LUYS, A. VOISIN, BAILLARGER, TRÉLAT,' J. MOREAU DE TOURS
médecins dé la Salpêtrière ; f e r- MOND, pharmacien en chef. »
Des mots ! des mots ! hélas ! une tirade perdue. On nous bombarbait en pleine nuit. Notre dôme avait beau être « très élevé » comme celui du Valde- Grâce, les Prussiens pouvaient -ils le voir, l'eussent-ils voulu? Leur calcul pour le pointage des pièces de siège ne se serait pas attardé d'ailleurs à tant de précision.
Je remarque que le docteur Vulpian n'a pas signé cette protestation. Peut-être était-il absent? Peutêtre son esprit simple et d'une bonhomie ironique l'a-t-il engagé à s'abstenir d'un acte inutilement sentimental ?
Un brave et charmant garçon, Louis Delorme, longtemps perdu de vue, vient ajouter une page au chapitre des observations de divers témoins des événements que j'ai maintenant le loisir de rassembler.
GLEIUIE ET COMMUNE. 167
Tandis que nous faisions notre service dans Paris il était au fort de Vanves et, au retour, il me dit ses impressions :
« Toutes les semaines, à l'appel de midi , on nous lisait Tordre suivant :
» Au premier obus qui tombera dans le fort, les » casernes seront immédiatement évacuées et les » hommes prendront possession des casemates qui » leur ont été assignées. »
» Eh bien, il est tout de même arrivé, ce premier obus que nous commencions à blaguer, trouvant qu'il se faisait beaucoup attendre. Il a été suivi de près par un grand nombre d'autres, et, depuis le 5 janvier, cette averse n'a cessé ni jour, ni nuit, ne nous laissant aucun instant de répit. Les Prussiens, semble-t-il, en avaient une provision trop forte et voulaient s'en débarrasser au plus vite.
» Dans le premier moment, nous avons été surpris. C'était du très nouveau pour nous. Puis nous avons commencé à trouver le séjour des casemates monotones. Elles n'avaient pas été tout de suite prêtes à recevoir le premier obus tant annoncé et nous avions eu quelques camarades tués ou blessés par des projectiles qui entraient chez nous sans façon. Plus tard, nous avons été plus en sûreté, ayant fini par matelasser fortement le mur le plus
menacé au moyen de sacs de terre. Alors l'obus ne produisait plus qu'un bruit sourd; et un petit nuage de poussière, nous disait seul sur quel point il venait de frapper.
» Notre terre, pour garnir les sacs du blindage, nous la prenions dans la casemate même, en fouillant le sol sur une profondeur d'un mètre au moins, tout en laissant intact de chaque côté, le long de la muraille, un trottoir large de cinquante centimètres.
» Cela donnait un singulier aspect à notre installation. Pour être assez pittoresque, elle n'en manquait pas moins de confortable. Jugez- en :
» La moitié des mobiles de la compagnie couchaient sur des paillasses alignées à droite et à gauche sur le fond même de la casemate. Les autres — j'étais de ces privilégiés, en ma qualité de fourrier — couchaient dans des hamacs suspendus dans le même ordre à trois mètres au-dessus des paillasses. Pour y arriver, il fallait d'abord monter sur le trottoir ménagé par nous le long de la muraille. Et ce n'était pas petite affaire. Une véritable gymnastique était nécessaire. Les maladroits faisaient assez souvent retourner, sens dessus dessous, le hamac qu'ils n'avaient pu escalader, et comme ces hamacs étaient en grosse toile et que les hommes y couchaient avec leurs souliers, ils
étaient remplis de poussière tombant alors sur les paillasses alignées en dessous.
» Cela allait encore quand la paillasse n'était pas occupée; si le titulaire était à sa place, vous devinez quelles aménités s'échangeaient I L'aventure se renouvelait assez souvent. Heureux encore, l'homme du rez-de-chaussée, quand il en était quitte pour un peu de poussière dans les yeux ou dans la bouche, et ne recevait pas le fusil que le camarade d'en haut avait eu la précaution de placer d'abord dans son hamac.
» Quand nous n'étions de garde ni sur le rempart, ni à l'avancée, ni de piquet, ni de corvée, nous venions nous terrer dans ces casemates sous terre, comme des lapins, et nous trouvions le moyen d'y dormir à poings fermés, malgré le bruit du canon, l'épaisse atmosphère, et, ma foi, il faut bien le dire, malgré les parasites dont nous ne pouvions guère nous débarrasser, ayant perdu depuis longtemps l'habitude de nous dévêtir pour prendre un peu de repos. Et nous ne songions pas sans envie à nos frères, les bons Parisiens, qui, à deux pas de nous, pour ainsi dire, pouvaient chaque soir pousser le sybaritisme jusqu'à se déshabiller pour dormir dans un bon lit ! »
Depuis longtemps aucune nouvelle de Laurent
Léon, qui est sous-chef d'orchestre à la Comédie- Française. Il est parti pour la Provence natale et engagé dans quelque corps franc. En revanche, je reçois presque coup sur coup deux lettres de son frère Paul. Celui-là, sergent-fourrier aux voltigeurs de la garde, a fait toute la campagne. Il est maintenant prisonnier à Dresde, d'où il date ses deux lettres, l'une du 12, l'autre du 24 février. Le jeune soldat déclame un peu, il exagère peut-être; il dit au moins tout ce qu'il a sur le cœur :
« Il y a longtemps que j'attendais le moment de vous écrire... J'étais loin de m'attendre que ma lettre vous serait transmise par les autorités prussiennes...
» Je pleure de rage, quand je pense qu'un César sexagénaire et amoUi nous a plongé dans ces malheurs. Son digne acolyte, l'aventurier de Queretaro, a bien secondé ses desseins; j'ai pu juger par moimême de l'ineptie et de la trahison de ce dernier, « Tel maître, tel valet », dit le proverbe. Et je vous prie de croire qu'il n'est pas faux 1
» Bloqués depuis le 16 août autour de Metz, après la bataille de Gravelotte où nous avons perdu quarante-cinq mille hommes , nous avons souOert énormément : la faim, le feu... de l'ennemi qui était continuellement à craindre. Après avoir tenté de
sortir de notre blocus plusieurs fois, nous n'avons jamais eu que des pertes ; notre dernière sortie s'est ettectuée le 7 octobre; sous prétexte de faire du fourrage, on a mis la division de voltigeurs (de cinq mille) en face de vingt- cinq mille ennemis. Nous étions sans artillerie... Vu les forces supérieures et l'artillerie de l'ennemi, nous n'avons rien pris du tout... Douze cents Français... ont été tués (histoire (le faire du fourrage. Mystère!...) J'ai été fortement contusionné par un éclat d'obus au-dessous du sein gauche; j'en ai été quitte pour quinze jours d'ambulance.
)) Enfin, le 29 octobre, on nous a livrés ; le négociant de Metz n'ayant plus rien à faire, était parti deux jours avant la livraison de la marchandise.
» Depuis, je suis prisonnier de guerre et interné à Dresde (Saxe) . Je ne peux vous mettre si nous sommes bien ou mal ; mais moi, relativement aux autres, je suis bien, étant employé comme secrétaire français au bureau de ma compagnie.
» Vous autres aussi, vous devez avoir bien souffert pendant le siège ; espérons qu'une paix honorable amènera la fin de ces calamités.
» p. LÉOX, » Sergent-fourrier au 4^ voltigeurs de la garde. » (Qae Dieu confonde le Patron !) '>
Cette légende de la trahison de Metz nous avait été dite. Voilà que les petits unissent leur voix à celle des grands accusateurs qui, à la fin d'octobre, dans les clubs et dans les journaux, en ont dénoncé l'auteur à l'indignation publique. Quelle triste page d'histoire !
40 mars. — Maintenant qu'on peut sortir de Paris, il faut recommencer la reconnaissance vers Saint- Cloud, la triste exploration, arrêtée en janvier au surlendemain de Buzenval, par la reprise des hostilités : il faut tâcher de retrouver le corps de notre pauvre petit soldat Achille.
Sans doute, il a été enlevé du lieu où il tomba. Quelqu'un là-bas cependant doit pouvoir nous dire où il a été transporté et enseveli. Nous irons demain ou après-demain.
.l'ai organisé l'expédition. Un grand fourgon de la Salpêtrière me sera prêté. Le cocher Beck, bon serviteur de l'étabhssement, qui est Lorrain et parle allemand, nous conduira. Mon grand ami Paul Ponsonnard m'accompagnera. Avec nous, nous prendrons le sergent-major Serrière, qui a recueilli Achille, au moment où il est tombé et connaît bien le pavillon rustique dans lequel il a été tout d'abord déposé.
Ponsonnard a été soldat en Afrique et sait mieux que nous se débrouiller. C'est un autre moi sur lequel je compte mieux que sur moi.
/4 mars. — Avant-hier matin, de très bonne heure, nous sommes partis. Beck, verbeux comme un Provençal, gouailleur comme un gamin de Paris, nous mène grand train jusqu'au pont de Courbevoie. Il nous a fait d'ailleurs la route brève, en nous racontant, avec sa grosso bonne voix et son fort accent lorrain, un tas d'histoires sur son enfance, là-bas au pays natal, ses rencontres à la frontière, ses jeux et ses batailles avec les gamins dont plusieurs sont peut-être maintenant devant nous, de l'autre côté de la Seine, la démarche raide, le fusil à l'épaule, la figure rigide sous le casque à pointe.
La route de Paris à Courbevoie est pleine de voitures pour le ravitaillement, ininterrompu depuis l'armistice. Les longues files de charrettes, de carrioles, de camions, de voitures à bras se dirigent vers la ville, comme une caravane d'émigrants, lente, interminable.
Au pont de Courbevoie, il y a un encombrement, une bousculade entre les gens qui sortent et les maraîchers qui veulent entrer, s'injuriant, se dispu-
tant la place pour passer plus vite, arriver et vendre leur chargement.
Aux deux extrémités, le poste français, le poste prussien s'efforcent de mettre un peu d'ordre dans ce flot montant et descendant. Par moment, il y a des remous, des poussées; tout s'arrête, les chevaux brusquement donnant de la tête dans le fond de l'équipage qui les précède, hennissant, se cabrant, au milieu des coups de fouet et des cris. Puis le train reprend, le flot recommence à s'écouler, dans les deux sens, voitures pleines du côté de Paris, voitures vides du côté de Courbevoie.
Enfin nous traversons, et, notre laissez-passer franco-aUemand montré aux sentinelles prussiennes, qui gardent la sortie du pont, nous sommes libres d'aller où bon nous semble.
Alors, nous nous engageons sur le bord de la Seine. Ce chemin je l'ai déjà fait en partie, en janvier, et je m'y retrouve; j'y revois des détails déjà observés en cette journée inoubhable où il me semble que les circonstances émouvantes du voyage ont singulièrement augmenté l'acuité de ma vision.
Bientôt, apparaît cette pente plantée de vignes, d'où il a fallu rétrograder ce jour-là, pour ne pas être pris entre deux feux. Nous la dépassons et nous voici devant la grille du parc de Béarn. Des soldats prussiens sont là, flânant, causant, fumant de grosses
pipes à fourneau de porcelaine. Tous ceux à qui je m'adresse parlent français; Beck leur pousse en pure perte quelques plaisanteries brutales en patois allemand-lorrain. Je leur demande s'ils savent où sont les corps des soldats tombés dans ce parc, dont ils ont la garde; oii on les a mis? Ils s'interrogent du regard; aucun ne peut rien dire; ils ne savent pas, ils n'étaient pas là, le jour de la bataille...
Ils nous laissent passer, libres d'explorer la propriété. Il faut le faire sans retard, car il s'agit d'être de retour à la tête du pont de Courbevoie, avant six heures, moment fixé pour l'arrêt des communications avec Paris. Après six heures, les Prussiens ne laisseraient plus passer un enfant.
Les arbres n'ont point de feuilles encore, mais il y a de jeunes pousses dans les taillis, d'un vert tendre, au milieu des touffes à feuillage persistant; guidés par le sergent-major, nous montons par le sentier, d'une pente assez forte, qui conduit vers le château ; il nous mène vers ce pavillon qu'il nous a décrit déjà et oîi le corps que nous cherchons a été placé. Il y est peut-être encore. Depuis deux mois! Mais pourquoi ne l'y retrouverions-nous pas ? Qui se serait avisé d'entrer, en ces dernières semaines, dans ce pavillon, au milieu de la verdure?
Une émotion me fait battre le cœur, quand nous arrivons au but. Il me semble que je vais voir sortir
de la maisonnette rustique mon petit soldat, aux yeux clairs, aux cheveux blonds frisés, avec son éternelle cigarette aux lèvres.
— C'est là, dit le sergent-major, en me montrant un chemin rapide, entre deux pelouses, conduisant au sommet de la colline, c'est là que notre camarade est tombé; nous n'avons eu qu'un court trajet à faire pour le porter dans ce pavillon.
Le pavillon est petit; on y monte par quelques marches; au-dessus de la porte à cintre de briques, est un buste dans une niche ovale. Je crois que c'est le buste de l'abbé Delille. Ce pavillon a dû être construit au siècle dernier. Avec son toit de chaume, sa maçonnerie grossière prise dans des pans de bois, il doit, naguère, aux temps des laiteries de Trianon, être né du caprice de quelque châtelaine, mise en goût de bucolique par l'exemple de la reine Marie- Antoinette. Le pavillon est ouvert; il est vide; démeublé, un souffle froid l'emplit. Et nous n'y trouvons pas la triste relique que nous y venions chercher. A droite de la porte, une place longue, plus blanche que le reste du sol, comme essuyée grossièrement, nous dit que là fut déposé le corps du petit soldat. Autour, quelques allumettes, un restant de papier à cigarettes, un ou deux menus objets reconnaissables affirment la vérité de l'indication du sergent-major.
Qu'aura-t-on fait de lui? Peut-être Ta-t-on enseveli dans quelque coin du parc, sous le gazon, dans les massifs? Et nous voilà cherchant dans les taillis, interrogeant longuement la terre, pour y découvrir une place fraîchement remuée, quelque monticule d'une végétation récente. Il n'y a rien, que, çà et là, sous les branches brisées, des éclats de fonte, racontant le drame de la guerre.
On nous désigne un homme qui doit savoir quelque chose. Il ne sait rien que de vague. Oui, des corps ont été relevés, emportés. Ils doivent être dans le cimetière de Saint-Cloud, à moins qu'on ne les ait rendus aux Parisiens. Nous nous en irons donc sans avoir réussi dans notre recherche. Et celui que nous cherchons est peut-être là, pourtant. Qui le saura jamais! A regret, il faut s'éloigner, non sans avoir du moins suivi cette route escarpée, où il devait tomber, et sans être arrivés devant ce mur du parc de Béarn, au point de la rencontre entre les Français assaillants et les Prussiens embusqués dans les maisons, à l'intersection des chemins qui vont de Saint-Cloud à Montretout, de la gare à la Seine.
Un large trou béant dans le mur, brèche presque ronde, coup de dynamite, qui a ouvert la route aux nôtres. Là, on s'est fusillé, à courte distance; dans la maison d'en face, on avait matelassé les fenêtres et on se faisait encore un double rempart avec des
corps percés de balles; à gauche, dans la maison Zimermann, propriété de la famille du compositeur Gounod, rengagement a laissé des traces cruelles. Partout des ruines, des murs renversés, des boiseries déchiquetées, des arbres écorchés de balles. Bien que la nature commence déjà à cicatriser les blessures de la terre, l'impression est profonde et navrante. Et les pierres attesteront longtemps encore que là des hommes se sont entre-tués.
Il faut partir, le jour baisse sensiblement. Nous commençons à craindre de n'être pas revenus à Courbevoie avant la clôture du pont. Encore un dernier regard au château démantelé, aux grandes terrasses tristes, où verdissent les balustres et les statues, encore, comme par acquit de conscience, une investigation à travers les futaies, dans les coins, sous les ronces, et, en silence, nous repartons.
Au bout d'un demi-kilomètre, Beck nous arrache à nos réflexions mélancohques. Et de ses libres propos, de ses interpellations saugrenues aux Prussiens qui passent, il tâche d'égayer la route.
Mais il ne s'agit pas de plaisanter. L'aiguille marche; nous voyons déjà un mouvement plus accentué de l'entrée du pont vers Paris.
Il va être six heures. Un coup de fouet cingle le cheval ; nous filons à fond de train ! Nous arrivons tout juste pour voir la gigantesque sentinelle et les
uhlans à cheval, d'un geste brusque, indiquer qu'il est trop tard. La barrière est close jusqu'à demain.
— Demain ! répondent impassiblement les gardes à notre sollicitation pressante.
— Fils de truie I leur crie Beck en son jargon lorrain.
L'insulte glisse comme de l'eau sur une pierre lisse.
Quelqu'un nous conseille d'aller à la commandature, où l'officier pourra peut-être nous donner un permis de passer exceptionnel.
Un grand Hanovrien, noir, barbu, est de garde à la porte. Il ne bronche pas, il ne répond pas. Il faut s'adresser à d'autres qui ne sont pas de service. Et ces hommes froids, corrects, d'une fermeté rigide, nous déconseillent la visite au commandant et nous engagent à chercher dans Courbevoie, ou mieux encore, là-haut dans la campagne, un gite pour la nuit, car à Courbevoie toutes les maisons sont occupées.
Et la nuit déjà tombante, nous nous en allons. Beck engage la voiture sur une route haute, au bout de laquelle, on nous affirme qu'un cabaret nous sera ouvert, où nous pourrons manger et dormir tant bien que mal.
Nous montons, nous montons, longtemps, lentement. La nuit est déjà pleine. Je ne reconnaîtrais
pas cette route. De loin en loin, une sentinelle prussienne, noire sur le fond noir des talus ou des murailles, le fusil à l'épaule, fait les cent pas gravement.
Et Beck de grogner :
— Fils de truie, va donc I va !
Qu'il ait entendu, compris ou non, l'homme continue à marcher automatiquement.
Ah! nos petits soldats français, grêles, parfois souffreteux, comparés à ces gigantesques machines!
Une maison basse, sombre, aux murs effrités, sur le bord de la route, dans des cultures basses, qui ressemblent à des terrains vagues.
C'est là que nous frappons. Après un temps, la porte s'ouvre. Un homme nous accueille, quelque peu embarrassé de ce qu'il va faire de nous; il nous accueille, c'est l'important. Il y aura un peu de foin, pour le cheval et ce qui se trouvera, pour nous : du pain, du fromage, du vin. On mange, puis on se couche sur deux ou trois matelas alignés, sur le sol nu, sans se dévêtir. Et au matin, très matin, Ponsonnard sonne la diane. Une cigarette, une pipe, le cheval à la voiture et en route 1 Que va dire le directeur de la Salpêtrière de notre découcher ? Bah ! on s'expliquera, et pourvu que le cheval et le fourgon rentrent sans avarie, tout sera bien.
Déjà l'interminable file vers Paris a repris sa
marche. C'est, aussi loin que la vue s'étende, jusqu'à l'Arc de Triomphe, une perspective d'attelages et de voitures haut chargées. Nous passons après un long temps, car, comme à la queue d'un théâtre, pour éviter la cohue, il ne faut passer que par séries.
Une halte est nécessaire pour déjeuner. A la femme qui nous sert, je demande l'heure. Elle nous donne une heure assez différente de celle de nos montres.
Bien que je n'aie guère le cœur à la plaisanterie, j'ose lui dire :
— C'est donc l'heure de Berlin que vous avez ici ?
J'ai cru un instant que je ne me tirerais pas intact des mains menaçantes crispées vers moi.
On s'est expliqué à la française, protestant contre toute intention blessante et nous sommes repartis.
Le directeur a compati à nos embarras de la veille et l'économe nous a pardonné les inquiétudes nées de notre retard, à propos du cheval et de la voiture, dont il a la charge administrative et que déjà il voyait réquisitionnés par les Prussiens pour le transport de leur butin de guerre.
15 mars. — Revu quelques hommes de la compagnie, dont je ne fais plus partie depuis l'armistice. Ils me racontent leur vie au rempart, aux postes de
l'intérieur de la ville, vie de plus en plus monotone, oisive et favorable aux déclamations. Rencontré aussi un grand garçon, très amusant, très sympathique, notre adjudant Ryant, ancien zouave, toujours coiffé de la calotte rouge de son premier régiment, et qui se mêle beaucoup plus que nous à la vie extérieure. 11 connaît bien des personnages du journalisme et de la politique. 11 fréquente les clubs ; il nous raconte ses impressions ; il blague toujours.
Tout ce monde-là me semble désorienté. La vie courante n'est pas encore reprise ; de longtemps , sans doute, elle ne le sera pas. On s'est tellement habitué à l'existence anormale que nous a faite le siège qu'il semble à beaucoup qu'elle ne doive jamais finir. On trouve le gouvernement bien mou. Depuis la reculade de Buzenval, il y a dans la foule un esprit de défiance.
Et parmi les gardes nationaux de notre quartier ouvrier, il y a presque unanimité pour la guerre à outrance. Le clairon de la compagnie passe souvent le matin devant la Salpêtrière et nous met ainsi au courant de l'esprit général. Cela vaut bien autant que les gazettes imprimées, multipUant les nouvelles fausses ou contradictoires.
M. Thiers nous mène très autoritairement. Nous ne savons pas où il nous mène et ne nous en soucions pas trop ; mais l'idée de la résistance à ce qui
va venir, quoi que ce soit, par une sorte d'esprit d'opposition inhérent au caractère de notre race, s'empare de plus en plus de notre pensée.
18 mars. — Il s'est passé aujourd'liui des choses extraordinaires. Notre clairon est venu dans l'aprèsmidi, me les annoncer en ces termes :
— On s'est emparé de la Préfecture de police. C'est un nommé Raoul Rigault qui a été délégué pour la diriger, par les gardes nationaux fédérés. Notre adjudant Ryant est de ses camarades. Rigault a été employé à la Préfecture de police ; il la connaît bien; tout de même, il ne voulait pas accepter ce poste. Les autres lui ont dit qu'il le fallait, qu'il était le seul capable. Alors, il y est allé. Nous sommes maîtres de Paris. Thiers a filé avec son gouvernement. Il voulait faire enlever les canons, qui sont à nous, gardés au parc de la butte Montmartre. On a culbuté la troupe, et d'ailleurs les lignards ont fraternisé ! Ça va marcher maintenant, la défense I
— Qu'est-ce que vous allez faire ?
— Je n'en sais rien. On proclame la Commune là-bas. Le Comité central de la garde nationale se charge de tout. Ça va marcher.
18t GUERRE ET COMMUNE.
Sur ce refrain, qui me rappelle le sempiternel grognement de notre capitaine adjudant major : « Il n'y a qu'une garde nationale, je vous dis », mon homme s'en va.
Et moi, je cours aux nouvelles.
J'apprends le soulèvement de Paris, la butte Montmartre occupée par les bataillons, le général Clément Thomas, le général Lecomte, fusillés dans le jardin d'une maison de la rue des Rosiers 1 Ce n'est pas une émeute, c'est une révolution.
Et Paris est livré à lui-même, comme un grand enfant terrible. Parti d'un mouvement généreux, celui de la résistance héroïque jusqu'à la mort, il va tout de suite aux pires excès. Le sang coule ; une fièvre intense s'empare de la foule. On ne sait où elle ira; la voilà lancée, inconsciente, folle, ne sachant déjà plus où son instinct la mène. Il faudrait des hommes pour canaliser ce torrent, pour diriger cette force. Il y en aura peut-être. En attendant, une panique a jeté Thiers hors de Paris, à Versailles, comme autrefois Mazarin à Saint-Germain, durant la Fronde. Paris n'est plus pour lui qu'une cité séditieuse qu'il s'agit de mettre à la raison. Le moyen d'y parvenir, est-ce bien celui qu'on a pris ?
Et hier, nous ne nous doutions de rien ! Tout cela nous est tombé sur la tête comme une averse. Maintenant, bien des choses nous reviennent à l'esprit.
GUERRE ET COMMUNE. i85
Nous nous rappelons surtout les agitations des remparts, les propos sur la trahison certaine, l'orgueil froissé par la défaite et aussi les besoins matériels croissants, l'incertitude de l'avenir, le présent assuré par les trente sous quotidiens, le désir égoïste de ne pas perdre cette ressource et, pour cela, de continuer la vie armée, de garder à Paris, pendant une période indéterminée, dont on se refuse à prévoir la fin, cette physionomie de camp retranché qui semble être devenue sa physionomie normale.
J'écris ces lignes très tard. Depuis la visite de mon clairon, les nouvelles se sont succédé, très graves, et dans la soirée toute une organisation communale nouvelle est déjà ébauchée, réalisée.
Il y a une fermentation dans notre quartier, un bouillonnement. Les compagnies composant notre bataillon sont engagées à fond dans le mouvement. On parle déjà d'un garde. Du val , que l'on vient de nommer général d'emblée. L'avancement va vite, et nous entamons une page d'histoire qui, certainement, sera curieuse. Quel dommage que, tout d'abord, dès la première ligne, elle ait été sanglante ! Sans ce début, la fuite à Versailles restait simplement ridicule et l'idée dominante de la résistance à outrance, peutêtre irréfléchie et folle , mais héroïque, en somme, triomphait et ralliait tous les cœurs généreux !
Avfil. — Nous sommes en pleine guerre civile! On use entre Français les munitions dont on n'a pas usé contre les Prussiens. Et, durant que Ton se fusille à Neuilly, que le canon du Mont-Valérien retentit, les oisifs vont « voir » , comme pendant la Fronde les badauds suivaient les reconnaissances et assistaient de loin aux engagements.
Le général Bergeret, général de fraîche date, ancien chef de claque, je crois, commande les troupes fédérées dans une voiture à deux chevaux, et fait dire dans une affiche, qui mêle la note gaie à nos impressions tristes, qu'il est « lui-même » à Neuilly. « Bergeret lui-même » nous amuse un instant.
Du côté de Châtillon, le sang a coulé. Notre ancien garde, le général Duval a été pris dans une rencontre et fusillé. Gustave Flourens, l'un des fils du savant bien connu par ses leçons célèbres au Collège de France, jeune homme ardent, enthousiaste, qui a pris part à la dernière insurrection Cretoise, s'est mis à Paris, dès la première heure, à la tête du mouvement communaliste et a été nommé major général. Très peu de jours, on l'aura vu à cheval, pâle et résolu, parcourant les lignes. Bencontré dans une reconnaissance par des gendarmes, surpris dans
une maison vers Chaton, il a été tué par un officier d'un coup de sabre en plein front, la boîte crânienne presque enlevée, laissant jaillir la cervelle.
Tout cela passe devant nous comme une funèbre fantasmagorie. Le drapeau rouge flotte sur les monuments. De jeunes officiers, enfantinement glorieux de leur brillant uniforme, caracolent sur les boulevards : on fait aux victimes de cette lutte fratricide des funérailles héroïques.
On a solennellement proclamé la Commune de Paris sur la place de l'Hôtel de Ville.
A la place de l'agent général, M. Michel Mo ring, qui s'est retiré à Versailles, avec son administration, le pouvoir nouveau a nommé le citoyen Treilhard. Il s'est installé dans le cabinet directorial de l'avenue Victoria ; nous ne l'avons pas encore vu. Il a fait passer quelques circulaires aux établissements, sur divers points du service ; elles semblent émanées de l'autorité traditionnelle. C'est la puissance éternelle de l'administration . Les chefs se succèdent , les commis demeurent, les traditions se perpétuent et la machine continue à marcher toute seule, par la force séculaire acquise, sans qu'on y sente la main du mécanicien en chef.
Ainsi, nous, petits rouages, modestes engrenages, nous continuons à tourner, à nous mouvoir sous la poussée de l'invisible. On n'a changé qu'une roue à
lOO GUERRE ET COMMUNE.
notre système économique : on nous a donné pour le service des aliénés, un jeune homme, un ancien commissaire de marine ; il n'est point des nôtres ; il s'est mis tout de même et tout de suite à la besogne comme si de rien n'était ; il semble que le fauteuil de cuir où se sont assis tant de ses prédécesseurs, lui ait communiqué, en lui ouvrant ses bras, la vertu singulière des bureaucrates et que l'atmosphère du lieu l'ait tout de suite pénétré pour le rendre pareil aux employés qu'elle a pris tout petits pour les revêtir de solennité. Il se nomme Dainne ou Daime, se tient fort à l'écart, et se montre bon camarade dans nos rares rencontres. Il a des amis puissants à la Commune et à la Préfecture de police, où Raoul Rigault, malgré des hésitations remarquées à la première heure, a pris son rôle très au sérieux et parfois au tragique. Rigault est très autoritaire, dit -on, et comme enivré de son pouvoir nouveau à peu près illimité. Il a subi le vertige des sommets.
Nous ne voyons que très peu les représentants de la Commune. Le fils Treilhard, notre nouveau chef du personnel, représentant son père, agent général délégué, est venu une fois et a parcouru sommairement les services.
Ce n'est plus Le Bas qui est notre directeur. On l'a nommé directeur titulaire de la Pitié. La Salpêtrière est maintenant dirigée par M. Phelip, homme rompu
au métier par des directions antérieures, d'une froi deur anglaise, très bon enfant, d'allure simple. Il reçoit le jeune Treilhard fort convenablement, sans paroles inutiles, le conduit dans les services ; il a fonctionne » en un mot le plus correctement du monde.
Mais si nous ne voyons que par occasion ceux que les hasards de la guerre civile ont fait nos chefs , il nous vient très fréquemment un jeune membre de la Commune, Babick, garçon pâle, à la barbe noire, au visage mélancolique et doux. Très poli, presque timide, il vient voir sa vieille mère, administrée de la Salpêtrière.
Tout d'abord, il m'était arrivé à pied, vêtu d'un pauvre uniforme usé , sur lequel tranchait , toute neuve, son écharpe rouge de membre de la Commune. Il demandait son bon de visite et s'en allait après quatre mots. Peu à peu, il s'est présenté sous des dehors plus brillants : uniforme de drap fin, galons étincelants. Maintenant, il vient en voiture. Il cause un instant. 11 s'enquiert auprès de moi des services que nous pourrions avoir à lui demander ; il m'assure qu'il est tout à notre disposition. Et il s'en va, rencontrant parfois sa mère qui vient au-devant de lui dans la cour. C'est une figure intéressante. Je ne sais ce qu'il fait à la Commune ; mais il est bon fils. Des camarades qui le connaissent me racontent à ce
sujet uiie lùj>eiide : Babick serait un illuminé, un mystique ayant inventé une religion nouvelle, dans laquelle la Vierge, mère du Christ, tiendrait la place supérieure. Dans la vie réelle, il fabriquait de la parfumerie. J'aurais bien aimé l'interroger sur cette bizarre association d'idées. Je n'ai pas osé.
Ainsi va notre vie, traversée de récits dont la certitude m'apparaît contestable.
Ce qui est certain, c'est que Paris est ceint d'une ceinture sanglante, que l'on se bat au delà de ses remparts ; que le bombardement de Thiers a succédé au bombardement de Guillaume, et que les Parisiens recommencent à courir à l'obus, comme il y a quelques semaines, quand tonnaient les canons Krupp.
Il y a des amateurs d'émotions qui se font tuer à ce jeu-là, du côté de la place de l'Étoile.
Il nous arrive dans notre coin quelques journaux, beaucoup de publications caricaturales. Le vieil esprit français ne perd pas ses droits au milieu de toutes ces terribles aventures.
Il y a /e Père Ducliesne , rédigé, je crois, par Vermersch, notre ancien du GringoirCf il y a /e Fils du père Duchesne, avec des images enluminées et
des légendes parfois drôles ; il y a le Grelot, journal de Bertall, qui ne craint pas de piquer, de la pointe de son crayon, les maîtres du jour. Nous-mêmes, la rage caricaturale nous a pris, avec Alfred Loudet, le peintre dauphinois, lauréat de l'Académie des Beaux- Arts, avec Hippolyte Dunon, notre ex-capitaine, qui a rendu son sabre en même temps que nous notre fusil. Nous nous sommes mis en tête de dire son fait au petit tyran de Versailles.
Et le premier numéro d'une feuille satirique, qui n'aura sans doute pas de suite, a paru , par les soins du même Dunon et de ses associés. Rouge etFrainet, en leur imprimerie de la rue du Four-Saint-Germain.
On y voit le « père Thiers » , sur lequel nous tapons ferme, nous les Parisiens, sans distinction d'opinions, depuis qu'il s'enrage à nous bombarder, monté à rebours sur un cheval de bois, qu'un ressort à boudin fait caracoler au-dessus d'un volume de l'Histoire du Consulat et de l'Empire. Le petit homme tournant ainsi le dos à son but : Paris, brandit de la droite son petit sabre, de la gauche sa grande plume. La République , planant au-dessus de lui, l'écarté d'une chiquenaude.
En tête de la feuille se lisent deux épigraphes extraites des discours autrefois prononcés par Thiers et mettant en contradiction ses déclarations passées et son attitude présente.
Les voici. Elles sont d'un rapprochement curieux.
« ... C'est calomnier un gouvernement quel qu'il soit de supposer qu'il puisse un jour chercher à se maintenir en bombardant la capitale. Quoi I après avoir percé de ses bombes la voûte des Invalides ou du Panthéon, après avoir inondé de ses feux la demeure de vos familles , il se présenterait à vous pour vous demander la confirmation de son existence! Mais il serait cent fois plus impossible, après la victoire qu'auparavant. »
(thiers . — Discours de 4848.)
« ... Vous savez. Messieurs, ce qui se passe à Palerme; vous avez tous tressailli d'horreur en apprenant que, pendant quarante-huit heures, une grande ville a été bombardée. Par qui? Était-ce par un ennemi étranger, exerçant les droits de la guerre? Non, messieurs, par son propre gouvernement. Et pourquoi ? Parce que cette ville infortunée demandait des droits.
» Eh bien ! il y a eu quarante-huit heures de bombardement.
» Permettez-moi d'en appeler à l'opinion européenne. C'est un service à rendre à l'humanité que de venir du haut de la plus grande tribune peut-être
de l'Europe, faire retentir quelque paroles d'indignation contre de tels actes. (Très bien ! Très bien !) »
(thiers. — Discours de 1848,)
Et le même homme qui a prononcé ces nobles et généreuses paroles est celui qui nous traite à son tour à coups de canon.
Ces vers suivaient les deux citations.