IMPRESSIONS D'UN HOSPITALIER
Après plus de vingt-cinq ans, je rassemble ces pages, l'heure étant venue où les douleurs de l'invasion et les passions de la rue se sont apaisées sous l'action bienfaisante du temps. Ceux qui les voudront bien lire n'y devront chercher ni plan, ni suite, ni roman, ni histoire. Ce sont les impressions franches , simples et familières d'un homme dont la vie s'est partagée entre la tâche de l'hospitalier et celle de l'écrivain, œuvre humaine, œuvre intellectuelle, — toutes deux également et diversement séduisantes. C'est de la petite chronique^ c'est le témoignage d'un Parisien obscur, ayant, du coin de la rue, du bord de la route, perdu dans la foule, ou solitaire en sa retraite paisible, vu passer les événements et les hommes , — incidemment aussi parfois entraîné à leur suite.
Ces impressions, ces croquis légers de la vie anormale de Paris en 1870-71, ne seront peut-ôtre d'un intérêt réel que pour leur auteur et quelques amis contents d'y trouver l'évocation de faits déjà lointains, restés chers à leur souvenir. Je les tire aujourd'hui de l'ombre, surtout pour répondre à un désir depuis longtemps exprimé par ceux qui furent alors les compagnons de ma double existence.
Octobre 1896.
Impressions, de Juin IS70 à Juillet i87i.
Juin-juillet 1870. — En notre vieux logis de la Salpêtrière, où la vie s'écoule, monotone, calme et douce, entre l'accomplissement de la tâche hospitalière quotidienne, la lente promenade, la rêverie dans le jardin frais, et le travail littéraire, la nuit, quand on s'appartient bien et que rien ne trouble le grand silence, une agréable nouvelle est venue me surprendre.
Un mot me mande à l'Opéra- Comique, où l'on a besoin de moi. Je n'ai jamais été à pareille fête ; je regarde sur ma table quelques manuscrits dramatiques ; je songe au plaisir que j'en ai tiré : celui de les écrire, courte joie suivie de déboires et de mécomptes ; je me dis que le moment est proche peutêtre où tout cela va passer de l'ombre au soleil ! Un théâtre m'est ouvert! Pourtant, je ne sais pas encore
ce qu'on me veut, rue Favart ; — une désillusion ne va-t-elle pas s'ajouter à tant d'autres ?
J'ai donné à Bruxelles un gros drame ; je ne l'ai jamais vu à la scène ; j'ai donné à Paris un autre drame dont la représentation fut un chapitre du Roman comique; j'ai, avec mon collègue et ami Edouard Blau, qui noircissait hier encore du papier à l'Administration centrale tandis que j'en noircissais à la Salpêtrière, écrit la Coupe du roi de Thulé, un poème d'opéra, primé au concours du ministère des Beaux-Arts, qu'on jouera Dieu sait quand ; j'ai lu à la Comédie-Française une pièce en vers, que les encouragements d'Emile Augier m'ont fait écrire et qui, « réservée pour une seconde lecture », me restera pour compte, sans doute, immobihsé que je suis par cette lassitude qui m'empôche de revenir à la charge quand le premier coup frappé n'est pas décisif. — C'est le défaut de ma race gauloise.
Avec cela, quelques poésies dans V Artiste, deux romans publiés dans le Soir, d'autres d'abord dans les journaux illustrés, besogne ingrate et misérable faite au jour le jour, souvent avec des illustrations, des « bois » ayant servi déjà à divers ouvrages, qu'il faut adapter à son propre sujet. — Ainsi ai-je, un certain jour, écrit un chapitre sentimental sur les derniers instants d'un vieux gentilhomme
cévenol, afin d'utiliser un de ces clichés dont l'éditeur me remettait une grossière épreuve. — Le journal tiré, la gravure apparue très nette, j'ai fait une déplorable découverte : mon vieux gentilhomme mourant, c'était Catherine de Médicis !
Il est grand temps que quelque chose, si peu que ce soit, quelque chose de sérieux et de solide, vienne ranimer mon ardeur.
Je cours à l'Opéra-Comique ! Il ne s'agit point d'une fausse joie ; il s'agit bel et bien de la réalisation du plus cher de mes désirs.
Je trouve là, avec le directeur A. de Leuven, grand, mince, sec, l'air très gentilhomme, la lèvre légèrement ironique, le regard placide, son jeune associé, Camille du Locle , un poète , et son ami Charles Nuitter, qui compte déjà au théâtre une longue suite d'ouvrages.
On me met au courant.
L'Opéra-Comique devait jouer cette saison le Timbre d'argent, trois actes de M. Camille Saint- Saëns, jeune compositeur que l'on tient en haute estime, dont pourtant on retarde fort, je ne saurais dire pour quelles causes, le début au théâtre. Il a déjà fait un grand ouvrage : Samson et Daliîa, et malgré son bagage musical considérable, n'a pu parvenir à le faire jouer à l'Opéra.
On ne m'explique pas quelle mauvaise chance
arrête le Timbre d'argent; mais en vue de cet ouvrage où se trouve un rôle de mime, on avait engagé une jeune danseuse milanaise, Luisa Trévisan, et il s'agit de la présenter au public avant la fin de son engagement.
Il faut, par conséquent, lui faire une pièce, un rôle. Charles Nuitter a trouvé le cadre, l'action. C'est un conte fantastique emprunté aux légendes rhénanes. La scène sera en Alsace, de nos jours, et l'acte — car il n'y aura qu'un acte — s'appellera le Kobold.
Le Kobold, c'est le génie du foyer, le petit être malicieux qui vous sert ou vous taquine, suivant qu'il vous aime ou vous déteste ; il fait, la nuit, l'ouvrage des ménagères aussi bien qu'il ennuie les palefreniers en emmêlant les crins de leurs chevaux.
On a sous divers noms mis souvent en action ce lutin de l'âtre, noir comme le grillon, dormant dans la peluche de la cendre.
Aujourd'hui, le lutin, ce sera Luisa Trévisan, un lutin féminin, car la légende est muette sur le sexe de ces petits êtres.
La musique sera écrite par Ernest Guiraud.
Et me voilà regagnant la Salpêtrière avec ma part de travail à faire le jour même. Il n'y a pas, en somme, à me monter la tête ; sans le Timbre d'ar-
gent qui manque, sans la danseuse qu'il faut faire danser, vaille que vaille, le Ao6o/<i n'existerait pas. C'est un pis aller ! Qu'importe, me dit-on, au théâtre il ne faut pas bouder devant une porte qui s'ouvre, une main qui se tend.
Je me mets donc à l'œuvre sans autre réflexion ; je passe la nuit, et quand l'aube vient réveiller les oiseaux qui perchent dans les tilleuls, mon travail est presque achevé. — Il l'est tout à fait à l'heure où la Salpêtrière s'anime et bruit autour de nous.
Dans la journée, nouvelle rencontre à l' Opéra- Comique. — On m'y met en présence de Guiraud, notre compositeur. C'est un garçon doux, pensif, l'œil spirituel ; il tortille, d'un geste machinal, sa barbe brune et se montre d'une complaisance et d'une bonté exquises. Il trouve très bien tout ce qu'on lui donne à musiquer et part, promettant d'apporter, le soir même, ses premières pages au copiste.
Il est convenu que la pièce sera jouée par Marie Heilbronn d'abord, et Nathan. — Les autres rôles seront donnés à divers artistes qu'on m'indiquera.
J'attends avec impatience le premier bulletin de répétition. — Je sais très grand gré à du Locle d'avoir pensé à moi pour cette improvisation. — C'est, selon le mot vulgaire, le pied à l'étrier et quand je songe que le moindre petit ouvrage au théâtre
fait plus pour la notoriété d'un auteur qu'une publication, même importante, en librairie, je me tiens pour très content de ma bonne fortune.
Pourvu que rien, maintenant, ne vienne se jeter à la traverse et couper la route à ce Kobold, né d'une occasion fugitive, venu au monde si vite et en somme si fragile !
En revenant de l'Opéra- Comique, où, dans mon impatience, j'étais allé aux nouvelles, j'ai rencontré un ami qui me parle de notre situation politique.
Quelle situation politique? Je suis bien loin de ces choses ; elles ne m'intéressent pas le moins du monde. Il paraît qu'un conflit peut s'élever entre la France et la Prusse au sujet de l'accession d'un prince de Hohenzollern au trône d'Espagne. Le roi Guillaume désire cela. L'empereur s'y oppose. Et voilà comment, dit mon ami très sérieux, nous pourrions bien avoir la guerre !
La guerre ! Pourquoi pas le choléra, la peste, tout de suite ! Il arrive toujours quelque chose comme cela quand on croit toucher à la réalisation d'un rêve agréable. La guerre ! Eh bien, le Àoôo/d, alors?...
Enfin on répète ! Nous avons tous nos artistes. Le kobold, Luisa Trévisan, est une enfant de dix-sept ans, bbnde avec des yeux fleur de lin, une grâce ingénue répandue sur toute sa petite personne, et aussi une vivacité d'oiseau. Tout autre est Marie Heilbronn, qui chante le rôle de Catherine, — non moins jeune, mais brune, d'une pâleur ambrée, avec de grands yeux profonds, des cheveux soyeux, sur un front d'une pureté grecque, rêveuse et grave, une voix charmante, fragile encore.
La figure ronde et fleurie de Nathan, un vétéran de la maison, égayé le fond du tableau. Et avec lui voilà le ténor Leroy, Mirai le second rôle et madame Brière.
Mocker, le régisseur, met en scène , avec une expérience raffinée des choses du théâtre. Ce dut être un bel artiste en son temps. Moustache noire et cheveux blancs, la physionomie mobile, des yeux parlants; il va, vient, s'agite, joue tous les rôles, trouve un tas d'ingénieux détails qui font vivre le dialogue et mouvementent l'action, qui parfois traîne. On ne doit bien apprendre son métier d'auteur dramatique que sur les planches. Ces études menées rondement sont une bonne leçon pour nous : elles
nous enseignent la brièveté, la clarté, le dédain de tout détail inutile.
Les juges sont là en la personne des directeurs « blaguant » volontiers une expression, une phrase, faisant la chasse aux mots équivoques, redoutables au théâtre, et qui parfois déchaînent le rire du public là où devrait s'éveiller son émotion.
L'ami dernièremeat rencontré n'avait pas tort. Les nouvelles politiques sont inquiétantes. Le prince Léopold de Hohenzollern, que l'on donnait comme candidat au trône d'Espagne, a renoncé à cette destinée ; cela aurait pu tout terminer, mais à cette renonciation il y a eu une suite qui a tout gâté.
M. Benedetti, notre ambassadeur à Berlin, a demandé au roi de Prusse de ne plus jamais donner son autorisation à la candidature du prince. La démarche a été mal accueillie. Le roi a renvoyé l'affaire aux ministères, — une fin de non-recevoir, en somme.
M. Benedetti a voulu avoir une nouvelle audience. On la lui a refusée. Et finalement, comme il insistait, le roi aurait dit assez haut pour être entendu de notre ambassadeur :
— Allez donc dire à ce monsieur que je n'ai plus rien à lui communiquer.
Sur quoi « ce monsieur » avait tourné le dos et s était retiré.
Et voilà la Chambre réunie, à la suite de ce gros incident, et tous les cerveaux en pleine fermentation.
On a entouré hier la voiture de l'empereur, en criant : « A bas la Prusse ! Vive la guerre I »
Les étudiants ont fait une manifestation. On chante la Marseillaise, le Chant du Départ^ le chœur des Girondiîis. Beaucoup de manifestants sifflent dans un petit instrument, surmonté d'une figure en carton, Bismarck à cheval, qui saute à chaque coup de sifflet et ne retombe que lorsque le sifflement a cessé. On crie de plus en plus : « Vive la guerre ! A bas la Prusse ! En voiture pour Berlin ! »
Tout Paris est dans la rue, peut-on dire, et cela dure jusqu'au delà de minuit, au milieu d'un tumulte de cris et de grondements sortant de la foule en marche.
Nous continuons à répéter ; — mais un souffle d'orage passe sur nous, un mouvement de fièvre nous énerve. A tout instant, de la scène où nous travaillons, nous courons aux fenêtres du foyer des artistes, qui donnent sur la rue Monsigny, appelés par les cris venus du boulevard, où des groupes tumultueux passent en chantant et en vociférant.
A travers tout cela, le Kobold va comme il peut ; il va, c'est l'important. On me remet mon bulletin de répétition pour demain.
Ce qu'on nous annonce, ce matin, ne surprendra maintenant personne : la guerre est déclarée ! Elle l'est depuis trois jours, la déclaration ayant été envoyée à Berlin dans la nuit du 17 juillet. Aujourd'hui, 20, Paris connaît officiellement la nouvelle.
Déjà les détails abondent. On sait les forces de l'ennemi et les nôtres. Nos officiers iront au feu sans épaulettes, avec de simples galons sur les manches. Nous aurons un fort contingent de garde nationale mobile, une garde nationale sédentaire, un enrôlement de volontaires, comme en 1792. Ce doit être un grand mouvement patriotique ; nul ne doute du succès I Une joie héroïque est dans les âmes. Nous croyons à Tavenir !
On a beaucoup daubé sur l'Empire et l'empereur, ces temps derniers. La Lanterne de Rochefort leur a fait une blessure plus profonde et plus vive que toutes les oppositions parlementaires.
L'empereur partira avec l'armée. D emmènera le prince impérial. L'enfant recevra là-bas le baptême du feu.
Au milieu de tout cela, et étant donné que tout maintenant est pour le mieux dans le meilleur des mondes, je reprends confiance en la destinée de notre modeste Kobold et j'en entrevois prochaine la représentation. Il se dessine, il se formule assez bien. Luisa Trévisan est bien le lutin rêvé. En costume de travail, serrée dans un corselet noir, avec un ballon de jupes blanches, elle va, vient, bondit, disparaît par une trappe anglaise, revient par une autre, s'enfonce dans le sol, reparaît, aérienne, au-dessous des frises, crève d'un coup de tête la plaque de la cheminée et rentre par la fenêtre défoncée. Puis, plus posément, elle se met à danser, enfermant le ténor dans le cercle magique de son vol. C'est un enchantement pour les yeux.
Puis, c'est Marie Heilbronn qui chante, câlinement appuyée à l'épaule du vieux Aathan ; c'est Nathan lui-même qui cherche des effets comiques dans l'emploi de son énorme parapluie. Il lui fait un sort à ce parapluie ; il le ferme, il l'ouvre, avec des craquements extraordinaires ; il l'a perdu, c'est une angoisse ; il l'a oubUé, il le ressaisit, c'est une joie débordante. Vieux jeu, vieux théâtre, vieux effets classiques ; la foule s'en amuse toujours, plus que de la pièce même, comme des assiettes cassées au moment où l'intérêt languit et de la chaise qu'on retire par mégarde quand un personnage va s'asseoir.
Tout dans le théâtre de l'Opéra-Comique va selon cette tradition, qui remonte aux tréteaux de la Foire, et toujours la poésie et la musique sont les bien humbles servantes de la pasquinade.
On rit, on s'amuse, c'est l'important. Et comme le Kobold se passe en Alsace et de nos jours, voilà que nous nous mettons à bourrer le dialogue d'allusions victorieuses. Toutes les fois qu'il est question du Rhin, — ce Rhin que nos troupes vont franchir — et il en est question souvent, c'est à qui piquera dans la phrase un mot à effet,
Le meilleur de ces mots, c'est le flegmatique Leuven qui le donne.
— Le Rhin à traverser, ce n'est qu'un pas, prononce-t-il, — mettez donc ça.
Et on applaudit, et le mot est enchâssé dans une réplique du ténor.
Le temps passe gaiement ; nous voilà accoutumés à l'idée de la guerre et enflammés par le pressentiment de la victoire. La première représentation du Kobold est fixée au 26 de ce mois.
L'empereur est parti, ce matin. C'est l'événement du jour et le sujet de notre causerie. Et bien des
GUERRE ET COMMUNE. d5
opinions contradictoires s'expriment à propos de ce départ. L'empereur n'est plus l'homme de la guerre d'Italie. On le dit malade, très malade, dissimulant son mal. Il va là-bas, non pour lui sans doute, mais pour le « petit » . Il veut nouer d'un lien solide le présent au passé, assurer la fermeté de l'empire par quelque parade aventureuse.
Je suis de ceux qui ne voient plus l'empereur à cheval, à la tête des régiments ; j'ai dans la mémoire sa physionnomie apparue deux fois en ces derniers mois.
La première fois, c'était auprès du nouvel Hôtel- Dieu, en voie d'achèvement. Il était seul, marchant lentement, vers le quai aux fleurs, la mine grise, le regard perdu dans une rêverie vague, la moustache toujours bien cirée, les cheveux plaqués aux tempes ; coiffé d'un chapeau à larges ailes, vêtu d'un long pardessus, il allait à petits pas, s'arrêtant parfois de l'air distrait d'uu bon bourgeois qui flâne, d'allure un peu alourdie sans doute, d'apparence encore solide pourtant.
A l'Opéra, la seconde fois, — ce n'était déjà plus le même homme. Le mal, on le voyait, l'avait touché et il ne prenait pas la peine ou peut-être n'avait pas la force de le dissimuler. Assis sur le devant de la loge, à côté de l'impératrice, la tête penchante, les épaules comme accablées, il ramenait
d'un mouvement machinal sur ses genoux une couverture dont il était enveloppé.
Et c'était ce malade, au tempérament en apparence ruiné, qui allait monter à cheval, courir les hasards, affronter les périls et les fatigues d'une campagne à la frontière !
C'est un joueur, je crois ! Aventureux, risquant le tout pour le tout, fataliste, croyant à son étoile, comme y croyait son oncle. Il a, quand on l'examine, l'apparence d'un inconscient, d'un indifférent et autour de lui les événements pourtant marchent comme activés par une mystérieuse puissance mentale !
Quel rôle réellement a-t-il joué le 2 décembre ?
A-t-il été un instrument ou une volonté ?
L'a-t-on conduit au but, ou bien a-t-il agi en vertu d'un plan savamment tracé, impitoyablement suivi ?
Qui le dira ?
L'autre jour nous dînions chez des amis. 11 y avait là, parmi les convives, un familier de celui qui fut l'un des premiers artisans de l'Empire, le premier peut-être, M. de Persigny. Et comme on parlait du coup d'État avec une indignation que près de vingt ans n'ont pas éteinte et que la présence de ce pur impérialiste ne modérait pas, quelqu'un s'avisa de dire que l'empereur portait toute la responsabilité de cette violation des lois, que Persigny, Morny et les
autres n'avaient été réellement que des comparses menés par ce silencieux au but de son rêve obstiné.
Alors, voilà notre homme qui se monte et, orgueilleux de l'œuvre accomplie, entreprend de nous démontrer que les serviteurs de l'Empire ont tout fait et que l'empereur n'est qu'un imbécile !
L'histoire est ainsi toujours voilée de nuages ; pour l'écrire d'un esprit tranquille, je crois bien qu'il faudrait le faire à la façon de l'abbé Yertot, — c'està-dire l'inventer.
Ça n'a pas traîné ! 11 n'y pas huit jours que l'empereur est parti et voilà le télégraphe qui parle. Nos soldats ont passé la Sarre à Sarrebruck. On s'est battu de onze heures du matin à une heure de l'après-midi ; devant l'empereur et le prince impérial, les mitrailleuses on fait « merveille » comme naguère le chassepot à Mentana. Première victoire !
La dépêche impériale dit que l'enfant a été admirable de sang-froid.
Elle ajoute :
« Louis a conservé une balle qui est tombée tout près de lui. d
On trouve quelque cabotinage en ce récit qui se corse d'attendrissement :
a 11 y a des soldats qui pleuraient en le voyant si calme. »
Il est peut-être plein de courage, ce petit homme. Pourquoi le mettre ainsi en scène de façon à le rendre ridicule ?
Enfin, il ne faut pas éplucher de trop près la littérature paternelle de César !
L'essentiel, c'est que la victoire est à nous. La semaine prochaine, sans doute, nous serons à Berlin I On en parle.
Après Sarrebruck, Wissembourg, hélas ! Nous avons essuyé un échec terrible à Wissembourg ! Des canons pris, des prisonniers, une lutte de plusieurs heures contre des forces dix fois supérieures, les nôtres surpris pendant qu'ils faisaient la soupe, une charge héroïque de turcos. Tout cela se brouille dans l'imagination. Puis la terrible réalité se dégage : nous sommes battus et l'ennemi est sur le sol de la France !
Et portés aux jugements extrêmes, nous voyons déjà l'armée prussienne devant Paris.
La première représentation du Kobold a eu lieu le 26 juillet.
Bonne petite soirée. Remerciements des directeurs. Félicitations du ministre. Longue série de représentations promise, si le théâtre ne ferme pas. iMais voilà! on se déshabitue d'y venir, au théâtre! Le spectacle est dans la rue. On multiplie partout les à-propos pour attirer la foule. A l'Opéra, à l'Opéra- Comique, à la Comédie-Française, les meilleurs artistes sont en tête du mouvement patriotique.
A rOpéra-Comique, que je suis plus assidûment, on a d'abord chanté le Rhin allemand^ de Musset :
Nous l'avons eu, votre Rhin allemand, Il a tenu dans notre verre.
Maintenant on le chante moins, le Rhin allemand/ Cette bravade ne nous va déjà plus; elle nous attriste. On le remplace par un chant de résistance emprunté aux œuvres de Béranger :
Serrons nos rangs,
Espérance
De la France !
En avant, Gaulois et Francs !
Léo Delibes a composé sur ces vieilles paroles une musique toute neuve. On chante son En avant tous les soirs, le plus souvent on y ajoute la Marseillaise,
J'ai entendu la Marseillaùe, à la Comédie-Fran-
çaise, déclamée par la tragédienne Agar, superbe avec sa belle tête pâle, casquée de lourds cheveux noirs, et ses bras de statue. De chaque côté de la scène, deux volontaires de 92 un drapeau à la main s'agenouillaient pour le couplet sacré.
Le soir où la nouvelle de Wissembourg est arrivée, tout Paris a roulé comme un torrent par les rues. A la porte d'un changeur du boulevard Montmartre, un misérable imbécile a crié : a Vive la Prusse ! Voilà la revanche de Sarrebruck ! »
On l'a assommé de coups. Sans l'intervention des sergents de ville, on le tuait.
La foule a criblé de pierres les vitres et la devanture du changeur — et à la craie sur les volets, on a écrit :
« Pour cause d'insulte à la France, fermé jusqu'à la prise de Berlin. Ordre du peuple. »
Tout compte fait, il y a erreur. Le changeur est celui de l'ambassade de Russie et non celui de l'ambassade de Prusse ; on avait commencé à démolir l'écusson à l'aigle noir. On l'a rétabli avec des bravos, et la scène s'est terminée aux cris de « Vive la Russie I »
Ces incidents de la rue ne sont rien. Ce qui est gros de menaces, c'est cette armée prussienne qui vient. Où est la nôtre? On n'en sait rien, rien de positif du moins. Le gouvernement cache ou altère la vérité.
L'impératrice, qui est régente, date des Tuileries une proclamation, où elle « adjure tous les bons citoyens de maintenir Tordre. Le troubler serait conspirer avec nos ennemis » .
Un souffle de peur passe dans l'air.
On est à l'une de ces heures mornes qui précèdent le déchaînement d'un orage.
Paris est déclaré en état de siège.
Nous passons maintenant notre temps à éplucher le texte du Kobold, à en faire disparaître toutes les allusions à nos victoires futures. Hélas 1 il ne s'agit plus de passer le Rhin à cette heure !
Ascension du Nouvel Opéra. — Un mot de du Locle m'a appelé. Il s'agit d'aller visiter l'Opéra, où l'on parle de fonder une ambulance, et d'établir le devis du matériel. Je me mets immédiatement en campagne ; je me procure les renseignements relatifs au prix des lits, de la literie et des ustensiles, et j'arrive au rendez-vous avec mes notes. Je trouve là l'architecte Charles Garnier, Perrin, directeur de l'Opéra de la rue Le Peletier, du Locle, Charles
Nuitter, quelques médecins, des artistes et parmi eux le peintre Baudry, je crois.
Et la visite commence. On ne parle guère de l'ambulance et je ne vois pas trop où on la mettra dans les flancs de cette montagne de pierre qu'escaladent des escaliers sans rampe, où s'enchevêtrent des échafaudages. Aous passons devant un gouffre d'ombre ; dans cette ombre se discerne pourtant une petite excavation noire. On me dit que c'est la scène, l'immense scène ; dans ce grand mur nu qui monte vers le faîte et s'enfonce dans la terre à des profondeurs considérables, elle me fait l'effet, cette scène, de n'occuper pas plus de place qu'une modeste baume ouverte dans un haut rocher à pic.
Nous montons, nous montons encore. Par l'escalier entre un jet de lumière. Nous arrivons au sommet de l'édifice sur les dalles larges qui bordent le toit au-dessus de la salle; le gigantesque Apollon du fronton se dresse, tendant vers le ciel sa lyre d'or : à ses pieds nous devons être, vus d'en bas, comme des fourmis ; à la file indienne, nous passons devant le grand Apollon porte-lyre ; à ces hauteurs, une brise fraîche souffle et nous donne l'illusion de la montagne. Tout Paris s'étale autour de nous, serré, massé. C'est une mer aux flots ardoisés et roses où flottent comme des vaisseaux les sombres nefs des églises et se dressent comme des mâts quelques
flèches aiguës trempées d'or. Les buttes Chaumont, Montmartre, le mont Valérien, les hauteurs de Bellevue, le plateau de Châtillon sont les lointaines falaises et le rivage de cette mer polychrome.
On continue à ne pas parler de l'ambulance ; mais des idées champêtres nous montent au cerveau dans la griserie des sommets; on plaisante; on parle d'établir une laiterie sur les terrasses immenses, à l'abri des acrotères. D'en bas, on ne verrait rien et les belles dames pourraient venir faire ici une cure d'air et prendre une tasse de crème, si par hasard l'ennemi nous bloque, ce qui est bien invraisemblable, afiirment les gens entendus, malgré quelques inquiétudes nouvelles.
En réalité, je crois que nous sommes venus pour voir de près les détails du colosse qui servira un jour de logis à la musique dramatique.
Les statues, les ornements de bronze, les masques et les lyres, et les gorgones, et les trophées couvrent déjà les saillies et les angles. Des aigles s'ébattent sur les colonnes hautes, de chaque côté de l'édifice. Et il y a partout le monogramme NE : Napoléon, Eugénie, destiné à apprendre aux générations futures que ce monument aux proportions babyloniennes a été construit sous le second empire.
Cette signature souveraine sur la pierre des palais a bien des inconvénients. Le régime peut changer,
24 GUERRE ET COIVIMUNE.
une révolution peut venir ; le peuple, en détruisant les insignes d'un pouvoir déchu, gâte l'œuvre de l'architecte, en couvre la façade de laides cicatrises.
Comme je fais tout haut cette réflexion sur les N et sur les E étalés à profusion, une voix gouailleuse me dit :
— Rassurez-vous. Tout ça se dévisse I
Du i2 août au 3 sepemhre. — Tristes jours que ceux que nous venons de traverser, jours pleins d'angoisses, de fausses joies, de nouvelles terrifiantes. La garde nationale s'organise, les citoyens vivent dans la rue; on fait cercle autour des lecteurs de journaux : des soldats débandés, venant on ne sait d'où, traînent dans les carrefours; on les injurie, on les arrête !
Mac-xMahon est battu. Forbach, Frœschwiller, voilà des noms à inscrire aux pages noires de notre histoire. Le héros de Magenta est refoulé dans les Vosges; l'armée de la Moselle obligée de se replier sur Metz, et la tache d'huile de l'invasion s'étend sur notre France, gagne de proche en proche vers Paris I
Les provinces envahies sont soumises aux réquisitions les plus dures. Une haine sauvage anime le vainqueur. A Paris, on s'exalte, on proclame déjà
de quelle façon on le recevra. Les Prussiens sont entrés ; il faut qu'ils ne soient venus en France que pour y être écrasés jusqu'au dernier I Paris sera le témoin et l'artisan de la vengeresse hécatombe !
Une formidable gasconnade nous a, certain matin, annoncé une grande victoire, soixante-dix mille prisonniers, quarante mille hommes tués, le prince Charles affolé demandant un armistice que l'empereur lui aurait refusé. La vérité, la voici : Strasbourg bombardé, Metz investi, des batailles perdues, Marsla-Tour, Borny, Gravelotle, Reischoffen I On se perd dans les noms; l'histoire les fixera; la réalité présente est navrante.
Enfin, le dernier coup ! l'armée réfugiée et mitraillée dans la ville de Sedan, l'empereur prisonnier, l'écroulement de tout, la France sous le talon du César prussien.
L'empereur est fini ; — mais l'empire ?
Il craque de toutes parts, l'empire. Que va faire Paris?
Le général Trochu , qu'on dit homme de tête, est nommé gouverneur. Il a tout pouvoir sur tout. Nous sommes maintenant comme des naufragés dans une île que la tempête bat de toutes parts. Il va falloir régler nos affaires intérieures, organiser la défense, blinder nos remparts et aussi nos cœurs, car une rude besogne se prépare.
-i septembre, soir. — « La République est proclaaiée!... » — Quelqu'un nous a jeté ces mots au passage. Ils ne nous ont pas surpris. Nous les attendions. Depuis quelques jours l'événement était prévu, annoncé. Le désastre de Sedan avait dû précipiter les choses. C'était ce désastre pourtant qui dominait en nous toute autre pensée : nous songions moins, en cette journée, à l'avenir de la France qu'à son douloureux présent.
Allons voir! Et nous partons, sans hâte, d'un pas de promenade. Peu de passants sur les quais, le long du Jardin des Plantes. C'est la physionomie ordinaire de ce quartier paisible. Cependant, il nous semble qu'il y a dans l'atmosphère quelque chose de particulier, un air de bataille, un « air d'accident », impression purement nerveuse assurément de gens qui marchent vers un point déterminé, où ils savent que se passe ou va se passer quelque chose de grave.
Ce point, c'est le cœur de la Cité, c'est la place de THôtel de Ville, où le peuple de Paris, aujourd'hui, va faire de l'histoire.
A mesure que nous en approchons, le mouvement s'accentue : des gens vont, se hâtant, bien que l'on circule très facilement sur les ponts et sur les quais.
GUERRE ET COiM.MUNE. 2i
Il est trois heures environ. Sur la place où nous arrivons alors, il n'y a point de cohue. On passe facilement entre les groupes qui commentent les événements accomplis depuis le matin, échangent les nouvelles contradictoires sur la situation de l'armée.
On dit que la Chambre a été envahie, qu'il n'y a pas eu de sang versé, que tout s'est fait comme d'un commun accord. Et voici , débouchant de l'avenue Victoria, une troupe de jeunes gens, de femmes et de gamins, dont l'un agite à la pointe d'une épée un bicorne de sergent de ville. Ils passent, traversent la place de l'Hôtel-de -Ville et s'en vont vers la rue Saint-Antoine, promenant leur trophée, conquis dans quelque bagarre, et poussant des cris qui se perdent dans le murmure de la foule, d'instant en instant plus houleuse.
Toutes les têtes sont levées vers le premier étage de l'Hôtel de Ville dont la plupart des fenêtres sont ouvertes. Des hommes passent dans les vastes salles. On les reconnaît, on les nomme. C'est Jules Favre ; c'est Pelletan ; c'est Glais-Bizoin ; c'est .Iules Ferry. Et quelquefois on se trompe en les désignant. On n'est pas sûr que tel visage entrevu passant dans la baie de la fenêtre appartienne bien à telle personnalité. Et les discussions vont leur train et aussi les commentaires.
— Que font-ils là dedans ? Est-ce qu'ils ne vont
pas jeter à la foule les noms du gouvernement provisoire? Est-ce que vraiment ils ont proclamé la république ?
Il y a en tout cela plus de curiosité que de passion. L'attente énerve les groupes pourtant.
Tout à coup, du côté du pont Notre-Dame, on crie:
— Rochefort ! voilà Rochefort !
Une poussée vers le pont ; puis on s'écarte devant une voiture découverte chargée d'hommes agités et gesticulants. Au miUeu d'eux, Rochefort debout, saluant ceux qui l'acclament, serrant les mains qui se tendent vers lui. Ses grands yeux bleus, des yeux d'enfant, sont pleins de joie, ses cheveux tordus comme une flamme sur un front bombé, sa bouche narquoise et doucement rieuse, sa barbiche aiguë, sa silhouette maigre, lui donnent l'air d'un Méphistophélès en habit de ville. Le teint est fort pâle, même jaune, un teint d'hépatique; il accuse quelque souffrance physique.
Lui, tout le monde le connaît. Les portraits et les caricatures ont mis sa figure, d'ailleurs très caractéristique, dans la mémoire de tous. Et c'est une joie générale qui s'exprime à son passage. Une femme le regarde avec attendrissement et me dit:
— Le pauvre petit! comme il est pâle! Il a souffert.
Dans le sillon creusé à travers la foule, la voiture arrive jusqu'au pied du perron de l'Hôtel de Ville, le flot humain se referme, ne laissant plus apercevoir, de l'endroit où nous sommes, que le haut-relief de bronze du bon roi Henri IV, cavalcadant dans le tympan du palais municipal.
On se raconte alors qu'on est allé cherché Rochefort à Sainte-Pélagie, où il était détenu et qu'on a mis en réquisition la première voiture rencontrée pour l'emmener triomphalement à l'Hôtel de Ville. Une dame occupait cette voiture. On l'a priée de la céder, ce qu'elle a fait ; mais dans son trouble elle a oublié son ombrelle ! Et c'est ainsi que le célèbre auteur de la Lanterne est arrivé à l'Hôtel de Ville, sans se douter peut-être qu'il avait à portée de sa main un sceptre pacifique évoquant vaguement la déjà lointaine image du parapluie légendaire du roi-citoyen.
Pourtant, Rochefort entré, on continuait à ne rien savoir. L'Hôtel de Ville restait impénétrable.
Déjà, on se défiait.
— Qu'est-ce qu'ils font donc? Ah! ils n'aiment pas Rochefort, les autres ; son arrivée doit les gêner .
Déjà les listes courent. La république est faite. Les noms des membres du gouvernement provisoire sont connus. Mais le nom de Rochefort n'est pas sur cette liste i
Alors des cris s'élèvent impérieux vers les fenêtres où des personnages continuent à passer ou à stationner.
— Rochefort!... Rochefort 1 On sent qu'il ne faudrait qu'une minute d'indécision encore pour précipiter ces masses humaines, sans cesse grossies, vers la salle des délibérations, voulant voir décidément « ce qu'ils font là-haut ». Enfin à une fenêtre de gauche, Rochefort paraît. Il fait des signes vers la place, comme pour calmer l'efferv^escence populaire. Et un homme , est-ce Jules Favre ? est-ce Pelletan ? peu importe, — on ne voit dans le fait qu'un symbole d'accord, — un homme s'approche et embrasse Rochefort.
Une immense acclamation s'élève. L semble que la pièce est finie après ce dénouement attendu.
Et voilà les acteurs qui commencent à descendre de l'Hôtel de Ville et se mêlent aux spectateurs. On les salue, on leur serre les mains. Des voitures s'approchent, ils s'y entassent pour aller porter sur divers points de Paris les ordres et les résolutions d'après lesquelles la politique nouvelle va s'orienter. Grave tâche , responsabilité lourde ; tout le pays est déchiré 1 C'est maintenant qu'il va falloir bien recoudre.
Voilà Pelletan avec son grand air de prophète bibhque ; voilà Glais-Bizoin, tout petit à côté de
lui, profil de casse-noisette, enfoui sous son vaste chapeau gris rose, aux poils rebroussés. Puis, çà et là, dans les remous de la foule, les autres archontes. Je ne les reconnais pas; on les entoure, on les hisse sur leurs véhicules.
Ils sont partis, escortés de clameurs ! La garde nationale a pris le service à l'Hôtel de Ville. De ce côté tout est bien fmi. C'est la fin d'un chapitre d'histoire en apparence fort simple. La troisième république est née , délivrance toute naturelle , semble-t-il. Si beaucoup de sang coule là-bas, vers l'Est, le pavé de Paris ne sera pas rouge aujourd'hui; aucune convulsion n'a secoué la grande ville. Il y a partout un air de joie. C'est l'entraînement des premières heures de victoire; on s'aveugle, on oublie!
Nous passons, nous tournons l'Hôtel de Ville; une foule nouvelle est là sur la seconde place, devant la caserne, regardant des soldats qui décapitent l'aigle du fronton, s'efforcent de l'arracher; une corde que d'autres tirent d'en bas, se tend, au milieu des « hisse!» sans résultat appréciable. On va laisser l'aigle en place. D'ailleurs les chiffres impériaux ont déjà disparu. Dans quelque temps, on mettra à l'aigle la tête de quelque autre bête. Ainsi la pierre tenace étalera encore longtemps les vestiges des régimes anciens. La passion des foules n'y pense pas tout d'abord. Des initiales ou des emblèmes effacés
n'effacent pas l'histoire. Il vaudrait bien mieux laisser la pierre et le bronze tranquilles , les regarder sans colère comme des témoins irresponsables. Mais l'homme est un animal destructeur instinctivement ; son opinion ne lui semble pas bien formulée quand il ne commence pas par casser quelque chose. S'il ne s'agit que de choses, passe encore? L'autre jour, la foule jetait un homme à l'eau, l'accusant de je ne sais quelle vilenie ! Un autre l'avait peut-être commise. Le noyé innocent n'est pas revenu pour le dire ! Il ne faut pas se révolter. A cela, les siècles accumulés ne changeront rien.
Un jour que je visitais la très curieuse ville d'Ypres, que le voyageur communément néglige, parce qu'elle n'est pas suffisamment cotée sur les guides, on me fit voir une petite fenêtre de la haute tour du beffroi.
De là, en 1308, si ma mémoire est fidèle, les Yprois s'amusèrent à jeter, un à un, sur la pointe des piques de leur garde bourgeoise, quelques échevins qu'ils avaient préalablement tenus en geôle étroite et sans nourriture.
Et cela parce qu'en une récente rencontre avec les soldats de France, on avait attribué la défaite des
milices yproises à quelque traîtrise des échevins. Ces derniers, bien et dûment embrochés ou assommés, on s'avisa de découvrir qu'ils étaient parfaitement innocents. — On leur fit alors des funérailles magnifiques ! Et l'opinion fut satisfaite par la réparation, comme elle l'avait été par la vengeance.
Une voiture passe vide. Nous nous en emparons et tout en causant de ce que nous venons de voir, nous roulons vers les grands boulevards. A la hauteur de la porte Saint-Denis, une barrière humaine nous arrête. La grande voie qui va de la Madeleine à la Bastille est maintenant le lit tumultueux d'un fleuve à double courant contraire. Des voitures sur quatre ou cinq rangs montent ou descendent ; on voit à peine les chevaux, noyées qu'elles sont dans les rangs serrés d'une foule grouillante et hurlante. Toutes sont chargées de grappes d'hommes et de femmes et c'est miracle qu'aucun accident n'arrive. Le flot heureusement roule avec une lenteur presque majestueuse. Mais si la coulée est lente, chaque vague s'agite, retentissante, frémissante. Des gestes coupent l'air frénétiquement, des mains s'agitent, secouant des drapeaux et des écharpes, de longs cris traversent l'espace. Et sur tout cela, passe un grand
souffle chaud, les flèches aveuglantes du soleil à son déclin traversent ces masses bigarrées, avivant brutalement les couleurs, mettant une étincelle au métal des voitures ; la famée bleuâtre des cigares monte avec la poussière du sol, enveloppant toute cette foule en marche, d'un nuage léger à l'œil, pesant à la respiration.
Des bonjours et des vivats s'échangent d'une voiture à l'autre. On a reconnu, dans une Victoria, madame Gueymard de l'Opéra. On lui a crié de toutes parts : la Marseillaise.
Et debout, de sa belle voix sonnante, elle a chanté l'hymne populaire.
Devant nous, une autre voiture passe. Avec de grands gestes, un jeune homme, barbe et cheveux noirs, teint ambré, crie : « Vive la République ! » de toute la force de ses poumons d'acier. C'est Gailhard, le chanteur de l'Opéra, en compagnie de quelques camarades.
Tout cela passe comme une vision de rêve. Nous allons jusqu'au bout de la promenade.
L'enivrement de la foule nous gagne. Bientôt nous nous dégageons ; la voiture nous ramène d'une vive allure le long des quais, restés silencieux et presque déserts, comme au commencement de l'après-midi. Et nous rentrons, à la nuit tombante, sous les ombrages du vieil Hôpital Général.
Au-dessus de Paris, s'élève déjà la buée rougeâtre qu'y met chaque soir la réverbération du gaz.
Nous causons un peu avant de nous quitter. Nous nous reprenons à songer aux événements de ces derniers jours, aux heures prochaines pleines de menaces. La conquête du jour, la République triomphante nous donnera-t-elle au moins le courage, la résistance dont nous allons avoir besoin ?
Demain ! Que sera demain ?
On me raconte une bien amusante histoire. C'est l'épilogue comique de la journée du 4 septembre. Il paraît que le peuple, après avoir envahi la Chambre, a oublié le Sénat !
Et les pères conscrits sont restés là-bas, dans le Luxembourg, au courant des événements et attendant que l'on vînt leur faire violence.
Et comme on n'est pas venu, le président a engagé les sénateurs à se disperser spontanément. « Nous serions morts à notre poste, aurait-il dit; mais puisque rien n'exige un tel sacrifice, nous n'avons plus qu'à nous retirer. »
C'est une fin d'acte d'opérette.
^7 septembre. — Premiè?^e veille d'armes. — Nous monterons ce soir notre première garde au rempart du 9^ secteur, c'est-à-dire en plein sur la ligne du chemin de fer d'Orléans, qui sort là de Paris par une levée de quelques mètres.
On dit que nous sommes bloqués, que les Prussiens, invisibles pourtant, sont autour de nous, qu'ils entreront peut-être cette nuit dans la ville mal fermée, insuffisamment défendue.
Tout le long des fortifications, des travailleurs volontaires sont à l'œuvre. H y a des femmes, il y a des enfants. On remplit, on apporte des sacs de terre, on les empile méthodiquement sur l'épaulement du rempart. Ils doivent abriter les tireurs, amortir l'eff'et des projectiles de l'ennemi.
Cette fourmilière s'active sous la surveillance et sous la direction de quelques officiers du génie. Des officiers de marine marchent lentement sur le chemin de ronde, le long des bastions , derrière un homme de haute taille qui cause avec un autre, petit, maigre, sec. Le grand, c'est l'amiral de Chaillé, chargé du commandement du secteur ; le petit, dont je ne sais pas le nom, c'est le contre-amiral qui l'assiste dans ce commandement.
La marine ainsi a pris pied sur le vaisseau de pierre de la ville de Paris. On a confiance en elle, on l'aime I Elle bénéficie de toute l'impression terrible ressentie par la foule aux nouvelles des désastres subis par nos armées de terre.
Ils sont rudes et calmes, ces marins habillés à la diable, sans trop de souci de la correction de l'uniforme. On les regarde avec attendrissement. On répé* terait volontiers la devise de la Ville, le Fluctuât nec mergitur , qui s'enroule au-dessus du vieux vaisseau d'argent des bateliers de Lutèce, sur le champ rouge et bleu del'écusson.
Les Prussiens viennent. Ils peuvent venir ! Les marins les attendent de pied ferme, comme à leur bord, et la bonne garde nationale, en y songeant, se sent du cœur au ventre et ne demande qu'à marcher!
Un vieil artilleur, de notre compagnie, regarde du coin de l'œil la ligne des sacs de terre qui continue à s'allonger et à monter sur l'épaulement ;
— Penh ! grogne-t-il, c'est une ceinture de mousse, ça ! A quoi ça va-t-il servir ? Vieux système ! vieille mode! Et puis, est-ce que nous les verrons seulement, ces animaux-là? Ils vont se terrer comme des taupes ! Pas de danger qu'ils attaquent de près. Ils s'en foutent pas mal de nos sacs et de nos flingots. ils vont nous faire manger de la vache enragée, ua bout de temps, puis nous affamer I
On croit pourtant à l'approche, à l'attaque immédiate, par quelque coup de force et d'audace. On assure encore que l'investissement est complet. Les trains partis ce matin par toutes les gares sont les derniers.
Ils ne rentreront pas. Ils emportent ceux que la perspective d'un siège épouvante, les enfants, les femmes, les vieillards, que la sollicitude du chef de famille oblige à partir. Les premiers, on les a déjà baptisés : les francs-fileurs ; les autres, on les plaint, on les voudrait plus nombreux. Il ne devrait rester dans la ville que des combattants. Mais il y a des femmes, — les femmes sont braves, — qui préfèrent à l'absence solitaire tous les dangers courus en commun. Aucun de ceux que j'aime n'a voulu s'éloigner. Quelles que soient les épreuves prochaines, famille, parents, amis, nous les subirons ensemble.
Ce neuvième secteur, que nous avons ainsi visité en simple curieux, nous allons l'occuper, ce soir, le garder militairement. Je dirais : « Jouer aux soldats », si les circonstances n'étaient pas si graves.
Dans l'après-midi, on a renouvelé les élections de ma compagnie. On avait, en août, déjà formé les cadres ; mais c'était l'empire. La République va peut-être tout remettre en cause, faire rentrer les gradés dans le rang et galonner les simples soldats. A notre grande satisfaction, rien ne change. Le gros
de la troupe est formé des hommes de la Salpêtrière, hospitaliers, ouvriers, maris, fils ou frères de ces surveillantes dont les cornettes et les cottes sont encore selon la façon du xvn^ siècle , et qu'au temps de Vincent de Paul, et même jusqu'après la Révolution, on appelait des officières. Tous camarades, s'entendant bien.
Le capitaine, ce sera encore mon ami Hippolyte Dunon, un grand aîné pour moi. Il a fait le coup de feu dans la rue en 1848 ; il a été un gamin de Paris; il est aujourd'hui homme d'autorité, d'une grande force morale et d'un grand sang- froid, bien planté, d'ailleurs, de belle figure, de parole ferme, très aimé. Je n'ai eu qu'à prononcer son nom pour que tous les suffrages se portent sur lui.
Il ne commande pas militairement ; entre nous, il avoue qu'il est faible sur la théorie ; il commande bravement, et c'est tout ce qu'il faut. J\ous croyons encore aux prodiges patriotiques de 1792 ; nous pensons qu'une autre invasion suscitera d'autres héros. — Moi, je reste caporal. — Ce grade comble mon ambition ; il me dispense de faire faction, car, distrait, l'oreille imparfaite, toujours tourmenté du besoin de changer de place, je ferais une médiocre sentinelle: j'exposerais mes compagnons d'armes à toutes les surprises et moi-même à toutes les sévérités. Caporal, et surtout caporal-fourrier, avec un galon
d'argent au-dessus du double galon rouge, — ainsi l'a voulu le capitaine Hippolyte, en vertu du pouvoir discrétionnaire qu'il s'adjuge dès la première heure et que personne ne discute, — me voilà, au contraire, tout à fait à mon affaire. Je serai l'ordonnance du chef, son secrétaire, son confident, l'historiographe de la compagnie, si elle doit jamais avoir son histoire.
Le commandant du bataillon, grand beau garçon sec et basané, aux yeux de flamme, aux longues moustaches, me marque de la sympathie. Tout est au mieux. J'ai d'ailleurs un solide fusil, un fusil à tabatière, hélas ! mais la batterie joue bien ; un petit sac en bandoulière remplace la giberne, car l'équipement de notre milice est loin encore d'être complet. Nous n'avons pas même d'uniforme. Dans le sac, des cartouches, un revolver, une petite provision de chocolat, un peu de linge de poche ; me voilà tel que je vais figurer parmi les défenseurs de Paris.
Cinq heures I II faut dîner à la hâte ; nous devons être rendus au secteur à sept heures et il y a un joli bout de route entre le boulevard de l'Hôpital et le bastion de la voie ferrée d'Orléans. Le bon sergenlmajor Aloncle active tout le monde.
18 septembre. — Quelle nuit! quelle journée! Celte date du 11 septembre, désormais historique, puis-
qu'elle est celle de l'investissement de Paris, a été pleine d'incidents, incidents pour la plupart burlesques sur ce fond sombre des premières angoisses d'une ville assiégée. Les moindres choses y ont pris une importance parfois énorme et tout à fait inattendue. Est-ce là la réalité ou la parodie de la vie militaire en temps de guerre? Quand l'histoire parle et nous raconte les faits accomplis, victoires ou défaites, elle ne nous dit presque jamais de quels éléments, très petits parfois, ils se sont formés.
Je me rappelle ce personnage que peint Stendhal, traversant un coin de la plaine de AVaterloo, n'apercevant qu'un vulgaire et prosaïque détail de cette immense hécatombe, et constatant avec étonnement ensuite qu'une grande bataille s'est livrée, qu'il a été l'un des milliers d'atomes dont s'est composé ce formidable ensemble.
Que s'est-il passé hier autour de nous, dans l'énorme développement de cette ceinture de pierre et de terre qui garde Paris et maintcDant aussi l'emprisonne? Quelle action, glorieuse peut-être, s'est accomplie dans la nuit, là-bas, vers les bastions et la plaine du nord-ouest, tandis que nous faisions, au sud, notre première veillée d'armes? Les nôtres ont-ils marché au-devant de l'ennemi? L'ennemi s'est-il montré? Une de ces audaces heureuses, qui servirent si souvent les armes de la grande Repu-
blique, a-t-elle fait reculer l'envahisseur dès son premier mouvement?
Nous n'avons rien su, rien vu. La nuit a gardé son secret. Les journaux, ce matin, n'ont pas parlé encore. Quelques lointaines sonneries de clairon, d'obscurs roulements, de confuses clameurs, les mille bruits imprécis de l'ombre, des lueurs plus vives, çà et là, dans le ciel, quelque chose comme la grande respiration d'une multitude invisible, voilà seulement ce qui nous a révélé la vie autour de notre campement.
En revanche, combien se précisent vivement pour moi jusqu'aux moindres détails de cette veillée d'hier, de cette journée qui vient de s'achever devant le repas du soir, en une détente heureuse, au milieu de la famille rassurée, la fenêtre ouverte à la fraîcheur du crépuscule sur les grands jardins tout fleuris!
Donc, hier, vers six heures, le clairon sonne le ralliement. Nous sommes bientôt au complet. En route! Le clairon attaque la marche. C'est le vieil air d'Afrique : la Casquette au père Bucjeaud, qu'il n'a pas désappris et qui chante clair à travers les rues que nous traversons au pas accéléré. Je cause en marchant à côté du capitaine. Ce n'est pas du tout militaire ; cela nou^ est égal. Mon cousin, Henry Varnier, seul à Paris, a quitté son paisible atelier de
statuaire pour nous accompagner — Rien ne l'y obligeait : il marche difficilement ; brave cœur, il a voulu venir quand même, en volontaire — Il a pour arme un fusil de chasse, engin vénérable, simple témoignage de sa résolution patriotique.
Nous regardons la troupe filant à nos côtés. Le lieutenant Bouchaudon la fait marcher en bon ordre. Un vrai soldat, celui-là. Il a fait campagne en Afrique, en Crimée, en Italie. Ancien sous-officier, il connaît son affaire en garnison comme au feu. On l'a nommé d'une seule voix. Grâce à lui, la compagnie pourra faire bonne figure à côté des soldats qui vont sans doute prendre la garde avec nous.
Elle est curieuse, la compagnie.
La troupe marche allègrement, jeunes et vieux. Mais le « Silence dans les rangs ! » est un vain commandement. Tout cela bavarde, bourdonne, chantonne. Une ruche en marche. Les récits, les discussions, la politique, les chansons, les cris: « A bas Bismarck ! Vive la République ! A bas Badingue ! » les lazzis aux femmes qui, du seuil des boutiques, nous regardent passer, font une symphonie incohérente qui s'éteint peu à peu quand nous approchons du poste qui nous est assigné. Le lieutenant se fâche, d'ailleurs. Et, quelques longs murs franchis, à travers les ruelles peu habitées où s'ouvre, de loin en loin, un vide-bouteilles sous une tonnelle verte,
44 GUERRE ET COJIMUNE.
c'est presque en bon ordre que nous arrivons au bastion.
Tout y est en mouvement, dans un nuage de poussière. Des pièces de bois, des rails arrachés, des brouettes, des outils de toute sorte couvrent la voie. Des gamins courent à travers tout ce désordre : des femmes arrivent avec des paniers pleins de provisions et de bouteilles, et là-haut, sur le rempart, des formes se meuvent, continuant l'ahgnement des sacs, travaillant aux embrasures, à travers lesquelles s'allongent les canons de tout calibre et de tout modèle.
Halte! La compagnie s'aligne, tandis qu'arrive une autre compagnie qui va partager la garde avec nous. Elle est menée par un capitaine gros, suant, soufflant. Il veut remettre au commandant un pli dont il est chargé ; son sabre nu le gêne, car il n'en a pas le fourreau. Alors, sans façon, il pose son arme par terre, ôte son képi, et se fouille tranquillement pour chercher sa lettre, qu'il ramène enfin. Après quoi, il se relève gravement, ramasse sa lame, se recoiffe et reprend sa place. On rit et une voix dit :
— La voilà bien, la garde nationale! La voilà!
C'est notre capitaine adjudant-major qui ronchonne ainsi, un vieux retraité, tout recuit au soleil d'Afrique, et qui marque le plus profond dédain pour la milice citoyenne.
Rompez! Les hommes se dispersent. On met les fusils en faisceaux; la cantinière allume un feu d'éclats de bois et se dispose à faire la soupe pour ceux qui n'ont pas dîné avant de venir. Les pipes et les cigarettes font un petit nuage dans les groupes, où l'on se consulte, car on ne sait pas encore ce qu'on va faire. Il n'y a pas d'ordres.
En attendant qu'il en arrive, on reconnaît le terrain. Notre bastion est bien avoisiné. A droite, c'est la batterie de l'École polytechnique; à gauche, c'est la Seine, où la marine fait le service. Une petite canonnière blindée est là, amarrée au quai, gardant les deux rives. Devant nous, dans le rempart, une large trouée : c'est la sortie de Paris par la ligne du chemin de fer. On a arraché une partie des rails et fait une tranchée qui continue ainsi le fossé de l'enceinte. On traverse cette tranchée pour aller hors des fortifications, si c'est nécessaire, sur une passerelle en madriers où passe une voie de fer.
A l'intérieur, la trouée est barrée par une forte palissade, percée d'une poterne. Au delà, la voie s'allonge jusqu'au bout de la plaine si loin que l'œil puisse s'étendre. La levée du chemin de fer est assez haute. De chaque côté de ces talus, ce sont des cultures maraîchères ou des terrains vagues, avec des décharges de démolitions, et, entre le premier passage à niveau et l'enceinte, quelques abatis d'arbres
sur la gauche, contre le remblai. Les branches sans feuilles et les branchettes se mêlent, s'enchevêtrent comme un écheveau embrouillé.
— Bon pour une embuscade! dit un camarade.
Et dans le gris du soir qui tombe, on commence à fouiller du regard les parties profondes de la campagne. L'image du uhlan, éclaireur ordinaire de l'ennemi, hante les imaginations.
Tout à coup, une bousculade au bas du rempart; un nuage de poussière soulevé par un piétinement furieux, et, dans le nuage, trois ou quatre gardes nationaux colletant un jeune homme très pâle, assez convenablement mis.
On crie : a Un espion ! )■> Le jeune homme est mené devant le capitaine.
On l'a surpris, un calepin à la main, errant le long de l'épaulement, dans le voisinage des pièces.
— Que faites-vous là?
— Je me promène.
— Comment vous appelez-vous ?
— Muller.
— Muller! Bon!... Voire état?
— Dessinateur.
— C'est bien ça! Muller! dessinateur! Allons, enlevez-le.
Devant le capitaine, le jeune homme répète ce qu'il a dit. Il ne se défend guère. Si c'est un
espion et qu'il s'appelle Muller; s'il est dessinateur, ce qui est vraiment trop probant, il aurait bien pu avoir l'habileté de donner un nom moins suspect et une autre profession. Enfin, on envoie « l'espion » à la place sous bonne garde.
Qu'est-ce donc encore ? Une locomotive vient lentement de la gare là-bas, soufflant sa vapeur à grosses bouffées. Un agent de la Compagnie la monte. Elle s'arrête au rempart devant la passerelle. Nous l'entourons.
Il s'agit de sortir de Paris, d'aller dégager et de ramener le chef de la petite station d'Athis. Il a télégraphié. Les Prussiens sont autour de lui, à peu de distance. On demande des hommes de bonne volonté pour cette expédition. Ils se coucheront dans le tender vide, prêts à faire le coup de feu si besoin est.
Cinq ou six des nôtres escaladent aussitôt la machine ; comme elle va partir, un officier d'ordonnance arrive avec un ordre de l'amiral.
— Défense expresse de sortir de l'enceinte !
Les volontaires sautent à terre encore tout vibrants de leur résolution prise et de l'approche du danger; le mécanicien renverse la vapeur et la machine retourne lentement en arrière, se remiser dans la gare.
Presque au même instant le clairon sonne.
C'est l'amiral ! — Très affairé, très grave. — Il a des nouvelles, lui, sans doute. Autour de lui les officiers s'empressent.
— Faites charger les armes. Et attention !
Un petit frisson court dans les rangs. Il va y avoir quelque chose. On va se battre ! C'est en un tel moment qu'on se demande ce que c'est que le courage. L'inconnu est là, dans l'ombre. Tout à l'heure peut-être les balles siffleront, crevant les crânes, trouant les poitrines. Il y a là une émotion qui secoue la « carcasse », qu'elle soit celle de Turenne ou du Béarnais, d'un conscrit ou d'un vétéran. On voudrait bien être chez soi, tranquille; on cherche des yeux quel abri pourra s'offrir quand s'ouvrira le feu.
Puis le coup de fouet de l'amour-propre vient cingler la pensée peureuse. On se remet, on se reprend, on fait bonne figure et on commence à blaguer.
L'amiral parle de nouveau»
— Organisez la garde ici pour la nuit. Et puis, là-bas, à l'avancée, envoyez-moi une escouade d'avant-poste, vingt-cinq hommes,
— Là-bas ?
— Oui, sur la voie, vers la maison du garde. Point de feu ! Et du silence.
On se regarde.
— Mais là~bas, c'est hors de Paris I
— Allons, vingt-cinq hommes de bonne volonté ! On les trouve. Pourtant il y a des hésitations et
des réclamations. Les vieux sédentaires ne se sentent pas faits pour le service à l'extérieur. Et puis, on réclame contre l'armement. Le fusil à tabatière ne jouit d'aucune confiance.
— Nous n'avons pas de fusils à tir rapide ! Qu'on nous donne des chassepots !
On s'arrange. Si nos gens n'ont pas de chassepots;
— parce qu'il n'y en a pas, — raison péremptoire,
— une demi-compagnie de chasseurs à pied appuiera l'avant-posle, échelonnée sur la droite et au bas du remblai.
La troupe s'éloigne. Il y a dans les rangs tous les volontaires de tout à l'heure pour l'expédition d'Athis et entre autres, le sacristain de la Salpêtrière, plein d'un entrain qui contraste avec la nature de ses pacifiques fonctions.
Ils se perdent dans l'éloignement ; nous ne les voyons plus que comme de petites barres noires sur la blancheur du ballast de la voie, entre les rails multiples, minces fils de métal brillant tendus entre eux et nous.
La nuit est venue. Le lieutenant Bouchaudon et moi nous nous promenons lentement sur la ligne, un peu en avant de l'enceinte de Paris. Un profond silence
est autour de nous ; une graniie paix plane sur la campagne endormie, sur la masse noire de la ville. La pure lumière de la lune baigne doucement toute la plaine, en éclairant les profondeurs comme pour s'associer à notre vigilance. Dans le ciel d'un bleu léger, de» nuages blancs, pommelés, bondissent, se heurtent comme un troupeau, chassés par une tiède brise du sud-ouest.
Et le lieutenant — qui ne fait pas de politique, — exception rare — évoque, devant cette belle nuit les souvenirs de Crimée et d'Italie. C'est un soldat qui parle, mettant de la bonne humeur dans les récits les plus tragiques ; et moi qui n'ai rien vu et ne sais rien par moi-même, je ne puis lui répondre que par des souvenirs empruntés aux récits de mon grand-père, qui, volontaire de treize ans, en 1792. courut durant la campagne d'Italie les plus dramatiques aventures.
Quels hommes ceux-là ! Et nous, que sommesnous ? Qu'allons-nous être ?
Deux heures s'écoulent ainsi. Rien de plus calme que cette première partie de notre veille. Nous allons faire une ronde, selon la consigne. Après quoi, nous dormirons un peu.
Dormir! où? Il n'y a pas encore de tentes suffisantes. Il y a les casemates, terreuses, humides ; il y a le talus au gazon roussi ; il y a le sol nu. Après
avoir rôdé un instant, cherchant une couche commode, je finis par m'installer dans une brouette vide; je m'y allonge comme dans un fauteuil, mon sac sous la tête formant traversin, mon fusil sous la main et je m'endors !
Combien de temps ai-je dormi?
Soudainement, des coups de feu, des cris, un tumulte !
Je m'éveille en sursaut. Je crois à une surprise, à un engagement.
Ce n'est qu'un incident héroï-comique! Et pourtant sur toute la ligne des fortifications, le clairon sonne de proche en proche et ses appels se perdent dans l'éloignement, comme pour faire le tour de l'enceinte. On court sur le rempart. Il y a une alerte.
En même temps on me met au courant de ce qui vient de se passer.
Le sacristain est la cause de tout ce branle-bas. Au poste avancé, tout à l'heure, il a quitté ses camarades, et la nécessité de s'isoler lui a fait chercher quelque abri loin du groupe. Il s'est glissé discrètement le long du remblai, du côté de la Seine, et il a trouvé dans les abatis d'arbres la retraite souhaitée. Là, sans quitter son fusil, qu'il tient droit devant lui, solidement appuyé au sol, il se croit tranquille, invisible à tous les regards. Mais l'indiscrète lune continue à cribler de ses flèches les profondeurs de la cam-
pagne. Elle met une aigrette lumineuse le long de la baïonnette de notre homme. Cette aigrette se meut et se déplace légèrement.
Un caporal et deux gardes, qui reviennent de l'avancée, aperçoivent la baïonnette flamboyante ; ils croient à une embuscade, à quelque troupe ennemie h l'affût dans l'abatis, et sans autre réflexion, ils font feu dans le tas, au juger. Le sacristain, effaré, se dresse ; instinctivement il lâche son coup de fusil. Les balles du caporal et de ses hommes sont allées frapper le blindage de la canonnière qui sommeillait au quai ; les marins ripostent. Le poste avancé se mêle à l'affaire. Le clairon sonne. Et voilà comment le sacristain de la Salpêtrière, pour une cause toute personnelle, a failli faire prendre les armes à tout Paris.
On rit beaucoup, puis tout à coup on ne rit plus. C'est que l'amiral arrive en coup de vent, furieux. Mis au courant, il parle de faire fusiller, tout bonnement, les imbéciles qui viennent de déterminer une telle alerte.
Et j'entends le major, près de moi, mâcher son refrain :
— Il n'y a qu'une garde nationale, je vous dis. Il n'y en a qu'une.
Les hommes, ainsi mis sur pied brusquement, tout secoués, ne peuvent se décider à se rendormir.
Ils font des visites à la cantinière bien approvisionnée ; des discussions s'entament autour du bidon, vers lequel se tendent fréquemment les petits verres, pour les « tournées » obligatoires.
Deux têtes brûlées ne s'entendent pas sur une question d'escrime à la baïonnette. Et les voilà qui se mettent en garde et se livrent, au grand risque de se trouer la peau, à un simulacre de combat qui menace de tourner au tragique. Les gros mots pleuvent; les coups se font sournois et mauvais. Pour en finir, nous envoyons le plus enragé achever sa démonstration dans une casemate. Le calme renaît ; on se prépare à reprendre le somme interrompu, quand des voix chuchotent :
— Des uhlans ! Il y a des uhlans dans la vallée de la Bièvre.
— Où?
— Là, à droite, à cent mètres du rempart.
— On les voit ?
— Le factionnaire en a vu un ; on est allé prévenir l'amiral.
Cette fois, en effet, on a procédé avec une prudence d'Apache. Si le uhlan allait se défier et disparaître ! Le contre-amiral, prévenu, arrive, assez nerveux :
— Qu'est-ce qu'il y a
On lui montre à distance une forme blanche mouvante. La lune, à son déclin, n'éclaire plus
suffisamment pour que l'on distingue bien. Mais un faible hennissement ne permet pas le doute.
Cependant le vieux marin n'est pas persuadé :
— Vous dites un uhlan ? Enfin !
Il prend le fusil du factionnaire, il vise, il tire. La détonation se perd. Rien ne bouge, rien ne répond. L'officier passe en haussant les épaules.
Peu après, l'aube naît. Et nous voyons un vieux cheval blanc, au piquet, dans un carré de pâture ! Le voilà, le uhlan !
Un grand frisson traverse le ciel. Il est petit jour. On prend déjà la goutte, le sacramentel vin blanc. Cela s'appelle «tuer lever ». Et un érudit rapporte que c'est un symbolique hommage, très ancien, à Phébus Apollon, vainqueur du serpent Python, une libation matinale faite au dieu personnifié par le vin clair couleur de soleil. Beaucoup observent religieusement cette coutume et multiplient l'hommage; et l'astre-dieu, ainsi largement honoré, monte comme un bouclier d'or rouge sur Paris , à travers les vapeurs légères de l'Orient.
A ce moment, encore un espion ! On amène un homme que deux gardes nationaux ont trouvé caché dans le fossé du bastion. Caché, ou pour mieux dire couché, car il dormait comme un loir quand on l'a empoigné.
Il a encore le poil brouillé et les yeux chassieux,
sale d'ailleurs et déguenillé, coiffé d'une loque, la chemise bâillant au col, sous une veste pisseuse rapiécée, sordide, l'air rogue, bien que restant tout alourdi, mal réveillé, d'un sommeil d'ivrogne :
— Qu'est-ce qu'on me veut?
— V^otre nom? votre état ? d'où venez-vous ? Où allez-vous ? que faites-vous là ? Vos papiers ? vos papiers ?
A toutes ces questions, qui partent comme des pétards autour de lui, l'homme ne répond rien, ou répond d'une voix traînante :
— Sais pas !... n'en ai pas !,.. Je dormais !...
— Allons ! son affaire est claire ! — Quatre hommes, et en route pour l'état-major de la place, comme celui d'hier soir, le dessinateur! Oh ! c'en est un vrai, celui-là !
Le vagabond, le rôdeur de nuit — ce n'est bien évidemment pas autre chose — s'en va pesamment, d'un pas d'ours, entre les quatre hommes.
On fait l'appel, on déjeune. Alors commence, pour ceux qui ne sont pas de faction, la flânerie le long du rempart, sur le chemin de ronde. Quelle vie morne et désœuvrée ! Les Prussiens n'ont pas donné signe d'existence. S'ils entourent Paris, comme on continue à l'affirmer, c'est d'une ceinture invisible. On voudrait un incident, une émotion. Il n'y a rien, rien que la route qui poudroie et le gazon piétiné
qui rougeoie. Du même mouvement lent, à travers la poussière, la fourmilière humaine continue les terrassements, le déblaiement de la voie, le travail des sacs. On a relevé le poste avancé. Nos gens sont revenus, tout fiers de la confiance de l'amiral, de cette nuit passée dans l'attente perpétuelle d'une attaque. Ils se sentent plus soldats qu'hier.
Vers trois heures, un groupe d'officiers supérieurs arrive au bastion. A leur tête, un petit homme aux yeux noirs très vifs, en petite tenue de général, marchant allègrement, parlant peu, donnant çà et là quelque indication d'un geste bref; c'est Trochu, qui vient voir l'état des travaux de défense. H passe, après un examen rapide, et s'en va vers la Seine. Il n'a pas de prestige personnel ; on le dit résolu, énergique : c'est un Breton. Entre ses mains repose maintenant le sort de Paris. On ne sait pas ce qu'il fera. Il n'excite encore que la curiosité.
Après cette visite, plus rien de notable jusqu'au soir, jusqu'au moment où nous remettons la garde du bastion à une autre compagnie, car je ne compte pas les arrestations nouvelles faites dans la journée, les « espions » saisis à tout bout de champ. Tout compte fait, y compris le dessinateur et le vagabond, nous en avons pris dix-sept dans ces vingt-quatre heures.
Dix-sept espions capturés, cela n'a rien d'héroïque,
certainement; mais c'est bien joli pour une journée d'entrée en campagne.
Je me suis lié avec le major, toujours rageur ; il ma raconté ses campagnes d'Afrique et développé SCS théories militaires. Et, tout en rentrant, nous causons de ce qui vient de se passer. Il me quitte sur son sempiternel refrain :
— Vous en verrez bien d'autres, allez ! Il n'y a qu'une garde nationale, je vous dis ! Il n'y en a
qu'une !
Sepiejnbj'e-Octobre. — Un à un les théâtres se ferment, et des soirs mornes succèdent à l'agitation d'autrefois. La fourmilière parisienne change d'aspect, Parmi ces théâtres maintenant clos, il en est un que nous regrettons particulièrement. Depuis que la Coupe du roi de Thulc nous a ous'ert les séduisants horizons de la musique, il nous apparaissait comme une terre promise pour les débutants : c'est le Théâtre-Lyrique de la place du Châtelet. Sa clôture toutefois a précédé les événements qui aujourd'hui nous accablent ; elle ne peut leur être attribuée.
Sans eux pourtant et, à cette heure même, il pourrait être ouvert de nouveau et nous donner le plaisir de quelqu'une de ces intéressantes reprises ou de ces brillantes premières représentations, dont il compte
dans ses annales un si grand nombre, principalement à l'actif de M. Carvalho, directeur jeune, entreprenant et hardi, que j'espère bien connaître un jour. Le glorieux Faust n'est pas né sur cette scène, inaugurée seulement depuis octobre 1862 ; elle continue le Théâtre-Lyrique du boulevard du Temple et nous y avons vu bien des œuvres qui resteront. Là furent donnés le Jardinier et son Seigneur, du charmant Léo Delibes, les Pécheurs de perles, de Georges Bizet, — les Troyens, d'Hector Berlioz, soirée mémorable à laquelle j'assistais, de l'amphithéâtre supérieur, perdu dans la foule hurlante, gouailleuse, traversant d'éclats de rire des scènes dont beaucoup cependant sont fort belles. — On me dit que Berlioz, — un de mes compatriotes. Dauphinois, comme Stendhal, comme le peintre Hébert, comme Emile Augier, — fut parfois très dur dans ses critiques pour ses grands confrères, tels que Rossini et Verdi, et qu'il n'épargna guère ses aînés, notamment Hérold et Grétry. La presse et l'opinion ont été à leur tour dures pour lui, jusqu'à la cruauté. Les Troyens se relèveront peut-être de cette triste chute. 11 faut se souvenir de la destinée de Guillaume Tell.
Là encore, nous applaudîmes cette délicieuse
, GUERRE ET COMMUNE. o9
Mireille, de Charles Gounod, tout embaumée des souffles de la Provence, terre gallo-grecque et latine où chante le noble et pur aède Frédéric Mistral. En cette occasion, ici encore, le public, s'il a été respectueux, a été froid ; il n'a pas compris le charme de cette partition. On a remanié l'ouvrage, on l'a réduit à trois actes; sous cette nouvelle forme, le succès n'en a pas été plus net. Nous avons gardé, nous, pour cet opéra une tendresse particulière ; il évoque à nos yeux, bien que dénaturés selon les exigences du théâtre, les paysages virgi liens, les figures idylhques du pays lointain dont la porte dorée s'ouvre au bout des premiers champs d'oliviers du Dauphiné, parmi les mûriers et les figuiers, le long du Rhône tumultueux. Et, un peu par égoïsme méridional peut-être, nous proclamons que Mireille est un chef-d'œuvre et qu'elle vivra.
Mireille d'ailleurs, c'est madame Miolan-Carvalho, cette enchanteresse qui fut la Marguerite de Faust, et il nous semble que chacune des créations auxquelles son nom s'attache est comme revêtue pour toujours d'un charme qui la préservera de la destruction et de l'oubli. Peu après Mireille, elle réincarna la Pamina de la Flûte enchantée, une des plus belles reprises faites sur cette scène, qui en compte tant de remarquables. Elle devait bientôt, en 1867, y personnifier rhéroïne de Roméo et Juliette qui, jusqu'ici,
reste avec Faust au sommet de l'œuvre du chef de l'école française.
Nous vîmes aussi défiler sur ce même théâtre, objet de nos juvéniles ambitions, le Don Juan de Mozart, qu'on chantait en même temps à l'Opéra et au Théâtre-Italien, le Sardanapale et le Dernier Jour de Pojnpéi, de Victorin Joncières, la Jolie Fille de Perth, de Georges Bizet, qui, comme M. Joncières, y compta deux ouvrages en bien peu de temps, chance des plus rares pour un compositeur ; une toute petite pièce : £"71 prison, très modeste début d'Ernest Guiraud à son retour de Rome, et enfin, il y environ un an, le Rienzi de Richard Wagner, qui excita fort notre curiosité après la représentation de Tannhauser, ouvrage tombé sous les sarcasmes du public de l'Opéra.
Rienzi n'a rien de révolutionnaire, rien de vraiment subversif pour l'ordre ancien de la musique dramatique ; c'est un opéra ou l'influence italienne est fort sensible et que, dit-on, renient les très rares adeptes du compositeur saxon, dont Tannhauser est l'évangile.
Parmi les critiques musicaux beaucoup vont, en leur haine aveugle de ce qui émane de M. Richard Wagner, jusqu'à la haine de Rienzi qui, certes, ne justifie point tant de passion. Je me rappelle une soirée passée en compagnie de M. Azevedo, qui écrit,
je crois, à l'Opinion nationale. Jamais antipathie musicale ne s'est exprimée plus ardemment que la sienne. Pour lui, Rossini seul est Dieu, et il en est le prophète ; Meyerbeer n'est qu'un misérable tapageur ; son Robert le Diable qu'une ridicule palinodie ; les Huguenots même ne trouvent pas grâce à ses yeux. Il a été le contempteur des Troijens, comme M. Scudo de la Revue des Deux Mondes, comme M. Jouvin du Figaro, comme M. Nestor Roqueplan du Constitutionnel. On pressent ce qu'il doit penser de Rienzi. En en parlant, en cette rencontre, pourtant déjà loin de l'événement, sa rage durait encore.
— J'y suis allé, nous disait-il, j'y suis allé parce qu'il le fallait ! mais j'avais mon médecin avec moi ; oui, monsieur, j'avais mon médecin !
Charles VI aura été, en avril, le dernier ouvrage , représenté au Théâtre Lyrique. Cette reprise du vieil opéra de F. Halévy n'avait pas passé sans quelque difficulté ; le sujet en déplaisait à la censure. Le refrain : « La France a l'horreur du servage » a toujours paru révolutionnaire à ce qu'on appelle le « pouvoir ». Il n'est pourtant dirigé que contre les envahisseurs de la Patrie, et c'eût été aujourd'hui, mieux que jamais, l'occasion de le chanter I
Hélas ! en ce moment les chants s'éteignent — chants d'amour et de jeunesse, chants de vaillance et de patriotisme. On a la gorge serrée .
Et pourtant malgré tout, au fond de nous, l'espérance, « l'espérance aux mauvaises paroles », dit le poète antique, veille constamment. Et des projets s'ébauchent, se formulent au milieu des préoccupations quotidiennes, des inquiétudes et de l'accomplissement de devoirs multiples. — Je travaille un peu. J'ai notamment repris, mis en goût par le Kobold, un projet qui date pour moi de trois années — un petit poème d'Orient, pour lequel je voudrais un compositeur épris de lumière et de couleur.
J'en parle à des amis. L'un d'eux me signale un jeune musicien récemment revenu de Rome, dont je n'ai pas jusqu'ici entendu prononcer le nom. Ce qu'il m'en rapporte me donne le grand désir de le rencontrer. Quand le pourrai-je? U est maintenant, sac au dos, on ne sait où, dans un bataillon de marche, où il s'agit d'une autre musique que celle des flûtes et des lyres.
Il s'appelle Massenet ; on le dit plein de talent et de modestie.
Espions. Télégraphie nocturne. — L'idée qui domine depuis quelques jours et s'empare de tous les espritS; c'est que nous sommes trahis! Trahis dans Paris 1 Trahis partout ! Par qui ? Comment ?
On ne le précise pas. Partout, et de plus en plus, on voit des espions, des signes mystérieux de connivence entre des correspondants insaisissables.
Nous ne pouvons nous résigner à la réalité de nos revers. Cette défiance de l'inconnu, cette suspicion perpétuelle des hommes et des choses, n'est-elle pas simplement une forme de notre orgueil? Nous ne voulons pas admettre l'infidélité de la fortune. Nourris de récits chevaleresques, enfants chéris de la victoire, selon la légende, entrant toujours crânement dans les capitales, panache au front, tambours battants, clairons sonnants, enseignes déployées, ayant crié jusqu'au milieu d'août : « A Berlin ! A Berlin! » voilà que tout à coup notre esprit perçoit au large de l'espace des voix qui crient : « A Paris ! A Paris ! » et que nous entendons déjà le pas lourd des légionnaires du César prussien et le roulement de ses chars armés de monstrueux canons. Nous étions forts pourtant, et irrésistibles ; on nous l'a dit, du moins î Il ne manquait à nos troupiers ni un bouton de guêtre, ni une bretelle de sac, encore moins de la poudre, des balles et du pain I Et nous avons connu l'épouvantable défaite ; notre armée s'est émiettée, prisonnière, en déroute. Nous ne savons plus au juste où elle est, et qui la commande. Le général Trochu gouverne Paris. Le gouvernement nouveau organise la défense nationale. Le Parisien chasse aux espions.
Dans les cafés on en arrête, dans les gares, dans les réunions publiques. C'est une ivresse d'un moment quand on en tient un, vrai ou faux ; c'est comme la petite monnaie d'une victoire. La nuit surtout, nous devenons particulièrement impressionnables et féroces.
Ce soir, on est venu me chercher en grande hâte et en grand mystère, comme si quelqu'un dans l'ombre pouvait entendre et voir, malgré la profonde solitude de la maison. On m'a fait monter dans une chambre, sous les combles, fenêtre ouverte, lampe éteinte, et de là on m'a montré à deux cents mètres une petite lueur, dans la sombre masse des maisons qui forment le quartier de la Gare.
Une lueur, une petite lumière pareille à une étoile rougeâtre dans le ciel noir, à la hauteur d'un cinquième étage. Nous sommes restés là, longtemps, immobiles, parlant à voix basse, comme pour ne pas effaroucher le mystère. La petite lumière brillait toujours, parfois plus vive, comme si on l'eût attisée. Une fois ou deux, elle a changé de place.
— Voyez, voyez, a dit alors quelqu'un, la lueur se déplace; c'est évidemment un signal, ce ne peut être qu'un signal. Des hauteurs de Châtillon on doit Tapercevoir ; on dit que les Prussiens ont des intelligences par là. C'est un télégraphe de nuit. Il faut aller avertir le commissaire, prendre le télégraphiste sur le fait.
Comme les têtes s'échauffaient, la petite lumière tout à coup s'est éteinte. Il était un peu plus de minuit. La correspondance nocturne était terminée ou, plus simplement peut-être, l'espion avait soufflé sa bougie et s'était couché bourgeoisement.
Il a fallu pourtant en avoir le cœur net. Nous sommes sortis ; nous avons marché dans les ténèbres vers la maison suspecte. Malheureusement, nous ne l'avons pas reconnue ; nous ne nous sommes pas, du moins, entendus sur sa véritable situation.
Et assez penauds, bien que développant encore tout un système sur la télégraphie mihtaire adoptée par l'ennemi et incontestable — in-con-tes-table, — nous sommes revenus nous coucher, nous serrant la main en silence, avec le vague sentiment de notre ridicule.
Nous avons pris l'habitude de nos gardes au rempart tous les deux ou trois jours. La fièvre de la première veille calmée, la vie y est devenue monotone, fastidieuse. On use le temps en des parties de bouchon ; quelquefois le bataillon fait une promenade militaire, une reconnaissance hors de l'enceinte, jusqu'à la zone des forts. C'est une joie d'écoliers pour nous que ces promenades, où l'on se dégourdit les jambes, rouillées par les nuits passées à
la belle étoile ou sous des tentes très sommairement installées.
Les jours de pluie, le bastion est un marécage, et c'est alors un sauve-qui-peut général. Ceux qui ne sont pas de faction vont s'abriter dans les dépendances de la gare ou chez les petits débitants.
J'ai passé toute une nuit pluvieuse, debout dans une casemate, et dormi, appuyé sur mon fusil dans l'angle le plus sec ; un bon lit est préférable ; enfin, on dort où l'on peut.
Un de ces derniers soirs, l'un de nos hommes chargés de veiller sus les appareils du sémaphore électrique, qui n'a pas encore fonctionné, n'a trouvé rien de mieux que de s'étendre lourdement sur la caisse contenant les éléments . Quand il s'est relevé, tout était en désarroi, des fils rompus, laverrerie cassée. Les appareils avaient été bien gardés, seulement... ils n'étaient plus bons à rien.
Il n'y a qu'une garde nationale, comme dit l'adjudant-major qui continue à circuler au milieu de nous, avec un sourire amer.
Il reconnaît pourtant qu'il y a de braves gens, de braves cœurs parmi tous ces indisciplinés. Beaucoup se feraient tuer en riant, à la française ! Mais, voilà ! Il n'y a pas, quant à présent, de quoi se faire tuer, et l'indépendance frondeuse, la blague parisienne, mènent ces masses.
Ce soir, nous revenions du bastion. Comme nous arrivions au sommet du boulevard de l'Hôpital au débouché de la place d'Italie, une énorme colonne de fumée noire s'est élevée à l'horizon, vers les Buttes- Chaumont, une fumée épaisse, aux lourdes volutes, avec des langues rouges dardées hors de sa masse. Imposant et terrifiant spectacle que celui de cette éruption gigantesque dans le ciel pur, comme si tout à coup un cratère venait de s'ouvrir dans les collines parisiennes , vomissant des laves incandescentes et de la fumée.
Quand nous sommes rentrés, la torche gigantesque brûlait toujours ; elle brûle encore , moins haute, plus rouge sur le fond du ciel nocturne. Nous savons maintenant de quoi il s'agit, par des gens qui ont couru au feu. C'est le dépôt de pétrole des Buttes-Chaumont qui brûle. On a emmagasiné là, couverts de terre, une grande quantité de fûts d'essence. Autour de cet amas, il s'est formé une atmosphère très inflammable ; une allumette frottée par un ouvrier pour allumer sa pipe y a mis le feu. L'homme a été sérieusement atteint. L'intelligence et l'activité des habitants du XIX^ arrondissement ont contribué à circonscrire le foyer de l'incendie.
Hier, point de service. — Soirée passée au club de Ba-ta-clan. La salle est comble du parterre aux frises ; elle grouille de têtes vociférantes ; des bras s'agitent, des mains se tendent vers l'estrade, c'està-dire vers la scène où se succèdent les orateurs, exposant des moyens variés pour la délivrance de Paris.
De ces figures apparues dans la fumée des cigares et des pipes, je n'ai retenu qu'une seule. Celle d'un grand gaillard, au franc visage, à la longue barbe soyeuse, vêtu en garde national, mais coiffé d'un bonnet polonais.
Il propose la formation d'un corps exclusivement composé de Polonais. Les hommes seront coiffés du bonnet national, envoyés au feu en première ligne, et comme il y a dans l'armée ennemie beaucoup de Polonais prussiens, ces derniers reconnaîtront immédiatement leurs frères en nationalité ; ils ne tireront pas, et alors...
On devine la suite. Voilà Paris débloqué par la grâce d'un bonnet de fourrure ! Idée chevaleresque], sentimentale et naïve. On applaudit, et l'orateur se retire, radieux.
Châtillon. — Cette fois, il ne s'agit plus d'une parade.
On vient de se battre sur les hauteurs de Châtillon. — Courte rencontre. — Le général Ducrot s'est heurté à de fortes masses ; il a dû faire retraite sur Paris.
Nous allons jusqu'à la barrière , où des blessés nous arrivent déjà de Villejuif. — En attendant les baraquements d'ambulance, qu'on doit nous construire sous les arbres de la Hauteur, ces blessés seront reçus à l'infirmerie. Et comme nos huit internes nous ont été successivement enlevés pour le service des hôpitaux militaires, il va falloir en redemander d'autres pour les soins à donner à nos blessés, déjà réunis au nombre de trente-six.
L'un d'eux m'a montré son chassepot tellement échauffé après quelques décharges qu'il n'en peut plus faire] jouer la batterie. Cette arme perfectionnée est devenue entre ses mains une arme inutile, un bâton, une massue !
Et là-bas, l'autre soir, nous fulminions contre le fusil ancien modèle ! Déchirez cartouche ! C'est l'enfance de l'art ; au moins tant qu'on a des cartouches on peut se battre. Le progrès , dont il ne
faut point médire, a parfois de désagréables surprises !
Le commandant m'a gratifié d'un remington tout neuf, fusil plus perfectionné que le chassepot. C'est une arme élégante ; ça porte à deux mille mètres. Avec ça , moi aussi je ferai merveille, quand j'aurai des cartouches spéciales ; seulement je n'en ai pas, et on n'a pu me dire où j'en trouverais. Je dois me contenter du fusil pour le moment.
Ce soir, de lointaines explosions s'entendent. Ce sont les ponts de Sèvres, de Billancourt et de Saint- Cloud qu'on fait sauter.
AkTte de nuit. 22 octobre. — En vérité, nous ne savons plus qui nous dirige, dans quel esprit et vers quel but. Le temps se passe en ordres et en contreordres. C'est à croire qu'un souffle d'anarchie est sur nous. Qui commande dans Paris? Il semblerait parfois que c'est le citoyen Tout-le-Monde.
La nuit dernière, je dormais bien tranquillement, quand, vers une heure, on sonne ! Je vais ouvrir ; j'aperçois sur le palier un grand gaillard barbu, aux longs cheveux, coilfé d'un chapeau de feutre à grands bords, l'air d'un modèle ou d'un bandit, avec une large ceinture rouge sous une veste de chasse et
la crosse de deux pistolets ploDgeant dans la ceinture. Je reconnais tout de suite celui que nous nommons entre nous « Mardochée ». — C'est un ami, un ancien collègue, amateur de peinture, amateur d'émotions romanesques, et grossissant volontiers, de par l'activité de son imagination, les incidents les plus ordinaires. — Il est un peu « mouche du coche » et nous nous défions communément de son zèle ; mais c'est un brave homme qui ne ferait pas de mal à un ciron, malgré ses formidables pistolets. Les pistolets sont pour le pittoresque seulement.
— Vite, me souffle-t-il, avec des airs de conspirateur, habillez-vous ; prenez votre fusil, des cartouches et descendez . Toute la compagnie est déjà rassemblée devant l'Hospice.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— On marche sur la mairie du XUP.
— Pourquoi faire?
— Je n'en sais rien ; c'est grave !
Je suis Mardochée ; nous arrivons à l'Esplanade, nuit noire. Des ombres confuses se cherchant, chuchotant. Ordre de marcher sur la mairie ! Là, on verra.
Enfin, on s'aligne ; on monte d'un bon pas vers la place d'Italie. La mairie semble endormie. On frappe. Après une longue attente une voix répond. On parlelemente. On demande à parler au maire. Ce n'est pas possible.
— Au résumé, que faut-il que nous fassions?
— Que vous vous en alliez, riposte la voix, goguenarde.
— Cependant, les ordres...
— Il n'y a pas d'ordres.
Nous battons en retraite, à la fois furieux et penauds. Il est prés de trois heures du matin. Déjà s'ouvrent des débits de boissons, où les hommes s'arrêtent, ^s'attardent. La compagnie se disloque, s'égrène le long du chemin.
Pour Mardochée, il a disparu. Il est sans doute allé se coucher, après avoir mis tout le monde en mouvement.
En vertu de quelle indication a-t-il agi? Quel pouvoir mystérieux nous a dirigés ?
Fausses alertes, propres seulement à démoraliser des gens de bonne volonté.
BatLerie de V École polytechnique: « V Alerte ». — Rencontré Edouard Blau , au rempart. Nous ne nous sommes vus que rarement, depuis l'investissement; pourtant nous avons du travail en train ; il faudra s'y remettre, un de ces jours. Il m'apprend qu'il est mon voisin au secteur. Il sert dans le bataillon
de l'École polytechnique. Joli costume, avec un képi galonné d'or. Un corps d'officiers !
Nous causons de notre pauvre Coupe du Roi de Thulé, ensevelie après son triomphe dans une ombre d'où elle ne sortira peut-être jamais !
Je parle avec attendrissement de ce Kohold qui n'aura vécu que quelques soirées. L'aérienne Trévisan s'est envolée vers l'Italie; la troupe de l'Opéra Comique s'est dispersée ; les amis et les camarades se militarisent, là-bas, de l'autre côté de ce Paris, que nous ne traversons plus que de loin en loin.
Blau me raconte sa vie militaire. Les moindres choses, les détails les plus enfantins nous amusent en ce moment où pourtant la vie est si grave : on pourra retrouver plus tard en ce récit des noms et quelques menus faits intéressants à évoquer.
« — Quand, me dit -il, il a été bien évident, toutes illusions étant tombées, que le siège de Paris par l'armée prussienne était proche, l'École polytechnique, se souvenant du rôle glorieux qu'elle a joué en 1814, a réclamé une part dans la défense. On lui a confié la garde et le service de l'artillerie de rempart, aux bastions 86-87, près de la porte d'Italie.
» Les batteries destinées à desservir ces deux bastions ont été organisées par le général Riffault, directeur des études à l'École.
» Tous les élèves de deuxième année ayant été incorporés dans l'armée active, on a dû composer les batteries avec les élèves de première année, ceux qui venaient d'être admis à l'École et n'y étaient pas encore entrés, enfin, tous les anciens élèves qui se trouvaient disponibles. Cela ne suffisant pas , on a accepté, comme servants volontaires, des amis de la maison, dont la bonne volonté devait tenir lieu de science. On a été jusqu'à recruter des professeurs, tels Ossian-Bonnet et de Loménie. Il y a, parmi les polytechniciens , Cornu , Leauté , Gauthier- Villars l'éditeur, et d'autres dont le nom m'échappe. Parmi les volontaires, je fréquente surtout Edouard Cadol, l'auteur des Inutiles , et Caignard, attaché au musée des Monnaies.
» Les pièces confiées à la vigilance et au service assez inexpérimenté de ces artilleurs sont un peu de toute provenance.
» Une grande pièce de siège datant de Louis XV, le Régent, trône majestueusement à la gauche de la porte d'Italie. A la suite viennent des obusiers de toute époque et de tout calibre, parmi lesquels YAleî^te qui, domine fièrement la Bièvre.
» A cette pièce se rattacheront, malgré la tristesse des jours que nous traversons, bien des souvenirs de gaîté et de cordiales relations.
û La garde du bastion est composée d'éléments
très jeunes, très joyeux, très amicaux. L'absence d'ordre et de discipline qui règne un peu partout se rencontre là aussi. Nous avions reçu comme chefs de pièces les élèves qui venant de passer victorieusement leur examen, n'étaient cependant pas encore rentrés à l'école. Xous leurs avions tenu ce langage :
» — Ou vous êtes de vrais chefs de pièces et alors, pour la faction à faire la nuit, devant les canons vous viendrez nous réveiller au moment voulu , ce qui vous procurera une nuit blanche ; ou bien vous êtes nos camarades et alors chacun de nous se lèvera consciencieusement à l'instant précis, et vous pourrez dormir à votre aise, tout en montant, bien entendu, votre faction, quand viendra votre tour.
)) Cette seconde solution ayant été acceptée, nos supérieurs sont devenus de simples camarades et les pièces n'en sont pas moins surveillées.
» L'Aie?' te a pour chef le jeune Mellerio, un des fils du grand bijoutier de la rue Castiglione. Nous l'avons surnommé " Fleuve de miel » , traduction de Mellerio. selon nous du moins. Notre pièce a déjà conquis quelque célébrité dans les deux bastions, à cause de la bonne humeur de ses servants.
» Dans les instants de loisir nombreux que laisse le service, on joue aux dominos sous la tente, et comme les tables manquent, nous avons inventé
les dominos à la « casserole » , c'est-à-dire qu'on mêle les dominos dans l'ustensile de ménage en question, et cela fait un bruit qui dénoncerait à l'instant notre présence aux Prussiens , s'ils n'étaient pas à deux lieues de nous.
» Depuis, avec les premiers froids, nous avons pu nous installer dans des casemates et y jouer au baccara. Cadol y a déjà gagné des sommes considérables. S'il continue dans les mêmes proportions et si le siège dure jusqu'en janvier, il pourra bien se retirer avec un gain total de quarante-cinq à cinquante francs; c'est du moins ce que prétendent les perdants.
» On nous a armés de chassepots qui, à l'École, servent à l'instruction des élèves. Il a fallu nous en enseigner l'usage. Nous avons donc été conduits à la cible. La distance étant assez considérable entre le but et le tireur, chacun a mis son amour-propre à tirer juste, tout au moins à ne pas s'écarter du but de façon à se rendre ridicule. Dans notre groupe il y avait des chasseurs émérites, et d'autres camarades qui n'avaient jamais touché un fusil. J'étais de ceux-là. Résigné d'avance à un échec lamentable, je tire ma première cartouche. Nous n'en avions que deux à brûler. 0 miracle! le drapeau s'agite. J'ai mis dans la cible. Ceux qui me connaissent s'étonnent, mais, ironiques, m'attendent à la seconde
cartouche. Mon tour revient. Ma seconde balle arrive encore au but visé, ou du moins proposé, car je n'ai jamais compris ce tour d'adresse. Deux balles dans le noir sur deux.
)) Du coup on me nomme pointeur de V Alerte ; mon rôle est alors devenu difficile, car pour pointer il faut se servir de la hausse, et pour se servir de la hausse, il faut faire un calcul ; or j'ai toujours été rebelle aux mathématiques, même les plus élémentaires. Je me suis tiré d'afTaire en pointant de « chic », ce qui n'a pas grand inconvénient, l'^l/er^e, jusqu'ici, n'ayant jamais été chargée ; du reste, aux bastions 86-87, nous en sommes encore à tirer notre premier coup de canon.
» Je ne suis pas même sûr que la poudrière dont nous avons la garde ait jamais renfermé de munitions. Nous faisons des manœuvres simulées pour, au moment de charger, courir à cette poudrière. Nous en revenons toujours les mains vides.
» Du reste, peu d'incidents remarquables à nos deux bastions ; pourtant chaque heure y est intéressante.
» Parfois nous avons des visites. Emmanuel Arago est venu dernièrement, nous amenant le vénérable Chasles, de l'Institut, qui fut l'un des polytechniciens défenseurs dos Buttcs-Montmarlre en 1814. Nous l'avons acclamé, souhaitant de jouer quelque
jour un rôle égal au sien ; le vœu, selon toute vraisemblance, demeurera stérile et V Alerte ne fera jamais entendre sa voix.
» Un matin, de très bonne heure, nous avons été réveillés par une visite officielle : Jules Simon et Pelletan venaient faire une tournée aux remparts. La veille au soir, une attaque de l'ennemi sur la redoute des Hautes -Bruyères, qui, est en face de nous, avait échoué. Jules Simon voulait nous l'annoncer pour nous rendre une confiaDce qui commençait à faiblir.
» — Oui, a-t-il dit, M. de Bismarck verra que, contrairement à ce qu'il affirme, on n'entre pas dans Paris comme dans une motte de beurre.
» Alors, dans le groupe des gardes nationaux accourus autour des députés, une voix s'élève :
» — C'est ça ! A Berlin !
» La France a cinq cent mille Allemands sur son territoire. Paris est investi. On en est à se réjouir qu'il n'ait pas été pris d'assaut dans la nuit et on crie encore : « A Berlin ! »
» Alors Jules Simon, étendant la main comme pour apaiser tant d'audace et d'une voix conciliante et digne, d'une charmante bonhomie ironique :
» — Non. non ! Pas de conquêtes ! Contentonsnous de garder ce que nous avons. »
Novembre. — Bien des jours écoulés, sans que j'ajoute une nouvelle page à celles que j*ai déjà écrites sur les petits incidents de notre vie. Ce n'est pas que les incidents manquent : on s'y habitue, on y devient indifférent. Et puis, on demeure dans la torpeur de l'isolement ; on se rapetisse dans son coin ; on s'y pelotonne, comme la marmotte pour son som meil d'hiver. Et c'est un sommeil, en effet, que cette vie mécanique ! Les idées s'y étiolent ; l'esprit ne voit plus rien au delà du cercle étroit de l'action physique. Paris est séparé de la France. La Salpé trière est séparée de Paris, où nous n'allons plus. Qu'irions-nous y faire, d'ailleurs ? Il est trop triste, le spectacle de ces rues mornes, de ces magasins fermés, de ces boulevards naguère si gais, le soir^ maintenant, pleins d'ombre, avec ses cafés éclairés faiblement par quelques lampes.
La disette est venue, puis la faim !
La Salpêtrière abrite une population qui n'est plus celle des jours ordinaires. Il y a des blessés ; il y a des malades de la variole. La variole est terrible. Nous avons plus de cent cinquante lits, qui ne nous suffisent pas. En outre, une colonie de vieillards de
Bicêtre est installée dans une maison d'école de la rue Jenner, contiguë à l'hospice.
La situation de tous nos administrés commence à devenir pénible. Ils ont froid; la saison paraît devoir être extrêmement rigoureuse. Pour la nourriture, on s'en tire à peu près, bien que le riz joue un rôle vraiment trop exclusif dans l'alimentation générale.
Le 26 octobre , on a fait dans le service de Jenner l'essai de la viande de cheval. « Ce qui est nouveau est beau », dit le proverbe. On a trouvé le bouillon de cheval « plus corsé que le bouillon de bœuf et la chair plus succulente ». Une lettre officielle a été adressée à l'administration centrale pour constater ce beau résultat !
Nous avons maintenant des ambulances capables de recevoir trois cents blessés. Elles sont sous baraquements, dans l'allée principale de la Hauteur et dans les dépendances de la Buanderie.
Une grande partie des lits est déjà occupée par des soldats, des gardes nationaux blessés dans les sorties, et quatre ou cinq Prussiens prisonniers.
Les médecins font très régulièrement leur service. Et ils ont de la besogne.
De ce groupe, c'est la figure du docteur Charcot et celle du docteur Vulpian qui se détachent le plus nettement. Deux amis, deux praticiens de haute valeur, deux natures absolument différentes. Charcot,
GUKRRE ET COMMUNE. 81
maigre, rasé, l'œil flamboyant sous l'arcade sourcilière profonde, les cheveux plats rejetés en arrière, la lèvre un peu dédaigneuse, la parole courte, heurtée, dogmatique, toujours précédée d'un geste long, d'un regard pénétrant, familier de langage parfois et d'une vraie bonté que trahit par instants son douxsourire éclairant cette physionomie inquisitoriale. Vulpian, grand, fort, coloré, l'air d'un Bourguignon, qu'il est, je crois, les cheveux roux, abondants, des favoris en côtelette, plein de bonhomie et de finesse sous ses allures simples. Un savant profond, d'une méthode ingénieuse, un diagnosticien d'une pénétration rare.
Tous deux iront loin.
Mon plaisir principal, en ses dernières longues semaines, a été d'aller passer mes moments de loisir dans le laboratoire du pharmacien Charles Fermond, déjà un vieil ami pour moi, très bon, très gai, très artiste. Il écrit un volumineux ouvrage de botanique ; en même temps il fait des vers, de la musique. Nous passons là, en fumant et en devisant, d'agréables heures, oubliant tout; il me dit ses joies, ses regrets, ses déboires ; moi, je lui confie mes espérances. Il est au sommet de la vie ; je la commence et j'apprends de lui qu'elle est dure à gravir. L'aimable philosophe ne lui en veut pas des amertumes qu'elle a mêlées à ses joies.
Le doyen du corps médical est le docteur Trélat, un vieux doctrinaire de 1848. Il occupa pendant quelque temps, à cette époque, le ministère des Travaux Publics. Très fermement républicain, il n'a jamais cherché, sous l'Empire, la moindre faveur. Il réside à la Salpêtrière, où il occupe un grand appartement au-dessus du péristyle de la chapelle.
C'est le médecin de tous ; il se prodigue en soins au personnel et il aime la maison comme si elle était sienne. Parfois même, sa façon de l'aimer lui inspire des actes d'initiative qui ne vont pas sans causer quelque inquiétude à notre directeur. Ce dernier, incarnation pure de l'àme administrative, ne permet pas volontiers, du moins ne souffre pas sans protestation, que l'on touche à ses prérogatives. De là, quelquefois, de petites escarmouches entre le pouvoir occulte du médecin et l'autorité officielle du directeur.
Depuis ia guerre, on le voit plus souvent. Il s'intéresse à tous nos actes et intervient volontiers dans nos causeries sur les événements du jour. Il a un grand fond de scepticisme touchant les hommes et les faits; il les juge en philosophe revenu de bien des illusions. Au milieu du conflit des opinions, il jette un mot bref — goutte d'eau froide dans la vapeur — et il s'éloigne de son pas traînant, le dos rond,
comme sentant déjà lourd à ses épaules le fardeau de la vie.
30 novembre-3 décembre. Les blessés de Champigny, — Un froid glacial, en ces derniers jours de novembre ; l'hiver s'annonce très dur. Serons-nous débloqués, enfin, avant Noël ? On parle d'aller donner la main à l'armée de province, en rompant, coûte que coûte, les lignes prussiennes. Tout le monde est prêt à marcher, tout le monde marchera, les vieux comme les jeunes. Deux mois et demi de complet investissement ont assoupli le corps à toutes les fatigues, trempé tous les courages, mis dans tous les cœurs une rage de bataille.
Nous nous disons que rien ne résistera à un torrent d'hommes ; de ces hommes, beaucoup tomberont en route certainement; mais s'il en passe le tiers, quel triomphe !
Enfin, aujourd'hui ou demain, il va y avoir « quelque chose ». On a affiché une proclamation du général Ducrot ; la garde nationale et l'armée vont s'unir en quelque vaillant effort.
Le général dit dans cette proclamation qu'il ne rentrera que « mort ou victorieux » , qu'on le verra peut-être tomber, mais pas reculer.
Au premier moment, ces mots à la Spartiate nous montent l'imagination : nous trouvons cela admirable. Et, en effet, c'est très crâne, cet engagement moral, et fait pour donner confiance aux troupes. A la réflexion, le sens critique, l'esprit de causticité qui est le fond naturel de ceux de notre race, s'éveillent en nous. Mort ou victorieux ! Voilà des mots bien imprudents. Car enfin s'il n'est pas tué et s'il n'est pas vainqueur, le général, il n'aura que deux choses à faire : ou se faire sauter la cervelle, ce qui est un expédient commode, mais indigne d'un chef devant l'ennemi; ou se vouer au ridicule, plus terrible encore que les balles.
Tout le monde heureusement ne s'amuse pas à épiloguer sur cette éloquence de parade. Après tout, il faut bien reconnaître qu'elle est nécessaire; le panache de la phrase a sa valeur comme le panache de l'uniforme.
L'affaire est engagée du côté de la Marne; hier sur la droite, les nôtres ont déjà remporté un sérieux avantage. Aujourd'hui c'est l'action décisive. Le temps est toujours froid, l'atmosphère très pure ; le soleil brille.
Nous grimpons à travers les échafaudages du petit
clocher de la Salpêtrièrc, qui coiffe son dôme d'ardoises ; nous nous installons dans la cage des cloches, avec des lorgnettes et une assez bonne longue vue. Il s'agit de voir une bataille, une vraie bataille en rase campagne. Du point culminant où nous sommes, nous devons en suivre les détails comme sur un vaste échiquier. — Illusion.
Les collines s'infléchissent et se soulèvent en masses grises, coupées de bandes vertes et jaunes, qui sont les prairies et les labours. Des maisons petites comme des dés sont versées çà et là sur ce tapis polychrome. Des vapeurs flottent par endroits. Aucune forme humaine ne se révèle dans ce vaste champ. Seules, ces vapeurs font croire que la bataille se poursuit là, sous leur voile de blancheur.
Pourtant, oui, voilà un mouvement vers les hauteurs 1 II nous semble voir des bouts de fil noir disséminés sur un fond jaunâtre. Peut-être des régiments qui évoluent !
En somme, nous voyons que nous ne voyons rien. Après une assez longue et tout à fait vaine attente, et bien qu'il soit encore, selon Hugo, intéressant de regarder un mur derrière lequel il se passe quelque chose, nous redescendons de notre observatoire.
Pendant que nous étions là-haut, des dépêches, des estafettes sont arrivées. Nous aurons des blessés à recevoir. Il faut tout préparer pour en hospitaliser
le plus possible. On les amènera sur des bateauxmouches au quai du pont d'Austerlitz, rive gauche, devant l'entrée du Jardin des Plantes, c'est-à-dire dans notre immédiat voisinage. La Pitié, la Charité en recevront aussi. Il y a aussi un baraquement d'ambulance derrière la grille du Jardin des Plantes ; il n'est pas certain qu'il soit encore logeable. Nous ne connaissons d'autres ressources assurées que celles dont nous disposons à la Salpêtrière ; nous avons pourtant mission de faire la répartition des blessés entre les ambulances particulières.
A l'infirmerie générale, nous avons un service ancien; sur la Hauteur, dans le champ de la Buanderie, des baraquements spacieux; le matériel est prêt, les chirurgiens et les internes resteront en permanence dans l'établissement. Les blessés peuvent venir.
La nuit. Un froid noir toujours. Décembre commence avec une impitoyable rigueur. M. Gobert, notre directeur, va et vient, du quai à la maison ; mais il est souffrant, très fatigué ; il se résigne à demeurer à la Salpêtrière pour présider à l'installation des blessés, tandis que j'irai, avec des brancardiers militaires et les nôtres, les recevoir à la sortie du bateau.
Nous nous activions tous, allègrement, presque gaîment. C'est qu'une lueur s'est faite dans les ténèbres de notre tristesse. Les nôtres sont maîtres du champ de bataille. Tous, gardes nationaux et soldats de ligne, se sont bravement battus. Ils ont enlevé les hauteurs de Champigny; les Prussiens ont reculé, nous laissant des prisonniers, des canons !
C'est une joie! Ducrot est un grand général!
Beaucoup de sang versé, hélas ! mais une semence de gloire pour l'avenir! Et déjcà nous voyons se rompre le carcan allemand qui étrangle la ville, et nos frères de la province accourir! >'ous attendons la France! Elle vient; au-devant d'elle, parmi les clameurs et les ardentes claironnées, vole une gigantesque Victoire ailée, qui a les traits, le geste ardent, les cheveux flottants, les yeux de flamme et la bouche vociférante de la Marseillaise de Rude.
Elle s'est détachée de la pierre de l'Arc de Triomphe. Elle a rompu l'enveloppe de bois dont on l'a voilée. Elle monte, elle vole dans la nuée, terrifiant sur son passage le troupeau des brutes allemandes, qui se terrent, épiant le moment favorable pour s'enfuir à grandes enjambées.
Cette vision nous suit dans l'ombre jusqu'au bord du quai, où il faut redescendre des hauteurs du rêve dans la réalité poignante.
Un premier bateau esl là, dans le noir, qui s'étoile de la lueur des lanternes. Des torches viennent pour éclairer la route. Le bateau est plein de blessés, les moins gravement atteints groupés sur le pont ; ceux qui sont couchés, alignés côte à côte, sur de la paille, sur des couvertures, quelques-uns sur des brancards, dans les salons de l'ontre-pont.
J'entre dans le bateau. Il y a de tout là dedans, des sacs, des képis, des casques à pointe et des casques à chenille. Français et Prussiens se mêlent, se touchent. Quelques-uns fument, et l'odeur du tabac s'associe à des odeurs de pharmacie ; le parquet est tout poisseux, le pied s'y colle, quand on reste un instant à la même place. C'est du sang étalé en larges nappes, filant en rigoles dans les rainures du bois.
On commence le débarquement. D'abord, ceux qui marchent. Ils s'en vont clopinant, soutenus par les infirmiers ou s'entre-soutenant, quand ils peuvent. Presque tous ont la capote jetée sur les épaules, nouée par les manches sous le menton. Dessous, il y a des bras cassés, des épaules percées, qui pendent ou saignent sous des linges ajustés à la hâte.
En voici un que l'on conduit, car il ne doit guère y voir clair. La tête est emmaillotée de bandes, crâne et face. On ne voit qu'un coin d'œil et un coin de bouche. Mais entre ce qu'on voit des lèvres, un brûle-gueule est planté, dont le blessé tire de larges
bouffées. Allons, en voilà un qui aura la vie dure !
Le défilé des brancards est lugubre. Toutes ces faces pâles, sous la lueur des torches, semblent déjà dormir de l'éternel sommeil. Une plainte pourtant, un mouvement léger des mains ou des genoux trahissent la vie. Mais plus d'un passe, immobile, comme aplati, aminci, corps sans souffle. Pour celui-là, tout est dit. 11 n'a plus besoin de chirurgien. On verra cela tout à l'heure, à l'ambulance.
Les bateaux maintenant se suivent et se vident.
Les blessés sont nombreux. Pourrons-nous les loger tous? J'ai envoyé demander des instructions à M. Michel Môring. l'Agent général de l'administration. Un billet de lui m'apprend qu'il doit y avoir de la place à la Charité et à la Pitié, et m'invite toutefois à faire pour le mieux, selon les ressources les plus immédiates.
De la Salpêtrière, en môme temps, on me fait dire :
— Plus de lits ! Dirigez les blessés sur un autre étabhssement.
Mais le mouvement vers la Salpêtrière est irrésistible. Les porteurs de brancards semblent ne rien entendre, quand nous leur crions :
— Arrêtez ! Attendez !
Une lueur brille dans les baraquements du Jardin des Plantes encore inoccupés. Il est près de minuit
maintenant. Nous y courons. Nous entrons dans une petite pièce, où deux officiers d'administration sont en train de manger des sardines à l'Jiuile, tout en fumant tranquillement leur cigarette.
Je leur expose notre embarras. Encore des blessés, beaucoup de blessés et plus de lits !
— Nous n'y pouvons rien , nous n'avons pas d'ordres.
— Comment ! Vos services sous baraques sont montés ici, j'ai vu des lits, des couvertures !
— Ce n'est pas complet.
— Eh ! à la guerre comme à la guerre, on s'arrangera.
— Pas moyen ce soir ; c'est trop tard.
— Mais la Salpêtrière est comble.
— Il faut faire comme vous pourrez. Ce n'est pas notre faute.
11 n'y a rien à tirer de ces messieurs. Nous les quittons ; ils continuent à manger paisiblement leurs sardines et à fumer leurs cigarettes, tandis qu'à cinquante pas d'eux la procession des brancards continue.
Faute de bras, faute d'indications, à cette heure avancée de la nuit, par cette ombre épaisse et ce froid mortel, il n'y a plus qu'un parti à prendre; laisser le convoi des blessés s'acheminer vers la Salpêtrière.
Il n'y a vraiment plus de place. Tant pis ! on se serrera. Plus de lits ! On mettra des matelas par terre, des paillasses.
D'ailleurs, il ne viendra plus de bateaux, maintenant avant le jour. On les pourra alors faire aborder plus loin.
C'est dans le baraquement du champ de la Buanderie qu'on a couché le plus grand nombre de nos blessés.
Un chirurgien est là, le docteur Cru veilliier, assisté de tous ses élèves. Il a déjà fait une partie de sa cruelle et pourtant bienfaisante besogne. Des cuvettes pleines d'eau rosée, des linges ensanglantés, des instruments dont l'acier brillant est rayé de traces rouges, des éclaboussures sur les draps, sur les tabliers, des plaintes vagues montant des coins pleins d'ombre, et le chirurgien allant gravement d'un lit à l'autre, tandis que les infirmières et la surveillante le suivent portant des bougeoirs allumés ou de ces lampes en cuivre, à la mèche fumeuse, dont la forme depuis le moyen âge n'a pas varié, voilà ce qui d'abord me frappe et m'arrête.
Le docteur Cruveilhier achève d'examiner un blessé ; il a reçu un éclat d'obus dans la cuisse droite. Le lingot a traversé les chairs et s'est arrêté sans toucher l'os. Il fait comme une poche lourde sous la peau intacte.
Le chirurgien fend la chair d'un rapide coup de bistouri et saisit le lingot qu'il tire tout rouge de la blessure et qu'il montre à ses élèves.
— Un pansement maintenant ! Et il passe, tandis que je fais lentement le tour des lits. Beaucoup de blessés déjà dorment. Quelques autres ont les yeux ouverts, fixes, pleins d'angoisse. Là-bas, dans le fond à droite, gît un beau garçon que l'on regarde avec pitié, avec émotion. Une belle tête pâle aux cheveux bruns bouclés, avec une moustache soyeuse retroussée sur des lèvres fières, de grands yeux clos, dont les longs cils font une ombre dans celte pâleur. Pas un muscle ne bouge. Ne pas se remettre de ce profond évanouissement, ce serait pour lui un bienfait. Il a les deux jambes fracassées.
Au retour, près de la porte, je vois allongé un jeune Bavarois imberbe. Le ventre est découvert ; au côté droit un trou rose, où l'on mettrait à peine le bout du petit doigt. Cela a l'air très simple. Le petit soldat pourtant va mourir. Les intestins sont perforés.
Près du blessé est assis un de nos camarades que la vue de cet enfant a apitoyé et qui sait, je crois, un peu d'allemand. D'ailleurs, peut-être le soldat parlet-il français ? Ils ont presque tous cette supériorité sur nous autres. On n'entend pas ce qu'il murmure. Il pousse de faibles plaintes, comme des vagisse-
ments de nouveau-né ; puis, par instant, ses yeux se rouvrent. Sa tête est très haute sur le chevet; il cherche à voir sa blessure , il regarde avec une espèce d'étonnement naïf cette tache rose sur la peau blanche. Puis il tourne un peu la tête vers celui qui l'assiste. 11 parle plus clairement. Il commence à dicter une lettre à sa mère.
Nous prolongeons la veillée en des causeries toutes vibrantes d'espérance. Et au delà de ces scènes tristes et touchantes, nous apercevons très clairement, par l'effet d'un rayonnant mirage de notre imagination, les coteaux de Champigny, tout bouleversés par la bataille, et nos soldats endormis sur les positions conquises, tandis que le drapeau tricolore frémit au souffle de la nuit, et qu'à l'horizon les casques pointus défilent dans l'ombre au pas accéléré de la retraite.
Deux jours passés, deux jours de joie chimérique! jNous apprenons, ce soir, que sur un ordre du général Ducrot, les nôtres ont repassé la Marne, abandonnant le terrain gagné. Ce n'est pas la retraite, ce n'est pas la défaite, c'est une manœuvre de prudence, de réserve. Quoi? enfin. On n'en sait rien au juste. On se regarde avec stupeur. Ces espérances glo-
rieuses de la veille, et tout à coup cette déconvenue, cette chute ! C'est navrant !
Décembre. — ■Votre pauvre directeur a succombé à la tâche. L'installation des blessés de Champigny aura été son dernier effort.
Déjà malade, il allait toujours, fidèle à sa vieille habitude de se rendre quotidiennement, l'après-midi, à l'administration, par tous les temps.
Un matin, je Tai trouvé renversé dans son fauteuil, la face congestionnée, la parole balbutiante. Il avait éprouvé une contrariété vive ; très surexcité, il voulait aller à l'administration. J'ai fait de vains efforts pour l'en empêcher. Il a insisté avec une volonté froide.
— Je prendrai une voiture. Je vous le promets.
Et il est parti. Rentré, le soir, il ne tenait plus debout.
Le mal a fait des progrès rapides. Il m'a fait appeler deux ou trois fois, pour me parler de l'administration. Aller à l'administration, prévenir l'administration I Toujours l'administration !
Aucune autre pensée n'occupait son esprit que celle des devoirs de sa charge.
Ainsi il s'en est allé, après une longue carrière.
Il avait été directeur de la Maternité, de la Maison de santé et de l'Hôtel-Dieu.
Hospitalier fidèle aux anciennes traditions, il était du temps où chaque établissement jouissait d'une espèce d'autonomie et exigeait de la part de ceux qui le dirigeaient beaucoup d'initiative et d'autorité réfléchie.
Il a sa légende; elle nous le représente, par exemple, à la Maison de Santé, allant se coucher dans un lit vacant ; puis, tranquillement, sonnant pour voir combien de temps les gens de service mettraient à venir à son appel.
Et quand il avait attendu trop longtemps, les coupables terrifiés le voyaient se dresser foudroyant devant eux. On juge de ce qui devait se passer quand aucun serviteur ne venait au coup de sonnette.
Comme directeur intérimaire, en attendant le successeur de M. Gobert, on nous envoie Léon Le Bas, qui est à peine notre aîné et déjà a fait ses preuves. C'est un bon choix. Il connaît bien notre grande maison, en ayant été l'économe ; il est actif et d'esprit ferme ; avec cela bienveillant, qualité rare.
Visité l'ambulance, maintenant au complet.
J'ai vu là, couchés côte à côte, un Allemand blond j
aux yeux clairs, un Français du Nord, blond aussi avec des yeux d'une douceur enfantine : ils ne se comprennent pas, mais ils se rendent de petits services; et tout de même ils se parlent: ils ont de longs regards mélancoliques, des hochements de tête et quelquefois des sourires tristes. 11 semble qu'on entend ce que dit leur âme :
Vois : la même source vermeille De notre blessure a coulé ; Mon sang à ton sang s'est mêlé, Notre âme sans doute est pareille.
Nous, qui ne nous connaissons pas, On nous pousse l'un contre l'autre ; Et la cause n'est pas la nôtre De ceux qui veulent ces combats !
N'y a-t-il pas dans ces vers qui se formulent dans mon cerveau, le germe d'un court poème? Idée vieille, banale sans doute, intéressante et touchante malgré tout !
Les Irenle sous. — L'adjudant-major ronchonne toujours, et son inévitable refrain : « Il n'y a qu'une garde nationale, il n'y en a qu'une ! » revient plus fréquemment, surtout depuis qu'il a été décidé que
les gardes nationaux recevraient une indemnité, ou, si l'on veut, une solde de trente sous par jour.
Cela dure depuis quelques semaines et l'esprit des gens de notre bataillon, ceux de notre compagnie du moins, que nous voyons de plus près, paraît en avoir été vaguement influencé.
Ceux dont la situation était devenue précaire, faute de travail, paraissent avoir repris confiance en l'avenir. Et comme les nouvelles sont de plus en plus inquiétantes, que les prophètes autrefois optimistes entrevoient le moment où il faudra que l*aris mette bas les armes, cette confiance se double parfois d'une résolution farouche : Pas de désarmement ! Pas de soumission !
Parfois, quelque aigreur se mêle à leurs rapports avec les lignards. Ces derniers, campés dans des baraquements, le long des boulevards extérieurs, faisant là leur popote le long des trottoirs, assistent au défilé des bataillons qui vont aux remparts ou en reviennent. Et les quolibets pleuvent volontiers. Les soldats crient :
— Eh 1 allez donc , ies trente sous ! Allez, les troupiers à dix-huit francs la douzaine, à cent cinquante francs le cent !
— Vous verrez, me répète constamment l'adjudant-major, que tout ça finira mal. Quand il faudra reprendre leur fusil à nos hommes, leur supprimer
ces trente sous, il y aura du grabuge, c'est moi qui vous le dis. Vous verrez.
C'est vrai pourtant que le fusil est devenu le gagnepain de beaucoup ; mais quand on le leur retirera, on aura assurément du travail à leur donner. Ne faudra-t-il pas réparer les brèches de la guerre? Le capitaine met trop les choses au pire.
Visite aux grand' -gardes. — Je suis inquiet de notre frère Achille. Ce garçon plein de courage est dans un déplorable état de santé. Les fatigues du siège ont aggravé une affection du cœur dont il souffre depuis plusieurs années. Nous avons épuisé toutes les raisons pour le décider à se borner au service des remparts, à ne plus faire partie des compagnies de marche, ce qui l'oblige à passer les nuits à la tranchée, à subir les températures les plus meurtrières. Son colonel lui-mome s'en est mêlé, reconnaissant que, s'il donne un très bel exemple aux camarades, il n'y saurait persister davantage sans risquer sa vie. Rien n'y a fait.
Achille dit simplement et bravement :
— Ma vie, j'en ai fait le sacrifice. Je ne veux pas quitter ma compagnie ; ce serait une lâcheté.
Sachant qu'il devait occuper un poste à l'avancée.
hors Paris, j'ai au moins obtenu de lui qu'il allât voir le docteur Charcot. Ce dernier l'a ausculté et lui a dit :
— II faut faire un service très doux, rester à Paris.
Et à moi, en particulier :
— Retenez- le ici — c'est prudent. S'il a une côte à monter un peu vite, arrivé au bout il sera « esquinté ».
11 est parti quand même. Je suis allé le voir là-bas, à Cachan-Arcueil, près d'une grange où dernièrement il y a eu un engagement avec les Prussiens. Je l'ai trouvé heureusement en convenable état, point trop fatigué par le service de la tranchée. Nous avons parcouru le village et les environs. Peu de maisons intactes. Le reste n'est que ruines, surtout les villas et petites maisons de plaisance, abandonnées forcément par leurs propriétaires. Pas une boiserie entière. C'est un spectacle lamentable. On m'affirme qu'il n'est point l'œuvre des Prussiens, ni le résultat de la bataille. Ce sont les mobiles parisiens qui ont saccagé les propriétés, par nécessité, pour se chauffer avec les lambris arrachés , avec les meubles démembrés, quelquefois aussi par amour de la destruction, comme des gavroches.
Dans une maison ouverte à tous les vents, nous trouvons sur les murs du salon cette inscription :
BfBLIOTHECA
« Ici des mobiles ont campé. Ils en informent le propriétaire et lui demandent pardon de s'être si bien chauffés à ses dépens. »
La gare de Cachan , sous l'aqueduc, ne tient debout que par miracle. Comme je veux m'avancer sur la voie, on m'en empêche : les Prussiens invisibles nous voient; ils peuvent nous saluer d'une décharge.
Je suis revenu, rassuré, plus content et plus tranquille au sujet de notre entêté soldat ; et de Cachan- Arcueil, en passant par Bicêtre, j'ai atteint la redoute des Hautes-Bruyères. Nous avons là un jeune parent à qui j'ai promis depuis longtemps ma visite. Il sert dans l'artillerie mobile. Je le trouve à sa batterie, couché dans une casemate, frileusement enveloppé de toutes les couvertures qu'il a pu trouver, et s'ennuyant ferme. Il a passé la nuit debout; il est éreinté.
— Et tout ça, pourquoi? ajoute-t-il de mauvaise humeur, puisqu'on nous défend de tirer.
— Comment ! on vous défend de tirer?
— Certainement. Nous voyons les Prussiens là-bas. Ils sont souvent à portée. Plus encore 1 un convoi escorté de cavalerie a passé l'autre jour devant nous : nous pouvions compter les hommes à l'œil nu. Nous avons voulu pointer une pièce sur eux ; l'officier s'en est aperçu; il est arrivé furieux:
— Défense de tirer !
Et tout de suite une opinion s'est faite chez ces jeunes gens: leurs officiers vendus ou paralysant la résistance par fidélité à l'empire décliu.
Ainsi, l'idée de la trahison s'est immédiatement ghssée dans tous les rangs.
Des faits se multiplient qui semble la confirmer.
Mieux qu'aux espions, on croit maintenant à l'existence d'éléments de réaction, de dissolution dans les rangs de l'armée.
Que nous soyons mal dirigés, sans méthode, sans autorité, cela éclate ! Que nous soyons trahis par plusieurs de ceux-là qui doivent nous défendre, c'est ce que je ne puis me résigner à croire encore. J'aime mieux accuser leur incapacité que leur loyauté.
Pourtant on crie, même dans notre paisible bataillon de rempart. Il y a des dénonciations contre tel ou tel officier à propos de tout et surtout à propos de rien. Tout récemment , le commandant luimême a été tenu en suspicion, traduit devant une assemblée de délégués du bataillon. On l'a accusé d'être de la poHce ou tout au moins d'en avoir été sous l'empire — quelque chose comme sergent de ville. Sa longue moustache , sou nez d'aigle et ses cheveux bruns plaqués aux tempes lui donnent, il est vrai , quelque chose du physique de l'emploi ; il n'a été pourtant que soldat, sous-officier d'artil-
lerie ; présentement, quand il n'est pas de service, il trône en tablier de serge, son képi de commandant sur la tête, derrière le comptoir d'un débit de vins de la rue de Lourcine, dont il est propriétaire, et sert familièrement à boire à ses clients galonnés ou non.
Sa parole est franche et son regard crâne. Il n'a pas de peine à retourner l'opinion et, la réunion close par un triomphant non-lieu, il remonte à cheval et disparaît :
Montons au Capitole et rendons grâce aux dieux.
Tout cela est très drôle et très triste !
Le froid s'accentue, un froid noir, avec des coups de bise coupante. Nous n'avons plus que très peu de combustible; déjà nous avons sacrifié quelques arbres dans les jardins particuliers. Les vieilles caisses , les vieux tonneaux , parfois des meubles , tout y a passé.
Depuis plusieurs jours on parlait de faire « du bois » avec les grands ormes du boulevard de l'Hôpital et de l'esplanade devant la Salpetrière. Des gens, en effet, sont venus, ce malin, avec des cordes,
des scies, des cognées ; ils se sont mis à abattre les beaux arbres des quinconces. Les soldats campés dans les baraquements du boulevard de l'Hôpital regardent, muets; les enfants du quartier volent des brindilles sèches, les amassent et y mettent le feu, riant et sautant autour du brasier qui pétille et s éteint vite après un flamboiement clair...
Une servante passe, qui raconte l'histoire d'un pauvre homme trouvé gelé, cette nuit, dans son taudis, derrière le Jardin des Plantes.
On débite le bois en bûches, en fagots. Tout cela s'en va vite, sur des charrettes... On va se chauffer ce soir.
— Et ça va chauffer demain ! dit un vieux troupier, en se frottant les mains comme ragaillardi; car on a parlé d'une sortie irrésistible; on en a parlé si souvent !
J'avais vu un beau chêne dans un jardin clos, vers le Val-de-Grâce — un beau chêne robuste, tordant ses bras noueux — comme nourri en plein Paris d'une sève aussi vivifiante que celle des profondes forêts. Je viens de passer, en rentrant, devant le grand mur. 11 y avait un large vide entre les maisons, un pan de ciel que je ne connaissais pas...
Et, devant la porte, encore cette charrette des bûcherons sur laquelle s'entassaient le tronc rugueux et les branches torses de l'arbre abattu... Et des petits enfants, cheveux blonds, mines effarées, leurs beaux yeux pleins de larmes, se pressaient pour voir. Ils aimaient bien l'arbre, il était la gloire de leur jardin et on m'a dit qu'un vieil homme, leur aïeul, s'était enfermé dans la maison triste, pour ne pas voir tomber le chêne.
J'ai marché jusqu'au bout de la rue Poliveau, j'ai voulu revoir le vieil arbre de Liberté planté en 48, qui monte maintenant si haut et qui, en été, met une ombre fraîche sur la fontaine de pierre... Il y est encore. Je voudrais qu'on l'épargnât... il me semble que c'est, avec ses branches noires, désolées, dépouillées, mais robustes, pleines de sève, l'image du peuple qui ne doit pas mourir...
Les Halles désertes. — Nous nous cantonnons vraiment trop dans notre quartier. Le temps s'y partage entre la garde au secteur, qui revient tous les deux ou trois jours, le service hospitalier qui va régulièrement son train séculaire, la lecture des journaux, les commentaires des passants et quelques parties de billard faites dans les conditions que voici:
GUERRE ET COMMUNE. lOo
Comme il n'y a plus de gaz, nous avons imaginé d'éclairer la partie au moyen d'un flambeau de cuivre allumé au beau milieu du tapis vert.
On met l'enjeu dans la coupe du flambeau ; celte mise s'augmente de toutes les amendes infligées au joueur, quand, dans la course des billes lancées par lui, l'une d'elles vient toucher le flambeau. Trois accidents de ce genre le mettent hors partie; la mise et les amendes appartiennent au dernier partenaire assez habile ou assez heureux pour n'avoir pas fait tinter le cuivre du chandelier.
La nostalgie de Paris de temps en temps nous prend ; nous voudrions savoir ce qui se passe au cœur de la cité, grouillante, le matin, noire, le soir, comme une petite ville de province.
Elle m'a pris personnellement, ce matin. Et puis, au désir de voir des figures nouvelles, de respirer un autre air que celui de notre quartier de l'Hôpital, se joignait celui de rapporter quelques vivres. Hier, les provisions étaient épuisées; la ration quotidienne s'est faite bien mince. L'ingénieux Parisien du quartier des Halles a peut-être fait sortir du sol, comme par miracle, quelque ressource extraordinaire.
Je veux y aller voir. Et, tout en marchant le long de la Seine, j'évoque en mon esprit le tableau riant des Halles, qui est, en temps ordinaire, comme un gigantesque palais de féerie, le palais de l'Abondance
entouré de montagnes de légumes, de fraîches vallées vertes, d'où montent les cris des marchands et le bavardage des cuisinières. Sous les vastes arceaux des verrières, on y respire l'odeur des vergers ; on y sent la pomme, le parfum subtil du champignon, la fleur fraîchement coupée, tandis que l'œil s'y régale de couleurs crues. A la Marée, c'est la gaîté des nuances fines, l'étalage des bêtes remuantes tendant leurs pinces à travers des blancheurs nacrées, sur des lits de goémon, dans la dentelle des algues arrachées du rocher.
J'arrive par le square des Innocents. Je vais tout droit au carré du poisson, où tant de fois je me suis arrêté, le matin, pour le curieux spectacle de la criée.
C'est un désert. Les tables blanches des écaillères et des poissonnières s'allongent nues comme les dalles d'une nécropole; les bassins de pierre sont vides ; des emballages, de vieux paniers traînent sous les tables. Au beau miheu, devant un étal chargé de quelques boîtes, un homme se tient. Que vend cet extraordinaire marchand? Des salaisons sans doute ! Quelques barils d'anchois salés, ou quelques douzaines de harengs ! Pas même cela.
Parmi les boîtes, toutes vides, mises là assurément comme une amorce pour attirer de loin le passant, deux ou trois bocaux d'un étrange produit, qu'il offre comme très comestible, nourrissant,
bon pour les potages surtout: de longs filaments jaunâtres d'un aspect gélatineux. Avec une extrême bonne volonté, on pourrait prendre cela pour des fragments de ces précieux nids d'hirondelles qu'on voit parfois à la vitrine de Chevet. Je crois que c'est tout bonnement de la colle de poisson.
Et je m'en vais, attristé, les mains vides. Rien jusqu'ici ne m'a mieux fait comprendre la détresse de Paris, que cette visite aux Halles désertes.
Dans les autres pavillons, on vend un peu de tout, de la ferraille, de la vaisselle, des défroques, des paniers et rien dedans, sinon quelques lots de bouchons de liège. Le liège a son usage, car si la nourriture solide manque dans Paris, le liquide ne manque pas, et on y débouche, chaque jour, d'innombrables bouteilles. Chez les marchands de vin, en rentrant à la maison, je vois des groupes pressés autour du comptoir, comme des mouches sur du lait. De petits ronds vert pâle marquent la table de tôle peinte : l'absinthe met là perpétuellement sa trace, comme dans l'air s'épand son arôme, annonçant à distance le débit où s'échangent les propos, les nouvelles et les commentaires.
On se plaint de l'inaction, de l'apathie des chefs; on voudrait sortir. Une sortie en masse, qui écraserait l'armée prussienne sur toute la ligne.
Il faut en finir ! Et la vieille idée des trahisons
obscures passe encore à travers cette foule, qui se monte, s'excite et peut éclater, un de ces matins, en quelque formidable explosion.
Chasse. — J'ai organisé des chasses dans la Salpêtriêre, à travers cours et jardins. Il s'agit d'augmenter un peu les ressources de la famille. Que dira l'autorité? Basle! les vivres sont rares, et, depuis le commencement de Tinvestissement, on n'en est plus à compter les dérogations à la règle courante !
Les bonnes vieilles, elles, ne craignent pas un coup de fusil, tiré jusque sur l'appui de leurs fenêtres et détruisant quelque infortuné pierrot. Je vais aussi dans les jardins, et dans le grand potager de l'établissement, où il y a des sansonnets. Les merles sont nombreux, toutefois, pleins d'astuce ; on ne peut les approcher; on n'en abat un de loin en loin que par surprise, en le tirant le plus souvent du haut de la fenêtre de mon cabinet de travail, où le fusil reste en permanence, tandis qu'à une autre fenêtre, la jeune bonne qui nous sert est en vedette, ce pendant que j'écris, comptant sur sa vigilance.
Qu'une lâche noire apparaisse et sautille sur le gravier sec ou sur la neige, — car il neige souvent.
maintenant, — Philomène — c'est la bonne — entr'ouvre discrètement ma porte :
— M'sieu, un marie !
Je prends le fasil, je fais jouer aussi silencieusement que possible l'espagnolette, puis, la fenêtre ouverte, communément le « marie » est parti !
Cela m'a toujours donné une émotion d'un instant.
Edouard Blau, qui a pu venir reprendre nos séances de collaboration, s'amuse beaucoup de cette petite mise en scène.
Et rien ne le ravit tant que, lorsque au milieu d'une discussion animée, au sujet de quelque situation à développer, se montre le visage légèrement efiaré de Philomène et que sa voix mystérieuse murmure :
— M'sieu, un marie!
Je me lève, je mets mon binocle, j'ouvre, je tire, je manque, — je me rassieds et nous continuons la discussion :
— Nous disions donc que la princesse...
Blau me reparle de son service au rempart. Je lui avais promis de l'aller voir, pour faire la connaissance de sa pièce YAlerle déjà illustre parmi nous et nos amis ; je ne l'ai pu encore.
Quelques semaines ont étendu sur son bastion, comme sur le nôtre , un voile de monotonie et d'ennui. Et pourtant la promenade périodique, au rempart, est une habitude prise : on n'y renoncerait pas sans regret. Si banale qu'elle soit, elle fait au moins un incident dans notre vie plate et morne.
— C'est à tel point, me raconte Blau, que l'un de ces matins nous nous sommes révoltés contre un ordre du général RifTault, notre chef suprême. Cet ordre simplifiait à bonne intention le roulement des effectifs attachés à chaque pièce et nous donnait une liberté beaucoup plus grande que celle que nous avions eue jusque-là. Mais cette liberté, c'était l'ennui des journées vides, la pesanteur d'une oisiveté à laquelle nous condamnait la cessation de toutes nos occupations ordinaires. Nous avons donc protesté contre la faveur qu'on voulait nous faire, et le général nous a honorés de la réponse que voici et qui ne va pas, je crois, sans quelque ironie à l'endroit de notre ardeur extraordinaire :
« Le général commandant l'École polytechnique autorise le premier groupe du bastion 86, non seulement à conserver aux quatre pièces l'effectif de cinq canonniers par jour, mais encore à venir au grand complet de l'effectif actuel, si cela convient à la majorité.
» Il autorise même le premier groupe à venir tous les jours et toutes les nuits, si cela lui agrée.
» Ce zèle ardent pour le service donne au général une vive satisfaction.
» GÉNÉRAL RIFFAULT.
» 7 novembre 1870. »
Yoilà un point d'histoire fixé pour la postérité. Les canonniers volontaires forçant la main à leur général pour maintenir dans leur service une rigueur qu'il estimait inutile !
Bombardement. 9 janvier i87l. — Plus nous allons, mieux je comprends combien l'histoire tient peu de place dans la vie individuelle. Du grand drame qui se déroule autour de nous, nous n'avons eu que de faibles échos ; nous aurions pu en ignorer tout, comme ces fabuleux montagnards qui ont vieilli, assure-t-on, sans notions positives sur la République, sur l'Empire, et ont pu descendre vers les villes, sous la Restauration , avec la croyance que les Rourbons n'avaient jamais cessé de régner.
Parmi nos vieilles mamans, plusieurs devaient être dans le même élat d'esprit, jusqu'à ces derniers jours.
Toutefois , cette marée montant autour de nous a fini par atteindre jusqu'à notre île.
La terreur qui règne dans Paris a gagné notre population hospitalière; un coup de tonnerre l'a soudainement tirée de sa torpeur accoutumée et lui a fait connaître les horreurs du siège, ce que n'avait pu faire la disette. L'enceinte de la paisible Salpêtrière a été rompue, hier, de la façon la plus inattendue et la plus terrifiante.
Le bombardement de Paris est commencé. Les obus prussiens tombent depuis le 3 dans les parties voisines de l'enceinte, à Montrouge, sur le quartier Saint- Jacques et jusqu'à l'Observatoire. Nous avons un instant pu croire que nous serions épargnés. On s'est plu à répéter que les assiégeants ne tireraient ni sur les monuments, ni sur les hôpitaux, où ils savent qu'un certain nombre des leurs, prisonniers, sont actuellement en traitement.
Ce n'a pu être là qu'une considération sentimentale. Et puis, même en admettant la réalité, comment concevoir que les pointeurs des canons Krupp , dont les batteries sont à Châtiilon ou à Meudon, vont ' pouvoir choisir leur but, épargner un hôpital pour frapper à côté une caserne ? Non, ils tirent dans le tas et ne sont pas gens à se soucier de deux ou trois blessés prussiens exposés à leurs propres projectiles, pourvu qu'ils répandent l'horreur dans nos
rues, sur nos places, dans nos églises, dans nos salles de malades. C'est de la barbarie mathématique. La faim n'a pas réduit Paris ; il faut en ensevelir les habitants sous les ruines de leurs demeures !
Donc, hier, sans que le bombardement se ralentît vers Montfouge, notre tour est venu.
Vers neuf heures du soir, je causais avec quelques amis sur le boulevard de IHôpital, quand un nouveau venu m'afQrme qu'un obus est tombé, il y a une demi -heure sur le boulevard même, au 89, devant la porte du Magasin Central des hôpitaux, c'est-à-dire tout près de nous.
Je me dirige de ce côté, pour avoir des renseignements sur ce fait estimé douteux, quand, à l'entrée de la rue Poliveau, je vois passer à ma droite comme un gros paquet noir qui disparait derrière le mur du jardin de la maison , à l'angle de la rue. Au même instant, une détonation effroyable retentit. Le paquet noir était tout simplement un obus de Ivrupp.
Au lieu d'aller vers le Magasin Central, je rentre à la Salpetrière pour prévenir le directeur et le préparer à tout événement. A peine en avais-je franchi la porte qtie voilà deux, trois, quatre détonations' précédées de sifflements pareils à un froissement de soie, et des explosions illuminant la nuit.
Au bout de la cour d'honneur, sous la voîite conduisant au pavillon du directeur, au-dessus duquel
nous habitons, toute la Hauteur s'illumine devant l'ambulance; un obus vient d'arriver et d'instinct, je me suis rangé respectueusement contre le mur.
En cinq minutes toute la maison est en l'air. Les sifflements et les détonations se succèdent. Les obus frappent les bâtiments, ricochent sur les pavés, y éclatent ou, par hasard, vont s'enfouir dans les pelouses. Nous sommes restés sur pied toute la nuit, ne voulant pas descendre dans les caves, solides comme des casemates; nous nous installons pour passer la nuit dans une petite pièce à l'entre-sol, que nous supposons mieux à l'abri des projectiles. Les femmes, les enfants s'y endorment, tandis que nous nous préoccupons de ce qui se passe dans la maison. Deux personnes nous manquent, deux dames, toutes deux de la famille de l'économe. On me met à leur recherche; je les découvre enfin dans un vieil égout abandonné, dont le jardinier a fait une champignonnière. La voûte est haute et solide. On peut marcher très droit là dedans ; de chaque côté court une banquette en pierre; sur cette banquette je trouve ces dames tranquillement assises, leur petit sac sur les genoux, comme deux voyageuses au cours de quelque paisible traversée. Je les engage, en les menaçant d'un refroidissement, à remonter sur la terre ferme et je les conduis au quartier général de notre pavillon, où elles s'endorment avec
les autres d'un sommeil fréquemment ponctué de détonations.
Cette musique a duré toute la nuit, irritante, émouvante, effrayante aussi, quoi qu'on en ait dit ; et nous pensons avec angoisse à ce que sera le réveil, devant quel désastre nous allons nous trouver, car nous ne savons rien de précis ; on a beau se multiplier, on ne peut être partout.
Enfin le jour naît. L'ouragan de fer s'apaise. Tout le monde vient au rapport.
Et c'est une joie quand on constate que personne n'a reçu une égratignure durant cette terrible nuit. Les bâtiments ont de fortes écornures, un logement à la cuisine générale a été détruit et la cuisine même partiellement bouleversée ; le sol est profondément labouré, des excavations s'ouvrent dans les jardins et partout, partout, des éclats d'obus énormes I Quelques projectiles n'ont pas éclaté ; on les réunit pour les envoyer à l'Arsenal.
Maintenant, on commence à rire; les nouvelles qu'on nous apporte glacent vite le rire sur toutes les lèvres . Le sang a coulé autour de nous : de pauvres gens, des enfants, des femmes ont été tués chez eux ou dans la rue.
Combien durera cette épreuve ? Il faut mettre à l'abri ceux qu'on aime, que le devoir n'enchaîne pas à un poste. J'enverrai les miens chez mes bons
parents Buissot, rue de Cléry, en plein Paris. Ils nous offrent l'hospitalité. Je ferai tous les jours la course entre la Salpêtrière et le quartier de la Bourse ; je n'aurai à penser qu'à moi. C'est déjà un allégement.
Pendant toute cette nuit, les obus faisaient rage autour du baraquement -ambulance de la Hauteur. Les blessés n'ont pas fermé l'œil. Parmi eux, un Prussien, tout effaré, interrogeait les iofirmiers et répétait piteusement, en mesurant les effets de la brutalité allemande :
— Oh ! ce n'est pas bien ! ce n'est pas bien I
4o janvier. — Le bombardement a continué, moins violent. Il a fallu pourtant, le 11 , évacuer l'ambulance de la Hauteur. Les blessés n'y tenaient plus en place.
Une pauvre vieille femme a été éventrée par un obus, dans un dortoir du pavillon Fouquet, en pleine nuit, dans son lit.
Sera-ce tout ? On prétend que le bombardement va cesser. On dit aussi qu'un coup de désespoir va déterminer le général Trochu à donner aux gardes nationaux la satisfaction d'une sortie en masse.
Ainsi soit-il ! Tout vaut mieux que l'inertie, même l'écrasement définitif.
Nous n'avons pas eu souvent Achille depuis ma visite à Cachan-Arcueil. Son bataillon fait un service très actif et s'entraîne en vue de cette sortie annoncée toujours comme imminente.
Hier, pris rendez- vous pour le voir un instant au Carrousel où manœuvrait son bataillon. Très curieux, l'aspect de ces troupes improvisées. Maintenant, tout le monde est habillé; seulement, comme le drap a manqué, on n'a pu donner le même uniforme à tout le bataillon; il en résulte une extraordinaire variété de couleurs dans les vareuses et les pantalons ; il y en a de bleus, de verts, de marron, de noirs, de gris ! Un bataillon polychrome ! Les hommes sont les premiers à rire en s'entre-regardant ; tous sont pleins de courage et de fougueuse ardeur, tous appellent de leurs vœux le moment d'une rencontre avec l'ennemi, voilà l'important au point oii nous en sommes. Si les uniformes sont variés, ceux qui les portent n'ont qu'une pensée et qu'une âme!
18 janvier. — Enfin c'est pour demain ! — Achille est venu prendre congé de nous. — Son bataillon
sera cette nuit à Courbevoie ou à Suresnes, et demain au petit jour, branle-bas de combat sur toute la ligne 1 II s'agit de faire une trouée du côté de Versailles, d'aller donner la main à notre armée de province, enfin de débloquer Paris I
/9 janvier. — Journée pleine d'angoisses, d'espérances et de désillusions ! Le général Trochu a commandé les troupes pour cette sortie d'où dépend le sort de Paris .
Montretout a été occupé à dix heures. Puis un brouillard intense s'est étendu sur les combattants, rendant toute observation difficile. A ce moment, on n'avait pas encore entendu le canon prussien.
A la fin du jour, une décourageante nouvelle circule.
La gauche de nos troupes a fléchi. Nos colonnes ont dû se retirer des hauteurs occupées le matin.
C'est un désastre 1 C'est la fin !
Hélas ! ce que nous redoutions tant est arrivé. Et le docteur Charcot n'avait pas fait une vaine menace I
Ce soir, comme je rentre, on me remet un billet de la part du lieutenant de la compagnie de marche dont fait partie Achille. Quatre lignes pour m'apprendre une bien cruelle nouvelle : Achille mort, dans le parc de Béarn, en montant à l'assaut des hauteurs vers la maison Pozzo di Borgo ; non point frappé d'une balle, comme il pouvait s'y attendre en ses rêves de soldat, foudroyé par une rupture du cœur, déterminée par l'effort suprême exigé par l'assaut rapide. On n'a pu rapporter le pauvre garçon. La retraite a donc été bien hâtive? Elle a donc pris le caractère d'une fuite ? De la colère se mêle à mon chagrin, de l'indignation contre les compagnons d'armes abandonnant un des leurs à l'ennemi. Je ne dirai rien aux miens aujourd'hui de ce malheur. J'irai d'abord à la recherche du corps qu'on m'affirme avoir été déposé dans un pavillon rustique du parc de Béarn.
21 janvier. — Tout est arrangé pour ma triste expédition ! Il y a un armistice depuis hier; on peut, pour le service des ambulances, franchir les lignes, aller à travers le champ de bataille jusqu'aux avantpostes prussiens. Mon parent. Jules Varnier, chef de la division des hôpitaux, me donne un mot pour l'Hutel-Dieu, oii s'organise un convoi de brancardiers
de la Croix-Rouge, sous la direction de M. Régamey. J'expose à ce dernier l'objet de ma démarche. H consent à me prendre à sa suite avec le lieutenant qui m'a transmis la triste nouvelle et qui est venu se mettre à ma disposition avec un zèle extrême, voulant, je le sens bien, effacer, faire absoudre l'inconcevable oubli de la première heure, l'abandon du camarade tombé devant l'ennemi, dont je sais maintenant qu'il a été sévèrement blâmé par ses chefs.
?sous partons, en longue colonne, avec des voitures, du matériel, des drapeaux blancs à la croix rouge. Le voyage se fait assez rapidement. Quelqu'un tout à coup me fait la remarque que si j'ai revêtu des habits civils, suivant la recommandation faite d'avance, j'ai néanmoins gardé mon pantalon d'uniforme, à bande rouge, et que si j'entre ainsi dans les lignes, je m'expose à me faire retenir par les Prussiens.
Je m'empresse d'arracher la bande rouge; la couture du pantalon cède en même temps et me voila continuant mon voyage avec un crevé sur chaque jambe ; je me raccommode tant bien que mal avec quelques épingles ; le froid intense me pince assez vivement; je suis du moins correct; je puis affronter l'examen de nos ennemis.
Nous passons les postes avancés, où veillent les francs-tireurs parisiens, dont quelques-uns portent au chapeau une branche de houx et nous gravissons les
hauteurs vers Montretout. Je suis là assez loin du but où je tends, de ce château de Béarn, dont la grille borde la Seine ; mais je ne puis me séparer du gros de la troupe. Quand elle aura rempli sa tâche, on verra ce que l'on peut faire pour m'aider dans ma recherche. Je suis donc docilement, avec mon compagnon, les brancardiers, qui s'avancent en file sur le plateau.
A chaque instant, depuis que nous avons franchi les lignes et que nous marchons en plein inconnu, le chef de l'expédition crie :
— Marchez doucement, en file serrée. Élevez les drapeaux très haut !
Malgré l'armistice, il craint quelque surprise, quelque malentendu, une soudaine attaque contre notre pacifique troupe.
Enfln, nous sommes sur le champ de bataille encore tout bouleversé de la lutte d'avant-hier. Un grand silence sur la plaine encadrée dans la ligne violette des bois... La terre, creusée d'ornières, piétinée, ravinée, des milliers de cartouches vides, des courroies rompues, des sacs ; sur les pentes, parmi les flaques gelées, des formes confuses. Des corbeaux tournoient au-dessus d'un épais taillis, rétrécissent peu à peu leur cercle, puis fondent sur quelque proie invisible...
Pas un être dans cette immensité morne. Où donc
étaient les Prussiens ? Où sont-ils ? On me montre les bois au loin. C'est de là que venait la mort. Une guerre d'ingénieurs... Des batteries foudroyant à longue distance. La bataille sans la lutte... l'ennemi terré, invisible.
Nous avançons dans un chemin étroit, encaissé. Un officier à cheval, précédé d'un trompette portant le drapeau parlementaire, est maintenant en avant de nous. On nous recommande de garder le silence. Pour qui? Personne n'est là. Enfin, dans l'échancrure, au bout du chemin, surgit une forme sombre, soudainement debout, immobile... un cri guttural... un appel de clairon.
L'apparition s'évanouit... Et en une seconde, comme une fourmilière dérangée d'un coup de talon, des petits soldats, noirs, guêtres de laine, en uniforme terreux, accourus en masse, sortis je ne sais d'oii, de quelque trou du sol, de quelque carrière sous bois, se groupent, entourent un officier supérieur jeune, froid, poli, à casquette blanche, en tunique bleu de ciel, abordant notre parlementaire.
Quatre mots échangés, secs, rapides. Puis, les petits soldats noirs — des Bavarois, me dit-on — vont chercher quelques-uns des nôtres, tués l'avantveille, tombés dans les lignes prussiennes et qu'on nous rend... Tous frappés au front, frappés en montant le coteau ; on dirait un coup de hache méthodique
sur tous ces fronts pâles, aux cheveux raidis par le sang.
Un des derniers, on apporte un grand officier de zouaves, lui aussi frappé au front, l'air superbe dans la rigidité de la mort...
On ne trouve, sur ces pauvres corps, ni armes, ni bijoux, ni argent...
On les aligne sur la terre nue... puis on les couche dans une longue tranchée après avoir, autant que possible, relevé leurs noms.
C'est près de la briqueterie, là, à gauche, dans un coin de champ. A.u bout du chemin est la redoute de Montretout. Nous voulons aller de ce côté, — car c'est la route pour arriver au parc de Béarn ; — des fusils s'allongent sur l'épaulement. On nous empêche d'avancer. Nous rejoignons le gros de la troupe. C'est là qu'on me dit : « Henri Regnault est tué. »
Il faut rentrer, c'est l'ordre. Je ne puis cependant revenir à Paris ainsi. Il faut que je cherche, que je trouve ; il faut que j'aille au château de Béarn. J'obtiens qu'on me laisse poursuivre l'aventure à mes risques et périls. On me confie un fourgon bien attelé et bien conduit, que je devrai rendre, le soir, au dépôt du palais de l'Industrie; je monte avec le lieutenant, à côté du cocher et nous voilà partis à fond de train, redescendant les pentes qui doivent nous conduire au bord de la Seine.
La course est violente, hérissée d'obstacles. Par instant, la route est coupée par une tranchée que les chevaux franchissent comme emportés, nous secouant d'un rude cahot.
Enfin, nous roulons sur la terre unie, nous sommes à peu de distance du château de Béarn; le crépuscule vient, nous aurons encore pourtant assez de jour pour retrouver le corps, le reprendre à la place où le lieutenant est absolument sûr de l'avoir déposé.
Déjà cependant le cocher bougonne. Ce n'est pas prudent d'aller comme ça, en terrain ennemi. On peut tirer sur nous ! Il insiste pour rentrer ; nous insistons pour qu'il marche. Pour le rassurer, nous mettons pied à terre; nous déployons le drapeau blanc et nous cheminons d'un pas rapide en avant de la voiture.
Deux cavaliers passent. L'un, très grand, en uniforme blanc, suivi d'un officier d'ordonnance. Ils ne s'arrêtent pas, ne s'étonnent pas. Le plus grand, à la vue de ce fourgon précédé du drapeau d'ambulance, touche la visière de sa casquette blanche. L'autre salue également. Je m'imagine reconnaître, dans le premier, les traits de Bismarck, ses gros yeux, sa moustache rude. Illusion sans doute I
Nous avançons encore, les grands coteaux s'enveloppent de brume et, dans le ciel, au-dessus de la Seine, voici que de légers flocons de fumée s'arron-
GUERRE ET COMMUNE. 12o
dissent ; le feu recommence d'une rive à l'autre ; c'est la fin de l'armistice.
Cette fois, il n'y a plus moyen de raisonner le cocher. II veut retourner, dit-il ; nous laisser là si nous persistons ; il répond de sa voiture, de ses chevaux ; il ne se soucie pas^ d'ailleurs, de risquer sa peau !
Il faut donc nous résigner. Il faut que je dise chez moi ce qui s'est passé ; que je laisse le petit soldat sous les arbres du parc jusqu'à ce que nous puissions revenir ! Et quand le pourrons-nous maintenant? quand! Il est nuit noire quand nous rentrons au palais de l'Industrie pour le remisage de notre fourgon.
Je garde de cette journée comme une vision de rêve. L'impression profonde me reste de ce calme morne de la plaine et des hommes tombant encore là-bas peut-être sans savoir d'où leur vient la mort. Et le souvenir des héroïques mêlées s'évoque, des combats corps à corps.
OEil pour œil, dent pour dent, c'est bien ! Homme contre homm.e !
On regarde vers les bois où s'allument, à intervalles égaux, mathématiquement, des éclairs roses suivis de puissantes détonations :
(( Ils sont là bas ! » Voilà donc la guerre à présent.
Je cherche dans la nuit le cavalier fantôme des légendes, débusquant les monstres.
Et la jeune et chevaleresque figure du général Marceau m'apparaît, chevauchant avec rage, à travers ce champ de bataille vide et criant dans la nuit :
<i — Ceux-là ne sont plus des soldats ! »
24 janvitr. — On s'est battu avant-hier, devant l'Hôtel de Ville. — C'est la guerre intestine. — Nous n'avions pas besoin de cela devant le Prussien, qui a repris le bombardement et qui, hier, a couvert d'obus les quartiers du Val- de-Grâce, du Luxembourg, des Invalides, du Panthéon et de Montrouge, en même temps qu'il exécutait autour de Paris des mouvements qui ne présageaient rien de bon.
Pourquoi donc s'est-on battu ? On ne peut nous le dire précisément. Des gardes nationaux prétendent qu'un mouvement populaire s'est fait contre le gouvernement de la Défense, auquel on voudrait substituer des gens plus énergiques, tels que Flourens et Blanqui. On blague Trochu et son plan, car il avait fait un plan pour nous débloquer ; il l'a même déposé chez un notaire! Et les commentaires et les lazzi d'aller leur train I Le pauvre général est complètement démonétisé !
Hier, toutefois, il a encore eu raison de l'émeute. Les mobiles du Finistère ont fusillé les assaillants
de l'Hôtel de Ville ; on a tué des hommes, une femme !
Tout cela reste vague, et nous laisse presque froids dans notre grande maison close. Nous sentons les événements surtout dans leurs conséquences. Il y a plus de quatre mois que le siège dure ; il y en a plus d'un que le bombardement est commencé . Nos administrés, vieilles femmes, réfugiés de Bicélre, pâtissent et meurent. Depuis le lo janvier la ration de viande de cheval n'est plus que de trente grammes, la ration de pain de trois cents grammes. Et quel pain? De l'avoine, de l'orge, du sable, un mélange amer I
Le général Trochu a fait en ces derniers jours une proclamation affichée dans tout Paris. 11 a dit : « Le Gouverneur de Paris ne capitulera pas ! »
En effet, le Gouverneur ne capitulera pas, ce sera un autre qui capitulera à sa place, voilà tout ! Il va être remplacé nous ne savons par qui. Ce nouveau venu fera la besogne navrante et un grand mot ronflant de plus aura été prononcé ! C'est une haute comédie, qui achève de porter dans les esprits les plus calmes la plus vive surexcitation.
Nous avons eu aujourd'hui la visite de l'Agent général, comme on dit à présent, — avant on disait
Directeur général, — le nom ne fait rien à la chose, la fonction restant la même. C'est M. Michel Moring. Sa physionomie est bienveillante, son regard et sa parole ont de l'autorité. Il parle bien. Avec sa casquette américaine au bandeau blanc à croix rouge, son teint bronzé, ses favoris, sa grande allure, sa belle aisance, il nous fait Teffet d'un officier de marine.
Notre directeur intérimaire, Léon Le Bas, me présente à lui et ne craint pas de lui dire que je fais de la poésie et du théâtre. Je ne suis pas à la Salpêtrière pour cela, en vérité! Pourquoi cette confidence? Pourtant la figure de l'agent général ne se rembrunit pas, au contraire, à cette déclaration qu'un administrateur de vieille roche n'eût pas accueillie sans froncer le sourcil.
Il avoue même, avec un bon sourire, que luimême, à l'occasion, ne craint pas d'aligner quelques rimes. Bon cela, et à noter pour l'avenir.
Cette rencontre évoque en moi le souvenir d'ailleurs tout récent du prédécesseur de M. Michel Moring. C'était M. Armand Husson, directeur général sévère, travailleur infatigable. Il fut, dit-on, de ce groupe de Saint-Simoniens qui, naguère, sur les hauteurs de Ménilmontant, vivait nt en communauté. Tous ont brillamment réussi. M. Husson est membre de l'Institut. Il a produit, étant attaché à la préfecture de la Seine, un gros volume sur les consom-
GUERRE ET COMMLNE. 129
mations de Paris, et à l'Assistance publique une Élude sur les Hôpitaux.
Il a eu pour ce travail de nombreux collaborateurs, dont le principal fut Jules Yarnier, ami de la pléiade romantique, rédacteur de VArtisle, auteur d'un volume de vers : l'Oasis, peintre médaillé au Salon, et finalement employé à l'Assistance publique.
Malgré le voisinage administratif d'un homme ayant de tels antécédents, M. Husson n'est pas très tendre aux littérateurs de pure imagination. En revanche, il est très amateur de caUigraphie et fait une guerre impitoyable aux jeunes expéditionnaires qui n'écrivent pas soigneusement.
Comme on lui parlait, il y a quelques mois, d'un des employés de ses bureaux qui donne quelquefois des articles et des poésies à un petit journal de théâtre :
— Ah ! a-t-il dit , au lieu de faire des vers, ce monsieur ferait bien mieux de boucler ses R !
La littérature! c'est la grande ennemie et aussi la grande favorite. Beaucoup l'aiment, qui s'en cachent pour ne pas nuire à leur avancement. Et je sais déjà des chefs qui avouent, quand ils sont en veine d'expansion, quelques péchés littéraires.
Jules Varnier, dont j'ai écrit le nom tout à l'heure, était des plus zélés à la condamner, cette pauvre littérature, qui ne lui avait fait que du bien, car, sans elle peut-être il ne serait pas arrivé à la situation qu'il occupait. Il était sans doute de cet avis très classique, qu'elle mène à tout à la condition qu'on la quitte.
Que de fois il ma poursuivi de ses taquineries à cet égard ! Au fond, il n'y mettait point de malice et s'amusait.
J'avais publié un roman, mon premier roman, dans un journal illustré. Et comme un grave directeur sous ses ordres lui en disait du bien, pour lui être agréable, et qu'avec sa bonhomie dauphinoise ironique, il répliquait : « Laissez donc, ça ne vaut pas grand'chosc ! » son interlocuteur de repartir avec une noble indulgence :
— Mais si, mais si; je vous assure, monsieur, que ce n'est pas mal, — pour un expéditionnaire !
Nous rions de tout cela, maintenant ; nous nous souvenons de ces choses gaies durant nos heures graves.
Et notre mémoire nous reporte à quatre ou cinq années, alors que nous commencions à être pris de la fièvre littéraire et qu'elle nous arrivait par accès au milieu de l'accomplissement de nos devoirs hospitaliers.
Et comme on les remplissait mieux pourtant , ces
devoirs, et avec d'autant plus de zèle qu'on avait cet écart à se faire pardonner ! Au lieu de la besogne mécanique, froidement accomplie, de l'employé qui ne se soucie que de chiffres alignés et de formules bien libellées et s'en va, la journée finie, comme un manœuvre, on mettait quelque coquetterie à s'intéresser aux choses du bureau, à les faire vite et bien. Après cela, on courait vers la Muse tentatrice, on la suivait où il lui plaisait d'entraîner son serviteur.
Un petit journal, le Gringoire, avait été fondé par l'un des nôtres : Félix Jahyer, sous la direction d'un jeune homme promis à la magistrature ou aux fonctions ministérielles, Aimé Foucault. Et tous nous nous étions précipités vers cette porte ouverte à nos ambitions.
Le Gringoire était séduisant. Il se présentait orné d'une belle vignette, dessin de Jean Aubert, gravé par Octave Jahyer, artiste de l'Odéon, auteur de la vignette du Figaro et premier collaborateur de Gustave Doré, dont il grava le Juif Errant.
Le bon Gringoire, le poète famélique et charmant des carrefours parisiens , mis en scène par Hugo, était là représenté, assis, appuyé contre un arbre, regardant Paris. A ses pieds, se déroulait le manuscrit de ses « Mystères » et se hsait la devise : Raison partout.
Pauvre Gringowef II vécut environ un an, ce qui, en son temps, était un âge respectable pour une feuille environnée de tant de périls.
La chronique y fut faite successivement par Félix Jahyer, Ambroise Lassimonie et moi-même. Les nouvelles y furent signées Léonard Bouilly, un de nos collègues, Jehan Frollo, au Palais, l'avocat Couteau, Alexandre de Stamir , Bab, de Villiers, Philippe Desclée, frère de l'artiste du Gymnase, Augustin Cabat, fils du peintre, encore un de la magistrature. On y lut des poésies d'Edouard Blau, de Théodore Véron et d'Eugène Vermesch, aujourd'hui lancé dans le journahsme politique, des critiques d'art de Jahyer, qui en tira en 1866 un volume de trois cents pages, un courrier du Palais signé Charmolue, c'est-à-dire Ernest Camescasse, à qui ses amis ont prédit qu'il mourrait dans la peau d'un fonctionnaire, une revue dramatique de Léonard Bouilly et d'Edouard Montagne.
C'était peu dans le grand torrent littéraire et c'était beaucoup pourtant aux yeux de certains, car, un jour, on fit venir à l'administration les rédacteurs du Gringoire et gravement, on leur dit :
— Messieurs, il faut renoncer à votre emploi ou briser votre plume.
Et tous unanimement de répondre au bon M. de Cambray, alors secrétaire général :
— Nous n'hésitons pas! Nous brisons notre plume ! Et le lendemain, ils écrivaient sous des pseudonymes !
Je fus de ceux qui ne recoururent point à cette lîciion. D'ailleurs, la disparition du Gringoire m'ôta la tentation d'y recourir. Très probablement je n'y eusse point cédé, ayant toujours pensé qu'il faut aimer les lettres, sans rougir de cette inclination et sans s'en cacher, étant donné qu'elle n'est point honteuse, au contraire. Je les aime de toute ma force; elles me rendent plus cher et plus sacré mon devoir professionnel.
Notre secrétaire général, M. de Cambray en a le respect et la peur,
Edouard Montagne, me raconte-t-on, l'a quelque peu ému en une récente circonstance.
— Vous faites non seulement du journalisme, monsieur, mais encore du théâtre, du vaudeville! lui disait avec un accent de douloureux reproche ce haut fonctionnaire. C'est inadmissible ! Si du moins vous travailliez pour la Comédie-Française !...
Alors, iMontagne, très grave :
— Eh ! monsieur le secrétaire général, je ne demande pas mieux ! Si seulement vous vouhez bien m'en faciliter le moyen...
Alors, M. de Cambray, tremblant d'une sainte épouvante :
— Moi ! Ah ! surtout, n'allez pas dire, monsieur, n'allez pas dire que je vous encourage à écrire pour les Français !
Le pauvre homme n'en revenait pas ! Il a dû se remettre lentement de cette émotion.
Aujourd'hui, il est loin de nous. Le flot de la RépubUque l'a emporté à tout jamais.
Ainsi, nous remontons le cours des années si récentes et qui nous semblent si lointaines. Cette guerre, le siège surtout, a dressé devant nous comme une très haute montagne qui nous sépare de notre vie antérieure.
31 janvier. — C'est fini ! Après une nouvelle tentative de révolte de la garde nationale, dont quelques chefs voulaient prendre d'énergiques mesures pour la résistance quand même, Bismarck et Jules Favre, ministre des Aiîaires étrangères, muni des pleins pouvoirs du gouvernement de la Défense, se sont réunis et mis d'accord. Hier, une convention a été signée entre eux. Un armistice général de vingt et un jours est proclamé. Paris sera ravitaillé. Une assemblée nationale sera librement élue ; elle se prononcera sur la question de savoir si la guerre doit être continuée, ou à quelle condition la paix doit être faite. Cette assemblée se réunira à Bordeaux.
On désarmera^ en attendant, les forts et l'enceinte. Paris paiera une contribution municipale de deux cents millions, avant le quinzième jour de l'armistice. Un service postal pour les lettres non cachetées sera organisé entre Paris et les départements par l'intermédiaire du quartier général de Versailles.
Toutes ces stipulations nous frappent comme autant de coups secs et rapides, nous martelant le cerveau.
C'est le raffinement du supplice, avant l'étranglement final.
Un voile de tristesse est sur Paris.
Le pain frais. Comment nous avons mangé. — Ce matin, à déjeuner, nous avons eu des œufs frais, du beurre frais, du pain frais. Un régal qui serait une joie si nous ne pensions à ce qu'il nous coûte d'humiliations. Les portes de Paris sont encombrées d'innombrables voitures de ravitaillement ; c'est à qui entrera le premier de ces maraîchers ou de ces approvisionneurs qui attendaient impatiemment l'armistice pour venir regarnir les marchés de la ville. A l'intérieur, des provisions qu'on ne soupçonnait pas sortent de tous côtés et s'étalent aux vitrines des restaurants et des magasins.
Le pain, le bon pain blanc, avec sa bonne odeur chaude et sa croûte vernie d*or, c'est lui surtout que l'on fête, car rien ne le remplaçait, même sur la table des favorisés qui avaient des réserves ou pour qui les restaurateurs s'ingéniaient à inventer des mets inédits et bizarres ou à découvrir des trésors cachés.
Qu'avons-nous mangé pendant ces longues semaines d'investissement, depuis la fm de l'automne où la disette commença? Aujourd'hui, bien que tristes des événements récents et des deuils, soucieux du sombre avenir, nous n'avons pu nous empêcher de sourire en nous rappelant nos chasses et nos quêtes souvent infructueuses, et nos inventions gastronomiques.
Toute la population hospitalière a été pourtant très favorisée, en cette période de dures épreuves. Il y avait des milliers de bouches à nourrir à la Salpêtrière. Les pauvres vieilles ont eu du riz et encore du riz; c'était le fond de leur régime. A cela s'ajoutaient un peu de viande, des salaisons, des légumes de conserve, des légumes secs, parfois des légumes frais, aubaine rare due aux courageuses expéditions de Lafabrègue, directeur de l'approvisionnement des hôpitaux, qui dirigeait ses hommes jusque sous le feu de l'ennemi, pour aller razzier les légumes de la plaine vers Aubervilliers.
Nous avons eu, moyennant finance, notre part de
ces diverses ressources; l'administration, en nous autorisant à nous fournir dans rétablissement même, nous a assuré le bienfait d'une précieuse indépendance : point d'obligation d'aller faire queue aux portes des boucheries et des boulangeries, mais rigoureuse application du rationnement. Pas un gramme de pain ou de viande de plus que le Parisien ordinaire! Aussi, a-t-il fallu courir pour trouver à certains jours de quoi ne pas jeûner absolument, de quoi nourrir strictement la famille, une domestique, parfois un ou deux amis qui venaient s'asseoir à notre table, comme aux jours anciens des réunions familières, augmentant parfois le menu de quelque trouvaille faite au cours d'une flânerie dans Paris.
C'est ainsi que nous avons pu manger une omelette, une magnifique omelette, ayant du moins toutes les apparences d'une omelette faite d'œufs véritables, chaude, appétissante et dorée, invitante à l'œil enfin, ce qui est bien quelque chose. Quant au goût... Elle était faite, cette fameuse omelette, avec le contenu d'un bocal découvert par le capitaine Hippolyte. Le contenu, invention nouvelle, était tout simplement de l'albumine, avec je ne sais quel autre ingrédient. Étendu d'eau, cela montait, cela moussait, battu dans un saladier comme blancs d'œufs authentiques; mais c'était d'un aspect savonneux et désagréable et nous promettait une omelette blanche
comme du pain azyme, quand, pour corriger cette blancheur, je me suis avisé d'y faire ajouter deux pincées de safran en poudre. Traité de la sorte, l'objet est apparu sur la table sous la figure d'une honnête omelette jaune, plus jaune même que nature! On l'a expédiée religieusement, sans illusion; quelques plaisanteries l'ont assaisonnée : elle en avait grand besoin.
Une autre fois, Henry Varnier est arrivé d'un air mystérieux :
— As-tu du jambon ?
J'avais du jambon, une petite bande de jambon, ma ration du jour, mince, brune et sèche.
Alors, Henry a tiré de la poche de son pardessus une trentaine de petits oignons, si jolis à nos yeux déshabitués, avec leur fine robe de soie rosée, leur renflement gracieux et le petit appendice de leur racine sèche, tordue comme une mignonne queue de souris ! Les gentils petits bulbes, revus avec tant de plaisir comme d'anciennes connaissances, ont été dépouillés, échaudés, triturés! — Et ce jour-là, nous avons mis orgueilleusement sur le menu : « Jambon à la Soubise ».
Moi, je compte parmi mes précieuses trouvailles celle d'une petite carotte ramassée un jour de promenade à la redoute des Hautes-Bruyères, dans les cultures maraîchères de l'hospice de Bicôtre. EJle
était là, montrant son nez, sous une motte de gazon. Je l'ai prise, j'ai cherché si elle avait sa pareille aux alentours : elle était seule de son espèce : je l'ai soigneusement serrée dans mon sac et l'ai rapportée avec quelque fierté à la maison.
Elle était du reste dure, ligneuse, à demi gelée; on ne l'a pas moins regardée avec attendrissement et débitée en quatre parts pour l'ajouter au maigre bouillon du jour.
Comme les moindres détails ont pris en ces jours sombres de l'importance pour nous! Comme les moindres faits nous ont frappés d'un coup dont la trace me semble maintenant ineffaçable : la puérilité de ces choses, l'attention presque ridicule que j'y attache me semblent aujourd'hui tout à fait naturelles. Renfermé pendant des mois dans cette immense prison que nous fut Paris, nous avons été comme des reclus pour qui le vol d'une mouche, la chute d'un fragment de plâtras, une toile d'araignée tout à coup aperçue deviennent événements d'importance.
La préparation du riz n'a plus de secrets pour nous. On l'a mangé bouilli, grillé, pilé, en pâte, en beignets, en gâteaux, au sucre, au sel, au poivre, au chocolat et en salade. On l'a pris en horreur.
Les légumes en boîte ont été un mets de luxe. J'ai fait des envieux avec une conserve de deux kilogrammes de haricots verts; ils ont été, l'autre mois,
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le plat merveilleux d'un dîner de famille, chez nos parents de la rue de Cléry.
La pomme de terre a fini par nous apparaître comme sacrée. Nous l'avons préparée avec délicatesse, la dépouillant à regret de sa robe brune qui, en somme, est comestible, et nous l'avons mangée avec respect.
Il y a eu des disputes entre collègues pour des choux plus ou moins gros tombés dans notre lot du jour. On a accusé le porte-drapeau d'avoir guetté la charrette de l'Approvisionnement, de l'avoir suivie jusqu'à la cuisine générale et d'en avoir extrait pour sa part, égoïstement, arbitrairement, un chou énorme, colossal.
H n'a pas voulu rapporter le chou à la masse. Et comme on n'était pas en uniforme, de simples fusiliers ont dit des injures à ce supérieur sans risquer le conseil de guerre, qui aurait d'ailleurs fort à faire s'il devait relever toutes les fautes commises même dans le service. L'intrigant a donc gardé son chou et les collègues en ont été pour leurs invectives.
Dans notre petit jardin qui borde les belles allées de tilleuls de la Hauteur, il y a toute une haie où grimpaient des haricots d'Espagne et des pois de senteur. Nous en avons cueilli les gousses ; elles ont été soigneusement écossées; leur contenu nous a fait un plat de jolies fèves d'une couleur charmante et d'un
goût fort acceptable. D'ailleurs, l'assaisonnement au poivre fait tout passer et le poivre n'est pas rare.
Quelques fruits, la provision des confitures de ménage, ont composé, à l'occasion, le dessert de nos minces repas.
Par exemple, nous avons eu du fromage ! De grandes roues de gruyère restaient dans les magasins de l'établissement. Alors que dans Paris le fromage est devenu une denrée de luxe, introuvable même à grand prix, on nous en a distribué de temps en temps une petite part, et il en reste.
J'ai appris à l'aimer, moi qui le délestais et qui, enfant, aurais eu des nausées rien qu'à en goûter une parcelle. Mais les camarades au rempart regardaient ma portion avec tant de convoitise ! J'ai commencé par la leur offrir et j'ai fait bien des jaloux. Puis j'ai réfléchi que cela devait être excellent, le gruyère ou le comté, puisque le commun des hommes s'en montrait si friand. Alors, l'égoïsme m'encourageant, j'ai commencé par faire subir au fromage une préparation spéciale. Piqué au bout d'un couteau, présenté au feu du fourneau ou du poêle, le fromage fond légèrement, se rissole et finalement fait une sorte de crème légèrement recouverte d'un gratinage roux.
Sous cette forme, j'ai trouvé excellent ce que je trouvais autrefois détestable.
Au naturel ou grillé, je l'aime maintenant jusqu'à la passion. C'est l'excès commun aux gens fraîchement convertis.
La viande de boucherie, distribuée aux Parisiens avec une parcimonie obligée, était devenue en ces dernières semaines de l'investissement à peu près introuvable. Bœuf, veau, mouton, porc, tendaient à devenir pour nous des bêtes fabuleuses.
Heureusement, il y avait le cheval. Le bon compagnon de l'homme, le palefroi des châtelains, le destrier des vieux hommes d'armes, le coursier que chantent les romances, le pur sang des jockeys, l'humble coco des cochers de fiacre, ont fini par constituer une unique race : le cheval de boucherie ; on a abattu en pleine force, en pleine fraîcheur de sang, les bêtes de réforme, et aussi toutes les nobles et braves bêtes que l'on ne pouvait plus nourrir. Et l'homme a fait de nouveau la conquête du cheval, mais d'une façon moins haute que l'entendait Buffon. Et, pendu aux crocs du boucher, dépecé à l'étal, il a donné une viande saine, que d'aucuns ne peuvent souffrir, qui est en réalité excellente et nous a rendu de précieux services.
L'âne, le mulet pourtant, nous ont paru supérieurs.
Une rouelle d'âne, un quartier de mulet ont été, plus d'une fois, reçus à table par un murmure de satisfaction et ont donné un rôti spécialement ap-
précié, quand le sujet qui le fournissait n'était pas quelque pauvre bourriquet meurtri de coups, chargé d'ans, ou quelque mulet éreinté.
Nous avons mangé de l'onagre, nous avons mangé du zèbre, viande de grand luxe que le Jardin des plantes, dit-on, a fourni, obligé de sacrifier ainsi plus d'un de ses autres hôtes, hécatombe qui coûtera cher au budget du Muséum.
Pour moi, mes études forcées sur l'alimentation animale se sont arrêtées au zèbre, au chat et, hélas ! au chien ! D'autres pourront dire et racontent déjà leurs impressions sur la viande du dromadaire ou des autres grands herbivores qu'on leur a présentés sur les tables opulentes. La curiosité a été, dans bien des cas, plus vive que le besoin. De même, on a mangé du rat, de cet affreux rat d'égout qui court dans les rigoles de la Salpêtrière, traînant après son corps à la fourrure rousse, comme fangeuse, une longue queue grasse, aux annelures grises et nues. On en a fait des pâtés. On a trouvé cela exquis I Voilà des choses auxquelles nous ne pouvons penser sans un haut-le-cœur. Les « horreurs du siège » ne nous apparaissent à tort ou à raison, ainsi considérées, que comme une grotesque pose et une fanfaronnade de dépravation.
Mais, gloire au chat ! Le chat passé à l'état de comestible est un manger des dieux. Un camarade
nous en a débité un, au secteur, dont notre estomac reconnaissant gardera longtemps mémoire. C'était un chat rôti à la broche, en bon point, de belle taille. Servi froid, la chair en était fine, d'une blancheur rosée de volaille, délicate, savoureuse, parfumée. En ces conditions, la bête est très supérieure au lapin, voire au lièvre. Elle fait comprendre, si elle ne les excuse, les larcins commis, au préjudice des mères Michel de Paris et du monde entier, la chasse donnée à leurs angoras favoris, toujours convenablement dodus et nourris de façon choisie et distinguée.
Ce déjeuner de zouave m'a mis en goût : férocement, j'ai suivi pendant plusieurs jours un beau chat dont j'avais remarqué les allées et venues et qui paraissait avoir pris gîte dans la tonnelle de notre jardin, ou dessus, car je le trouvais souvent pelotonné sur la vigne et parmi les aristoloches du treillage.
Souvent je l'avais tenu au bout de mon fusil ; toujours je l'avais épargné, le réservant en prévision de quelque heure de suprême disette. Il y a quelques jours j'ai appuyé sur son ventre, tandis qu'il dormait dans le fourré de la tonnelle, le canon de l'arme, un instant tourmenté du désir d'en finir avec mon futur rôti... J'ai résisté à la tentation. Sur un mouvement que j'ai fait, l'animal a bondi dans la haie voisine. Finalement, l'armistice l'a sauvé.
Le chien, je lai connu sous la forme de deux horribles côtelettes, payées très cher. C'est abominable, c'est dur, ça sent le poil mouillé !
Maintenant, voici que passent sur le boulevard de l'Hôpital de grands troupeaux de bœufs, des houles de moutons sautillants et bêlants, pareilles à une mer aux flots tourmentés.
Toute notre ménagerie du siège s'enfuit déjà là-bas comme dans un rêve : les grands animaux vont remphr les cases du Muséum; — ce sera long. — Mais d'abord les chevaux vont repeupler les écuries, les ânes s'atteler aux charrettes des maraîchers, et les chats retourner avec sécurité aux gouttières, comme les chiens à leur niche et les ignobles rats à leurs rigoles puantes.
C'est la vie normale qui recommence, bonne ou mauvaise, avec ses attraits et ses vilenies.
Je suis allé dans Paris, où je me suis trop déshabitué d'aller. J'ai voulu voir la physionomie de la ville à ces premières heures qui nous ont rendu le blé à la place de l'orge, de l'avoine et de la terre qui formaient la dure galette des assiégés.
On a ouvert aujourd'hui les boulangeries plus tôt que de coutume. Dans l'étalage il y a le pain nouveau, à la place d'honneur, le petit pain blanc des jours prospères ; quelques-uns l'ont enrubanné comme un gâteau de Pâques ; à côté de lui, humblement,
figure le pain noir, poussiéreux, plein de paille, que nous avions pour ration hier encore.
Il y a des gens qui regardent avec des plissements de paupières, comme s'ils allaient pleurer.
Cependant il a du bon, le pain blanc ! Les ménagères n'iront plus, comme depuis deux mois, se morfondre à la porte des boulangeries, dispersées si souvent par les obus éclatant dans la neige, l'éclaboussant de rouge, tandis qu'on ramassait quelque pauvre petit, éventré, quelque bonne vieille, les membres fracassés.
Une crosse de fusil sonne sur le trottoir.
— Est-ce que c'est possible ! C'est donc fini ? 11 va donc falloir leur ouvrir, à ces cochons ?
Et l'homme s'en va, avec un juron mâché furieusement, maudissant le pain blanc qui vient lui dire que, pour Paris, tout, en effet, est bien fini.
On se retrouve de loin en loin, comme des gens revenus d'un rêve. Et , nia foi ! tels les grognards, on commence à se raconter ses campagnes.
Depuis le bombardement, nous avions dit adieu aux séances de collaboration coupées de quelque tir au merle.
J'ai revu Blau. Il m'a raconté la lin de la fameuse
batterie de l'École polytechnique, peu à peu désagrégée.
« Quand les obus prussiens sont arrivés dans Paris, nous avons fait, rougissant de notre service par trop insignifiant, une pétition tendant à être envoyés dans les forts. On nous a répondu assez justement que ce n'était pas au moment où les forts étaient menacés , qu'on irait , pour le service de leur artillerie, remplacer les marins et les canonniers réguliers, par des volontaires très inexpérimentés.
» En ces derniers temps, du reste, la batterie dite de l'École polytechnique ne comprenait plus guère que des étrangers à cette école. On y avait puisé tous ceux qui en avaient fait partie pour les mettre aux poudrières, à l'électricité, à des services de tout genre, demandant quelques notions scientifiques...
» J'ai oublié, en parlant de la création de notre bataillon, de dire que nous n'avions pas abordé le rempart tout à fait à l 'improviste, sans instruction primitive. On nous avait fait manœuvrer dans la cour de l'École: à notre tête était l'élève de première année, Pistor, un camarade dont nous étions très fiers. Il a été décoré à l'armée du Rhin. Parti en amateur, il a reçu cette récompense, pour avoir, â l'une des premières grandes batailles , encloué une mitrailleuse sous le feu de l'ennemi. Ce précoce héros nous a quittés, comme les autres, et la pièce
VAlerte n'a eu depuis d'autres servants que nous : des littérateurs et des artistes. Du reste, elle n'a pas pris la parole ; il est de plus en plus probable qu'elle ne la prendra jamais. »
Il faut admirer les femmes ! Depuis l'investissement, depuis septembre, elles ont été superbes de calme, de dévouement, de souriant héroïsme, celles du peuple, les nôtres , au rempart, sous le feu du bombardement, devant le pain de paille et d'orge, dans les épreuves de toute sorte î
Un jour de ces dernières semaines, comme nous étions de garde à la porte de Châtillon , bravement elles voulaient sortir avec nous, nous entraîner vers l'ennemi, parce que quelqu'un avait dit que les Prussiens étaient venus en reconnaissance aux abords de Paris. Il a fallu un ordre supérieur et très impérieux pour calmer cette ardeur guerrière.
Celle qui partage ma vie me donne et donne aux miens, avec qui elle a voulu rester en ce Paris si longtemps séparé de la France, cet exemple sain et réconfortant de la résignation aux choses inévitables, de l'espérance ferme en un avenir plus lumineux.
Février. — Des jours de plate tranquillité ont suivi l'armistice. Nous semblons oublier Paris. Un grand silence nous enveloppe. Les longues nuits hivernales, jusqu'ici zébrées de feu et troublées de grondements, sont redevenues profondes et calmes; dans le bleunoir du ciel, quand il n'y a pas de lune, dans la sérénité froide des espaces, les étoiles pleurent paisiblement leurs larmes de lumière.
Dans le milieu de la journée, la besogne matinale expédiée, le déjeuner fini, je vais prendre ma récréation dans le laboratoire de mon ami Fermond. Les pipes succèdent aux pipes, et dans la fumée qui, emplissant bientôt la petite pièce, nous met dans un léger nuage, comme des dieux, les souvenirs ouvrent leurs ailes.
Il me raconte ses débuts comme interne à l'Jlôtel- Dieu, sa vie laborieuse, les pommes de terre cuites dans le four de son poêle pendant des semaines, pour toute nourriture; l'eau fraîche puisée à la cruche, pour toute boisson, car son budget ne lui permettait le repas au restaurant et même à la salle de garde, qu'à titre exceptionnel ; l'énergie joyeuse dans la lutte pour la vie, et le triomphe final, les diplômes conquis, l'avenir assuré , sereine leçon pour
moi, donnée d'une voix douce et avec un clair regard d'enfant heureux.
Puis la musique arrive dans l'entretien. Il joue de la flûte, ce savant, mais il faut que sa distraction favorite tourne au profit de ses études. Alors, comme il s'occupe de recherches sur la forme des ondes sonores, il s'est fabriqué des flûtes de cristal ; il y souffle la fumée de sa pipe, puis il joue et il observe que la fumée affecte tout de suite la forme hélicoïdale ; il poursuit ses expériences, et il m'aflirme que dans l'air tous les bruits harmoniques déterminent cette forme qu'irrévérencieusement je lui dis être tout bonnement celle d'un tire-bouchon ; que les bruits non musicaux au contraire s'y heurtent en désordre. La construction de l'oreille humaine est appropriée à cette disposition ; c'est pourquoi les gens qui ont le colimaçon de l'oreille bien fait ont une réceptivité particulière pour la musique; c'est pourquoi les chiens qui ont le colimaçon déprimé, hurlent à l'audition du concert le plus parfait. Les sons se brisent les uns sur les autres dans leur oreille, y créent une cacophonie douloureuse !
Moi, je veux bien ! je n'ai rien à opposer à ces théories de mon vieil ami ; je suis trop ignorant pour qu'elles éveillent en moi le moindre doute.
Ces entretiens me charment ; ils me sont un rafraîchissement après toutes les émotions de ces
dernières semaines , après toutes ces après-midi de poussière, de chaleur , de froid , de neige et de fatigue !
Et voilà, de nouveau, la Coupe du Roi de Thulé qui fait évoluer notre esprit vers des choses purement artistiques. Mon bon savant se rappelle qu'il a concouru pour la composition de cet ouvrage. C'est un secret! Il ne l'a pas dit même à ses plus proches; — je devrais ne point l'écrire — mais si jamais quelqu'un lit ces notes, il y aura beau temps que le secret sera divulgué sans doute !
Et tout en bourrant une pipe, longue pipe blanche, dont la culotte blonde est soigneusement entretenue par des bains, épurateurs de la nicotine, dans une éprouvette d'alcool, le voilà me chantant à mi-voix le chœur des Sirènes ou la légende de Paddock, toutes paroles sur lesquelles se sont exercés et Bizet, et Massenet, et Guiraud, et le prince de Polignac, et aussi Eugène Diaz, qui, parmi tant d'autres, l'a emporté dans l'opinion des juges et que le pubhc, arbitre suprême, jugera en dernier ressort, un jour, peutêtre, quand nous serons sortis de cette tourmente qui vient d'ébranler jusqu'en ses fondements notre pauvre pays!
Il n'a point d'amertume, le bon Charles Fermond, d'être resté sur le carreau, en cette épreuve ; il n'a qu'un regret, tempéré de la fierté de s'être mesuré à
des adversaires académiques ou à des professionnels ayant déjà fait leurs preuves. Et puis il éprouve celte jouissance d'avoir écrit des pages qu'il croit bonnes; qu'il aime comme on aime des enfants conçus dans la joie. Et n'est-ce pas là la pure et inaltérable satisfaction du créateur intellectuel, quelle que soit la valeur de sa création, qu'il soit un génie conscient de sa force ou un simple amateur inconscient de sa faiblesse ?
Hier, comme nous causions tranquillement, nous applaudissant de cette paix reconquise, malgré le prix qu'elle coûte, un drame horrible a tout à coup traversé notre quiétude.
Vers deux heures, nous rêvions dans notre nuage, quand une violente détonation nous a fait sursauter, ébranlant l'air autour de nous ; une explosion d'obus tout au moins, et là, tout près.
Nous nous sommes regardés avec stupeur :
— Est-ce quHls recommencent?
Instinctivement, j'ai couru vers les jardins. Du côté de la section Rambuteau, un peu de funiée blanche montait encore dans l'air, et sur le chemin, une de nos infirmières, grande fille brune, aux traits convulsés, accourait vers moi, comme folle, avec des cris d'horreur I
GUERRE ET COMMUNE. d53
— Ah! monsieur, monsieur, ils sont tous tués! tous tués !
Et elle s'enfuyait sans vouloir, sans pouvoir rien dire de plus.
Derrière elle, un serviteur venait, portant un képi où tenait encore une moitié de tête humaine, un profil pâle et sanglant, qu'il allait cacher à l'amphithéâtre.
Et voilà, sans plus, ce qui s'était passé. Il a fallu reconstituer le drame pour en rendre compte à l'administration. Le bombardement n'avait fait à la Salpêtrière qu'une victime ; une imprudence venait, en un instant, d'en faire six.
Ces jours derniers, Fribourg, sous-surveillant dos ambulances, avait été chargé de rechercher, de faire extraire du sol et d'emmagasiner les obus entiers tombés dans le périmètre de l'établissement, lesquels devaient être envoyés à l'Arsenal.
Se disposant à vider, selon l'habitude, le seul projectile resté en sa possession, il avait chargé un jeune soldat convalescent, Zoro, de le porter dans une partie éloignée des jardins, afin de pouvoir opérer sans danger pour personne. Obligé de conduire quelques convalescents à Tétat-major de la place, il avait très expressément recommandé alors à Zoro de ne rien faire avant son retour. Ce dernier n'a pas tenu compte de la recommandation;
avec l'aide de deux autres hommes, il a entrepris de décharger l'obus.
D'après les déclarations du seul survivant, Zoro se serait ser\^i d'une clef anglaise, et le percuteur aurait été retiré sans difficulté. En maniant le projectile, la poudre, très sèche, se serait en partie répandue au dehors. Zoro aurait alors voulu poursuivre l'opération malgré les vives représentations de la surveillante du service Rambuteau, devant l'entrée duquel il s'était placé très imprudemment, à l'heure même où y arrivaient les visiteurs.
Le survivant, qui se nomme Chaumy, se disposait à aller chercher de l'eau pour noyer la poudre, quand l'explosion a eu lieu. Atteint d'une manière tout à fait foudroyante, il n'a pu se rendre compte de l'action de ses deux compagnons au moment de l'accident. Il est probable que c'est en frappant avec la clef anglaise soit sur le cône de l'obus pour essayer de le briser, soit sur la douille du percuteur pour tâcher de l'extraire, que Zoro aura provoqué la déflagration de quelques grains de poudre sèche, peut-être d'une parcelle de fulminate, déterminant ainsi l'explosion.
Les secours les plus prompts ont été donnés aux blessés, Chaumy, deux femmes, un enfant, par M. le docteur Cruveilher et par nos internes.
Tels sont, à peu près, les termes du procès-verbal que nous avons dû dresser aussitôt.
Quand je suis arrivé devant les marches du pavillon Hambuteau, des cris d'elïroi retentissaient encore dans la foule des filles de service et des visiteurs. Dans la galerie, on avait déjà porté une infirmière, la jambe droite brisée. A côté d'elle, sa sœur, étrangère à l'établissement, gisait, le bras gauche fracassé, encore emprisonné dans l'étoffe de la manche, comme mâchée et toute rouge. Son jeune enfant avait le corps couvert de plaies et de contusions.
Et là, derrière une haie, on avait dérobé tout de suite aux regards le corps de Zoro et celui d'un autre soldat, Michel, tous deux tués par les éclats du projectile, l'un décapité absolument, l'autre la tête raclée d'un côté, enlevée, dont j'avais vu tout à l'heure l'horrible profil emporté par le garçon d'amphithéâtre, vision sinistre qui me hante et que je ne puis éloigner de mon esprit.
Et sous les vêtements souillés, déchirés, il m'a semblé que de ces deux troncs mutilés, la chair palpitait encore!
Le Figaro a, ce malin, raconté cette triste histoire, avec quelques détails qu'il a fallu rectifier. Nous lui avons envoyé une reproduction de notre procès verbal officiel. La vérité est assez cruelle ; elle n'avait pas besoin d'amplification ni de commentaires.
27 février. — Presque un mois écoulé dans une torpeur profonde: — nous attendions le coupi II vient de nous atteindre. Les préliminaires de paix, dont lecture a été faite à l'assemblée de Bordeaux, promptement élue et réunie, ont été signés hier. La France perd l'Alsace et la Lorraine ; elle paiera cinq milliards au roi de Prusse, — il faut dire mainte : nant « à l'empereur d' Allemagne m, car le vieux Guillaume s'est fait couronner à Versailles, parmi les gloires et les souvenirs de Louis XIV, suprême ironie du vainqueur I — Enfin les Prussiens entreront dans Paris à des conditions particulières, assez restrictives pour qu'en notre détresse nous en tirions encore quelque satisfaction d'orgueil.
Oui, il est convenu qu'ils pourront entrer, mais pas au delà des Champs-Elysées. Ils verront Paris ; ils ne le posséderont pas ! Cette joie se mêle à la douleur publique : le vainqueur humilié dans sa victoire !
La grande image d'un César envahisseur domine toutefois la pensée : — on le voit colossal, chevauchant dans le rayonnement de son orgueil; un silence funèbre plane autour de lui. — Et comme dans les défilés macabres des vieux peintres, une
image domine celle du dominateur ; la mort grimace sur l'Arc de Triomphe; elle s'assied sur le trône, elle arrache brutalement le sceptre des mains impériales.
C'est là, peut-être, la vision qui obsède le César allemand, tandis qu'il s'avance, déjà chargé de jours, dans son morne triomphe, vers cette ville à demi morte et qui pourtant fléchit sans s'humilier.
/^^ mars. — Ils sont entrés, comme il avait été dit. Je n'ai rien vu : personne autour de moi n'a rien vu de ce cruel spectacle, ils ont fait leur parade victorieuse dans le désert des Champs-Elysées.
C'en est maintenant fait des illusions généreuses des derniers mois. Il faut déposer l'uniforme et rendre le fusil. Nous allons faire ainsi tout de suite, et reprendre notre vie d'hospitaliers, — méthodique et paisible.
Si la secousse est passée, les idées se heurtent encore dans le cerveau fortement ébranlé. Après le spectacle des choses, on songe à ce qu'on aurait dû faire, à ce que, sous une meilleure impulsion, on aurait fait...
C'est ainsi que maintenant, rendu aux devoirs professionnels et aussi aux travaux littéraires qui se
partagent ma vie, je voudrais pouvoir exprimer, sous la forme légendaire la plus simple, la pensée du plus haut renoncement; je voudrais montrer la Patrie frappant à toutes les portes et touchant tous les cœurs ; au milieu de cette tristesse profonde qui suit les grands sacrifices vainement accomphs, je voudrais faire luire un rayon précurseur de l'avenir, non point le fol espoir d'une vengeance prompte : celui d'un lent et noble relèvement, d'une revanche féconde ; je voudrais rappeler cette éternelle loi des compensations de l'histoire qui fait des glorieux d'aujourd'hui les humbles de demain, recueillir les larmes de la mère pleurant son premier né, entrevoir son sourire quand tressaille en son flanc l'enfant qui sera l'homme des temps nouveaux... Un vers me vient, germe reçu au passage, porté par le Vent de l'Esprit, résultat de quelque lointaine impression oubliée, dont l'influence pourtant demeure:
Laisse le temps passer et les chênes grandir !
C'est comme un refrain, une pensée obsédante; il y faudrait rattacher quelque vivant poème... Le titre se formule, grandit lumineusement: Patina! Palria! Il sera comme le reflet de nos émotions de chaque heure, il n'y sera question ni de Prussiens ni de Français! Qu'importe le nom des acteurs de ce
drame sanglant qui s'appelle la Guerre et llnvasion ! Il ne faut que dégager des faits présents leur philosophie éternelle !
Tous ceux du bataillon n'ont pas dtsarnié comme nous, — c'est dommage! Et il y a comme une vague menace dans cette obstination à garder un fusil qui ne doit plus servir contre l'envahisseur.
Mars. — Nous coordonnons les notions relatives à ce qui s'est passé. Peu à peu, d'autre part, les renseignements nous arrivent touchant des amis, des camarades perdus de vue et dont, depuis longtemps, nous n'avons plus eu de nouvelles.
D'abord , nous avons fait l'inventaire des obus prussiens reçus un peu partout. Il en manque évidemment, car un certain nombre ont plongé dans la terre molle, sous les gazons, et y resteront pendant des années.
Et dans un siècle ou deux peut-être, en faisant quelque fouille, on découvrira quelques-uns de ces projectiles, on épiloguera sur leur provenance, sur leur origine, comme lorsque aujourd'hui nous retrou-
vons dans le sol un boulet de pierre ou de fer et que nous cherchons à rattacher notre trouvaille à une époque ou à un fait. On peut publier, en de telles occasions, un de ces mémoires ingénieux qui ne font de mal à personne et donnent tant de plaisir à ceux qui les rédigent !
Nous savons, par notre relevé, que du 8 au 24 janvier, trente et un obus sont venus mettre leur paraphe sur nos murailles ou fouiller nos jardins. Il y en a eu deux dans la cour d'honneur, un aux ateliers, un au bâtiment Mazarin, celui-là a été meurtrier, un au bâtiment des prêtres, un au marché, un à l'église, un dans la cour de l'église, trois aux ambulances militaires de la Hauteur, six dans le jardin maraîcher, un à l'asile de la rue Jenner, où sont les vieillards réfugiés de Bicêtre, deux à la cuisine générale, huit à la section Rambuteau, deux à Esquirol, deux à Pinel.
Oh! nos comptes sont en règle. Nous ne faisons pas tort aux Prussiens d'un seul des obus que nous leur devons et que nous serions contents de leur rendre le plus tôt possible.
Chaque quartier a eu le sien : l'église, les ambulances et l'asile des aliénés, — dix pour son compte, — n*ont pas été dispensés de la distribution. Et cette constatation renouvelle mes impressions d'il y a à peu près deux mois.
Les Prussiens avaient commencé à nous bombarder dans la soirée du 8 janvier. Je dis « nous » ; c'est peut-être un mot d'égoïste; car si nous avions été tranquilles jusqu'à cette date, les « autres », ceux qui habitaient dans la zone la plus voisine des batteries de l'ennemi avaient déjà reçu un fort contingent de projectiles. C'était notre tour — équitablement.
J'avais calculé pourtant nos chances d'échapper au bombardement. Toutes les batteries des assiégeants étant à une distance selon moi, considérable du point représenté par la Salpêtrière, je m'imaginais que les projectiles ne viendraient pas nous déranger ou ne viendraient qu'exceptionnellement. L'événement avait bien renversé mes calculs. Démentant mon plan ingénieux dressé sur un décalque du plan de Paris, et mes cercles concentriques d'évaluation tracés de kilomètre en kilomètre, le feu nous avait largement atteints. La gueule des canons Krupp hurlait au loin et crachait son fer parfois bien au delà de nous. Mais Paris n'était encore frappé qu'à la ceinture : le cœur n'était pas atteint et heureusement ne devait pas l'être.
Les miens en sûreté au centre de la ville, j'avais respiré sans angoisse dans le va-et-vient du jour. Et peu à peu la Salpêtrière avait repris son allure monotone, à cette musique heureusement intermit-
tente des obus chantant dans l'air. On les entendait venir de très loin, surtout la nuit. On levait la tête, on écoutait. Une explosion plus ou moins proche dans les jardins, quelques secondes après, disait que c'en était toujours un de passé sans avoir fait de mal à personne.
Aux heures du service hospitalier, la physionomie des vastes cours poudrées de neige, miroitantes de gelée, était des plus curieuses.
Ma mémoire évoque ce tableau dans ses plus minutieux détails. En ces espaces communément déserts, les garçons et les filles de service passent sans hâte, portant leurs paquets de linge ou leurs seaux de soupe. Les uns vont leur chemin sans s'arrêter, du pas coutumier. Parfois les détonations précipitées troublent leur calme; l'instinct de la conservation est plus fort que l'habitude déjà prise de ce danger permanent.
L'obus vient, sifïle, gronde et passe très bas, avec une forte trépidation de l'air. Et posant marmites et paquets on s'aplatit sur la terre glacée, comme en adoration devant quelque puissance invisible, dont le souffle est dans la nue.
Durant les premiers jours, le bombardement n'a fait aucun mal à tout ce monde qui va et vient, pour l'humble devoir à remplir. Par contre, je l'ai noté déjà, une bonne vieille du bâtiment Mazarin a
été éventrée dans son lit par un obus, en pleine nuit. Elle se nommait Lebailly. Autour d'elle aucune autre atteinte. On a réuni les débris de ce pauvre corps, enlevé le lit brisé, lavé le sol rouge, et au matin, j'ai trouvé dans une cour derrière la chapelle, des plâtras, des éclats de bois, des fragments de linge éclaboussés de sang, balayés là, en un petit tas, pêle-mêle avec les fragments de l'obus où tenaient encore quelques cheveux gris.
Combien de victimes auraient pu s'ajouter à celle-là. Ce fut, pendant des jours qui semblèrent bien longs la seule préoccupation de cette population que rien jusqu'alors n'avait profondément troublée, ni les batailles autour de Paris, ni l'émeute avortée d'octobre qui a fait tirer quelques coups de fusil, ni la capitulation de Metz. Pour mieux dire, elle n'a rien vu exactement de tous ces événements : le temps s'est passé, peut-on dire, en soucis de ménage, car les vivres ont été de plus en plus parcimonieusement distribués, et par-dessus cela, il a fallu avoir souci de sa guenille humaine.
Maintenant, notre compte personnel établi, nous nous sommes renseignés sur ce qui s'est passé autour de nous, pas très loin; nous avons interrogé le voisinage immédiat de notre ruche. La Pitié a beaucoup plus souffert que nous, le premier soir: trois femmes y ont été tuées ou blessées. Les serres
du Muséum sont détruites ou profondément bouleversées. Adieu les grands arbres empanachés de palmes, et les végétations paradisiaques, et les fleurs étranges, jardin merveilleux dans lequel on n'entrait qu'avec une sorte de crainte religieuse, et où l'on respirait tout à coup une autre atmosphère charmante et inquiétante à la fois.
Les arceaux de fer tordus, les vitres brisées, cela se refait vite. Les plantes admirables, qui les refera? Le temps, la terre ! Et cela ne suffira pas encore. Il faudra l'audace des voyageurs, leur amour de la nature, leur curiosité ingénieuse de savants, pour combler les trouées de la bombe et renouveler ces collections, sans espoir de leur rendre leurs richesses anciennes.
On nous dit que plus loin, au Val-de-Grâce, deux blessés ont été tués dans leur lit. Le Musée du Luxembourg a reçu une vingtaine d'obus. Aux Enfants-Malades, il en y a eu cinq dans la première nuit. Les petits malades n'en ont pas souffert.
Selon le mot charmant du Prussien, jusqu'à l'armistice, Paris <i a cuit dans son jus ».
Nos médecins ont, dès le premier moment, écrit à l'amiral de Chaillé, en sa qualité de chef du neu-
vième secteur. Ils demandaient que la neutralité de l'établissement fût sauvegardée. J'ai la copie de leur lettre; je la glisse dans ces pages. Je l'y veux garder comme un monument de notre bonne foi et de notre généreuse naïveté en présence d'un inexorable ennemi :
« La Salpêtrière est un hospice où sont recueillis en temps ordinaire :
» 1" Plus de trois mille femmes âgées ou infirmes;
» 2° Quinze cents femmes aliénées et, par surcroît, en ce moment de suprême douleur, les populations réfugiées des asiles d'ivry et trois cents de nos blessés. C'est là une réunion de toutes les souffrances, qui appelle et commande le respect. Mais l'ennemi qui nous combat aujourd'hui ne respecte rien .
» Dans la nuit du dimanche à lundi, il a pris pour point de mire les hôpitaux de la rive gauche, la Salpêtrière, les Enfants-Malades, le V^al-de-Grâce et la Cabane d'ambulance. A la Salpêtrière, nous avons reçu plus de quinze obus. (Ce chiffre devait doubler.)
» Or, notre dôme très élevé est surmonté du drapeau international; il en est de même du dôme du Val-de-Grâce. C'est un acte monstrueux contre lequel prolestent les médecins soussignés et qu'il
faut signaler à l'indigaation de ce siècle et à celle des générations futures.
» Les docteurs : cruveilhier, charcot,