit dans l'incendie qui dévore l'Europe une des plus effroyables tragédies que la civilisation ait jamais connues.

En fait, dans l'esprit de Barrés, la seule guerre sainte est celle qui se donne pour tâche de « défendre pouce à pouce, motte à motte, la mère des

M.IERUE ET CIVILISATION

hommes et des idées, le sol natal d'où procèdent toutes choses, les plus raffinées et les plus primitives,... la terre et l'âme que nous avons reçues de nos pères et que nous voulons transmettre à nos fils aussi belles que nous les avons héritées ».

D'autres, se plaçant à des points de vue différents, soutiennent que la guerre est pour l'humanité une nécessité primordiale. La guerre, disentils, est, si on l'examine comme il faut, un bien, un bien absolu, car l'humanité dégénérerait sans la guerre. La paix renferme de grands dangers pour un peuple, tandis que la guene est un bonheur pour lui. Les bienfaits de la paix ne sauraient être mis en balance avec ceux de la guerre. La guerre est une manifestation de toutes les énergies rassemblées d'une nation, et elle répond à un besoin essentiel de l'humanité. La guerre est le grand facteur de la civilisation ; elle sert à développer toutes les vertus les plus hautes qui fortifient les hommes et leur donne la trempe de l'acier ; elle fond la nation en un tout indissoluble ; elle est la plus belle manifestation vitale d'un peuple capable de progrès ; elle est un signe de force et de santé ; elle est une renaissance. C'est pourquoi elle est sainte.

Parmi ces apologistes de la guerre il faut compter le maréchal Helmuth von Moltke. Un jour qu'il recevait une députation d'une société allemande pour la paix, il formula son opinion en ces termes vigoureux : « La guerre est sainte, d'institution divine ; c'est une des lois sacrées du monde ; elle entretient chez les hommes tous les grands, les

nobles sentiments : sentiment de l'honneur, altruisme, magnanimité, courage ; bref, elle empêche les hommes de tomber dans le plus répugnant matérialisme. »

Tous les militaristes, grands et petits, ont partagé cette opinion. Nous avons pu entendre répéter les mêmes idées sur des tons différents, tantôt avec un cynisme et une brutalité sans atténuation, tantôt avec une forte addition de patriotisme exalté. Et les écrivains militaires défenseurs de cette thèse ont recruté des disciples enthousiastes parmi les civils, chez des savants de catégories diverses. Même au milieu de la tuerie actuelle, des professeurs allemands bien disciplinés font l'éloge de la guerre et parlent de la paix avec mépris. Dans un discours sur Bas deutsche Selbsthewusstsein ('), prononcé par le professeur E. Schwarz, de Strasbourg, le io mars 191 5, nous lisons ce passage : « De même que tout ce que le cœur et la volonté de l'homme contiennent de vérité se réduirait à un vain mot s'il n'existait pas l'implacable vérité de la mort, de même la guerre est l'épreuve impitoyable à laquelle sont soumises la vérité et la réalité de la puissance et de la force d'un Etat. •>

Quelques jours auparavant, M. Ulrich von Wilamowitz-Moellendorff, dans une conférence sur l'empire d'Auguste, avait mis ses auditeurs en garde contre la croyance que la paix soit un bien; il tirait précisément ses preuves de l'histoire de l'Empire romain : « Il n'est nullement nécessaire,

(1) u La fierté allemande. »

disait-il, qu'une longue paix soit pour le inonde un bienfait. C'est même une question de savoir si elle peut l'être. La paix peut rendre les hommes maladifs et rachitiques, paresseux et engourdis, faibles et lâches. Comme ils ne sauraient vivre sans stimulants, ils demandent à des sportsmen de profession des spectacles qui font passer dans leurs moelles un frisson inoffensif : courses de chevaux et d'hommes, jeux du cirque, courses de taureaux, combats de boxe et combats de gladiateurs. Ils ont de quoi payer le sang d'autrui. La paix ne fait pas les hommes plus doux, mais plus brutaux; le fait a été mis en évidence pendant la seule longue période de paix universelle que l'humanité ait vécue jusqu'ici. »

Les effroyables événements qui se déroulent autour de nous et qui constituent sans aucun doute la plus grande catastrophe qui ait frappé l'univers depuis le déluge, ont provoqué en beaucoup de pays une nouvelle discussion des thèses dont nous venons de parler. Les esprits que possède le « militarisme nationaliste » ont en général fait hautement profession de leur doctrine et ont célébré la guerre comme une puissance bienfaisante et divine, créatrice de civilisation nouvelle. Cependant, sous la pression immédiate de la guerre et de ses orgies de sang, des voix de plus en plus nombreuses se sont élevées depuis le mois d'août iqi4 pour protester avec une énergie croissante contre le droit absolu de la force brutale, contre l'assassinat méthodique.

Il est intéressant de faire observer qu'une pro-

testation de ce genre avait été formulée depuis longtemps déjà par le grand écrivain Guy de Maupassant. Il est un des premiers qui aient repoussé, au nom de l'humanité, la thèse de xMoltke.

Guy de Maupassant était un pur Français de France, aussi bon patriote que qui que ce fût; c'était à tous les points de vue un excellent représentant de sa race. Il avait vécu l'hiver terrible de 1 870-1 871 ; il en avait souffert, et il portait le deuil des malheurs de la France; mais la guerre en tant que guerre n'était à ses yeux qu'une force de barbarie et de destruction que cet esprit d'une culture si haute, si affinée, contemplait avec stupeur, sans la comprendre. 11 avait pour idéal une humanité intellectuellement libérée, et voilà pourquoi il apostrophe la guerre avec une indignation brûlante. Il la flétrit dans une langue vigoureuse, pittoresque ; il en évoque toutes les horreurs en termes concis et énergiques. Il s'adresse directement à Moltke :

« Ainsi, se réunir en troupeaux de 4oo.ooo hommes, marcher jour et nuit sans repos, ne penser à rien ni rien étudier, ni rien apprendre, ne rien lire, n'être utile à personne, pourrir de saleté, coucher dans la fange, vivre comme les brutes dans un hébétement continu, piller les villes, brûler les villages, ruiner les peuples, puis rencontrer une autre agglomération de viande humaine, se ruer dessus, faire des lacs de sang, des plaines de chair pilée mêlée à la terre boueuse et rougie, des monceaux de cadavres, avoir les bras ou les jambes emportés, la cervelle écrabouillée sans profit pour

personne, et crever au coin d'un champ, tandis que vos vieux parents, votre femme et vos enfants meurent de faim : voilà ce qu'on appelle ne pas tomber dans le plus hideux matérialisme...

« Entrer dans un pays, égorger l'homme qui défend sa maison parce qu'il est vêtu d'une blouse et n'a pas un képi sur la tête, brûler les habitations de misérables qui n'ont plus de pain, en voler d'autres, boire le vin trouvé dans les caves, violer les femmes trouvées dans les rues, brûler des millions de francs en poudre et laisser derrière soi la misère et le choléra : voilà ce qu'on appelle ne pas tomber dans le plus hideux matérialisme. »

Et la pensée de l'auteur se reportant à l'épouvantable hiver de guerre que la France avait connu récemment, il poursuit :

« Nous l'avons vue, la guerre. Nous avons vu les hommes redevenus des brutes, affolés, tuer par plaisir, par terreur, par bravade, par ostentation. Alors que le droit n'existe plus, que la loi est morte, que toute notion du juste disparaît, nous avons vu fusiller des innocents trouvés sur une route et devenus suspects parce qu'ils avaient peur. Nous avons vu tuer des chiens enchaînés à la porte de leurs maîtres pour essayer des revolvers neufs, nous avons vu mitrailler par plaisir des vaches couchées dans un champ, sans aucune raison, pour tirer des coups de fusil, histoire de rire. Voilà ce qu'on appelle ne pas tomber dans le plus hideux matérialisme. »

Dans sa protestation virulente contre le général prussien, qu'il caractérise comme un artiste supé-

rieur dans l'art de tuer les hommes, Guy de Maupassant ne se contente pas de clouer la guerre au pilori : il place la paix en face d'elle et compare :

« Les nommes de guerre sont les fléaux du monde. Nous luttons contre la nature, l'ignorance, contre les obstacles de toute sorte, pour rendre moins dure notre misérable vie. Des hommes, des bienfaiteurs, des savants usent leur existence à travailler, à chercher ce qui peut aider, ce qui peut secourir, ce qui peut soulager leurs frères. Ils vont, acharnés à leur besogne utile, entassant les découvertes, agrandissant l'esprit humain, élargissant la science, donnant chaque jour à l'intelligence une somme de savoir nouveau, donnant chaque jour à leur patrie du bien-être, de l'aisance, de la force. La guerre arrive. En six mois, les généraux ont détruit vingt ans d'efforts, de patience et de génie. Voilà ce qu'on appelle ne pas tomber dans le plus hideux matérialisme. »

Maupassant éprouve une haine méprisante pour ceux qui font de la guerre un métier ; il essaie par tous les moyens de combattre la croyance commune d'après laquelle ils auraient accompli des choses grandes et dignes d'admiration.

« Ou'ont-ils donc fait pour prouver même un peu d'intelligence, les hommes de guerre ? Rien. Qu'ontils inventé? Des canons et des fusils. Voilà tout. L'inventeur de la brouette n'a-t-il pas plus fait pour l'homme, par cette simple et pratique idée d'ajuster une roue à deux bâtons, que l'inventeur des fortifications modernes?... Est-ce que Napoléon Ier a continué le grand mouvement intellectuel

commencé par les philosophes à la fin du dernier siècle ? »

Guy de Maupassant fit un jour une visite à bord du cuirassé Le Courbet, qui était, il y a une génération, une des plus belles unités de la marine française. Cette visite lui inspira les réflexions suivantes :

« Rien ne donne l'idée du labeur humain, du labeur minutieux et formidable de cette petite bête aux mains ingénieuses comme ces énormes citadelles de fer qui flottent et marchent, portent une armée de soldats, un arsenal d'armes monstrueuses et qui sont faites, ces armes, de petits morceaux ajustés, soudés, forgés, boulonnés, travail de fourmis et de géants, qui montre en même temps tout le génie et toute l'impuissance et toute l'irrémédiable barbarie de cette race si active et si faible qui use ses efforts à créer des engins pour se détruire elle-même.

« Ceux d'autrefois, qui construisaient avec des pierres des cathédrales en dentelle, palais féeriques pour abriter des rêves enfantins et pieux, ne valaient-ils pas ceux d'aujourd'hui, lançant sur la mer des maisons d'acier qui sont des temples de la mort? »

Comme on le voit, Maupassant démontre avec une logique inébranlable que seuls les travaux de la paix assurent le bonheur. La guerre est une survivance mauvaise dont les hommes doivent s'appliquer consciemment à se libérer. Dans cet ordre d'idées, Maupassant avait eu en Victor Hugo un devancier. Ce géant, à qui rien d'humain n'était

étranger, avait écrit en effet dans son style lapidaire :

« Aujourd'hui, la force s'appelle la violence et commence à être jugée ; la guerre est mise en accusation. La civilisation, sur la plainte du genre humain, instruit le procès et dresse le grand dossier criminel des conquérants et des capitaines. Les peuples en viennent à comprendre que l'agrandissement d'un forfait n'en saurait être la diminution ; que si tuer est un crime, tuer beaucoup n'en peut être la circonstance atténuante; que si voler est une honte, envahir ne saurait être une gloire.

« Ah ! proclamons ces vérités absolues, déshonorons la guerre. »

Maintenant que la guerre a ravagé pendant plus de deux ans l'Europe et une grande portion de l'Asie, on est tenté de mettre Moltke, représentant du militarisme, en face de Maupassant et de Victor Hugo, représentants de l'humanisme, et de confronter leurs idées. Le temps n'est-il pas venu où l'on pourrait décider lequel des deux partis a raison? 11 est bien probable que la plupart des hommes se rallieront sans hésiter à la théorie des deux écrivains français, comme à l'expression de ce qu'il y a de plus élevé, de plus beau et de plus noble chez l'homme. Et l'on peut vraiment donner le nom de terre du progrès au pays dans lequel, malgré tant de traditions et de tendances guerrières, de pareilles idées ont été exprimées avec tant d'éloquence, de conviction, — et j'ajouterai : si tôt, car la France a protesté contre la guerre longtemps avant le dix-neuvième siècle.

Voltaire exerce son ironie mordante sur la folie guerrière. Il imagine une conversation entre un habitant de Sirius, le géant Micromégas, et quelques-uns des habitants de notre globe, parmi lesquels se trouvent plusieurs philosophes. Us lui donnent diverses explications sur les occupations des hommes, et ces renseignements le remplissent tour à tour d'étonnement, de colère et de mépris. Au cours de la conversation, l'un des philosophes lui parle de la guerre de 1763 contre les Turcs :

« En écoutant ces paroles, l'habitant de Sirius eut un frisson; il demanda quelle pouvait bien être la raison de ces combats effroyables entre des créatures si petites et si faibles.

« Le philosophe répondit qu'il s'agissait seulement de quelques malheureuses pièces de terre dont aucun des belligérants ne se souciait, et que personne d'entre eux n'avait jamais vues, non plus que cet Empereur ou ce Sultan pour lequel ils se massacraient les uns les autres.

« Saisi d'épouvante, Micromégas s'écria, tout tremblant de colère, qu'une pareille folie lui était incompréhensible et qu'il avait envie d'écraser du pied cette fourmilière d'assassins ridicules.

« Le philosophe lui répondit :

« Ne vous en donnez pas la peine; ils travaillent « assez à leur ruine. Sachez qu'au bout de dix ans il « ne reste jamais la centième partie de ces misé- « râbles ; sachez que, quand même ils n'auraient pas « tiré l'épée, la faim, la fatigue ou l'intempérance les « emportent presque tous. D'ailleurs, ce n'est pas « eux qu'il faut punir, ce sont ces barbares séden-

3I0LTKE ET MAUPASSANT I I

« taires qui, du fond de leur cabinet, ordonnent, « dans le temps de leur digestion, le massacre d'un « million d'hommes, et qui ensuite en font remer- « cier Dieu solennellement. »

Comme on le voit, l'homme, malgré tout, ne change guère, et l'ironie de Voltaire convient tout aussi bien au vingtième siècle qu'au dix-huitième. Seuls les groupements des belligérants se sont un peu modifiés, mais sans aucun avantage pour la civilisation. En ce temps-là, les Russes et les Autrichiens s'étaient coalisés pour combattre le Turc; maintenant les Autrichiens ont passé du côté des Turcs. La politique mondiale n'a rien à faire avec l'humanité et la civilisation.

Avant Voltaire, Rabelais avait déjà écrit de belles pages contre la guerre ; dans la personne et dans la destinée de Picrochole, roi de Lerné, il tourne en ridicule tous les conquérants présomptueux avec leurs projets insensés et barbares. L'épisode de Picrochole est un des ornements de ce Gargantua, où tant d'idées humaines et saines de la Renaissance ont trouvé leur expression.

La France a toujours été une nation directrice, tantôt dans un domaine, tantôt dans l'autre, et tantôt enfin dans plusieurs domaines à la fois. Depuis le Moyen Age la France a été en Europe le pays progressif et initiateur par excellence, et ce rôle, elle l'a conservé jusqu'à notre époque, même après que sa puissance et son importance politiques eurent subi une diminution dans le siècle précédent.

La France a continué à être la patrie de la liberté,

parce que c'est le pays où l'individualité est respectée, où elle peut se développer librement et par suite fournir la plus grande contribution à l'œuvre civilisatrice. Ce qui passe en première ligne pour le Français, ce n'est pas l'obligation de satisfaire aux exigences de l'Etat, ce n'est pas le souci obsédant, étouffant, du bien-être de l'État en voie de développement, mais c'est le souci des intérêts de l'individu.

Ce trait de caractère national a laissé sa marque dans la vigoureuse protestation de Guy de Maupassant contre la guerre. L'écrivain en appelle directement au peuple. Il sait que le peuple français se compose d'individus libres, indépendants et non pas d'automates mus par l'Etat; et il approuve que cette nation se fasse au besoin justice à elle-même en tenant tête à un gouvernement rétrograde. Il s'agit de conserver la sainte liberté ; il s'agit de lutter toujours pour de nouveaux progrès, et la condition de ces progrès, c'est qu'ils aient pour but le bonheur de l'individu. Voici comment parle Maupassant :

« Eh bien, oui ! puisque les Gouvernements prennent ainsi le droit de mort sur les peuples, il n'y a rien d'étonnant à ce que les peuples prennent parfois le droit de mort sur les Gouvernements. Ils se défendent, ils ont raison. Personne n'a le droit absolu de gouverner les autres. On ne le peut faire que pour le bien de ceux que l'on dirige. Ouiconque gouverne a autant le devoir d'éviter la guerre qu'un capitaine de navire a celui d'éviter le naufrage. »

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Tout le monde reconnaîtra que le pays où de telles paroles se font entendre a pour devise : « Liberté et progrès. » Mais tout en espérant que l'humanité s'avançait vers un avenir plus lumineux que le présent, Maupassant était saisi de toutes sortes d'inquiétudes sur la possibilité d'une libération prochaine. Son idéalisme se trouvait sans cesse en opposition tranchée avec son tempérament de sceptique ; son expérience pratique de la vie lui inspirait des raisons de se méfier. Voilà pourquoi des doutes amers se mêlent à ses considérations sur la possibilité pour les hommes de secouer le cauchemar de la guerre. Il s'écrie :

« Et nous avons aujourd'hui, à notre époque, avec notre civilisation, avec l'étendue de science et le degré de philosophie où l'on croit parvenu le génie humain, des écoles où l'on apprend à tuer, à tuer de très loin, avec perfection, beaucoup de monde en même temps, à tuer de pauvres diables d'hommes innocents, chargés de famille et sans casier judiciaire.

« Et le plus stupéfiant, c'est que le peuple ne se lève pas contre le Gouvernement. Quelle différence y a-t-il donc entre les monarchies et les républiques? Le plus stupéfiant, c'est que la société tout entière ne se révolte pas à ce seul mot de guerre.

« Ali ! nous vivrons toujours sous le poids des vieilles et odieuses coutumes, des criminels préjugés, des idées féroces de nos barbares aïeux, car nous sommes des bêtes, nous resterons des bêtes que l'instinct domine et que rien ne change. »

l.'l GUERRE ET CIVILISATION

Au cours de la grande guerre un grand nombre de représentants éminenls de l'art, de la science et de l'industrie, appartenant à beaucoup de pays divers, ont exprimé des idées analogues à celles de Maupassant et protesté contre la thèse qui voit dans la guerre un facteur de civilisation. Je citerai ici quelques déclarations du Danois Georges Brandès; elles sont extraites d'un article où le célèbre critique part en campagne contre l'apologie de la guerre :

« Je sais que les Allemands sont civilisés, les Russes pleins de cœur, les Autrichiens élégants. La guerre les a tous transformés en barbares. Une fois que le meurtre du soi-disant « ennemi » et la destruction d'êtres humains, de villes et de champs ont été qualifiés exploits méritoires et même actes de sainteté, la brutalité se trouve déchaînée de tous côtés. Sous le vernis de la civilisation se révèle alors un sauvage qui appartient essentiellement à l'âge de la pierre. »

On lit plus loin dans le même article :

« La disparition de toute guerre ne serait certainement pas plus dangereuse pour la conservation des valeurs les plus hautes de la vie humaine que la suppression de l'institution du duel. Nous connaissons tous la thèse rebattue qui veut que la cessation de la guerre, au lieu d'ennoblir les hommes, les amollisse et ne leur offre plus pour idéal que le bien-être physique... On nous a répété assez souvent que c'est seulement dans la guerre que se développent l'abnégation et l'esprit de sacrifice.

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« Personne ne nie que si la guerre produit des horreurs et des désastres sans nombre et sans mesure, elle révèle aussi le courage et le sacrifice de soi. Mais cette constatation n'est pas de nature à diminuer le moins du monde notre aversion pour la guerre.

« Les incendies donnent à de vaillants pompiers l'occasion de déployer de l'audace, de l'héroïsme, de l'ingéniosité et de l'endurance; mais personne ne glorifiera pour cela l'incendie, surtout quand il réduit toute une ville en cendres.

« Des épidémies redoutables donnent à des médecins consciencieux et à de vaillantes infirmières l'occasion de faire preuve de courage, de prudence, d'intelligence, de présence d'esprit et de beaucoup d'autres qualités; mais personne ne chante pour cela un hymne au choléra. »

Dans un discours que Mme Ellen Key prononça il y a quelque temps devant l'Académie suédoise à Stockholm, elle se livra à des considérations semblables à celles de M. Brandès. Voici ce qu'elle dit entre autres choses : « On a accusé les amis de la paix de ne pas apprécier les beaux côtés de la guerre. Cette accusation est injuste. Mais de ce qu'on voit ce qu'il y a d'héroïque dans la guerre, il ne s'ensuit pas qu'on doive souhaiter l'état de guerre. Les rivalités de familles dans l'ancienne Islande ont produit des traits de noblesse sublime, mais ce n'est pas une raison pour que nous souhaitions le retour de pareilles époques. »

Ainsi donc les esprits les plus divers se rencontrent dans une même condamnation énergique de

l6 GUERRE ET CIVILISATION'

la guerre, dans la même horreur douloureuse pour cette institution. Et des protestations de ce genre, comme nous l'avons vu, ont été formulées avant notre époque, au siècle de Voltaire, pendant la Renaissance, et. même dès l'antiquité. Plutarque a écrit sur la musique un dialogue qu'il introduit par les considérations suivantes :

« L'épouse de Phocion le Juste mettait, comme on le sait, toute sa fierté dans les exploits guerriers de son époux. J'estime au contraire que je dois signaler l'activité artistique et scientifique de mon maître comme une chose qui inspire de la fierté non seulement à moi, mais à ses amis. En effet, l'expérience nous prouve que même les exploits les plus brillants accomplis par des guerriers se bornent à libérer d'un danger momentané quelques soldats, une seule ville ou peut-être un seul peuple ; mais ils ne rendent nullement meilleurs ni les soldats, ni les citoyens de la ville, ni ceux de l'Etat. En revanche, on peut constater que le développement intellectuel, qui est le fondement du bonheur et une source de sagesse, profite non seulement à une famille, à une cité ou à un peuple, mais à l'humanité tout entière. Or, s'il convient de placer delà sorte les biens de l'intelligence et de l'âme au-dessus de n'importe quel exploit guerrier, l'intérêt qu'on leur a témoigné est d'autant plus digne d'une étude historique. » Après quoi Onésicrate commence à discuter avec ses amis des questions musicales.

« Le bénéfice de la guerre s , dit Mm* Elien Key à la fin de son discours, « c'est l'éveil dans la conscience des peuples de cette idée qu'il faut vaincre

la guerre. » Espérons qu'il ne s'écoulera pas trop de temps avant que le but soit atteint, avant que l'appétit de meurtre patriotique ait été complètement extirpé de l'humanité civilisée. Espérons que nous n'attendrons pas trop longtemps le moment où tous les hommes uniront leurs efforts pour triompher de la guerre. Espérons que tous comprendront bientôt que, quand la guerre n'a pas le but que lui assigne Maurice Barrés, elle est un crime monstrueux.

Lorsque Charles Bordes fut reçu en 1759 membre de l'Académie de Nancy, il prononça un discours où il célébrait le siècle des lumières et l'esprit philosophique, et terminait ainsi : « Puisse-t-il (') un jour, plus sublime, plus utile encore, ramener les hommes à la plus grande égalité possible, et inspirer aux peuples et aux princes une horreur profonde de ce crime des crimes, la guerre ! »

(1) L'esprit philosophique.

iLIERRK ET CIVILISATION

Emile Verhaeren (*) a publié en igi5 un livre qui porte ce titre sinistre : La Belgique sanglante.

Tous ceux qui admirent et aiment le grand poète, tous ceux qui sympathisent avec sa malheureuse patrie, liront ce livre qui saisit et attache, qui excite l'enthousiasme et l'indignation et laisse une impression ineffaçable dans l'âme du lecteur. Il est brûlant de passion ; on y sent à la fois une haine ardente et un amour profond, concentré, plein de tristesse. Ce livre ne décrit pas seulement ce qu'annonce le titre, savoir la Belgique qui saigne et souffre depuis le mois d'août 19 14 ; il décrit aussi la Belgique d'avant la guerre.

Il n'y avait certainement pas au monde un écrivain mieux fait pour cette tâche que Verhaeren. Aucun auteur belge n'a eu une compréhension plus intime, plus profonde de son pays avec ses nombreuses et diverses particularités nationales. Aucun poète belge n'a décrit avec plus de puis-

(1) Depuis que ce chapitre a été écrit, Emile Verhaeren est mort. En décembre igi5 il fut, on Je sait, victime d'un terrible accident à Rouen.

sance artistique et de fantaisie Famé de la Belgique moderne, de la Wallonie aussi bien que de la Flandre.

Verhaeren est une nature fière, qui a conscience de sa valeur. Il est fier d'être né Belge, fier d'appartenir à une nation qui, maigre l'exiguïté de son territoire, malgré les éléments hétérogènes qui s'y juxtaposent, a apporté à plusieurs reprises, et tout particulièrement à notre époque, des contributions très importantes à la civilisation européenne. En traits brefs et vigoureux il retrace l'histoire de la civilisation belge et célèbre la peinture, l'architecture, la littérature et l'industrie de son pays. Un pays dont le développement est marqué par des noms tels que van Eyck, Memling, Rubens, van Dyck, Brouwer, Teniers, Jordacns, Charles de Coster, Maeterlinck, van Lerberghe et Camille Lemonnier, a des droits à la reconnaissance de toutes les nations.

Verhaeren évoque le passé, le temps où la Belgique était un des pays les plus commerçants de l'Europe, où ses ports et ses entrepôts se remplissaient incessamment de marchandises provenant de tous les coins de l'univers, où ses fleuves étaient parcourus par une flotte innombrable de navires de commerce. Il insiste spécialement sur Ypres, qui était au Moyen Age une ville de commerce florissante, riche, puissante, amie du beau. Ses architectes l'ornaient de bâtisses fières et originales, parmi lesquelles les Halles sont particulièrement célèbres. C'était un bâtiment unique en son genre. « Jadis, les drapiers, les tisserands et les foulons

en firent le centre de leurs trafics. Elles virent les révoltes et les émeutes populaires. Elles tressaillirent d'angoisse et de fièvre, ou de joie et d'orgueil. Elles étaient les siècles, debout. »

Verhaeren évoque aussi un petit village de Flandre, à l'écart des grandes voies, un petit village où l'on vit comme on vivait il y a plusieurs siècles. Il revoit les petites fermes avec leurs portes peintes en vert, leurs toits rouges et leurs pignons blancs ; il entend le fléau frapper l'aire de la grange, et il entend broyer et battre le lin. 11 accompagne les paysans dans leur existence humble et paisible, il observe leur recueillement dans les petites éfjlises qu'animent de nombreuses images de la Vierge aux couleurs vives et des statues de saints.

Ou bien encore l'imagination du poète le transporte dans la petite ville idyllique de Dixmude, où les pieuses béguines, par groupes de trois ou quatre, se promènent tout autour du tranquille jardin du cloître, où de vieilles femmes usées par la vie sont assises derrière les vitres de petites maisons calmes : elles demeurent tout l'hiver à la même place et dans la même position, tandis que leurs pauvres mains accomplissent sans trêve le même travail ; c'est seulement en été qu'elles sortent de leurs chambres séculaires pour respirer l'air frais sur le seuil de la maison ; pour elles, l'habitude et l'uniformité sont devenues le suprême bonheur. La vie est comme suspendue dans ces vieilles villes flamandes à moitié oubliées. « Vraiment, si la Vierge revenait sur terre, elle choisirait, pour vivre en recluse après la mort de son fils, un

tel séjour de pauvreté, de calme et de bonne pensée. »

Mais chaque fois que Verhaeren a trouvé un bref repos dans ces rêveries, il se retourne d'un mouvement brusque et douloureux vers le présent, et la Belgique du passé fait place dans sa conscience à un pays ravagé, épuisé et asservi. Il raconte les villes dévastées, les maisons en flammes, les églises démolies à coups d'obus, les tours écroulées, les châteaux mis à sac, les vieillards et les enfants massacrés, les femmes violentées, les paysans pendus, et sa voix, en décrivant ces horreurs, a un tremblement de douleur et de haine infinies.

Il veut voir de ses yeux l'œuvre de destruction dans la petite portion de sa patrie que les Allemands n'ont pu occuper. Venant de France, il franchit en automobile la frontière, actuellement supprimée, des deux pays. Il passe près d'un village où les soldats dorment dans le cimetière et dans l'église et suspendent leurs cartouchières aux statues des saints.

Il pleut, et dans une échoppe sur la place un brave petit commerçant vend du tabac aux soldats. Lorsque la pluie a rendu le tabac humide et lourd, chaque soldat reçoit un petit supplément : « C'est à cause du mauvais temps », fait-il observer, « mais c'est aussi parce que j'aime les soldats. » Verhaeren prend plaisir à noter de ces petits traits qui donnent la vie à une figure.

Il arrive enfin à Pervyse, où il voit de ses yeux les traces abominables laissées par la guerre : « La grand'rue ressemble à un énorme musée de faune

préhistorique ; les toits des maisons, dont toutes les tuiles sont tombées, et dont les laitages s'affaissent jusqu'aux trottoirs, apparaissent comme des vertèbres suspendues, tandis que ce qui reste debout des murs et des pignons fait songer à de formidables ossatures rongées ou fendues. »

Une seule maison a été épargnée, et le propriétaire continue de l'habiter. C'est un homme entre deux âges. Il voit passer l'automobile, sans dire un mot. Il tient dans les mains un grand balai, et, au milieu du bourg dévasté, il balaie consciencieusement son trottoir; c'est que le lendemain est un dimanche. Même en pleine guerre, le Flamand conserve ses goûts de propreté.

L'automobile poursuit sa route. De nouvelles destructions, de nouvelles horreurs se présentent aux regards de Verhaeren. 11 éprouve un sentiment de terreur, il est secoué au plus profond de luimême, mais il ne désespère point. Malgré tout, il conserve une confiance inébranlable en la patrie belge, en sa juste cause, en son avenir. De toutes ces villes et de tous ces villages maintenant en cendres surgira une merveilleuse Renaissance. On rebâtira la bibliothèque de Louvain et l'église Saint- Pierre, les halles d'Ypres, les tours de Dixmude et de Nieuport, et « l'on en scellera toutes les pierres avec un mortier aussi dur et aussi solide qu'est dure et solide l'aversion qu'on éprouve actuellement pour les Allemands ».

Le livre de Verhaeren est à la fois un écrit apologétique et un acte d'accusation. D'une part l'écrivain défend son pays, dont il met en relief la grande

importance pour le développement de la culture européenne. La Belgique était un pays pacifique, laborieux, artiste, riche, qui pouvait compter sur le respect et l'admiration non seulement des petites nations mais des grandes ; ce pays collaborait avec les autres, mais en pleine indépendance, à l'évolution de la civilisation. Et d'autre part l'auteur accuse l'Allemagne dans les termes les plus violents pour son attentat contre la neutralité belge, pour sa politique, pour sa façon de conduire la guerre. L'ultimatum brutal et cynique du 2 août 19 14 offrait à la Belgique une indemnité pécuniaire en échange du passage des troupes allemandes. La Belgique repoussa avec fierté cette proposition et décida ainsi de sa destinée. Verhaeren se révolte à l'idée qu'on ait pu croire que la Belgique était à vendre. Les Allemands, qui ne comprennent pas les idées que se font de l'honneur les autres nations, « appelèrent notre Gouvernement au comptoir, dans une arrièreboutique. Ils ne prononcèrent qu'un mot : Combien? Ils s'attendaient à ce qu'on leur répondît à l'instant : Trente deniers ».

Le livre de Verhaeren est en même temps une confession. L'auteur, qui adresse aujourd'hui à l'Allemagne les plus sanglants reproches, éprouvait avant la guerre d'autres sentiments pour la puissante voisine de la Belgique. Il l'avoue dans son introduction :

« Celui qui composa ce livre, où la haine ne se dissimule point, était jadis un vivant pacifique. Il admirait bien des peuples ; il en aimait quelquesuns. Parmi ceux-là se rangeait l'Allemagne.

-).l\ GUERRE ET CIVILISATION

« N'était-elle pas féconde, travailleuse, entreprenante, audacieuse et organisée mieux qu'aucune aulre nation ? N'oflfrait-elle point à ceux qui la visitaient l'impression de la sécurité dans la force? Ne regardait-elle point, avec les yeux les plus aigus et les plus ardents qui fussent, l'avenir?

« La guerre survint.

« L'Allemagne parut autre, immédiatement. Sa force se fit injuste, fourbe, féroce. Elle n'eut plus d'autre orgueil que celui d'une tyrannie méthodique. Elle devint le fléau dont il faut se défendre afin que la vie haute ne périsse point sur la terre.

« Pour l'auteur de ce livre, aucune désillusion ne fut plus grande ni plus soudaine. Elle le frappa au point qu'il ne se crut plus le même homme. »

L'amour profond d'un poète pour sa patrie ; l'infini désespoir de cet homme en face des malheurs de cette patrie ; sa haine brûlante contre les auteurs du désastre; l'horreur qu'un idéaliste ami de la paix éprouve pour la barbarie de la guerre : voilà ce qu'on trouve dans le livre de Verhaeren. L'amour et la haine, la douleur et le désespoir s'y expriment d'une façon poignante. La Belgique sanglante laisse une impression ineffaçable.

Le destin qui a frappé la Belgique innocente lui a assuré la sympathie profonde de tout le monde civilisé. Je dis sympathie, parce que je n'ai pas d'autre mot à ma disposition ; mais en réalité je pense à quelque chose de bien différent, à quelque chose de beaucoup plus chaud et plus intime, à un mot qui signifierait à la fois un respect infini et

une indignation violente, où l'on sentirait de l'admiration très humble en même temps qu'un tremblement de colère. Mais, encore une fois, un tel vocable me manque. Le langage lui aussi s'adapte insuffisamment aux événements actuels; on dirait qu'il n'a pas été réglé en vue de la richesse des sentiments que suscite cette guerre. Les mots employés jusqu'à ce jour paraissent maintenant trop banaux, trop peu expressifs ou trop vides. Ils ne rendent pas les images d'horreur qui, après vingt mois de démence et de désespoir, remplissent les âmes des hommes.

Plusieurs noms belges ont acquis dans ces derniers temps une renommée universelle. Il suffit de citer le philosophe-poète Maurice Maeterlinck, le lyrique Emile Verhaeren, le sculpteur et peintre Constantin Meunier et l'explorateur polaire Adrien de Gerlache de Gomery.

Le commandant de Gerlache, qui appartient à une vieille famille noble de Belgique, a aujourd'hui la cinquantaine. Ce n'est pas seulement un explorateur et un organisateur de grande envergure, c'est aussi un savant et un écrivain. La première impression qu'on reçoit au cours d'une conversation avec lui est celle d'une énergie concentrée et d'une grande clarté d'esprit. De nombreuses années de travail acharné à la poursuite de buts définis ont laissé leur empreinte sur sa physionomie et sur son allure. Les souffrances, elles aussi, l'ont fortement marqué. Sa voix a un timbre voilé, son langage hésite, comme s'il craignait de révéler un secret qu'il veut tenir caché ; ses yeux profonds, ardents et douloureux, semblent parfois chercher quelque chose dans le lointain.

M. de Gerlache attira pour la première fois l'attention du monde en 1896, lorsqu'il conçut le plan

d'une expédition au pôle sud. Il quitta Anvers en août 1897 à bord d'un ancien bateau de pêche suédois qui reçut le nom de Belgica, et ce n'est que deux ans plus tard qu'il rentra après un voyage rempli d'aventures, riche en résultats scientifiques; il était le premier qui eût passé l'hiver dans les régions antarctiques. 11 aida ensuite à organiser deux autres expéditions au pôle sud, l'une française, commandée par Charcot (1903), l'autre anglaise, conduite par Shackleton (19 12). Au reste, il a été lui-même à la tête d'une série d'expéditions, en partie scientifiques et en partie commerciales, dans les régions les plus diverses du globe. En 1 901, il était dans le Golfe Persique; en 1907, dans la mer de Kara; en 1909, dans la terre de François- Joseph. Il a de plus entrepris deux voyages au Groenland à bord du Belgica, la première fois en compagnie du duc d'Orléans, et ses travaux cartographiques ont beaucoup contribué à préciser notre connaissance de cette terre arctique.

Aussitôt après la déclaration de guerre il fournit un travail considérable à Ostende, où il exerça les fonctions d'une sorte de directeur militaire du port, organisa une station d'aviation et régla le débarquement des troupes et du matériel que fournissait l'Angleterre; finalement il dirigea l'évacuation du port, le i3 octobre ig i4-

Après cet événement si douloureux de l'histoire de la Belgique, le commandant de Gerlache a employé son temps et sa rare énergie à réunir un vaste ensemble de documents relatifs à cette guerre qui avait été imposée à son pays si brusquement et

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d'une façon si inattendue. Il a vérifié ses matériaux avec toute la précision critique d'un savant, après quoi il en a tiré parti pour composer un grand ouvrage intitulé Le Pays qui ne veut pas mourir ( ' >. L'ouvrage a été traduit en norvégien et en suédois.

Ce livre, qui «n est déjà à sa 2e édition, est pourvu d'un grand nombre d'illustrations, qui suffiraient à elles seules pour en assurer le succès : on y trouve des vues de villes et de villages, de châteaux et d'églises, de rues et de places avant et après la guerre, des portraits de la famille royale et des nombreuses personnalités éminentes dont les noms sont cités avec admiration depuis le mois d'août 191 4 : le général Léman, le bourgmestre Max, le cardinal Mercier, le ministre des Affaires étrangères Davignon, etc. ; et ce sont encore des instantanés représentant l'armée d'invasion et ses exploits, des dessins allégoriques, des cartes postales allemandes relatives à la guerre, divers pamphlets, etc. Toute la guerre passe devant les yeux du lecteur avec sa brutalité et ses épouvantes.

Et cependant, si instructives et attachantes que soient ces gravures, elles ne constituent que l'accessoire. L'intérêt principal réside dans le texte même du commandant de Gerlache. La langue est simple et sans apparat; exposé calme, contenu et sobre ; pas de recherche de l'effet, pas de tentative directe pour forcer l'adhésion du lecteur. Ce sont des faits, rien que des faits, présentés dans leur

(1) Publié en français sous le titre : La Belgique et le» Belges pendant la guerre. Paris, Benjer-Levrault, éditeurs.

ordre de succession historique, et leur réalité brutale est si puissante que nous lisons le livre avec une passion croissante, tantôt enflammés d'enthousiasme, tantôt glacés de terreur, tantôt à demi étouffés par l'indignation et la colère.

Ce livre traite du martyre de la Belgique. Jusqu'au 4 août 1914? ^ royaume de Belgique était un pays d'environ 3o.ooo kilomètres carrés, peuplé de 7 millions d'habitants, un pays florissant avec une riche culture intellectuelle et de précieux trésors artistiques, une industrie imposante et un mouvement commercial qui n'était pas très loin d'égaler celui de la France ; c'était un pays dont la neutralité absolue avait pour garantes les puissances européennes en vertu du traité de i83g. Le 29 avril igi3, au cours d'une réunion de la Commission du budget, le secrétaire d'Etat allemand von Jagow, répondant à une question posée par un membre socialiste, avait déclaré que « l'Allemagne était décidée à respecter la neutralité belge, stipulée par des conventions internationales ».

Actuellement, le royaume de Belgique ne compte plus que de 700 à 800 kilomètres carrés; sa population est insignifiante et son Gouvernement est allé s'établir au Havre, où il a plein droit d'exterritorialité. La plus grande partie de ce qui fut autrefois la Belgique est maintenant occupée, considérée comme territoire allemand, ravagée, détruite. Plusieurs centaines de mille de ses habitants ont été tués ou chassés de leurs demeures et vivent exilés en Hollande, en Angleterre, en France et en Suisse.

Le 2 août, l'Allemagne lança son ultimatum, que

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la Belgique repoussa avec fierté; le i3 octobre, le Gouvernement belge s'établissait en terre étrangère. Des scènes indescriptibles se passèrent à Ostende lorsqu'il s'agit de transporter en lieu sûr les objets les plus hétéroclites, depuis les archives jusqu'aux chevaux et aux voitures du Roi.

Ce sont en particulier les événements compris entre le 4 août et le i3 octobre que le commandant de Gerlache décrit dans son livre. Il parle de l'armée belge qui, pendant un mois et demi, avec une constance et un courage merveilleux, a tenu tête, au cours de sa lente retraite, à un ennemi supérieur et lui a infligé des pertes énormes; et il nous parle aussi de l'armée allemande d'invasion, dont il dénonce par un grand nombre d'exemples la cruauté systématique.

Il existe dès maintenant des documents si abondants sur les méthodes de guerre employées en Belgique par l'Allemagne pendant les mois d'automne igi4? °iue l'on peut se former à leur sujet une opinion impartiale. Outre les carnets de soldats que M. Bédier a fait connaître et qu'il a complétés ensuite par plusieurs additions importantes, nous possédons les « Rapports sur la violation du droit des gens en Belgique » publiés par la Commission officielle belge, avec une préface de van den Heuvel ; nous possédons encore les lettres pastorales du cardinal Mercier et enfin nous avons l'enquête autrichienne extrêmement intéressante du P. van den Bergh sur les actes de violence commis par les troupes allemandes contre les prêtres belges : les résultats de cette enquête diffèrent

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considérablement de ceux auxquels aboutit la Commission allemande.

On a essayé en Allemagne de jeter la suspicion sur la publication faite par M. Bédier des carnets de route de soldats allemands. Mais cette tentative a échoué sur les points essentiels. On s'est attaché à de prétendues inexactitudes verbales, à des virgules omises, afin de détourner l'attention des faits eux-mêmes, qu'il était impossible de contester. Impossible d'éluder le témoignage de ces notes brèves où les soldats ont consigné leurs propres crimes. Un jeune savant français, qui travaillait au ministère de la Guerre pendant l'automne de 1914» m'a affirmé avoir lu et transcrit un grand nombre de ces carnets qui contenaient des récits encore plus révoltants que ceux que l'on peut lire dans les deux brochures de M. Bédier.

Les Allemands ont tenté d'excuser les cruautés commises en les présentant comme de justes représailles contre les francs-tireurs belges. Il y a longtemps que ces histoires de francs-tireurs ont été reléguées dans le monde des légendes par les critiques militaires compétents. Au reste, cette question très importante est traitée tout au long par le commandant de Gerlache.

De plus, les Allemands ont prétendu que la Belgique s'était depuis longtemps préparée à une guerre de guérillas. Après l'occupation de Louvain, un officier allemand a raconté qu'il avait découvert des meurtrières dans un grand nombre de maisons : c'étaient des tubes de fer qui traversaient le mur extérieur et qui étaient munis d'une plaque d'acier

s'ouvrant en dehors. L'officier allemand se livre à des considérations profondes sur ces tuyaux de fer; selon lui, ils prouvent, entre autres choses, que les Belges s'étaient préparés à lutter contre une invasion par des moyens « dont un peuple civilisé comme le peuple allemand ne peut se faire la moindre idée ». L'humble vérité, c'est que ces tubes, que l'on trouve dans la plupart des maisons belges modernes, sont destinés à fixer les échafaudages servant à des réparations éventuelles ; en outre, ils sont disposés au-dessous du toit de telle sorte qu'il serait impossible de les utiliser comme meurtrières. Un plus long commentaire est superflu.

Les Allemands ont cherchée justifier la violation de la neutralité belge en faisant valoir que la Belgique aurait conclu une convention avec l'Angleterre. La vérité sur ce point a été démontrée par M. Emile Waxweiler, qui a travaillé sur le facsimilé allemand du texte invoqué. Il n'y est parlé que d'une conversation: mais ce mot a été faussement traduit en allemand par Abkommen (convention), et dans une nouvelle traduction française du texte allemand on introduit sans scrupule le mot convention. En fait, il ne subsiste plus rien de ces révélations sensationnelles sur un accord anglobelge, que la Norddeutsche Allgemeine Zeitung publia le i3 octobre 19 14-

Enfin on a prétendu en Allemagne que la Belgique avait conclu une convention secrète avec la France, qui l'aurait approvisionnée de munitions plusieurs années avant la guerre. Le commandant de Gerlache remarque à ce sujet : « J'ai constaté moi-

même que, plusieurs semaines après l'ouverture des hostilités, il arriva à Ostende dix mille fusils Lebel que le Gouvernement belge avait dû faire venir de France. Des munitions françaises accompagnaient ces armes, et voilà comment il se fait que dans les combats autour d'Anvers les Allemands ont pu ramasser des cartouches françaises portant la date de 19 12, d'où ils ont conclu que dès 19 12 nous avions un accord secret avec la France. »

On trouvera beaucoup d'explications positives comme celles que nous venons de citer dans le livre du commandant de Gerlache, qui sera certainement une source de première importance pour les historiens de l'avenir. Au reste, l'auteur ne se contente pas de nous entretenir du martyre de sa patrie, des pillages, contributions de guerre, réquisitions, exactions, proclamations et jugements de cours martiales; il nous parle aussi de la résurrection de la Belgique. Il croit en son pays avec la même foi ardente qu'Emile Verhaeren ; il croit à l'unité de la nation belge, à son amour de la liberté, à son énergie inflexible. Il constate que la volonté de vivre maintient debout les Belges exilés et que l'esprit d'entreprise des Belges à l'étranger a déjà laissé de fortes empreintes. Nous citerons ce seul exemple : le plus ancien journal du pays, Ulndéoendance belge, se remit à paraître à Londres huit ours après l'évacuation d'Ostende, et il tire maintenant à plus de 3o.ooo exemplaires.

Le pays belge ne veut pas mourir. C'est ce que lit le roi Albert dans la fière allocution qu'il adressait le 4 août à l'Assemblée législative de Bruxelles :

« Je crois à notre avenir; un pays qui se défend conquiert le respect de tous; ce pays ne saurait disparaître. » Ces paroles royales vivent dans tous les cœurs belges et sont sur toutes les lèvres des Belges.

Ce pays ne peut pas mourir. Celui qui en douterait n'a qu'à lire les belles pages émouvantes qui terminent le livre du commandant de Gerlache. L'auteur y décrit l'âme du peuple belge telle qu'elle se révèle pendant l'occupation allemande, et cite une série de petits traits caractéristiques, touchants, admirables et sublimes; ils témoignent de l'esprit qui anime toute la nation depuis les plus hauts fonctionnaires jusqu'aux travailleurs les plus pauvres ; ils dénotent le courage et l'abnégation, le sentiment de l'honneur, la fierté et la constance, et surtout une foi lumineuse dans l'avenir.

Non, ce pays ne mourra pas. Depuis le Ier février 191 5, La Libre Belgique paraît dans le pays occupé sous les yeux du gouverneur général et de la police allemande. Et personne ne sait où cette feuille s'imprime, personne ne sait qui la rédige, personne ne sait qui la distribue. Cette feuille mystérieuse, magique, est une manifestation imposante du patriotisme des Belges, de leur courage, de leur opposition indomptable.

Non, la Belgique ne mourra pas. Aucune violence extérieure n'a pu tuer l'âme de ce peuple. Cette âme est en elle-même une puissance sacrée, et elle continue à vivre malgré les malheurs et les souffrances, pleine d'espoir, forte et fière, ayant acquis encore plus de ressort qu'auparavant.

Le martyre de la Belgique a été chanté par Emile Cammaerts dans une suite de poèmes émouvant*^ L'un d'eux célèbre la gloire du drapeau belge, et un courage viril, une fierté droite, une espérance invincible, se dégagent de ces strophes inspirées :

Rouge pour le sang des soldats

— Noir, jaune et rouge — Noir pour les larmes des mères

— Noir, jaune et rouge — Et jaune pour la lumière

Et l'ardeur des prochains combats.

Rouge pour la pourpre héroïque

— Noir, jaune et rouge — Noir pour le voile des veuves

— Noir, jaune et rouge — Et jaune pour l'orgueil épique Et le triomphe après l'épreuve.

Rouge pour la rage des flammes

— Noir, jaune et rouge — Noir pour la cendre des deuils

— Noir, jaune et rouge — Et jaune pour le salut de l'àme Et l'or fauve de notre orgueil.

Au drapeau, mes enfants,

La patrie vous bénit, Il n'a jamais été si grand Que depuis qu'il est si petit.

Il n'a jamais été si fort Que depuis qu'il brave la mort.

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