L'UNIVERSITÉ DÉTRUIT
Il y avait en Belgique, avant le mois d'août 191 4, quatre universités, dont deux, celles de Gand et de Liège, dépendaient de l'Etat, tandis que les deux autres, celles de Louvain et de Bruxelles, étaient des institutions libres.
Or, l'une de ces quatres universités n'est plus qu'un tas de décombres. Pendant la nuit du 20 au 26 août, la ville de Louvain fut saccagée par l'armée allemande, et l'Université subit le même sort qu'une grande partie de la ville, c'est-à-dire qu'elle fut incendiée et détruite de fond en comble. Dans le désastre disparut avec l'Université la riche et précieuse bibliothèque, qui contenait 3oo. 000 volumes et une rare collection de vieux manuscrits flamands.
L'Université de Louvain a un long et glorieux passé. Elle atteignit son apogée au temps de la Renaissance, où elle était fréquentée annuellement par quelque 6.000 étudiants; des hommes illustres comme Erasme, de Rotterdam, Juste Lipse et l'Espagnol Louis Vives y firent des leçons. Elle connut une nouvelle floraison à la fin du dix-neuvième siècle, où elle devint, particulièrement dans le monde catholique, un grand centre d'études classiques.
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Cette Université date du quinzième siècle. Elle fut primitivement destinée à être un foyer intellectuel national, un centre d'études capable de lutter contre l'émigration de la jeunesse studieuse vers Paris et Bologne ; au cours de leurs pérégrinations à l'étranger, beaucoup de ces jeunes gens se laissaient pervertir ou tout au moins perdaient leur empreinte nationale.
Une autre raison importante de cette fondation, c'est que la ville de Louvain subissait à cette époque une décadence ; la fabrication des draps était en baisse, et il s'agissait de relever la ville en lui donnant un attrait nouveau et une renommée nouvelle. Louvain accepta donc avec joie l'Académie qu'on lui offrait, tandis que d'autres villes avaient décliné cet honneur, craignant les difficultés que pourrait susciter la présence d'une jeunesse turbulente.
C'est en l'an i425 que, dans la vieille ville commerçante et industrielle de Louvain, fut fondé ce qu'on appela un « studium », autrement dit une école supérieure dont les cadres furent vite élargis de façon à comprendre des facultés de théologie, de médecine et de droit. On installa l'Université dans une aile des vieilles halles ; mais au fur et à mesure de sa croissance elle prit dans le bâtiment une place de plus en plus grande, ce pendant que l'industrie des draps déclinait rapidement.
Les halles de Louvain remontent au milieu du quatorzième siècle. Elles ont une très grande importance au point de vue artistique et archéologique, car elles représentent les plus anciennes tentatives pour créer un art nouveau, indépendant,
national, et elles forment le point de départ de cette architecture flamande si originale, si remarquable, représentée par un grand nombre de constructions publiques et privées dont beaucoup sont aujourd'hui mutilées ou détruites.
En 1676, l'Université acheta les halles de la ville. Elle était devenue avec le temps une institution bien rentée, grâce aux dons et legs d'anciens élèves.
Les guerres de la Révolution furent pour l'Université une période de tribulations : on la ferma en 1797 et les halles revinrent à la municipalité. Mais au bout de quelque temps elle fut rétablie dans les conditions d'autrefois, et elle fonctionna avec plus d'ampleur en qualité d'Ecole supérieure des Lettres et des Sciences.
La bibliothèque est d'une date plus récente que l'Université. Elle a été fondée en i636 par le célèbre historien Valère André, qui en fut le premier bibliothécaire. Le fonds primitif fut constitué par diverses collections particulières que donnèrent des bienfaiteurs érudits, et ce fonds s'accrut bientôt soit par achats, soit par des legs testamentaires. La bibliothèque eut en 1778 son principal accroissement par suite de l'achat de grandes collections qui appartenaient aux collèges de Jésuites.
La bibliothèque n'était pas seulement consultée par des étudiants et professeurs belges ; des savants étrangers la visitaient sans cesse, surtout à cause des manuscrits précieux qu'elle contenait.
Maintenant, il ne reste plus rien ni de l'Université ni de la bibliothèque. Ces belles bâtisses historiques
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avec leurs amphithéâtres riches en souvenirs et leurs trésors bibliographiques, tout cela est détruit.
Mais le 1er et le feu ne peuvent rien contre la pensée, dont le travail se poursuit, infatigable, impérissable. Les professeurs de Louvain continuent leurs recherches dans d'autres pays et dans des conditions difficiles ; quelques-uns d'entre eux ont repris leurs leçons dans des universités étrangères. Le Collège de France a ouvert ses portes et ses amphithéâtres à MM. Paul Delannoy, Doutrepont et Brachet.
Le premier de ces trois savants exilés n'était pas seulement professeur à l'Université de Louvain, mais aussi conservateur de cette célèbre bibliothèque dont il connaissait mieux que personne les livres et les manuscrits. Dans une série de leçons professées par lui à Paris en février 191 5, puis réunies en volume, M. Delannoy a exposé tout au long le rôle que l'Université de Louvain a joué au cours des âges. En des termes où vibre l'indignation, il parle de la destruction de l'Université et tout spécialement de la bibliothèque, et il prononce un réquisitoire terrible contre le commandement de l'armée allemande :
« Le monde entier a été frappé de stupeur en apprenant le crime de Louvain et l'acte odieux qui a livré aux flammes les trésors inappréciables réunis depuis des siècles dans la bibliothèque de l'Université. La sauvagerie brutale d'un pillage habilement organisé et la destruction sacrilège d'un des joyaux de la Belgique scientifique ont. provoqué un sursaut d'indignation dans toutes les
consciences loyales dont la voix n'était étouffée ni par l'intérêt ni par la crainte de l'impérialisme militaire.
c En vain les intellectuels d'outre-Rhin ont prétendu couvrir de leur prestige les excès les plus révoltants des armées impériales ; la science allemande s'est déshonorée en s'inféodant au césarisme et en se mettant au service des passions politiques; en vain les prétextes les plus variés, voire même contradictoires, ont été invoqués : pour excuser les massacres et le pillage, on inventa la légende tant de fois réfutée des francs-tireurs ; pour expliquer l'incendie de la bibliothèque, on affirma qu'un vent malencontreux et l'absence des employés permirent aux flammes des maisons voisines de s'étendre et de se propager plus qu'il ne fallait. Tous ceux qui connaissent la disposition des halles universitaires de Louvain, tous ceux qui ont frémi d'horreur au récit des cruautés de cette nuit du 25 au 26 août, au milieu de laquelle sombrèrent les plus beaux édifices de la cité universitaire, jugeront sévèrement, comme elles le méritent, ces allégations fantaisistes, odieuses et mensongères.
« Les ruines de Louvain resteront comme un stigmate éternel au front du militarisme allemand, quels que soient les efforts déployés par la culture germanique pour en laver la trace. Les preuves irrécusables de la longue préparation de l'attentat abondent aujourd'hui, et, lorsque la lumière pourra se faire pleine et entière, personne ne mettra plus en doute la préméditation. Au-dessus des reîtres qui ont exécuté les ordres, par delà le major qui, le
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sourire aux lèvres, ordonna tant de cruels martyres, c'est dans les grands conseils de l'Empire que nous devons rechercher les auteurs responsables d'un si horrible forfait. S'il en était autrement, devant la réprobation universelle, les chefs suprêmes auraient désavoué les coupables; ils n'ont même exprimé aucun regret. »
Ce réquisitoire est violent, et l'auteur y donne cours à une indignation bien justifiée. L'Empereur allemand, dans son adresse bien connue au président Wilson, a avoué que ses soldats avaient détruit Louvain; mais, ajoute-t-il, ils y avaient été contraints pour se défendre contre les agissements perfides et les traîtrises d'une population surexcitée. « Quelques villages, dit le Kaiser, et même la vieille cité de Louvain, à l'exception de son bel hôtel de ville, ont dû être détruits par mes troupes pour des raisons de légitime défense. » On a cherché diverses excuses à cet acte de vandalisme, et on trouve dans la presse allemande et dans la littérature allemande de guerre les accusations les plus lourdes contre la rasende Einwohnerschaft, la « population enragée », et son attitude à l'égard de la pacifique armée d'invasion. La plupart de ces accusations sont si absurdes que divers auteurs n'ont pas eu de peine à les réfuter; nous renverrons notamment aux descriptions de la nuit d'horreur de Louvain qui ont été faites par deux témoins oculaires non belges, le Français René Chambry et le Hollandais L.-H. Grondijs.
Peu de pays ont eu une destinée aussi agitée que la Belgique. A plusieurs reprises, des usurpateurs
l\1 GUERRE ET CIVILISATION
étrangers ont franchi ses frontières et tenté de soumettre sa population, mais l'amour de ce peuple pour la liberté et le sentiment toujours vivant de son indépendance ont été des forces invincibles. Ni Charles-Quint, ni le duc d'Albe, ni l'empereur Joseph II ne sont parvenus à asservir la Belgique. Et tout Belge demeure intimement persuadé que ce que les soldats espagnols, autrichiens, français, hollandais n'ont pas réussi à faire dans le passé, les Allemands ne le feront pas non plus de nos jours.
L'Université de Louvain était un des principaux foyers intellectuels de la Belgique. Il se peut qu'en l'anéantissant on ait voulu porter un coup mortel à la civilisation belge, mais le résultat sera certainement tout opposé. Le martyre de cette université rassemblera toutes les forces qui travaillent et travailleront à la libération et à la résurrection de la Belgique. Les pierres parleront, et pendant de longs âges les générations nouvelles viendront écouter avec recueillement leur voix puissante et leurs exhortations.
C'est maintenant un fait indiscutable que la cathédrale de Reims est détruite, détruite de fond en comble. On avait été pendant quelque temps incertain de son sort. Les renseignements étaient contradictoires, et on espérait le plus longtemps possible. Maintenant la certitude est venue. Impossible d'espérer et de douter. La cathédrale de Reims n'est plus qu'une ruine noire.
Pour comprendre pleinement ce que cela signifie, il faut être Français. En effet, la cathédrale de Reims n'était pas seulement un des exemplaires les plus beaux et les plus nobles de l'architecture gothique du treizième siècle. C'était aussi une véritable Bible en pierre, avec ses incomparables représentations sculpturales de la création, de l'histoire des prophètes et des apôtres, de la légende dorée des martyrs. C'était surtout le témoin silencieux, à travers les âges, de tant d'événements importants de l'histoire de France. Cette cathédrale était, plus que toute autre église française, l'église des souvenirs historiques.
Le remarquable historien de l'art, M. Emile Mâle, qui a publié des ouvrages de premier ordre sur l'art religieux du Moyen Age et qui a particu-
lièrement traité avec tant d'intelligence et d'amour des églises du nord de la France, parle ainsi de la destruction de celle de Reims : « Le monde entier s'émut de ce crime : on sentit qu'une étoile avait pâli, que la beauté avait diminué sur la terre. Que penserait-on d'un tyran assez puissant pour anéantir la Divine Comédie de Dante? La cathédrale de Reims valait la Divine Comédie; elle avait comme elle la majestueuse beauté de l'ordonnance, la richesse infinie de la pensée, la perfection de la forme. Le monde a senti que l'Allemagne lui arrachait une de ses merveilles : il ne lui pardonnera pas. »
Nous possédons maintenant un récit officiel abrégé du martyre de la cathédrale jusqu'au C octobre 1914 ; nous le devons à M. Henri Jadart, secrétaire de l'Académie de Reims et conservateur du musée historique et de la bibliothèque de cette ville. Ce récit, qui comprend aussi la destruction d'autres bâtiments et de collections artistiques et historiques, a été exposé par M. Jadart lui-même devant l'Institut de France dans la séance du i3 novembre iqi4- 11 a paru en brochure beaucoup plus tard ; voici cet important document :
« Invité à indiquer devant vous l'état des monuments endommagés et des collections anéanties, je vous en présente le tableau d'après mes constatations, depuis le commencement du bombardement (4 septembre) jusqu'au jour où j'ai été obligé de quitter Reims (6 octobre), au moment où ma demeure était aux deux tiers détruite. Nous savons que le péril a repris depuis le commencement de
novembre, et je préciserai surtout les pertes résultant des incendies des 1 8 et 19 septembre. Ce dernier jour, la cathédrale et le palais contigu subirent les plus terribles atteintes, qui mutilèrent considérablement la première et ne firent qu'une ruine de l'ancien logis des rois et des archevêques.
« On connaît déjà les phases du bombardement de la cathédrale si malencontreusement favorisé par l'échafaudage qui entourait la tour du nord du grand portail, depuis la base jusqu'à la Galerie des Rois et, au dedans, par les amas de paille qui jonchaient les nefs où avaient été déposés les blessés allemands. Le feu, allumé par les bombes et rapidement communiqué aux combles, détruisit la charpente et la couverture en plomb de tout l'édifice, ainsi que le carillon central, les toitures des tours du transept, l'élégant clocher à l'Ange de l'abside et le Sagittaire du croisillon sud. Les galeries hautes et les pignons du transept restent seuls debout dans les sommets du monument.
« La tour du Nord, par suite de l'embrasement de l'échafaudage, fut détériorée dans ses sculptures jusqu'à une grande hauteur et dans la statuaire de la porte, dite des Saints rémois, qui ouvre dans sa façade. Ces statues, saint Remy, saint Thierry, saint Nicaise, sainte Eutropie, etc., particulièrement curieuses pour l'histoire locale, n'avaient pas été moulées et ont été léchées par les flammes assez profondément pour que la pierre se délite de plus en plus.
« La statuaire des autres portes de la façade occidentale n'a souffert que des éclats d'obus qui ont
atteint quelques plis des vêtements. Au portail latéral du côté nord, en face de la rue du Préau, les statues ont eu pareillement des déchirures, ainsi que les bas-reliefs des tympans ; mais le feu, qui ne s'est pas étendu jusque-là, ne les a pas léchées, et les dégâts ne s'étendront pas comme aux Saints rémois du grand portail.
« A l'intérieur, les murailles et les bases des colonnes ont subi l'action du feu de la paille. Les tambours sculptés des deux côtés du grand portail, embrasés à leur tour, ont calciné les niches à personnages si délicats garnissant l'encadrement des portes. Ces sculptures n'avaient pas été moulées; leur perte est lamentable. Il en est de même de celle des vitraux, des rosaces et des fenêtres, brisés et percés en différents endroits d'une manière irrémédiable. Les tapisseries du seizième siècle et le Trésor ont été heureusement sauvés.
« Le palais contigu à la cathédrale a été totalement incendié, sauf la chapelle, privée seulement de sa toiture. Là se trouvaient des trésors de tout genre, dont on ne retrouvera sans doute que peu de vestiges dans les décombres. La salle des Rois et les dix tapisseries de Pepernack qui y étaient tendues ont été consumées, ainsi que les portraits d'archevêques qui ornaient tous les salons de l'appartement des Sacres, mêlés à d'autres portraits de personnages historiques. Des portraits rémois, de précieuses vues de la ville, des meubles et des bronzes de haute valeur, comme le pied du fameux candélabre de Saint-Remy, du douzième siècle, ont subi le même sort.
« L'Académie de Reims a perdu tout son patrimoine dans ce palais où elle siégea de i84i à 1906; son mobilier y était resté avec ses archives, ses procès-verbaux, les manuscrits de ses publications et de ses concours, le dépôt de ses travaux et documents inédits, sa bibliothèque des sociétés savantes : tout est réduit en cendres.
« La bibliothèque, fondée parle cardinal Gousset, comprenait 20.000 volumes de choix; elle a été la proie des flammes dans sa belle salle lambrissée, occupant tout un corps de bâtiment à l'entrée de la première cour.
« Le Musée ethnographique de la Champagne, organisé et donné par M. le Dr Guelliot, et si précieux pour l'étude des anciennes mœurs et des métiers de la région, a disparu totalement des combles du bâtiment suivant.
« Enfin le Musée archéologique de la ville, renfermant les collections d'antiquités champenoises les plus connues, récemment installées dans les sept salles et le vestibule du premier étage du logis des rois, n'existe plus; et l'on n'en pourra exhumer aucune série complète. Il avait été classé méthodiquement par le même Dr Guelliot et il allait être ouvert au public. Les registres des fouilles et les inventaires manuscrits ont également péri.
« La basilique romane de Saint-Remy a subi, le 4 septembre, un choc violent d'obus à son portail méridional; la voûte, de ce côté, a été ébranlée, et de précieux vitraux ont été brisés dans l'abside et le transept. Les tapisseries du seizième siècle avaient été transportées en lieu sûr. »
[\S gukrrf: et civilisation
Tel est le compte rendu de M. Jadart. Sous sa forme concise et précise, il est profondément émouvant, et l'on frémit en pensant aux valeurs inestimables que la guerre a détruites à jamais dans une seule ville, avant le 6 octobre 19 1 4-
Les Allemands ont prétendu que le bombardement de la cathédrale était indispensable pour des raisons d'ordre militaire. C'est ce qu'affirme le ministère de la Guerre allemand dans le rapport qu'il a publié sur « Le bombardement de la cathédrale de Reims » (p. 9) :
« Il a été prouvé que la ville fortifiée de Reims faisait partie de la ligne de défense de l'Etat-major français. L'artillerie française prit position, — comme il a été démontré, — non seulement dans les environs immédiats de la ville, mais aussi dans ses faubourgs, sur des places, et même à proximité de la cathédrale. La ville était remplie de troupes. Son bombardement était donc d'une nécessité absolue. On avait résolu d'épargner la cathédrale, mais le Gouvernement français nous contraignit à la bombarder en établissant dans le voisinage immédiat du monument des batteries de canons lourds et en utilisant une tour comme poste d'observation. »
Ce récit officiel ne demeura pas sans réplique, et l'autorité la plus compétente a fait entendre une protestation énergique. Le vicaire général de l'archevêque de Reims, le chanoine Landrieux, archiprêtre de la cathédrale, qui se trouvait dans la ville pendant le bombardement, a rédigé cette déclaration catégorique :
« Les informateurs de M. de Bethmann-Hollweg ont été trompés à un tel point que l'on serait tenté de croire à une mystification, mais l'erreur est trop grosse de conséquences pour n'être pas relevée, étant donné surtout que l'on nous laisse entendre que la cathédrale déjà dévastée pourrait encore avoir à pâtir. Au nom de S. Em. le cardinal archevêque de Reims, et témoin moi-même heure par heure de ce qui se passe dans mon église, j'oppose le démenti le plus formel à l'invraisemblable communiqué allemand : pas plus de poste d'observation sur les tours que de bUteries sur le parvis, ni cantonnement, ni stationnement quelconque de troupes, à aucun moment, à proximité de la cathédrale. Toute la population en témoignerait. »
Et maintenant, je citerai trois textes allemands qui tous trois concernent la cathédrale de Reims et souhaitent sa destruction ou triomphent du désastre accompli. La haine contre l'église de Jeanne d'Arc est invétérée en Allemagne : elle a maintenant réussi à atteindre son but.
Le plus ancien de ces textes remonte à plus d'un siècle. Il se trouve dans le Rheinischer Merkur d'avril i8i4 et il a pour auteur le célèbre Josef Jacob von Gôrres, historien de la littérature, orientaliste et mystique, qui était alors un ennemi acharné de la France. Il disait à ses compatriotes : « Réduisez en cendres cette basilique de Reims où Clovis fut sacré, et où les Francs, ces aux frères des nobles Germains, fondèrenl leur oyaume. Brùiez cette cathédrale !... »
L'autre texte, qui est du début de la guerre,
reprend le vœu formulé par Gôrres. Voici ce qu'on pouvait lire dans le Berliner Blatt du 5 septembre 191 4 '• « L'aile droite de notre armée de France a déjà dépassé la seconde ligne des forteresses d'arrêt, à l'exception de Reims, dont le joyau royal, qui, date du temps des lis blancs, s'effondrera bientôt en poussière sous le feu de nos obusiers. » Enfin nous emprunterons le troisième texte au supplément littéraire du Berliner Lokal-Anzeiger du ier janvier igi5. C'est une ode composée par Rudolf Herzog pour célébrer la destruction de la cathédrale : « Les cloches ne sonnent plus dans la cathédrale aux deux tours jumelles. La bénédiction s'est tue!... 0 Reims, nous avons fermé avec le plomb de nos canons ton temple d'idoles ! » Herzog se souvenait peut-être, en écrivant ses strophes, des deux vers d'Emanuel Geibel que répètent toutes les lèvres allemandes :
Und es mag an deutschem Wesen Einmal noch die Weit genesen !
(Il est réservé au germanisme de rendre au monde la santé.)
La cathédrale de Reims a de nombreuses sœurs d'infortune. Lors de son invasion dans la France du Nord, l'armée allemande a détruit, en totalité ou en partie, par les boulets ou par l'incendie, les églises et chapelles d'Albert, de Serres, de Vieille- Chapelle, d'Etavigny, de Soissons, d'Hébuterne, de Ribécourt, de Suippes, de Montceau, de Barcy, de Revigny, de Souain, de Maurupt, de Berry-au-
LA CATHÉDRALE DE REIMS 5l
Bac, de Mandray, de Heiltz-le-Maurupt, de Sermaize-les-Bains, de Doncières, etc..
Qui peut se représenter l'étendue complète de toutes ces dévastations, imaginer tout ce qui s'est perdu d'œuvres d'art et de beauté, de souvenirs nationaux et de valeurs culturelles, de paix et de bonheur humain? Sont-re là encore les conséquences inévitables de ces « raisons militaires » que l'on met toujours en avant quand il s'agit d'expliquer, de défendre ou d'excuser des manifestations par trop ignobles du militarisme national? Ou bien faut-il voir dans tout cela le début de ce Ragnarok allemand, de ce sinistre crépuscule des dieux que le poète Henri Heine a prophétisé au IIIe livre de son Deutschland, et auprès duquel la Révolution française ne serait plus qu'une innocente idylle ? Rappelons-nous ce passage de Y Allemagne de Henri Heine :
« Le plus beau mérite du christianisme, c'est d'avoir adouci dans une certaine mesure la brutalité belliqueuse du Germain, mais il n'a pu l'extirper; et quand la croix, ce talisman qui l'enchaîne, viendra à se briser, alors déborderont de nouveau la férocité des anciens guerriers et l'ivresse combative tant de fois chantée et décrite parles vieux scaldes. Le talisman est maintenant sans force, et le jour est proche où il s'effondrera. Alors les dieux de pierre du passé surgiront des vieux blocs brisés, ils essuieront de leurs yeux la poussière millénaire, et Thor se précipitera avec son marteau gigantesque pour démolir les cathédrales gothiques. »
Le Thor allemand a brandi son marteau et cou-
vert la Belgique et la France du Nord de ruines et de tas de pierres. On a déjà agité la question de savoir si, après la guerre, ces ruines demeureraient des ruines ou si l'on tenterait une reconstruction. Dans le Strand de décembre igi5, des artistes et savants français et belges se sont prononcés sur ce point. Quelques-uns estiment que, comme les médecins militaires font leurs efforts pour guérir les soldats français et belges blessés, de même les artistes devront chercher à panser et à rétablir les édifices mutilés. Mais de l'avis de la majorité, il est préférable que les ruines restent intactes, comme un témoignage éternel de l'infamie des barbares. Ecoutons à ce sujet le sculpteur Antonin Mercié :
« N'y touche pas ! tu n'en as pas le droit. Tu ne dois rien rebâtir. Il faut que tout cela demeure sans changement dans l'état où l'ont mis les obus des barbares... Au reste, qui donc pourrait reconstruire une vieille église gothique ? Personne ne serait en état de le faire, et c'est pourquoi tu n'ajouteras pas une barbarie nouvelle à celle des Allemands. Entoure les ruines de parterres de fleurs, protège-les comme de rares trésors, mais n'y touche pas ! »
Telle est aussi l'opinion de M. Joseph Reinach, si l'on en juge par ce qu'écrivait Polybe dans le Figaro du 21 décembre igi4 :
« La façade de la cathédrale de Reims, mutilée dans ses plus exquises sculptures et dans sa magnifique décoration, et l'amas informe des décombres que sont devenus l'Hôtel de Ville et le beffroi d'Arras — pour ne prendre, sur notre territoire,
que ces deux désastres — c'est pour l'enseignement des générations à venir qu'il faut les laisser tels quels, pour la glorification des villes affligées, désolées, mart)Tisées, comme une évocation vengeresse du crime accompli et comme l'un des châtiments des auteurs du crime. Il nous manquait des Parthénon, desPaestum, des Forum de Trajan. Nous les avons. Gardons-les. Ils sont au nombre des trésors de nos épreuves et de nos deuils. Ne souffrons pas qu'on y touche. »
Pendant l'automne de 191 (\, alors que le monde civilisé vivait dans l'épouvante de tout ce qui s'était passé en Belgique et dans la France du Nord, 9.3 représentants de la science et de l'art allemands publièrent un manifeste solennel protestant contre les accusations de barbarie qui pesaient sur l'armée allemande. Le manifeste fut répandu dans le monde entier à un nombre imposant d'exemplaires et en beaucoup de langues. Nous donnons in extenso le texte français original, tel qu'il a été envoyé par les g3 aux intellectuels des pays neutres.
Appel au Monde civilisé
En qualité de représentants de la science et de l'art allemands, nous, soussignés, protestons solennellement devant le monde civilisé contre les mensonges et les calomnies dont nos ennemis tentent de salir la juste et bonne cause de l'Allemagne dans la terrible lutte qui nous a été imposée et qui ne menace rien de moins que notre existence. La marche des événements s'est chargée de réfuter cette propagande mensongère qui n'annonçait que des défaites allemandes. Mais on n'en travaille qu'avec plus d'ardeur à dénaturer la vérité et à nous rendre odieux. C'est contre ces machinations que 'nous protestons à haute voix : et cette voix est la voix de la vérité.
II n'est pas vrai que l'Allemagne ait provoqué cette guerre. Ni le peuple, ni le Gouvernement, ni l'Empereur allemand ne l'ont voulue. Jusqu'au dernier moment, jusqu'aux limites du possible, l'Allemagne a lutté pour le maintien de la paix. Le monde entier n'a qu'à juger d'après les preuves que lui fournissent les documents authentiques. Maintes fois, pendant son règne de vingt-six ans, Guillaume II a sauvegardé la paix, fait que maintes fois nos ennemis mêmes ont reconnu. Ils oublient que cet empereur, qu'ils osent comparer à Attila, a été pendant de longues années l'objet de leurs railleries provoquées par son amour inébranlable de la paix. Ce n'est qu'au moment où il fut menacé d'abord et attaqué ensuite par trois grandes puissances en embuscade, que notre peuple s'est levé comme un seul homme.
// n'est pas vrai que nous ayons violé criminellement la neutralité de la Belgique. Nous avons la preuve irrécusable que la France et l'Angleterre, sûres de la connivence de la Belgique, étaient résolues à violer elles-mêmes cette neutralité ! De la part de notre patrie, c'eût été commettre un suicide que de ne pas prendre les devants.
// n'est pas vrai que nos soldats aient porté atteinte à la vie ou aux biens d'un seul citoyen belge sans y avoir été forcés par la dure nécessité d'une défense légitime. Car, en dépit de nos avertissements, la population n'a cessé de tirer traîtreusement sur nos troupes, a mutilé les blessés et a égorgé des médecins dans l'exercice de leur profession charitable. On ne saurait commettre d'infamie plus grande que de passer sous silence les atrocités de ces assassins et d'imputer à crime aux Allemands la juste punition qu'ils se sont vus forcés d'infliger à des bandits.
// n'est pas vrai que nos troupes aient brutalement détruit Louvain. Perfidement assaillies dans leurs cantonnements par une population en fureur, elles ont dû, bien à contre-cœur, user de représailles et canonner une partie de la ville. La plus grande partie de Louvain est restée intacte. Le célèbre Hôtel de Ville est entièrement conservé : au péril de leur vie, nos soldats l'ont protégé contre les flammes. Si dans cette guerre terrible, des œuvres d'art ont été réduites ou l'étaient un jour, voilà ce que tout Allemand
56 GUERRE ET C1VILISATI0X
déplorera sincèrement. Tout en contestant d'être inférieurs à aucune autre nation dans notre amour de l'art, nous refusons énergiquement d'acheter la conservation d'une œuvre d'art au prix d'une défaite de nos armes.
Il n'est pas vrai que nous fassions la guerre au mépris du droit des gens. Nos soldats ne commettent ni actes d'indiscipline ni cruautés. En revanche, dans l'est de notre patrie, la terre boit le sang des femmes et des enfants massacrés par les hordes russes, et sur les champs de bataille de l'ouest les projectiles dum-dum de nos adversaires déchirent les poitrines de nos braves soldats. Ceux qui s'allient aux Russes et aux Serbes, et qui ne craignent pas d'exciter des Mongols ci «les nègres contre la race blan< he, offrant ainsi au monde civilisé le spectacle le plus honteux qu'on puisse imaginer, sont certainement les derniers qui aient le droit de prétendre au rôle de défenseurs de la civilisation européenne.
Il n'est pas vrai que la lutte contre ce qu'on appelle notre militarisme ne soit pas dirigée contre notre culture, comme le prétendent nos hypocrites ennemis. Sans notre militarisme, notre civilisation serait anéantie depuis longtemps. C'est pour la protéger que ce militarisme est né dans notre pays, exposé comme nul autre à des invasions qui se sont renouvelées de siècle en siècle. L'armée allemande et le peuple allemand ne font qu'un. C'est dans ce sentiment que fraternisent aujourd'hui 70 millions d'Allemands sans distinction de culture, dé classe ni de parti.
Le mensonge est l'arme empoisonnée que nous ne pouvons arracher des mains de nos ennemis. Nous ne pouvons que déclarer à haute voix devant le monde entier qu'ils rendent faux témoignage contre nous. A vous qui nous connaissez et qui avez été, comme nous, les gardiens des biens les plus précieux de l'humanité, nous crions :
Croyez-nous ! Croyez que dans cette lutte nous irons jusqu'au bout en peuple civilisé, en peuple auquel l'héritage d'un Goethe, d'un Beethoven et d'un Kant est aussi sacré que son sol et son foyer. Nous vous en répondons sur notre nom et sur notre honneur.
LE MANIFESTE DES INTELLECTUELS b']
Suivent les noms des g3 manifestants. Nous citerons quelques-uns d'entre eux : Emil von Behring, Wilhelm von Bode, Franz von Defregger, Richard Dehmel, Wilhelm Dôrpfeld, Paul Ehrlich, Ernst Haeckel, Max Halbe, Adolf von Harnack, Gerhart Hauptmann, Fritz August von Kaulbach, Max Klinger, Karl Lamprecht, Franz von Liszt, Walter Nernst, Wilhelm Ostwald, Max Reinhardt, Wilhelm Rôntgen, Hermarin Sudermann, Siegfried Wagner, Ulrich von Wilamowitz-Moellendorff, Wilhelm Wundt, etc. Comme on le voit, les noms les plus illustres de l'Allemagne moderne dans les sciences, les lettres et les arts, des célébrités mondiales.
On n'exagère pas en disant que, dans la plupart des cas, ce manifeste produisit un résultat contraire à celui qu'il visait. On comprit tout de suite que tous ces hommes éminents avaient, dans leur zèle patriotique, engagé leur parole d'honneur sur une foule de choses dont ils ne savaient évidemment rien, dont ils ne pouvaient rien savoir. Les savants de tous les pays considérèrent avec stupeur et méfiance cet étrange document, qui formait un contraste si frappant avec tout ce qu'on était en droit d'attendre de la méthode et de la profondeur allemandes. En Italie, à une époque où ce pays n'était pas encore entré parmi les nations belligérantes, la surprise et la déception furent si grandes que les g3 Vertreter der deutschen Kaltur (x) furent
(i) Représentants de la culture allemande.
rebaptisés, avec un jeu de mots malicieux, les Verrater der deutschen Kultar (').
Le manifeste provoqua une série de protestations et de réponses provenant d'institutions publiques ou de personnalités privées de divers pays : France, Angleterre, Amérique, Hollande et Suisse. Je citerai ici deux de ces réponses.
Après que l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, dans une déclaration solennelle adoptée à la séance du 22 octobre 19 14, eut réfuté les affirmations du manifeste allemand, et que plusieurs autres sections de l'Institut de France se furent associées à cette déclaration, les professeurs des Universités françaises rédigèrent une protestation se présentant sous la forme d'une série de questions. Voici le texte de ce manifeste :
« Les Universités allemandes viennent de protester contre les accusations dont leur pays est l'objet à l'occasion de la guerre.
« Les Universités françaises se borneront à vous soumettre les questions suivantes :
« Qui a voulu la guerre ?
« Oui, pendant le trop court répit laissé aux délibérations de l'Europe, s'est ingénié à trouver des formules de conciliation?
« Qui, au contraire, a refusé toutes celles qu'ont successivement proposées l'Angleterre, la Russie, la France et l'Italie ?
« Qui, au moment précis où le conflit paraissait
(1) Traîtres à la culture allemande.
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s'apaiser, a déchaîné la guerre, comme si l'occasion propice était attendue et guettée?
« Qui a violé la neutralité de la Belgique après l'avoir garantie ?
« Qui a déclaré, à ce propos, que neutralité est un mot, que g les traités sont des chiffons de papier » et qu'en temps de guerre « on fait comme on peut » ?
« Qui tient pour non avenues les conventions internationales par lesquelles les puissances signataires se sont engagées à n'user, dans la conduite de la guerre, d'aucun moyen de force constituant une « barbarie » ou une « perfidie » et à respecter les monuments historiques, les édifices des cultes, des sciences, des arts et de la bienfaisance, sauf dans les cas où l'ennemi, les dénaturant le premier, les emploierait à des fins militaires ?
« Dans quelles conditions l'Université de Louvain a-t-elle été détruite ?
« Dans quelles conditions la cathédrale de Reims a-t-elle été brûlée ?
« Dans quelles conditions des bombes incendiaires ont-elles été jetées sur Notre-Dame de Paris?
« A ces questions les faits seuls doivent répondre.
« Déjà vous pouvez consulter les documents publiés par les chancelleries, les résultats d'enquêtes faites par des neutres, les témoignages trouvés dans des carnets allemands, les témoignages des ruines de Belgique et des ruines de France.
« Ce sont nos preuves.
« Contre elles, il ne suffit pas, ainsi que l'ont fait les représentants de la science et de l'art allemands,
d'énoncer des dénégations, appuyées seulement d'une « parole d'honneur » impérative.
« Il ne suffit' pas davantage, comme font les Universités allemandes, de dire : « Vous connaissez « notre enseignement : il n'a pu former une nation « de barbares. »
« Nous savons quelle a été la valeur de cet enseignement. Mais nous savons aussi que, rompant avec les traditions de l'Allemagne de Leibnitz, de Kant et de Goethe, la pensée allemande vient de se déclarer solidaire, tributaire et sujette du militarisme prussien et que, emportée par lui, elle prétend à la domination universelle.
« De cette prétention les preuves abondent. Hier encore, un maître de l'Université de Leipzig écrivait : « C'est sur nos épaules que repose le sort « futur de la culture en Europe. »
« Les .Universités françaises, elles, continuent de penser que la civilisation est l'œuvre non pas d'un peuple unique, mais de tous les peuples; que la richesse intellectuelle et morale de l'humanité est créée par la variété et l'indépendance nécessaire de tous les génies nationaux. »
Une protestation non moins vigoureuse contre l'adresse allemande « au monde civilisé » se trouve dans une lettre ouverte de M. S. H. Church, président de l'Institut Carnegie à Pittsburg, adressée au professeur Fritz Schaper. Cette lettre, qui est une critique impitoyable du manifeste allemand, a d'autant plus d'intérêt que M. Church entretenait d'étroites relations avec la science et les savants de l'Allemagne.
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Les répliques hollandaise et suisse que je vais signaler maintenant sont écrites sur un ton beaucoup plus aigre que la protestation des Universités françaises. Cela s'explique très naturellement par ce fait qu'elles sont dues à des individus parlant pour leur compte personnel, et non à des institutions d'Etat. La réponse hollandaise, qui a pour auteur le professeur CL. Dake, présente un intérêt tout particulier; aussi en donnerai-je une traduction complète :
« Le manifeste allemand « au monde civilisé » m'est parvenu directement d'Allemagne, et c'est pourquoi je m'estime en droit de me prononcer sur la protestation de ces imposantes personnalités allemandes dans un journal où j'ai tenu pendant plus de cinq années l'emploi de critique d'art. De ces g3 Allemands, 63 environ sont professeurs dans diverses académies de sciences et d'art. Il y a là des artistes, des philosophes, des médecins, des chimistes, des économistes, des directeurs de musées, des théologiens protestants et catholiques, des historiens, etc., tous plus ou moins célèbres. Incontestablement nous pouvons les considérer dans leur ensemble comme des représentants de la civilisation allemande moderne. Il n'est pas surprenant que ces hommes éminenls, effrayés du sentiment d'horreur que les troupes allemandes ont suscité dans le monde entier par leur conduite dans les pays occupés, s'efforcent de bonne foi d'excuser cette conduite. Ils comprennent avec raison que, même si les armées allemandes, supérieurement organisées, réussissaient à avoir le
dessus et à vaincre l'Europe entière et par suite le monde entier, l'Allemagne finirait cependant par subir le sort qui frappe inévitablement toute tentative faite pour s'arroger la domination du monde. L'usurpateur sera toujours victime de sa propre force. Les représentants de la culture allemande moderne, qui veulent nous persuader que l'Allemagne n'a pu éviter la guerre, qui veulent nous faire croire que les actes commis par les soldats allemands, leurs meurtres, leurs pendaisons et leurs incendies, qu'ils déplorent certainement euxmêmes, étaient choses inévitables, — ces hommes qui soutiennent que la violation de la neutralité belge, garantie par des engagements et par des documents écrits, était nécessaire et qu'il n'est pas vrai que les troupes allemandes aient attenté à la vie et aux biens de sujets belges, sauf en cas d'absolue nécessité, — ces hommes qui nient la destruction brutale de Louvain (ils ne parlent pas de la destruction de la cathédrale de Reims), qui nient que les soldats allemands fassent la guerre avec une «; cruauté indisciplinée » {xuchtlose Grausamkeit), et qui considèrent le militarisme comme le rempart de leur culture, — ces hommes-là sont trompés et se trompent eux-mêmes, parce que la crainte de l'avenir les égare.
« J'accorde que la « cruauté indisciplinée » doit être plus rare dans l'armée allemande, si bien dressée, que dans toute autre armée. Mais c'est précisément la cruauté disciplinée, la cruauté commandée, qui bouleverse d'horreur le monde entier. C'est précisément cette cruauté disciplinée qui a
mis entre les mains des soldats allemands des bombes incendiaires, et c'est elle qui est cause que ces bombes ont répandu la mort et les ruines dans des cités pacifiques. C'est la cruauté disciplinée qui est cause que les notables et les prêtres de tant de villes et villages ont été fusillés parce qu'un certain nombre d'habitants désespérés avaient tiré sur les troupes victorieuses.
« 11 est certain que si ces 93 Allemands de marque n'avaient pas été complètement aveuglés, ils se seraient demandé si les autorités militaires de leur pays n'étaient pas en train de détruire le bon renom de l'Allemagne pour plusieurs siècles. Au lieu de s'adresser en vain « au monde civilisé », qui voit les progrès des troupes allemandes jalonnés par des ruines fumantes et des œuvres d'art réduites en miettes, ils auraient dû inviter leurs chefs d'armées à organiser une enquête sévère sur des accusations qu'appuyaient avec éloquence des flots de sang et des destructions.
« S'ils avaient agi de la sorte, l'humanité épouvantée leur eût témoigné sa sympathie, en remerciant Dieu de ce que cette patrie des canons et des baïonnettes comptât encore une phalange d'individus nobles, pouvant inspirer l'espoir d'une amélioration.
« Vous voulez excuser les cruautés de vos chefs militaires en invoquant la nécessité politique, la barbarie des Russes et quelques petites caisses de balles dum-dum qui auraient été trouvées dans une forteresse française.
« Mais si votre cause avait été juste, vous auriez
pu invoquer la générosité bien connue de vos princes et de vos généraux, citer des actes par lesquels vous aviez forcé le respect de vos ennemis vaincus, rappeler l'aide apportée par vous aux malheureuses victimes de la guerre, vos précautions respectueuses à l'égard des églises et des œuvres d'art. Mais en compensation des incendies, des meurtres et des traitements brutaux, impitoyables, infligés par vos troupes à chaque ville ou village qu'elles traversaient, l'histoire ne peut citer aucun acte qui témoigne de quelque pitié à l'égard des vaincus. La devise Vœ victis est inscrite sur vos drapeaux.
« Votre protestation se fonde sur les déclarations de ceux qui donnent les ordres, mais les accusateurs présentent comme témoins des morts innocents et des monceaux de décombres.
« A vous, Allemands éminents, je dis enfin : N'aggravez pas votre erreur en croyant que ce que j'ai écrit et qui, j'en suis convaincu, exprime aussi l'opinion dominante dans le monde civilisé, soit inspiré par la haine et le goût de la calomnie. »
La réplique suisse est due à M. Edouard Chapuisat, qui joint à une culture très raffinée de vastes connaissances. Il a étudié aux Universités de Berlin et de Paris; il est historien, juriste et député de Genève. Sa réponse, qui a été publiée dans un grand nombre de journaux suisses, est ainsi conçue :
« Vous avez cru devoir m'adresser votre « Appel « aux nations civilisées ». J'en ai pris connaissance, et, je vous l'avoue très franchement, je n'y aurais
pas attaché d'importance s'il n'était signé de noms respectés dans le monde de la science.
« Je ne puis oublier en effet avec quel intérêt j'ai suivi à l'Université de Berlin les cours des professeurs von Liszt, Schmoller, — qui, à cette époque, n'était point si respectueux de l'autorité impériale, — von Harnack et von Wilamowitz-Moellendorff, qui nous parlait, lui, avec tant d'éloquence, de la culture artistique et du développement de l'art immortel.
« De trouver ces noms au bas de votre Appel, ma déception fut grande. Ledit appel, en ce qui me concerne, tombe mal. Il parvient aux citoyens d'un Etat neutre, mais renseigné.
« Je suis en effet particulièrement bien placé pour savoir dans quelles conditions l'Allemagne a prévu la guerre actuelle. De hautes personnalités étrangères à mon pays, mais qui me font l'honneur de me témoigner quelque confiance, me signalaient, quinze jours avant la guerre, l'appui prêté par l'Allemagne à l'Autriche dans ses revendications contre le Gouvernement serbe. S'il est vrai, comme vous le pensez, que le peuple allemand n'a pas voulu la guerre, ne dites pas, Messieurs, que votre Gouvernement ne l'a pas voulue. Si vous mainteniez cette affirmation, vous devriez reconnaître l'impuissance de sa diplomatie et la faillite de son influence vis-à-vis de son unique alliée, l'Autriche.
« Il n'est pas vrai, écrivez- vous, que nous ayons « violé criminellement la neutralité de la Belgique. » Une violation, Messieurs, est toujours un crime. Aux yeux d'un citoyen suisse, il est sans excuse;
ceux qui le commettent doivent s'attendre à l'effort désespéré qu'inspire toujours un cas de légitime défense.
« Il n'est pas vrai, dites-vous encore, que nos « troupes aient brutalement détruit Louvain. » Je m'en réfère sur ce point au rapport de l'expert désigné par votre Gouvernement, qui reconnaît implicitement les pertes irréparables causées à l'art et à la culture universelle par la destruction d'un édifice admirable et de manuscrits précieux ; vous ne parlez pas de Reims, j'en conviens, et je rends nommage à la désapprobation que souligne votre silence.
« Il n'est pas vrai que vous fassiez la guerre au mépris du droit des gens? Demandez, en Suisse, aux familles Hennin et Bernasconi dans quelles circonstances leurs chefs furent fusillés et vous verrez, Messieurs, que votre bonne foi a été surprise en affirmant qu'aucun acte répréhensible ne fut commis par vos troupes.
« La lutte, déclarez-vous en terminant, est di- « rigée contre notre culture. » J'ignore quelles sont les idées du peuple slave, qui me paraît suffisamment fort et étendu pour se soucier assez peu de propager le slavisme dans les contrées où il n'est pas d'essence. En ce qui concerne la France, je vous l'affirme, vous tombez dans une erreur assez amusante. Jamais la France ne fit autant d'efforts, d'efforts loyaux, désintéressés, pour comprendre vos diverses attitudes philosophiques ou vos conceptions historiques. Prenez, je vous prie, le sommaire des thèses de facultés de ces dix dernières
années et dites-moi si, au contraire, la jeunesse française cultivée, avec son intelligence souvent brillante et toujours perspicace, n'a pas scruté l'âme de vos penseurs avec une méthode et une lucidité que la jeunesse allemande peut lui envier.
« Que vous puissiez écrire ceci, vous, Monsieur von Harnack, l'apôtre de la théologie moderne ; vous, Monsieur von Liszt, le criminaliste précis; vous, Dôrpfeld, le Maspero et le Naville de l'Allemagne, que vous puissiez écrire : « Sans notre militarisme, « notre civilisation serait anéantie depuis longce temps », voilà pour confondre l'humble historien et juriste que je suis.
« Non, Messieurs, c'est votre militarisme qui risquerait d'anéantir la civilisation si celle-ci ne portait en elle le germe immortel du droit et de la liberté.
a Je sais qui vous êtes, Messieurs ; je sais que l'héritage d'un Goethe, d'un Beethoven et d'un Kant est pour vous chose sacrée. Mais Goethe, Beethoven et Kant ont disparu et le monde est debout. Ne permettez pas qu'il les haïsse en leur faisant endosser, au travers d'un siècle, les responsabilités de la mort de tant d'hommes dont les bras et le cerveau eussent été utiles au sol, au foyer et à l'esprit. »
Il est juste d'ajouter que même en Allemagne il s'est trouvé des hommes pour protester contre le manifeste. Une protestation particulièrement éloquente a été insérée dans la première livraison de la seconde année de la revue Bas Forum, revue qui a été supprimée depuis lors et qui était pu-
bliée par Wilhelm Herzog, de Munich. L'article en question, composé par le professeur Walther Schûcking, de Marbourg, examine l'attitude des professeurs allemands vis-à-vis de la guerre mondiale. N'ayant pas eu cet article à ma disposition, je le cite de seconde main d'après un compte rendu donné par le journal danois Berlingske Tidende. Voici ce qu'on y trouve :
M. Schûcking souligne cet exclusivisme patriotique qui s'est manifesté chez les représentants allemands des sciences morales et politiques, en particulier chez les historiens, que leur mentalité de nationaux-libéraux imprégnés de pangermanisme isolait désormais de l'étranger.
« Il est extrêmement regrettable que pendant plusieurs dizaines d'années des généraux en retraite écrivant dans des feuilles libérales aient réussi à persuader à notre bon public que le mouvement pacifiste était une pure sottise. Si moi, professeur de droit international, je voulais donner mon opinion sur des problèmes stratégiques, personne ne me prendrait au sérieux ; mais quand il s'agissait de problèmes intéressant le droit des gens et l'évolution d'une organisation juridique internationale, c'étaient en fait les opinions de vieux généraux qui déterminaient les réflexions du public. C'est là qu'il faut chercher les racines profondes du mouvement de réprobation générale que suscite le militarisme allemand. »
Dans aucune des publications de savants allemands que l'auteur a pu lire jusqu'à ce jour, n'est exprimé l'aveu « que tout ce pacifisme pratique
dont l'Allemagne a fait preuve pendant quarantequatre ans n'a pu compenser le tort qu'elle s'est fait dans l'esprit de l'étranger par son attitude visà-vis du mouvement d'opinion qui réclamait qu'on armât pour la paix au lieu d'armer pour la guerre. De tous les professeurs qui ont signé le manifeste et écrit des brochures de guerre, en est-il un qui se rende compte à quel point, dans cette question des armements, l'Allemagne a heurté les bonnes volontés des autres puissances dans les conférences de La Haye ? »
« On nous parle sur tous les tons », 'continue M. Schûcking, « de la jalousie de l'étranger en présence de notre développement économique, mais on néglige de considérer que notre constitution politique suffisait à nous mettre en antagonisme avec certaines nations de même race que la nôtre, — par exemple la Norvège, — qui n'ont aucune raison de nous considérer comme des concurrents économiques. Si le tsarisme nous paraît antipathique, l'étranger a une opinion tout aussi défavorable du principe autoritaire qui est à la base de la constitution allemande. »
L'appel des savants allemands « au monde civilisé » restera dans l'histoire comme la manifestation déplorable d'un esprit de militarisme et de nationalisme, qui, cultivé méthodiquement pendant plusieurs générations, s'est emparé au moment décisif des têtes les plus claires. Cependant, pour apprécier correctement le manifeste, il ne faut pas manquer de tenir compte d'un article paru dans le Berliner Tageblatt du i3 mars 1916, dans lequel
on nous explique qu'un grand nombre de signataires ont donne leurs noms sans connaître le texte du factum, et que plusieurs d'entre eux, par exemple Ehrlich et Wassermann, n'auraient pas signé s'ils avaient eu connaissance de ce texte.