DAVID ET LA NEUTRALITÉ BELGE
David, prévenu des mauvais desseins de Saûl par son ami Jonathan, s'était décidé à se retirer chez les Philistins. « Et il s'en vint à Nobé chez le prêtre Achimélec, et Achimélec s'empressa au devant de David et lui dit : « Pourquoi es-tu seul et sans personne avec toi ? » Et David dit au prêtre Achimélec : « Le roi m'a donné un ordre, et il m'a recommandé que nul ne sache rien de l'objet pour lequel il m'a envoyé et commissionné; et j'ai assigné rendez-vous aux gars en tel endroit. Et maintenant si tu as sous la main des pains oii quelque autre chose, donne-les moi. » Et le prêtre répondit à David en disant : «Je n'ai pas de pain commun, mais j'ai du pain consacré. Les gars se sont-ils au moins abstenus de femme ? » Et David répondit au prêtre en disant : « Eh biei\ ! La femme nous est interdite depuis quelque temps. Quand je suis parti, les corps des gars étaient purs, bien que l'expédition fût commune ; aujourd'hui les corps la rendront
sainte. » Et le prêtre lui donna le pain sacré, parce qu'il n'y [avait point là d'autre pain que le pain d'oblation qu'on avait retiré de devant lahvé pour en mettre de chaud à la place. »
C'est ainsi que, mentant au prêtre, David affamé obtint le pain dont il avait besoin. Le fait est raconté au premier livre de Samuel {RoiSj dans la Bible latine), chapitre xxi.
Qu'un tel exemple pût servir à autoriser la violation du territoire belge par les Allemands au commencement de la présente guerre, peu de gens l'auraient soupçonné. Cependant M.. Adolf von Harnack, historien éminent, anobli par Guillaume II, dont il est le bibliothécaire et l'ami, n'a rien trouvé de mieux que ce précédent pour justifier la conduite de l'Allemagne à l'égard de la Belgique. Des savants anglais s'étant permis de lui écrire que la Grande-Bretagne avait été obligée de prendre les armes pour défendre le droit, il leur répond que l'Allemagne n'a violé aucun droit, et que même le chancelier de l'empire a eu tort de dire que les formes du droit n'avaient pas été respectées. En cas de nécessité, dit-il, ni le droit ordinaire ni ses formalités n'obligent ; David était en droit de prendre les pains d'oblation sur la table du Seigneur, et la Loi n'existait plus pour un homme qui mourait de faim ; il est un droit de la nécessité qui briserait le fer et qui brise les traités; c'était une nécessité de salut pour l'Allemagne de tomber au plus vite sur la France en traversant la Belgique ;
elle avait donc le droit de passer sur le corps de la Belgique, tout comme David avait le droit de manger le pain sacré.
M. von Harnack n'a pas tiré de son texte tout le parti qu'il aurait pu ; il n'a point rappelé la fraude par laquelle David réussit à faire agréer sa requête au prêtre. D'autre part, il a négligé aussi un trait principal, qui était contraire à sa thèse, à savoir, que David n'a pas pris les pains, mais qu'il se les est fait donner par le prêtre qu'il a trompé. On aurait tort néanmoins de penser qu'il a commis volontairement ces oublis pour ne point laisser voir que, si la Belgique avait cédé aux désirs de l'Allemagne et qu'elle eût eu foi en ses promesses, elle aurait été absorbée par celle-ci comme les pains ont été mangés par David. Sa mémoire ne lui a pas représenté l'antique récit avec ses curieuses particularités, mais l'interprétation complaisante qui en est donnée dans l'Évangile, où il est dit que David et ses compagnons, — les compagnons qu'il n'avait pas, — purent bien, dans leur besoin, manger les pains sacrés que la Loi attribue aux prêtres. Au temps de Saûl et de David il n'y avait pas de Loi écrite, et la vieille histoire laisse bien entendre que la coutume ne réservait pas avec tant de rigueur le pain sacré aux gens du sanctuaire. Mais il fallait être en état de pureté pour en manger impunément.
Est-ce à dire que le Nouveau Testament favorise plus que l'Ancien l'exégèse de M. von Harnack?
Lorsque Jésus cite l'exemple de David (dans Marc, II, 26), il veut justifier ses disciples, qjii avaient arraché des épis un jour de sabbat pour satisfaire leur appétit. « Le sabbat est fait pour l'homme, disait le Christ, et non l'homme pour le sabbat ». Des lois qui ont été établies pour le bien de l'homme sont abrogées pour lui dès qu'elles tournent à son détriment. Et les lois dont il s'agit ne sont pas de celles qui gouvernent les rapports des peuples ni même ceux des individus entre eux; ce sont des observances qui sont supposées prescrites à tous et à chacun dans l'intérêt de leur propre conservation. M. von Harnack, tout en se référant implicitement à l'Évangile, n'a point parlé du Christ, et il a eu ses raisons. Faire autoriser la guerre par Jésus, il n'y pouvait songer, et à plus forte raison la guerre allemande. Jésus trouvait un motif à l'abrogation occasionnelle du sabbat ; de la guerre il n'eût sans doute rien eu à dire, si ce n'est qu'elle est une œuvre de l'enfer et que celui qui la déchaîne est un suppôt de Satan.
Mais voyons enfin ce que vaut en elle-même la comparaison de M. von Harnack. Peut-être le savant professeur n'a-t-il pas d'abord suffisamment réfléchi aux inconvénients de son point de départ. L'Allemagne aurait été, selon lui, dans la situation d'un homme exposé à mourir de faim s'il ne dérobe le premier morceau de pain qui s'offre à lui. S'il en était ainsi, l'Allemagne serait aujourd'hui perdue, le morceau de pain qu'elle avait voulu pren-
dre lui étant resté dans la bouche, en sorte qu'il ne lui sert à rien de l'avoir entre les dents. Comme elle n'est point encore à l'extrémité, tout porte à croire que le besoin dont on parle n'était point si absolu, et qu'elle aurait pu tout aussi bien pourvoir à sa conservation, — dans la mesure où elle y pourvoit maintenant, — par des moyens légitimes. Celui qu'elle a choisi aurait pu être seulement très avantageux pour elle, si les Belges s'y étaient prêtés. Mais comme ce n'était pas un moyen de salut si les Belges ne s'y prêtaient pas, il s'ensuit que, même dans le cas de nécessité, le morceau n'était pas à prendre, puisqu'on le volait inutilement. Est-il si évident aujourd'hui que l'Allemagne ait gagné quelque chose à violer la neutralité de la Belgique et du Luxembourg ?
La vraie question toutefois n'est pas là. La vraie question est que les Belges n'étaient pas un morceau de pain dont le premier vagabond venu aurait eu le droit de s'emparer pour apaiser les tiraillements de son estomac. Les Belges étaient un peuple, ils constituaient un Etat libre. Quand même la neutralité de la Belgique n'aurait pas été garantie par un traité où l'Allemagne avait mis sa signature, les Allemands n'avaient pas le droit d'entraîner malgré eux les Belges dans une guerre qui ne les regardait pas. Ils n'avaient pas le droit de les prendre en quelque façon pour auxiliaires dans leur entreprise contre un peuple qui n'était pas l'ennemi de la Belgique. Officiellement neutres, les
Belges n'avaient pas plus le droit de favoriser les Allemands contre nous qu'ils n'avaient le droit de nous favoriser contre les Allemands. La comparaison de M. von Harnack n'est valable que s'il n'existe pas d'autre droit que la volonté du plus fort, ou plutôt que la volonté de l'Allemand, qui se croit le plus fort et qui se persuade que les autres hommes sont tenus de faire pour lui ce qu'il juge lui être avantageux.
Est-ce donc pour rien que les nations sont des personnes morales, et leur sera-t-il permis d'être sans moralité ? La haute culture dont M. von Harnack est un des plus illustres représentants se résumera-t-elle dans une formule de domination brutale ? On pourrait le croire en voyant les Allemands empêcher violemment un archevêque de dire que la Belgique, bien qu'occupée par eux, n'appartient toujours qu'à elle-même. Est-ce que, par hasard, les enfants de Luther, qui a, dit-on, libéré les consciences de la servitude romaine, se croiraient permis d'opprimer la conscience des peuples ? Ou bien ne sauraient-ils pas que les peuples ont une conscience ? Ou bien est-ce la leur qui serait faussée, et méconnaîtraient-ils, en tant que peuple, un principe que leur réformateur avait eu raison de proclamer en faveur des individus ? Faux protestants et faux chrétiens, ne seraient-ils pas aussi de faux civilisés ? Car la culture qui ne respecte pas le droit d'autrui n'est pas une culture, elle ne possède pas en elle-même la
notion de justice et ne peut être qu'une tyrannie plus ou moins savante.
David ne fit probablement pas grand mal en mangeant les pains consacrés. Mais il est des choses saintes qu'on ne doit point traiter comme pain bénit : parmi celles-là est la justice internationale, qu'il faudra bien, un jour ou l'autre, dans l'intérêt de toutes les nations, mettre au-dessus de l'intérêt national immédiat, égoïste, étroit et insatiable, si l'humanité n'est point destinée à se détruire ellemême d'autant plus sûrement qu'elle saura mieux tuer et qu'elle respectera moins le droit.
Février 1915.