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se dessineront certainement toujours ainsi devant moi. Chargé du service de l'Approvisionnement des hôpitaux et hospices de Paris, ai -je fait tout ce qui aurait dû être fait? non, évidemment! j'ai la conscience, du moins, d'avoir fait tout ce que j'ai pu.

» Le 18 septembre 1870 l'investissement de Paris était complet, toutes les lignes de chemin de fer coupées, Paris bloqué et ses deux millions trois cent mille habitants ne pouvaient plus compter pour vivre que sur des ressources hâtivement accumutées.

» Comme directeur de l'Approvisionnement , j'avais fait entrer dans Paris tout ce que j'avais pu me procurer en denrées de conservation possible, lard, jambon, saindoux, beurre salé et beurre fondu, lait concentré, conserves de légumes, macaroni, etc. D'un autre côté, les hôpitaux étaient largement pourvois de pommes de terre et j'en avais, au Magasin Central, une réserve de plus de deux cent mille kilos; mais, qu'était-ce que tout cela pour nos vingt-trois mille administrés et cette population indigente qui fréquentait nos quatre-vingt-quatre fourneaux économiques !

» Ces approvisionnements nous avaient donné beaucoup de mal à réunir ; nous tombions littéralement de fatigue, lorsque mon camarade Brelet, directeur de l'Hôtel-Dieu, vint me trouver pour me dire

que les médecins réclamaient pour leurs malades des légumes frais.

» Les arrivages de légumes sur le carreau des Halles, qui, dès les premiers jours de septembre , étaient déjà peu abondants, avaient presque complètement cessé. Les rares voitures qui arrivaient encore étaient vendues à des prix exorbitants, lorsqu'elles n'étaient pas pillées par des bandes d'individus qui, à leur profit, s'étaient donné mission « d'empêcher les accaparements ».

5 II fallait des légumes frais, c'était bientôt dit! mais où en trouver? La zone occupée par nos troupes avait été en quelques jours dévastée par des nuées de maraudeurs dont la besogne avait été d'autant plus facile que les habitants de la banlieue étaient réfugiés dans l'intérieur de Paris.

» Je savais pourtant, par d'anciens fournisseurs, qu'entre les avant-postes français et les avant-postes ennemis, de vastes champs étaient encore couverts de leur récolte, que ni propriétaires ni maraudeurs ne pouvaient enlever.

» Comment faire profiter nos hôpitaux des ressources que les premières gelées allaient détruire ? Où, dans ce grand Paris, dénicher les propriétaires de ces récoltes? Comment arriver jusqu'à leurs champs? Comment, à travers ces barricades et ces fossés qui coupaient les moindres chemins de la

banlieue, ramener les légumes que nous aurions cueillis ? Je ne me décourageai pas devant les difficultés de la tâche : a A brebis tondue Dieu mesure le vent » et je me mis en campagne.

» Le 7 octobre, accompagné d'un petit propriétaire delà Courneuve, nommé Delamarre , j'allai reconnaître le terrain. Après des détours sans nombre nous arrivâmes à la Courneuve devant une grande plaine s'étendant, d'un côté, jusqu'à la Crou, dont une rive était occupée par les Prussiens et des deux autres côtés jusqu'à Dugny et au Bourget, qui appartenaient à l'ennemi. Cette plaine, aussi loin que la vue pouvait s'étendre, n'était que champs en plein rapport.

» Les francs-tireurs de la Presse étaient installés dans les bâtiments de la mairie de la Courneuve et dans la ferme de la Tourterelle. Quant aux habitants de la commune, tous, sans exception, s'étaient réfugiés dans Paris. Le commandant Roland, auquel je déclinai mes noms et qualités, ainsi que le but de ma visite, voulut bien m'autoriser, sous la conduite d'un de ses hommes, à visiter les champs du cultivateur qui m'accompagnait. Cette autorisation me fut donnée sans enthousiasme, c'est vrai; elle me fut donnée pourtant, et je dois en être reconnaissant au commandant qui aurait parfaitement pu m'envoyer promener.

» Les francs-tireurs de la Presse, qui, au Bourget,

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devaient si bravement se battre, jouaient un peu alors aux soldats et je ne pus m'empêcher de rire lorsque le capitaine adjudant major Jordet dit très sérieusement à l'homme qui devait venir avec nous : « Au premier mouvement suspect de ces messieurs, faites feu sur eux ! »

» Nous voici donc courant la plaine — moi, autre Perrette, calculant le bon emploi de l'abondante moisson que j'avais sous les yeux et qui, enlevée à temps, aurait pu nourrir Paris pendant des semaines, lorsqu'en relevant la tête, je vis, à une centaine de mètres au-dessus de moi, un ballon en partie dégonflé. Il s'abaissait rapidement du côté des lignes prussiennes. Sans plus s'occuper de nous, notre franc-tireur courut pour porter secours aux aéronautes, et nous, naturellement, de le suivre pour voir ce qu'il allait advenir.

» Nous vîmes le ballon tomber dans la zone ennemie et les Prussiens accourir pour s'en emparer ; ils allaient l'atteindre, lorsqu'à notre stupéfaction, il repartit comme une flèche. La nacelle paraissait vide ; à terre, personne !

» Alors commença entre Prussiens et francs-tireurs une fusillade à laquelle mirent fin quelques obus du fort de l'Est.

» Le lendemain j'appris que deux des aéronautes s'étaient blottis dans une oseraie où les Allemands

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ne surent pas les trouver, pendant que le ballon repartait avec un seul homme.

» Cet épisode sans importance devait avoir une influence heureuse pour mes projets.

» Rentré à Paris, je me rendis immédiatement chez le gouverneur. J'exposai à l'aide de camp de service nos besoins en légumes frais, et je lui demandai un permis de dépasser les avant-postes avec des hommes et des voitures. A ma requête, cet officier me répondit : « Impossible de vous accorder l'autorisation que vous demandez; en dehors du service militaire personne ne doit franchir les avantpostes. » J'insistai, faisant valoir ma qualité de directeur de l'Approvisionnement des hôpitaux et celle de neveu du général de Rébeval et des généraux Paul et René Royer.

» N'insistez pas, me dit-il, le général Trochu ne veut pas avoir à se reprocher la mort de quelqu'un à Paris ! »

» — Mais il ne nous arrivera rien et si un malheur nous advenait, le général n'aurait aucun reproche à s'adresser, puisque c'est moi qui sollicite comme une faveur cette permission . Si les Prussiens tirent sur nous, soyez tranquille, ils nous manqueront; il n'y a pas une heure, je les ai vus tirer, à courte distance, cinquante coups de fusil sur un ballon sans parvenir à l'atteindre ! »

» Au mot ballon, mon interlocuteur avait dressé l'oreille.

» — Quel ballon? » medemanda-t-il. Je lui racontai ce que je venais de voir à la Courneuve. Il passa alors chez le général Trochu, qui me fit aussitôt appeler et auquel je refis mon récit. « Je sais! je sais 1 » me répondit -il. Que diable pouvait-il bien savoir ? aucun service télégraphique, à ma connaissance, n'existant entre les bords de la Crou et son cabinet.

» Avant de me retirer, je lui exposai ma requête, à laquelle, après mille difficultés, il voulut bien faire droit.

» Dans la soirée, j'organisai ma première expédition et, dès le lendemain, je partais avec cinq voitures, dix chevaux et douze hommes connus des propriétaires des champs à récolter. Tout se passa bien, sauf au retour où nos voitures faillirent être dévalisées.

» En quelques jours, je rentrai les récoltes en choux et en navets des champs attenant à la Courneuve; maintenant, il nous fallait traverser un petit ruisseau qui coupe la plaine en deux et passer dans les lignes prussiennes.

» Lorsque avec mes hommes , nous voulûmes traverser ce malheureux ruisseau , nous vîmes les francs-tireurs accourir et nous faire rebrousser cbe-

min. Ils profitaient de l'occasion pour me faire sentir que mes expéditions ne leur étaient nullement agréables.

» Pour passer outre, pour aller au delà de ce ruisselet, il me fallait une autorisation spéciale. Comment l'obtenir ? Heureusement , M. Magnin , ministre de l'Agriculture et du Commerce, voulut bien en cette occasion me prêter son appui.

» Il me remit une lettre pour le général Trochu, qui ne servit à rien, et une autre pour le commandant Lefè\Te, aide de camp du général Schmitt, qui m'obtint, lui, un permis permanent de dépasse?^ les avant-postes. Cet officier poussa la bienveillance jusqu'à me remettre un mot de recommandation pour M. de Real, aide de camp du général Carré de Bellemare, commandant la place de Saint-Denis.

» A ce moment, nos hôpitaux étaient suffisamment pourvus de légumes ; voulant faire un peu profiter la population de Paris de ma bonne fortune, je ne partais plus avec cinq voitures, mais avec vingt-cinq (un jour même avec vingt-huit), cinquante chevaux et soixante hommes. C'est alors qu'on revit aux Halles ces énormes choux dont on était privé depuis si longtemps.

» Mais que d'ennuis me créaient ces diables de francs-tireurs ! Mes permis n'étaient jamais suffisamment en règle. Il leur manquait toujours une signa-

ture OU un timbre. C'étaient des discussions sans fin. A la vérité, nous les gênions! Ces messieurs étaient jeunes et recevaient de fréquentes visites féminines. Ah! on ne s'ennuyait pas aux avantpostes I Le soir, en fiacre, ces petites dames rentraient à Paris, en compagnie de grands sacs de légumes! Où et comment se procuraient-elles les autorisations de circuler dans les avant-postes? Je ne me charge pas de le dire.

» A ces ennuis, plus agaçants que sérieux, vinrent bientôt s'ajouter des difficultés matérielles. On avait établi à Saint-Denis des barrages sur la Crou, et les eaux ne trouvant plus leur écoulement ne tardèrent pas à noyer une partie de la plaine, si bien que dans les derniers jours d'octobre, nous étions obligés, pour atteindre les champs, de marcher avec de l'eau jusqu'à la ceinture, et les bains froids, à cette époque de l'année, ne sont ni sains ni agréables !

» De leur côté, les Prussiens ne nous laissaient pas grand repos ; c'était à chaque instant des coups de feu qui, sans nous faire grand mal, nous gênaient dans notre travail. Quelquefois, nous les apercevions circulant dans la plaine par petits groupes. Un de nos hommes, un nommé Demars, qui s'était écarté de ses camarades, fut enlevé par eux. Fait prisonnier, cet homme, je l'ai su depuis, fut conduit à Meaux et y mourut du typhus.

» Le 12 novembre, un de nos hommes, un nommé Constant Auger, fut mortellement blessé, alors que plusieurs de ses camarades recevaient des balles dans leurs vêtements. Pris de panique, tout mon monde s'enfuit et il me fallut porter moi-même le blessé jusqu'à ma voiture et dételer nos chevaux. C'est le seul moment de faiblesse que j'aie à reprocher aux braves gens qui, depuis plus d'un mois, venaient avec moi presque chaque jour à la Courneuve. Du reste, remis de leur peur, ils n'hésitèrent pas à revenir le lendemain chercher les voitures que nous avions abandonnées, toutes chargées, dans les champs.

» Quant à Constant Auger qui venait de mourir, son cadavre fut caché sous des couvertures au fond de ma voiture ; en arrivant à Paris, je le portai à la salle des morts de Lariboisière où le directeur Talle, mon ami, voulut bien le recevoir. L'inhumation eut lieu au Père-Lachaise, aux frais de lAdministration.

» Nos établissements étaient, au delà de leurs besoins, approvisionnés en légumes dont les fanes servaient à la nourriture des vaches laitières, des moutons et des bœufs que nous avions encore. Cette surabondance, qui n'était que passagère, nous a permis de faire fabriquer dans nos magasins de l'Approvisionnement, par un homme du métier, et avec un matériel à lui, plus de douze mille kilo-

grammes d'excellente choucroute ; ce fut, plus tard, pour nos hôpitaux, une précieuse ressource.

» A la fin d'août 1870, en prévision des misères qui allaient atteindre la population parisienne, le directeur général de l'Assistance publique, M. Husson, m'avait chargé d'organiser dans les maisons de secours des fourneaux économiques où, chaque jour, des portions à cinq centimes devaient être vendues aux malheureux.

» Ces portions se composaient de bouillon, de viande bouillie, de haricots, de lentilles, de riz, de pommes de terre.

» La viande était fournie par les bouchers de la ville. Ce fut d'abord de la viande de bœuf, puis de la viande de cheval. Malheureusement, celle-ci nous fit bientôt défaut et pour la remplacer l'Administration dut demander au ministre de l'agriculture et du commerce de vouloir bien lui céder, moyennant paiement, le lard nécessaire pour le service des fourneaux économiques.

» Le pavillon n** 6, aux Halles, qui, avant la guerre, était occupé par la vente en gros des fruits et des primeurs, avait été réquisitionné par l'État pour servir de dépôt de vivres. Le ministre, M. Magnin, venait presque chaque jour visiter ses magasins et me faisait souvent l'honneur d'entrer dans mon cabinet. Un jour, je lui dis :

» — Monsieur le ministre, je suis sûr que vous ne connaissez pas l'étendue de vos richesses. Ainsi, je suis certain que, ni vous, ni personne de chez vous, ne savez où vous avez, dans Paris, en train de s'abîmer, plus de cinquante mille kilogrammes de fromage. Si je vous fais retrouver ce trésor, que me (lonnerez-vous ?

» — Je ne sais ; que voulez- vous ?

» — Les écrasés, les gâtés, ceux, enfin, dont vous ne sauriez tirer parti.

» — Accordé ! où sont les fromages ?

» — Au fin fond des Batignolles, perdus dans les magasins de la gare, où je les ai vus en allant prendre livraison d'un wagon d'orge mondé. Ce sont des hollande, ce qu'on appelle des têtes de mort.

» Le jour même, ces fromages furent transportés aux Halles, dans le pavillon au beurre, et les hôpitaux eurent pour leur part, cinq ou six mille kilogrammes de hollande avariés mais qui, grattés et nettoyés avec soin, ont duré jusqu'à la fin du siège.

» Un autre jour, M. Magnin me fit appeler.

» — Monsieur Lafabrègue, me dit-il, il faut que vous nous rendiez un service. Nous avons ici, dans des tonneaux, je ne sais quoi de complètement gâté. Si je fais jeter ces saletés-là à la voirie, on ne manquera pas de dire que nous aimons mieux laisser pourrir les denrées que de les faire consommer. Ce

sera un tollé général. Faites enlever ces ordures par vos voitures et faites-les enterrer dans les jardins d'un de vos établissements. »

» Les tonneaux roulés dans notre magasin, je les fais ouvrir et je reconnais que ces soi-disant marchandises avariées sont des morceaux de tête de porc, affreusement mal travaillés, un peu rances, d'un horrible aspect, à cause de la cendre dans laquelle ils étaient emballés, mais en somme, parfaitement mangeables.

» A l'Hôtel-Dieu, lorsque l'ami Brelet, qui n'est pas toujours d'humeur facile, vit arriver cette charcuterie, son premier cri fut : « Vous voulez donc » nous foutre la peste » ; il ne voulut bien se radoucir que lorsqu'il vit rangés en ordre de bataille les quelques centaines de kilogrammes d'excellents pâtés de hure que son chef, aidé d'un homme de la partie, venait de confectionner. C'est ainsi que tous les établissements de l'Administration bénéficièrent d'une erreur de « diagnostic » d un ministre ou plutôt de ses employés.

» Dans les derniers jours de décembre, l'eau de chaux qui servait à conserver dans de grands vases en terre trois ou quatre cent mille œufs appartenant à l'État vint à geler. Ces œufs allaient être perdus; aussi M. Magnin fut-il enchanté de nous les repasser au prix de quinze centimes la pièce.

» Les vases tout gelés furent, sans difliculté, transportés à l'Hôtel-Dieu où, dans une pièce chauffée, les compteurs-mireurs de la ville procédèrent à leur travail.

» Leur besogne terminée, je me trouvais fort embarrassé en face de trois cent vingt-deux mille œufs, que faute de paille, je ne savais comment livrer, les œufs ne se transportant pas comme les pommes de terre. Heureusement, un fabricant de registres du quartier vint me tirer de peine en me vendant, pas trop cher, son stock de rognures de papier.

» A la suite des affaires de Champigny — 30 novembre et 2 décembre — l'agent général de l'Assistance, M. Michel Moring, m'envoya chercher à onze heures du soir pour me dire que l'intendance militaire se déchargeait sur nous du soin de la distribution des vivres aux seize mille blessés en traitement chez les particuliers.

» — Les vivres vous seront fournis par l'intendance, cela va de soi, me dit-il, les quantités à déhvrer journellement à chaque blessé vous seront indiquées. Reste le côté pratique de la distribution. Comment comptez-vous organiser ce service?

» — Vous méprenez au dépourvu, lui répondis-je. Je vais y réfléchir et demain matin si j'ai trouvé quelque chose, je viendrai vous le soumettre

» Le lendemain, après avoir longuement discuté l'affaire avec mon ami Yarnier, chef de la division des hôpitaux, et reconnu que la distribution directe à l'Approvisionnement des vivres à seize mille blessés était absolument impraticable, nous proposâmes à M. Mciring de diviser Paris en dix secteurs, avec un hôpital comme centre administratif et un nombre indéterminé de maisons de secours où se ferait la distribution.

» D'après notre projet, chaque blessé devait toucher ou plutôt faire toucher ses vivres dans la maison de secours la plus proche. L'hôpital secteur devait totaliser les demandes et m'indiquer en bloc les quantités nécessaires.

» Ces chiffres connus, je devais dès le lendemain envoyer, par la voiture de chaque hôpital secteur, les vivres demandés la veille et ce même hôpital devait les partager à son tour entre ses maisons de secours.

» Dans la journée, M. Michel Môring réunit dans la salle du Conseil les directeurs des dix hôpitaux choisis et les intendants militaires ; il leur exposa le projet qui fut adopté sans modification.

» Dès le lendemain matin, j "allais à l'intendance, j'indiquais approximativement les besoins du service et je me faisais signer des bons de li\Taisons de viande fraîche, de riz, de vin, d'eau-de-vie, de sucre et de café.

» La viande m'était livrée sur pied au marché aux chevaux et le surplus à la manutention, quai Debilly.

» Les chevaux étaient abattus dans les échaudoirs de la boucherie des hôpitaux et la répartition entre les hôpitaux secteurs était faite à l'Approvisionnement.

» L'Intendance militaire était très large dans ses livraisons, trop large peut-être car loin de discuter les quotités de nos demandes, elle avait plutôt tendance à les exagérer, surtout pour la viande dont nous avions toujours plus qu'il n'était nécessaire pour les distributions aux blessés, alors qu'on en manquait dans nos hôpitaux. Profitant de cet excès de générosité, j'ai pu faire bénéficier nos administrés de quarante à quarante et un mille kilogrammes de viande que l'Administration va avoir à payer à l'État, quand nous rendrons nos comptes,

» M. Magnin qui, de son côté, connaissait notre pénurie en viande fraîche nous cédait de temps à autre au prix de un franc quarante centimes le kilogramme la viande provenant de l'abatage des vaches laitières entretenues dans les abattoirs. C'est ainsi qu'il fut livré à l'approvisionnement :

En décembre. . . H.Q93^e^bOQ de viande de vache. En janvier. ... 831 » — —

TOTAL. . . 15.524kff,500

» Nous pouvions encore nous procurer de temps en temps quelques légumes frais provenant de marais clos de murs, et par conséquent à l'abri des maraudeurs, mais que de peines, que de précautions pour les amener jusqu'à nos magasins.

» Dans le milieu de janvier, le pain des hôpitaux était à peu près immangeable; c'est alors que je livrai à la boulangerie centrale, trente mille kilogrammes de blé que j'avais en dépôt dans notre sous-sol.

» Ce blé m'avait été confié avant l'investissement par un de nos fournisseurs, un sieur Michaud, gros cultivateur des environs deMeaux, qui, fuyant devant l'invasion allemande, s'était réfugié en Touraine et tenait à se débarrasser d'un impédiment aussi encombrant.

» Mon homme, lorsqu'il revint à Paris, après la guerre, s'attendait bien à ne pas retrouver son blé ; il fut agréablement surpris en apprenant que, sans autorisation, j'avais vendu, au cours du jour de la livraison, son blé aux hôpitaux. En touchant son mandat à la caisse de l'Assistance, il était si joyeux qu'il en oubliait sa ferme saccagée par l'ennemi.

» A la fin de janvier nos dernières ressources étaient épuisées, plus de légumes, plus de pommes de terre, plus rien. C'était la fin de la fin, lorsque, le 28, l'armistice fut signé.

» Pendant le siège, j'avais, à tout hasard, écrit par

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ballon à plusieurs de nos fournisseurs de province pour les inviter à se tenir prêts à nous ravitailler dès que Paris serait débloqué et j'étais sûr que chacun d'eux s'empresserait de répondre à mon appel. Je fus donc médiocrement surpris, lorsque, le 2 février, c'est-à-dire le jour même où les Prussiens permirent à quelques personnes du dehors d'entrer dans Paris, de recevoir un mot d'un cultivateur de Montesson, Gauthier, dit Lagobaille, qui m'annonçait sa présence à Courbevoie, avec quatre voitures de légumes ; « il m'attendait, disait-il, et, si je pouvais arriver jusqu'à lui, j'obtiendrais facilement des autorités allemandes la permission de rentrer ses voitures dans Paris. »

» Je partis immédiatement; le pont de Courbevoie, lorsque j'y arrivais, offrait un étrange spectacle.

» A l'entrée du pont, du côté de Paris, un cordon de gardes républicains et de sergents de ville retenait à grand'peine une population famélique, et, du côté de Courbevoie, des soldats allemands à grands coups de crosse faisaient ranger la foule.

» Au milieu du pont une haute barricade de pavés ne laissait qu'un étroit passage de voiture. Un peu en arrière un billard, pris dans quelque café voisin, servait de piédestal à une douzaine d'officiers allemands frais, roses, faisant des effets de torse, la lorgnette à la main, et c'est à leurs pieds que je dus passer !

» A Courbevoie, je trouvai mon homme et ses

quatre voitures, et à la commendature j'obtins, sans trop de difficultés, du major allemand, l'autorisation de traverser le pont avec mes hommes et mes voitures.

» A notre sortie du pont, nous fûmes entourés d'une nuée de maraudeurs, trois voitures furent sauvées grâce à l'énergie de leurs charretiers qui, sans se préoccuper des accidents possibles, lancèrent leurs chevaux au galop; quant à la quatrième, elle fut pillée jusqu'au fouet du charretier, jusqu'à sa limousine. Il fallait voir comme, du haut de leur billard, les officiers prussiens se gaudissaient de ces scènes de pillage !

» Cette obligation de passer sous l'œil insolent d'officiers allemands était un vrai supplice, mais il le fallait. Le lendemain et les jours suivants, je retournai à Courbevoie et je fus assez heureux pour ramener intactes dans Paris nombre de voitures de légumes et de pommes de terre.

» Le JO février, pendant que j'étais à Courbevoie, arriva du quartier général allemand l'ordre de ne plus laisser entrer de vivres par Courbevoie et Saint- Denis, mais cet ordre ne me fut pas appliqué, grâce à un sauf-conduit, signé par le major général de l'armée allemande, que m'avait fait obtenir M. Jules Favre, mon compatriote, et grâce surtout à la lettre qu'il m'avait remise comme ministre des Affaires

étrangères, pour l'officier prussien commandant à Courbevoie.

» Les chemins de fer avaient repris, tant bien que mal, leur service et, le 11 février, un de nos fournisseurs, M. Simon, de Port-Boulet, nous arrivait, après cinq jours de voyage, avec toute une cargaison de beurre salé et de beurre frais.

» Le 12, nous recevions de la volaille ; » Le 14, du poisson salé ; » Le 18, du fruit et du fromage ; » Le 20, de la marée.

» A partir de ce moment, les arrivages sur le carreau des Halles devenaient si considérables que l'on ne trouvait plus d'acquéreurs. Cette abondance fut la ruine d'une foule de pauvres diables d'expéditeurs qui avaient mal calculé leur temps.

» Une seule denrée était toujours rare, c'était la viande dont les prix se maintenaient très élevés. Nous aurions souffert de cette rareté si les dons anglais n'étaient venus à notre aide.

» Ces dons de la population anglaise aux pauvres de Paris se composaient de cinquante ou soixante wagons de conserves de viande, de bouillon, d'essence de bœuf, de biscuits de mer, de gâteaux secs, de farine, etc.

» De la bonne viande fraîche aurait certes mieux valu que ces conserves australiennes, mais, après

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cinq mois de siège, personne, dans nos hôpitaux et hospices ne se montrait difficile.

» Les fourneaux économiques et les milliers de blessés traités par les particuliers avaient singulièrement compliqué notre comptabilité. Nous avions heureusement à l'Approvisionnement un comptable hors ligne, M. Mongin, qui, avec un dévoûment sans pareil, sut mener à bonne fin ce travail écrasant, de telle sorte qu'au règlement définitif, nos comptes furent trouvés si clairs, nos pièces justificatives en ordre si parfait, que le ministre du Commerce et l'Intendance militaire nous empruntèrent nos chiffres pour étabhr leurs comptes avec nous.

)} Peu à peu, notre service avait repris sa marche normale, nous commencions à respirer lorsque, le 18 mars, éclata la CoQimune ; deux ou trois jours après, le directeur général, M. Michel Moring, partait pour Versailles et les employés du chef-lieu recevaient l'ordre de se retirer ; les directeurs des établissements hospitaliers et des magasins généraux restaient seuls à leur poste, mais sans direction réelle.

» Le préfet de la Seine, M. Jules Ferry, avait dit à Versailles, à nos deux collègues Brelet et Morisot que nous pouvions rester à la tête de nos établissements tant que le gouvernement insurrectionnel ne nous demanderait que des actes administratifs.

» Le 3 avril 1871, le sieur Treilhard, que la Commune avait désigné en remplacement de M. Môring me fit prier de passer à son cabinet.

» Le père Treilhard, comme nous l'appelions entre nous, était un petit homme assez gros, de cinquantecinq à soixante ans, pas décoratif pour un sou, mais pas antipathique non plus ; la figure était souriante et il regardait les gens droit dans les yeux.

» — Monsieur, me dit-il, je vous ai fait appeler pour vous demander si vous comptiez rester à la tête de votre service ; quelles étaient, enfin , vos intentions.

» — Tout dépend de vous, lui répondis-je, j'ai reçu l'ordre de mon administration d'assurer le service de l'approvisionnement; donc, je dois rester pour pourvoir aux besoins de nos administrés. Mais, je ne puis vous obliger à me maintenir en place ; seulement, je puis vous déclarer que si vous me laissez en fonctions, jamais je ne vous demanderai un centime, de même que je n'accepterai jamais d'ordre de vous.

» Mon départ l'eût plongé dans le plus grand embarras, il se résigna donc et ayant besoin de mon concours il accepta, en homme d'esprit, ma profession de foi.

» Nos positions respectives étant ainsi établies et consenties, nous avons pu, pendant les deux mois de la Commune, continuer notre service sans fournir de

situation de caisse , ni de pièces comptables , ni d'état du personnel , sans réponse écrite ou verbale aux lettres et circulaires de cette nouvelle direction.

» Notre situation n'était pourtant pas sans péril; ainsi, le 9 avril, à sept heures du matin, nous fûmes arrêtés, M. Lebaron, M. Mongin et moi, et conduits au poste de la rue Berger. Là, nous eûmes à subir l'interrogatoire d'un commissaire de police, fonctionnaire de fraîche date.

» Embarrassé par la précision de nos réponses, ne sachant peut-être même pas pourquoi on nous arrêtait, il ne vit rien de plus simple que de nous expédier, sous bonne escorte, au pouvoir exécutif à l'Hôtel de Ville.

D On nous fit monter et redescendre nombre d'escaliers, on nous promena de corridor en corridor toujours à la recherche d'une autorité quelconque, pour le moment introuvable, puis, sentant le côté ridicule de son rôle, le caporal qui commandait notre escorte, un vrai gamin de Paris, nous dit : « Ah 1 c'est comme ça, et bien filez en douceur, ils vous repigeront s'ils ont besoin de vous. »

» Des individus se disant délégués, les uns de la Commune, les autres du ministère du Commerce, se succédaient à l'envi dans notre pavillon ; tous nous menaçaient de nous jeter dehors et paraissaient fort disposés à le faire. Ces messieurs , qui n'avaient pas

30i GUERRE ET COMMUNE.

été élevés sur les genoux des Précieuses, se servaient, vis-à-vis de nous, d'épithètes si peu parlementaires qu'un jour un de nos hommes, emporté par la colère, administra à un de ces délégués une correction dont il doit garder le souvenir. Ce même délégué, soit dit entre parenthèse, levait le pied huit jours avant l'entrée des troupes de Versailles avec vingt-huit mille francs provenant d'une vente de conserves de sardines appartenant à l'État.

» L'existence, par trop accidentée, que nous menions devenait à la longue intolérable; pour y mettre fm , j'allai trouver M. Treilhard pour lui annoncer mon départ et celui de mon personnel.

» M. Treilhard protesta contre cette résolution, il m'affirma que notre arrestation et les scènes violentes dont je me plaignais, étaient le résultat de malentendus qu'il saurait bien faire cesser et il me pria de revenir le jour même à cinq heures.

)) Je restai un moment indécis, je craignais un piège (j'ai su quelque jour plus tard par le secrétaire général, un M. Laborde, que j'eusse été dénoncé par le père Treilhard lui-même , et cette fois sans malentendu, si j'avais persisté à me retirer) ; prenant mon parti, je lui répondis que je serais exact au rendez-vous.

» A cinq heures toquantes , j'étais de retour. Debout, derrièrc.M. Tieiiliard, iminobileetmuet, tout

de noir habillé, avec écharpe et ceinture rouge et la boutonnière fleurie d'un gros chou rouge auquel pendait je ne sait quel attribut en métal, se tenait un personnage maigre et pâle.

» — Monsieur, me dit en souriant M. Treilhard, vos ennuis vont cesser, lisez ceci, que vient de me remettre le citoyen — de la main il me désignait le personnage muet ; — et il me tendit une feuille de papier à l'en-tête de la préfecture de police. Cette pièce disait : « Le citoyen Lafabrègue, directeur des approvisionnements des hôpitaux de Paris, est autorisé à occuper dans le pavillon n^ 6 des Halles centrales les locaux qui ont été affectés à son service et à requérir la force publique en cas de besoin. Signé : Olhvier. »

» Je n'avais plus rien à dire.

» Je fus quelque temps sans revoir le citoyen Treilhard, cependant je vins un jour à lui en solliciteur. Voici à quelle occasion : mon collègue Ramelet avait été arrêté, les amis Phélip et Le Bas avaient tenté quelques démarches qui n'avaient pas abouti. Je voulais voir si je serais plus heureux. J'exposai ma demande à M. Treilhard qui me répondit: « Votre ami Ramelet n'aime pas la Commune, c'est son droit jusqu'à un certain point, mais il ne faut pas qu'il s'amuse à lui jouer de mauvais petits tours, il est puni et mérite de l'être, toutefois, pour être agréable

à VOUS et à vos collègues je parlerai en sa faveur au citoyen Protot.

» L'a-t-il fait? J'en puis douter, puisque Ramelet n'est sorti de prison qu'au moment de l'entrée des troupes dans Paris.

» Dès les premiers jours de la Commune, nous avions collectionné, à l'Approvisionnement, tous les passeports et laissez-passer que nos fournisseurs de province se procuraient au nom d'habitants de leur commune. Avec ces permis nous faisions sortir de Paris les employés et serviteurs qui s'adressaient à nous, ainsi que les jeunes gens que l'on voulait incorporer dans les bataillons des fédérés.

» C'est avec le passeport de M. Simon , de Port- Boulet, dont le signalement répondait assez bien au sien que Brelet put quitter Paris une heure avant qu'on vînt pour l'arrêter à l'Hôtel-Dieu.

» David, le concierge de l'administration qui, ayant eu vent de cette arrestation, était venu bien vite nous avertir, put, peu de temps, après se retirer à Versailles avec un de nos permis.

» Moi-même , chaque semaine , muni d'un passeport que je m'étais fait délivrer au nom de M. Fournier, épicier, rue de la Cossonnerie, je me rendais à Versailles.

» L'existence que nous menions était un peu fiévreuse, mais l'heure du dénouement approchait.

» Le dimanche 21 mai 1871, les troupes entraient dans Paris, le jeudi 2o, elles étaient maîtresses des Halles : notre bureau que nous avions quitté la veille au milieu de la fusillade, était criblé de balles et quand, avec Lebaron, nous en reprîmes possession, deux pauvres petits lignards gisaient sur le parquet.

)) Dans un de mes voyages à Versailles, M. Michel Moring m'avait donné l'ordre de m'installer à l'Administration centrale aussitôt que cela serait possible et de prendre, en attendant son arrivée, toutes les mesures que je croirais nécessaires. En quittant l'Approvisionnement où je n'avais plus rien à faire, je me rendis, en grande hâte, au Châtelet, auprès du général Verger, auquel, après lui avoir dit qui j'étais, je demandai l'autorisation d'alhr au chef-lieu. A ce moment l'Hôtel de Ville était encore au pouvoir de la Commune, mais l'on ne se battait plus avenue Victoria ni sur la place.

» Quel spectacle offrait notre pauvre Administration ! il était à peine huit heures et depuis minuit l'œuvre des incendiaires était commencée ! Par l'escaher du côté de l'avenue Victoria, je pus arriver jusqu'à la division des hôpitaux. L'étage au-dessus et les archives étaient en feu. Le dépôt des imprimés et celui des dossiers de secours formaient deux énormes brasiers. Le secrétariat et l'escalier de la Direction

308 GUEllRE ET COMMUNE.

étaient en flammes. Le cabinet du secrétaire général commençait à brûler.

» Avec de prompts secours , il aurait été encore possible de sauver une partie des bâtiments, mais où trouver ces secours d'urgence ? J'étais seul , errant, désespéré, lorsqu'enfînje vis arriver quelques pompiers de Saint-Germain. Je courus à l'officier qui les commandait, et le conjurai de sauver tout ce qui n'était pas détruit. Pour toute réponse, il me montra ses pompes que l'on venait de mettre en batterie et qui, manœuvrées par trop peu de monde, pouvaient à peine envoyer de l'eau au plafond de l'entresol.

» — Ce sont les bras qui nous manquent.

» — Je vais tâcher de vous en procurer, lui dis-je.

» Et au pas de course, je me dirigeai vers l'Hôtel- Dieu.

» L'Hôtel-Dieu était occupé par une compagnie du 10^ bataillon de chasseurs à pied. Aidé du concierge, je rassemblai une douzaine de serviteurs habitués au maniement des pompes et je les dirigeai sur l'Administration centrale, où mon camarade Imard, après que l'Hôtel de Ville eut sauté venait prendre leur direction.

» A ce moment, M. le docteur Brouardel m'apprit que Paget-Lupicin, directeur de par la Commune,

venait de lui remettre le service, qu'il s'empressait à son tour de m 'abandonner.

)■) Les blessés arrivaient en si grand nombre, que, d'accord avec M. le docteur Brouardel et M. le docteur Constantin Paul, des salles de médecine femmes furent transformées en salles de chirurgie.

)) Un jeune employé de l'Hôtel-Dieu, M. Parturier, qui avait abandonné le service lors de la nomination d'un Directeur de la Commune et venait de reprendre son poste, nous a rendu, à ce moment, les plus grands services.

« Dans cette seule journée du 25 mai, il a été amené cent trente blessés et soixante-quinze cadavres, r[ui, ne pouvant être conduits à la Morgue, ont été déposés dans les salles inachevées du nouvel Hôtel- Dieu.

» Sur les trois heures, nous eûmes un commencement d'incendie, un obus venant d'éclater dans les combles de l'hôpital; un instant plus tard un autre obus traversait un mur de la communauté.

» Dans cette nuit du jeudi au vendredi, sans que j'en eusse donné l'ordre, tout le monde resta debout. Je sais bien que, pour ma part, il m'eût été impossible de prendre un moment de repos : le sifflement ininterrompu des obus, la fusillade de l'île Saint- Louis, les lueurs de Tincendie de nos monuments, autour de nous, tout un monde inconnu, peut-être

hostile, expliquent l'étal de surexcitation nerveuse qui m'empêchait de sentir la fatigue.

» Dès mon arrivée à l'Hôtel-Dieu, j'avais écrit à Brelet, que je savais à Berck, pour l'informer de ma prise de possession de son établissement et pour l'inviter à hâter son retour. Enfin, le lundi 29 mai, je lui remettais le service.

» Quant au citoyen Paget-Lupicin, que j'avais retenu à l'Hôtel-Dieu, on vint de la Préfecture de police le réclamer, mais le lendemain de son arrestation, à notre profond étonnement, il était de retour. Il venait reprendre son écharpe, sa cravate et sa paire de chaussettes quil avait confiée aux sœurs 'pour être lavée.

» Cette prompte liberté, l'assurance et les sourires narquois de cet homme qui, les jours précédents tremblait à la pensée d'être livré à l'autorité militaire, laissent le champ libre à une foule de suppositions peu charitables.

» Qu'étaient devenus, durant la sanglante semaine, les deux Treilhard, le père et le fils? J'ai su, après les événements, que ce dernier avait été arrêté et devait passer en jugement. Quant au père, il a été fusillé, là-bas, du côté du Jardin des Plantes, le jeudi ou le vendredi.

» Pendant et même après la Commune, nous avons été diversement jugés. Les uns nous ont blâmés d'être

restés à nos postes au lieu de suivre l'Agent général à Versailles ; les autres, au contraire, nous ont approuvés complètement. C'était une question d'appréciation et de tempérament ; tout jugement, en somme, est libre et respectable s'il est impartial et s'il ne prend pas sa source dans un sentiment de malveillance.

» Ceux qui sont restés, et je suis de ce nombre, à défaut d'ordres précis, ont pris simplement conseil de leur conscience. Ils ont jugé que leur mission les obligeait à braver le danger (s'il y avait danger), à lutter jusqu'au bout. Si, après la prise de Paris, il nous avait fallu discuter avec ceux qui étaient d'une opinion contraire, n'aurions-nous pas été en droit de leur demander ce qui serait resté de nos hôpitaux, si nous n'avions pas été là pour les défendre?

» Si, pour mon compte, j'avais à répondre de ma conduite, je demanderais ce que j'avais à sauvegarder? Quel intérêt me guidait? Je n'étais pas logé dans mon établissement, les miens étaient à l'abri. Quel motif pouvait donc me retenir, sinon la pensée d'un devoir à remplir? C'est dans cette pensée que je suis resté dans Paris avec mon personnel, tous gens de cœur qui ne m'ont point abandonné pendant ces jours d'épreuve, alors que la France frémissante suivait les événements avec terreur.

» RENÉ LAFABRÊGUE. i)

Une semaine encore écoulée, accumulant les souvenirs et les témoignages, qui deviennent pour moi comme des récits faits par quelque revenant des pays lointains, tandis que l'on était soi-même perdu dans l'immensité.

On commence à respirer de plus en plus librement, à se reprendre après cette tourmente. On revoit peu à peu les amis ; on s'interroge, on se raconte sans se lasser de quelle façon on a vécu à travers la canonnade, la fusillade, la flamme des incendies et les aventures, en ces jours tragiques.

J'ai pensé bien souvent à l'Opéra; j'ai rarement franchi, depuis le siège, sa large porte, pénétré dans la cour ombragée et revu le petit jardin paisible, où passent, d'un pas leste les artistes s'engoufTrant à gauche dans le passage voûté qui mène à l'escalier des coulisses; où, à droite, s'en vont vers les bureaux de la direction, les auteurs, les journalistes, les abonnés et les amis.

Que de causeries, là, peu de mois auparavant, à la veille des batailles, avec Perrin, le directeur, grave, froid, énigmatiquement souriant, avec du Locle, son secrétaire, avec Charles Nuitter, auteur dramatique, bibliophile, archéologue, attaché à

l'Opéra, comme à une maison natale, courtois et aimable collaborateur, en compagnie duquel j'ai fait au théâtre mes premières armes. C'est dans l'étroite pièce réservée au secrétaire et séparée par une autre petite pièce du grand cabinet directorial, où se tient Perrin au milieu des livres, des papiers, des dessins, devant son grand bureau d'acajou aux ornements de bronze doré, que j'ai connu les premières émotions de la vie du théâtre. C'est là que j'ai vu passer les maîtres de l'Art et de la Critique, entendu pour la première fois le pittoresque langage de Gounod, coudoyé Théophile Gautier, Fiorentino, Faure et tant d'autres personnahtés à qui je n'osais guère parler, mais dont la fréquentation indirecte me ravissait. C'est là, aussi, hélas ! que j'ai entendu un jeune officier tout rayonnant d'espérance et de confiance, nous expliquer les formidables avantages de la mitrailleuse et comme quoi, devant elle, les bataillons prussiens s'évaporeraient comme des nuées. Et depuis!... J'ai rencontré Charles Nuitter. Il a repris sa place à l'Opéra. Et le voilà en train de ranger, d'organiser, de cataloguer. Cette bibliothèque de l'Opéra sera son œuvre. Il y travaille rien que pour l'honneur; il furète chez tous les bouquinistes et les marchands de curiosités, et c'est une joie d'enfant quand il a fait quelque découverte! Vrai Parisien, il vit

avec son père comme avec un frère aîné, dans son appartement du faubourg Saint-Honoré, plein de livres et de vieux meubles chers à ces deux amis, toujours rencontrés au bras l'un de l'autre, souriant de ce bon et tranquille sourire où se marquent la quiétude de la vie et la philosophie de la pensée.

Quand la Commune est venue, ils ont eu un instant l'idée de s'expatrier, d'aller chercher quelque coin tranquille où l'on n'entendît plus souffler l'orage; puis, ils ont pensé avec inquiétude à ce qu'il leur faudrait abandonner de souvenirs précieux dans leur logis déserté, et ils sont restés, attendant la fortune bonne ou mauvaise.

Nuitter est d'ailleurs attaché à Paris autant que le légendaire Roqueplan. Madame de Staël n'aimait pas le ruisseau de la rue du Bac, plus que lui la rigole du faubourg Saint-Honoré.

Il est allé une fois en Normandie, je crois, et pendant la Commune, les intérêts de l'Opéra, dont on l'avait nommé séquestre, les rapports avec Perrin, l'ont obhgé à se rendre quelquefois à Saint-Denis. C'est tout.

Pendant la grande bataille de mai, il a dû se tenir chez lui. Mais il s'impatientait! Il voulait savoir 1

— Racontez-moi, lui ai-je demandé, comment vous avez rejoint l'Opéra et dans quel état vous l'avez trouvé ?

— Ce n'a pas été commode. Dès que les soldats de la ligne ont paru dans le faubourg et dépassé le 83 où nous habitons, nous sommes descendus, mon père et moi, pour aller aux nouvelles. Le premier jour, ce n'a pas été possible. Une batterie barrait le boulevard Malesherbes, balayé sans relâche par le feu. Le jour suivant, nous sommes parvenus un peu plus loin : il a fallu pourtant battre encore en retraite. Enfin le troisième jour, par la rue des Mathurins et le boulevard Haussmann, nous avons pu atteindre la rue Drouot et rentrer à l'Opéra.

» Cette route semée de cadavres, nous l'avons faite lentement, en rasant les murs, à cause des obus qui arrivaient à tout instant de la batterie installée au Père-Lachaise par les fédérés.

y) L'Opéra était occupé par deux compagnies ayant chacune un capitaine et occupant, l'une le côté de l'administration, c'est-à-dire les bâtiments à droite en entrant dans la cour, l'autre le bâtiment de l'entrée du personnel à gauche.

» Il y avait dans la cour, une foule de gens arrêtés et, à tout instant, on en amenait d'autres.

» Le capitaine, du côté de l'administration, faisait enfermer dans les caves ceux qui lui étaient présentés ; le capitaine, du côté du théâtre, les faisait immédiatement fusiller.

» Parmi ces gens, certains avaient été pris les armes

à la main, d'autres gardaient quelque partie de leur uniforme ; d'autres ne se révélaient combattants par aucun signe immédiatement apparent. Mais on examinait leurs chaussures ; s'ils avaient aux pieds des godillots, leur affaire était jugée; on les retenait.

» Et selon que la chance les envoyait devant le capitaine de gauche ou le capitaine de droite, ils étaient encavés ou fusillés.

» Pourquoi ? On n'en a jamais rien su.

» Les prisonniers de la cave devaient être convoyés sur Versailles ou sur quelque autre dépôt dans Paris ; ceux que l'on exécutait étaient fusillés dans la cour même au fond, contre le mur, maintenant tout percé de balles. J'ai la photographie de ce mur, appelé à disparaître quelque jour. C'est un document pour mes archives. Malgré les petites dimensions de l'épreuve, on y distingue très bien la trace des coups de feu.

» Pendant ces tristes scènes, auxquelles il nous fallait assister, quelques jeunes soldats demeuraient au repos, assis ou couchés sur l'escalier du perron de gauche. Quelques-uns, trouvant dans les foyers, le matériel et les accessoires ayant servi pour la représentation de Freyschiitz et de Coppèlia, le dernier spectacle de l'Opéra, avaient pris les crânes, les masques et les draperies des fantômes qui apparaissaient dans l'opéra de Weber, à la scène de la fonte

des balles. De telle sorte que l'on voyait, là, veiller sur l'escalier, le fusil entre les jambes, des soldats drapés de suaires, avec des têtes de morts branlantes et grimaçantes.

)) Et, pendant ce temps, la vie tumultueuse continuait. Et le plein soleil éclairant ces crânes blancs aux orbites sombres, sur ces uniformes de troupier, tandis qu'éclatait de temps en temps une fusillade au fond de la cour et que des groupes mornes attendaient le jugement sommaire, cela faisait un tableau d'une saisissante horreur.

» J'ai trouvé les services de l'Opéra à peu près tels que Perrin les avait laissés. Il n'y a d'ailleurs été donné aucune représentation pendant la Commune.»

Le récit de Nuilter ne saurait être contesté. — Si aucune représentation n'a été donnée à l'Opéra durant la Commune, il en a été du moins annoncé une, dont j'ai précédemment recueilli en grande partie le programme.

L'entrée des troupes a empêché cette représentation indiquée pour le lundi 22 mai.

Nous voilà maintenant comme des oiseaux, la cage ouverte. Nous venons de faire une partie de cam-

pagne, une vraie ! Nous sommes allés passer la journée à Noisy-le-Grand, au bord de la Marne, dans la jolie maison claire de Jules Varnier, perchée à micôte et toute noyée de verdure.

Une chose nous gâte ce beau paysage : les soldats prussiens qui occupent tout ce riant pays et que depuis Paris nous rencontrons à toute minute, assis devant leurs postes, ou flânant le long des routes.

Sur l'omnibus qui va de Nogent-sur-Marne à Noisyle-Grand il y en avait trois, trois officiers, sur l'impériale à côté de nous. Capotes sombres, casquettes plates, figures juvéniles, air réservé, froid, causant discrètement entre eux. Sur la banquette, derrière, deux ou trois jeunes gens, des Parisiens assurément, riaient, blaguaient, ne ménageaient pas les allusions aux Allemands, les fanfaronnades vaines. Je n'ai pas aimé cela. J'aurais voulu trouver plus de dignité chez les nôtres. Mais nous avons été si peu habitués à la défaite ! Nous ne sommes pas encore faits h cette situation qui nous commanderait le silence devant ceux qui, au moins pour un temps, jusqu'à ce qu'on les ait payés pour qu'ils s'en aillent, seront les maîtres chez nous.

Les autres écoutaient les blagues sans y répondre ; un sourire de dédain tendait leurs lèvres, attitude sans doute commandée par la discipline rigide, rigoureusement observée.

La végétation est superbe en ce doux mois où le printemps finit, où l'été commence. Mais les pierres et le fer parlent encore de la guerre récente. Les ponts ne sont pas rétablis ; les piles blanches sont en partie détruites par le canon, les fds métalliques pendent et traînent dans l'eau en écheveaux embrouillés. Dans Petit-Bry, les murs sont crénelés, abattus par place, les maisons lézardées, trouées de projectiles. On répare lentement.

Après déjeuner, nous avons fait une promenade pédestre bien des fois faite déjà, remonté la Marne tout au bord, le long de la berge, à travers les saules et les prairies. Puis, après une halte dans une guinguette, près des moulins de Gournay, nous avons loué une barque pour revenir à notre point de départ. Et, tout en ramant doucement, nous avons pu causer des jours passés. Que de parties nous avons faites là ou à Paris, Varnier, son frère Henri, son gendre Dujardin-Beaumetz et moi, mettant la cave et le garde-manger sens dessus dessous, pour nous livrer, en amateurs, à l'art culinaire. Jules Varnier s'occupait des vins et des menues friandises, et s'y entendait fort. Le jeune chirurgien Dujardin-Beaumetz réussissait admirablement bien les aubergines frites; moi, j'avais le département des matelotes et des ravioli à l'italienne. Henri regardait et n'entrait dans le service

actif qu'une fois à table. Oh ! ces gais dîners d'antan, qu'ils sont loin !

Comme nous devisions, nous laissant aller à la dérive, nous apparaît, tout à coup, un petit bateau, monté par un petit Prussien, suivant ou pour mieux dire, essayant de suivre la même route que nous ; à l'un des tournants de la rivière, il y a des remous, des tourbillons assez forts. Et voilà le petit bateau, évidemment mené par une main novice, abandonné plutôt au caprice de l'eau, par un passager ne sachant pas ramer, qui commence à tournoyer, valse lente, rappelant peut-être au jeune soldat sa Gretchen qui l'attend là-bas, dans quelque village d'outre-Rhin sous les tilleuls, où ensemble, ils ont dansé depuis leur petite enfance.

Et il se complaît sans doute en l'évocation de cette image, car il sourit d'un air béat, en passant près de nous, étendant les bras comme un balancier audessus de la barque tournoyante.

Mais , bientôt , nous le voyons s'agiter avec inquiétude ; nous entendons ses cris ; il est en détresse évidemment. Le petit bateau va maintenant d'une allure lente, comme embarrassé dans les longues herbes qui flottent pareilles à d'épaisses chevelures vertes à la surface de l'eau. La rive n'est qu'à trois ou quatre longueurs de rames ; notre bonhomme se démène pour y toucher. A trois

mètres du bord, il s'impatiente, il saute, croyant sans doute avoir pied, et le voilà en train de se noyer, les mains battant l'eau, les yeux tout ronds et criant à pleine gorge.

Nous nous consultons un instant du regard : C'en serait toujours un de moins !

Puis, l'humanité l'emporte. Nous rattrapons notre petit Prussien ; nous le campons sur la terre ferme, l'air pataud, lourd de ses bottes pleines d'eau, et il s'en va, aussi vite qu'il peut courir, sans un mot, sans un regard en arrière.

Ironiques, nous lui crions deux ou trois fois : « Merci ! Merci ! . . . »

Et de loin, comme étonnée , sa voix grêle nous arrive, répétant : « Oh! oh !... Merci !... »

Nous sommes rentrés ce soir dans Paris, qui semble encore tout tremblant de fièvre. C'est que les affaires de la France ne sont pas réglées et sont loin de l'être.

Les esprits restent encore pleins d'inquiétude , les cœurs gonflés de souvenirs amers.

Nos poumons se sont emplis d'air pur, nous avons vu les blés roux ondover sous la brise tiède et les

322 rxIERRE ET COMMUNE.

papillons blancs se poursuivre à travers les herbes, et les grands chênes étendre sur nos fronts leurs bras chargés de feuilles ; il y a eu de la joie autour de nous, durant cette journée, mais la nature impassible ne peut nous imposer son calme souverain ; tout en elle nous conseille d'oublier, tout en nos âmes nous crie de nous souvenir.

La nuit est douce; dans le ciel transparent, la lune monte toute rose au-dessus de la masse noire des arbres. De sa face éternellement sourfànte, elle regarde les choses. Et des scènes d'horreur qu'elle a éclairées depuis tant de siècles, des lacs rouges de sang où s'est reflété son large disque ou son fm croissant, des misères, des crimes et des catastrophes qu'elle a vus, aussi bien que des fêtes, des voluptés et des allégresses qu'elle a baignées de sa tendre lumière, rien n'a troublé, même une seconde, la sérénité de sa marche.

Comme son frère le soleil, comme les étoiles lointaines, frissonnantes dans les profondeurs de l'espace, moqueuse elle semble dire à l'homme quelle petite chose il est, insignifiante dans l'infini.

— Allons, mauvais philosophe, va te coucher ! Ce que tu viens d'écrire, n'a été dit que quelques milliers de fois ! »

30 juin. — Pendant que Paris souffrait du froid, de la faim, des angoisses de la séparation, comment la province a-t-elle pris les choses? On accuse déjà quelques représentants des départements d'un sentiment légèrement hostile à Paris ; on les appelle les ruraux, on les taxe d'égoïsme. Ils ne voient pas que Paris n'était pas seulement Paris, durant ces mois terribles, qu'il était la France elle-même.

Hélas ! beaucoup là-bas, dans le Centre, dans l'Ouest, dans le Sud-Ouest, ont vécu, ignorants de l'histoire tragique qui s'accomplissait ici ; ils n'ont pas lu de journaux peut-être ; ils n'ont rien vu au delà de leur horizon étroit, rien au-dessus de leur intérêt immédiat et mesquin.

Puis, on nous raconte des légendes de paysans hostiles aux nôtres, favorables à l'ennemi parce qu'il payait mieux. Il faut ne pas croire à cela, ne pas toucher à cette image sacrée du patriotisme pur que la tradition séculaire a mise à la plus haute place dans nos âmes françaises.

Il y a beaucoup d'inconscience, dans ce qui est reproché à ceux qui ont senti passer sur eux le souffle de la guerre et la terreur de l'invasion, mais ne les ont point réellement connues.

Le paysan est amoureux de la terre, du bien au soleil, de la récolte saine, abondante et drue. Ce n'est guère que lorsque la patrie en fait un soldat que son âme s'ouvre et que peut surgir de lui quelque héros I

Et je ne veux ni m'indigner ni m'étonner de ce mot pourtant bien caractéristique qu'on me rapporte.

Il est d'un homme des champs à qui un Parisien, de retour dans sa campagne natale, disait tristement.

— Eh bien, mon ami, en voilà des malheurs, n'est-ce pas ? Une bien mauvaise année !

Et l'autre profondément touché :

— Oh ! oui, m'sieu ! Ben mauvaise : les blés ont gelé 1

Ainsi, la noire fourmilière allemande couvre encore presque la moitié de la France ; une indemnité de guerre de cinq milliards va épuiser pour longtemps ses ressources financières ; on lui arrache violemment deux belles provinces, l'Alsace, la Lorraine, et son flanc saignera éternellement de cette double blessure ; elle est épuisée d'argent , d'hommes et de courage, une guerre fratricide a ensanglanté les rues de Paris, troublé profondément des villes comme Lyon et Marseille, des milliers de ses enfants sont morts de maladie, de misère, ou tombés sur les champs de bataille ; d'autres, plus nombreux, ont connu la dure captivité sur le sol

étranger. Elle a pu perdre toute confiance dans le présent, toute espérance dans l'avenir; par des milliers de voix, elle a crié sa peine et sa douleur, par des millions de feuilles, elle a dit ses malheurs aux hommes; le bruit en a retenti jusqu'aux extrémités du monde, et il peut se trouver encore des êtres dont rien de tout cela n'a pu entamer l'indifférence, l'égoïsme ou l'ignorance.

— Mauvaise année. Les blés ont gelé !

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