DOCTEUR ROUSSELLE
L'Opéra prépare, pour le 22, une représentation au bénéfice des victimes de la guerre ( veuves et orphelins), et du personnel de l'Opéra, avec le concours des artistes de l'Opéra, de l'Opéra-Comique, du Théâtre-Italien et du Théâtre-Lyrique. L'orchestre sera conduit par Georges Hainl. On doit entendre l'ouverture du Freyschutz ; un Hymne aux Immortels de Raoul Pugno ; le quatrième acte du Trouvère, chanté par Villaret, Melchissédec et madame Lacaze ; Patria de Victor Hugo, par madame Ugalde; l'air des « Bijoux )) de Faust, par mademoiselle Arnault; un chant patriotique, Quatre-vingtneuf, par Morère, et enfin, parmi d'autres numéros, le quatrième acte de la Favorite, avec Michot, Melchissédec, madame Ugalde, et une autre composition de Pugno, Alliance des peuples; le trio de Guillaume Tell, enfin, un chœur de Gossec : « Vive la Uberté! »
Là-bas, au rempart, la fusillade continue, interminable, prélude ou accompagnement de toutes ces petites fêtes. L'extraordinaire vitalité artistique de Paris se révèle en ces détails : entre deux ambulances, un théâtre en activité, au moins pour un soir; au tournant d'une barricade, une affiche de concert !
Dans la ville on démolit avec acharnement : démolition de la maison de Thiers, suivant décret de la Commune, confiscation des richesses artistiques
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et du mobilier qu'elle contient ; enlèvement pièce par pièce du tympan de l'Hôtel de Ville, qui montrait au peuple de Paris, Henri IV à cheval, dominant la porte de la maison commune.
Roi et cheval de bronze ont été emportés, emmagasinés ou fondus.
Enfin, on a jeté bas la colonne de la place Vendôme, la colonne de la Grande Armée.
Tout cela en une semaine, semaine fiévreuse où les faits comiques ou graves s'accumulent, s'enchevêtrent dans un désordre à confondre l'imagination.
On m'a copié une affiche de XH*^ arrondissement, pour la formation d'une compagnie de « citoyennes volontaires ».
Elles marcheront « avec la légion », et afin de « stimuler l'amour-propre de quelques lâches » , le colonel arrête que tous les réfractaires seront désarmés publiquement devant le front des bataillons, par les citoyennes volontaires et conduits en prison par elles.
L'Assistance publique fait parler d'elle dans YOfficiel. Cela nous touche plus que les événements de la
rue, étant plus près de nous. Nous apprenons ainsi qu'on a nommé un directeur à l'hôpital Beaujon, le citoyen Louis Redon, qui n'est pas des nôtres, en remplacement du « sieur Montesson, qui a déserté son poste », et que le citoyen Joseph Rieder, encore un étranger, a été chargé de la direction de l'hôpital ci-devant appelé a Sainte-Eugénie » et qui portera désormais le nom « d'hôpital des Enfants du peuple ».
On nous a raconté la curieuse scène du renversement de la colonne devant les délégués de la Commune, après des discours de Miot et de Ranvier, sur une sonnerie de clairon, avec la Marseillaise et le Chant du Départ exécutés par la musique du 172*^ bataillon. La colonne a été sciée à la hauteur du piédestal ; des câbles tendus par un cabestan ont dû faire basculer l'énorme fût de pierre et de bronze et le jeter sur un lit de fascines et de fumier. Tout d'abord un cabestan a cassé, renversant les hommes qui le manœuvraient, et dont l'un a été tué.
Vers le soir, seulement, l'opération a pu être accomplie, un nouveau cabestan ayant été à grand'peine installé. Dans l'intervalle, trois musiques jouaient sur la place pour faire patienter la foule.
Si nous n'avons pas vu cela, au moins avons
nous voulu voir l'aspect de la place Vendôme après cette exécution brutale blâmée par ceux-là mêmes qui ont voué la haine la plus profonde au César corse. Devant le Prussien qui nous regarde et qui rit, c'est l'effondrement lamentable du plus haut monument de notre gloire française, la Colonne 1 Cette colonne chantée, glorifiée par les poètes, cimentée du sang des fils de la France, ce qui aurait dû la rendre sacrée. La renverser, c'est plus qu'une folie et une honte: c'est une bêtise, la chose la plus impardonnable qui soit, pour un peuple auquel ceux qui l'aiment le moins ont fait une réputation de goût et d'esprit.
Vers le coucher du soleil, nous abordons la place par la rue de Rivoli et la rue Castiglione. Peu de monde. L'événement pour Paris est déjà vieux, étant d'hier. La curiosité publique est satisfaite.
Sur son lit de sable, de fascines et de fumier, la colonne est tombée, rompue en trois ou quatre tronçons, qui ont gardé leur revêtement de bronze ; le reste n'est que moellons blancs, matériaux de démolitions, versés là, en ligne, comme par quelque déchargement de tombereaux. Le support demisphérique sur lequel reposait la statue, a roulé, presque intact, avec ses imbrications de métal, et immédiatement en avant, projetée à deux ou trois mètres, gît l'image impériale.
César, en son travestissement romain, la main droite supportant encore le globe sur lequel planait une petite Victoire, disparue, est étendu à la renverse, les yeux vers le ciel, où l'Homme cherchait naguère sa fuyante étoile !
Nous sommes rentrés lentement à travers ce Paris, si différent de lui-même, si troublé, et depuis si longtemps !
On vend des complaintes et des chansons sur la chute de la colonne. Il y en a une assez drôle, empreinte de l'imperturbable « blague » parisienne qui , au milieu des événements même les plus tragiques, ne perd jamais ses droits.
J'y prends ces couplets, parmi la vingtaine dont elle se compose :
On voit avec leurs insignes
Arriver nos r'présentants.
Ils ont tous l'air très contents.
Faut dire qu' c'est des gens bien dignes!
Ceux qui les insul'nt souvent
N'en pourraient pas faire autant !
Des orchestres très conv'nables Et qui jouaient en mêm'temps Mais sur des airs différents, Rendaient la fête agréable.
On s'serait cru à l'Opéra, Qui d'ailleurs n'est pas loin d'ià.
Au signal du machiniste, On vira le cabestan ; Mais la cord' se tendit tant Qu'on redoutait un sinistre.
L'appareil avait le tort De n'pas être le plus fort.
Enfin il faut qu'il succombe.
A cinq heures trente-cinq...
Quel exempl' pour Henri Cinq !...
La colonn' s'incline et tombe...
Et Napoléon premier S'abîme dans le fumier.
La foule se précipite Pour ramasser les débris De ce monstre qui l'a mis Dans un état si critique; Chacun, en guise d'espoir. Agite en l'air son mouchoir!
Mais, lorsque l'on examine Cett' colonne de canons, EU' n'était fait' que d'moellons...
C monument n'payait que d' mine, D' bronze il n'y avait pas beaucoup On nous avait monté 1' coup !
22 mai. La semaine de la bataille des rues. — Jusqu'ici, nous sommes restés assez tranquilles dans notre coin. Aucun incident plus notable que ce
que je viens de rapporter n'a troublé la paix du vieil Hôpital Général; dans la fraîcheur de ses jardins, au milieu de ses parterres en fleurs par un temps admirable la vie a passé, presque toujours igaorante des choses de la rue. Nous nous sommes fait de la Salpêtrière une province , où n'arrive que l'écho très affaibli des événements. Si nous ne lisions quelques journaux, nous ne saurions ce qui se passe. Et le savons-nous, même en les lisant? On nous cache beaucoup de choses. Aux heures de loisir pourtant, en de lentes promenades sous les beaux arbres de la Hauteur, en quelque réunion dans le jardin de l'un de nous, nous échangeons des idées. Nous sommes de plus en plus sévères pour « le père Thiers » . Il nous semble qu'il aurait pu, dès la première heure, enrayer le mouvement populaire, le canaliser, s'en emparer. Une panique a suivi son départ, inexplicable, inexcusable, et par la porte ouverte devant lui une foule a passé. Ceux qui auraient dû rester à leur poste se sont précipités à sa suite. Puis, comme un enfaut qui a eu peur, il est devenu féroce: Neuilly en ruines, les canons du mont Valérien tournés contre Paris et renouvelant les horreurs du bombardement prussien, la résistance à toute conciliation !
Quel jugement la France portera-t-elle sur cet homme, quand elle rouvrira sa chronique à cette page noire ?
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Est-ce qu'il n'y a pas eu eu lui quelque orgueil immense, quelque aveugle volonté de domination quand même ! L'auteur du Consulat et de l'Empire n'a-t-il pas voulu être à la fois le général impeccable et l'imperator omnipotent?
Dans Paris, un courant de folie emporte dans ses flots irrésistibles quelques hommes de naïve foi, de conviction passionnée. Ce sont de ces chefs à qui on n'obéit plus, souvent suspects les uns aux autres, comme ils le sont à leurs soldats. Pour ces derniers, ils marchent aveuglément; il en est qui croient encore à la moralité de la résistance, se battent et tombent avec la conviction d'avoir travaillé au salut de la Répubhque; il en est de résignés ayant la conscience obscure de la fin fatale ; il en est d'infortunés, restant pour leur solde, ces trente sous sans lesquels ils crèveraient de faim, le siège leur ayant arraché l'outil qui les faisait vivre, eux, leur femme et leurs petits.
Puis, il y a l'écume, les scories du peuple, les étrangers suspects, les irréguhers, les aventuriers, les déclassés, les ivrognes incorrigibles gueulant à travers les foules, attisant les mauvais instincts. C'est le fond de l'humanité. De ceux-là, heureusement, nous n'avons vu que de rares échantillons. Les jours d'entrée pubhque à la Salpêtrière, le jeudi et le dimanche , communément nous arrivaient ,
mêlés au public courant, quelques fédérés venant embrasser leur mère ou une parente, parfois à la hâte, pressés de retourner au feu.
Deux d'entre eux, il y a quelques jours, m'ont aidé à mettre à la raison un mauvais sujet, garçon de service à l'hôpital, qui, congédié par le directeur, s'obstinait à ne pas vouloir quitter la place.
Ils l'ont chapitré de belle façon :
— Comment ! tu es, dans les hôpitaux, dispensé du service actif et tu te rebiffes, et tu es saoul pardessus le marché , tandis que les camarades vont se faire casser la figure à Neuilly ! Tu mériterais d'être empoigné tout de suite.
Puis, indulgents et revenant à moi :
— Allons, excusez-le pour cette fois, citoyen. Et s'il recommence, dites-nous-le et qu'il se tiemie bien !
Et ils sont partis, ajoutant :
— Comptez sur nous, citoyen. Il faut que nous retournions vite à la barricade de Neuilly. Ça chauffe dur. Nous reviendrons jeudi voir les mamans, si nous pouvons.
La semaine dernière, un des agents de l'administration de l'Assistance publique est venu de Versailles, ayant pu rentrer par Saint-Denis. Réfugié là-bas depuis le mois d'avril, il ne paraît pas avoir une notion très exacte de ce qui s'est passé et de l'état réel des esprits. Il ne nous blâme certainement
pas d'être restés à notre poste, pendant ces deux mois comme si de rien n'était, mais peu s'en faut ! Évidemment pour lui, nous sentons le roussi et nous sommes quelque peu inféodés à la Commune. Si nous osions lui dire combien l'administration centrale a peu compté pour nous pendant ces deux mois , et comme facilement nous avons pu en ignorer l'existence, révélée seulement par quelques vagues circulaires et une discrète visite des fonctionnaires nommés par la Commune ! Il se rend compte pourtant, et d'assez bonne grâce, que cette vieille machine qu'est la Salpêtrière a pu fonctionner, par la seule force acquise de ses anciens rouages alimentés convenablement chaque jour, le pain, le vin, les vivres, l'argent ne lui ayant pas encore manqué.
Le drapeau d'ambulance blanc à la croix rouge a flotté seul tout le temps au-dessus de la porte. Il y est encore, proclamant l'indépendance, ou tout au moins la neutralité de l'hospice, et jamais il ne nous a été enjoint de l'enlever ou d'y adjoindre le drapeau rouge.
Pour aujourd'hui, je crois bien que c'en est fait de nos longs jours de calme.
On nous aff'irme que les troupes de Versailles sont
entrées dans Paris, du côté du Point-du-Jour, que la bataille est engagée dans les rues et que Paris se hérisse de barricades.
Le docteur Charcot arrive, comme chaque matin, pour faire son service. Il est en voiture découverte. Très calme, très froid selon sa coutume, avec sa face maigre et rasée, ses longs cheveux noirs, sa physionomie à la Bonaparte. Il raconte qu'il a été arrêté par des fédérés, en train d'élever une barricade, et qu'il a pu passer outre, malgré les protestations de ceux qui voulaient l'obliger à descendre et à étager quelques pavés, droit de péage, traditionnel en temps d'émeute.
Le temps est chaud et clair ; il y a dans l'atmosphère comme le reflet d'un feu de forge; vers l'ouest des fumées légères montent dans le bleu du ciel, des roulements et des fusillades plus proches que ces jours derniers se font entendre : on bat le rappel du côté de la place d'Italie ; quelques gardes de notre ancien bataillon viennent, sans armes, flâner de nos côtés.
Plusieurs disent : « C'est la fin I » Ceux-là ont prudemment caché leur fusil ; des blessés de l'armée encore en traitement à notre ambulance, depuis le siège prussien, ne savent que prévoir ; tous ont le pressentiment de quelque chose de terrible.
Au courant de la journée des gens arrivent, afl'olés,
des habitants de la rue de Lille; ils viennent demander l'hospitalité à des amis de la Salpêtrière. Ils prétendent qu'on leur a donné l'ordre de quitter leur maison et qu'on y a mis le feu, en allumant du pétrole dans les caves. Nous n'y voulons pas croire; nous ne nous rendons pas compte de la possibihté de cette folie.
— Moyen de défense des fédérés, dit quelqu'un. Incendie allumé par les projectiles à feu, dit un autre.
Ce qui est bien certain, c'est que les fumées, légères, il y a une heure, s'épaississent, se font noires et montent à l'horizon du côté des quais, au loin.
Le jour s'achève au milieu de ces signes avantcoureurs de la tempête. L'ombre vient, très profonde, troublée de clameurs lointaines, plaquée à la crête des maisons , de lueurs pareilles à des aurores naissantes.
Vers le milieu de la nuit, sur le boulevard de l'Hôpital, sombre, désert, des cavaliers passent, emportés vers la barrière d'Italie, au galop enragé de leurs montures et criant, en un appel lugubre et comme désespéré : « Vive la Commune ! Vive la Commune! »
Puis, tout retombe au silence morne. Il est plus de minuit. Le jour vient vite. Il faut dormir, prendre
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quelques forces pour les épreuves probables de demain.
23-24 mai. — Matinée relativement calme. Le service quotidien intérieur se fait sans trouble; les approvisionneurs ont eu cependant de la peine à passer dans certains quartiers avec leurs voitures, lis donnent quelques nouvelles assez vagues. Les troupes de Versailles s'avancent méthodiquement. Elles vont reprendre la butte Montmartre ; on prétend même qu'elles l'ont reprise. Rien de certain dans tout cela; il faut attendre. Du côté des fédérés, dans notre quartier, aucun signe d'existence, aucun mouvement appréciable; au loin toujours l'intermittente batterie du rappel ou de la générale.
L'après-midi seulement, le drame de la rue se manifeste dans notre immédiat voisinage. Le tambour bat dans la rue Poliveau, à langle du boulevard de l'Hôpital. Ce n'est pas le rappel qu'il bat, c'est l'assemblée. Nous courons là. Il s'agit d'un avis donné d'abord verbalement, qui va être affiché, s'il ne l'est déjà, et que voici en substance :
« Pour les besoins de la résistance, le Panthéon doit sauler dans un délai de deux heures. Les habitants
du quartier qui l'entoure sont invités, pour leur sécurité, à se retirer à distance convenable de la zone de l'explosion. »
C'est clair et net. Je monte chez moi. De nos fenêtres on voit le dôme gris du monument se profiler sur le ciel empourpré. Le drapeau rouge flotte audessus de la lanterne de la coupole. Et bien leste assurément, et bien hardi, celui qui est allé l'y attacher. Que se passe-t-il sous cette haute coupole? Quel formidable coup de mine va la meltre en miettes et nous en envoyer les débris meurtriers !
Je fais descendre les miens dans les jardins. Je les emmène dans la petite maison plus abritée de notre ami Fermond, le pharmacien de l'hospice. Les deux familles, la sienne et la mienne, attendront là les événements.
Du bureau, on m'envoie chercher. L'avis relatif à la prochaine explosion du Panthéon a fait son eff'et sur la Montagne-Sainte-Geneviève.
Par la rue Poliveau, nous voyons venir vers nous une longue procession de réfugiés du quartier menacé. Il y a des prêtres, des religieuses, des gens de diverses conditions, des élèves du collège Sainte- Barbe, le directeur de ce collège et sa famille ; en tête marche un jeune homme bien vêtu, coiffé d'un chapeau de soie, avec un tablier d'interne sur ses
habits et portant un grand drapeau d'ambulance blanc à croix rouge.
Malgré ses explications, il est très facile de reconnaître qu'il n'est aucunement élève en médecine, qu'il a revêtu le tablier comme une sauvegarde. 11 réclame l'hospitalité au nom du groupe qui le suit : selon lui, le quartier du Panthéon est un champ de bataille ; on tire sur tous les gens qui paraissent aux fenêtres, l'explosion du monument va avoir lieu d'un instant à l'autre. Il raconte que, seul, un vieux professeur de Sainte-Barbe s'est obstiné à demeurer dans le collège, disant tranquillement que le Panthéon pouvait sauter, qu'il ne se dérangerait pas pour cela, bien certain que, sous cette vaste cloche formée par le dôme, l'explosion ne pouvait avoir d'autre effet que l'effondrement sur place et non la projection des matériaux.
Il s'agit d'hospitaliser tout ce monde jusqu'à nouvel ordre. On décide que le directeur du Magasin Central des hôpitaux contigu à la Salpêtrière sera requis de recevoir les réfugiés adultes ; que les élèves de Sainte-Barbe resteront dans les baraquements vides de la Salpêtrière. Quant au directeur de Sainte- Barbe et à sa famille, ils trouveront asile chez notre directeur qui met son appartement à sa disposition.
Le directeur du Magasin Central rechigne. C'est
un Douveau venu, nommé par la Commune, un marchand d'autographes du quartier Saint-Sulpice, que les événements ont improvisé administrateur. On lui parle le langage de l'humanité; on le lui parle sévèrement et il ouvre enfin sa porte. Du reste, prenant son parti et jugeant que les choses tournent mal, il ne tarde pas à disparaître discrètement, laissant ses employés, nos collègues, maîtres d'organiser le campement des réfugiés.
Il est six heures ; le Panthéon ne saute pas.
Il en est huit, il n'a pas sauté.
La nuit vient. Très certainement il ne sautera pas.
On se demande ce qui a bien pu se passer de ce côté. Sans doute l'armée est maîtresse du quartier des Écoles. Nous verrons cela demain matin. Le drapeau rouge flotte encore sur le Panthéon ; le doute est encore permis.
24 mai, — Au petit jour, je monte à l'étage supérieur de notre pavillon, sous le comble. De là, on aperçoit tous les édifices de la montagne Sainte- Geneviève et le dôme du Panthéon se profile sur l'horizon clair. Le drapeau tricolore ne flotte pas à son sommet ; le drapeau rouge n'y flotte plus. Il a été arraché de la hampe qui garde seule quelques
lambeaux d'étoffe déchiquetée. Vraisemblablement, l'armée est là .
Du côté du centre de la ville le rideau de fumée s'épaissit encore. Au-dessus, dans un ciel d'une sérénité admirable, des flocons blancs s'épanouissent de minute en minute ; ce sont des obus et des boîtes à mitraille qui éclatent sur les quartiers bas de la ville. Entre les buttes Montmartre et les buttes Chaumont, un duel d'artillerie est engagé et si les projectiles n'arrivent pas tous au but visé, les artilleurs des deux partis peuvent se dire que leur poudre n'est pas perdue, puisque obus et boîtes à mitraille vont mettre en bouillie dans quelque ruelle obscure des hommes, des femmes, des enfants, amis ou ennemis, avec une aveugle brutalité.
Je vois, dans l'après-midi, arriver un gros homme, cousin de l'un de mes cousins et par conséquent se réclamant de mon cousinage, en vertu de ce principe que les amis de nos amis sont nos amis.
11 a été, me raconte- t-il, décrété d'arrestation par le comité central, comme organisant la réaction. Et, en effet, il a voulu l'organiser, cette réaction; il a été du nombre de ceux qu'un ruban bleu indique comme défenseurs de l'ordre ; il entr'ouvre tragiquement sa vareuse et me montre à sa ceinture un rcTolver d'ordonnance; il vient, vaincu sans combat
me demander à passer la nuit en notre hospice, qui est lieu d'asile.
Et au millieu du trouble qui nous environne, des angoisses qu'il fait naître, c'est une lueur de gaîté que l'apparition de ce gros garçon, à la face rubiconde, communément commissionnaire en vins de Bordeaux et bon vivant, s'étudiant aux airs graves et confidentiels d'un conspirateur dont la combinaison avorte et dont la tête est mise à prix. .Je l'envoie rejoindre dans les baraquements les collégiens de Sainte-Barbe et je lui donne l'assurance que personne ne l'y viendra inquiéter.
Un incident qui aurait pu devenir grave termine la journée.
Vers le soir, se présente à la porte de l'établissement une escouade de vétérans de la Commune; ils entrent ; ils annoncent qu'ils viennent faire une perquisition pour saisir les armes cachées.
Je leur affirme qu'il n'y a pas d'armes de guerre à la Salpétrière, tous ceux de nos hommes qui faisaient partie de la garde nationale et nousmêmes ayant rendu notre fusil, dès le commencement de mars, après que tout a été fini avec les Prussiens.
Ils insistent ; ils prétendent que des fenêtres on a tiré sur les fédérés qui passaient sur le boulevard.
Nous n'avons entendu aucune détonation.
Ils s'entêtent.
— On a tiré avec des fusils à vent.
Je m'efforce d'être très grave et je leur affirme que l'on ne saurait sérieusement accuser nos bonnes vieilles de détenir des fusils à vent et de s'en servir pour ce criminel usage.
Nos vétérans se sentent, je crois, un peu ridicules. Fidèles à leur consigne, ils demandent toutefois à remplir leur mission jusqu'au bout. Nous les faisons entrer dans la grande cour ; je leur montre les deux avenues au bout desquelles bâille l'arcade obscure conduisant dans la cour intérieure et je leur dis :
— Allez!...
Ce sont pour la plupart des vieillards, à la démarche un peu indécise, point rébarbatifs, mais l'air résolu à l'accomplissement du devoir accepté.
Je les suis dans leur marche. Au bout de l'avenue, le soir qui tombe, l'obscurité naissante sous les grands arbres, les vastes espaces déserts, et ce fond mystérieux des jardins dont on ne pénètre plus les profondeurs, paraissent attiédir leur zèle.
Les vieilles femmes prennent le frais sur les bancs des promenoirs. D'instant en instant, un des vétérans s'arrête, s'assied près d'elles, appuyé sur son fusil, et se met à bavarder tranquillement.
La troupe n'existe plus; il n'y a plus que des
unités isolées et il n'est plus question de perquisitions dans les dortoirs et dans les logements.
Cependant, au poste de la gare d'Orléans d'où les vieux sont partis, on s'inquiète de ne pas les voir revenir. Sans doute, le chef du poste s'imagine qu'ils sont tombés dans quelque guet-apens et que les silencieux « fusils à vent » les ont menés de vie à trépas, car il nous dépêche une nouvelle troupe de fédérés. Ceux-là appartiennent au corps des a vengeurs de FJourens ». Ce sont des jeunes gens commandés par un officier très excité, qui commence par parler de faire fusiller tout le monde.
On lui explique que les vétérans sont en conversation familière avec les administrées; il n'entend pas plaisanterie et se met à crier encore plus fort.
Passe le docteur Trélat, médecin de l'établissement. Il a vu les révolutions anciennes ; il a été ministre en 1848 ; il est très blasé et très calme devant toutes les extravagances.
Et comme l'enragé vengeur de Flourens parle encore de fusiller tout réfractaire à ses ordres, le vieux docteur lui dit tranquillement :
— Taisez-vous donc ! C'est vous qu'on devrait fusiller.
Fureur de l'officier qui saisit le vieillard au collet. Nous intervenons, nous raisonnons l'homme que ses
compagnons d'ailleurs ne soutiennent que mollement. Les vétérans, revenus, assistent à cette brève algarade.
Et l'un d'eux à qui je dis :
— Qu'est-ce que vous pensez de tout ça, vous? me répond en haussant les épaules.
— Ah ! tenez ! tout ça, citoyen, c'est de la m... ! Et sur cette moralité, tous s'en vont, vieux et
jeunes, sans plus ample informé.
Ce n'est pas fini. A peine suis-je remonté chez moi que l'on m'apporte cette nouvelle :
— On vient d'arrêter M. le directeur.
— Pourquoi ?
— On ne sait pas. Ils l'ont pris à la porte et l'ont emmené.
Je vais jusqu'à l'infirmerie où je sais trouver deux hommes sûrs. J'envoie l'un au commissariat de la rue Esquirol, l'autre au commissariat du boulevard de la Gare, et je pars moi-même en reconnaissance dans le quartier.
Personne n'a rien vu ; une heure se passe. En désespoir de cause, je retourne à l'hospice ; je dis que l'on m'envoie mes deux messagers dès qu'ils rentreront. Et comme je passe devant la porte du directeur, j'entends les sons du piano! Ce sont les filles du directeur de Sain te -Barbe qui charment leur solitude en faisant tranquillement un peu de
GUERRE ET COMMUNE. 22o
musique. Heureux âge ! Sur mes pas, le directeur arrive. Je l'interroge anxieusement.
— Ce n'était rien, me dit-il, avec son bon flegme anglais. Ils m'ont conduit devant le commissaire spécial de la gare d'Orléans.
— Que voulaient-ils?
— Je n'en sais rien ; ils n'ont pu me le dire. Le commissaire a parlé d'une erreur. Alors je l'ai prié de me laisser retourner à mes aff'aires et me voilà !
Il me serre la main. Je remonte chez moi, tandis que le piano continue son vacarme.
Des lueurs sinistres se multiplient sur la rive droite de la Seine.
Il faudra rester debout cette nuit, ou du moins dormir une heure ou deux, tout habillé, en prévision d'une alerte.
25 mai. — Pa7ns brûle. Journée de bataille autour de nous. — Paris brûle ! Dans l'immense cercle de l'horizon devant nous, la ville sombre se couronne d'une crinière de feu. A travers le rideau noir des fumées, les flammes se tordent, montent en rouges panaches, rampent sur les toitures ; et vers le haut du ciel partent des milliers d'étincelles, quand quelque bâtiment s'effondre dans les braises incan-
descentes. Les charpentes embrasées de l'Hôtel de Ville sautent comme projetées par quelque explosion, font, pendant une seconde, une barre sanglante sur la nuée et retombent dans la fournaise.
Hier et au commencement de la nuit, il n'y avait que des foyers ; maintenant l'incendie est général. De notre gauche, masquée par la montagne Sainte- Geneviève, à notre droite où se découvrent les hauteurs de Charonne et de Belleville, le feu cerne Paris.
Étant enfant, un vieil almanach m'était tombé entre les mains, qui m'avait beaucoup frappé. J'y avais lu une prédiction annonçant que Paris serait détruit par le feu. Cette vision terrifiante de Paris en flammes, des habitants affolés s'enfuyant à travers les décombres, de cette sombre nuée, grosse d'épouvante, planant sur la cité, tout cela m'avait laissé dans l'esprit un trouble qui y était demeuré jusqu'à l'âge d'homme. De temps en temps, je revoyais les hgnes de la funeste prophétie ; l'image de la ville anéantie hantait mon cerveau et c'était quelque chose de terrible, comme la fin du monde, sous une pluie ardente, impitoyable.
Eh bien, cette vision de l'Apocalypse, la voilà qui se réalise ! Oii s'arrêtera la flamme ? Que n'aurat-elle pas dévoré demain?
Le grand jour venu, les spectres et les conceptions
nocturnes perdent de leur horreur. La lueur de la flamme se fond dans la lumière du radieux soleil. On voit moins la réalité du désastre. Et pourtant d'autres fumées s'élèvent, d'autres incendies commencent.
La vie active reprend son cours et fait dériver mes idées vers les exigences présentes. Comme de coutume, les employés s'asseyent à leur bureau pour expédier la besogne quotidienne. L'administration poursuit avec impassibilité le cours de ses agissements, disons-nous, en essayant encore de plaisanter un peu. Admirable privilège des institutions modestes que n'atteignent pas les révolutions et qui restent supérieures à toute politique! Les plumes vont leur train mécanique, les chiffres jouent et s'accordent non moins machinalement; les esprits sont loin ; ils sont dans Paris ; ils se tendent vers l'événement qu'ils sentent prochain.
Par les fenêtres grillées du bureau de la direction, nous voyons le boulevard de l'Hôpital absolument désert. Pas une âme ! Pas une boutique ouverte ! Le calme et le silence lourds qui précèdent l'ouragan.
Bientôt quelques camions de la Compagnie d'Orléans descendent de la place d'Italie vers la gare. Leurs larges roues ferrées sur le pavé retentissant font un bruit qui détonne dans cette torpeur des choses ,
Enfin, un homme paraît sur l'esplanade, devant l'hospice dont la lourde porte est fermée. Il vient, il sonne, se fait ouvrir et arrive jusqu'à moi, très troublé, la parole entrecoupée.
— Monsieur, me dit-il, des gens veulent incendier la gare d'Orléans. Ils sont dans la loge du concierge ; ils amènent du pétrole. Pouvez-vous me prêter une pompe et des hommes pour combattre l'incendie?
— Empêchez-le d'abord, l'incendie !
— Comment faire ?
— Combien sont-ils, les gens qui veulent mettre le feu chez vous ?
— Huit ou dix !
— Eh bien, nous venons de voir rentrer à la gare plusieurs de vos charretiers. Réunissez-les. Ils sont solides et dévoués, je pense.
— Certainement.
— Alors, faites -les taper sur vos incendiaires. Défendez-vous !
— Oh ! dit-il piteusement, ce n'est pas possible.
— Qu'êtes- vous à la gare d'Orléans?
— Le conservateur des bâtiments !
— Vous ne prenez pas le chemin pour les conserver. Nous ne pouvons vous prêter de pompe. Nous avons nous-mêmes des mesures de conservation à prendre pour nos bâtiments, pour notre population hospitaUère. Retournez donc à la gare, parlementez,
raisonnez. Il n'y a que ça à faire, puisque vous ne vouiez pas résister.
Le pauvre liomme tout piteux se résigne. Il va s'en aller, quand la venue d'une compagnie de fédérés le rejette instinctivement parmi nous où finalement il reste, ce qui est une solution, au moins pour lui.
La compagnie descend de la place d'Italie, se dirigeant vers la gare d'Orléans, comme tout à l'heure les charretiers. Une cantinière marche en tête à côté du capitaine. Les hommes suivent en bon ordre, d'un pas modéré, comme défilant à la parade; ils ne savent donc rien ! Derrière le gros de la troupe roule un omnibus, escorté de quelques fédérés. Il est chargé, sur l'impériale, de plusieurs tonneaux et barils. Est-ce du pétrole, est-ce du vin qu'ils voiturent ainsi? Nous ne le saurons pas.
A peine le dernier homme a-t-il disparu à nos yeux depuis une demi-minute qu'une vive fusillade éclate, un feu de bataillon, entre le Jardin des Plantes et la gare d'Orléans. Il n'est pas nécessaire d'y aller voir pour comprendre que la compagnie vient d'être prise en flanc par une double décharge des troupes de ligne. Les événements vont maintenant aller très vite. La bataille commence autour de nous et nous avons la crainte qu'elle se poursuive sur notre terrain même, ce qu'il faut atout prix éviter.
La compagnie ainsi surprise s'est débandée. Des fédérés reviennent, un à un, en courant, leur fusil à la main ; aux fenêtres de notre bureau, ils frappent, demandant à entrer dans l'établissement. Le devoir est de ne le point permettre.
— Non, leur est-il dit, c'est impossible; l'hospice doit rester clos aux combattants, aussi bien à vous qu'à ceux de Versailles. Allez plus loin ; regagnez vos quartiers.
Ils repartent, rasant les murs, disparaissent à l'angle de l'enceinte, remontent sans doute vers la place d'Italie, oîi il y a, dit-on, une forte barricade.
Une grêle de balles les suit, sonnant sur la lourde porte de l'hospice, sans que nous puissions voir encore ceux qui ont tiré.
Presque au même moment, un obus arrive, éclate devant notre fenêtre, sous un tonneau d'arrosage plein, qu'il crève et dont l'eau s'échappe à gros bouillons. Personne n'est touché, pas une vitre ne craque; on rit; le moment n'est pas drôle tout de même.
Sur la crête du mur qui sépare notre esplanade de la cour de la gare, voici que des points noirs paraissent, des têtes inquiètes d'abord, ensuite des corps pelotonnés, grimpant, escaladant comme des chats, mais prudemment se terrant, aussitôt sur pied. Nous les prenons d'abord pour des fédérés en retraite,
comme les précédents. Pas du touti Ce sont des soldats de l'infanterie de marine et des lignards ; ils sont arrivés sur la gare d'Orléans en suivant les voies ferrées et avec la troupe déjà réunie au Jardin des Plantes, ils ont formé cette tenaille entre les branches de laquelle sont venus se faire prendre les fédérés.
Ils passent devant nous, tantôt debout, tantôt rampants. De l'autre côté du boulevard, des fantassins s'avancent avec les mêmes précautions : la fusillade intermittente s'engage entre eux et les défenseurs de la Commune tirant du haut du boulevard, et qu'on ne voit pas.
Deux hommes sont blessés et viennent, l'un traînant la jambe, l'autre soutenu par un camarade réclamer des soins à la Salpêtrière. Aux blessés on peut ouvrir; on les reçoit, on les dirige sur l'ambulance.
Un serviteur accourt du fond de l'étabHssement ; il annonce qu'une troupe armée veut escalader le mur d'enceinte du côté de la voie d'Orléans. L'un de nous offre au directeur d'aller planter là le drapeau blanc à croix rouge, pour que la neutralité de l'hospice soit respectée. D part. Son expédition, très courageusement entreprise au milieu des balles qui commencent à siffler de tous les côtés, demeure inutile.
Le directeur, qui s'est porté de son côté à Ja découverte, s'est trouvé en présence d'une compagnie de ligne; qui d'un coup de dynamite s'est ouvert une brèche dans notre mur. Il parlemente avec les officiers ; il veut, selon la règle, s'opposer à l'entrée des soldats. On ne l'écoute pas. On passe outre. Les soldats se répandent dans l'établissement, fouillent tous les coins et le directeur les abandonne à leur œuvre, déclinant toute responsabilité pour la suite de ce qui va se passer.
Il revient alors au bureau et me dit :
— Vous allez rester ici avec moi, toute la journée. Nous ne sommes plus maîtres de la maison. Veillons seulement sur l'entrée ; soyons prêts à tout événement.
On va nous chercher du pain, du vin, de la viande froide et nous nous mettons à déjeuner sur le pouce au milieu de cette bagarre.
De minute en minute, des obus nous arrivent ricochant sur les pavés, quelquefois sans éclater, pour aller s'enfoncer dans la terre molle des pelouses; des boîtes à mitraille éparpillent dans les massifs des projectiles de toute sorte. Les balles sifflent. Et cet ouragan de fer et de plomb nous vient de partout.
Nous sommes à la bonne place pour tout voir et même pour tout recevoir. Le feu pourtant nous épargne; un obus troue le mur d'un logement
au-dessus de nous, des éclats battent la muraille épaisse du rez-de-chaussée où nous sommes, mais ne l'entament pas.
L'économe, malgré les projectiles, vient de chez lui par la grande allée. Au beau milieu, un obus le frise. Il fait un saut formidable et nous arrive tout courant. Il a un grand mac-farlane dont la pèlerine s'enlève dans la vigueur du saut. Il a ainsi l'air tout à fait d'un gros oiseau qui s'envole.
Une bonne vieille, probablement sourde, va au milieu de cette tourmente s'asseoir en pleine cour sur un banc à l'ombre, pour tricoter son bas. Elle poursuit lentement son travail, tandis que les projectiles pleuvent autour d'elle. On lui crie de s'en aller; elle ne bouge pas. Enfin, elle voit les gestes qui accompagnent les cris et sans bien comprendre évidemment, d'instinct docile, elle s'en retourne à son dortoir du même pas tranquille.
On entend du côté du boulevard de la Gare une vive fusillade et le déchirement des mitrailleuses. Deux officiers entrent au bureau et demandent le plan de l'hôpital. Ils s'orientent. Il s'agit d'aller prendre à revers la barricade, qui est vers la place Jeanne-d'Arc.
Le tapage continue. Un gros obus, venant de quelque batterie du côté de la Bastille, traverse le toit au-dessus du pavillon du directeur, où est mon
logis. Un brave garçon veut bien aller chez moi dire que Ton applique des matelas aux fenêtres, ma femme n'ayant pas voulu se mettre à l'abri dans les caves très vastes de l'établissement, comme l'ont fait la plupart des familles et tous ceux que leur service ne retenait pas au dehors.
Le toit fume. Je crois à un commencement d'incendie ; ce n'est que la poussière soulevée par le bris des solives, des plâtras et des tuiles. L'obus a bien traversé le comble; il a éclaté au beau milieu du petit marché, installé à droite de la première cour, heureusement sans blesser personne. Ainsi dit mon messager, promptement de retour, car ça chauffe, là dehors, et il a gagné d'arbre en arbre pour revenir. Maintenant, nous ne comptons plus les détonations. Nous avons constaté l'arrivée d'une centaine d'obus ; il faut nous en tenir là, car la nuit vient sans que le feu cesse. C'est là-bas dans le coin, entre la salle à manger du directeur et son jardin, qu'est le rendez-vous des projectiles. Ils y pleuvent.
Il faut pourtant rentrer. Il semble que les décharges se font plus rares. Je reprends le chemin du logis. C'est une traversée d'une centaine de mètres à faire à découvert. Et je ne sais pourquoi je m'avise de marcher à petits pas, comme pour me mettre en garde contre quelque obstacle invisible, sans songer que les balles qui sifflent encore suivent mathéma-
tiquement leur trajet et que l'obstacle devant elles, c'est nous.
Chez moi, il n'y a point de matelas aux fenêtres. Ma femme n'a pas tenu compte de mes recommandations. Elle me dit, avec un beau calme, qu'un matelas devant une fenêtre ne peut rien contre un obus, et que c'est ennuyeux de demeurer dans l'obscurité par un beau temps pareil.
Enfin, c'est passé! Et il est probable que c'est fini, au moins pour nous, si la nuit ne doit pas nous apporter quelque désagréable surprise. Tout est à craindre. On a amené vers le soir quelques fédérés blessés. Ils sont à l'ambulance.
L'un d'eux, qui était évanoui, revenu à lui, a demandé où il était.
— A la Salpêtrière.
— Tiens, a-t-il dit, elle n'est donc pas brûlée! Je croyais que c'était fait.
26 mai. Au lycée Corneille. — J'ai passé aujourd'hui ce qu'on peut appeler un mauvais quart d'heure.
Après cette journée émouvante, la nuit a été relativement paisible. Nous avons campé dans le couloir de l'appartement, sur des matelas, mieux abrités
contre les obus par les gros murs de la vieille bâtisse, que nous ne l'aurions été dans le salon et dans les chambres. Des détonations sont de temps en temps venues nous secouer dans noire abri ; le sommeil brusquement interrompu reprenait, bientôt, la fatigue aidant, plus profond et plus lourd. J étais dans cette délicieuse béatitude qui précède le moment du réveil, ayant tout oublié, les fédérés, les Versaillais, la Commune, les Prussiens, la bataille de la veille, l'inquiétude persistante du jour, quand, par une porte ouverte, des rais de lumière m'ont frappé en plein visage.
Et nous voilà tous debout, grands et petits, la figure un peu pâlotte, les membres brisés, mais heureux de vivre, très remis en train par l'air frais, le beau soleil et les oiseaux qui chantent en se poursuivant dans les arbres au-dessous de nous.
Je descends chez le directeur. Il est déjà parti; on ne peut me dire où il est allé. Il s'est mis sans doute en quête des chefs de l'administration qui doivent être rentrés à Paris, à la suite des troupes.
Au bureau, les collègues et les camarades sont réunis, échangeant des nouvelles. Quelques-uns sortent des caves, blancs comme des champignons de couche. Ils y ont passé la nuit, sans dormir, l'oreille au guet, dans l'attente de quelque formidable événement. « On les blague » et ils se fâchent,
ils deviennent 1res belliqueux, maintenant que le jour a dissipé les visions nocturnes.
A ce moment, on vient me demander une voiture à bras pour enlever des corps qui sont entassés là, au coin de l'esplanade, au tournant du boulevard de l'Hôpital. Je m'informe. Ce sont les vétérans d'avant-hier. Il y en a dix-sept que, à la première rencontre, dans la gare d'Orléans, les troupes ont fusillés. Je revois les vieux, venus chez nous, pour cette fameuse perquisition, puis s'égrenant le long des promenoirs, pour bavarder avec les vieilles, et finalement disparaissant, sans avoir peut-être môme bien compris ce qu'ils étaient venus faire, sur quelque ordre vague, donné par quelque chef inconnu, comme nous l'avons constaté, déjà si souvent.
Ils sont restés au poste de la gare à fumer leur pipe, sans se douter du danger imminent et mortel. Et les voilà maintenant empilés au pied du mur, la poitrine trouée de balles. On voudrait cette voiture pour les emporter, là où tant d'autres les attendent.
Nous n'avons point de voitures disponibles. Il faut passer outre, sans s'émouvoir autrement. D'autres soins nous réclament.
Au rapport journalier, rien d'extraordinaire. Les élèves de Sainte-Barbe, que nous avons recueillis, sont restés en grande partie dans les baraquements et pas un projectile n'a percé leur mince toit de
planches , tandis que les bâtiments sont pleins d'éraflures de balles, d'écornures et de trous d'obus. A travers les toits, le jour passe, indiquant le trajet des projectiles, et on ramasse, le long des acacias de la grande cour, des lingots de plomb et des éclats de mitraille. Nous avons été servis hier de tous les côtés à la fois par les fédérés et la troupe, dans cet écheveau de canonnade et de fusillade qui s'est embrouillé au-dessus de nous. Nous étions comme le client entre deux cochers qui se battent : le plus clair des coups de fouet était pour nous.
Les bonnes vieilles mamans n'y ont vu que du feu, c'est le cas de le dire. Aucune, heureusement, n'a eu la moindre égratignure. Mais on nous a tué un homme, à l'annexe de la rue Jenner. On le portait à l'infirmerie sur un brancard, quand l'a frappé un coup de feu tiré d'une des fenêtres de la rue plongeant dans la cour.
Pourquoi ? Qui pourrait le dire ? On ne se battait plus de ce côté. Quelque vengeance ? Quelque fanfaronnade? Quelque coup de colère d'un désespéré? On n'a pas trouvé le coupable. Et, il faut bien l'avouer, l'événement a paru tout petit, au milieu de cette lutte horrible, de ce massacre, de tout ce sang versé autour de nous.
Les nouvelles de l'intérieur commencent à nous venir, vagues, imprécises. La liste des incendies se
complète, et la confirmation, là, est facile; elle sécrit sur le ciel en fumées claires ou noires, suivant que la combustion est plus ou moins avancée. On dit qu'on a fusillé l'archevêque, avec d'autres otages, à la Roquette. On donne sur la répression de terrifiants détails : des hommes, des femmes, des enfants passés par les armes, tués à bout portant, à coups de revolver. Un garçon boulanger qui allait livrer son pain et qui, mêlé par hasard à quelques prisonniers fédérés, a été collé au mur malgré ses protestations et ses cris. Nous ne croyons guère à tout cela. C'est sans doute une fantaisie dans l'horrible. Nous en avons bien assez vu hier, et il nous semble qu'il n'est pas besoin d'en imaginer plus.
Midi. — Il faut aller déjeuner. Le directeur n'est toujours pas rentré. Nous finissons par savoir qu'il a dû aller aux nouvelles du côté du Panthéon, au lycée Corneille — c'est le nom actuel de l'ancien lycée Henri IV — où ont été recueillis les pensionnaires de l'hospice des Ménages, délogés de l'établissement par le bombardement dirigé par l'artillerie de Versailles contre le fort d'Issy, dont il est voisin.
La bataille continue toujours du côté de la Bastille et surtout de Charonne, mais le bruit va s'éloignant et il n'y a plus dans nos alentours que quelques
240 GLERRE ET COMMUNE.
coups de canon, quelque crépitement de mitrailleuse et, de loin en loin, un coup de feu, une balle sifflant encore dans la cour, venant on ne sait d'où, discutable avantage des armes à longue portée.
Comme j'achevais de déjeuner tranquillement, un exprès m'arrive avec un billet du directeur :
Collège Corneille, ancien h'cée Napoléon. 26 mai.
« Je VOUS invite, au nom de l'Administration, à venir prendre possession de la direction intérimaire des Ménages.
» Je vous attends ici. »
Je me munis de ma carte de circulation indiquant que j'appartiens à l'administration. Elle est bien en règle, trop en règle même, car aux estampilles officielles s'ajoute le cachet rouge de la Commune qu'il a fallu y faire apposer pour qu'elle reste valable pendant ces dernières semaines; au reste, je n'ai jamais eu à m'en servir. Je ne me doute pas à ce moment qu'elle est parfaitement daugereuse pour celui qui la porte.
Je vais m'en douter bientôt, quand viendra le mauvais quart d'heure que j'ai noté à la première ligne de mes impressions de ce jour.
Au bas du perron, m'attendait la voiture du doc-
leur Trélat, mise à ma disposition pour me rendre à mon nouveau poste. Le cocher m'explique qu'à cause des barricades encore debout, nous ne pouvons passer par les rues derrière le Jardin des Plantes, ce qui serait le chemin le plus court, et que nous devons prendre le boulevard de Port-Royal jusqu'au carrefour de l'Observatoire, descendre le boulevard Saint-Michel jusqua la rue Soufflot et arriver par cette rue au Panthéon, derrière lequel est le lycée.
La route est toute ravinée de fossés transversaux, que la voiture franchit tant bien que mal, me secouant de cahots et de heurts, à des obstacles qui se multiplient. Les boutiques sont closes, sauf celles de certains marchands de vin, timidement entrebâillées, guettant quelque aubaine. Une désolation morne est dans ces grandes voies désertes, habituellement si vivantes et si gaies.
Nous arrivons. Au même instant, éclate dans les cours un obus dont on m'apporte bientôt les fragments en me faisant remarquer qu'ils dégagent une forte odeur de pétrole. J'ai été jusqu'ici assez incrédule au sujet des obus à pétrole. On les a d'abord mis à la charge de l'armée : on a dit que c'était par ces projectiles que les incendies avaient été allumées ! Hélas ! le doute n'est plus possible sur ce point. Les incendies, pour la plupart, ont été volontaires. L'histoire, quelque jour, fera l'enquête
et tâchera d'en expliquer la vraie ou apparente raison.
Le directeur me dit très vite :
— La Commune avait placé ici un directeur et un économe. Le directeur est là. Vous allez le voir et lui reprendre le service. Remettez tout dans l'ordre normal autant que possible, et ne quittez pas votre homme. Il peut vous jouer quelque tour.
Cela dit, il me présente au fonctionnaire nommé par la Commune et retourne à la Salpêtriére, où son déjeuner l'attend au moins depuis deux heures.
Le directeur provisoire des Ménages est un gros homme , en redingote noire , coiffé d'un chapeau haut de forme à larges ailes. Il me fait, au premier abord, l'effet d'un comédien de province, ou plutôt d'un régisseur ayant autrefois joué la comédie. Il parle avec quelque solennité, ne manque pas toutefois de bonhomie. Il n'est point l'homme que je croyais : c'est un ancien gardien de parc d'artillerie; il m'explique cela tout de suite; il ajoute qu'il a accepté les fonctions de directeur de l'hospice des Ménages parce que des amis « qui sont quelque chose » dans la Commune les lui ont offertes, et qu'il a bien fallu vivre, pendant ces quelques semaines.
— Je n'y tiens pas à ces fonctions, conclut-il, je comprends fort bien que l'administration régulière reprenne ses droits et je suis prêt à vous remettre
le service. Venez d'abord; je vais vous faire \isiter la maison; vous allez voir que tout est tenu avec soin.
Le personnel est autour de nous, dans une grande agitation. Il y a d'anciens serviteurs , le commissionnaire, le garde-magasin que je reconnais, et qui me saluent familièrement. Il y a aussi beaucoup de surveillants et de filles de service de récente nomination ; une surveillante m'est signalée comme surveillante générale. Grande, forte, c'est ce qu'on appelle dans notre Dauphiné un beau corps de femme, la parole abondante et prompte, l'air entendu. Elle se présente elle-même et s'explique : c'est elle qui « fait tout » dans la maison. Je ne me permets pas d'en douter et je suis mon conducteur qui m'entraîne dans les sous-sols, aux cuisines et aux magasins. Les magasins sont bien garnis; la cuisine sent bon.
— Maintenant, dit-il, d'un air soudainement très grave, vous allez voir.
Il me fait entrer dans une salle basse voûtée.
Là, sur des tables sont étendus quelques cadavres, enveloppés de draps blancs. C'est la salle des morts, soldats ou fédérés, couchés côte à côte dans la suprême paix et confondus sous le même uniforme funèbre.
Le doigt de mon guide me montre une table en pleine lumière sous le soupirail.
Là, sans linceul, encore tout vêtu de son uniforme, est un officier de la ligne, très jeune. Le visage, de cire, ombré d'une petite moustache noire, est très calme. Il semble dormir d'un sommeil d'enfant. Au creux de la poitrine, le gilet à petits boutons entr'ouvert laisse passer un bouffant de chemise tout rouge et tout poisseux de sang.
— Tué à l'attaque de la barricade du Panthéon, me dit mon homme. Vous voyez comme j'en ai eu soin, comme on l'a bien arrangé. C'est un officier, il n'aurait pas fallu le traiter comme les autres. On peut le réclamer, allez, je ne crains pas le moindre reproche.
C'est très convenable. Il n'y a rien à dire; mais j'ai hâte de sortir de ce lieu sinistre.
— Allons, dis-je , montons, occupons-nous des vivants.
Je ne sais comment nommer le directeur sortant. 1! me dit qu'il s'appelle Morand ou Moreau. Va pour Moreau. Le nom est courant d'ailleurs et cache son homme presque mieux qu'un pseudonyme.
A la suite de Moreau, qui n'a rien fait jusqu'ici pour me laisser douter de sa bonne foi et me semble agir le plus naturellement du monde, j'arrive au cabinet du proviseur dont il a fait le sien.
Nous sommes seuls. Je prends possession du fauteuil directorial et me mets en devoir de faire ce
que nous appelons le mouvement journalier, lequel se base sur la population constatée le matin, c'està-dire régulièrement à minuit.
J'interroge; il répond avec une naïveté qui met quelque gaîté dans cette importante rencontre des pouvoirs acquis et des pouvoirs usurpés.
— Voyons, dis-je, il faut savoir tout d'abord quelle est votre population ?
— Ma population ?
— Oui, le chiffre de vos administrés. Celui de vos serviteurs ou employés logés. Combien d'hommes ? Combien de femmes ?
— Ah ! çà, ma foi ! je n'en sais rien. Puis, tout à coup illuminé :
— Attendez I Xous allons le connaître, le chiffre de la population ! Nous allons voir le livre du blanchisseur. Autant de paires de draps sales sur ce livre, autant de personnes présentes dans l'étabhssement. C'est bien clair, hein !
— C'est peut-être clair et même ingénieux, mais l'administration ne saurait se contenter d'un tel renseignement. Il va falloir que nous fassions l'appel nominal de tous vos administrés ou serviteurs. Après, nous pourrons marcher.
Nous en sommes là de nos explications, quand, à la porte du cabinet où nous échangions bien tranquillement nos notions, retentissent des voix; des
crosses de fusil sonnent sur le parquet. On cogne rudement à la porte. Je me lève, assez surpris, je vais ouvrir; et c'est ici que mon mauvais quart d'heure commence.
Un sergent de chasseurs à pied entre, suivi de quelques soldats, l'air rageur, et me plante tranquil lement sa baïonnette sur la poitrine.
— Halte !
Je m'arrête, et pour cause.
— Le directeur ? où est le directeur ? demande le sergent en relevant son arme.
— Le directeur, c'est moi , depuis cinq minutes tout au moins.
— Ah ! c'est vous le directeur. Bien!...
— Depuis cinq minutes, je vous dis.
Je veux exhiber ma carte de circulation ; je comprends heureusement alors quel danger il peut y avoir à étaler ses multiples timbres, et je me borne à ajouter :
— Qu'est-ce que vous voulez ? Pourquoi entrez vous ici sans ordre ?
— Des ordres ? Vous allez-voir. Empoignez-le.
— Voyons, mon ami, est-ce que vous vous moquez de moi?
— Je ne suis pas votre ami. Allons, empoignez-le et descendez-le dans la cour.
— Pour quoi faire ?
— Vous allez le voir, je vous dis. Ce ne sera pas long.
Alors, je comprends ! L'histoire des fusillades sommaires me frappe. Puis les petits soldats, avec de bons yeux effarés, me regardent singulièrement. Ils ont l'air de médire : Qu'est-ce que vous voulez? C'est comme ça. Pas moyen de faire autrement.
On me prend pour l'usurpateur et on va me fusiller.
J'empoigne le sergent aux épaules ; je le secoue un peu.
— Ah çà ! voyons , c'est de la folie ! Où est votre officier ? Je veux parler à votre officier.
Et l'autre, entêté comme un Breton qu'il est, je l'ai su depuis :
— C'est bien ! Descendez-le.
Cela se passait dans un couloir assez étroit. Nous étions tous serrés les uns contre les autres. Je crois bien que si le sergent ou les soldats avaient pu prendre du champ, la chose eût été terminée à l'instant même, d'un coup de chassepot. Mais une foule de curieux grossissait derrière les soldats et les retenait.
— Allons ! Houp ! criait l'obstiné sergent.
— Descendons ! dis-je tout à coup, abandonnant la résistance.
Un moment, j'ai eu la pensée que tout était dit ;
j'ai entrevu la résignation inévitable. J'ai eu cette impression d'un homme qu'on va exécuter immédiatement, sans recours possible. 11 y a eu dans mon cerveau un afflux de pensées, se détruisant les unes les autres. Une seule a prédominé : la vision rapide des êtres chers qui m'attendaient au logis, et une voix s'est élevée en moi, très distincte, disant : Comment va-t-on leur apprendre ça ?
En cette suprême minute, j'ai machinalement marché vers l'escalier au milieu des soldats, le sergent en tête. Tout à coup, j'ai vu la figure effarée de mon garde-magasin sortir de la foule. Il gesticulait vers le sergent et on voyait qu'il parlait avec animation, en me désignant du geste ; mais on ne l'entendait pas plus que s'il eût été muet, ayant alors une des plus belles extinctions de voix que j'aie jamais constatées.
Cette intervention d'un brave homme complètement aphone n'aurait pas changé sans doute le cours de l'événement, si le visage pâle du directeur titulaire des Ménages et celui de son économe dont je remplissais alors les doubles fonctions, n'étaient soudainement apparus.
— Eh ! ce n'est pas celui-là! crie le représentant de l'administration en me montrant au sergent.
Fureur du sergent qui me lâche, se jette sur le nouveau venu et le secoue comme un prunier.
— Comment ! ce n'est pas celui-là ! Vous m'envoyez pour le fusiller et puis ce n'est pas celui-là I Alors c'est vous que je devrais fusiller ! Où est l'autre? où est le vrai?
Mon mauvais quart d'heure est fini. Au drame entrevu succède pour quelques instants encore le vaudeville.
On cherche Moreau. Il a disparu. Par où? Le sergent et ses hommes rentrent dans le cabinet du proviseur. Il est vide. On va poursuivre la perquisition, quand tout à coup une porte s'ouvre. Moreau paraît. Il fait une entrée théâtrale qui justifie ma première impression à son sujet. La taille cambrée, la tête rejetée en arrière, il saisit les larges bords de son chapeau et se décoiffe d'un revers de main, à la mousquetaire, puis , d'un ton très majesteux :
— Me voilà, messieurs ! que me voulez-vous? En un clin d'œil, il est saisi, emmené. Toutefois,
le quiproquo de tout à l'heure a rendu le sergent plus circonspect. Il ne s'agit plus de fusiller séance tenante le directeur, troisième du litre en me comptant. On l'emmène au poste du Panthéon, où le commandant du bataillon de chasseurs siège en permanence et va sans doute mieux comprendre que le sergent qu'il ne s'agit point ici d'un homme pris les armes à la main.
Je veux toutefois en avoir le cœur net, savoir pourquoi on se permet d'envahir en armes une maison paisible. J'apprends que tout à l'heure le sergent a essuyé un coup de revolver dans la pièce voisine. Qui l'a tiré ? On n'en sait rien comme toujours ; mais voilà sa première fureur expliquée.
Pour le reste, l'explication est bien simple. Le directeur titulaire, sans savoir que j'avais reçu mission de prendre la direction provisoire de l'hôpital, est allé trouver le général de Cissey et en a obtenu l'ordre nécessaire pour faire prompte justice de ceux qui se sont emparés de ses fonctions. Il vient d'arriver avec le fameux sergent; seulement, au lieu de se mettre à la tête de la petite troupe, il s'est mis prudemment à la queue. Et voilà ce qui a failli me coûter la peau !
Du reste, il n'a pas la main heureuse en cette expédition. Dès la première minute, il a fait arrêter un vieux professeur resté au lycée, un homme à cheveux blancs, M. Robin, je crois, le censeur des études. Je vois ce dernier encore tout blême, tout tremblant d'une alerte qui va lui coûter une jaunisse pour sûr, me disent les gens de la maison qui le connaissent pour un être inoffensif et bon.
Quatre ou cinq autres personnes, des serviteurs, sont ainsi arrêtés sur l'ordre du fonctionnaire, dont je trouve l'intervention intempestive. Je le lui dis
nettement, et je le prie de se retirer jusqu'à ce qu'on me relève de mes fonctions provisoires. Nous échangeons quelques mots assez vifs, et j'avoue que je ne mesure guère mes termes ; il s'en va, tandis que son économe, formaliste admirable, court comme un rat empoisonné au milieu du désordre des gens et des choses, répétant à tout venant : « Mon journal de caisse I qui a vu mon journal de caisse ! Je veux mon journal de caisse ! »
Je le calme. D'abord il n'y a pas de caisse. Et puis ce n'est pas encore le moment de gratter du papier ! Il s'en va à la suite de son directeur. Il est profondément navré. On me dit que c'est lui qui a emporté à Versailles la caisse et les titres de l'administration cachés parmi des sacs de pommes de terre. Il va avoir de l'avancement.
La place libre, je donne du travail à mon monde ; je prends le commissionnaire et le garde-magasin aphone pour auxiliaires. S'il ne parle pas, il écrit. Je leur associe deux sous-employés de la Salpê- Irière qui sont venus me rejoindre, et je pars pour aller parler à l'officier supérieur, général ou colonel, qui commande au Panthéon, protester — naïf que je suis — contre la violation de domicile dont j'ai failli être la victime et surtout savoir ce qu'on a fait de maître Moreau.
Il y a peu de passants sur la place du Panthéon,
encore toute chaude de la bataille, pleine de débris, de flaques rougeâLres et d'où semble monter un souffle de terreur.
A la porte de la mairie, une foule se presse. Suivant un ordre rigoureux, on y apporte toutes les armes trouvées abandonnées ou laissées dans les maisons. Il y a de tout, en dehors des fusils, des baïonnettes et des sabres, successivement en usage dans l'armée et dans la garde nationale, jusqu'à des fusils à piston, jusqu'à des fusils à pierre, jusqu'à des coupe- choux et des briquets. A cette collection réglementaire se mêlent de vieux pistolets, des carabines anciennes , des tromblons , des armes de collection parfaitement inoffensives, qu'un zèle doublé de crainte a fait porter hors des maisons, ou rendre volontairement par leurs possesseurs.
Dans la cour, ces armes jetées pêle-mêle font un monceau tout hérissé de baïonnettes. Comme je passe dans cette cour, on m'appelle :
— M'sieu! m'sieu!
C'est un serviteur de l'hospice qu'on a arrêté et enfermé dans un cabinet sous bonne garde. Sa tête passe par une échancrure carrée dans le bois de la porte, et il me fait des signes désespérés; je m'approche, j'écoute ses doléances et les transmets à un officier qui prend note .
Puis j'entre dans le prétoire. Il y a là beaucoup de
monde et surtout des officiers volontaires de l'armée de Versailles portant au képi, comme signe de ralliement, un bandeau blanc.
Au fond, derrière une haie de soldats, le commandant du bataillon de chasseurs, assis tout seul à une petite table, interroge et juge sommairement des prisonniers qu'on lui amène un à un.
J'aperçois alors devant lui, le chapeau à la main, le front ruisselant de grosses gouttes de sueur et, comme on dit, n'en menant pas large, mon prédécesseur de tout à l'heure. On raconte autour de moi qu'il est accusé d'avoir mis des canons en batterie à Issy, il y a quelques jours, pour faire tirer sur les troupes, après avoir dépossédé le directeur titulaire, à la requête duquel il vient d'être arrêté, après reconnaissance du quiproquo dont j'ai été l'objet.
Un officier de haute taille, paraissant avoir de l'influence et que je prends pour un colonel, sans bien reconnaître son uniforme spécial, est près de moi; je l'interroge au sujet de Moreau, je lui explique dans quelles conditions il a été arrêté, au moment où il me rendait tranquillement ses comptes.
— Eh bien, me conseille-t-il, dites vite tout cela au commandant qui juge votre homme, car je vous préviens qu'on va le fusiller.
Grâce à sa complaisance, je puis approcher du
commandant auquel il a dit un mot. Le commandant me regarde d'un air assez bourru. Il m'écoute pourtant. Enfin, après un dernier regard peu rassurant à Moreau, il se prononce :
— Affaire civile, dit-il. A réserver.
On emmène Moreau. On le jugera plus tard, comme prévenu d'usurpation de fonctions. Quant au fait d'avoir pris part à la résistance contre Versailles, on verra... Ce n'est pas encore bien rassurant; enfin, c'est la vie sauve pour le moment.
J'ai voulu profiter de la rencontre pour protester contre l'invasion de soldats sans mandat régulier dans notre pacifique établissement du lycée Corneille. J'ai peu de succès.
— Régulier! régulier! ronronne le commandant. Si vous croyez que nous pouvons procéder régulièrement !
Il faut me le tenir pour dit. A cet instant et comme je vais me retirer, un de mes auxiliaires arrive et me fait tenir une instruction de l'administration qui vient de se réunir au Magasin Central des hôpitaux. Il s'agit de recueillir et de mettre en sûreté les valeurs et notamment les objets du culte, en vermeil et en argent, appartenant à l'hospice des Ménages et gardés au lycée Corneille. On m'affirme que tout cela est en désordre dans une pièce ouverte à tout venant.
Je me risque à demander au commandant une garde pour la nuit : quatre hommes et un sousofficier.
Il grogne encore, il grogne toujours !
— Garde! garde! Pourquoi faire? Pouvez pas garder vous-même?
— Il faut que je retourne à la Salpêtrière.
— Pourquoi?
— Parce que j'y ai mon domicile et que je ne m'installerai que demain au lycée, où j'ai pourtant des valeurs à mettre en sûreté.
Il réfléchit.
— Enfin!... Prenez qui vous voudrez. Quatre hommes, un sergent! Hein! ça suffit. Qui vous voudrez, je vous dis.
En me retournant, je vois tout juste devant moi mon sergent breton. Il me regarde avec considération maintenant. Il a entendu l'ordre du commandant.
— Eh bien, venez, vous! lui dis-je. Vous me connaissez, n'est-ce pas?
Il porte la main à son képi, se met au port d'armes, prend ses hommes et me suit.
Au lycée, nous montons tout de suite dans la chambre au trésor. Sergent et soldats, tous sont Bretons. Mieux que moi, ils connaissent les objets du culte par leurs noms. Ils ont tous plus ou moins servi la messe, là-bas, dans leur Bretagne.
Et nous voilà en train d'inventorier. Ils me passent les objets, me les nomment et je les écris :
— Patène 1 Navette en argent ! Calice I Boîte aux saintes huiles! Burettes! Ah ! voilà du hngel Amict ! Voile de calice!...
En un quart d'heure, tout est fini. Le sergent prend l'inventaire, remet les objets en place, plante un factionnaire à la porte de la chambre et me dit :
— Vous pouvez être tranquille jusqu'à demain ; je réponds de tout ça.
Et il me présente les armes. Il veut évidemment, par cette manifestation respectueuse, corriger l'impression première que j'ai pu concevoir à son sujet.
Avant de repartir, je visite l'ambulance du Lycée: il y a là, pêle-mêle, des malades quelconques, des soldats, des fédérés et des blessés de diverses catégories.
On m'en montre un, couché pour une fracture de tibia. C'est un homme qu'on me dit être tombé d'un arbre, dans la cour de l'École polytechnique. Il y était monté afin de couper des branches, pour faire des aspersoirs à pétrole et badigeonner les murs de l'École, vouée au feu. On l'a apporté à Corneille où le soigne le docteur Benjamin Anger, chirurgien des Ménages.
A la nuit tombante, je puis retourner à la Salpêtrière par la rue Linné, en longeant la Pitié. Tout le
long- du chemin, il y a à la porte des maisons des dépôts d'armes. Et çà et là, les visites domiciliaires continuent.
Tout va bien chez moi. J'y raconte mon aventure et j'affirme qu'il est bon de se retrouver debout sous le ciel du bon Dieu, au milieu de sa famille saine et sauve.
Le danger couru fait mieux goûter le plaisir de vivre.
T! mai. — Vu, ce matin, M. Michel Môring, notre agent général. Il a établi sa résidence administrative, boulevard de l'Hôpital, dans le cabinet du directeur du Magasin Central où il me reçoit et se fait rendre compte de ce qui s'est passé hier, au lycée Corneille.
Il y a de l'émotion dans sa physionomie et dans sa parole. On raconte déjà, en effet, bien des traits terrifiants relatifs à l'entrée des troupes dans Paris : des fusillades sommaires, des blessés arrachés de leur lit pour être passés par les armes, des dénonciations, des arrestations arbitraires.
Il a donné un ordre général, qu'il me renouvelle avec beaucoup d'insistance : « Recevoir comme il convient les personnes légalement chargées de faire
une enquête dans les établissements hospitaliers; ne leur livrer, ne leur laisser enlever aucun blessé. »
Je pense à mon pétroleur de l'École polytechnique et une heure après, en arrivant au lycée Corneille, je vais à l'infirmerie, où l'on m'apprend qu'il va mourir.
Des agents de police sont venus, ont parcouru les salles, prenant les noms, les indications relatives à la provenance des blessés et des malades. Ils se sont retirés sans emmener personne ; mais l'homme interroge par eux et redoutant les suites en a éprouvé un tel saisissement qu'une violente attaque de tétanos s'est déclarée. Le voilà, les mains crispées, la face douloureuse, hébété, ne semblant ni comprendre, ni entendre. Il est mort dans la journée. Pour les autres fédérés, plus ingambes, en traitement à l'infirmerie, ils ont tranquillement filé sans demander leur reste et sont allés se perdre dans Paris.
Nous retombons au niveau normal. Il s'agit maintenant de se débrouiller au milieu de cette population de vieillards encore tout affolée des événements tragiques de cette dernière semaine, et de mettre de l'ordre dans un personnel de serviteurs, dont beaucoup appartiennent depuis longtemps à l'hôpital, dont plusieurs ont été nommés de fraîche date et pourvus des titres les plus inattendus pour nous autres habitués à la hiérarchie antique.
Je retrouve d'abord cette imposante personne qui m'a déclaré être la directrice, la surveillante générale du personnel. Et tout de suite, très aimable, avec un petit clignement d'œil soulignant la parole, elle me dit :
— Est-ce que je ne vous ai pas connu en Afrique?
Je réponds modestement que je n'y suis jamais allé et je continue ma revue. Deux de nos vieilles surveillantes m'arrivent, en cheveux gris, sous leur cornette noire. Les braves femmes, au milieu de tout ce bouleversement de la vie, ont continué tranquillement leur service. Elles vont m'aider à remettre tout en ordre. On congédiera, avec une petite indemnité, le personnel engagé à tort et à travers et on reprendra le train habituel de l'hospice, en attendant que l'on puisse faire réintégrer aux administrés la maison d'Issy, ou les hospitaliser dans quelque autre étabhssement que l'administration désignera.
Et déjà on nous presse assez vivement de nous en aller. L'économe du lycée Corneille est revenu, et aussi le proviseur. Ce dernier, homme très doux, très digne, semble cependant insensible à ce que je lui dis des violences dont j'ai été le témoin, dont j'ai failli être la victime, du lycée paisible tout à coup envahi par des soldats, sans mandat régulier, disposés aux pires extrémités.
— Que voulez- vous? réplique placidement le proviseur qui, bien certainement, ne ferait pas de mal à une mouche, nous traversons des jours extraordinaires, où tout s'explique et se justifie.
Et le bon philosophe me supplie de lui rendre son cabinet de travail, que j'occupe indûment et où il doit reprendre immédiatement sa place. Malgré ma bonne volonté de lui être agréable, je résiste doucement. Il faut que je commence par faire partir les vieillards et déménager le matériel. Il se résigne, bon gré, mal gré. Voici maintenant l'économe du lycée, qui vient à la rescousse. Il lui faut son mobiUer à lui, ses dortoirs, ses réfectoires, ses classes ! Il n'entend pas subir le moindre délai. Et je vois le moment où il va peut-être nous menacer d'une expulsion manu militari.
Enfin, aucun embarras ne devant m'être épargné aujourd'hui, m'arrive M. Bourgjuge, économe de l'École polytechnique. On a réquisitionné à l'école de la lingerie, de la literie, du matériel pour nos vieillards. Il faut lui restituer cela, pas plus tard que tout de suite.
Que de paroles ! Il faut pourtant bien en venir à la conciliation. D'ailleurs, nous sommes maîtres de la place; nous partirons quand nous pourrons, sinon quand nous voudrons.
Je vais commencer toutefois par donner une satis-
faction morale aux réclamants : leur rendre quelque quartier de l'immeuble. Il faut tout d'abord — j'en ai d'ailleurs reçu l'ordre, — que je fasse transporter à la Salpêtrière les vases sacrés et les objets précieux confiés à la garde de mon sergent et de ses chasseurs.
Déjà, il n'est plus là, le sergent î On a envoyé à sa place un capitaine de la ligne et une dizaine d'hommes. Je vois ce capitaine : c'est un soldat d'Afrique, à la moustache grise, très aimable, esclave toutefois de la consigne. Il ne peut me rendre le dépôt confié à sa garde et se retirer sans ordre du commandant. Autour de nous papillonne, autant que sa vaste plastique le lui permet, « madame la surveillante générale » que j'ai dû relever de ses importantes fonctions, et que j'ai gardée en subsistance.
Elle interroge gracieusement le capitaine :
— Est-ce que je ne vous ai pas connu en Afrique?
Décidément, c'est un refrain ! Je les laisse s'expliquer et je vais à la mairie du Panthéon, oii je sais devoir trouver le commandant des chasseurs à pied, qui, sur ma demande, m'a donné, le 26, un petit peloton de garde.
Il est là. Je lui exphque ce qui m'amène. Il me regarde, grognon.
— Enlever le peloton qui garde vos vases sacrés ! Quels vases ? Quel peloton ?
— Les vases sacrés de l'hospice d'Issy, déposés au lycée Corneille. Le peloton de chasseurs, avec un sergent que je vous ai prié de me donner pour les garder.
— Qui étes-vous ?
— Le directeur intérimaire de l'établissement.
— Avez- vous un ordre du général ?
— Voyons, commandant, puisque je vous dis que c'est vous qui avez donné la consigne au sergent, sur mes instances.
— C'est égal I II me faut un ordre.
— Cependant...
— Me faut un ordre pour relever mes hommes.
— Puisque c'est vous qui...
— Me faut un ordre !
Je n'insiste pas. Qu'il mette un régiment au lycée, s'il veut ! Le capitaine trouve d'ailleurs qu'on y est bien. Il n'est pas pressé d'aller occuper un autre poste. Il est donc convenu que je ne m'entêterai pas à convaincre le commandant.
Je suis revenu dans la soirée. On m'annonce que le capitaine et ses hommes sont partis soudainement, sans tambour ni trompette, laissant le dépôt précieux à la garde des infirmiers.
Tout cela est d'une admirable logique et témoigne d'un incontestable esprit de suite.
Mais, comme dit l'aimable proviseur, ne nous étonnons de rien en ces jours extraordinaires I
Juin. — A la grande joie du proviseur et de l'économe du lycée Corneille, j'ai déménagé, en quarantehuit heures, tout le personnel, tous les administré?, tout le matériel des Ménages.
Une quarantaine de voitures, de fourgons, d'omnibus, que j'avais pu, en grande partie, louer à la Compagnie d'Orléans et à des entrepreneurs de transport, a fait, à deux reprises, le tour du Panthéon, et ce formidable serpent s'est allongé jusqu'à la porte du lycée, dévorant jusqu'au dernier pensionnaire et jusqu'au dernier meuble.
Nous avons quitté le logis universitaire, comme on quitte une ville occupée militairement, sans regarder derrière nous. Je ne pense pas que l'on fasse payer à l'administration les dégâts qui ont pu résulter de cette occupation hospitalière. Les maîtres de la maison ont été d'ailleurs si heureux de nous voir décamper, qu'ils nous tiennent sans doute quittes de toute obligation.
Désormais, je ne passerai pas devant ce bâtiment sombre que domine l'antique tour Clovis, sans songer à ces quelques jours mouvementés que j'y ai connus, et sans revoir par la pensée ce petit vestibule, au
sommet du vaste escalier, où a failli se terminer si brusquement et si sottement ma carrière.
A la Salpêtrière, où j'ai repris mon service, la physionomie de nos ambulances est toute nouvelle. Elles sont aujourd'hui gardées militairement et nul n'y pénètre qu'à bon escient. C'est dans le baraquement de la Buanderie qu'est le nouveau quartier de la Force. Il y a là beaucoup de fédérés blessés , promis au Conseil de Guerre, des femmes accusées d'incendies volontaires, ou tombées derrière les barricades.
Et dans le quartier, on arrête sans discontinuer ceux que dénonce quelque vengeance particulière, comme suspects ou convaincus d'avoir porté les armes jusqu'à la dernière heure. Tel mon pauvre diable de clairon qui, tout le temps, a fait son service, se figurant être dans une position aussi régulière sous les ordres de la Commune que s'il eût été sous ceux de Mac-Mahon. Je crois que nous pourrons le tirer d'affaire tout de même. On n'a rien à lui reprocher, que d'avoir continué à gagner ses trente sous par jour. Ce sera une bonne action que de le rendre à sa famille ; elle a besoin de lui. Et une bonne action, ce n'est pas ce qui court les rues, en ce moment, où la
vengeance aveugle fait commettre bien des iniquités et la peur bien des lâchetés.
Paris après la bataille des rues. — Aujourd'hui, bien que nous ayons fort à faire ici avec les ambulances et le service, la curiosité nous pousse vers la place de l'Hôtel-de-Ville. Des fumées montent encore au-dessus des quartiers, de quelque côté que l'on se tourne. Quelques monuments achèvent de brûler. De temps en temps, une détonation nous vient du côté de Charonne avec des bruits de fusillade et des crépitements de mitrailleuse. On se bat encore, et, là-bas la Commune achève de mourir.
Sans attendre le retour complet du calme, avec cette ardeur de vitalité qui le caractérise, déjà Paris se redresse, se démène, travaille à se refaire.
Contre les bâtiments de la gare d'Orléans, troués de projectiles, des échelles sont dressées, des ouvriers de la Compagnie entreprennent la toilette des façades. Sur la place Walhubert, le café du Chalet, que nous appelons le Café des Singes, à cause des sujets qui le décorent, est à jour comme une dentelle ; les balles, les obus en ont déchiré, percé les boiseries légères. C'est miracle que ce pavillon tienne encore debout.
Autour, les branches des arbres fléchissent à demi
rompues, le sol est jonché de feuilles et de débris. Au-dessus, des pigeons tournoient d'un vol rapide, effarés, comme en quête de leurs gîtes détruits.
L'air nous apporte des bouffées qui sentent le soufre et le pétrole.
On peut aller sans obstacle jusqu'au pont Notre- Dame ; il ne reste pas de barricades sur ce trajet. Là commence un grand mouvement de foule. Ce courant nous porte vers la place du Châtelet. Le Théâtre-Lyrique est brûlé; les murailles tiennent encore ; à Tintérieur , tout n'est que ruines et décombres amoncelés. De l'autre côté de la place, dans l'autre théâtre qui ne paraît pas avoir souffert de l'incendie, une cour martiale est en permanence.
La place est noire de monde ; il y a des curieux sur les saillies de la fontaine, sur les parapets, sur les arbres. Les trottoirs sont garnis; la chaussée reste libre. Des sergents de ville, armés de chassepots, ayant au képi le bandeau blanc, signe distinctif de l'armée de Versailles, maintiennent Tordre. Dans l'espace laissé libre passent des gens escortés de soldats. On les fait entrer dans le théâtre du Châtelet, où ils vont être interrogés et jugés sommairement.
On les entasse, dit-on, dans toutes les parties du théâtre pour les convoyer ensuite sur Versailles ; quelques-uns en sortent pour une destination différente.
Nous en voyons passer une troupe flanquée de gardes. Figures défaites, l'air vague de gens qui ne savent ce qu'on leur veut. Beaucoup marchent d'un air indifférent. Des vêtements de toute espèce, presque tous souillés par une longue étape ou un coucher à la belle étoile, dans la poussière et dans la boue. Plusieurs, un petit paquet à la main, des effets noués dans un mouchoir, précaution prise en prévision de quelque voyage probable.
On leur fait suivre les quais ; ils passent devant l'Assistance publique en partie incendiée, devant les ruines fumantes de l'Hôtel de Ville ; on les pousse dans la caserne Lobau, dont la grande porte aussitôt se referme.
Une minute après. Une fusillade éclate, suivie de quelques détonations isolées.
On m'explique ce qui se passe là, derrière cette grande porte close.
On fait entrer les prisonniers ; on leur dit : (c Allez au fond de la cour, on va vous compter.
Et quand ils sont à six pas, une décharge générale les jette sur le pavé ; on achève un à un ceux qui remuent encore.
C'est horrible ! Nous nous en allons lentement, le cœur affreusement serré. Une charrette'passe, suivant les quais et le pont Saint-Michel; il en coule quelque chose de rouge, qui fait une longue traînée sur la
route : l'idée nous vient que c'est du sang s'échappant de quelque entassement de cadavres qu'on porte au charnier. L'image du massacre pèse sur nous. Mais ce n'est pas du sang qui coule là, c'est un produit désinfectant que l'on transporte et dont une partie s'échappe de la voiture mal close.
Cette traînée rouge à ce moment, tandis que commence une seconde fusillade , là-bas, dans la caserne, on ne peut la suivre des yeux sans frémir, bien que l'on sache maintenant ce que c'est. Elle semble étaler sous le ciel la longue et profonde blessure de Paris.
Pour rentrer, nous repassons sur la rive droite. Dans les petites rues, on ramasse encore les armes restées dans les maisons ; elles s'entassent aux angles des portes, déjà rouillées par l'humidité de la nuit. La rue Saint- Antoine, que nous dépassons, est chaude comme une gueule de four ; la place de la Bastille fume, l'odeur du pétrole y monte plus forte ; la colonne est trouée d'obus; sous la voûte du canal, la pierre est noire de fumée. Des bateaux chargés ont brûlé là, nous dit-on. Le Grenier d'abondance, toujours en feu, s'écroule par instants par larges pans de murs. Des sentinelles en gardent les abords, dangereux pour le passant.
A la tête du pont d'Austerlitz, pour repasser la Seine, il faut traverser les débris d'une barricade.
GUERRE ET COMMUNE. ZbW
Il y a encore sur la droite, parmi les armes brisées, des flaques coagulées, des caillots rouges qui renouvellent l'impression cruelle de tout à Fheure.
Aux environs, tout est ruines; les portes sont closes, des bouts d'enseigne pendent lamentablement.
Sur tout cela semble passer encore un souffle de terreur et de colère; les choses crient la férocité des hommes, le désespoir insensé allumant les incendies, la répression aveugle ordonnant les fusillades.
Autour du Chalet, les pigeons tournoient toujours; il y en a moins qu'à notre premier passage. Quelques-uns ont abandonné la place, cherchant ailleurs un asile plus sûr.
On voit s'aborder, à la porte des cafés, des hommes qui parlent bruyamment, qui plaisentent, qui rient. De petits troupiers rentrent au poste du Jardin des Plantes, la cigarette aux lèvres , insoucieux , inconscients de la férocité des événements; les officiers, rapides, graves, au parler bref, traversent les groupes. Dans ce coin de Paris, tout est fini !
Vers l'est, encore, le ciel est troublé, couvert d'une buée rougeâtre.
L'homme, plus loup à l'homme c[ue le loup au loup, achève là-bas son œuvre farouche.
Je continue, suivant ma coutume, à interroger les amis rencontrés, par hasard, car couramment on se voit peu, sur ce qui s'est passé durant cette terrible semaine de mai.
« — Le 23 mai, me raconte Le Bas, actuellement directeur de la Pitié, vers onze heures du soir, on nous a apporté, de Sainte- Pélagie, les corps de M. Chaudey, journaliste, et ceux des gardes républicains Pacot, Capdevieille et Bauzon, qui venaient d'être exécutés dans la prison par ordre du procureur de la Commune, Raoul Rigault.
» Les événements n'ayant pas laissé le temps au greffier d'accomplir les formalités d'usage, j'ai dû faire procéder, le lendemain, sur la réquisition du directeur de la prison, à l'inhumation des quatre corps, ce dont s'est chargé l'économe de l'amphithéâtre des hôpitaux. Rapport de ce lugubre événement a été adressé par moi, au commandant de la place du Panthéon, faisant fonctions de maire.
» Le jour suivant, 24 mai, le bruit se propageait que le Panthéon allait sauter et plus de trois cents personnes de tout âge et de toute condition , habitant les environs en ce moment, accouraient.
et demandaient asile. Parmi elles se trouvaient le personnel du collège Sainte-Barbe et les quelques élèves qui y étaient demeurés. Ne pouvant recevoir une telle foule, ne voulant pas que, se répandant dans l'hôpital, elle allât y jeter la consternation, j'ai fait ouvrir la chapelle pour l'y abriter.
» 31. le directeur de Sainte-Barbe m'a prié alors de lui indiquer le moyen de gagner avec son monde la Salpêtrière, où il était attendu. M'étant assuré que la voie était libre et qu'il ne courait aucun danger, je lui ai fait traverser les cours de l'hôpital et l'ai fait sortir, avec ceux qu'il conduisait, par la porte dérobée de la rue Daubenton.
» Aux autres réfugiés, nous avons fait apporter des matelas, du pain, du vin, et des conserves de viande. Ils avaient grand besoin de s'alimenter, mourant presque d'inanition, après quelques jours passés dans les caves.
» Mon économe et vieil ami Guilbert, avec son excellent cœur, a tout prévu pour que cette hospilalité improvisée ne laissât pas trop à désirer.
» Le 2o, au matin, les premiers soldats de l'armée de Versailles nous arrivaient, mais nous n'en avions pas fini encore avec les dangers et les émotions : quelques instants après un obus à pétrole, envoyé par la batterie du Père Lachaise, pénétrait dans le comble du bâtiment des hommes ; puis, un chef
d'escadron d'étal-major demandait à visiter les cours de l'hôpital pour y installer une batterie d'artillerie devant combattre les fédérés établis à la barrière d'Italie. Mon opposition immédiate fut très mal prise et je vis le moment oii il allait passer outre. » Enfin, l'explication que je donnai sur notre situation topographique, fit abandonner un projet qui aurait infailhblement attiré sur nous une grêle de projectiles. Les balles nous arrivaient déjà en si grand nombre que j'avais dû faire évacuer les cours par les malades et retirer dans le milieu des salles les lits qui étaient devant les fenêtres.
» Vers deux heures, les troupes en observation dans le Jardin des Plantes crurent voir un échange de signaux entre les malades du bâtiment sur la rue Geofïroy-Saint-Hiiaire et des fédérés. Conduits par deux officiers très irrités, un détachement parcourut les salles et, sans l'intervention énergique de l'économe et la mienne, il était procédé à l'exécution sommaire de plusieurs individus jugés suspects.
» Tout mon monde a bien fait son devoir en ces tristes jours. »
Rassuré sur Le Bas, je me suis soucié de Nicollet, autre bon compagnon de la Salpêtrière, un collègue au bureau des entrées, que nous appelons familièrement l'abbé Bajulaz, parce qu'il fait de petits vers
galants, dans le goût des jolis abbés du xvin^ siècle. Cette maladie litléraire est endémique chez la gent administrative.
Dans le courant d'avril, il nous a quittés pour aller se faire traiter à Saint-Louis, au pavillon Gabrielle, d'une alTection contractée au rempart, durant les nuits froides et humides. 11 y est allé un peu aussi pour échapper à l'arrêté du 7 avril ordonnant l'enrôlement de tous les hommes âgés de moins de quarante ans.
Le pauvre garçon, jaloux de tranquillité, n'a pas eu de chance. Il veut échapper à toute éventualité et il reçoit, quoique bien à l'abri dans un service d'hôpital, une balle qui lui traverse le pied !
Et voici dans quels termes il m'écrit sa mésaventure et les circonstances qui l'ont précédée et accompagnée. Cela me donne encore la physionomie d'un de ces coins de Paris, dont j'aime à conserver la rapide vision.
« Vous vous rappelez, mon cher ami, les privations endurées pendant le siège et les nuits passées au rempart, par le froid et par la neige. Elles sont la cause de mon installation au pavillon Gabrielle. Ce n'est jamais gai, l'hôpital, mais dans les circonstances actuelles, c'est lamentable.
» Le combustible surtout nous a manqué. Le peu
de charbon existant dans le chantier était nécessairement réservé à la cuisine et aux bains : l'utile avant l'agréable.
» Nous nous réunissions, entre les repas, dans un petit salon du rez-de-chaussée. La tristesse de cette pièce aux murs nus, meublée seulement de quelques fauteuils et d'une table était encore augmentée par la vue d'une cheminée vide et froide. Tous les matins pourtant, on essayait consciencieusement d'y faire du feu, mais le bois provenait d'arbres récemment coupés dans les jardins. Impossible de l'allumer; après avoir brûlé un kilogramme de vieux papiers, sans produire autre chose que beaucoup de fumée, on y renonçait pour ce jour-là. On s'enveloppait alors d'une capote de malade, enfilée par-dessus ses vêtements , et on s'y pelotonnait comme dans une robe de chambre.
» Cet essai infructueux d'allumage avait pourtant son bon côté. D'abord, cela nous faisait passer tous les matins une heure^ pendant laquelle on se demandait avec intérêt si, oui ou non, la bûche se déciderait à prendre. Elle résistait aussi héroïquement au feu que Paris pendant le siège. Puis elle devenait le sujet de plaisanteries faites pour jeter un peu de gaîté dans notre désœuvrement. Un mauvais plaisant profjosait de la forcer à nous réchauffer quand même. Il s'agissait, selon lui, tout bonnement, de la
monter, à tour de rôle, au grenier, entre nos bras. L'idée n'a pas eu de suite ; la bûche incombustible s'est entêtée si bien à ne pas brûler qu'elle s'étale encore , orgueilleusement , sur les chenets noircis. Le printemps étant venu , nous n'avons plus eu de querelle à lui faire.
» La vie, en ces derniers temps, aurait été supportable, sans les nouvelles du dehors. Enfin, le 20 mai, nous avons entendu le canon. Le mardi suivant, nous vîmes, avec effroi, des flammes s'élever d'un peu partout. Nous crûmes que tout Paris brûlait. Naturellement, nous restâmes sur pied toute la nuit, allant d'une fenêtre à l'autre, pour voir les progrès du feu . Le jour venu ne nous rassura que médiocrement. Les flammes ne se voyaient plus, il est vrai, mais un nuage de fumée flottait à l'horizon et empêchait de constater les résultats du désastre.
» De plus, la canonnade et la fusillade, entendues depuis deux jours, se rapprochaient. A chaque minute, l'armée gagnait du terrain ; les fédérés se repliaient sur les quartiers du Temple, Ménilmontant, les Buttes-Chaumont et le Père-Lachaise. Nous alhons donc nous trouver en plein centre du combat.
» L'hôpital Saint-Louis , formant un grand carré clos de murs, est entouré de maisons, bâties sur un côté seulement de quatre rues, d'où l'on a vue sur l'établissement. Le pavillon Gabrielle donne sur l'une
de ces rues, la rue Alibert, je crois. C'est ce qui m'a permis de suivre, de visu, les événements de ces derniers jours. A un certain moment nous entendîmes des clameurs sous nos fenêtres et nous vîmes des gens occupés à dépaver la rue. 11 s'agissait assurément de faire des barricades. En effet, on en éleva une à chaque encoignure; nous restâmes une partie de la journée à suivre les progrès des travaux. Vers le soir une certaine inquiétude se manifesta parmi les travailleurs. Les autres barricades étaient prises et leurs défenseurs se repliaient sur celles qu'on venait de construire. Cela devenait sérieux. Nous fermâmes nos fenêtres, tout en continuant à regarder derrière les vitres. Bientôt des coups de feu retentirent. La troupe commençait l'attaque.
» Nous délogeâmes pour passer dans les chambres donnant sur la cour. Et comme la fusillade continuait, il ne fallut pas songer à se coucher et encore moins à dormir. Des matelas furent appliqués contre les fenêtres du corridor central, où nous nous installâmes pour faire une partie de rams qui dura toute la nuit.
» A cinq heures du matin, un fracas épouvantable nous fit sursauter. Un obus, venant du Père-Lachaise était tombé dans la cour, écornant le pavillon. La place n'était plus tenable. La sœur nous dit que, sous le pavillon, il y avait une cave. La voûte n'était
pas très épaisse; elle valait toutefois mieux que notre léger bâtiment construit en briques.
» Sans oublier nos cartes, nous nous installâmes donc dans la cave, où à la lueur d'une bougie, nous continuâmes la partie, (Voilà d'enragés joueurs 1)
» Il faisait un froid noir dans ce fâcheux caveau. L'inûrmicr fut chargé d'aller chercher des capotes. Chacun en prit une, ce fut toute une affaire pour en faire accepter une à la religieuse. Il paraît que la règle de l'ordre des Augustines leur défend de porter sur elles autre chose que les habits réglementaires. Elle s'y refusait énergiquement. Vainement, nous lui dîmes que ce n'était pas un vêtement, mais une simple couverture qu'elle mettrait sur elle, la nuit. Enfin, l'un de nous, peiné de la voix grelotter, se dévoua, pour aller trouver la supérieure, qui accorda l'autorisation. Alors, seulement, la bonne fille accepta la capote hospitahère; toutefois, elle la jeta sur ses épaules, sans vouloir passer les manches.
» Quand le jour parut, à travers le soupirail, nous avions tous pris le caveau en horreur. On ne se doute pas combien vingt-quatre heures passées dans l'obscurité vous rendent agréable la lumière du soleil. Depuis longtemps, il ne tombait plus d'obus. Nous en revenions à la simple fusillade ; c'était déjà un jeu pour nous. Aussi, malgré les sages observations de la sœur, remontâmes-nous tous dans le pavillon.
» Nous passâmes toute la journée à regarder les gens se battre au-dessous de nous. Un matelas nous abritait jusqu'à la hauteur des yeux. Même le soir, tout à fait aguerris, nous laissâmes tomber le matelas protecteur, et nous restâmes dans le corridor, jà fumer, en jetant de temps à autre, dans la rue, un regard presque indifférent.
» Mal nous en prit, ou plutôt mal m'en prit, car vers cinq heures, voilà qu'un carreau près de moi vole en éclats! Je me recule en poussant un juron, car j'ai senti une vive douleur au pied droit. Je crois d'abord que quelque chose est tombé sur moi. En levant machinalement le pied, j'aperçois sur le parquet la forme de ma semelle imprimée en rouge.
» Une balle avait frappé l'espagnolette de la fenêtre, ricoché sur mon pied et l'avait traversé de part en part. Si elle n'avait, par bonheur touché tout d'abord cette ferrure, je la recevais en pleine face!
» Je n'en étais pas moins assez dangereusement blessé. La balle, ayant traversé le carreau de verre, il a fallu sonder ma blessure pour voir s'il n'y avait point dans le trajet quelque parcelle capable de l'envenimer.
a On m'a porté dans ma chambre, et j'ai passé la nuit à maudire ma curiosité, tout en posant, de quart d'heure en quart d'heure, sur mon pied
malade des poignées de compresses trempées dans l'eau fraîche pour prévenir l'inflammation.
» Le lendemain, sont entrés chez moi des soldats de la ligne. Les barricades étaient prises; quelques coups de feu ayant encore été tirés des maisons voisines, les militaires avaient jugé bon de venir s'embusquer dans notre pavillon pour riposter au feu des fenêtres, plus commodément, s'il recommençait.
» J'ai eu un instant la peur, blessé que j'étais, d'être pris pour un fédéré et fusillé sans formalité. Heureusement , tout à leur affaire , ils ne se sont pas occupés de moi.
» Voilà comment, mon cher ami, s'est terminée ma retraite au Pavillon Gabrielle. Venu pour y trouver la santé et le calme, j'y ai récolté une balle dans le pied. J'en ai pour un mois de lit, à l'hôpital. On me promet ensuite des béquilles pour je ne sais combien de temps. Cela vaut, en somme, encore mieux que la jambe de bois dont on m'avait presque menacé tout d'abord. »
Juin. — Bien des témoins ont vu ce que mon isolement a pu m'empêcher de voir ou ont été appelés à voir les mêmes choses que nous, sous un angle
différent. En les consultant, comme j'ai pris l'habitude de le faire, je puis, à l'occasion, rectifier les notions consignées au courant de ce recueil.
Un renseignement pris à la source officielle me fait reconnaître, par exemple, que j'ai dû enregistrer une erreur relative au sujet de la disparition des grands animaux du Jardin des Plantes , pendant la disette du siège et les rigueurs de notre rude hiver.
Il n'a pas été dressé de statistique détaillée des animaux du Muséum abattus pendant Tinvestissement. Au moment du siège, les animaux appartenant au Jardin d'Acclimatation du bois de Boulogne avaient reçu l'hospitalité au Muséum ; ce sont eux qui ont été tués et livrés à la consommation ; ceux de la Ménagerie ont été conservés, du nioins les plus importants; les cerfs communs, les bœufs, moutons, poules, canards, etc., ont dû être sacrifiés; mais on avait eu le soin de garder toutes les espèces précieuses : éléphants, hippopotame, lion, tigres, etc. Les provisions de fourrages faites avant le siège étaient considérables, et la viande impropre à la consommation suffisait à la nourriture des carnassiers.
A propos de ce petit poiot de l'histoire de nos collections scientifiques, je me reporte à ce que j'ai dit de notre nourriture pendant le siège.
C'est un faible aperçu, sans doute, de ce qu'a pu
être l'immense travail de ralimentalion de Paris durant cette période de septembre 1870 à mars 1871. Comment, particulièrement, ont pu subsister les hôpitaux et les hospices durant ces longs jours? Voilà ce que je me suis demandé souvent en voyant vivre et vivre avec tant de peine, quoique relativement plus à l'aise que le gros de la population de Paris, notre vieille et grande Salpêtrière.
Ma bonne fortune m'a remis en présence de mon ami René Lafabrègue, que je n'avais pas aperçu durant cette longue suite d'événements. Directeur de l'Approvisionnement des hôpitaux aux Halles Centrales, il pouvait me renseigner mieux que personne. Il l'a fait; ce qu'il ma dit m'a tellement intéressé que je l'ai prié d'écrire, à mon intention, dans sa simplicité pittoresque et très vivante, tout ce qu'il vient de me raconter.
Il l'a promis ; il a tenu sa parole ; je suis content d'ajouter sa note originale à mon cahier d'impressions.
Alimentation des hôpitaux et hospices pendant le siège. — Faits relatifs à la période de la Commune. — Note de René Lafabrègue.
« Mes souvenirs du siège et de la Commune se fixent dans mon esprit avec une netteté étrange : ils