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Guerre et religion

L'accueil fait à ses réflexions sur la religion et la guerre encourage l'auteur à en donner une édition nouvelle et à y joindre d'autres remarques sur le même thème : deux petits articles qui ont été écrits pour les Entretiens des non-combattants y édités par l'association dite Union pour la vérité, et une étude plus étendue, relative à deux publications, l'une allemande et l'autre anglaise, toujours sur le même sujet, le seul qui vraiment préoccupe aujourd'hui, soit qu'on se borne à y penser, soit qu'on ne puisse s'empêcher d'en écrire.

Il a. semblé convenable de reproduire sans modification aucune l'opuscule Guerre et religion, qui passe maintenant son titre au volume. La difficulté ne serait pas grande assurément

d'y faire des relouches et des additions qui le mettraient au courant des laits accomplis depuis le temps de sa rédaction ; mais ce serait un ridicule enfantillage que de rectifier ainsi après coup certaines prévisions ou certains jugements qui se trouvent actuellement démentis ou moins exacts. N'ayant pas joué au prophète, l'auteur n'éprouve pas le besoin de se corriger pour accorder ses dires avec les événements plus récents. Ce que le temps a pu nous apprendre ressortira plus vivement par le contraste avec l'erreur de nos conjectures que si nous le glissions en sourdine dans un texte déjà vieux de plusieurs mois.

L'événement principal qui s'est produit dans cet intervalle a été la participation de l'Italie à la guerre européenne dans des conditions de louable ambition nationale et de loyal courage. L'Italie intervient à une heure critique ; quand une vulgaire prudence pouvait lui conseiller d'attendre encore, elle poursuit la réalisation de sa nationalité propre et elle sert en même temps la cause de l'humanité.

Peut-être quelques personnes avaient-elles trouvé sévère et prématuré le jugement porté sur l'attitude équivoque et la prétendue neutralité de Benoît XV, mais le pape lui-même s'est depuis chargé de le confirmer. Ses déclarations

officielles ne trahissaient déjà que trop éloquemment son . indécision, ses craintes, ses petits sentiments de politique, et une singulière absence de sentiments humains, paternels et chrétiens, devant les peuples acharnés à se détruire. Il a cru devoir s'épancher en conversations avec des journalistes, intermédiaires nouveaux et inattendus des communications entre le chef de l'Église et la chrétienté. Ces entretiens n'ont pas relevé son prestige. En une telle place et parmi des circonstances aussi tragiques, toute parole qui n'est pas un acte de justice et de bonté ne peut produire qu'une déception, et il semble que Benoît XV ne ménage pas suffisamment les déceptions à ses fidèles.

C'est à raison de l'acuité particulière que la question religieuse a prise en France depuis une vingtaine d'années, aussi à cause de certaines manifestations qui semblaient de nature à réveiller et à surexciter cette même question religieuse après la guerre, c'est parce que plusieurs affectaient de nous représenter la France entière, — celle qui combat et celle qui est fîère de ses défenseurs, — ramenée dans son épreuve à la profession intégrale du catholicisme romain, que l'on avait insisté sur le rôle ingrat que la papauté s'est attribué à elle-même au milieu du conflit européen, sur cette position de témoin

neutre, la. plus effacée, il est permis de dire la plus pitoyable, que pût adopter en face des problèmes de droit, de haute morale individuelle, sociale et humaine, que pose cette guerre, une autorité qui se dit établie par Dieu pour indiquer à tous les peuples et à tous les hommes le chemin de la vérité. De Belgique et de France les croyants catholiques ont tourné leurs regards vers le siège de Pierre, et ils ont dû constater avec stupeur que ce siège était vide. Que pourraient donc y aller chercher maintenant les incroyants ? Peu importe, en vérité, que, de temps en temps, un fantôme de souverain sans État fasse mine de s'y asseoir et d'adresser au monde sur un ton impérial quelques paroles mortes.

Si l'on ne s'est pas borné à signaler cette faillite de la papauté romaine et si l'on a brièvement exposé comment une telle décadence était dans la logique de son histoire ; si même on n'a pas craint de mettre en relief la contradiction qui existe entre l'Évangile et le patriotisme, tant sous la forme monstrueuse que celui-ci affecte dans l'impérialisme allemand, que sous les formes légitimes qu'il revêt chez les peuples de la coalition anti-allemande, ce n'est pas qu'on eût la prétention de résoudre par les leçons qui se peuvent déduire d'un seul événement, si\

considérable qu'il soit d'ailleurs, les questions fondamentales sur lesquelles se partagent soit les catholiques romains et les confessions religieuses issues de la Réforme, soit les chrétiens et ceux qui se trouvent dans l'impossibilité de maintenir leur adhésion à aucune des confessions chrétiennes. On a voulu simplement marquer pourquoi la guerre ne changerait pas les positions respectives des partis religieux en France, comment le parti ou le groupe, très nombreux et très varié, des non-confessionnels, avait des raisons permanentes d'être ce qu'il est à l'égard des religions, et comment il pouvait trouver dans la guerre même, par l'évidente impuissance de l'Évangile et du catholicisme à en tempérer les horreurs, à rendre compte de ce fléau et à solutionner les grandes questions qu'il soulève, une confirmation de ses principes et un encouragement à y persévérer. Chacun sans doute comprendra que l'auteur ne pouvait toucher à l'histoire des origines chrétiennes et du catholicisme qu'en s'aidant de ses opinions antérieurement acquises par une vie d'études et qui ne sont point tout à fait ignorées du public.

Tout chrétien convaincu se doit de protester contre ce qu'il peut lire en ces pages touchant l'impuissance croissante de l'Évangile à réaliser son propre idéal. Devant ces protestations, dont

il pense connaître les motifs, l'auteur gardera le silence le plus respectueux. Il y a d'avance répondu ce qu'il y peut répondre, et l'heure présente n'est pas celle des disputes inutiles. L'on se méprendrait d'ailleurs entièrement sur la signification des brefs aperçus qu'il a donnés de l'espérance chrétienne et de l'institution papale dans l'histoire, si on lui prêtait l'intention de nier l'apport essentiel de l'Évangile et le rôle important de l'Eglise dans le développement de la civilisation européenne, ou leur part d'influence bienfaisante dans l'œuvre même de la civilisation contemporaine. Ce que seulement il a voulu montrer, c'est que notre civilisation, pour grandir, a dû s'émanciper du catholicisme romain et se dégager même de l'Évangile, tout en s'en inspirant, et que, pour s'élever de plus en plus vers un idéal vraiment et parfaitement humain, elle devra persévérer dans la voie de cette émancipation, sans démentir cette inspiration.

Au temps où nous vivons, beaucoup de personnes élevées dans le christianisme se font un idéal d'humanité qu'elles se persuadent être celui de l'Évangile ou bien celui de la vraie tradition catholique. Cette essence évangélique, ce christianisme pur, ce catholicisme idéal, en tant qu'ils se disent chrétiens, n'existent pas

ailleurs que dans la pensée de ceux qui les ont conçus. En tant qu'ils représentent un idéal humain, ils sont dans le courant de la vie contemporaine, ils sont modernes, sinon modernistes. Par rapport aux différentes formes historiques et actuelles du christianisme, ils seraient plutôt des hérésies qui s'ignorent plus ou moins elles-mêmes, et que les orthodoxies condamnent. Il n'y a pas de christianisme absolu, mais difl'érents christianismes qui prétendent au caractère de religion absolue, de révélation définitive, et dont aucun ne le possède en réalité. Les interprétations libérales du christianisme, où sombrent les idées de révélation divine et de salut apporté par le Christ, ne sont que des philosophies soucieuses de garder quelque couleur évangélique.

Aucun effort d'intelligence n'est indispensable pour voir que, si les hommes sont tous frères, ayant Dieu pour commun père et l'immortalité bienheureuse pour dernière fin, la guerre n'a d'autre sens que celui d'un crime inexcusable contre Dieu et contre l'humanité, crime auquel tout chrétien devrait s'interdire de prendre la moindre part. Or, il n'est pas moins évident que cette façon d'entendre la position morale, le devoir et la destinée de l'homme, la signification de la guerre, n'est point en rapport avec

les conditions véritables de l'existence, et que les chrétiens, sans s'en apercevoir, se comportent en temps de guerre comme si l'idée chrétienne n'existait pas pour eux. Le déploiement intense d'abnégation personnelle, de solidarité, de dévouement jusqu'à la mort au service de la cause nationale et de l'idéal qu'elle représente, ne procède point de la foi évangélique, mais d'une autre foi humaine, non moins absolue dans ses exigences, qui est autrement orientée et mieux fondée en réalité.

Ce que l'auteur a dit de l'esprit qui anime l'armée française est appuyé sur des renseignements directs. Il ne croit pas, quoique certains en aient dit, avoir diminué plus que de raison la portée du renouveau catholique dont une certaine presse ne se lasse pas de nous entretenir. On lui a objecté d'autre part que le sentiment religieux du dévouement à la patrie n'est pas celui qui anime le soldat au fort de la lutte, mais que tous sont emportés par l'ardeur de détruire pour n'être pas détruits, et que même, en dehors du combat, beaucoup de natures simples n'ont pas du service que la patrie leur demande l'idée très haute qui s'exprime dans la lettre d'un officier reproduite ici d'après un article de M. Maurice Barrés : la religion des combattants, si l'on voulait pousser l'argument

jusqu'au bout, n'aurait donc pas seulement rétrogradé du christianisme vers les religions nationales, mais jusqu'à la religion des fauves qui s'entredéchirent, si toutefois les fauves ont une religion.

Mais il s'agit, dans le passage cité, du sentiment moral qui inspire et domine la conduite du combattant, non de l'ardeur naturelle qu'il met à vendre chèrement sa vie, tuant le plus qu'il peut, afin de n'être point tué lui-même. Godefroy de Bouillon et saint Louis, au milieu de la bataille, massacraient aussi pour n'être point massacrés, et ils ne pouvaient penser au Christ et à la vie éternelle que dans les moments de répit, à moins qu'ils n'aient été pris encore par la nécessité de donner leurs ordres. Ils n'en croyaient pas moins gagner ainsi leur part de paradis et ils travaillaient à la conquête du Saint-Sépulcre. L'atrocité de leiîr combat ne laissait pas d'être baignée dans une atmosphère religieuse qui était celle du christianisme. L'atmosphère religieuse qui environne notre combat, plus horrible que celui des croisés, est l'amour de la patrie.

Que les manifestations et l'intensité du sentiment patriotique varient d'un individu à l'autre, rien n'est plus naturel ; que même chez un certain nombre d'hommes à peu près incultes,

ce sentiment soit à moitié et plus qu'à moitié inconscient, on n'a pas lieu de s'en étonner. Ces hommes, s'ils ont confiance dans ceux qui les conduisent, se dévoueront, presque sans y penser, aussi généreusement que l'élite, ils s'offriront, au besoin, pour les missions les plus périlleuses, ce qui ne les empêchera pas de retomber l'instant d'après dans leur vulgarité, dans l'insouciance de leur propre héroïsme. Qui voudrait leur refuser le sentiment et l'amour de la patrie ? N'est-il pas vrai que, ne pensant guère en eux-mêmes, si on l'ose dire, ils pensent néanmoins et ils sentent avec leurs compagnons plus cultivés, avec leurs chets, et qu'ils participent à l'idéal qu'ils servent, tout en étant à peu près, en temps ordinaire, sinon toujours, incapables d'en parler. Combien n'y a-t-il pas de bonnes âmes, dans toutes les confessions chrétiennes, qui ne sauraient répondre par des mots bien compris à cette question : « Qu'est-ce que la religion ? » et qui sont au fond tout aussi religieuses que leurs pasteurs ou que leurs prêtres et que les théologiens.

Du reste, l'auteur de cet opuscule n'a aucunement prétendu que le patriotisme, tel patriotisme élevé, tel idéal national et vraiment humain, soit un recul vers les religions de l'antiquité. Sa conclusion dernière est qu'un tel

idéal peut et doit dépasser même les chrislianismes. A plus forte raison dépasse-t-il les religions antiques, dont il diffère infiniment plus que de tout christianisme, ne se rapprochant d'elles que pour le cadre auquel il s'adapte immédiatement. Par le sens de l'humanité, qu'il tient du christianisme, il ressemble davantage à celui-ci. Il lui est permis de considérer la guerre comme un fait brutal et même, dans une certaine mesure, comme un legs de l'animalité à l'humanité. Mais si la guerre a été un mal relativement inévitable, et qui le sera longtemps encore, la gloire de l'humanité ne serait-elle pas d'en limiter de plus en plus la cruauté? Et pourquoi n'en viendrait- on pas à n'admettre plus de guerres légitimes que contre les peuples assassins?

Faut-il répéter que le regard jeté sur l'avenir, au terme de ces réflexions, n'avait rien de prophétique? C'est une manière d'orientation vers la paix intérieure de notre pays, une suggestion de concorde entre des partis dont les luttes peu glorieuses épuisent les forces de la nation au détriment de ses intérêts les plus essentiels. Ce ne sont pas du tout des prédictions, pas même des prévisions, à proprement parler ; ce ne sont guère que des espérances et plutôt encore des souhaits. La guerre ne nous fera pas plus sages

que nous ne l'aurons voulu, mais il importerait de vouloir.

La mentalité allemande, telle qu'elle apparaît depuis le commencement de la guerre, ou plutôt telle qu'elle s'est formée avant la guerre et pour la produire, est curieuse à étudier en son aspect religieux. Cet amalgame de nationalisme fanatique et de christianisme dénaturé constitue un cas d'autant plus facile à observer que les Allemands n'épargnent point les manifestations de leur foi et qu'ils ont eu jusqu'à présent assez de confiance en eux-mêmes pour n'en point dissimuler ni atténuer les articles les plus extravagants. Ils ont confisqué Dieu et l'Écriture à leur profit. C'est pour eux que le Créateur a fait le monde, et c'est pour eux, c'est d'eux que l'Esprit saint parle dans la Bible.

Il est plaisant de voir M. Adolf von Harnack, pendant que le chancelier allemand s'excuse d'avoir violé la neutralité belge, en alléguant l'intérêt supérieur de l'Allemagne, reprendre M. von Bethmann-Hollweg pour avoir voulu excuser ce qui n'avait pas besoin d'excuse, ce qui était légitime en soi, comme l'acte de David mangeant les pains sacrés qui avaient été offerts

sur la table du dieu d'Israël. Le lecteur verra plus loin si l'exemple était heureusement choisi. Mais l'usurpation du texte scripturaire est caractéristique de l'Allemagne actuelle. On dirait que les savants allemands n'ont peiné sur la Bible depuis plusieurs générations, s'obstinant à en dégager le sens historique et original, que pour oublier en un jour ce grand effort d'exégèse scientifique et retrouver l'Allemagne et les Allemands dans tous les coins de l'Écriture. M. Adolf von Harnack, qui fut longtemps Adolf Harnack, est le savant que l'univers connaît, l'homme du monde le mieux instruit de l'ancienne littérature chrétienne, historien des dogmes chrétiens, théologien préoccupé de retrouver dans l'Evangile une essence qui serait celle du christianisme et de la religion absolue, et qui est surtout une essence de protestantisme libéral, façon d'orthodoxie nouvelle en dehors de quoi il n'y a ni vérité ni salut. Ami personnel de Guillaume II et bibliothécaire de la cour impériale, M. von Harnack a depuis plusieurs années paru fort soucieux de mettre une sourdine aux libertés de l'exégèse en ce qui regarde le Nouveau Testament. Tout au début de la guerre, M. von Harnack a prononcé devant la colonie américaine de Berlin un discours où il a dit que le dépôt de la civilisation était, jusqu'à la veille de la crise

présente, aux mains de trois peuples, à savoir l'Allemagne, l'Angleterre et les États-Unis : par la détection de l'Angleterre, il ne restait plus qu'un peuple s'éclairant du flambeau que porte l'Allemagne. M. von Harnacka, comme on voit, une certaine manière d'entendre la civilisation et de la connaître, aussi de l'ignorer. M. von Harnack a signé, peut-être même a-t-il rédigé le manifeste des quatre-vingt-treize // nest pas vrai. Et il est possible que M. von Harnack n'ait pas ri de lui-même quand il a prétendu autoriser par l'exemple de David la violation de la neutralité belge.

La Bible entière est dominée par l'idée du règne de Dieu. Mais puisque Dieu est le dieu des Allemands, le règne de Dieu ne peut être aussi que le leur, et ils prendront à leur compte le droit de l'Eternel. Quand le propre frère de Guillaume II, s'en allant avec la flotte allemande vers l'Extrême-Orient, déclara qu'il y portait l'Évangile de Sa Majesté, le monde crut à une métaphore un peu hardie, provoquée par quelque contagion de l'éloquence impériale. Le monde se trompait. Sa Majesté a un Évangile, qui est censé celui de Jésus, et qui est l'Évangile des Allemands, l'avènement de leur règne. La prédication du vieil Évangile y peut servir, et le protestantisme allemand a des missionnaires à

l'étranger, notamment en Chine et au Japon, et dans le centre africain. Au commencement des hostilités, le comité qui patronne ces missions s'est avisé que le christianisme serait perdu dans l'estime des nègres si l'on portait la guerre aux colonies africaines de l'Allemagne. Il adressa donc un manifeste aux communautés protestantes, même à celles des pays ennemis, pour solliciter une intervention réclamée, disait-il, par l'intérêt de l'Évangile. Ce manifeste, bien que signé par les noms les plus célèbres dont s'honore la liste des // n'est pas vrai, tomba dans le silence universel. L'intention de sauver les colonies allemandes en Afrique était par trop claire, et les principales puissances intéressées, l'Angleterre et la F'rance, n'auraient jamais pu être dupes d'une pareille manœuvre. Combien peu les signataires du manifeste étaient autorisés à se prévaloir de l'intérêt chrétien, la comparaison d'un livre publié quelques mois avant la guerre par un missionnaire protestant allemand suffit à le montrer. L'auteur, qui paraît d'ailleurs très bien instruit des choses de la Chine et du Japon, s'était proposé d'attirer l'attention du public allemand, surtout des personnes dirigeantes, sur les services que peuvent rendre à l'influence allemande les missions évangéliques. Il explique, en termes qui ne lais-

sent rien à désirer pour la clarté, que le missionnaire allemand de l'Évangile est un missionnaire de la culture allemande, et personne mieux que ce prédicateur dit évangélique n'a formulé la doctrine de l'impérialisme allemand, mais il la formule à propos de l'Évangile et en y subordonnant l'Évangile. C'est ce que le pasteur Witte appelle « mettre l'idéal del'universalisme chrétien dans un rapport positif avec la réalité contemporaine de la forme nationale qui est celle de toute vie, même chrétienne ». Seulement l'universalisme chrétien, au lieu d'humaniser et d'élargir le germanisme, s'y est absorbé et germanisé ; c'est la domination universelle du germanisme qu'il s'agit de promouvoir, non l'espérance du royaume céleste. L'ouvrage de M. Witte fournit donc à l'adresse dont il vient d'être parlé un commentaire des mieux appropriés.

De cette absorption du christianisme dans le germanisme M. A. Deissmann nous apporte un témoignage non moins expressif, mais plus condensé et plus direct, à propos de la guerre même, de l'influence que la guerre allemande a, selon lui, exercée sur la religion allemande, et la religion sur la guerre, en sorte que l'une est l'autre, cette guerre se trouvant être l'acte suprême de cette religion. Cas singulier d'un

peuple qui s'est insurgé au xvi^ siècle conlre le catholicisme romain pour le rétablissement du pur Évangile, et qui naguère encore prônait le culte en esprit comme la seule religion digne de l'homme parvenu à la culture ; qui a formulé la théorie de l'individualisme religieux le plus absolu, résumant la religion dans le rapport purement personnel de l'àme avec Dieu ; et qui tout à coup s'aperçoit que Dieu est le dieu des Allemands, comme lahvé était le dieu d'Israël, et Camos le dieu de Moab, que Dieu est le dieu des combats, grand exterminateur d'hommes et brûleur de villes, que le souci de sa providence est l'exaltation du peuple allemand, son œuvre l'instauration de la domination allemande; son règne celui de l'Allemagne sur la face de la terre !

Sans doute le culte en esprit, religion de l'àme et de Dieu, n'avait-il jamais été qu'un programme et non une réalité ; sans doute ce programme était-il irréalisable, et le prétendu culte en esprit devait se perdre dans le néant par la dissolution complète des deux nuages brillants, Dieu et l'àme, dont il s'était formé, ou bien se matérialiser dans un mouvement national où Dieu serait l'àme de l'Allemagne. Ainsi en est-il arrivé, et l'on peut voir même que catholiques et protestants ne sont pas loin

d'être unanimes dans le culte du dieu allemand, sous la conduite de leur empereur, vicaire et interprète de ce dieu. Mais où sont les belles théories d'antan, les grandes philosophies, les théologies transcendantes ? Est-ce que les penseurs, les psychologues, les historiens allemands ne se sont pas aperçus d'une si étrange révolution ? Ils ne l'ont pas si bien vue ni mesurée que s'ils n'y avaient point été mêlés, et ils se sont efforcés de la nier, de trouver que l'Allemagne idéaliste d'autrefois vit encore dans la nation de fer qui entreprend de régner sur le monde par l'épouvante. Tous ont identifié la religion de l'Allemagne à la culture allemande, et la culture allemande au militarisme allemand. Wilhelm Wundt, qui a longuement étudié la psychologie des peuples, a découvert que les ennemis de l'Allemagne, en attribuant à celle-ci l'initiative de la guerre, ont été victimes d'une suggestion collective. Et l'on va voir comment Deissmann, exégète émérite, historien de saint Paul, perçoit dans la guerre allemande la plus haute manifestation religieuse qui ait jamais eu lieu sur la terre, une résurrection du christianisme primitif, mais infiniment plus puissante et plus grandiose que la première apparition, une épiphanie de Dieu qui autorise le peuple allemand à s'approprier

les paroles de l'Évangile : « Vous êtes le sel de la terre I Vous êtes la lumière du monde 1 » La suggestioa pourrait donc n'être pas où l'a trouvée le docle Wundt, mais dans l'illusion volontaire d'un peuple nourri de la Bible, qui s'imagine réaliser l'Évangile en plus grand parce qu'il habille ses ambitions de métaphores évangéliques.

Le livre anglais de Miss Petre nous apporte une philosophie de la guerre qui s'élève théoriquement au-dessus de tout nationalisme. Grand effort de pensée pour dégager l'humanité de ses limites, de tout égoïsme individuel et collectif, pour rechercher les causes de la guerre et les moyens de l'éliminer, pour ne point mêler à la considération impartiale des faits présents le ressentiment de la lutte et les passions des combattants. Le contraste est frappant de cette méthode impei'sonnelle avec le fanatisme allemand, même avec une critique positive comme celle qui est ici essayée. Miss Petre n'opère, si on l'ose dire, qu'avec des idées pures : l'idée de la guerre en soi, qui se réalise et se développe dans la brutalité, l'idée de la diplomatie en soi, qui se réalise et se développe dans l'habileté égoïste et sans aucun scrupule de moralité, l'idée de l'humanité en soi, bien supérieure à celle d'un internationalisme pacifique et qui se réali-

serait dans la fraternité universelle et la coopération. Le germanisme, nationalisme intégral, est fait de pur militarisme et de diplomatie pure, condamnable au point de vue de l'humanité, dans ses fins plus encore que dans ses moyens.

Si cette façon de regarder les choses et de les pousser en idées jusqu'aux plus hauts sommets de la métaphysique ne fait pas quelque tort à l'exactitude de leur appréciation, c'est ce qui sera examiné plus loin. Admirablement vraie dans sa substance, la doctrine de Miss Petre pourrait bien être trop spéculative, trop éloignée des réalités, plus satisfaisante pour la pensée que pour le sentiment et pour l'application. Il suffît ici de noter que cette contemplation, où le philosophe et Dieu lui-même apparaissent constitués en témoins neutres de ce qui se passe sur la terre, est, au point de vue religieux, le contre-pied du germanisme. Au lieu de s'absorber dans le nationalisme. Dieu et le philosophe se retirent même de la lutte internationale, fixés dans la région des idées pures, en attendant que vienne l'heure marquée au cadran de l'éternité pour le règne de la justice et l'avènement de la véritable humanité. Le christianisme, matérialisé dans la philosophie allemande de la guerre, n'aurait-il pas été volatilisé dans celle-ci, et en

croyant pareillement atteindre son ultime définition ?

L'homme vit sur la terre en pèlerin d'un jour. Si fragile pourtant que soit la planète elle-même sur laquelle s'ébat cet être inconsistant, c'est elle qui le nourrit, lui et ses pensées fugitives. Ne perdons pas de vue les conditions qu'elle fait à son existence. Quels que soient les progrès de l'avenir, les hommes continueront d'être chair et os, et d'habiter à la surface du sol. Ne cherchons pas dans un idéal trop lointain et trop abstrait le principe de leur progrès. L'humanité réelle est celle qui vit maintenant. C'est de celle-ci, qui est nous-mêmes, qu'il convient de scruter, autant que possible, les folies pour y mettre quelque raison, les tares morales pour les corriger peu à peu, les germes de sagesse, de justice et de fraternité que déjà elle porte, pour les faire grandir et les amener à maturité.

Juillet 1915.

La guerre existe, et ce n'est pas une guerre de religion. Les principales religions du monde y sont mêlées, puisque leurs adhérents y prennent part, mais ce n'est point par elles ni pour elles qu'a été déchaîné le fléau. Aussi bien les belligérants ne sont-ils pas classés d'après leur croyance, mais les confessions religieuses les plus diverses, on pourrait dire les plus disparates, se confondent en chacun des groupes ennemis.

Ce n'est point qu'on n'ait essayé çà et là de mobiliser aussi les dieux et, ne pouvant autrement les employer, de les faire au moins parler. Le dieu des Allemands, toujours loquace depuis que règne Guillaume II, a tenu, par la bouche de l'empereur son organe, quelques propos fiers, et, se joignant à lui, le dieu de Mahomet, le dieu qui seul est Dieu, a proclamé la guerre sainte ; les journaux même ont dit que l'on avait agité en certain lieu l'étendard du Prophète. Ces gestes et discours ont certainement un sens pour ceux qui les font, mais ils ne suffisent pas à donner une signification religieuse à la guerre actuelle, si par religion l'on entend la foi et la propagande d'une confession particulière.

Les Allemands ne se battent point pour l'Évangile

interprété par Luther, ni les Turcs pour l'antique Allah. A plus forte raison les dieux plus discrets ne sont-ils point en cause. Nicolas II n'est point le champion de l'orthodoxie : il promet la liberté à la Pologne catholique. Le vieux François-Joseph, qui n'avait pas vu encore assez de sang autour de lui, n'a pas pris les armes en qualité de « roi apostolique », pour se faire le soldat du pape. L'Angleterre ne marche pas pour défendre l'œuvre ecclésiastique de Henri VIII et d'Elisabeth. Belgique et Serbie luttent pour sauver leur vie, et la France aussi combat pour n'être point écrasée.

Pourtant, si les religions ne sont point directement affectées par la crise présente, elles ne laissent pas d'y avoir un intérêt et de s'y intéresser ; elles sont en droit de se demander et elles se demandent ce qu'elles y pourront gagner ou perdre. Enfin la crise elle-même, bien que ou parce que la portée en dépasse, à ce qu'il semble, toutes les religions actuellement existantes, pourrait bien avoir un sens religieux plus profond que ces religions mêmes, si respectables qu'elles soient, sens que l'avenir dégagera plus ou moins promptement selon que nous l'y aurons aidé. Tâchons donc de discerner un peu plus nettement les volontés conscientes et avouées des peuples, les sentiments et les attitudes qui caractérisent les représentants ofliciels des religions, l'idée ou la réalité nouvelle, religion supérieure, que l'humanité crucifiée enfante douloureusement.

La Guerre

Un archiduc et sa femme ont été assassinés à Sérajevo, dans une province récemment annexée à l'Autriche et qui ne désirait point lui appartenir. L'Autriche a demandé compte de ce meurtre à la Serbie. Il paraît suffisamment établi que, son archiduc mort ou vivant, l'Autriche aurait attaqué la Serbie, pour la réduire à une sorte de vassalité et se frayer à elle-même un chemin jusqu'à Salonique. Nul ne croit que l'Autriche ait voulu faire la guerre à la Serbie pour venger son archiduc défunt, qu'elle ne semble pas avoir beaucoup pleuré. Elle a cru saisir le moment propice pour dompter un peuple qui la gênait dans ses ambitions. Elle se voit obligée maintenant de soutenir la lutte pour se défendre, et il ne semble pas que ses populations y mettent beaucoup d'entrain. Au premier moment, les Autrichiens et les Hongrois étaient enchantés de s'en aller battre les Serbes, parce qu'ils s'imaginaient qu'on les laisserait faire ; les Slaves de l'empire austro-hongrois étaient moins enthousiastes ; et il semble à présent que la défaite ait mis partout l'inquiétude.

A ne considérer que l'enchaînement extérieur des faits, c'est l'Autriche qui aurait provoqué la guerre, et l'Allemagne serait intervenue ensuite

comme alliée pour l'appuyer. Cependant l'Autriche a prémédité ses actes avec l'Allemagne, et si les premières manœuvres politiques d'où est résulté le conflit européen sont parties de Vienne, la volonté qui les conduisait semble avoir été plutôt à Berlin. Les ambitions et les plans de l'Autriche étaient concertés avec l'Allemagne dans un intérêt commun que l'on peut entrevoir sans être versé dans la politique. L'Allemagne, tenant la Serbie par l'Autriche, et dominant elle-même à Constantinople, devenait maîtresse de l'Orient. De cette domination l'Autriche n'aurait été qu'un auxiliaire et un instrument. Ses responsabilités dans le fait de la guerre semblent être celles d'un complice principal et nécessaire plutôt que celles d'un véritable auteur. 0) Son rôle est celui que lui a fait la politique de son gouvernement, et ce n'est pas un sentiment profond de toutes les nations dont est composé l'empire austro-hongrois qui le lui a inspiré. Au moment décisif, quand il est apparu que la Russie n'abandonnerait pas la Serbie au bon plaisir de l'Autriche, celle-ci a paru effraj^ée du danger où elle s'était mise et elle a semblé disposée à négocier ; alors est intervenu le vrai maître de la coalition austro-allemande, et Guillaume II, en déclarant la guerre à la Russie, a entraîné l'Autriche

(1) La question spéciale des responsabilités immédiates dans ia guerre présente a été fort bien traitée par MM. Durkheim et Denis, Qui a voulu la guerre ? (Paris, 1915).

avec lui dans la lutte suprême pour la souveraineté de l'univers. Ici donc rien de grand: politique assez louche et ambitions subalternes, groupe de peuples à qui la guerre, si elle iourne mal pour ceux qui l'ont voulue, sera une occasion de se diviser plutôt que de se rallier autour de la vieille dynastie qui les a successivement accaparés.

Les Serbes luttent pour l'indépendance, et courageusement. Ils savent pourquoi ils se battent. Ils ne voulaient point la guerre, étant peu en état de la soutenir, et ils étaient allés jusqu'à l'extrême limite des concessions lorsque l'Autriche prétendit instituer chez eux une enquête sur le meurtre de François-Ferdinand. Celte réclamation n'étant qu'un prétexte, et les Serbes étaat d'ailleurs assurés que la Russie ne les laisserait point écraser par l'Autriche, ils ont fait bonne contenance, ils ont même battu les Autrichiens, et ils se disposent à libérer leurs frères des provinces que l'Autriche avait pensé s'assujettir. On voit bien ce qu'ils veulent et où ils vont.

Pour l'immense Russie la paix n'était pas qu'un avantage, c'était presque une nécessité. Du moins paraît-on l'avoir cru à Berlin et à Vienne. La Russie sortait à peine d'une crise politique et se relevait d'un désastre militaire ; elle avait, en effet, plutôt besoin de tranquillité. Est-ce seulement la question d'influence politique dans les Balkans qui a poussé le tsar à s'opposer nettement aux prétentions autrichiennes? A-t-il voulu avant tout résister

à la poussée austro-allemande vers l'Orient? Il est permis d'en douter. Le tsar et ses conseillers peuvent supputer les inconvénients de l'influence autrichienne dans les roj^aumes balkaniques et ceux de la pénétration allemande en Asie occidentale; le peuple russe est moins accessible à ces considérations qu'au sentiment de la confraternité slave. Et de ce sentiment aussi, que sans doute il ne pouvait s'empêcher de partager, le tsar s'est fait l'interprète. Les ennemis de la Serbie avaient compté sur l'intérêt certain, immédiat, que la Russie avait à ne pas bouger. Ils n'ont pas compris, peut-être n'étaient-ils pas capables de comprendre le sentiment qui ne lui permettrait pas d'abandonner les Serbes à leur sort.

Nicolas II l'avait cependant exprimé en toute simplicité à l'empereur d'Allemagne dans sa dépêche du 29 juillet 1914 : « Une guerre honteuse a été déclarée à une faible nation ; je partage entièrement l'indignation qui est immense en Russie. Je prévois que très prochainement je ne pourrai plus longtemps résister à la pression qui est exercée sur moi et que je serai forcé de prendre des mesures qui conduiront à la guerre. Pour prévenir le malheur que serait une guerre européenne, je te prie, au nom de notre vieille amitié, de faire tout ce qui te sera possible pour empêcher ton alliée d'aller trop loin. ))(0 L'extrême candeur de cet appel

(1) Livre jaune, 209.

en démontre la sincérité. D'autre part, en reprenant la question du point de vue politique, le ministre de Nicolas II a pu écrire en toute raison, le 2 août, aux représentants de la Russie à l'étranger : « Sa Majesté l'Empereur s'était engagée vis-àvis de l'Empereur d'Allemagne à n'entreprendre aucun acte agressif tant que dureraient les pourparlers avec l'Aulriclie. Après une telle garantie et après toutes les preuves de l'amour de- la Russie pour la paix, l'Allemagne ne pouvait ni n'avait le droit de douter de notre déclaration, que nous accepterions avec joie toute issue pacifique compatible avec la dignité et l'indépendance de la Serbie. Une autre issue, tout en étant complètement incompatible avec notre dignité, aurait certainement ébranlé l'équilibre européen en assurant l'hégémonie de l'Allemagne. ))(i)

Si l'on en croyait les plus fortes têtes de l'Allemagne contemporaine, ce serait l'Angleterre, l'Angleterre seule, qui aurait voulu et déchaîné la guerre afin d'anéantir la tout inofiensive, la toute pacifique Germanie. Dans la profondeur de sa haine pour l'Allemand, elle aurait fait taire l'antipathie et tous les griefs qu'elle avait contre le Russe. Un roi mort, qui fut en son temps un artisan de concorde européenne, mais qui sans doute avait un autre idéal que l'asservissement de l'univers à la domination

1) Livre jaune, 216.

(les Allemands disent : à la culture) allemande, est nommément désigné comme l'auteur de l'encerclement préparé pour étouffer le légitime essor de l'expansion germanique. L'Angleterre se serait proposé tout simplement de tuer l'Allemagne parce que ce concurrent la gênait dans son commerce : le Russe et le Français supporteront le far deau d'une guerre dont elle recueillera tous les avantages. Et les docteurs allemands, qui dénoncent l'abominable ruse avec toute l'indignation qu'elle doit inspirer aux âmes justes, oublient de voir que, si l'Angleterre était réellement ofïusquée des progrès considérables du commerce allemand, inquiétée par le développement du militarisme allemand, agacée par les prétentions allemandes, sur la question de la guerre avec l'Allemagne elle s'est montrée fort hésitante jusqu'au dernier moment, tellement hésitante que les Allemands euxmêmes semblent avoir pensé que, n'étant point prête d'ailleurs à soutenir une grande guerre européenne, elle se résignerait à les laisser occuper la Belgique pour atteindre et battre plus sûrement la France, puis mater la Russie, pourvu seulement que la guerre ne fût point portée sur les mers, et qu'ils promissent de ne s'annexer ni la Belgique ni une portion nouvelle de notre territoire. Les Allemands avaient compté sur l'égoïsme de l'Angleterre; déçus, ils lui attribuent les intentions les plus perfides. Mais si l'Angleterre avait fait ce qu'ils disent, elle n'aurait pas fait autre chose que ce qu'ils font,

et avec le même droit, — si c'est un droit, — car elle aurait pourvu, coûte que coûte, aux intérêts de son expansion commerciale et à la prépondérance de sa « culture » dans le monde.

Il est trop évident que l'Angleterre ne souhaitait pas la guerre, qu'elle ne l'a pas voulue et que même elle ne s'était pas préparée en vue de cette éventualité. De la part d'une nation aussi prudente, cette négligence serait inconcevable si l'Angleterre avait nourri le noir dessein que lui prête maintenant l'Allemagne. Il est établi que le gouvernement anglais a fait tous ses efforts pour conjurer la guerre, se refusant d'abord à s'engager définitivement vis-à-vis de la France et de la Russie tant qu'il ne s'agissait que de la question serbe, faisant tous ses efforts pour s'entendre avec l'Allemagne afin d'amener un accommodement entre l'Autriche et la Russie, et finalement ne se décidant à prendre les armes contre l'Allemagne qu'après la violation de la neutralité belge. Jusqu'au dernier moment la diplomatie anglaise agit avec une parfaite netteté en faveur de la paix et môme elle a fait confiance à l'Allemagne aussi longtemps qu'elle a pu. D'une part, sir Edward Grey avertissait loyalement l'Allemagne que l'Angleterre ne pouvait pas garantir sa neutralité en toute hypothèse ; mais, d'autre part, il prévenait aussi, le 29 juillet, notre ambassadeur, que le concours de la Grande-Bretagne ne nous serait point assuré par le seul fait que la France serait entraînée dans la guerre à la suite de la

Russie. (1) Le gouvernement britannique a fait tout ce qu'il pouvait auprès de l'Autriche, auprès de la Russie, auprès de l'Allemagne, auprès de la France, en faveur de la paix. Ce sont les ultimatums impératifs de Guillaume II à la Russie et à la France qui ont révélé au gouvernement anglais les intentions de l'Allemagne, et c'est la violation de la neutralité belge qui a fait connaître à l'Angleterre le péril qui la menaçait elle-même. Alors seulement, le 4 août, le gouvernement anglais se résout à envoyer son ultimatum à Berlin : « Vu que l'Allemagne a refusé de nous fournir au sujet de la Belgique les mêmes assurances que celles données la semaine dernière par la France en réponse à notre demande faite simultanément à Berlin et à Paris, nous sommes obligés de réitérer ladite demande et d'exiger qu'il y soit fait... une réponse satisfaisante, qui devra nous être parvenue ici ce soir avant minuit. » (2)

Le 30 juillet, sir Edward Grey avait fait une réponse très noble au chancelier allemand, qui avait voulu acheter la neutralité de l'Angleterre : « Ce que le chancelier nous demande, en somme, est tout bonnement de nous engager à rester les bras croisés pendant que l'Allemagne s'emparerait colonies françaises et écraserait la France elle-

(1) Voir Correspondance du gouvernement britannique relative à la crise européenne (Londres, 1914), 58.

(2) Ibid., 102.

même, pourvu seulement que l'Allemagne, de sa part, s'engage à ne pas s'emparer de territoire français, sauf des colonies. Au point de vue matériel, une pareille proposition est inacceptable, car, tout en ne lui enlevant pas de territoire en Europe, l'Allemagne pourrait écraser la France au point de lui faire perdre sa situation de grande puissance et d'en faire un satellite de la politique allemande. Mais, toutes ces considérations à part, ce serait pour nous une honte que de passer, aux dépens de la France, un pareil marché avec l'Allemagne, une honte telle que jamais l'honneur de notre pays ne se laverait de la souillure. Ce que le chancelier nous demande encore, c'est de faire bon marché de nos obligations et de nos intérêts relatifs à la neutralité belge. Nous ne pouvons non plus, en aucune façon, prêter l'oreille à pareil marchandage (i). »

Ainsi l'Angleterre ne s'était pas lassée d'offrir à l'Allemagne sa collaboration pour la paix; elle lui refusait sa neutralité, on pourrait dire sa complicité pour la guerre. Elle l'a fait en rappelant à l'Allemagne que les considérations d'intérêt matériel ne sont pas les seules qui doivent régler la politique d'un grand pays, que les considérations morales ont aussi leur valeur, que les mots devoir et honneur ont un sens même en politique. Cette leçon que lui donnait l'Angleterre , l'Allemagne s'est

(1) Correspondance du gouvernement britannique relative à la crise européenne, 69.

montrée tout à fait incapable d'en profiter, et quand elle a vu l'Angleterre, après tous ces avertissements, se tourner contre elle, son désappointement s'est traduit dans des accusations plus absurdes encore qu'injustes : pour se débarrasser d'un concurrent dans le commerce mondial, l'Angleterre aurait trahi la cause de la civilisation (i). Ces furibondes clameurs ne peuvent faire que le centre des volontés pacifiques n'ait pas été Londres, et que la volonté de guerre n'ait été à Berlin.

Au fond, l'Angleterre n'était pas si semblable à l'Allemagne que les Allemands lui ont fait l'honneur de le penser. Elle ne songeait pas qu'à ses intérêts. Elle se considérait un peu comme la gardienne de l'équilibre européen; peut-être se repentait-elle d'avoir laissé écraser et mutiler la France en 1871 ; en tout cas, elle paraît avoir très bien compris le danger qu'il y aurait pour la « culture » universelle, pour la liberté de tous les peuples, et non seulement pour son propre commerce, à ce que les Allemands suppriment en fait les nationalités voisines, Hollande, Belgique, France. L'Angleterre aurait été aveugle si elle n'avait reconnu dans les prétentions allemandes une tentative de

(1) M. A. von Harnack, entre autres, a formulé ce reproche, et il a osé répondre à des savants anglais qui lui avaient adressé une respectueuse protestation : « L'Angleterre croit l'heure venue de nous anéantir. Pourquoi veut-elle nous anéantir ? Parce qu'elle ne peut supporter notre force, notre activité, notre prospérité. 11 n'y a pas d'autre explication. » Internationale Monatschrift, octobre 1914, p. 26.

domination universelle qui renouvelait, à un siècle de distance, l'effort de Napoléon. Elle s'est donc résignée à la guerre, elle s'est décidée à la faire, elle met de l'ardeur à la soutenir, parce qu'elle ne veut pas subir le genre de paix que l'Allemagne voudrait imposer à toute la terre. Que l'Allemagne se gouverne despotiquement s'il lui plaît d'être ainsi gouvernée, l'Angleterre y consent comme nous. Que l'Allemagne gouverne despotiquement et l'Europe et le monde, l'Angleterre n'y consent ni pour l'Europe, ni pour le monde, ni pour ellemême. C'est pourquoi elle a pu très sincèrement s'élever contre la violation par l'Allemagne de la neutralité belge, parce que dans cette atteinte à l'indépendance d'un peuple voisin elle voyait une atteinte au droit commun des peuples et une grave menace pour sa propre sécurité. Les Allemands mettront du temps à s'apercevoir que leur folle envie de gouverner le monde est précisément ce qui soulève tout le monde contre eux.

La résistance de la Belgique paraît les avoir surpris, puisqu'elle a provoqué chez eux une crise de fureur qui ne semble pas en voie de s'apaiser. Ils ont trouvé bon de feindre que la Belgique s'était empêchée d'agir selon ses véritables intérêts, qu'elle s'était imprudemment liée par des traités avec l'Angleterre et la France, et qu'elle s'était ainsi perdue en refusant aux Allemands un service qui ne lui aurait rien coûté. Les Allemands ne se sont pas demandé un seul instant si le service qu'ils réclamaient

des Belges ne leur aurait pas été rendu contre d'autres, que les Belges n'avaient pas le droit de leur livrer. Ils n'ont pas pensé que les Belges, par le seul fait de leur donner libre passage, s'alliaient avec eux contre nous, et que, neutres, ils ne devaient point prendre le parti de leurs voisins d'Allemagne contre leurs voisins de France. Ils ne savent pas reconnaître chez les autres un sentiment qu'euxmêmes n'ont pas, le sentiment du droit. Les Belges n'ont pas eu l'idée de nous trahir, pas plus qu'ils n'avaient l'idée de trahir les Allemands en notre faveur; mais les Allemands ne se sont même pas doutés qu'ils sollicitaient les Belges à une trahison. Ils n'étaient pas en mesure de sentir la sincérité de la réponse qui fut faite à leur sommation : « Si, contrairement à notre attente, une violation de la neutralité belge venait à être commise par la France, la Belgique remplirait tous ses devoirs internationaux, et son armée opposerait à l'envahisseur la plus vigoureuse résistance... La Belgique a toujours été fidèle à ses obligations internationales... L'atteinte à son indépendance, dont la menace le gouvernement allemand, constituerait une flagrante violation du droit des gens. Aucun intérêt stratégique ne justifie la violation du droit. » (.1) Mais ce n'est pas seulement par loyauté que les

(1) Correspondance diplomatique relative à la guerre de 191^ {Livre gris), 22.

Belges ont refusé d'être les humbles serviteurs de l'Allemagne, c'est aussi et tout autant parce qu'ils ne voulaient pas être serviteurs. Ils n'étaient pas obligés de se sacrifier pour nous ; et ce n'est pas dans l'intérêt de la France ni dans celui de l'Angleterre que les Belges se sont perdus ; c'était pour sauver leur àme. Les Allemands ne savent pas que les autres peuples ont une âme, et ils ignoraient tout à fait l'âme de la Belgique. Ils ne se doutaient pas que les Belges ne voulaient point être allemands. Il était clair pourtant qu'en ouvrant son territoire à l'armée de Guillaume II, la Belgique ne faisait pas que violer la charte de sa fondation, elle favorisait l'Allemagne, elle contribuait à la victoire de l'Allemagne, c'est-à-dire qu'elle contribuait à l'asservissement de l'Europe et qu'elle préparait en même temps le sien. La question pour elle n'était donc pas de subir une violence passagère afin de préserver ses villes, ses monuments et ses richesses, mais d'entrer dans la confédération germanique et d'être, en ne retenant d'elle-même que son nom, une province de l'empire allemand.

Les Belges ont voulu montrer qu'ils entendaient rester belges ; c'est pour ce motif essentiel que, ne voulant point se livrer eux-mêmes aux Allemands, ils ont protesté d'abord n'avoir pas le droit de leur livrer la France ; et qu'ensuite, au lieu de céder à la poussée de ces violents, afin de garder une chance à leur liberté dans l'avenir ils ont exposé leur pays à la ruine dans le présent. Le

maîlre brutal qui maintenant les écrase ne se ferait pas scrupule, s'il était vainqueur, de les retenir sous son régime d'oppression, il continuerait d'ignorer l'âme belge qu'il foulerait de son lourd talon, et il ne finirait pas d'être fâché contre un peuple qui ne saurait pas apprécier les bienfaits de la (( culture allemande ».

Quant à nous autres Français, les Allemands veulent se persuader qae nous étions en proie depuis 1871 à une frénésie de revanche pour la défaite qu'ils nous avaient infligée en ce temps-là ; ce serait en vue de cette revanche que nous nous sommes ligués avec les Russes, auxquels n'allaient pas naturellement nos sympathies, et que finalement nous nous sommes jetés dans les bras de l'Angleterre, notre vieille ennemie; cet appétit de vengeance aurait toujours fait obstacle au sincère eff'ort que tentaient les Allemands pour se rapprocher de nous et nous prendre comme auxiliaires, comme premiers bénéficiaires de leur œuvre de paix.

Or il ne semble pas que ce désir de revanche nous ait grandement tourmentés. Nous avons été humiliés, et doublement, en 1870, par l'impéritie de nos dirigeants, la facilité des grands succès allemands, et par les défaites mêmes. De tout cela nous aurions pu nous consoler, et nous nous sommes en effet consolés en nous réorganisant politiquement et militairement. Si nous n'avons pas cessé de souffrir, si l'idée, la crainte — non le désir —

d'une guerre éventuelle n'a pas cessé d'être présente à notre esprit, si nous n'avons pas pu nous empêcher de voir toujours dans l'Allemand un ennemi, c'est d'abord qu'il nous avait mutilés, nous ravissant des provinces qui ne voulaient pas être à lui, nous enlevant des frères qui voulaient rester nôtres. L'Allemagne n'a pas fait que nous humilier, elle a froissé profondément notre conscience nationale en lésant le droit des Alsaciens-Lorrains, et elle nous a blessés au cœur. Cette blessure qu'elle nous avait faite, elle-même a pris soin de l'entretenir, de l'envenimer. Notre douleur, malgré tout et malgré nous, se serait, à la longue, apaisée, si le joug de l'Allemagne avait été moins pesant sur nos anciens compatriotes, si ces derniers s'étaient accoutumés à être allemands, si nous avions pu être assurés que l'Allemagne, satisfaite et honteuse de ce premier larcin, était désormais disposée à respecter notre indépendance nationale et ne cherchait pas l'occasion de nous ruiner à fond dès que nous refuserions de nous laisser conduire et absorber par elle. Nous ne pouvions oublier l'injustice de 1871, parce qu'elle durait, parce qu'elle restait vivante à notre frontière orientale. Nous ne pouvions oublier le danger de guerre avec l'Allemagne, parce que réellement l'Allemagne nous menaçait. ,Si ce danger a été pour nous une obsession, une sorte d'idée fixe, c'est elle, beaucoup plus que nos nationalistes, qui en est cause. Et si la France, au début de la guerre, a répondu sans murmure à

l'appel de son gouvernement, si elle s'est levée tout entière, empressée, courageuse et digne, ce n'est point qu'elle s'abandonnât à la joie sauvage d'une revanche ardemment désirée, c'est qu'elle allait enfin tâcher de se sauver elle-même du péril qui l'inquiétait depuis plus de quarante ans et qui maintenant se réalisait. A cette volonté de vivre s'associait l'espoir de délivrer les frères que la violence a séparés de nous ; mais c'est d'abord pour nous défendre que nous avons pris les armes.

Pas plus que le pays notre gouvernement ne voulait la guerre et il s'est associé de bonne foi à tout ce que l'Angleterre et la Russie ont tenté pour résoudre pacifiquement le conflit créé par l'Autriche. Il n'a rien fait pour exciter l'opinion en faveur de la guerre ; il a même travaillé à entretenir dans la nation jusqu'à la dernière heure les espérances de paix qu'il voulait conserver lui-même. La proclamation qui accompagnait le décret de mobilisation était pour expliquer que la mobilisation n'est pas la guerre et qu'elle était, dans la circonstance, le meilleur moyen de sauvegarder la paix. C'était presque du pacifisme à une heure où l'on aurait pu trouver plus expédient de ne faire appel qu'au sentiment patriotique.

La France, comme la Belgique, comme la Serbie, combat pour l'existence, elle combat pour rester elle-même et n'être point assujettie à l'Allemagne. Les Allemands, qui n'estiment et n'admirent que les Allemands, nous ont méprisés au delà de nos

mérites en supposant que nous étions follement désireux de la guerre et incapables de la soutenir. La guerre, nous ne la voulions pas, nous la redoutions. Nous pouvons bien dire aujourd'hui que nous ne la voulions pas assez, que nous aurions dû la vouloir, nous défier davantage de l'adversaire qui nous guettait, voir ou tendaient ses armements croissants, et, comme tous ses efforts allaient à l'asservissement du monde, diriger tous les nôtres vers une défense qui était celle de notre vie nationale et de la liberté universelle. Nous nous sommes beaucoup trop laissé endormir aux, assurances pacifiques de l'Allemagne, et nous n'avons pas assez vu qu'elle ne nous donnerait la paix que dans l'obéissance. Mais, la guerre s'imposant à nous, nous la faisons, sûrs de notre bon droit, sans défaillance, avec un espoir et une confiance que l'expérience de 1870 empêchait d'être dans nos cœurs avant les événements présents.

L'agression allemande nous a rendus à nousmêmes. Nous avons compris qu'il fallait vaincra ou mourir, et nous avons voulu vaincre. Les insuccès du commencement ne nous ont point abattus. Non seulement la mobilisation s'était faite sans incident, sans tumulte et sans regret, chacun se rendant simplement au poste que lui assignait le devoir ; mais quand nos armées reculèrent devant l'ennemi, quand des flots d'émigrés arrivèrent des pays envahis, avec le bruit des sauvages exploits qu'accomplissaient les armées allemandes, ni ces

malheureux chassés de leur terre ne s'abandonnaient au désespoir, ni les populations qui les recevaient ne prenaient peiir. On sentait le danger de la France, mais on ne voulait pas croire qu'elle y succomberait, on savait bien qu'elle sacrifierait tout, comme la Belgique, à l'indépendance de son avenir. Nous sommes dominés par le même sentiment que les Belges : « Nous ne voulons pas être allemands. » Et ce sentiment est chez nous d'autant plus intense que l'on est plus rapproché de la frontière allemande, plus exposé aux convoitises du barbare. Tant que nous vivons, nous voulons vivre, et ce qui nous donne force maintenant contre l'envahisseur, ce n'est ni un appétit de conquête ni la haine que mériterait un ennemi fanatique, cruel et injuste, c'est l'amour de notre vieille France, qui est notre tout, que nous voulons garder, que nous voulons sauver.

D'ailleurs, si nous ne vantons pas notre culture, nous savons bien aussi que la ruine de la France ne serait pas un gain pour la civilisation, et qu'en nous opposant à la tyrannie allemande, nous ne faisons point échec au progrès de la vérité et de la justice en ce monde, que nous leur assurons, au contraire, quelques chances d'avenir, que nous protégeons contre la rage de l'exterminateur une portion notable du patrimoine de l'humanité.

Cependant l'Allemagne se prétend innocente comme l'enfant qui vient de naître, douce comme l'agneau, et elle n'attend pas qu'on célèbre ses

vertus, elle les exalte par toutes les voix de ses pasteurs et de ses docteurs, dans le temps même où elle n'étale aux yeux du monde que sa force brutale et son mépris de tout droit public et privé. Nation de proie qui proteste hautement n'avoir voulu que la paix, parce qu'elle aurait préféré satisfaire, sans risquer les chances des combats, son appétit de domination. L'Allemagne crie qu'on l'a forcée à la guerre, parce qu'on ne lui a pas permis de régir l'Europe et le monde au gré de ses ambitions. La guerre, elle l'a longuement préparée, et, au dernier moment, elle l'a voulue, quand aucun de ceux qu'elle combat n'était décidé à la faire. Elle était derrière l'Autriche menaçant l'indépendance de la Serbie ; elle s'est démasquée en jetant son ultimatum à la Russie, puis à la France, sachant fort bien que ni la Russie ni la France ne pouvaient se rendre aux injonctions de l'empereur d'Allemagne ; quand l'Angleterre l'a menacée à son tour, elle-même a répondu qu'elle ne pouvait arrêter sa mobilisation commencée ; certes, l'intervention immédiate de l'Angleterre dérangeait ses plans ; mais elle n'ignorait pas que l'Angleterre ne pourrait de sitôt envoyer sur le continent une armée considérable ; et elle s'est dit que, passant sur la Belgique, elle pourrait prendre Paris et anéantir l'armée française avant que les Russes eussent eu le temps de concentrer leurs troupes à sa frontière orientale, puis qu'elle se retournerait contre les Russes et les écraserait avec le concours

de l'Autriche ; après quoi la culture allemande et les Allemands seraient les maîtres de l'univers, l'Angleterre à elle seule ne pouvant plus s'opposer à leurs progrès. C'est pour la réalisation de ce plan grandiose, longuement mûri, que l'Allemagne, confiante en sa force et avide de butin, s'est lancée dans une guerre que personne autre qu'ellemême ne lui a imposée.

L'échec ne l'a même pas encore instruite à dissimuler ses ambitions. Provisoirement maîtresse de la Belgique, elle s'y comporte comme si désormais la Belgique était à elle ; non contente de la ravager, de la rançonner, de la piller, elle ne permet pas qu'un archevêque, tout en recommandant à la population civile de subir une occupation étrangère qu'il n'est pas dans son rôle ni dans ses moyens de combattre, dise, pour raffermir le courage de son peuple et le consoler dans une si cruelle épreuve, que la Belgique n'appartient toujours qu'à elle-même. Les Allemands s'imaginent qu'un peuple est une propriété sur laquelle on n'a qu'à mettre la main si l'on est assez fort pour la prendre. Ainsi nous prirent-ils jadis l'Alsace et la Lorraine; ainsi sont-ils disposés à prendre encore et à prendre toujours. Eux aussi peut-être en viendront bientôt à ne plus faire la guerre que pour défendre leur existence; mais ils n'en sont pas encore là, ou du moins ils se défendent de l'avouer, et ce n'est pas par là qu'ils ont commencé. Ils n'ont pas fini de vouloir mettre « l'Allemagne par dessus

tout ». Leur foi reste entière dans l'excellence de leur culture et ils continueront de vouloir répandre cette culture sur le monde, sans s'apercevoir que le monde 3^ répugne.

La culture allemande n'exige de ses apôtres aucun désintéressement ; elle-même excite leurs convoitises, n'étant qu'un eftbrt raisonné, méthodique, scientifique, vers la domination par la puissance des armes, non par celle de l'idée. Car on serait fort empêché de trouver au fond de la culture allemande une autre idée dominante que celle même de la domination allemande. La guerre que font les Allemands n'est rien moins qu'une croisade pour le triomphe de l'idéal chrétien dans le monde ; c'est le règne de l'Allemagne, non le règne de Dieu, qu'ils veulent établir.

Il est vrai que de tous les belligérants les Allemands sont ceux qui se réclament le plus de Dieu. Les autres peuples appellent Dieu à leur secours ; les Allemands ne prennent pas cette peine ; ils sont sûrs de l'avoir avec eux. Est-ce que Dieu n'est pas le dieu des Allemands ? Lui aussi est conquis, enrégimenté ; aussi bien n'est-il guère qu'un officier général dans la suite de l'empereur, qui le traite familièrement. Ce vieux dieu est l'esprit de l'Allemagne, son génie tutélaire, l'expression mystique de sa force. Il n'est pas la personnification d'un grand idéal humain, d'une civilisation vraiment universelle dans son principe et ses tendances, mais de la culture allemande, c'est-à-dire de la science

mise au service des intérêts les plus étroitement allemands et des convoitises allemandes. Le dieu des Allemands est la personnification d'un appétit national, et il n'apparaît grand que parles proportions colossales de cet appétit qu'il figure. Il appartient à l'équipement militaire de son peuple comme une cocarde ou la pointe d'un casque. Le peuple se croit religieux parce qu'il porte cet emblème, et pour la même raison l'armée allemande doit être censée irréprochable. Tout dernièrement, le plus grand théologien de Guillaume II, M. Adolf von Harnack, osait encore dénoncer ce qu'il appelait les calomnies de la presse étrangère contre l'armée allemande, « si noble et de moralité si austère » (i) (iinser herrliches iind sittenstrenges Ileer). Le dieu des Allemands inspire à ses fidèles une grande admiration pour eux-mêmes, et les atrocités qu'ils peuvent commettre en faisant sa guerre ne sont point péché devant ses yeux. Le dieu des Allemands est une forme de l'orgueil allemand. Ce n'est pas pour lui qu'on se bat, c'est lui qui, avec les Allemands et par eux, se bat pour l'Allemagne. Guillaume II écrivait naguère que ce dieu avait inspiré son grand-père Guillaume I^r pour la fondation de l'empire allemand ; sans doute a-t-il inspiré aussi Guillaume II pour la guerre présente. Le dieu des Allemands est un très vieux dieu. Lorsque les rois de Ninive, grands tueurs d'hommes et voleurs de contrées, faisaient le récit olïiciel de leurs expé-

(1) Internationale Monatschrift, octobre 1014, p. 28.

ditions, ils ne manquaient pas d'écrire : « Avec la protection du dieu Assur mon seigneur, je marchai contre tel pays. » Le dieu portait le nom même du peuple ; Assur était l'Assyrie, Assur était l'Assyrien. Le dieu des Allemands est l'Allemagne, il est l'Allemand. Son nom sur les drapeaux de rAllemagne n'empêche pas la guerre voulue par Guillaume II d'être d'intérêt purement allemand, et même il ne signifie pas autre chose que cet intérêt, que le furieux désir d'abattre au profit de l'Allemagne les peuples voisins des Allemands. La guerre de Guillaume II n'est pas plus religieuse au fond que ne le furent celles de Sennachérib et de Nabuchodonosor. L'invocation du dieu des Allemands ne fait qu'en accentuer le caractère de nationalisme étroit et avidement égoïste.

Ce qu'il y a de religion dans la politique de la Turquie, dans celle de l'Italie, dans celle de la Roumanie, ne pèsera pas lourd sur les balances de l'histoire. La Turquie a pensé faire au bon moment une diversion utile pour l'Allemagne et l'Autriche, et tirer de cette diversion un abondant profit pour elle-même. Si elle n'y recueille qu'un supplément de défaites et un nouveau démembrement, la gloire d'Allah n'y sera pas beaucoup compromise, vu que c'est la fortune des Turcs, non celle de l'Islam, qui est en cause. Allah n'aurait pas lieu d'être beaucoup plus fier si la victoire des Allemands plaçait définitivement l'empire turc sous leur tutelle, que si la victoire des Alliés vient à chasser Mahomet V de Constantinople. L'Italie et la Roumanie ont l'air

d'hésiter, craignant d'intervenir trop tôt ou trop tard dans le conflit pour pouvoir s'agrandir au détriment d'un vaincu. « Égoïsme sacré », a dit fort justement un homme d'État italien. Religion de moindre envergure, mais de même sorte que celle du dieu allemand. Admettons à leur honneur que les gouvernements prudents de ces deux peuples attendent surtout le moment propice pour libérer les hommes de leur sang que la rapace maison de Habsbourg a englobés dans sa mosaïque de nations. Et l'on pourrait se demander si l'Europe est encore chrétienne ou si elle l'a jamais été. Car le christianisme a proclamé la fraternité des peuples ou plutôt la fraternité de tous les hommes sans distinction de nationalité. Or ce sont les nations prétendues chrétiennes qui maintenant s'exterminent sans pitié. Le christianisme est-il donc en train de se détruire lui-même ou bien n'existe-t-il déjà plus ? Aurait-il passé sur le monde comme un rêve d'immortalité bienheureuse, sans y laisser seulement le souvenir de la loi d'amour qu'il disait être la sienne? Les dieux qu'il avait supplantés semblent ressuscites. Assur de Ninive, Marduk de Babylone, Amon de Thèbes, Jupiter Capitolin revivent dans le dieu des Allemands. Que fait cependant le dieu des chrétiens? Chefs et peuples se conduisent comme s'ils ne le connaissaient pas. Mais la terre est encore pleine de ses représentants officiels, et sans doute n'auront-il pu rester muets devant la crise présente, le plus formidable démenti qui ait été porté à leur foi depuis qu'elle existe.

Les Religions

On est stupéfait du peu qu'ont trouvé à dire l'Évangile et l'Église. Le temps n'est pas de longuement spéculer sur les causes tant éloignées que prochaines des attitudes qu'ont prises devant la guerre présente et les ministres de l'Évangile et le pontife de l'Église romaine; peut-être convient-il néanmoins de les indiquer, non pour susciter, en une heure aussi grave, quelque polémique inutile, mais pour expliquer par des exemples typiques ce qui apparaît à l'observateur désintéressé. Les égards que nous devons avoir pour la foi d'autrui ne sauraient aller jusqu'à nous ôter le droit de professer ce que nous pensons entrevoir de vérité.

L'Évangile, le pur Évangile, compte d'innombrables prédicateurs dans les communautés chrétiennes qui sont issues de la Réforme, et jamais plus belle occasion ne pouvait s'offrir à eux de proclamer le grand enseignement de Jésus touchant la fraternité des hommes, avec les conséquences qui découlent de ce principe. Combien rares pourtant sont les voix qui se sont élevées pour rappeler la doctrine du prophète galiléen, et combien peu d'écho ces voix ont trouvé I

Un vénérable pasteur, M. C.-E. Babut, de Nîmes, a écrit à M. E. Dryander, premier prédicateur de la

cour à Berlin, afin de lui soumettre un projet de déclaration qui pourrait être signé par tous les (( chrétiens d'Allemagne, d'Angleterre, d'Autriche, de France, de Russie, de Belgique et de Serbie », sans distinction de confession religieuse, les termes de la déclaration étant conçus de telle sorte qu'ils pussent être admis — comme ils semblaient devoir l'être — par tous ceux qui font profession de croire en Jésus. La lettre du pasteur français et la réponse du pasteur allemand (i) sont instructives à des titres divers, et de leur ensemble paraît se dégager une conclusion de portée générale, non seulement sur le peu de place que tient effectivement l'idée évangélique chez les peuples qui se disent chrétiens, mais sur l'impossibilité de plus en plus évidente de résoudre par l'Évangile le problème humain tel que le posent en toute son acuité les événements présents.

M. Babut voulait faire déclarer par tous les hommes de foi qui ont été baptisés au nom de Jésiis- Christ :

« 1» que profondément attachés à leurs patries respectives, ils ne veulent rien faire ni dire qui ne soit en harmonie avec le sincère et ardent patriotisme qui les anime ;

« 2o mais qu'en même temps ils ne peuvent oublier ni méconnaître que Dieu est le dieu de toutes les nations et le père de tous les hommes; que Jésus-

(1) On peut les lire dans Foi et Vie, 16 nov. 1914.

Christ est le sauveur de tous, qu'il a commandé aux siens de se regarder et de s'aimer comme des frères, et que sur le terrain de la foi évangélique il n'y a plus, comme l'affirme saint Paul, Juif et Grec, Barbare et Scythe, — et par conséquent il n'y a plus Allemand et Français, Autrichien et Russe, mais Christ en toutes choses et en tous.

« En conséquence, ils s'engagent, sous le regard et avec l'aide de Dieu, à bannir de leurs cœurs toute haine pour ceux qu'ils sont obligés d'appeler momentanément des ennemis et à leur faire du bien si l'occasion leur est offerte ; à employer toute l'influence dont ils peuvent disposer pour que la guerre soit conduite avec autant d'humanité que possible, pour que le vainqueur quel qu'il soit n'abuse pas de sa force, pour que les personnes et les droits des faibles soient respectés ; à continuer à aimer d'un amour fraternel leurs frères en la foi, à quelque nationalité qu'ils appartiennent, à prier Dieu pour toutes les victimes de la guerre sans distinction, à lui demander avec instance qu'il fasse bientôt succéder aux horreurs de la guerre les bienfaits d'une paix juste et définitive, et qu'il fasse tourner à l'avancement de son règne les malheureux et cruels événements auxquels nous assistons. »

Les catholiques pourraient presque regretter que ces principes n'aient pas été proclamés par le pape Benoît XV et que celui-ci ne les ait point affirmés d'abord comme la pure expression des sentiments

et des intentions qui animent dans les circonstances présentes le chef de l'Église romaine. Nul ne contestera l'esprit évangélique de M. Babut. Nous pouvons nous flatter qu'il subsiste encore au moins un chrétien dans le monde et que ce chrétien est français. La lettre du pasteur de Nîmes était datée du 4 août ; M. Dryander a répondu le 15 septembre.

Sans hésitation le prédicateur de Guillaume II approuve les propositions de M. Babut; et plus résolument encore lui et les deux collègues qu'il s'est adjoints pour sa réponse refusent d'y donner un assentiment qui semblerait les engager eux-mêmes et rappeler un devoir à leurs concitoyens. « Nous les rejetons, écrivent-ils, parce qu'il ne doit pas y avoir la plus lointaine apparence que, d'après nous, on ait besoin en Allemagne d'un avertissement ou d'un effort quelconque pour que la guerre soit conduite en accord avec ses principes chrétiens et suivant les exigences de la miséricorde et de l'humanité. Pour notre peuple tout entier comme pour notre état-major, il va de soi que la lutte ne doit être conduite qu'entre soldats, en épargnant soigneusement les gens sans défense et les faibles, et en prenant soin des blessés et des malades, sans distinction. Nous sommes convaincus, en pleine connaissance de cause, que cette règle est celle de notre armée tout entière, et que, de notre côté, on combat avec une maîtrise de soi, une conscience et une douceur dont l'histoire universelle n'offre peutêtre pas d'exemple jusqu'ici. » C'est uniquement à

l'égard des ennemis de l'Allemagne que s'impose « une protestation de la conscience chrétienne »• Nulle part n'est à faire aux Allemands dans les responsabilités de la guerre. « Que si hypocritement l'Angleterre nous reproche la violation brutale de la neutralité belge, la réponse à ce prétexte cousu de fil blanc va de soi : quand on lutte pour sa vie, on ne se demande pas si l'on enfonce dans le combat le portail de son Voisin. » Les Allemands ressemblaient « à un homme paisible qui serait assailli en même temps par trois hyènes altérées de sang ». « Si nous devions en notre qualité d'Allemands signer une déclaration comme celle que vous nous proposez, ce ne pourrait être qu'après que des chrétiens anglais, français et russes auraient d'abord flétri publiquement l'infamie de l'attaque, le crime sacrilège qui seul a rendu cette guerre possible. » Compatissant aux illusions des patriotes français touchant le cours de la guerre, M. Dryander — le 15 septembre I -^ pensait devoir ajouter à sa lettre « quelques déclarations officielles » du gouvernement allemand qui montraient (( la situation sous son vrai jour ». Il concluait en disant : « Notre sainte colère et la condamnation morale que nous portons devant Dieu sur la politique de nos ennemis s'adressent aux peuples et aux gouvernements. Quelle part de responsabilité incombe à chacun des membres de la nation. Dieu seul le sait. Mais, de par la loi de la solidarité, chacun porte la faute de son peuple et les consé-

quences de cette faute, comme il aurait part à l'honneur de son pays. Rien ne nous empêche pourtant de dire que nous considérons tous les hommes comme des frères en Christ, à quelque nation qu'ils appartiennent, et que nous les traiterions comme tels, si l'occasion s'en présentait. »

Le ciel nous préserve d'avoir à subir jamais la charité du pasteur Dryander ! Le bienfait nous en tomberait de si haut que la reconnaissance nous serait difïicile. Cette réponse à l'évangélique M. Babut n'a retenu de l'Évangile que la fausse prière du pharisien : « Je te rends grâce, ô Dieu, de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont voleurs, injustes et adultères ! » Le christianisme ici n'est que de surface ; c'est le vêtement baptismal dont l'Allemand recouvre sa nudité pour se dire parfait disciple de Jésus. Il n'y a toujours par dessous que l'orgueil allemand. Au pédantisme des savants allemands, à l'orgueil intellectuel qui leur fait regarder l'Allemagne comme le centre de toutes les lumières, correspond l'orgueil spirituel — non moins inintelligent — des hommes d'Église allemands qui leur fait voir dans l'Allemagne le paradis de la pure foi et de toutes les vertus. On peut conjecturer que M. Dryander, prédicateur de la cour, s'abstient de commenter l'Évangile à son impérial maître, parce que, ce faisant, il aurait l'air de supposer fort injurieusement que Guillaume II n'en est pas pénétré jusque dans la moelle de ses os. La plus élémentaire sagesse et la

plus simple considération de nous-mêmes — sans parler des autres — nous apprennent que l'intelligence de tout homme et aussi sa valeur morale sont limitées. Les Allemands paraissent tout étonnés de se voir si intelligents et si parfaits. C'est sans doute qu'ils se connaissent mal ; car il est impossible que leur esprit n'ait des bornes, leur science des lacunes, et qu'il ne se remarque même plus d'un accroc à leur vertu. Tout le monde est maintenant édifié sur « la miséricorde », « l'humanité », « la maîtrise de soi », « la conscience », « la douceur » avec lesquelles l'état-major allemand, l'armée allemande ont conduit leurs opérations en Belgique et en France.

M. le pasteur Dryander, ministre du saint Évangile, prend la Belgique pour une simple porte que l'Allemagne enfonça par mégarde en luttant pour sauver sa vie. M. A. von Harnack, bibliothécaire de la cour où M. Dryander est prédicateur, compare la même Belgique aux pains sacrés que l'antique David mangea, dit l'Écriture, faute d'autres provisions, pour ne pas mourir de faim. Ni le pieux prédicateur ni le savant bibliothécaire n'ont daigné penser que la Belgique, c'étaient les Belges, et que les Belges étaient des hommes, et que ces hommes avaient un droit, la propriété de leur sol et d'euxmêmes, les Allemands, d'autre part, à moins que leur dieu ne leur ait donné des droits particuliers sur tous les peuples, n'ayant pas celui de considérer Belgique et Belges comme une chose à eux ni

de les encombrer d'une guerre qui ne les regardait pas.

Si les meneurs de l'opinion allemande, chefs politiques, pasteurs et professeurs, étaient capables de se regarder eux-mêmes pour se connaître et se critiquer un peu, au lieu de s'admirer sans réserve, ils verraient bien que l'Allemagne a la principale responsabilité dans les causes éloignées de la présente guerre, puisqu'elle la préparait, qu'elle ne cessait pas d'en menacer l'Europe, et qu'elle comptait sur cette guerre éventuelle pour asseoir définitivement une sorte d'hégémonie que l'Allemagne aurait exercée sur le monde ; ils s'apercevraient aussi que le moindre esprit de conciliation de la part du gouvernement allemand aurait pu, jusqu'à la dernière heure, empêcher le cataclysme, et qu'il n'y a eu de sa part qu'exigences impérieuses suggérées par un fol orgueil et une confiance téméraire dans le succès.

Les « chrétiens anglais, français et russes » n'ont point à « flétrir publiquement » leur gouvernements pour « l'infamie de l'attaque », car « l'infamie de l'attaque et le crime sacrilège qui seul a rendu cette guerre possible » appartiennent à d'autres. Les Allemands sont seuls à penser qu'il y ait « crime sacrilège » à ne se point rendre esclaves des Allemands. Et le ridicule vserait grand de la prétention allemande à réaliser dans cette guerre la perfection de l'héroïsme chrétien, si l'odieux, hélas ! ne l'emportait infiniment sur le ridicule à

raison des crimes véritables, sans nombre, inouïs, dont se souille une armée qu'on a l'audace de nous présenter comme une armée de saints. Si le mot « sacrilège » a encore un sens, il doit s'appliquer à ceux qui se rassasient de meurtre, de viol et de pillage en invoquant le nom de Jésus.

Jésus I Cette figure dont l'auréole éclaira les siècles passés ne serait-elle plus qu'une ombre qui s'efface à l'horizon du nôtre? En vain les chrétiens de la Réforme s'étaient flattés d'en rafraîchir les traits, qu'ils disaient immortels; ils en ont accéléré plutôt l'évanouissement. Pour se convaincre que l'Evangile et le Christ sont bien peu vivants au pays de Luther, dans la patrie du protestantisme, on n'a qu'à lire M. Dryander. Il n'est pas jusqu'à M. Babut, un des rares survivants du christianisme, qui ne nous aide à comprendre pourquoi cette déchéance était inévitable et pourquoi le Christ semble méconnu et oublié partout, même en dehors de cette Allemagne qui se réclame hypocritement de lui. M. Babut ne paraît pas voir que le premier article de sa déclaration n'a pas de sens au point de vue de l'Evangile et qu'il est en pleine contradiction avec le second.

L'Évangile ne connaît pas de patrie, et quand M. Babut déclare vouloir ne rien faire ni dire qui ne soit en harmonie avec le sincère et ardent patriotisme qui l'anime, il détruit par avance ce qu'il affirme ensuite touchant Dieu père de tous les hommes, la fraternité universelle, le devoir essen-

tiel de l'amour; ou bien cette seconde déclaration détruit la précédente. Si nous devons défendre notre patrie contre ceux qui l'attaquent, la guerre est légitime ; mais, si nous sommes tous frères, nous devons nous embrasser, au lieu de nous entretuer. L'Évangile de Jésus ne suppose point la patrie, il la supprime. La guerre entre vrais chrétiens serait chose absurde et inconcevable, s'il existait de tels chrétiens. Car M. Babut lui-même n'est pas chrétien tout à fait, il l'est jusqu'à concurrence de son patriotisme. Avons-nous raison pourtant d'être patriotes, au risque d'être un peu moins chrétiens» ou même pas du tout? Oui sans doute, puisque notre unique espérance de vie est dans notre patriotisme. Le chrétien vraiment évangélique serait celui qui se laisserait tuer sans se défendre et qui d'abord refuserait de prendre les armes, même pour le service de son pajs. Seuls les pacifiques ont droit, selon l'Évangile, au titre d'enfants de Dieu. Que le vrai fidèle s'abandonne aux persécutions, aux souffrances et à la mort : le royaume des cieux lui appartient.

Ce n'est pas que l'idée de la fraternité universelle soit à traiter d'extravagance, et l'impérissable honneur de Jésus sera d'en avoir ébauché le principe en termes plus nets et plus persuasifs que personne avant lui. Mais force est bien de reconnaître que le christianisme a failli perpétuellement et de plus en plus à la réalisation du principe posé par le Christ. Et la raison de cette faillite n'est pas à

chercher du côté de l'humaine imperfection, qui n'est point niable, mais dans la forme même, trop simple, trop imaginaire et trop absolue, que le principe avait prise dans l'Evangile. La fraternité humaine est un idéal à poursuivre : Jésus la présentait comme un fait acquis. Un mèrhe Dieu avait créé tous les hommes et les couvait de sa protection ; cependant le monde allait à sa ruine et les hommes se perdaient dans l'iniquité ; mais Dieu allait venir et, par une subite manifestation de sa puissance, installer dans un règne d'immortelle félicité toutes les victimes de l'injustice ; là, plus de douleurs ni de larmes, plus de crainte ni de mort; ce serait une éternité de joie dans un monde divin.

Rêve sublime et impossible, que les peuples méditerranéens, inquiets et troublés, souffrant dans leurs masses profondes, acceptèrent, sauf à en corriger peu à peu les invraisemblances. Le judaïsme, ardent et malheureux, avait conçu cet espoir enthousiaste plutôt que de rompre avec sa foi. Jésus l'avait accepté comme l'expression de la souveraine miséricorde, en insistant sur la loi d'amour qui devait être celle des fils de Dieu. Pour consoler l'homme de la vie présente, incertaine et souvent cruelle, il lui offrait une place dans la cité bienheureuse que Dieu allait instituer sur la terre. Cette espérance de désespérés n'avait qu'un tort, celui de méconnaître les conditions réelles de l'existence humaine. On l'adopta cependant, on s'y cramponna

longtemps, plusieurs s'y attachent encore, parce que, pour se tenir ferme dans la vie, l'homme a besoin de l'espérance comme d'un appui indispensable. Comment se risquerait-il à un effort où il s'épuise et dont le résultat utile est souvent perdu pour lui, si malgré tout il ne réussissait à croire qu'il ne peine pas ni ne meurt pour rien ? L'illusion n'est pas vaine qui donne du courage pour les renoncements nécessaires.

Mais fragiles étaient les conditions de l'espérance et de l'idéal évangéliques. Le règne de Dieu ne vint pas, et ce fut seulement l'Église qui se constitua sur la terre. D'autre part, les prétendus enfants de Dieu ne se sentaient point frères, bien qu'on leur enseignât qu'ils l'étaient. Ils s'efforçaient bien à croire, mais ils parvenaient mal à réaliser ce qu'ils croyaient. Le mirage de la foi put se maintenir durant des siècles nonobstant la contradiction des réalités, parce qu'on avait tâche plus urgente que de le contrôler. Il fallait continuer de vivre, de lutter, de souffrir, et le ciel en haut, le ciel invisible, consolait toujours des misères d'en bas. Lorsque le choc des peuples se fut un peu apaisé, que la science grecque put renaître, que les sages eurent un temps de réflexion, l'humanité occidentale put raisonner la foi dont moralement elle vivait, puis la discuter.

L'écart énorme que dès l'abord on constata entre l'idéal chrétien et la vie des peuples qui avaient grandi dans l'Église catholique provoqua une pre-

mière crise : on s'en prit à l'Église de ce que le monde était si peu chrétien, comme s'il eût dépendu d'elle que sa croyance fût pleine de réalité ; qu'un Dieu père des hommes fût penché sur eux avec bienveillance, et qu'il eût mis au cœur de tous l'amour fraternel où il les conviait ; que la vie présente n'eût de sens que par l'immortalité future, Dieu lui-même ne devant pas, quoi qu'eût promis Jésus, faire régner un jour la justice en ce monde. Au fond, l'Église, dans une assez large mesure, avait amendé l'illusion évangélique, et l'idée de restaurer le pur Évangile était une autre chimère. Le grand effort du protestantisme ne pouvait aboutir qu'à un résultat : précipiter la dissolution du christianisme occidental en attirant l'attention sur l'inconsistance de son point de départ.

Une bonne partie de l'Allemagne, et la Prusse surtout, est arrivée beaucoup plus tard au christianisme que les peuples méditerranéens. L'idéal chrétien ne l'aura point pénétrée aussi profondément, aussi universellement que ses docteurs aujourd'hui le prétendent. Dans l'ébranlement de l'ancienne foi, qui se produit au xviiie siècle, l'Allemagne a pu paraître un moment se tourner, comme la France, vers un grand idéal d'humanité qui était, en quelque manière, une transformation, une adaptation de l'idéal évangélique. Mais le vieil esprit national s'est réveillé au cours du xix^ siècle, et à la place du dieu de la métaphysique chrétienne, à la place du dieu de l'Évangile, à la place du Christ, on a vu

de l'Ancien Testament, qui tue les Cananéens pour donner leur paj^s à Israël son peuple, renouvelé aussi des antiques divinités de la Germanie , farouches et guerrières , qu'on appréciait pour leur utilité. Les Germains, dit César, estiment seulement les dieux qui leur servent, quorum aperte opibus juvantur. (i>

Le bilan du pur Évangile est établi dans la correspondance de M. Babut et de M. Dryander : l'un nous montre, sans le vouloir, en ses deux propositions, l'essentielle incompatibilité qui existe entre un patriotisme nécessaire à la vie des peuples et le programme du Discours sur la montagne ; l'autre nous fait voir, avec une inconscience vraiment colossale, l'hypocrisie d'un christianisme exterminateur. A en juger du dehors et sur les apparences, ne serait-on pas tenté de proclamer la faillite définitive de l'idéal évangélique ?

A côté de ceux qui ont parlé, ayant à dire quelque chose, il y en a un, plus grand, qui s'est tu, ou qui a parlé tout exprès pour ne rien dire, ce qui revient au même.

Pie X acheva de mourir en voyant le fléau que déchaînaient ses patrons et amis, l'empereur d'Allemagne et l'empereur d'Autriche. Il n'eut pas le temps de voir comment ils menaient leur entreprise. Benoît XV fut élu juste au moment où la

(1) De bello gallico, vi, 21.

guerre allemande montrait en Belgique le caractère que l'on sait. Le nom qu'il choisit avait l'avantage d'interrompre l'alternance monotone des Pie et des Léon, tout en rappelant un des papes les plus instruits et les plus modérés qu'ait eus l'Église. De plus on lui prêtait les grandes vues de Léon XIII et cette intelligence bienveillante des temps présents qui est d'ordinaire désignée sous le nom de libéralisme. Mais le libéralisme d'un pape est toujours limité par sa fonction même, qui ne lui permet pas d'être lui et qui veut qu'il soit pape. Ainsi en est-il de Benoît XV.

Beaucoup néanmoins s'encourageaient à penser que le nouveau pontife allait prendre conscience de la douleur inflnie qui est maintenant au cœur des peuples et qu'il allait la crier bien haut, sans colère de l'âme ni violence du langage, mais pour exprimer l'horreur que doit éprouver, en face d'un pareil massacre, tout homme qui n'est pas un tigre. Il aurait proclamé la honte éternelle d'une civilisation qui aboutit à cette boucherie. II aurait pleuré l'humanité mourante, cette belle jeunesse où il y avait tant d'intelligence, et de courage, et de ressources pour l'avenir des nations, et qui tombe dans la nuit avec nos espérances. Il aurait dit la désolation des foyers, la ruine des campagnes, la destruction des villes, les ruines morales surtout, les crimes amoncelés. Il aurait flétri ceux qui, dès longtemps, avaient soufflé la défiance, la jalousie, la haine, l'appétit du carnage, dans les masses cré-

dules et excitables. Il aurait dénoncé le mystère d'iniquité, le monstrueux forfait de ceux qui avaient voulu la guerre et qui en porteraient devant l'histoire, — lui aurait dit aussi devant Dieu, — la responsabilité. Il pouvait tout dire sans nommer personne, et même il ne devait nommer personne. Il devait faire appel à la conscience de tous devant un juge suprême qui serait cette conscience même de l'humanité. Il devait remontrer à tous que les peuples aussi ont des devoirs sacrés les uns envers les autres ; que les paroles données ne sont pas des mots qui passent ; et qu'une nation n'est pas une proie à dévorer par un voisin plus fort ; et que la guerre n'autorise ni le vol, ni le viol, ni le meurtre des individus inoffensifs, qui n'est toujours qu'un assassinat; et que l'invasion d'un pays ne supprime pas son droit à l'indépendance ; et que la force brutale s'exerçant contre la justice n'est que brigandage. Dans cette justice même il aurait montré la solution du conflit, l'Europe ne pouvant être définitivement pacifiée que si l'on n'y voit plus un seul peuple opprimé. Il aurait terminé par des paroles d'amour, en indiquant l'immense effort qui serait à faire, l'immense bonté qui devrait inspirer cet effort, pour que les peuples revivent après la tourmente, que les âmes se rassérènent, que les hommes apprennent enfin à s'aimer comme le voulait Jésus, que les ruines, toutes les ruines se réparent, qu'un monde nouveau, meilleur que l'ancien, surgisse de ces décom-

bres, et les recouvre, et que soient oubliés les jours ténébreux.

Ce n'est pas un tel discours qu'on nous a fait entendre, mais, après une lamentation assez banale et vague sur les malheurs de la guerre, une déclaration par laquelle Benoît XV se défend d'apprécier les faits de la guerre au point de vue de la justice. Un peu équivoque et déconcertant au premier abord, le texte de cette déclaration solennelle est une confession involontaire de ce qu'est aujourd'hui la papauté. Le successeur de Grégoire VIT et d'Innocent III dit, à propos de la guerre, en son allocution consistoriale du 22 janvier :

S'il ne nous est pas donné de hâter la fin d'un fléau aussi grave, puissions-nous au moins en atténuer les douloureuses conséquences!... Notre mission apostolique ne nous permet pas de faire davantage aujourd'hui. Quant à proclamer qu'il n'est permis à personne, pour quelque motif que ce soit, de léser la justice, c'est sans aucun doute le plus haut devoir qui incombe au Souverain Pontife, constitué par Dieu comme son interprète suprême ; et nous le proclamons sans détour, réprouvant hautement toute injustice, de quelque côté qu'elle ait été commise. Il est inutile pour cela d'engager l'autorité pontificale dans le litige même des belligérants. À coup sûr, pour tout esprit pondéré, il est manifeste que, dans cet effroyable conflit, le Saint-Siège, sans cesser de s'en préoccuper avec une extrême attention, est tenu de garder une complète impartialité.

Le Pontife romain, en tant d'une part qu'il est le vicaire de Jésus-Christ mort pour tous les hommes et pour chacun, en tant d'autre part qu'il est le père commun des catholiques, doit embrasser dans un même sen-

--estiment de charité tous les combattants. Il a, de chaque côté des belligérants, un grand nombre de fils dont le salut doit lui causer une égale sollicitude. 11 est par suite nécessaire qu'il considère en eux, non les intérêts spéciaux qui les divisent, mais le lien commun de la foi qui les rend frères. S'il se comportait autrement, non seulement il ne contribuerait pas à la cause de la paix, mais, ce qui est pire, il attirerait à la religion des aversions et des haines, et exposerait à des troubles fort graves la tranquillité et la concorde intérieure de l'Église.

Ainsi le pape ne veut pas commettre l'autorité pontificale dans le litige des belligérants, ni considérer les intérêts spéciaux qui les divisent, parce que son devoir de chef de l'Église est d'observer à leur égard « une complète impartialité ». L'aveu est à retenir; mais nous devons constater qu'il se présente en termes ambigus. Sa Sainteté ignore ou méconnaît le sens propre du mot impartialité, qui apparaît ici confondu avec celui de neutralité, s'il ne lui a été délibérément substitué.

L'impartialité s'entend d'une parfaite justice à observer dans le traitement des personnes et l'appréciation des choses. La neutralité n'a rien de moral en soi ni de commun avec la justice ; c'est une attitude qui consiste à rester impassible devant une querelle qui divise autrui, à ne prendre fait et cause pour aucun des tenants opposés. L'impartialité est un devoir et une vertu ; la neutralité est affaire de vulgaire prudence et l'on peut dire de politique. Impartialité et neutralité sont donc des choses très différentes ; elles sont même incompa-

tibles sur le terrain de la moralité, car on n'a pas le droit d'être neutre en morale, et qui se prétend neutre dans une question où la justice est intéressée manque à l'impartialité. Quiconque, en efTet, adopte en pareil cas une position indifférente, favorise en réalité celui qui a tort contre celui qui a droit. Or c'est de neutralité que se pare Benoît XV, tout en affectant l'impartialité. L'on peut donc se demander pourquoi le pape est neutre et pourquoi, tout en revendiquant le droit de proclamer la justice au nom du dieu dont il est l'interprète, il se dispense de juger en toute impartialité les événements de la guerre actuelle.

Qu'il soit simplement neutre, sa conduite depuis le commencement des hostilités nous l'avait dit avant que son langage nous le confirmât. Il a pu voir l'écrasement de la noble Belgique, victime de sa loyauté, de la Belgique, le seul pays du monde où le gouvernement s'avouât catholique; il a pu voir l'incendie de Louvain, la destruction de la plus belle et de la plus célèbre des Universités catholiques ; il a pu voir massacrer par les Allemands quantité d'hommes sans défense, de femmes, d'enfants, de prêtres, tous membres de l'Église catholique ; il a pu voir un cardinal de la sainte Église romaine, primat de Belgique, traité en prisonnier, empêché de dire à son peuple une parole qui rappelait le droit et qui voulait soutenir l'espérance; il a pu voir tout cela sans que l'univers ait connu de lui un seul mot authentique de protes-

tation ; il a plutôt blâmé discrètement le cardinal Mercier d'avoir proclamé le droit. Assurément Benoît XV est neutre, aussi neutre que les gouvernements de la Suisse, de la Hollande, de la Suède, de la Norvège et du Danemark, aussi neutre que son voisin du Quirinal, peut-être même un peu davantage, et il n'avait pas besoin de nous le dire.

Il nous l'a dit cependant, et nous devons lui en savoir gré, parce que sa parole aide à comprendre ce que sa froide attitude avait d'obscur, de vraiment inintelligible pour tous ceux, croyants ou incroyants, qui s'obstinaient à voir surtout dans le pape le père spirituel, le guide moral des fidèles catholiques. Nous savons bien, nous, que la guerre est un fait humain sur lequel on peut et l'on doit porter un jugement moral, un fait qui est juste ou injuste dans ses causes et dans ses conditions. Nous savons bien, nous, que le droit ne mettait pas la Belgique à la discrétion des Allemands pour abusée d'elle contre nous. Nous savons bien, nous, que les Allemands se sont souvent comportés en Belgique et en France comme des sauvages. Benoît XV veut bien nous avertir que, comme pape, il ignore toutes ces choses, qu'il ne veut point les juger, que même il ne le doit pas, que le litige des belligérants échappe à sa compétence, qu'il s'interdit de considérer les intérêts qui les divisent. La raison, dit-il, c'est qu'il est impartial. A quoi l'univers entier peut répondre : <( Très Saint Père, sauf respect de ▼otre infaillibilité, vous vous trompez de mot. Ne

dites pas que vous êtes impartial, sinon vous seriez obligé d'émettre un jugement et même de vous prononcer contre l'injustice; dites franchement que. vous êtes neutre, car c'est cela qui est vrai. »

Si le pape ne se reconnaît le droit d'opiner en matière de justice que pour définir théoriquement l'obligation de ne point faire tort au prochain, il n'y rencontrera jamais de difficulté. Mais le premier venu peut s'acquitter de cette facile besogne, qui n'est point par elle-même une œuvre de justice. Lorsque Benoît XV nous signifie qu'il n'engagera pas l'autorité pontificale dans le litige des belligérants, il n'espère pas sans doute nous persuader que ce litige n'est point appréciable en justice; il ne peut vouloir dire qu'une chose, c'est qu'il ne veut ni ne doit s'en mêler, c'est-à-dire qu'il entend rester neutre à l'égard de ce litige. De même quand il parle des inconvénients que pourrait avoir une intervention de sa part, c'est-à-dire un jugement qui serait dicté par des considérations de justice impartiale, il ne se met pas au point de vue de la vérité ni du droit, mais au point de vue de l'opportunité politique, point de vue qui est celui de la neutralité. Les troubles dont il s'effraie ne sont point l'inquiétude et le remords des consciences averties de leurs erreurs et de leurs crimes, mais les embarras que pourrait causer à l'administration pontificale le mécontentement des pouvoirs et des peuples dont une intervention publique pour le respect du droit aurait dérangé

les ambitions et les calculs. D'où il suit que le pape ne pourrait défendre la justice que s'il n'y voyait aucun risque, c'est-à-dire si la justice n'était point violée par les puissants. Et par conséquent, nonobstant les apparences, et en dépit du vocabulaire dont elle enveloppe ses déclarations, l'autorité du pape n'appartient pas principalement à l'ordre moral ; c'est surtout un débris de pouvoir politique dont le possesseur ménage très naturellement la conservation par le moj^en de la neutralité.

L'on doit comprendre maintenant pourquoi Benoît XV n'a point prononcé les paroles libératrices que nombre de catholiques, et même de non catholiques, malgré tant d'expériences contraires,. voulaient encore attendre du pontife romain. Pour dire ces paroles de justice, d'amour et d'espérance, il lui aurait d'abord fallu les sentir et les penser ; pour les sentir et les penser, pour être ensuite poussé par elles ii-résistiblement à les jeter sur le monde en pluie de larmes et de consolations, il lui aurait fallu être le représentant, la tête et le cœur de l'humanité. Or, en toute vérité, le pape n'est pas ce représentant; il ne prétend pas l'être, il ne veut pas l'être. Le vieux Lamennais s'était imaginé que le pape l'était et qu'il pouvait le devenir davantage. Grégoire XVI lui a répliqué assez durement que ce n'est point l'humanité qui est représentée dans le pape, mais l'autorité du Christ et de l'Eglise, et que le rôle du pape n'est point d'aimer, mais de commander. D'autres qui ont partagé plus ou moins

l'illusion de Lamennais ont reçu la même réponse. Le pape incarne la tradition de l'Église romaine, et il est un pouvoir de gouvernement, administrateur d'une vieille foi et d'une vieille organisation ecclésiastiques qu'il doit préserver de toute atteinte comme une institution divine. Sans qu'il soit besoin de recourir à l'exégèse biblique, à l'histoire, au sens commun, à la saine philosophie, pour discuter les titres du catholicisme romain, chacun peut voir qu'en notre affaire il s'agit de tout autre chose, et que si le pape n'a rien dit qui compte dans les présentes circonstances, c'est tout bonnement qu'il n'avait rien à dire ni à ceux qui meurent, ni à ceux qui survivront. Il s'en est même remis au clergé pour rappeler aux fidèles les espérances de leur foi, et nul n'a lieu de l'en blâmer ; car on ne peut rappeler utilement ces espérances qu'à ceux qui les ont déjà, et il n'est pas expédient de les répéter bruyamment en public devant des gens qui ne les ont pas.

Depuis longtemps et de plus en plus le pape est devenu avant tout, sous les titres édifiants ou pompeux dont la nomenclature est ici superflue, chef du groupe de prêtres italiens qui tiennent en régie l'Église catholique. Le droit divin qu'on étale n'est que pour la garantie de ce jîrivilège.

Il exista au moyen âge une façon de république chrétienne, — qui ne fut pas toujours un paradis de justice, — dont le pape était le président plus ou moins obéi et contesté. Les nations issues de

l'empire d'Occident conservaient sous sa direction une certaine unité. Il se flattait d'être leur juge et leur arbitre ; et de temps en temps, comme vicaire de Dieu, il déposait les rois. Élevé au-dessus de toutes les nations, il n'était d'aucune ; on le prenait dans l'une ou dans l'autre, et la papauté n'était pas un monopole italien. Le pape, en ce temps-là, n'était jamais neutre, parce qu'il était puissant, et il se Hattait d'être impartial, parce que constamment il se mêlait de juger. Sa justice, même quand il en suivait les principes, n'était pas tout à fait la nôtre. Souvent, quand il excommuniait un prince afin de le détrôner, il attribuait à un autre son royaume, traitant ce peuple comme un troupeau dont il aurait choisi le berger. Bien que les temps soient changés et que le pape n'excommunie plus les rois qu'avec une extrême discrétion, la notion du droit ne s'est pas pour lui beaucoup éclaircie, et, en fait de droit, il connaît surtout le sien, le droit qu'il dit tenir de Dieu sur ce qu'il appelle le troupeau du Seigneur.

Les peuples s'étant peu à peu émancipés et la papauté s'étant italianisée, il y eut pendant quelques siècles un petit prince italien qui était chef de l'Église catholique et retenait le plus qu'il pouvait de la puissance politique qu'avaient exercée, aussi des revenus qu'avaient perçus les papes du moyen âge. Son joug avait bientôt paru trop lourd aux peuples germaniques et la plupart s'en débarrassèrent. Les peuples latins continuèrent à le subir, bien que

leurs gouvernements y fissent quelque résistance. Aujourd'hui nous assistons à ce spectacle singulier : l'Italie s'étant emparée de Rome pour en faire sa capitale, le pape n'est plus prince temporel, mais il reste personnage politique, et toujours italien, parce qu'on a laissé se centraliser l'administration de l'Église catholique entre ses mains à ce point qu'il tient tout le clergé, surtout le clergé français, dans la dépendance la plus absolue ; ainsi la papauté devient une agence internationale, uniquement dirigée par des Italiens, avec laquelle les gouvernements, catholiques ou non, sont encore obligés de compter, parce qu'elle continue d'exercer une influence dans le monde par le moyen du clergé qu'elle gouverne despotiquement.

Que cette agence ne s'intéresse pas au droit des peuples, on n'a pas lieu de s'en étonner. Elle n'en a pas l'idée bien nette, et il lui serait malaisé de l'avoir, surtout de l'accepter. Le droit qu'elle-même s'arroge sur les nations et sur les individus, elle n'entend pas le tenir de leur libre adhésion, mais de Dieu seul. Ce n'est pas un droit actuel et vivant, mais un droit traditionnel et mort. C'est le droit impérial devant lequel on n'a qu'à s'incliner. Ses titres pourraient bien être fondés sur un mythe, mais il n'importe ; on le maintiendra comme objet de foi. Il ne correspond plus à l'intérêt des peuples, mais peu importe encore, car il se confond avec l'intérêt de la domination romaine. Le droit qu'ont à disposer d'eux-mêmes les groupes humains qui

sont conscients de leur unité morale et qui la veulent conserver, le Vatican n'est guère disposé à le comprendre ni à l'admettre. Ce droit est connexe à celui de la conscience individuelle, car il n'est pas autre chose qu'une liberté de la conscience collective. Et Rome ne connaît point ces libertés de la conscience ; elle s'attribue à elle-même le droit de commander et ne reconnaît au commun des hommes et des peuples que le devoir d'obéir. Ses sympathies profondes et même apparentes, sinon avouées, sont avec les pouvoirs despotiques, avec ceux qui affirment îe droit divin de la force. Ce droit est comme le sien, un droit qui du dehors s'impose et qui ne se justifie pas autrement qu'en s'imposant.

Les honnêtes Belges et leur loyal monarque semblent avoir été surpris que le pape n'ait pas pro-" testé contre l'injustice à eux faite et contre les abominations commises par les Allemands dans leur pays. C'est probablement que Benoît XV n'a pas senti comme eux l'injustice, et qu'il a compris, qu'il a pu comprendre la conduite de l'Allemagne. Il y a une nation catholique dont l'histoire depuis plus d'un siècle est une longue passion : on chercherait en vain dans les actes pontificaux une déclaration expresse sur le droit essentiel qu'avait la Pologne à conserver son existence nationale, et l'on trouverait en revanche plus d'une invitation à subir le prétendu droit de conquête, le droit des trois grands voleurs qui se sont partagé les mor-

ceaux du peuple martyr. Si le malheur voulait que la Belgique restât sous la botte des Allemands et que Guillaume II pût l'annexer à son empire, il n'est point douteux que le pape ne protesterait pas plus qu'aujourd'hui ; il se garderait de compromettre son autorité pontificale en proclamant le droit des vaincus ; s'il parlait alors, ce serait pour exhorter ceux-ci à l'obéissance et seconder le régime introduit par l'orgueilleux vainqueur. N'estil point manifeste, « pour tout esprit pondéré », que le Vatican inclinait à voir autrement que les Belges le droit et le devoir dans la question de leur neutralité? Aurait-il fait difficulté de leur octroyer l'absolution pour un manque de parole qui aurait profité aux Allemands ? Leur aurait-il interdit de penser qu'ils ne devaient rien à l'Angleterre antipapiste, à la France anticléricale, et qu'au lieu de risquer un écrasement sous la puissante coalition austro-allemande, ce qu'ils avaient de mieux à faire comme catholiques était de se rallier à la cause du pieux François-Joseph et du très religieux Guillaume II, que Pie X appelait « le saint empereur » ? Rome paraît avoir été aussi étonnée de la loyauté des Belges que les Belges sont maintenant étonnés de sa froideur à leur égard. Si elle contemple leur infortune avec une si sereine « impartialité », ne serait-ce pas qu'elle leur en veut un peu d'avoir, par leur fidélité au droit humain, arrêté le châtiment divin qui allait accabler la France ?

Benoît XV, en effet, ne tire qu'une seule moralité des événements actuels. « Dieu, dit-il, permet que les nations qui avaient placé toutes leurs pensées dans les choses de cette terre se punissent les unes les autres, par des carnages mutuels, du mépris et de la négligence avec lesquels elles l'ont traité ; d'autres événements viennent encore s'y ajouter pour contraindre les hommes à s'humilier sous la puissante main de Dieu ». Le dieu que représente Benoît XV aurait donc, afin de punir les hommes de leurs fautes, induit les pires d'entre eux à commettre un crime qui dépasse en horreur toutes les iniquités précédentes, et dont le résultat le plus immédiat est l'extermination d'innombrables innocents. A ce châtiment de la guerre européenne, le pape insinue que son dieu a joint le châtiment italien d'un tremblement de terre. — Mieux vaudrait peut-être ignorer ces desseins de l'Éternel.

Quelqu'un a dit en Belgique ce que les Belges auraient souhaité entendre dire par le pape. Le cardinal Mercier, archevêque de Matines, dans une lettre pastorale que l'autorité allemande s'est empressée de supprimer, a décrit les souffrances de son pays, puis il a déclaré franchement que la Belgique est toujours la Belgique, que l'envahisseur n'est pas le maître légitime du pays qu'il occupe, que la population civile ne lui doit aucun sentiment intérieur de respect et qu'il convient seulement de supporter sa présence et ses exigences pour éviter de plus grands maux. Sur le point

essentiel, la déclaration qui proclame le droit de la Belgique à rester elle-même, le courageux prélat a exprimé la pensée nationale, l'âme, la conscience de la Belgique (1). Mais cette pensée si simple, si naturelle, si vraie, n'a trouvé aucun écho dans l'allocution pontificale, et le pape l'a ignorée volontairement quand, reprenant le sujet traité par l'archevêque de Malines, il a prononcé ces paroles incolores : « Pour ceux qui voient leur patrie occupée par l'ennemi, nous comprenons combien il doit être dur de se trouver soumis au joug de l'étranger, mais nous ne voudrions pas que le désir ardent de recouvrer leur indépendance les incitât spécialement à entraver le maintien de l'ordre public et, par suite, à aggraver de beaucoup leur position. » Ce qu'il appelle « maintien de l'ordre public », voilà, au fond, le seul droit reconnu et proclamé par Benoît XV ; le pape a bien l'air de reprocher au cardinal Mercier de l'avoir oublié, et « l'ordre » qui règne maintenant à Bruxelles lui paraît digne de tout respect.

Témoignons au pape Benoît XV toute l'admiration que nous inspire le cardinal Mercier. Mais ne négligeons pas de constater, après l'impuissance de l'Évangile, l'impuissance du pontificat romain devant la crise actuelle de l'humanité. Les grandes

(1) C'est encore cette âme de la Belgique qui parle dans la très belle lettre que le cardinal Mercier a écrite à l'archevêque de Paris le 15 mars dernier.

forces morales du passé ne dominent point la situation présente. Le monstrueux spectacle auquel nous assistons pourrait bien être plus déconcertant pour ce que nous appelons communément la foi que pour ce que nous nommons l'incrédulité.

La Religion

Ce n'est pas à dire qu'un souffle religieux n'agite en ce moment l'âme des peuples et n'y prépare obscurément leur avenir. Mais d'abord il importe de distinguer tout à fait ce mouvement profond d'avec un retour sensible aux anciennes religions, spécialement aux croyances et aux pratiques du catholicisme dans notre pays.

Comme il arrive d'ordinaire en ces terribles occasions, chacun se reprend à faire les gestes des ancêtres et se retourne vers ses dieux. Selon l'esprit des différents peuples, ce recours à la protection céleste peut varier notablement de caractère. La Russie n'a pas manqué de célébrer ses grands rites et de vénérer ses plus saintes images. La confiance des masses dans l'appui d'en haut doit y être celle qui soutenait notre Jeanne d'Arc et tels de ses compagnons d'armes qui avaient de la piété. Foi populaire où le sentiment national se colore d'espérance chrétienne. Les combattants serbes, beaucoup de simples croyants dans les armées de l'Autriche, de l'Allemagne, nombre de braves Belges sont probablement dans ces dispositions. Le dieu officiel des Allemands ne doit pas être celui que prient les bonnes gens; ce dieu d'état-major est le génie de l'Allemagne célébré par cent mille bouches qui ont

surtout confiance dans la force allemande ; il profite de toutes les louanges que les Allemands s'adressent à eux-mêmes ; mais on est sûr de lui comme on est sûr de soi, et peu de ses fidèles doivent éprouver le besoin de l'invoquer. Les Anglais, peuple correct, n'ont certainement pas oublié leurs devoirs envers l'Éternel, mais ils n'ont pas mis d'affectation à les remplir ; ils n'ont pas la prétention d'enrôler à leur service le dieu de l'univers, comme font les Allemands; ils savent bien que depuis longtemps Dieu est avec la puissante Angleterre, et ils ne se sentent pas près d'être abandonnés de lui.

Quelques-uns soutiennent qu'il s'est produit en France un réveil merveilleux de la foi. Et sans doute y a-t-il chez nous aussi un réveil de la foi, mais chez les croyants. Tous ceux qui n'ont point, par conviction et certitude, abandonné la religion de leur enfance, s'y rattachent avec empressement. Il est probable même qu'un certain nombre d'indécis, de demi-croyants, s'efforcent à croire tout à fait, se persuadent qu'ils croient, et font tous les actes de la foi, parce que le moment est sérieux et que l'on prend son appui où on le trouve. Que les églises donc soient maintenant plus fréquentées chez nous qu'avant la guerre, rien de plus naturel. Que nos soldats ne plaisantent point sur l'article de la religion, que parmi eux prêtres et croyants catholiques se trouvent à l'aise, c'est à quoi aussi l'on pouvait s'attendre. Quand on est ensemble

devant la mort, on ne rit pas de ceux qui pensent avoir quelque intelligence avec l'au-delà. Que même les incroyants s'associent à certains actes religieux des croyants et y prêtent leur concours, qu'ils se laissent emmener à une messe dite par l'aumônier qui les suit ou bien par un de leurs compagnons d'armes, que dans les hôpitaux surtout ils s'associent de même aux actes du culte, ce n'est point pour abjurer leur incrédulité, c'est pour faire acte de confraternité avec les croyants, c'est pour faire plaisir à la bonne sœur ou à la pieuse dame qui prodiguent leur dévouement aux blessés et aux malades.

D'autres indices qu'on allègue de ce renouveau religieux sont même susceptibles d'une interprétation plus humble. Dans certaine presse on parle volontiers des médailles pieuses dont seraient pourvus un très grand nombre de nos soldats. Le fait n'est point contestable. Mais il suffit déjà de l'énoncer pour compromettre singulièrement la portée du renouveau en question. Se nantir d'un portebonheur n'est peut-être pas l'acte de la foi la plus pure ni de la religion la plus haute. On accepte aussi la médaille pour ne pas faire de peine à la personne qui l'offre, et si c'est une mère, une épouse, une fiancée qui vous la donne, comment ne la garderait-on pas? Il en va de même si on la tient seulement d'une personne bienveillante. Et puis, convenons-en, la plupart des hommes croient encore plus ou moins au bon et au mauvais sort.

Puisque la médaille passe pour un talisman protecteur, qui sait si, en la refusant ou en la jetant, on ne se priverait pas de bonne chance, on n'attirerait pas sur soi le malheur? Le port de la médaille protectrice pourrait bien la plupart du temps n'avoir pas plus de signification religieuse que la coutume, observée encore de nos jours par beaucoup de gens du peuple, de toucher du fer quand on rencontre un oiseau de mauvais augure ou bien un ecclésiastique.

Rien ne paraît moins solide que l'espoir, assez ouvertement caressé par de notables publicistes, d'utiliser la guerre au profit d'une réaction politicoreligieuse. Sous prétexte de déduire les leçons de la guerre ou bien d'interpréter ce qui se pense dans les tranchées, on a voulu nous faire entendre que nos soldats étaient en voie de concevoir tout un programme de réformes dont, sitôt la paix conclue, ils exigeraient l'accomplissement. Ce programme, que l'on n'a pas pu, à raison des circonstances, nous développer comme on l'aurait souhaité, paraît comporter beaucoup de choses auxquelles la plupart de nos défenseurs, sinon tous, n'ont pas pris le temps de songer. Et vraiment, ils ont autre chose à faire. Pour le moment, il ne s'agit pas de réformer notre vie nationale, il s'agit de la sauver; et c'est à quoi ils s'emploient vaillamment. A ceux d'entre nous que leur âge a retenus cet hiver au coin du feu, peu fiers de leur inaction, il peut convenir de spéculer sur les vieilles querelles et

sur les problèmes futurs de notre politique intérieure. Notre armée a une besogne plus urgente, et c'est cette besogne qu'elle accomplit. On nous l'a représentée comme voulant ceci, voulant cela : elle veut d'abord et uniquement ce qu'elle doit vouloir, c'est-à-dire le salut de la France. Il y a une foi et un amour dans lesquels elle est unanime, c'est l'amour de notre patrie et la foi indestructible en son avenir ; c'est dans ces sentiments que tous communient et que le pays entier s'accorde avec l'armée. Là est notre commune religion, celle qui ne connaît point d'alhées, et dans laquelle indistinctement fraternisent les fidèles des croyances anciennes et les adeptes de principes nouveaux. Rien n'est moins conforme à la vérité, rien aussi peut-être n'est plus imprudent que l'espèce de fiction oratoire, — qui ressemble assez à une suggestion préméditée, — par laquelle on s'efforce de montrer cette unanimité réalisée dans la profession de la foi catholique romaine, désormais implantée au cœur de tous les Français. Car les divergences qui naguère existaient en matière d'opinions et de pratiques religieuses subsistent aujourd'hui dans les mêmes conditions et les mêmes proportions générales. Seulement ces divergences ne comptent pas devant le grand intérêt, la grande passion, la vraie religion du moment présent et de toujours, qui est le dévouement à la France immortelle. C'est sur la base de celte religion commune que l'on pourra, que l'on devra construire bientôt une

France plus unie, plus forte et plus belle, non sur celle des antiques croyances, que tous maintenant sont disposés à respecter en leurs concitoyens, mais que tous ne peuvent partager.

Parmi ceux qui meurent glorieusement pour la patrie, il en est qui ont gardé les sentiments de l'espérance chrétienne, et d'autres, en très grand nombre, qui y sont absolument étrangers. Il ne faudrait donc pas que les publicistes catholiques eussent la prétention de nous persuader que seuls savent mourir les prêtres et les croyants de la vieille foi. Tous nos braves auraient le droit de s'en offenser qui sont prêts au même sacrifice, et qui le font simplement, pour le même motif essentiel, sans l'espoir chrétien, qui se trouve ici accessoire. Un jeune soldat qui a eu la foi et qui ne l'a plus, interrogé sur cet esprit de religion catholique dont certains disent qu'est pénétrée notre armée, répond: « Sans aucun parti pris, je crois pouvoir vous affirmer que jamais je n'ai vu un soldat, soit dans les tranchées, soit au repos, témoigner de la moindre préoccupation religieuse. » Ces hommes-là, pourtant, n'ignorent pas qu'ils sont en danger immédiat et incessant de mort. « Ils savent », écrit le même correspondant, « par quotidienne expérience, que la mort peut les atteindre à chaque minute ; et ils ne songent même pas à la vie future. Je crois bien que tout ce qui touche à la religion n'existe plus pour eux. » Assurément il y a dans notre armée, à côté des prêtres et religieux mobilisés, un grand

nombre de catholiques croyants et pratiquants, sans compter un certain nombre de protestants et d'israélites non moins convaincus. Mais il paraît bien que la note qui domine les sentiments de tous, croyants et incroyants, est celle qu'exprimait poétiquement un officier français dans une lettre publiée par M. Maurice Barrés (Écho de Paris du 31 décembre 1914) :

L'harmonie du combat et sa grande poésie ne sont pas dans sa musique, non plus que dans le spectacle, fort peu animé somme toute, qu'il offre aux regards. Elles sont tout entières, à un degré extrêmement élevé, dans la notion du sacrifice total et permanent que consent volontairement chacun des combattants et qu'il consent avec une allégresse soutenue. Préférer quelque chose à sa propre vie. et donner celle-ci pour que ce quelque chose, c'est-à-dire l'existence de la patrie soit prolongée, voilà bien la cantate la plus magnifique qu'un musicien génial qui serait aussi un poète inspiré puisse composer pour l'enchantement des hommes. Eh bien ! ce grand poète et musicien, c'est chaque soldat pendant le combat ; et l'assemblage de toutes ces lyres, dont chacune donne son plus beau chant, sa note la plus suave, quand elle se brise, c'est cela l'orchestre formidable, l'orchestre élyséen de la bataille qui rugit et que lès dieux écoutent empoignés.

Notre officier poète a écrit : « les dieux », et pourtant on ne le citerait point dans VÉcho de Paris s'il était païen ; peut-être est-ce le meilleur des catholiques. En tout cas, ce n'est point par mégarde, quoique tout spontanément, qu'il a oublié ici le dieu des chrétiens et ses promesses. Il a dit « les dieux » comme il aurait dit « les anges » ou « les étoiles »,

parce que, dans la circonstance, il ne lui est môme pas venu à l'esprit que le dieu des chrétiens attend ses élus au sortir de cette vie. Ce n'est pas pour ce dieu que meurent ceux mêmes qui croient en lui, et ce n'est pas précisément pour aller à lui qu'ils meurent. Il est une vie auguste pour laquelle on sacrifie la sienne sans y regarder; mais ce n'est point l'immortalité bienheureuse dans la compagnie du Christ et des saints, c'est la vie de la patrie. Le reste est par surcroît, même pour le chrétien demeuré fidèle. Ainsi la religion qui se retrouve la plus vivante, qui, pour un très grand nombre, est la seule vivante, n'est pas la foi chrétienne, mais le culte de la patrie.

Dix -neuf siècles de christianisme n'auraient-ils donc abouti qu'à la résurrection des religions nationales et à l'effondrement de tout internationalisme, à commencer par l'internationalisme religieux ? Au premier abord, cette conclusion paraîtrait s'imposer. Lorsque M. Babut demandait à M. Drj^ander de prier Dieu pour obtenir « les bienfaits d'une paix juste et définitive », M. Dryander lui a répondu : « Nous implorons le triomphe de notre juste cause ». Lorsque M. Sôderbloni, archevêque d'Upsala, a demandé aux chefs des communautés protestantes de faire ensemble auprès de leurs princes et de leurs peuples une démarche en faveur de la paix, i?. n'a rencontré, à ce qu'il semble, aucune adhésion chez les principaux intéressés, et l'archevêque de Cantorbéry lui a répondu, pour

sa part, qu'une telle démarche ne correspondait pas aux sentiments du clergé anglican 0). Lorsque Benoît XV a prescrit des prières universelles pour la paix, il s'est trouvé des gens pour demander, non sans quelque raison, si cette manifestation ne tendait pas à paralyser notre effort national et n'en pouvait pas compromettre l'unité ; mais on a pu leur répondre que les évèques de France, en promulguant le décret pontifical, avaient annoncé des prières pour la paix dans la justice, la paix dans la victoire, c'est-à-dire, en définitive, pour le succès de nos armes. Telle n'était pas tout à fait l'intention du pape, mais c'était la seule intention que pussent admettre des Français. Benoît XV, comme il était naturel, se sera trouvé seul capable d'adresser au ciel une prière neutre. Chaque jieuple a maintenant, —et peut-être en fut-il toujours ainsi, — pour religion essentielle l'amour de son pays.

Mais il s'en faut bien que toutes ces religions, distinctes et même opposées par la diversité ou la rivalité des patries qui en sont l'objet, soient

(1) La proposition de M. Sôderblom, qui eut lieu vers la fin de septembre 1914, s'accompagnait d'une déclaration de principes où il était dit, entre autres choses, que les causes de la guerre étaient remises au jugement de l'histoire, et les intentions des personnes au jugement de Dieu. Le pasteur Dryander, en refusant- sa signature, a protesté que l'histoire ne pourrait démontrer qu'une chose, la justice de la cause allemande, et que l'Allemagne en se détendant contre ses agresseurs (?) accomplissait un devoir « chrétien ». Citations recueillies dans The Yorkshire Observer, 27 novembre 1914.

uniformes dans l'idéal que ces patries représentent et dans le sentiment qu'elles inspirent.

D'abord il est une idolâtrie, une autolàtriey qui est toute prête à sacrifier à sa propre gloire, à l'accroissement de sa puissance, tout le reste de l'humanité, c'est la religion de la patrie allemande, c'est l'Allemagne et le culte du dieu allemand. Elle se considère comme une religion humaine, mais c'est le culte de l'Allemand, non celui de l'humanité, qui y domine; et l'Allemand n'est adorable que pour l'Allemand lui-même. L'Allemand se trompe tout à fait quand il s'imagine que sa culture de fer est le suprême idéal auquel puisse aspirer l'universalité des hommes. Il faut être Allemand pour se permettre de penser que le règne de l'Allemagne sur le monde serait le véritable règne de la justice et le règne de Dieu ; que le peuple allemand tient seul le flambeau de la civilisation; qu'il défend en ce moment contre des voisins jaloux le trésor de tous les biens spirituels et moraux. Cette folie de grandeur est purement insupportable pour ceux qui en voient les excès; elle appelle sur ceux qui en sont atteints la seule leçon qui les puisse mettre en voie de guérison, s'ils sont guérissables, la leçon de l'adversité.

Les Anglais se font une autre idée du rôle qu'ils ont à jouer dans le monde. Dans le manifeste qu'ils ont publié à l'occasion de la guerre, 0) les princi-

(1) Nous le lisons traduit dans Foi et Vie, 16 novembre 1914.

paux écrivains de la Grande-Bretagne s'expriment ainsi : « Quelle que puisse être la destinée mondiale de l'Allemagne, nous, en Grande-Bretagne, sommes conscients d'une vocation et d'un devoir. Cette destinée et ce devoir, pour nous comme pour toute la race qui parle notre langue, sont de travailler au règne de la justice égale entre les peuples civilisés, de défendre les droits des petites nations et de maintenir les idéals de liberté et de légalité de l'Europe occidentale contre le règne de « sang » et de « fer », et la domination de tout le continent par une caste militaire. »

Cet esprit de liberté qui est la condition de tout développement humain, nul ne contestera qu'il soit un idéal et un sentiment réellement vivants dans le peuple anglais. Il suffit de regarder la constitution de l'empire anglais et la façon dont l'Angleterre administre ses colonies. Sans doute il y a l'Irlande, un legs du passé qui est difficile à liquider. Encore est-il que l'Angleterre peu à peu a émancipé l'Irlande et que la question irlandaise pourra sans doute être résolue sans trop de difficulté après la guerre. Ce n'est pas cette méthode que la Prusse était en train de suivre à l'égard des Polonais et de l'Alsace-Lorraine. L'empire anglais représente une confédération plutôt qu'un empire ; il n'entend pas s'imposer à ses voisins ; ce qu'on nous dit du « règne de la justice égale entre les peuples civilisés », et des « idéals de liberté et de légalité de l'Europe occidentale » est un programme acceptable de

culture universelle. Ce n'est pas toutefois un programme complet, ni tout à fait une religion ; c'est une part de vieille expérience qu'une nation pratique met à la disposition du genre humain.

Pourquoi n'avouerait-on pas que la présence de l'Angleterre à côté de la Russie fait dans la coalition anti-allemande un utile contrepoids à l'esprit qui a jusqu'à présent caractérisé l'empire des tsars et qui n'a pas été précisément un esprit de libéralisme ? Mais les Russes sont un peuple relativement neuf, encore en voie de formation et de civilisation. Eux-mêmes sentiront bientôt qu'ils n'ont plus rien à souhaiter pour la puissance, et ils ont déjà entrevu ce qu'ils auraient avantage d'acquérir en fait de véritable culture. On ne les blâmera pas trop de n'avoir point hâté des expériences politiques où ils auraient couru le risque de se perdre. Ils font maintenant, comme tous les peuples européens qui prennent part à la guerre, une expérience générale qui leur apporte d'utiles enseignements.

Dès qu'il a commencé à mettre en mouvement son immense armée, Nicolas II a pensé devoir promettre à la Pologne son autonomie. Promesse intéressée, a-t-on dit, et les ennemis ont ajouté même qu'elle était peu sincère. Ce n'est point faire injure au tsar que d'admettre l'intérêt. Il importait d'abord que la Pologne russe, qui allait inévitablement supporter le fardeau de la guerre, prît confiance au pouvoir qui maintenant allait la défendre contre l'invasion, mais dont elle ne pouvait oublier

qu'il a confisqué sa liberté. Il importait pareillement, puisque c'étaient aussi des territoires polonais, autres débris du grand pillage, que les Russes allaient occuper en progressant hors de leurs frontières, de rassurer ces provinces en leur faisant espérer la restauration de l'ancienne patrie jamais oubliée. Seulement l'intérêt ici va plus loin que la promesse, il pourrait bien aller jusqu'à l'accomplissement. Quelle qu'ait été la pensée secrète de Nicolas II et de ses conseillers, cette pensée ne devra-t-elle pas s'éclaircir dans la sincérité de son effet? Le monde entier a entendu la promesse; les alliés de la Russie l'ont entendue aussi et ils en sont presque solidaires ; les Polonais enfin l'ont recueillie et ils s'en souviendront. On ne conçoit même pas qu'ils souffrent actuellement pour rien les horreurs de la guerre, ni que la Russie en reprenant à l'Autriche et à la Prusse les membres détachés de la Pologne, les rejoigne à leur corps naturel pour faire au tout un sort misérable. La Russie s'exercera à la pratique de la justice et à celle de la tolérance religieuse. En quelque forme que se reconstitue la nation polonaise sous le protectorat de la Russie, dont elle aura besoin, ce sera, espérons-le pour l'honneur de l'Europe, la nation polonaise, la vieille nation catholique, maîtresse de sa langue et libre dans sa religion ; ce ne sera plus un peuple despotiquement administré et opprimé par les Russes.

Les Belges, de leur côté, auront fait une expé-

rience assez singulière. Seuls entre toutes les nations, ils avaient un goilverneraent caractérisé politiquement comme catholique, et il leur a été donné de constater que cette qualité n'avait point en elle-même de valeur réelle, même au jugement du pape, chef de l'Eglise catholique. Entre eux et leurs assassins allemands le pape n'a pas voulu choisir; cette abstention était une préférence, et pour les Allemands, dont la plupart sont protestants. Ce qui compte aux yeux du pape est la puissance de la nation, non l'étiquette confessionnelle. Cette étiquette, les Belges eux-mêmes, sans s'en apercevoir, l'ont déjà négligée en s'aflirmant unanimement Belges avant tout. Devant l'Allemand, catholiques et libéraux ou socialistes anticatholiques se sont simplement retrouvés Belges. Ce qu'ils ont de mieux à faire est de rester tels. Ils auront compris qu'ils s'accordaient entre eux sur l'essentiel de leur religion, le type de nation libre, laborieuse et honnête que la Belgique entend réaliser, et qu'ils n'étaient divisés que sur un accessoire, la part d'influence qu'il convient de laisser au pontificat romain. Le cardinal Mercier, les évêques et les prêtres belges ont montré que le clergé était animé de l'esprit national. Benoît XV a profité de l'occasion pour montrer de son côté que la papauté romaine réprouve cet esprit national dès qu'il ne sert point ses desseins ni ses intérêts. Les Belges savent donc qu'ils peuvent faire confiance à leur clergé : à eux de voir s'ils peuvent faire pleine

confiance au pape. Le vrai père de la Belgique a été son roi.

Pour les Français aussi, une grande leçon, qui paraît comprise du plus grand nombre, s'est dégagée de l'œuvre pour laquelle ils ont rassemblé leur effort.

Depuis bien des années, par la faute des hommes bien plus que par celle des événements, une division se creusait profonde entre la vieille Église, avec tout ce qui y touchait, et la société nouvelle, avec toutes ses forces et toutes ses aspirations. Après 1870, les sympathies de l'Église n'étaient point pour la République naissante, et la République regardait, non sans raison, le cléricalisme comme son principal ennemi. La politique de Léon XIII n'était pas le remède qu'il aurait fallu à cette situation. Car Léon XIII était pape, et, en prêchant le ralliement à la République, il ne poursuivait pas d'autre but que l'établissement d'une république cléricale, c'est-à-dire d'une forme de gouvernement qui aurait été juste le contraire de ce que les Français entendent par république, à savoir un régime de justice et de liberté démocratiques. La république selon le cœur de Léon XIII n'aurait été qu'un instrument de la politique pontificale, et le pape s'en serait servi d'abord pour peser sur l'Italie. Si Benoît XV, qui est, dit-on, la réincarnation de Léon XIII, se montre si parfaitement neutre, c'est qu'il n'attend pas beaucoup de nous.

Entre Léon XIII et Benoît XV, il y a eu Pie X, un « pape religieux », c'est-à-dire aveuglément confiant dans le droit divin de sa suprématie politique. Pie X n'a pu se résigner patiemment à l'échec diplomatique auquel avait abouti son prédécesseur et^ la rupture du concordat étant survenue un peu par son fait et beaucoup par la force des choses, il n'a rien imaginé de mieux que de conquérir par la lutte ce que son prédécesseur avait voulu gagner par l'habileté. On sait à quoi il a réussi. Un double résultat paraissait obtenu : d'une part, le soin extrême qu'on avait pris de ménager le pape en réglant le statut politique de l'Église de France avait eu pour effet de livrer pieds et poings liés l'épiscopat et le clergé à la domination arbitraire de la curie romaine; d'autre part, l'agitation stérile à laquelle se livra Pie X pour contrecarrer l'œuvre de nos législateurs ne fit que le discréditer devant l'opinion française. On s'accoutumait à regarder le cléricalisme comme à peu près vaincu, — et sans doute, il l'était, il l'est encore et probablement le restera. — Car l'indifférence des masses à l'égard de la vieille foi était allée grandissant, et le catholicisme apparaissait de plus en plus comme le culte d'une minorité qui tendait à vivre en dehors du courant national, assez mécontente, mais surtout impuissante.

Les événements actuels, qui n'ont pas changé les dispositions intimes de chacun relativement à l'objet propre de la foi ancienne, ne laissent pas

d'avoir modifié le rapport mutuel des partis en présence, puisque les partis ont cessé d'être et qu'après la guerre ils ne pourront pas se reconstituer sur l'ancien plan, si tant est qu'ils se reconstituent sous des étiquettes impliquant ou non la profession de catholicisme. Dans la tranchée on ne reconnaît plus les prêtres ni les fidèles, les croyants ni les incroyants, les cléricaux ni les anticléricaux ; il n'y a plus que des Français et qui font entre eux excellent ménage, parce que tous ont pour le moment la même religion, et une religion qu'ils pourront, qu'ils voudront conserver. Ils s'aperçoivent que, d'avance et sans qu'ils s'en doutassent, ils étaient d'accord sur cette religion-là, qui est bien la religion essentielle, et qu'ils ont eu grand tort de compromettre, en se querellant à propos de la vieille foi ou à propos du pape, les intérêts de cette religion nécessaire. S'il y eut en France des gens qui voulaient mener tout le monde à la messe, et d'autres qui voulaient, non moins ardemment, empêcher tout le monde d'y aller, ces deux variétés de fanatiques se sont évanouies « sur le front », où l'on n'a plus qu'une même volonté tendue contre l'envahisseur. On peut donc espérer qu'après la guerre, s'il subsiste d'anciens chefs du mouvement clérical et du mouvement anticlérical qui soient disposés à continuer leurs précédents combats, ni les uns ni les autres ne retrouveront leurs troupes, ce qui les obligera eux-mêmes à déposer les armes. S'il devient ainsi impossible de fanatiser le clergé

contre la nation et d'ameuter la nation contre le clergé, le pays s'en trouvera bien.

Grâce à Pie X, le catholicisme subsiste chez nous en dehors de la loi, et cette condition a pour lui quelques désavantages. Le pape Benoît XV, qui est diplomate, aime les négociations. Nos gouvernants, s'ils le jugent à propos, pourront lui donner le contentement de traiter avec lui telles affaires politico-ecclésiastiques résultant de la guerre même et de l'état nouveau où se trouveront certaines parties de notre domaine national ; ils pourront de même régler le statut de l'Église de France avec un agrément que Benoît XV donnera d'autant plus volontiers que la loi de séparation l'a fait maître .du clergé français. Nos politiques anticléricaux n'ont pas besoin de s'inquiéter : le pape ne se soucie pas plus qu'eux d'un concordat.

Quant à réviser nos lois sur l'enseignement et sur les associations de telle sorte que la liberté réelle de l'un soit sacrifiée, et qu'une liberté illimitée des autres facilite un pullulement indéfini des ordres religieux, l'on peut croire que le pays ne le désire pas, que nos gouvernants hésiteront à s'y risquer et que le pape perdrait son temps à le demander s'il en avait l'idée. L'enseignement laïque aussi a droit à la liberté, et la majorité détachée du catholicisme n'a pas à subir en ce point la contrainte de la minorité. Que celle-ci profite de la liberté qui lui est donnée; il ne semble pas qu'on lui doive rien de plus. La question des ordres religieux, par

le fait de ceux-ci, touche à la politique; et l'on peut être certain que le pape, qui a la réputation d'être en politique un homme très entendu, se montrera en cette matière plus accommodant que les avocats laïques de l'Église. Mais toutes ces combinaisons, qui seront de très grande importance pour Benoît XV, et qui auront une certaine importance pour la paix intérieure de notre pays, seront de signification nulle par rapport à la religion de l'avenir.

Quel sera le fondement de cette religion et son idée essentielle, pas besoin n'est d'être prophète pour le dire. Ce qui est révoltant dans la culture allemande, ce qui fait que, tout en invoquant Dieu à pleins poumons, elle est foncièrement impie, c'est qu'elle manque d'humanité. De cette culture brutale et de son dieu anthropophage nous n'avons que faire. Ce à quoi aspirent les hommes de nos jours, c'est à un idéal de liberté saine et de véritable justice. Ils désirent que la force ne serve plus à créer le droit, mais que le droit règle l'emploi de la force.

Cet idéal, le christianisme ne l'a point nettement dégagé de la pensée antique. Le christianisme, à vrai dire, n'est point fondé sur la notion d'humanité, mais sur l'idée transcendante et invérifiable d'une économie de salut éternel instituée par le Maître de l'univers pour ceux qu'il a bien voulu y appeler. Dès l'abord il se présente comme une confrérie internationale plutôt que comme une

religion universelle ; il est devenu la religion de l'empire romain, et c'est de cette religion impériale que procèdent, en des formes diverses, le catholicisme romain, les Églises nationales de l'Orient et les communautés de la Réforme. On a pu voir comment la crise présente, avec l'angoisse qu'elle provoque et les problèmes qu'elle intensifie, paraît déborder les anciens symboles, et les explications qu'ils donnent, et les promesses qu'ils font.

Si modifiée qu'elle ait été par les Églises, l'espérance évangélique n'en est pas moins restée le trait essentiel du christianisme, qui est une religion de l'au-delà, c'est-à-dire, non de l'inconnaissable, mais de l'inconnu et du rêve ; et cette espérance, le seul bien qu'elle garantisse à l'humanité vivante, ne la concerne pas tout entière. Le christianisme est une religion d'élus ; son dieu a ses prédestinés ; on dit qu'il a laissé jadis les nations suivre leurs voies, mais il n'a pas fini encore de les négliger ; il est censé gouverner le monde et l'histoire pour le plus grand avantage d'un nombre, assez restreint, d'individus qu'il comblera de félicité dans un avenir meilleur. Qu'ils souffrent en attendant, et les autres avec eux.

Or la notion vraiment religieuse d'humanité qui commence maintenant à faire son chemin dans le monde, bien péniblement, bien lentement, mais sûrement, et dont la seule apparition a déconcerté les anciennes divinités , ne s'accommode ni d'un nébuleux espoir comme bien suprême, ni de l'iné-

galité comme règle divine. Nous cessons de comprendre une religion dont l'objet essentiel est de créer une caste de privilégiés dans l'éternité. Le principe de notre foi est que l'homme, chaque homme naît avec un droit, que la seule qualité d'homme crée un titre à la vie, à une vie dont le droit essentiel est la propriété de soi. Le règne de Dieu dans une éternité problématique ne nous touche guère. A dire le vrai, il nous échappe et nous lui échappons. Même ceux dont l'imagination s'entretient encore de cette croyance n'y sont point attachés par le fond de leur âme. Ils s'y arrêtent surtout, comme on s'y est toujours arrêté, par la considération des morts, qu'on ne peut ni ne veut se représenter dans le néant ; mais ce n'est point d'après les espérances d'une vie future que se règle leur conduite, leur manière d'entendre et de pratiquer la vie présente.

S'il doit y avoir un règne de justice, — et nous voulons qu'il y en ait un, — que ce soit maintenant. Comme nous ne travaillons pas dans le vide, notre activité a des conséquences éternelles; mais quelles que soient ces conséquences, et quelles que puissent être les lois de l'invisible, c'est cette loi de justice qui nous paraît devoir être celle du monde visible, la loi de l'humanité vivante, au lieu d'être la vague et incertaine espérance de l'humanité qui meurt. C'est à faire naître et à réaliser cette loi de justice que tend le meilleur de nos efforts. Nous nous employons à la créer, car elle n'est parfaite encore

que dans notre intention, et même les applications que comporte son principe nous apparaissent peu à peu ; nous les formulons à mesure que nous les voyons. Graduellement se forme une conscience de l'humanité; à certains égards, cette conscience chez nous procède de l'Évangile ; elle a été préparée par lui, ne serait pas née sans lui, mais elle le dépasse.

Ce n'est pas sans résistance, ni lutte, ni martyrs, qu'elle grandit, et ses moindres progrès sont chèrement achetés. Notre petit monde terrestre est fait d'humanités multiples et disparates dont chacune, sans y prendre garde, se considère comme l'humanité intégrale et parfaite, les autres groupes humains ne comptant que peu ou point à côté de celui dont on fait partie. Aux degrés inférieurs de l'évolution humaine, l'étranger n'est pas loin d'être un ennemi, s'il ne l'est tout à fait. Aux degrés supérieurs de cette évolution, chez les peuples qui actuellement se tiennent pour civilisés, il apparaît encore en fait comme d'une autre espèce, parce qu'il est d'une mentalité différente, qu'il a d'autres habitudes. Chaque humanité particulière a ainsi une façon d'égoïsme collectif, où il entre de la complaisance en soi, un orgueil qui peut avoir sa dignité, qui peut être une force, mais qui peut être aussi un principe d'aveuglement et d'iniquité. Parmi les types d'humanité qui arrivent ainsi à se constituer, il n'en est point de parfait, et il en est de très défectueux ; il en est même qui réussissent

à se rendre mauvais et odieux, d'autant plus redoutables et haïssables qu'ils sont plus forts.

A travers quel chaos de brutalités, d'oppressions, d'injustices, s'est fait jour la simple idée de la personnalité humaine et du respect qui lui est dû I N'est-il pas vrai que cette idée, à peine réalisée dans la masse des individus chez les peuples dits civilisés, n'est pas encore bien efficace dans le régime intérieur de ces peuples et l'est encore moins dans les occasions qui les mettent en hostilité ouverte? Si l'on veut en croire les Allemands, ils auraient, avant tous, découvert lé droit de la conscience humaine, — que les premiers chrétiens et déjà Socrate avaient, sans attendre Luther, affirmé et pratiqué, — ils auraient exalté la personnalité humaine, et dans le sens le plus spirituel, puisque certains d'entre eux ont mis le dernier mot de la religion dans le prix infini de l'âme, résumant l'essence de l'Évangile dans cette formule, qui d'ailleurs n'est point évangélique : Dieu et l'âme, l'âme et son Dieu. Or ils sont obligés d'avouer que leur individualisme est, pour eux-mêmes, dans la pratique, très mitigé. Eux disent mitigé par la discipline. Mais la discipline dont il s'agit, toute militaire, étroite et rude, aboutit à une sorte d'automatisme, et, dans cette grande machine de guerre qu'est devenue l'Allemagne, il ne semble pas que le nombre des personnalités éminentes s'en aille croissant. Et quels égards l'Allemand a-t-il pour la personnalité des autres? Nous l'avons vu à l'œu-

vre. Quel cas ont fait des vies humaines, des personnalités humaines, ces officiers massacreurs qui ont exterminé froidement des hommes sans défense, des vieillards, des femmes, des enfants, et ces soldats ivres de vin et de luxure dont on n-'ose pas dire en propres termes les honteux exploits? Le dieu des Allemands a tôt absorbé l'ombre évangélique du dieu de l'âme individuelle.

Il est aussi une personnalité des peuples à laquelle s'attache pareillement un droit, le droit de rester elle-même et de se développer selon son génie. Si le sentiment rudimentaire de ce droit remonte aussi haut que les premiers groupements des familles humaines, combien s'en faut-il que le droit même soit vraiment reconnu par les nations qui pourtant ne subsistent que par lui I Chaque peuple en a pour lui-même une conscience confuse, et tous sont enclins à le méconnaître en autrui. La France de la Révolution est peut-être le pays qui a le plus intensivement développé le sentiment d'une conscience nationale, l'idéal d'un peuple qui entend se gouverner dans la liberté, l'égalité, la fraternité, la reconnaissance du droit qu'a chaque peuple d'être ainsi lui-même, la notion d'une humanité faite de nations libres et amies. Et c'est en partant de cette grande idée qu'elle abdiqua sa propre liberté, c'est-à-dire la meilleure partie de sa personnalité, aux mains de Bonaparte, et qu'elle se précipita sous ses ordres à la conquête de l'Europe î L'idée n'en était pas moins lancée, elle a fait son

chemin. Plusieurs nations européennes, dont l'Italie et l'Allemagne elle-même, lui durent leur résurrection. Mais l'Allemagne n'avait pas encore fini de se reconstituer une conscience nationale qu'elle se livrait sur la nôtre à un attentat dont l'Europe subit aujourd'hui les dernières conséquences. Et à quoi s'employaient naguère la plupart des « grandes puissances» européennes, sinon à l'étouffement de consciences nationales qu'elles voulaient supprimer en les absorbant dans la leur? Au surplus, toutes ces puissances n'ont-elles pas sur les mains une bonne part du sang que la Turquie a répandu depuis trente ans afin de retenir sous sa stérile domination les peuples chrétiens qu'elle est à jamais incapable de s'assimiler?

Cependant l'idéal grandit par les injures mêmes qu'il reçoit, et les événements se chargent parfois d'amener ceux qui l'ont le plus bafoué à s'en faire les apôtres les plus fervents. Il n'est certes pas impossible et il est à souhaiter que l'Allemagne, instruite par le malheur, revenue de sa frénésie conquérante et de son orgueil insensé, mais restée Allemagne et toujours vivante dans les limites véritables de sa nationalité, ne se voyant plus d'avenir que dans la liberté et dans la justice, s'éprenne ardemment de justice et de liberté. En ce temps-là, si les peuples dont l'histoire est sans péché ont seuls l'autorisation de lui jeter des pierres, elle ne sera point lapidée. La guerre aura peut-être fait d'autres conversions qui ne seront point sans éclat.

et quand même l'Allemagne aurait été la dernière et la plus grande coupable, nul ne pourra lui refuser le pardon promis par l'Évangile à tous les pécheurs repentants. Nul non plus ne pourra la convertir malgré elle, et son avenir sera dans ses mains. A elle de voir si elle réformera sa culture par le sens du droit, de la véritable humanité.

Il ne faut pas se faire trop d'illusions sur le prochain avenir. C'est surtout dans l'idéal que se rencontrent la vérité et la bonté, que la justice et la paix s'embrassent. Dans la réalité, ces choses excellentes se créent laborieusement. Certes il convient, il faut que la prochaine paix se fasse dans la justice. Mais nous savons tous et tous nous devrons nous rappeler que ni la justice ni la paix ne tiennent tout entières dans la lettre d'un traité. Les conventions internationales ne pourront que tracer les lignes entre lesquelles se déroulera ensuite la vie des peuples. Le traité ne fixera qu'un cadre géographique, et les peuples le rempliront. Que la détermination de ce cadre ne lèse le droit essentiel d'aucune nation, c'est tout ce que l'on peut demander ; et il appartiendra ensuite à chaque peuple de s'y organiser vraiment dans la paix et dans la justice. 11 est certain d'avance que la sagesse ne viendra pas à tous également du premier coup. Cependant beaucoup de sagesse, même de sagesse purement politique, sera nécessaire un peu partout, après un si grand bouleversement, pour mettre toutes choses en ordre. Les professionnels de la

politique tâcheront d'y pourvoir, et l'on n'a point ici de conseils spéciaux à leur donner. Ce dont il s'agit est l'aspect religieux et moral de l'œuvre de paix.

Chacun aura éprouvé que la patrie est sa mère dans toute la vérité du mot. Elle est sa maison d'humanité. Il est beau de disserter sur la fraternité des peuples, mais on ne sert efficacement la lépublique universelle qu'en servant d'abord la sienne, en l'honorant et en se dévouant à elle. Il faut savoir la comprendre pour l'aimer utilement. C'est lui faire tort que de s'enfermer dans un nationalisme étroit, égoïste et farouche. Ce qui rend l'Allemagne odieuse et ce qui la perd est cette forme de patriotisme aveugle et avide, qui ne connaît que soi, n'estime et n'admire que soi, dédaignant et opprimant tout le reste. Une nation civilisée qui se livre à ce sentiment peut tomber dans l'aliénation mentale. Notre patrie sera d'autant plus grande que nous croirons n'avoir jamais assez fait pour la grandir. Si nous comprenons où est sa véritable grandeur, nous ne courrons pas le risque du fanatisme. On peut voir maintenant où mène la folie des conquêtes. Ce qui fait à la France une place à part au milieu des peuples, c'est qu'elle a balbutié la première le nouvel Évangile de vérité, de liberté, de justice et de fraternité. Cet idéal était infiniment plus grand qu'elle, et notre tort dans le passé fut de croire que nous l'avions réalisé parce que nous en avions trouvé une imparfaite formule. Des formules

nous n'avons été que trop les dupes, et nous nous payons encore trop de discours. La valeur essentielle d'une nation comme celle d'un individu est sa valeur morale. La nôtre sera dans la pratique toujours plus éclairée et plus fervente de notre idéal.

N'écoutons pas ceux qui voudraient, sous prétexte de fidélité a notre vieille gloire, nous ramener en arrière, nous enfermer dans le passé, nous river aux croyances et aux institutions qui ont été le moule dans lequel notre idéal s'est formé, mais que cet idéal même a brisé. Il n'est pas possible que notre avenir, l'avenir de la civilisation humaine, soit en arrière.

Réalisons selon notre tempérament national le maximum de justice dont nous sommes capables. L'on a déjà chez nous parlé beaucoup des droits de l'homme, peut-être un peu trop. Il serait temps d'aviser aux devoirs, qui ne sont pas moins essentiels que les droits. Le devoir, on le comprend dans les grandes occasions ; par le temps qui court, la France fait son devoir, et rares sont ceux qui parlent de leurs droits qu'on aurait méconnus. Mais il n'y a pas de devoirs que pour le temps de guerre, il y en a pour toute la vie; et c'est ce qu'il importerait de bien entendre, parce que là est la vraie religion. Les fameux droits de l'homme sont les obligations de la société envers l'individu, les devoirs de tous envers chacun. Non moins évidents, non moins indispensables sont les devoirs de l'individu envers la société, de chacun envers

tous. Le fondement de ces devoirs, qui est celui de la société, de tout l'ordre humain, de la religion éternelle, est simplement que chacun se doit tout entier à la société qui l'a élevé, parce qu'il lui doit tout ce qu'il est. Qu'il lui rende ce qu'il a reçu d'elle. Par cet échange perpétuel, la société, l'humanité subsistent, par là aussi elles peuvent prospérer et grandir, quand par l'effort de tous, principalement des mieux doués et des meilleurs, le trésor commun de connaissances, de justice, d'hygiène physique et morale, de goût esthétique et de prospérité matérielle s'agrandit. Ce don de soi n'est pas fait directement à l'humanité, et même, en temps normal, pour le plus grand nombre, il n'est fait à la patrie que dans une mesure assez limitée; chacun se donne à sa famille, à sa profession, à une entreprise d'utilité spéciale. Cependant tous, dans leur sphère ou plus humble ou plus élevée, travaillent à l'œuvre nationale, et par le moyen de cette œuvre nationale à l'œuvre de l'humanité. La notion morale de l'humanité, de la solidarité humaine, donne ainsi à l'existence humaine une signification dont on ne saurait exagérer la grandeur. Cette notion prise au cœur de l'humanité même, au cœur de l'humanité telle qu'actuellement l'humanité se montre, a par conséquent une valeur profonde, une valeur de réalité, et en même temps une valeur mystique, une valeur religieuse.

C'est une véritable foi ; c'est, en un sens, la fol

des siècles passés, comme c'est la foi du siècle présent, comme ce sera celle des siècles à venir, tant que l'humanité raisonnable vivra sur la terre. On peut l'appuyer de raisonnements justes, d'expériences solides, mais elle a son principe, son ressort et sa force dans un sentiment. On serait hérétique à l'égard de cette religion si l'on croyait la fonder sur une conception étroite d'intérêt personnel. Car où est, pour celui qui se sacrifie jusqu'à la mort, l'in-^ térèt du sacrifice ? L'avantage ultérieur est pour les autres, non pour lui, qui n'est pas payé autrement que dans la générosité, dans la beauté même de son sacrifice. Le pur amour de Dieu sur lequel ont spéculé autrefois les mystiques chrétiens est précisément ce sacrifice complet de soi à l'idéal entrevu. Mais de ce que notre idéal est moins abstrait, moins métaphysique, moins transcendant que celui des anciens mystiques, tant s'en faut qu'il soit moins efficace. La preuve en est dans l'innombrable quantité de ses martyrs. Jamais foi plus généreuse, plus essentiellement morale, plus puissante en eff'et, donc plus riche d'avenir, ne s'est emparée des âmes.

Nous pouvons voir qu'elle règne en fait chez ceux des nôtres dont l'esprit demeure attaché aux vieilles croyances. Mais faut-il, pour ceux qui ne comprendraient pas encore, ajouter qu'elle est déjà par elle-même un culte ? Du passé elle ne répudie rien de ce qui lui ressemble et de ce qui la nourrit ; elle n'écarte et ne laisse tomber que ce qui l'en-

trave ; elle peut garder parmi ses héros les vrais saints d'autrefois ; elle s'encourage elle-même dans toutes ses manifestations, et rien ne l'empêche de créer toutes les commémorations propres à rappeler sa loi, à réchauffer ses espérances. Si donc il devient de plus en plus difficile, pour ceux qui ont cette foi et qui n'en ont pas d'autre, de trouver un sens précis à la première partie de l'antique promesse : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux », ils n'en seront que plus fermement dévoués à la seconde, qu'ils interpréteront au gré de leurs meilleures aspirations : « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ! »

Mars 1915.

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