DEUX PHILOSOPHIES DE LA GUERRE
Le temps n'est pas à philosopher. Mais on ne peut pas se retenir de penser, même de penser tout haut sur des événements où le présent et l'avenir de notre monde sont si terriblement engagés. Les Allemands n'ont qu'un mot à dire : « L'Allemagne par dessus tout », mais ils le répètent sur tous les tons et avec des commentaires parfois instructifs pour quiconque n'est point lui-même possédé par cette magique formule. Les Anglais sont, selon leur ordinaire, moins disposés à la spéculation qu'à l'action. Voici cependant que nous arrive d'outre-mer une voix qui semblerait plutôt venir d'en haut, de très haut, la voix d'une femme croyante dont le nom s'est imposé au respect sur un champ de bataille où les luttes, pour n'être point sanglantes, ne laissent pas d'être souvent impitoyables, le terrain des combats théologiques. Miss Maude Petre, qui veilla sur les derniers jours de George Tyrrell et qui a raconté sa vie, nous dit les réflexions qu'elle a faites sur la guerre et sur la
paix (1). Simples et profondes, ces réflexions ne sont pas inutiles à méditer en regard des idées que M. Adolf Deissmann, professeur de théologie protestante à Berlin, développe dans une conférence sur la guerre et la religion (2). La comparaison permet de mieux saisir toute la distance qui sépare le germanisme de l'humanité.
Selon M. Deissmann la guerre allemande est une guerre sainte, la plus grande manifestation de force et par là même de religion vivante que l'univers ait jamais vue. Cependant l'éminent professeur, qui n'ignore pas l'Évangile qu'il enseigne, se doute un peu que sa thèse n'apparaît pas à tous, de prime abord, très conforme à la doctrine de Jésus et à la prédication apostolique. Il lui échappe de dire que la guerre est en contradiction avec la religion. Dès le commencement de son discours, il se défend de traiter le problème moral de la guerre, sous prétexte qu'on ne disserte pas sur les tremblements de terre pendant que la terre tremble. Rapprochement dont le sophisme n'a pas besoin d'être démontré. M. Deissmann n'est pas au milieu d'un
(1) Reflections of a non-comhatant, Londres, 1915.
(2) Der Krieg und die Religion. Berlin, 1914 ; dans la série Deutsche Reden in schiverer Zeit.
tremblement de terre puisqu'il fait un long discours. Il s'est seulement dispensé de prendre en considération certains vieux principes de sa foi chrétienne qui l'auraient un peu gêné pour le développement de sa thèse. Affectant de ne traiter qu'une question de fait, il entend montrer l'influence réciproque de la guerre sur la religion et de la religion sur la guerre dans « la mobilisation de force nationale et religieuse » que l'Allemagne a réalisée. Des objections qui pourraient être embarrassantes se trouvent ainsi écartées; et l'orateur va jusqu'à se permettre un mot piquant sur le moralorium de l'Évangile en ce qui regarde les missions protestantes à l'étranger. Le moratorium est d'une bien autre portée. Car, dans son panégyrique de la guerre allemande, M. Deissmann en esquisse la théorie philosophique et religieuse, et, au risque d'une inconséquence, il n'hésite pas à voir dans cette guerre le plus parfait accomplissement de l'Evangile qui se puisse rêver.
Un rôle difficile à tenir, tout au moins bien difficile à comprendre, si l'on en juge par ce que nous en disent les croyants, est celui de Dieu dans le présent conflit. Le pape Benoît XV, qui est neutre, a pensé que Dieu devait l'être aussi, et il s'est borné à solliciter son intervention pour imposer la paix à ses enfants divisés, sans lui demander de rendre à chacun selon ses mérites. Pour le pape, la guerre n'est qu'un châtiment, un fléau, que Dieu a déchaîné sur tous en punition de péchés qui, sans
doute, au sentiment de l'Éternel et de son vicaire, sont à peu près équivalents.
On est un peu surpris de trouver que Miss Petre elle-même parle en termes exprès de la « neutralité divine », comme si Dieu pouvait être réellement neutre ou que la guerre ne le regardât point, étant chose brutale et de nul rapport avec la religion. La guerre, dit-elle, provoque à la prière, et tous les belligérants recourent à Dieu ; mais ils s'adressent au même Dieu, sans soupçon de sa neutralité, ou bien en lui recommandant leur cause comme |la seule digne de son appui ; et se serait chose plaisante à voir pour les habitants d'une autre planète, s'il leur était donné d'en être témoins. Au point de vue chrétien, remarque Miss Petre, ces prières intéressées reviennent à la demande suivante : « Père de tous les hommes, aidez-nous à exterminer nos frères qui sont vos enfants comme nous. »
N'est-il pas vrai, pourtant, que ceux qui ont pris les armes uniquement pour se défendre pourraient faire appel à la justice du Père céleste? En toute rigueur de raison et d'équité. Dieu n'aurait pas plus droit que le pape d'être neutre. La foi ne peut pas le supposer neutre, même et surtout quand elle le croit juste. En fait, le recours procède surtout du besoin, et les considérations de providence universelle, de justice égale pour tous, passent au second plan, à moins qu'elles ne soient oubliées et méconnues. C'est pourquoi Miss Petre n'a pas tout à fait tort de dire que la rehgion de la guerre est
monolâtriqiie, en contradiction radicale avec le christianisme et avec le monothéisme, parce qu'elle fait du Dieu de l'univers et de l'humanité le dieu d'une nation ; la guerre met le chrétien en situation de ne pouvoir prier sans trahir sa foi monothéiste ou ses sentiments patriotiques.
Théoriquement, si l'on n'admet pas la « neutralité divine », exclue par le monothéisme traditionnel, l'alternative n'est pas aussi rigoureuse qu'on nous le dit ; mais il est incontestable qu'en ce temps de guerre il n'existe plus de peuples chrétiens. Peutêtre est-ce qu'il n'en existait pas davantage en temps de paix, et que la notion de Dieu, père, créateur, arbitre et juge bienveillant de tous les hommes, maintenue dans les symboles officiels, supporte mal le contact des réalités, surtout le choc d'une réalité aussi formidable que la guerre présente. Proclamer la neutralité de Dieu est aussi bien l'annuler dans son action sur les choses de ce monde. Les croyants qui se confient en lui comme en leur protecteur naturel ne veulent pas le supposer moins puissant, moins attentif à leur nécessité, que ne l'étaient les dieux nationaux pour la foi de l'antiquité ; il devrait l'être davantage, tout en se réglant sur les conseils de son infinie justice. Dans sa critique de la religion de guerre, Miss Petre a peutêtre mis en péril le Dieu universel et la prière en général.
Le dieu de M. Deissmann ne se retire pas dans la neutralité ; il est franchement allemand et dieu des
Allemands. Autrefois, dit-il, dans les salles de cours, on souriait quelque peu des dieux nationaux ; mais maintenant nous reprenons volontiers les formules de l'Ancien Testament, et l'empereur n'est pas seul à parler du dieu des Allemands ; le peuple s'en mêle, et les poètes, et les savants ; et un historien, Max Lenz, n'a-t-il pas magnifié « la révélation du dieu allemand dans notre guerre sainte » ? Est-ce que le dernier mot de la religion individuelle n'est pas de crier : « Mon Dieu ! » Ainsi en est-il pour la communauté. Les Allemands ne confisquent pas Dieu, ils ne l'abaissent pas jusqu'à eux, ils s'élèvent jusqu'à lui. En le proclamant dieu des Allemands, ils ne font, affirme M. Deissmann, que porter leur religion au degré supérieur de l'héroïsme.
Il fallait dire de l'enthousiasme et du fanatisme, ce qui n'est pas tout à fait la même chose que l'héroïsme, à moins qu'il n'y ait plusieurs genres de héros. M. Deissmann cite sans sourciller cette poésie d'un brave et pieux uhlan :
Les cieux flamboient du feu Des villages incendiés ; Les airs deviennent la lyre Où Dieu joue son cantique.
Ce chant résonne dans nos âmes.
Il retentit bien haut devant nous ; Il trempe nos cœurs Et nous sanctifie un chacun.
Est-ce bien l'âme allemande qui dans ce poème
sauvage s'est élevée jusqu'au dieu de l'Évangile, et n'est-ce pas plutôt Dieu qui a été ravalé aux proportions de l'âme allemande? Il est enfantin de dire qu'en proclamant Dieu le dieu des Allemands on ne le refuse pas aux autres peuples. Certes les Allemands et M. Deissmann pensent faire beaucoup d'honneur à Dieu en le prenant ainsi pour eux, mais le fait est qu'ils le prennent. 11 y a plusieurs façons de dire : « Mon Dieu.I » et de dire : « Notre Dieu ». Lorsque Jésus disait à ses disciples : « Quand vous prierez, vous direz : « Notre Père », cette invocation ne signifiait pas : « Père de notre petite société », ni : « Père de tous les Juifs », mais : « Père des hommes, tes créatures ». Si Jésus avait dit : « Père des Juifs », sa formule n'aurait pas signifié : « Père des Arabes », ni : « Père des Grecs et des Romains », ni : « Père de tous les hommes ». Le dieu des Allemands ne peut être qualifié tel que parce qu'il ne soutient pas le même rapport avec les autres peuples, surtout avec les Anglais, les Français et les Russes. Et peut-on parler du « dieu allemand » sans confisquer Dieu au profit de l'Allemagne? Si Dieu est allemand, il cesse d'être Dieu; il n'est pas plus Dieu que Guillaume II n'est le maître de l'univers.
Rien de commun entre ce « dieu allemand » et le dieu des chrétiens, qui n'est ni un dieu exterminateur d'hommes ni le dieu d'un peuple particulier. Jusqu'à présent les chrétiens avaient cru, et Luther lui-même avait enseigné que Dieu avait manifesté
sa puissance en créant le monde et qu'il avait révélé sa bonté en sauvant du péché et de la mort éternelle les hommes par Jésus-Christ son Fils. On se persuadait même sur la parole de Jésus que l'unique loi donnée aux hommes par ce dieu était qu'ils s'aimassent les uns les autres. Les Allemands de nos jours ont changé tout cela. Ils admettent encore sans doute que leur vieux dieu a créé le monde, mais il y a si longtemps, si longtemps, qu'on ne sait plus très bien comment se fit la chose ; le vieux dieu a aussi envoyé le Christ, mais cette mission n'était qu'un intermède insignifiant par rapport à la révélation suprême du dieu allemand dans la guerre allemande. Il ne faut pas demander pourquoi le vieux dieu s'est révélé si tard. Ce qui importe est le caractère dont il témoigne. Ce dieu-là ne dit pas : « Aimez », il dit : « Massacrez ». Ce dieu est allemand, certes, et jusqu'au fond de son être. Mais il ne faut pas dire que les Allemands, en l'invoquant, se haussent jusqu'au dieu de l'Évangile ; ils ont descendu de son ciel le dieu de Jésus pour l'amener dans leur caserne ; de ce dieu juste et bon ils ont fait un guerrier farouche, et le voilà qui marche à leur tête, heureux de voir tomber les hommes, brûler les villes, s'écrouler les cathédrales. N'est-il pas évident que, faisant Dieu à leur image, et croyant le voir colossal, ils ont réussi à le faire petit, méchant et tant soi peu grotesque ?
M. Deissmann a parlé de « guerre sainte ». La
religion, dit-il, a tenu au fourreau pendant près d'un demi-siècle l'épée du peuple allemand, et en bénissant les armes au début de la guerre présente elle n'a pas fait banqueroute, elle s'est mobilisée, manifestant de nouvelles forces pour de nouveaux emplois. L'empereur et son chancelier envisageaient la guerre avec une pieuse horreur et ils ont tout fait pour l'éviter ; ils y ont été contraints par une conjuration astucieuse menée depuis des années; il y aurait eu impiété de leur part à se refuser au devoir imposé par Dieu. Le peuple allemand a donné un grand exemple de solidarité, de dévouement, de piété, les soldats ayant conscience de faire œuvre religieuse, et les non-combattants participant au même esprit de sacrifice et de mutuelle charité. Donc, conclut M. Deissmann, cette guerre est une manifestation divine : elle est toute religieuse et toute morale dans ses motifs, dans son objet, dans sa conduite.
Ne demandons pas à M. Deissmann comment il s'y est pris pour sonder si profondément le cœur de Guillaume II et celui de son ministre. La religion de ces hauts personnages peut bien être à peu près ce qu'on nous dit. Cette religion a pour loi suprême l'intérêt du peuple allemand. Guillaume II a voulu et maintenu la paix tant qu'il a pensé avoir avantage à la conserver ; il a fait la guerre quand il a cru le moment opportun de rompre violemment et d'un seul coup tout obstacle à l'expansion et à la suprématie allemandes. La guerre, au moment dé-
cisif, n'a dépendu que de sa volonté, bien que cette volonté n'ait été, en un sens, que l'expression d'une volonté collective, d'une volonté allemande, longuement préparée. En décrétant la guerre, Guillaume II obéit à un dieu, il obéit au dieu allemand dont il est l'incarnation vivante, c'est-à-dire qu'il obéit à lui-même, il n'obéit ni au dieu de l'Évangile ni à l'esprit de l'humanité. La contrainte véritable a été pour les nations à qui l'Allemagne a déclaré la guerre. Mais à qui les Allemands feront-ils croire qu'il n'y avait pas d'autre issue au conflit austro- serbe qu'une guerre européenne, et que l'Allemagne était à jamais perdue si l'Autriche respectait l'indépendance de la Serbie? A qui les Allemands feront-ils croire que l'Angleterre, la Russie, la France, mal concertées, nullement préparées pour la guerre, étaient résolues à écraser l'Allemagne? Il y avait dans la guerre un intérêt de domination pour l'Allemagne, non une question de vie ou de mort. L'intérêt allemand, le dieu allemand ont pu vouloir la guerre ; le dieu de l'Évangile, le moindre sentiment d'humanité l'auraient interdite.
La simplicité du dévouement, la solidarité patriotique ne sont point des vertus propres à l'Allemagne. L'apaisement des querelles religieuses ou politiques, un certain réveil de la foi, et d'une foi simple, non théologique, même quelque regain de superstition s'associant au recours à la Providence ne se remarquent pas non plus que chez les Aile-
mands. Et ce qu'il y a de vraiment moral, de vraiment humain en toutes ces choses n'est pas un effet de la guerre comme telle, et la poussée de dévouement que la guerre provoque ne résulte pas, à proprement parler, de la guerre même; c'est la contribution que le sens de l'humanité, de la vraie religion, apporte à la guerre pour en conjurer le fléau, plutôt que la contribution apportée par la guerre à la religion. La communauté du danger fait la communauté de la résistance. A vrai dire, la guerre n'est pas la plus grande cause du dévouement réciproque dans une société constituée ; elle n'en est que la plus grande occasion. Le courage non plus n'est pas un fruit du danger, et le danger ne sert qu'à le manifester en le provoquant. Les nobles sentiments que suscite la guerre ne font donc pas la guerre sainte plus qu'ils ne feraient saint tout autre fléau, à moins qu'on n'appelle sainteté l'horreur des choses redoutables. Ce dernier genre de sainteté est celui que connaissent les peuples primitifs, et les Allemands, nonobstant leur haute culture, se rapprochent beaucoup des primitifs à cet égard.
On dirait, en eff"et, que plus leur guerre est atroce, plus elle est sainte à leurs yeux. Ils n'ignorent pas que d'autres idées tendent à prévaloir dans le monde civilisé. Mais le monde civilisé ne se confondrait-il pas avec le monde allemand ? Ils voudraient bien se le persuader, et ils n'osent pas tout à fait le croire, surtout ils ne se dissimulent
pas la diflicultc de le faire croire. Ils voudraient bien qu'on ne les prît pas pour des barbares, et il est même des militaires qui ne seraient pas fâchés d'échapper à cette qualification. M. Deissmann cite ces lignes d'un officier allemand : « J'ai vu de cruels tableaux, mais le cœur et le regard se font comme de pierre dans l'accomplissement le plus rigoureux du devoir. C'est nécessaire, et ce n'est point la barbarie qu'on nous a souvent reprochée dans la guerre. Il y a loin d'un cœur dur à un cœur barbare, et ce n'est pas le lieu de répandre pour rien la tendresse d'une âme naturellement sensible. »
Que M. Deissmann ait pu alléguer ces propos comme une haute [manifestation de religion, nous n'en serons pas autrement surpris, mais ils n'en sont pas moins étranges, et leur commentateur ne saurait nous faire prendre le change sur cette sainte dureté qui n'est point de la barbarie. Il avoue bien que l'on s'endurcit, que l'on devient sauvage en combattant, mais il ne nous dit pas pourquoi cette sauvagerie persiste souvent chez les Allemands en dehors du combat ; il préfère nier que cette sauvagerie soit réelle, et, plus hardi que l'officier, peut-être parce qu'il sait moins à quoi s'en tenir, il se pare du reproche qu'on a fait aux professeurs allemands de prêcher la religion de la barbarie, il déclare que cette barbarie sera appelée par l'histoire « force native » ; emporté par son enthousiasme, il va jusqu'à s'écrier : «Nous
prêchons la religion de la force, ou plutôt elle se révèle elle-même. »
Elle se révèle, en effet, et nous commençons à voir clair dans la religion allemande, dans la conscience intime du dieu allemand ; nous commençons même à ne plus comprendre pourquoi on éprouve le besoin de justifier la guerre allemande ; puisque sa sainteté, sa divinité réside dans la force, sa légitimité doit y être aussi comprise, et la guerre allemande est parce qu'elle est, elle est ce qu'elle est, l'univers n'ayant qu'à s'anéantir sous elle. Et la distinction qui nous était proposée entre le cœur dur et le cœur barbare est fondée en raison. Un cœur barbare pourrait, à l'occasion, être sensible à la pitié; le cœur dur est au-dessus de pareille faiblesse ; sa barbarie est indéfectible, parce que sa cruauté est disciplinée. Ainsi la guerre allemande est tout à fait sainte, étant parfaitement forte. Encore €st-il qu'il y a force et force, et que la vraie force humaine n'est pas celle qui dégénère en brutalité, mais celle qui sert un grand idéal de vérité, de justice et de bonté.
Des guerres saintes, de l'épouvantable sainteté dont est pourvue la guerre allemande, se rencontrent en effet dans les humanités inférieures qui ne sont point parvenues à l'idée d'humanité, qui ignorent même la notion de justice internationale, qui sont à elles-mêmes tout l'univers et qui se sont fait un dieu de leur appétit. Toute manifestation de la force nationale est ainsi une épiphanie divine.
On avait cru à tort que les peuples européens étaient sortis de cette religion brutale ; les Allemands du moins y sont retombés par tout l'effort de leur pesante culture. Humainement parlant, il n'est pas de guerres saintes, la guerre étant d'ellemême inhumaine et conséquemment impie, si les mots de sainteté et de piété doivent garder dans le langage de la civilisation une valeur morale. Il peut y avoir cependant des guerres justes, contre des groupes humains qui sont ou qui se mettent en dehors de l'humanité, ou plutôt au-dessous, ne connaissant d'autre droif que la force, d'autre raison que l'extermination, d'autre passion que la convoitise et la haine. Contre ces humanités sans humanité, l'humanité peut et doit se défendre, et la guerre est légitime. Mais de guerre sainte, au sens où l'entend M. Deissmann, il n'en est que pour les peuples de demi-culture qui ont gardé la mentalité du sauvage sous les dehors de la civilisation et qui prennent pour divinité leur armes de mort.
La guerre est la révélation suprême du dieu allemand, la forme parfaite de la religion allemande. Cependant les Allemands font profession de christianisme et même la plupart d'entre eux se réclament du pur Évangile. M. Deissmann avoue que certains en Allemagne ont pensé que l'Évangile était une religion trop douce pour l'usage de la guerre et qu'il y fallait ajouter au moins quelque chose de la vieille religion romaine ou simplement de l'antique religion Israélite, lahvé Sebaoth n'ayant jamais péché par excès de tendresse. Le savant
professeur calme ces inquiétudes : c'est, remarquet-il, mal comprendre le christianisme que de le représenter comme une religion sentimentale; la religion du Christ ne se ramène pas à une formule simple, elle est faite de contrastes, de certitudes et d'impulsions, douce et courageuse, enfantine et virile, patiente et combattante, bénissante et irascible, foi absolue qui réclame le don de la personne, religion de martyrs. Le caractère que la guerre communique à la religion allemande n'est pas autre chose, selon M. Deissmann, que le réveil des forces chrétiennes primitives qui s'étaient rouillées en temps de paix ; c'est pourquoi des paroles qui n'avaient pas été dites pour les Allemands du xxp siècle n'ont jamais trouvé meilleure application qu'en eux ; ils peuvent prendre pour cri de guerre l'exhortation de Paul aux Corinthiens (I Cor. XVI, 13) : [a Soyez vigilants, fermes dans la foi, comportez-vous en hommes et soyez forts », ou bien celle de l'Apocalypse (ii, 10) : « Sois fidèle jusqu'à la mort. » Puisque le christianisme brave la mort, n'est-il pas la religion de la guerre ? Le christianisme primitif vivait dans l'attente du jugement dernier ; or, ce jugement divin, l'armée allemande a, paraît-il, conscience d'y travailler, témoin ce couplet de chant bavarois :
Nous n'interrogeons pas, nous n'hésitons pas.
Nous combattons fidèlement pour l'honneur et le devoir,
Jusqu'à ce que Dieu prononce la sentence
Dans le jugement universel.
Et n'est-ce pas encore pour les Allemands, poursuivis par « la haine du monde », qu'il a été dit (Matth. V, 11) : « Heureux êtes-vous si les hommes vous injurient, vous persécutent, proférant contre vous toutes sortes de calomnies à cause de moi » ? Enfin il est, nous assure-t-on, une parole que les Allemands sont autorisés à prendre pour eux parce qu'elle consacre la mission du peuple allemand, et cette parole c'est le mot du Christ à ses disciples (Matth. v, 13-14) : « Vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière du monde. » Quoi qu'il en soit de sa signification historique et « palestinienne », c'est aux Allemands, déclare modestement M. Deissmann, qu'elle convient aujourd'hui en esprit et en vérité.
De cette exégèse abracadabrante tous les savants de l'Allemagne riraient bruyamment si elle ne venait point d'eux et si elle n'était point faite pour les flatter. La religion de l'Évangile n'est pas une religion de mignardises et de sensibleries, mais c'est une religion de charité, de bonté. Jésus, sans doute, réclame le sacrifice de soi, le sacrifice total, mais à l'œuvre du royaume céleste, à l'espérance de la vie éternelle. Il faut bien ajouter, puisque M. Deissmann ne s'en est pas aperçu, que Jésus et les apôtres se sont sacrifiés sans tuer personne. Ce n'est pas tout à fait la même chose que de s'exposer à la mort en tuant ses ennemis et en en tuant le plus possible. C'est jouer sur les mots que de présenter le christianisme primitif comme une religion
de guerre parce qu'il brave la mort : comme le Christ, il ne la brave qu'en s'exposant à la subir, mais il s'interdit de la donner. M. Deissmann doit savoir pourtant que ce n'est pas précisément pour être tué qu'on fait la guerre, mais pour tuer. Il ne s'agit donc ni du même sacrifice ni du même esprit. Jésus a servi par la pure et simple abnégation un idéal spirituel de charité et d'immortalité. L'Allemagne poursuit par l'extermination un idéal de domination temporelle ; l'Allemand n'entend perdre la vie que pour gagner l'univers. L'Évangile et la religion allemande ne sont pas sur le même plan, et la religion allemande est exactement le contraire de l'Évangile ; si elle prétend être l'Évangile, elle n'en sera que la caricature. Parce que Jésus a dit ou est censé avoir dit qu'il n'était pas venu apporter la paix, mais la division (Matth. ix, 34), il ne s'ensuit pas que le Christ ait patronné la guerre : il a prévu que ses disciples seraient trahis et persécutés par leurs proches, il n'a pas dit un mot pour les engager à se battre contre eux ni contre personne au monde. La pensée de l'Évangile sur la guerre est dans la parole prêtée au Christ pour réprimander le disciple qui avait tiré l'épée à Gethsémani contre les satellites du grand-prêtre (Matth. XXVI, 52) : « Remets ton épée en sa place ; tous ceux qui prennent l'épée périssent par l'épée. »
Il est superflu de discuter longuement les autres fantaisies bibliques de M. Deissmann. La fermeté dans la foi pour combattre ses propres passions ou
résister à l'adversité et à la persécution est autre chose que la foi patriotique et l'ardeur aux combats sanglants. Le rapprochement de la guerre présente avec le jugement dernier n'est qu'un enfantillage : les soldats de Guillaume II sont peut-être les anges du dieu allemand pour l'exécution de ses vengeances; ils ne sont pas les messagers de la justice éternelle. Abandonnons au jugement de l'histoire ces pauvres Allemands qu'on nous dit si calomniés, que nous avons osé appeler barbares quand ils étaient seulement durs et cruels par discipline ; mais tenons pour certain dès maintenant que ce n'est point pour la cause du Christ qu'ils se sont exposés à la sévérité de notre blâme. Faisons également confiance aux siècles futurs pour donner le sort de ridicule qu'elle mérite à la prétention qu'ont les Allemands d'être le sel de la terre et la lumière du monde. Le sens « palestinien » de ces antiques formules était purement moral, concernant la vérité de l'Évangile et sa pratique, sans aucun rapport avec quoi que ce soit qui ressemble à la culture allemande, à ses manifestations et à ses produits. Le sel de la vertu allemande est tout en explosifs, et la lumière de la science allemande se résout en gaz asphyxiants. Le genre humain a besoin d'un autre secours pour s'élever dans l'ordre du vrai et du bien. Si Jésus pouvait répondre à M. Deissmann, il lui dirait que les Allemands semblent avoir toutes les qualités requises pour devenir les bourreaux de l'humanité, mais qu'ils ont
grand tort de regarder ce tempérament comme une forme de mission providentielle, qu'ils n'ont pas de quoi s'en glorifier, et qu'il serait peut-être prudent à eux, s'ils ne désirent pas que la postérité s'amuse trop à leurs dépens, de ne point draper ainsi leur orgueil dans ses paraboles.
Admettons que la guerre est la plus haute expression de la religion allemande, puisque des Allemands très autorisés nous le disent : c'est que cette religion n'a rien de commun avec l'Évangile. Miss Petre va nous faire mieux comprendre comment elle n'a rien non plus de commun avec l'humanité.
Il y a, nous dit Miss Petre, deux conceptions de la politique, celle de Machiavel et celle de Mazzini ; la première peut se définir dans ces mots : tout pour la nation ; et la seconde dans cette formule : la nation pour l'humanité. C'est que l'humanité travaille sur deux plans, le plan national et le plan international. Chacune des deux conceptions a sa logique, et Miss Petre reconnaît aussi à chacune sa vérité. Mais elle paraît admettre deux ordres de vérité : Machiavel et Bismarck peuvent être dans le vrai politiquement; humainement ils sont dans le faux; une guerre barbare peut être une vraie guerre, mais ce n'est pas la guerre d'un peuple civilisé ; une diplomatie sans scrupule peut être une vraie
diplomatie, ce n'est pas celle d*uqe nation moralement grande. L'intérêt est le dernier mot de la politique et de la guerre, mais ce n'est pas le dernier mot de l'humanité. Or c'est l'humanité qui est la réalité profonde et qui finalement vaincra.
Telle est la thèse que Miss Petre développe avec une sérénité toute philosophique, qui contraste heureusement avec le germanisme aveugle et fougueux de M. Deissmann. Dès l'abord on en perçoit •la haute vérité, avec on ne sait quelle nuance d'excès métaphysique, d'idéalisme transcendant, d'insuffisante adaptation aux réalités de l'histoire et de la vie présente.
C'est par les nations qu'est constituée l'humanité, c'est dans les nations qu'elle grandit, que se forme la conscience morale d'un droit humain qui ne connaît pas de frontières. Il n'est donc pas très exact et il peut être imprudent d'opposer radicalement l'humanité à la nation. La distinction de la vérité politique et de la vérité humaine prête aussi à équivoque. La réalité de l'intérêt politique ne fait pas d'une guerre sauvage et d'une diplomatie malhonnête une vérité de même ordre que le respect de la justice et du droit. Dans la pratique, toutes les guerres n'ont pas été et ne sont pas sans humanité, toutes les diplomaties n'ont pas été et ne sont pas sans honnêteté. La guerre et la diplomatie n'ontelles jamais servi, ne peuvent-elles pas servir encore maintenant à défendre le droit, à sauver l'humanité? Il y a guerre et guerre, comme il y a diplomatie et
diplomatie. La guerre barbare et la diplomatie frauduleuse peuvent réaliser des avantages, mais non une vérité. Miss Petre parle de vérité à ce propos parce qu'elle s'est fait une idée de la guerre en soi, de la diplomatie en soi, qui trouve son accomplissement parfait dans une guerre de simple extermination, dans une diplomatie de pur artifice ; mais ce rapport conçu entre des faits brutaux et des notions tout abstraites, non réelles, ne constitue pas même une vérité logique ; et comme les faits dont il s'agit s'apprécient au point de vue moral, mieux vaudrait ne point appeler vrai ce qu'on ne peut qualifier bon.
La guerre, écrit miss Petre, est chose essentiellement brutale, et toutes les réglementations qu'on essaie de lui imposer ne peuvent qu'en effleurer la surface sans en changer la nature. N'est-il pas évident qu'elle suspend les lois ordinaires de la moralité, et que des chrétiens qui font la guerre commencent par mettre dehors le christianisme? C'est pourquoi le motif pour lequel on fait la guerre importe plus que la manière dont on la conduit ; la guerre peut être inévitable, elle est toujours plus ou moins barbare ; elle sera noble ou houleuse selon la fin qu'elle poursuivra. Autre chose est que la guerre doive être humainement conduite, comme le soutiennent les Anglais et les Français, autre chose est que cette manière humaine de faire la guerre soit conforme à la nature de celle-ci. L'esprit entier des Allemands ne
s'est nulle part montré mieux que dans leur philosophie de la guerre : étant donné que la guerre est la lutte par la force brutale, il s*y jettent en toute rigueur de logique et se croient tout permis pour détruire l'adversaire. Les Anglais prendraient volontiers la guerre pour un exercice corporel, et les Français pour uû tournoi ; les Allemands les ont contraints de la prendre autrement. « Les lois d'une guerre honorable, remarque Miss Petre, seraient les lois de quelque chose qui ne serait pas précisément la guerre. » Écoutons les Allemands, qui s'y connaissent :
Tout acte, de quelque nature que ce soit, accompli par nos troupes pour décourager, vaincre et détruire nos ennemis, est un acte honnête, une bonne action, et il est pleinement justifié... L'Allemagne est juge suprême de ses propres méthodes, qui doivent être en temps de guerre imposées au monde.. Il est de nulle conséquence que tous les monuments qui jamais furent créés, tous les tableaux qui jamais furent peints, tous les édifices qui jamais furent bâtis par les plus grands architectes de l'univers soient détruits, si, par leur destruction, nous contribuons à la victoire de l'Allemagne sur les ennemis qui ont juré son complet anéantissement... Une simple pierre sur la tombe d'un grenadier allemand est un monument plus glorieux et plus vénérable que toutes les cathédrales de l'Europe ensemble.
Ainsi parle un officier supérieur de l'armée allemande, le major-général von Disfurth, dans un article O) que Miss Petre cite à bon droit comme
(!) Publié dans les Hamburger Nachrichten ; traduit dans Sunday Chronicle du 15 novembre 1914.
typique d'une certaine mentalité allemande. Tel est, dit-elle, le pur militarisme, et il ne manque pas de logique. L'observation des traités n'a rien non plus de commun avec la force brutale. Ce peut être une loi internationale de ne pas franchir une certaine frontière; mais une bête qui en attaquerait une autre n'y regarderait pas, et l'Allemand n'y regarde pas davantage. « La guerre est la guerre » au sens allemand du mot ; des procédés inhumains qui conduisent au succès sont des moyens de guerre, si détestables soient-ils. Le monde peu à peu réagit contre cette philosophie de la guerre, qui peut-être ne sauvera pas le peuple qui la professe : c'est qu'il réagit contre la guerre elle-même ; on voudrait civiliser la guerre, mais on travaille à son abolition, guerre et civilisation étant des choses contradictoires et inconciliables, bien qu'elles puissent temporairement coexister.
Si tout ne nous trompe, le lecteur qui aura suivi ce résumé éprouvera la même impression que celui qui écrit ces lignes en lisant les chapitres d'où il l'a extrait : profonde sympathie pour le sens humain de l'auteur, et une espèce d'effroi devant l'inflexibilité et l'apparente impassibilité de ses déductions. Cette crainte est faite d'un double sentiment: le frisson désagréable qu'on éprouve à voir justifier logiquement ce que moralement on condamne, et le soupçon de quelque imperceptible fissure dans cette froide logique qui semblerait presque passer condamnation sur toutes les horreurs possi-
blés de lâ guerre en attendant qu'on la supprime tout à fait. L'éventualité de cette suppression apparaît tellement lointaine et invraisemblable pour un temps indéfini qu'en ayant l'air d'y suspendre toute l'espérance de l'humanité, c'est presque à la désespérance que provisoirement on nous inviterait. Reprenons le principe posé ci-dessus : la guerre en soi n'existe pas; un type absolu de guerre, qui se reproduirait dans toutes les guerres que font les hommes, est une fiction de notre esprit. Il y a seulement des guerres, plus ou moins cruelles et atroces, mais dont aucune ne peut être et n'est l'exacte reproduction de l'autre. Après tout, la guerre allemande, si sauvage qu'elle soit, n'est pas tout à fait celle du non civilisé qui boit le sang de l'ennemi et qui emporte son scalp ou sa tête. Les conditions de la guerre, ses conditions morales, les seules qui nous occupent ici, n'ont pas cessé de varier au cours des temps et de varier en s'améliorant. La guerre est un acte brutal, mais ce n'est pas un acte de brute, c'est un acte humain, et il n'est pas possible, du moins il n'est pas licite, il n'est pas vraiment philosophique d'isoler, dans la considération qu'on en fait, sa qualité caractéristique, la brutalité, de sa qualité substantielle, qui est d'être un acte d'homme. Puisque ce sont des hommes qui se battent, ils ne peuvent pas, — n'en déplaise à l'étatmajor allemand, et sauf le profond et sympathique respect dû à Miss Petre, qui nous semble seulement avoir fait trop confiance à la logique allemande, —
ils ne peuvent pas, disons-nous, être considérés comme des chiens qui se déchirent ou des taureaux qui se précipitent furieusement l'un contre l'autre. Au chien et au taureau qui se battent rien n'est, à proprement parler, permis ni défendu, parce qu'ils ne sont pas susceptibles de moralité. Les hommes, même les Allemands, ne sont pas des brutes, quand même ils voudraient en être; c'est pourquoi, quand ils se battent, certaines choses peuvent leur être moralement ou permises ou défendues, selon le degré d'humanité où ils sont parvenus. Car la brutalité n'existe point chez eux à l'état absolu, non plus que l'humanité ; ils s'élèvent, peu à peu, de l'une à l'autre, et il faut bien se garder, sous couleur de logique, de paraître les autoriser à être parfaitement brutes, parce qu'ils ne sont pas encore de tout point parfaitement hommes.
Ne pourrait-on pas alléguer contre cette logique, limitée à un aspect des choses — qui n'est pas vraiment logique, n'étant pas une logique vraie selon la nature de l'homme, — l'exemple du duel, qui est entre les individus ce que la guerre est entre les nations ? Le duel est resté longtemps, il reste encore chez les peuples civilisés un moyen de résoudre certaines difficultés, certaines affaires dites d'honneur que la société ne sait pas terminer , autrement. Pas plus que la guerre, le duel n'est un simple exercice ni une lutte chevaleresque ; il peut tourner à une petite comédie, mais, en principe, c'est un combat. Or il n'est point admis que ce
combat, parce qu'il est combat, ne comporte pas d'autre règle que l'intérêt personnel du combattant, ni qu'un duel déloyal réalise la perfection du genre parce que le duelliste, au lieu d'avoir égard aux coutumes reçues en ces sortes de luttes, n'a reculé devant aucun moyen pour sauver sa vie et détruire son adversaire. Les règles ont été instituées précisément pour moraliser le duel dans une certaine mesure, et pour qu'un combat d'hommes ne soit pas un combat de bêtes. Va-t-on dédaigner cet effort, et, sous prétexte que le duel est, au point de vue d'une raison supérieure, chose absurde, insinuer qu'il importe peu que le duel soit conduit loyalement ou non, le duel le plus brutal étant au fond le véritable duel ? N'est-il pas vrai plutôt qu'un tel duel n'en est pas un, mais un combat de brutes, parce qu'on y viole les restrictions que les hommes eux-mêmes y ont voulu introduire pour en faire un combat d'honnêtes gens? Et pourquoi ferait-on fi des des règles que les peuples civilisés ont commencé de vouloir s'imposer afin que la guerre soit un combat d'honnêtes nations ?
Sans doute n'est-il point vrai de dire que la guerre par elle-même chasse la moralité. Qu'elle soit en contradiction radicale avec le christianisme, nul n'y peut contredire sans parti pris ; mais c'est peut-être que l'Évangile ignore les conditions réelles de l'existence humaine, conditions qui déterminent celles de l'humaine moralité. Jusqu'à présent la guerre a été parmi les hommes une sorte
de fatalité ; les plus sages se défendent de prévoir quand et de savoir comment l'on pourra définitivement conjurer ce fléau ; provisoirement ils essaient de l'atténuer. Mais la guerre n'est pas qu'un déploiement de force brutale ; elle n'existe pas indépendamment des motifs qui l'inspirent et de la façon dont on la conduit, la fin et les moyens étant corrélatifs.
Miss Petre considère surtout la fin, et, alléguant que la guerre est toujours plus ou moins barbare, elle se montre presque indifférente aux moyens, qui sont, d'après elle, d'autant plus conformes à la nature de la guerre qu'ils sont plus brutaux. Cette considération abstraite brise l'unité de la guerre en tant qu'acte humain et prive la guerre du caractère moral qui de ce chef lui appartient. La force en soi n'est point chose morale, mais l'emploi de la force par un être moral ne saurait être exempt de moralité, et il sera même d'autant plus chargé de moralité, en bien ou en mal, que la culture morale de celui qui recourt à la force est plus avancée. C'est d'après cette culture même que seront également jugés et la fin et les moyens de l'action, fins et moyens qui constituent ensemble le caractère moral de l'action même. Les moyens sont naturellement proportionnés à la fin, et les moyens de la guerre allemande sont ceux qui conviennent aux fins de cette guerre; c'est de cette guerre-là qu'ils sont la forme parfaite, c'est dans la logique de cette guerre-là qu'ils rentrent. Ils ne seraient
pas dans la logique d'une autre guerre, d'une guerre qui se proposerait des fins nobles et généreuses.
Le crime de l'Allemagne, dit Miss Petre dans un passage où elle a mis son âme, est d'avoir voulu détruire la France ; en regard de ce crime, la violation de la neutralité belge ne compte guère, et ce sont les intentions de l'Allemagne, non les atrocités de la guerre allemande, qui font injure au vrai progrès. Mais la violation de la neutralité belge n'était que pour la ruine de la France; mais les atrocités de la guerre allemande sont en rapport avec ses intentions exterminatrices. Que la philosophie ne sépare pas ce qu'a uni la nature allemande. La logique allemande n'a pas, comme on nous le dit, réalisé un type absolu de la guerre, elle n'a fait qu'adapter ses moyens de guerre aux fins qu'elle poursuivait dans la guerre. Si les fins sont condamnables, les moyens le sont tout autant, parce qu'ils ne font qu'un, en réalité, avec les fins et avec la guerre elle-même.
Les Anglais ne regardent pas vraiment la guerre comme un sport, ni les Français comme un tournoi. Les uns et les autres pensent que la guerre ne permet pas toutes les cruautés, et qu'il y a des choses qui, entre civilisés, ne doivent plus se faire. A l'occasion les Allemands en conviennent aussi bien que les Anglais et les Français. Le pasteur Dryander a déclaré hautement que les Allemands comprenaient l'obligation de conduire la guerre d'après
« ses principes chrétiens et suivant les exigences de la miséricorde et de l'humanité ». Les quatrevingt-treize éminents docteurs qui ont signé le manifeste « au monde civilisé » ont également protesté que l'Allemagne combattait malgré elle, pour sauver la civilisation, et en observant le droit des gens. Ils nient leur crime, mais ils ne contestent pas le principe qui le condamne. Ces témoignages objectivement faux contribuent à prouver qu'il existe une moralité des peuples civilisés au regard de laquelle une guerre non nécessaire, une guerre d'extermination, une guerre déloyale sont réprouvées. C'est là un point très important, dont il convient de maintenir l'acquisition, et qui ne doit pas être oublié des non-combattants qui réfléchissent sur la guerre présente.
En violant ces principes, en les niant même par d'autres voix que celles qui viennent d'être mentionnées, l'Allemagne ne se met pas seulement en contradiction avec une humanité future, que l'on peut espérer meilleure que la nôtre, elle s'excommunie de l'humanité présente ; et le langage de ses pasteurs et de ses docteurs témoigne qu'ils ont conscience de cette réprobation. Ils seront donc peu sensibles à l'éloge que Miss Petre fait de la logique allemande en matière de guerre, cette logique n'étant, d'après les principes avoués par eux-mêmes, qu'une logique» de scélérats. Une « guerre honorable » est possible, et au lieu d'être « quelque chose qui ne serait pas précisément
la guerre », ce serait la guerre telle qu'aujourd'hui tous ceux qui prétendent à la qualité de civilisés professent que la guerre doit être.
Ce n'est pas la guerre comme l'Allemagne la fait, ce n'est pas la guerre comme l'entendent les politiques et les militaires allemands. Il ne s'ensuit pas que ces politiques et ces militaires aient une logique meilleure que la nôtre, mais qu'ils sont au dessous, même en pensée, de l'idéal où tend l'humanité actuelle. Leurs déclarations ne sont pas admirables de logique, elles sont étonnantes d'inconscience. Le plus vulgaire esprit i)eut découvrir que tout moyen propre à épouvanter, à démoraliser l'ennemi, peut efficacement contribuer à sa destruction ; mais il n'est pas nécessaire d'être un saint pour sentir qu'un peuple n'a pas le droit de détruire un autre peuple pour le plaisir de le détruire, et dans un intérêt que ne justifie aucune prétention légitime ; tout politique et tout général bonnement honnêtes peuvent comprendre qu'une juste guerre peut arriver à ses fins sans l'étalage d'horreurs accomplies en violation de la morale commune, qui constituent la guerre d'extermination, et que même la guerre qui se fait pour la défense d'un droit ne s'accommode pas des horreurs dont il s'agit.
Les propos du major-général von Disfurth sur l'Allemagne, « juge suprême de ses propres méthodes » ne sont qu'une expression de l'orgueil allemand, qui veut se croire maître du monde ; mais
au-dessus de l'Allemagne il y a déjà, il y aura toujours, espérons-le, la conscience du genre humain. Ce que ce guerrier dit de l'insignifiance des pertes artistiques, eu égard à l'avantage qui peut résulter de telles destructions pour la guerre allemande, n'atteste qu'un lamentable défaut de culture intellectuelle et morale. Nul ne lui niera que la pierre qui recouvre la dépouille d'un soldat mort pour son pays soit un monument respectable. Mais les cathédrales aussi rappellent des morts, toutes leurs pierres sont des symboles d'un passé vénérable, et elles n'ont pas à tomber en poussière devant la pierre du soldat, qui aurait sa place auprès d'elles comme les tombes d'un cimetière autour d'une église. Comment Miss Petre, d'intelligence si lucide, ne s'est- elle pas aperçue que de pareilles idées n'avaient pu germer qu'en des esprits singulièrement obtus ?
Il est aussi fort imprudent de paraître accorder au chancelier allemand que les traités internationaux sont des chiffons de papier, bons pour être déchirés à la première occasion. On nous répète que la guerre est essentiellement brutale et qu'il n'y a pas de traités pour les brutes, ni de frontières neutres à respecter. A notre tour], répétons que des conventions peuvent s'imposer au respect des hommes, même quand ils font la guerre, parce que les hommes ne sont pas de parfaites brutes et qu'on ne doit pas les considérer comme tels. Mais la question mérite d'être examinée de plus près.
Autrefois, dit Miss Petre, on se battait pour se battre, pour faire conquête, sans s'inquiéter autrement du droit ; maintenant des négociations précèdent la guerre, et on les embrouille assez pour qu'il soit possible de persuader au peuple qu'il se bat pour une cause juste ; la rupture des pourparlers marquant le commencement des hostilités, on en déduit que les diplomates sont des agents de paix ; au fond, la diplomatie n'est qu'une autre forme de la guerre, c'est la protection des intérêts nationaux à l'étranger ; et les Allemands nous ont fourni aussi le type de la diplomatie pure, sans mélange d'idéalisme ; la diplomatie était pour Bismarck la forme supérieure de la guerre, forme dont la guerre proprement dite n'était qu'un des moyens ; toute considération morale lui aurait paru trahison de l'intérêt national, et de telles considérations tendent en effet à supprimer la diplomatie comme à supprimer la guerre, en remplaçant l'une et l'autre par des relations internationales qui seraient fondées sur le principe de la fraternité humaine et de la coopération ; quand la diplomatie est au bout de ses ressources, chacun recourt à la force pour faire prévaloir ce qu'il dit être son droit; et l'on hésitera sans doute à proclamer qu'un peuple doit périr plutôt que de manquer à la lettre d'une convention internationale ; après tout, il n'est pas de guerre qui ne soit la violation d*un traité ; ce qui fait cette violation répréhensible ou louable, ce sont les motifs qui induisent à y recou-
rir ; le vrai tort de l'Allemagne est dans sa politique de vampire, et c'est bien moindre crime de violer un territoire neutre que de dénier aux petits États le droit d'exister.
Dans cette conception, la diplomatie n'est que la ruse de la bête cherchant à s'emparer d'une proie avec le moindre risque et la moindre peine, comme la guerre est l'effort de la brute se ruant sur la proie qui résiste et se défend. Cependant, comme la guerre des hommes ne peut pas être qu'un effort brutal, leur diplomatie ne peut pas être simplement la ruse de l'animal perfectionnée par l'ingéniosité humaine pour la satisfaction de leurs appétits. Miss Petre, qui ne semble pas faire grand fond sur la notion de droit et de justice, ne lui reconnaît guère dans l'histoire de la diplomatie que le rôle de prétexte. Ainsi a-t-elle pu présenter la diplomatie comme une chose plus artificieuse, mais non moins brutale que la guerre. Elle n'a pas suffisamment considéré que le droit, ce prétendu prétexte, est aussi ancien que les traités eux-mêmes, et que si les traités n'ont pas cessé d'être violés depuis que les hommes se sont habitués à en faire, avec la même persévérance les hommes n'ont pas cessé de regarder les traités comme consacrant et créant des droits. Pauvres droits, dira-t-on, qu'on ne s'est jamais lassé de bouleverser ! Mais si le droit, dans sa caducité, participe à la condition générale des choses humaines, il n'en est pas moins une réalité humaine, comme la religion. Et le « comme » est
presque de trop, parce que le droit fut toujours si étroitement associé à la religion même qu'on pourrait dire qu'il a été, qu'il reste une religion universelle. Certes, les traités de paix, si égoïstes qu'aient été la plupart du temps les motifs qui animaient les négociateurs, ne furent pas que des contrats d'animaux astucieux où le plus simple était exploité par le plus habile ; ces contrats étaient sacrés, on les tient encore pour tels, et ce trait n'est point de l'animalité.
Dès la plus haute antiquité l'on constate l'existence de pactes jurés; il est vrai que souvent ce sont les plus forts qui les imposent aux vaincus sous la religion du serment, et que le serment a pu consacrer beaucoup d'usurpations et d'injustices. Cependant le plus ancien traité juré qui soit actuellement connu, et qui est encore subsistant en original au Louvre, sur la stèle dite des Vautours, monument sumérien de vingt-sept ou vingt-huit siècles antérieur à l'ère chrétienne, est pour délimiter le territoire de deux villes, Lagash et Oumma, après reprise d'un morceau que les gens d'Oumnia avaient enlevé à ceux de Lagash : ceux d'Oumma s'engagèrent sous les plus terribles imprécations à ne pas dépasser la borne. Nous ignorons combien de temps le traité fut observé, mais, quand même il ne l'aurait été que quelques années, il aurait été salutaire. Si rudimentaire qu'y soit la notion de justice, il la fait valoir, il la garantit, il la fait respecter : le grand fdet de Babbar, le dieu soleil et le
dieu du droit, devait s'abattre sur les parjures 0), Nous pouvons rire aujourd'hui du grand filet de Babbar, mais les gens de Lagash et d'Oumraa ne riaient pas. Le filet de Babbar les initiait à la justice et conséquemment à l'humanité. Dans la Bible, lorsque l'antique Jephté s'en va disputer au roi de Moab un territoire empiété par celui-ci sur Israël, il lui dit (Juges, xi, 24) : « Est-ce que tu n'es pas maître du territoire que t'a donné ton dieu Camos? Pourquoi ne serions-nous pas maîtres du territoire que nous a donné lahvé notre dieu ?» Si naïve que soit cette logique, elle vaut bien celle des Allemands, car elle fonde le droit des nationalités, non sur la force, mais sur le respect de leur individualité, ou plutôt elle veut le fonder ; car l'argument de Jephté n'a point encore converti les peuples ; mais l'argument n'en est pas moins bon, et l'on voit s'il est ancien I Est-il besoin de rappeler la vieille Rome et le droit des fétiaux, prêtres gardiens des pactes jurés? On dira que tout cet étalage de droit par les Romains n'a servi qu'à couvrir indéfiniment leurs rapines et que l'invocation du droit n'a été qu'un artifice hypocrite de leur diplomatie. Mais c'est le cas aussi de répéter ce qui a été dit de l'hypocrisie, hommage involontaire que le vice rend à la vertu. Bien avant le moyen âge il a existé une idée du
(1) Heuzey et Thureau-Dangin, Restitution matérielle de la stèle des Vautours (Paris, 1909).
droit international, plus ou moins imparfaite, mais réelle, assez puissante pour s'imposer comme idéal, bien que reniée constamment en fait, comme il y avait une idée des devoirs individuels, toujours reconnue théoriquement, nonobstant les innombrables accrocs qui s'y faisaient dans la pratique. Autant il serait niais d'admettre que la justice a toujours régné dans le monde, parce qu'on en parle depuis quelques milliers d'années, autant il serait faux de penser que la justice n'a jamais été qu'un mot inventé par les hommes pour couvrir leurs perfidies. Ce mot portait une idée et une force morales, vaguement conçues d'abord et faiblement agissantes, impératives pourtant, très hautes dans leurs prétentions, d'autant plus estimées qu'on les voyait moins obéies. La diplomatie la moins scrupuleuse n'en a jamais pu faire abstraction complète. Machiavel et Bismarck ne suffisent pas à créer une prescription contre la tradition universelle de l'humanité civilisée. La diplomatie a une loi reconnue bien que mal observée, et cette loi n'est pas autre que la justice.
La diplomatie défend des intérêts, mais elle a eu soin généralement de les présenter comme des droits ; en fait, ces intérêts des peuples étaient souvent ce qu'ils prétendaient être et ils étaient défendus avec raison comme fondés en équité. Comme nous avons laissé tomber l'idée de la guerre typique, purement brutale, dans la logique de laquelle seraient toutes les atrocités, laissons aussi
tomber l'idée de la diplomatie tj'pique, purement astucieuse, et dans la logique de laquelle seraient toutes les perfidies. Cette guerre et cette diplomatie feraient honte à l'humanité si elles avaient été vraiment sa loi. Dans la mesure où elles ont été pratiquées en général, elles ont été sa faiblesse; là où le prétendu type s'est le plus pleinement réalisé, il a été senti comme une anomalie, comme une monstruosité, non comme une loi. La vraie loi des hommes était donc dans les limites qu'ils sentaient le besoin et l'obligation d'imposer à leur barbarie, et dans l'honnêteté qu'ils sentaient le besoin et l'obligation d'établir dans les relations internationales. Quand même nous devrions abandonner au jugement de Miss Petre les Allemands comme types complets de sauvagerie et de fausseté,
— ce qui serait exagéré, car toute l'Allemagne n'est pas dans ses représentants officiels, et ceux-ci affectent encore de n'être brouillés tout à fait ni avec l'humanité, ni avec la justice, ni avec la sincérité,
— nous ne pourrions pas reconnaître en eux les authentiques représentants de tout le passé humain. Miss Petre nous prévient que les Allemands retardent moralement sur l'humanité actuelle : c'est qu'ils sont en dehors du courant qui porte l'humanité civilisée vers une conception plus compréhensive et un respect plus réel du droit.
Quand la diplomatie défend un intérêt légitime, elle défend un droit, elle défend le droit, et tout en travaillant pour un peuple, elle travaille pour
l'humanité. Bismarck aurait- il admis que « les hommes d'État ne peuvent pas faire de mal en un sens universel parce qu'ils n'ont pas de devoir universel » ? C'est possible, encore qu'il eût plutôt identifié l'intérêt de l'Allemagne avec celui de l'humanité, comme tâchent de faire les Allemands d'aujourd'hui. Mais personne au monde, pas même le pape de Rome, n'a de devoirs universels, et les actes de chacun, du plus humble au plus grand, n'en sont pas moins susceptibles d'être qualifiés d'après la distinction universelle du bien et du mal, dont tout le monde professe qu'ils relèvent. Un balayeur de rues qui s'acquitte consciencieusement de sa fonction n'accomplit pas un devoir universel ; il n'en fait pas moins le bien au sens universel du mot. Le diplomate est logé à la même enseigne que le balayeur de rues. Au lieu de disparaître dans l'économie idéale où régnera le principe de la fraternité humaine et de la coopération, le diplomate en sera venu finalement à la réalité de ce qu'il disait être sa fonction depuis l'antiquité, c'est-à-dire à traiter en toute franchise l'équilibre d'intérêts qui ne seront pas autre chose que des droits. Car il faudra toujours parler de droit, réaliser le droit, fonder et promouvoir la justice, le principe de la fraternité humaine, auquel s'arrête Miss Petre dans sa vision de la cité future, étant beaucoup trop éthéré pour supporter seul tout le massif édifice de l'humanité nouvelle.
Jusqu'à ce que vienne cette félicité d'apocalypse,
des traités équitables resteront le plus sûr moyen de garantir la paix internationale. Tous les traités à la longue deviennent caducs, parce que les circonstances changent et les hommes aussi. Mais de ce qu'ils sont destinés à tomber un jour ou l'autre, il ne suit pas qu'ils soient faits pour être violés dès que l'opportunité s'en présentera. Un traité demande a être abrogé quand il apparaît insuiîlsant, quand il aboutit au contraire de sa fin, quand il devient un instrument de trouble et de discorde au lieu d'être un instrument de paix. S'il a été imposé par la violence et l'injustice, il ne ^era pour l'oppresseur qu'une garantie passagère contre l'opprimé, qui de son côté n'y voit qu'une contrainte humiliante. Mais des engagements librement contractés par les nations les obligent tout aussi bien que les contrats lient les simples particuliers, et si elles ont le pouvoir de s'y dérober arbitrairement, ce n'est pas motif pour leur en accorder le droit. S'il ne s'agit que de manquer à la lettre d'une convention, nul ne fera difficulté de concéder à Miss Petre qu'un peuple qui serait en danger de périr par ce scrupule doit être autorisé à le surmonter. L'obligation du traité avait été instituée en garantie de vie nationale, et elle s'évanouit dès que le traité devient un principe de mort; la guerre devient inévitable si les parties contractantes ne s'accordent pas sur la revision du traité qui met en péril l'existence de l'une d'entre elles. Mais ce beau principe a-t-il la moindre applica-
tion dans le cas de la guerre actuelle, et peut-on, au point de vue de la justice et du droit international, faire bon marché de la violation du territoire belge par les Allemands, comme si ceux-ci n'étaient blâmables que dans leur intention de s'annexer la Belgique? Comment Miss Petre n'aelle pas vu que les deux griefs n'en faisaient qu'un, et que les Allemands n'avaient pas envahi la Belgique parce qu'ils n'auraient pu faire autrement sans se perdre, mais parce que leur plan était de confisquer la liberté de la Belgique aussi bien que d'écraser la France? La Belgique était une création internationale qui n'avait pas été faite dans l'intérêt de notre pays, mais pour un intérêt commun de paix dans l'Europe occidentale ; la neutralité belge garantissait en même temps l'existence d'une véritable nation, indépendante et maîtresse d'ellemême ; violer sa neutralité n'était pas que porter atteinte au pacte qui avait donné naissance au royaume belge, c'était attenter à la paix et à l'existence de ce royaume.
Quand même l'Allemagne n'aurait nourri aucun dessein contre l'indépendance de la Belgique, — hypothèse bien invraisemblable, — n'est-il pas trop évident que nulle nécessité ne la poussait à envahir la Belgique, puisque c'est l'Allemagne qui a imposé la guerre aux autres puissances et qu'elle n'a violé la neutralité belge que pour l'avantage de cette guerre qu'elle avait voulue ? Même la guerre une fois engagée, la violation de la neutralité belge
n'était pas de nécessité absolue pour rAllemagne, l'événement ayant démontré au contraire que l'Allemagne aurait plutôt trouvé avantage à respecter cette neutralité.
La violation de la Belgique est un crime ajouté au crime de la guerre. Il n'y a pas lieu de le pallier en spéculant sur la fragilité des traités en général. Le traité que les Allemands ont déchiré n'avait point vieilli ; il concernait un peuple que les Allemands n'avaient pas le droit d'utiliser à leur gré contre leurs ennemis. La violation de ce traité n'est donc pas moins condamnable en elle-même que les motifs qui l'ont suggérée. L'Allemagne a su choisir les moyens qui convenaient à ses fins, et moyens et fins sont pareillement immoraux.
Les théoriciens qui condamnent la guerre pour raison économique négligent l'existence d'un facteur dont il faut bien tenir compte, le patriotisme. A tel d'entre eux qui espère la disparition des guerres, parce que déjà il n'y a plus de guerres religieuses, Miss Petre répond que c'est peut-être simplement parce qu'il y a moins de religion. La question, dit-elle, serait de savoir si l'esprit de nationalisme va baissant, et dans quelle mesure les guerres internationales sont la condition des existences nationales. Le patriotisme germanique a le
même caractère absolu que la guerre allemande ; il n'y entre aucun élément de morale internationale; l'Allemand s'est fait une philosophie de la barbarie, et il s'est mis à battre les gens pour qu'ils croient en lui. Mazzini voulait que chaque peuple apportât sa contribution au bien général de la famille humaine ; mais comment organiser cette contribution? Et si l'humanité ne formait qu'une famille, le sentiment national y subsisterait-il ?
Le socialisme, remarque notre auteur, s'est trouvé ne point faire obstacle à la guerre, et la guerre a provisoirement réalisé la solidarité des classes, que le socialisme s'employait à diviser. Si le socialisme a été impuissant à prévenir la guerre, c'est qu'il luttait seulement pour l'intérêt d'une classe, non pour une idée de justice qui devrait être commune à toutes les classes ; il était tout aux questions économiques, et il a été désemparé devant le problème international qui tout à coup a primé celles-ci.
Plus que de la faillite provisoire du socialisme international Miss Petre a été frappée de l'attitude prise en face de la guerre allemande parles savants allemands. Elle ne dissimule pas l'inclination qu'elle avait pour la philosophie du professeur Eucken, ni le désappointement qu'elle a éprouvé en le voyant se livrer à des manifestations qui n'avaient rien de philosophique. « Si les gens du commun, dit-elle, peuvent être excusables de perdre la tête en temps de guerre, on est en droit de demander au philosophe qu'il conserve la sienne. » Le philosophe ne
devrait-il pas dominer le conflit des peuples en se plaçant au point de vue de l'humanité? Et à d'autres qui, ailleurs qu'en Allemagne, ont eu l'esprit aussi troublé que le philosophe Eucken, notre auteur ne craint pas de dire : « Les monuments germaniques ne sont pas plus frustrés de leur valeur intellectuelle par le crime de cette guerre que les montagnes du pays allemand ne sont privées de leur naturelle grandeur. »
La grande affaire maintenant est celle de la paix à venir : finira-t-on par une paix véritable ou seulement par un traité? Y a-t-il à compter beaucoup désormais sur l'idée d'un arbitrage international? Sans doute, si les nations voulaient se soumettre à un tel arbitrage ; mais le voudront-elles, et le peuvent-elles? La paix et la justice universelles, déclare Miss Petre, sont un idéal humain, non international. Tant que la paix à tout prix sera la paix avec déshonneur, aucune nation noble ne s'interdira de combattre pour elle-même ou pour d'autres. Tant qu'il y aura des causes pour lesquelles il vaudra la peine de mourir, il y aura des causes pour lesquelles on pourra tuer. Tant que la vie internationale souffrira de maux pour lesquels la guerre est le seul remède possible, la guerre sera possible. L'expérience de la guerre présente ne nous aura pas entièrement transformés-; notre connaissance et notre pouvoir resteront limités ; la guerre même aura laissé des semences de haine que les meilleurs devront surveiller pour qu'elles ne germent pas en
de nouveaux conflits ; la période de réaction qui fatalement résultera de la guerre sera particulièrement dangereuse, parce que les plus francs auront appris à se défier, les plus généreux à haïr, les plus désintéressés à être égoïstes. Et Miss Petre conclut
Pour anéantir ces fâcheuses possibilités, nous avons besoin de toute la foi et de l'idéalisme de ceux dont la confiance a été douloureusement éprouvée par la suspension temporaire de leurs espérances sociales. Le cœur du peuple est sain, et c'est le peuple qui perd le plus et qui gagne le moins à la guerre. Nous savons ce qu'est la guerre moderne. Nous croyons encore qu'elle vaut mieux que l'esclavage, ou le déshonneur, ou l'injustice, mais nous vo3'ons aussi qu'elle est hideuse, brutale, et destructive de choses que nulle puissance sur terre ne peut remplacer. Nous serons dans la vraie ligne du progrès si nous visons, non à l'abolition de la guerre, mais à la transformation des conditions sociales, politiques et internationales, qui rendent la guerre inévitable.
C'est sur ces belles et touchantes paroles que s'achève un livre auquel nul ne reprochera un manque d'élévation. S'il avait un défaut, ce serait de prendre les choses d'un peu trop haut, d'un point de vue trop absolu et trop abstrait, en négligeant certaines réalités qui mériteraient un jugement plus sévère et voudraient des remèdes plus précis. Il ne sufïit pas de professer un grand idéal d'humanité si on ne le définit en quelques principes bien nets; et pour servir efficacement cet idéal, il importe de flétrir les atteintes portées au peu qui déjà semblait acquis. Certains points du précédent
exposé appellent des remarques et des réserves analogues à celles qui ont dû être faites sur la théorie de la guerre, des relations diplomatiques et des traités internationaux. Examinons donc d'un peu plus près ces idées sur le patriotisme et l'humanité, sur la philosophie et la culture allemandes, sur l'arbitrage international et la paix de l'avenir.
Gomme elle a eu l'idée d'une guerre qui n'est que guerre, et qui est d'autant plus guerre qu'elle est plus brutale, l'idée d'une diplomatie qui n'est que diplomatie, et d'autant plus diplomatie qu'elle est plus astucieuse, Miss Petre a l'idée d'un patriotisme qui n'est que patriotisme et d'autant plus patriotisme qu'il est plus égoïste. Et comme les Allemands ont réalisé dans la guerre le maximum d'atrocité, dans la diplomatie le maximum d'immoralité, ils ont réalisé dans le patriotisme le maximum d'étroitesse et d'inhumanité. Ce patriotisme serait le patriotisme sans alliage ; la conception de Mazzini, qui admet un échange de valeurs pour une communauté plus complète de vie internationale, serait un patriotisme mélangé, en voie de se transformer dans un idéal plus large et proprement humain. Miss Petre considère l'idée de Mazzini comme étant actuellement la meilleure, la conception purement humanitaire ne pouvant être que décevante puisque, pour le moment, elle n'est ni réalisée ni réalisable. On ne pourra, dit-elle, éviter la révolte des opprimés tant qu'il y aura des tyrans; nous ne jouirons pas de la paix comme des sages, tant que
nous serons si lamentablement stupides; ttta idéal peut être une fort belle chose, mais dangereux quand il devient illusion et que les hommes se croient arrivés déjà là où leur idéal ne pourrait les conduire que plus tard. Si grande qu'en ait dû être pour elle la tentation, Miss Petre ne se décide pas à résoudre finalement dans l'humanité tout sentiment et toute forme de vie nationale ; elle estime que la vie nationale n'est pas la forme suprême de la vie humaine, mais que la nationalité, au lieu de dominer comme aujourd'hui la vie humaine, en deviendra la manifestation. Qu'on se garde bien toutefois de toucher à l'idéal national avant que l'humanité soit prête 1
Ici encore on peut craindre que l'idée d'un nationalisme pur, qui serait sans aucun mélange d'humanité, ne soit qu'une fiction de l'esprit. Le nationalisme allemand lui-même, et l'on peut dire lui surtout, se considère comme un type supérieur d'humanité qui s'identifie à la culture allemande, et que les Allemands prétendent imposer à l'humanité par la force, mais en justifiant leur tentative par l'excellence de ce type et de cette culture. Aussi colossale que naïve est l'illusion qu'ils se font sur la valeur universelle de leur idéal ; aussi orgueilleux qu'absurde est le dessein d'y convertir le monde par la violence. Ce n'est pas toutefois le propre des Allernands d'identifier à leur culture particulière l'idéal de l'humanité. Depuis que les hommes vivent sur la terre, tous les peuples en ont fait et ils en font
encore autant. Les Allemands sont remarquables seulement par Toutrecuidance de leur conviction à une époque où il est moins permis qu'autrefois d'ignorer les humanités voisines, et par l'étrange aberration qui leur a fait prendre leur artillerie pour un moyen de conquête morale, dans un temps où les idées commencent à compter davantage pour elles-mêmes et à se défendre par leur valeur intrinsèque. Le germanisme n'est donc pas la forme absolue et typique du patriotisme ; il est une forme assez grandiose, mais surtout extravagante et dangereuse, d'humanité.
L'humanité une et universelle n'existe pas encore, et même l'idée, qu'on se fait de cette humanité dans l'avenir manque passablement de consistance. Miss Petre, qui y croit, comme toutes les bonnes et grandes âmes, n'a pas essayé de la définir. L'idée paraît bien être en formation, ainsi que la chose même. L'humanité se cherche et se réalise comme elle peut dans les humanités existantes ; sans doute arrivera-t-elle quelque jour, à travers maintes catastrophes, dont nous voyons vraisemblablement une des plus énormes, — l'avenir dira si elle aura été une des plus fécondes, — par des approximations de moins en moins grossières, par une communication plus intime de ses idéals, à réaliser une façon de conscience générale qui des humanités disparates fera une humanité encore multiforme. Les chances de réalisation que peut avoir cette hypothèse n'autorisent pas à lui réserver le nom
d'humanité, que, tout bien considéré, elle n'a point mérité encore, et à le refuser aux ébauches d'humanité qu'ont été et que sont les diverses civilisations avec leurs idéals nationaux et religieux.
C'est dans ces idéals que l'humanité, fière et pauvre, malheureuse et confiante, s'est affirmée et s'affirme vivante ; et les rudiments de l'humanité future, une et parfaite, que nous rêvons pour nous encourager au travail dans la « vallée de larmes », existent déjà dans les humanités d'aujourd'hui. Il faudrait seulement les dégager, les rassembler, les fortifier, les exalter. Même les Allemands trouveront, quand ils voudront, dans leur tradition nationale et chrétienne, chez ceux des leurs qui dans le passé furent vraiment grands, la condamnation du crime qu'ils ont voulu commettre contre la liberté du monde. L'accord des nations ne serait pas telle, ment difficile si, au lieu de s'opposer les unes aux autres par ce qu'elles ont de pire, elles avaient la volonté de se rapprocher par ce qu'elles ont de bon.
Rechercher la formule d'une paix universelle et perpétuelle doit être d'une spéculation hasardeuse. Mieux vaudrait la disposition à solutionner en toute équité les différends qui se présentent. L'idée de la justice internationale n'est point nouvelle sur la terre ; c'est la pratique qui est ardue. Il en va de même pour la justice sociale. Les plus belles théories, les plus habiles expédients. Miss Petre ellemême nous le dit, n'aboutiront à rien sans la capi-
tulation des égoïsmes. Ce n'est pas précisément le nationalisme qui s'oppose sur ce point à l'humanité, mais certaine forme de nationalisme ; on conçoit fort bien une forme de nationalisme dont l'idéal soi^t humain, comme on en conçoit et on en voit d'autres dont l'idéal est principalement égoïste. Mais tout nationalisme porte en soi une humanité, une vie humaine imparfaite, qu'il ne tient qu'à lui de développer. L'humanité peut être conçue comme supérieure au simple internationalisme, parce qu'elle ajoute aux relations pacifiques un sentiment de fraternité. Mais les relations pacifiques sont-elles possibles et durables sans ce sentiment?
Toutes ces distinctions logiques, qu'il n'est d'ailleurs pas inutile de faire, ne valent pas une once de bonne volonté. L'idée d'une humanité purement humaine, où se résoudraient toutes les différences qui tiennent à la nationalité, appartient au royaume de la chimère, et Miss Petre l'a sagement écartée ; mais la distinction radicale qu'elle veut établir entre la vie humaine et la vie nationale ne semble pas avoir toute la rigueur qu'elle voudrait lui attribuer, les deux n'existant ni ne pouvant exister, — au moins pendant des siècles et des siècles dont nul ne saurait fixer le terme, — séparées l'une de l'autre, mais plutôt confondues en des vies à la fois humaines et nationales, plus ou moins parfaites, et toujours perfectibles. Le danger d'illusion, quand il s'agit d'idéal humain, ne consiste pas seulement à croire obtenu déjà ou immédiatement réalisable
le bien qu'on a imaginé, mais à regarder cet idéal comme un type absolu qui devrait s'imposer à tous, rien de meilleur n'étant plus à trouver. Il y aura toujours un au-delà de ces rêves, si définitifs qu'ils paraissent à ceux qui les font, c'est-à-dire à nous-mêmes, qui ne nous lassons pas de les faire.
La vanité de certaines spéculations se manifeste dans le cas des philosophes allemands qui ont trompé l'attente de Miss Petre. Tel d'entre eux lui apparaissait voguant avec une si magnifique aisance dans l'océan de l'esprit, mer sans fond et sans rivages, qu'elle a été tout étonnée de le retrouver sur terre proférant des cris de haine contre les Anglais. Elle a pensé que cet éminent philosophe avait perdu la tête ; peut-être n'avait-il perdu que sa philosophie, et encore. Son rêve philosophique ne l'empêchait pas d'être allemand ; au moment critique il s'est montré ce qu'il était, il s'est retranché dans les limites de son humanité allemande, qui lui ont semblé tout à coup être celles du vrai et du bien. Lui-même ne s'est pas jugé infidèle à ses spéculations antérieures et il a pu ne l'être pas autant que Miss Petre l'a cru.
Qu'ont de commun, demande-l-elle, les grades universitaires avec la guerre, et décide-t-on les problèmes philosophiques à la pointe de l'épée? Quel besoin avaient les savants allemands de se solidariser avec les méthodes et les exploits du militarisme allemand? Et comment un Eucken, qui a si bien parlé du conflit de la liberté et de la
nécessité, montrant l'issue de cette impasse dans la haute région de la vie spirituelle, a-t-il pu signer le manifeste des II n'est pas vrai ? Miss Petre estime que la philosophie devrait être neutre, comme elle suppose que l'est Dieu lui-même, et comme nous voyons que prétend l'être le pape Benoît XV, et qu'il y a un domaine de l'esprit, de la vraie culture, où le commerce de l'humanité civilisée se fait sans embarras ni contresens. La culture allemande en ses manifestations intellectuelles et artistiques lui paraît aussi indépendante du militarisme allemand que l'est incontestablement la grandeur et la forme des montagnes du pays germanique. Si ce point de vue est celui de la réalité, les Allemands méconnaissent et trahissent leur propre culture, leur propre science, leur propre philosophie. Mais on peut contester que le point de vue de Miss Petre soit tout à fait celui de la réalité.
On ne voit pas comment la philosophie pourrait être neutre devant n'importe quel problème humain, surtout un problème tel que celui de la guerre présente, où l'avenir de la civilisation est intéressé. La philosophie doit-être impartiale ; mais comment serait-elle neutre, à moins qu'elle ne soit dépourvue de principes moraux ou qu'elle ne s'interdise d'en faire l'application aux réalités de la vie humaine? Dans ce dernier cas, l'on pourrait dire de la philosophie, sans lui manquer de respect, qu'elle serait une splendide inutilité. La philosophie n'a valeur de science que si elle nous aide à avoir
ou si elle est une conception plus réelle, plus vraie, du monde où nous vivons ; elle n'a valeur morale que si elle nous aide à pénétrer la signification morale de la vie, à mieux comprendre et à mieux sentir le devoir. Elle doit s'élever au-dessus du point de vue étroitement national et juger de haut le conflit des principes et des intérêts, l'enchevêtrement des passions et des motifs ou plus nobles ou plus bas, comme le demande Miss Petre ; mais la question est de savoir en quel sens et dans quelle mesure elle le peut.
Le philosophe absolu, dégagé de tout esprit national, n'existe pas plus que l'homme type, qui ne porterait ni dans son âme ni dans son corps la marque spéciale d'aucun peuple. Si donc les savants allemands nous déclarent que leur science est intimement liée au militarisme allemand et que l'une et l'autre font partie de la culture allemande, ils ne disent point une chose si étrange qu'elle puisse être jugée fausse avant examen. Le fait, au contraire, est si naturel que l'examen ne peut qu'en rectifier l'affirmation. Il y a contradiction dans les termes à supposer qu'une philosophie allemande pourrait être dégagée de tout germanisme. Elle pourrait n'être pas aveuglément germanique, et faire une critique du germanisme en partant des principes d'humanité qu'elle porte en elle ; mais il lui est tout aussi impossible d'être purement humaine qu'il est impossible à un Allemand vivant d'être purement homme, c'est-à-dire de n'être
point. La belle philosophie de M. Eucken pouvait s'adapter à une discussion impartiale de la guerre allemande ; l'expérience a prouvé que le philosophe lui-même réussissait aussi bien à l'adapter au germanisme intégral et aveugle ; et à cette adaptation le système était aussi prédestiné. Car ce n'est point hasard que, dans un pays organisé comme l'Allemagne, un penseur s'avise que le monde de la vie spirituelle est le seul terrain propre de la liberté. Eucken aura trouvé que la guerre allemande rentrait dans la catégorie des nécessités vitales ; il reviendra plus tard à son petit poème sur la liberté intérieure.
On chercherait vainement à se dissimuler que la science allemande et le militarisme allemand servent une cause commune qui est celle du germanisme. Leur alliance ne date pas du jour où la guerre actuelle a été déclarée ; elle s'est formée et elle a grandi avec le patriotisme allemand. La science allemande est quelque chose de moins stable que Aa hauteur des montagnes, que le débit des fleuves allemands, que la majesté de la Forêt Noire ; c'est aussi quelque chose de plus spécifiquement allemand. Miss Petre estime que la pensée, la science, l'art, la musique, tout en ayant certaines marques de terroir, sont des produits de l'humanité, et qu'on aurait tort de renier, à cause du militarisme allemand, Beethoven et Wagner, Goethe et Heine, Kant, Fichte et Schopenhauer, et la science critique de l'Allemagne. La vérité doit
être qu'il y a, dans les noms et les œuvres dont il s'agit, des génies et des ouvrages d'une humanité allemande plus large, que le reste du monde peut étudier et goûter, et d'autres hommes, d'autres œuvres plus pénétrés de germanisme étroit, militariste et violent, dont il y a lieu de se défier et qu'il importe de ne se point assimiler sans discernement.
Miss Petre s'élève à bon droit contre quelques savants et publicistes anglais qui ont trouvé l'occasion bonne pour réprouver avec la culture allemande les conclusions de la critique biblique. La tentation était grande, et ils n'y ont point résisté, de mettre dans le même sac les incendiaires de Louvain et Nietszche avec ses propos sur la morale de l'Evangile, Jensen et Drews avec leur mythe du Christ, Schweitzer et J. Weiss avec leurs opinions sur la prédominance de l'idée de la fin du monde dansl'enseignementde Jésus, les protestants libéraux avec leur christianisme diminué, les critiques qui font la part de Paul plus grartde que celle du Christ dans la fondation du christianisme, et ceux, non moins téméraires, qui ont dit que Paul devait quelques-unes de ses idées principales aux cultes païens des mystères : rien évidemment de plus urgent que de précipiter ensemble à la rivière tous ces mécréants. On récolterait sans peine bien des propos analogues' dans nos journaux, où certains publicistes se montrent disposés à sauver l'orthodoxie catholique en même temps que la
culture française par l'exterraination de toute pensée libre et de toute libre critique, censées produits de la culture allemande. A cette réprobation absolue et tendancieuse s'oppose la déclaration non moins absolue, mais parfaitement désintéressée, de Miss Petre, qui semblerait prête à tout retenir de la critique allemande, comme elle retient la philosophie, la musique et l'art allemands.
, De la musique et de Tart, faute de compétence, on ne dira rien ici. De la philosophie allemande chacun peut prendre ce qui lui convient. Beaucoup de gens en disent pis que pendre sans la connaître. Ceux qui sont capables de l'étudier et de la critiquer à fond ne seront pas tentés de se l'approprier telle quelle : ce n'est pas d'ordinaire un article d'exportation. Toutes les malédictions dont Kant a été ou pourra être encore l'objet n'empêchent pas que son influence n'ait été réelle et profonde sur l'évolution ultérieure de la philosophie en Allemagne et hors d'Allemagne. Descartes aussi, en son temps, marqua une orientation de la pensée philosophique. Il est des hommes dont l'action s'étend jusque sur leurs obscurs blasphémateurs, sans que ceux-ci en aient conscience; mais en philosophie ce pourrait bien être par la propagation d'une meilleure méthode plutôt que par celle de doctrines spécifiques et nouvelles que cette action s'exerce ; du moins le progrès de la méthode reste acquis et les spéculations personnelles du philosophe demeurent seulement comme un chapitre dans l'histoire générale
de la philosophie. Ainsi sans doute l'entend Miss Petre, que nul ne soupçonnera d'être spécialement disciple de Kant, de Fichte ou de Schopenhauer.
Mais, à l'en croire, il semblerait que la critique allemande soit aussi la critique pure, qui n'est que critique et qui l'est tout à fait, tout comme la guerre est la guerre sans plus et jusqu'au bout de ce qu'elle peut être. De cette critique les Allemands auraient créé le type, qui sans doute est parfait, puisque nulle réserve n'est proposée quant à son utilisation. Il est vrai pourtant que l'œuvre de la critique historique, même de la critique biblique, n'est point spécifiquement allemande ni dans ses origines, ni dans son développement. Tillemont, Richard Simon, les grands érudits bénédictins ont existé avant que la critique allemande prît son essor. Miss Petre sait aussi bien que personne au monde combien difficilement la critique de la Bible s'affranchit de préjugés théologiques. Et il est peu d'Allemands qui n'aient une théologie et une philosophie, parfois très libres à l'égard de toute orthodoxie traditionnelle, mais toujours très absolues. Dans leurs synthèses d'histoire, les Allemands sont volontiers systématiques, et sj'stématiques à outrance. Des esprits très pénétrants et très modérés, comme Robertson Smith en Angleterre, Ernest Renan en France, n'ont pas moins fait pour le véritable progrès de l'histoire religieuse que les plus célèbres coryphées de la critique allemande. Ce n'est pas à dire que les Allemands n'aient point
contribué à celte œuvre ; leur part dans le travail a été de beaucoup la plus considérable; mais, dans cette part énorme, la méthode a été souvent meilleure que les résultats. Des savants comme H. Winckler se perdront dans la fantaisie du panbabylonisme, et Jensen ira jusqu'au pangilgamismey l'un faisant dépendre de l'astrologie babylonienne, et l'autre d'un seul poème babylonien, l'épopée de Gilgamès, toute l'histoire des religions. Ici tout plie dans l'intérêt d'un système historique arbitrairement conçu ; ailleurs ce sera dans l'intérêt d'une théologie. Touchant l'utilisation de la critique allemande Miss Petre emploie un mot malheureux, elle dit « absorber ». Il n'est pas de critique qui n'ait besoin d'être critiquée, et la critique allemande a besoin de l'être plus que toute autre. Du reste, si quelques individus essaient de prouver par la guerre allemande que Moïse a écrit le Pentateuque, que Jonas a passé trois jours et trois nuits dans le ventre du poisson, que le modernisme condamné avec tant de fracas par Pie X fut importé d'Allemagne en France, en Italie, en Angleterre, et que le pape Benoît XV est infaillible en tous ses discours, on rira d'eux, et plus ample réfutation ne sera point nécessaire.
La culture allemande est la culture allemande; elle ne convient qu'aux Allemands, et si elle les conduit à l'abîme, il n'appartient qu'à eux de la corriger pour leur usage. Quoi qu'en disent certains publicistes de notre pays, la culture française n'a jamais
été vraiment contaminée ni même sérieusement menacée de contamination par la culture allemande. Mais quelques-uns paraissent entendre par culture française une formation toute littéraire, qui serait Tart de s'expliquer avec aisance et correctement sur des choses que l'on sait mal ou qu'on ne sait pas du tout. En une époque et dans un pays où fleurissent le journalisme et le parlementarisme, ce genre de formation peut avoir des partisans : il n'en serait que plus dangereux, et il n'est pas du tout français. Ce n'est pas le genre de notre xviF siècle, ni celui du xviii^ ; on y a versé quelque peu au xixe siècle, puis on a réagi. Même un ministre de l'instruction publique ne pourrait pas faire que la vieille et authentique règle de la culture française n'ait été : « Avant donc que d'écrire, apprenez à penser. » Et penser dit savoir et juger. Que l'on encourage donc très fortement nos bacheliers à ne point trop estropier la langue de Pascal, de Fénelon et de Voltaire ; mais n'oublions pas que ces grands hommes n'ont si bien manié le français que pour n'avoir pas appris seulement à l'écrire.
Du point de vue très élevé, mais artificiel, de neutralité philosophique où elle a voulu se placer pour juger le présent et conjecturer l'avenir, Miss Petre s'est interdit de voir que la culture allemande restera, si elle ne se modifie pas, le grand obstacle à la paix du monde. Un traité, quel qu'il soit, ne donnera pas la paix à l'Europe, s'il reste une nation décidée à le violer, dès la première occasion favo-
rable, pour imposer aux autres sa domination ; et il est bien superflu de supputer les chances qu^aurait de s'établir un arbitrage international si l'on concède à Bernhardi qu'une nation qui se respecte ne doit pas soumettre à un code international sa conception du droit. Miss Petre remarque à ce propos que la France ne voudrait pas non plus soumettre à un tribunal international la question d'Alsace-Lorraine, ni la Russie celle de l'indépendance serbe, ni l'Angleterre celle de la neutralité belge, ni un peuple quelconque sa façon de traiter un pays non civilisé ou de moindre civilisation qu'il a conquis pour le coloniser. Devant cette impossibilité, Miss Petre, tout en faisant appel à un socialisme plus large et mieux inspiré que celui dont elle a signalé l'impuissance en face de la guerre, s'est réfugiée dans les belles considérations générales que nous avons citées plus haut et qui forment la conclusion de son livre.
La situation des peuples ci-dessus mentionnés pourrait bien n'être pas la même pour tous en ce qui regarde la question de l'arbitrage. Quand Bernhardi écrit « qu'aucune nation qui se respecte ne voudra sacrifier à un code international sa propre conception du droit » (i), il rejette l'arbitrage au nom de l'Allemagne parce qu'il met au-dessus de tout le
(1) Miss Petre cite la traduction anglaise du livre de Bernhardi sur l'Allemagne et la prochaine guerre. Germany and the next War, p. 32.
droit allemand de la force, et par là non seulement il est très loin de l'humanité idéale qui, selon Miss Petre, pourra seule faire la paix et en jouir sur la terre, mais il nie tout autre droit que le droit allemand, il conteste à tout autre peuple le droit de subsister indépendant si Tintérèt de la domination allemande est de le subjuguer. Le principe de Bernhardi rend l'arbitrage impossible entre les peuples européens, puisque c'est contre l'Allemagne surtout qu'on en aurait besoin et que l'Allemagne n'en veut pas. L'Allemagne est donc le grand obstacle à l'arbitrage, et conséquemment à la paix de l'avenir. La France aurait soumis sans la moindre hésitation la question d'Alsace-Lorraine à un arbitrage international après 1870, si un tel tribunal avait existé, capable de résoudre la question selon le droit, le vrai droit, le droit qu'avaient les Alsaciens-Lorrains de n'être point faits Allemands malgré eux. La Russie n'aurait-elle pas accepté de même la juridiction du tribunal international pour la question serbe, si le tribunal avait été lui-même fondé sur le principe essentiel de la liberté des peuples? Il eût été plus délicat de l'amener à reconnaître cette juridiction pour la question polonaise; mais ici la Russie n'était pas seule en cause, et il eût fallu amener aussi à composition l'Allemagne et l'Autriche. On ne voit pas bien pourquoi l'Angleterre eût refusé de soumettre à l'arbitrage la question de la neutralité belge, si l'Allemagne avait soulevé cette question au lieu de feindre le respect
d*une neutralité qu'elle se proposait de violer. Miss Petre pense-t-elle que le tribunal d'arbitrage aurait pu découvrir un principe de droit par lequel le traité qui a consacré l'indépendance de la Belgique et sa neutralité aurait dû être annulé ? Et l'Angleterre n'aurait-elle pas préféré mille fois cet arbitrage, dont la décision n'était pas douteuse, à la guerre qu'elle soutient maintenant? La vrai difficulté pour l'Angleterre serait de soumettre à l'arbitrage la question irlandaise ; mais quel tribunal oserait se charger de la résoudre mieux que le fera l'Angleterre elle-même, en y mettant le temps ? Les affaires de colonies et de protectorats sont d'un ordre un peu différent. Il ne s'agit point là de litiges entre peuples arrivés à un même degré de conscience nationale et de civilisation, mais de rapports entre un peuple de culture supérieure et un peuple moins avancé qui provisoirement se trouve placé sous la tutelle du premier. Ces rapports ne se présentent pas à l'égard de l'arbitrage dans les mêmes conditions que les différends entre peuples de même civilisation.
Miss Petre fait bon marché de l'arbitrage comme elle fait bon marché des traités, parce que l'arbitrage ne lui semble pas un moyen capable d'écarter tous les conflits, et que le caractère international de l'arbitrage n'en ferait pas un moyen de justice et de paix universelles, justice et paix qu'elle juge être des biens humains, supérieurs à l'internationalisme. Mais cette barrière de définitions ne doit
pas nous empêcher de voir que, si les traités ont été depuis de longs siècles la forme plus ou moins imparfaite du droit international, non des conventions arbitraires et dépourvues de toute signification morale, l'arbitrage pourrait être et serait, nonobstant les défectuosités inhérentes à tout ce qui est humain, une forme supérieure de ce même droit, adaptée aux progrès des nations dans l'humanité vraie, dans le respect de la justice et dans la considération du droit d'autrui. C'est nécessairement dans une institution de ce genre que prendront corps et réelle efiicacité les aspirations des peuples vers la justice et la paix. On y viendra plus ou moins vite, et la nouvelle machine fonctionnera plus ou moins bien. Mais si les nations européennes ne sont pas vouées à une irrémédiable folie, l'expérience de la guerre présente devra leur apprendre à toutes que c'est leur existence même, et non seulement l'avenir de la civilisation, qui est en jeu dans le parti qu'elles prendront pour le règne de la force ou pour celui du droit. « Que sert à l'homme de gagner l'univers s'il perd la vie? » dit l'Évangile {Marc, VIII, 36). Que sert-il aux nations de lutter pour la domination du monde, si dans cette lutte elles s'épuisent à en mourir? Elles aimeront mieux vivre en s'imposant quelque justice.
L'idée de la justice internationale est ce que les peuples semblent actuellement capables d'entendre en fait de règle vraiment humaine de leurs rapports. C'est donc cette idée qu'il faut prendre
pour base de l'édifice de paix. C'est cette notion qui, pour l'heure, est nn idéal humain. L'idée d'une humanité transcendante, nourrie de vérités pures et pratiquant la quintessence de toutes les vertus, est une chimère de notre imagination. Cette humanité-là, qui n'aurait pas besoin de traités ni d'arbitrage pour se fixer dans le droit, qui serait toute belle, toute noble, toute sainte, sous tous les climats compris entre les deux pôles et dans les hommes de toutes les couleurs, pourra bien n'exister jamais. L'humanité réelle est la pauvre boiteuse, un peu folle, inconsciemment égoïste et méchante, qui peu à peu, au cours des siècles, se redresse, est moins dupe de ses fantaisies, prend quelque idée de ce qui est vrai, est moins dupe de ses appétits, prend quelque sentiment de ce qui est bien, est moins remplie d'elle-même, a quelque respect d'autrui, se fait moins en chacun de ses membres et en chacun de ses groupes le centre de l'univers, tend à se reconnaître en tout homme et en toute nation. Toutes sortes de béquilles sont nécessaires à cette infortunée pour soutenir sa marche incertaine. Ne les lui brisons pas dans les mains avant qu'elle en ait trouvé de meilleures, — c'est Miss Petre elle-même qui nous le conseille, — et surtout ne nous figurons pas qu'elle marchera jamais sans béquilles, guidée seulement par un programme abstrait de vérité, de justice et de bonté.
Ce n'est pas d'abstractions indéterminées qu'elle vit et qu'elle vivra, mais de réalités finies, connais-
sances limitées, justice mesurée, bonté conditionnée. Telle quelle, en son internationalisme naissant, elle est l'humanité, non un agrégat de nations qui attendraient le moment de se fondre en un type entièrement nouveau. C'est elle qu'il faut aider dans son pénible effort vers un meilleur destin, en travaillant, comme l'a si bien dit Miss Petre, « à la transformation des conditions sociales, politiques et internationales, qui rendent la guerre inévitable ». Mais ne prenons le change ni sur le but à atteindre ni sur les moyens d'y parvenir. Les seuls vrais moyens sont ceux qui sont à notre disposition, non ceux que nous pourrions rêver et qui sont impraticables; le but est l'amélioration de ce qui actuellement existe, non un lointain idéal qui ne saurait guider notre action tant qu'il reste impossible à définir en fait.
Juillet 1915.